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A Propos de Dieu

A propos de Dieu
Traduit de l'anglais par: Colette Joyeux

« L'intelligence n'est pas l'aptitude au maniement habile d'arguments, de concepts, d'opinions contradictoires – comme si les opinions pouvaient donner accès à la découverte de la vérité, ce qui est impossible – mais elle consiste à se rendre compte que la mise en actes de la pensée, en dépit de toutes ses capacités, de ses subtilités, et de l'activité prodigieuse qu'elle ne cesse de déployer, n'est pas l'intelligence. »J. Krishnamurti

Quatrième de Couverture

Face au mystère de la vie et de la mort, face à l'angoisse existentielle, l'homme choisit généralement son camp ou bien il écarte toute notion de Dieu, considérant la vie comme une mécanique régie par les lois naturelles communes à toutes les espèces vivantes, ou bien il se tourne vers la foi et une tradition religieuse. Il arrive que ces deux attitudes alternent au gré des aléas de la vie.

Dans A PROPOS DE DIEU, Jiddu Krishnamurti analyse très finement les racines de la croyance, expose les déviances des traditions religieuses, démontre la vanité de toute quête d'une connaissance de " l'inconnaissable ". Sans se résigner pour autant ni au matérialisme desséchant ni au désespoir, il ouvre une troisième voie, originale, rigoureuse sans être austère : il existe, dit-il, un autre type d'" esprit religieux ", qui n'est asservi à aucune tradition, à aucun gourou ; il faut cesser de passer par l'intellect ou la foi aveugle pour être enfin " radicalement libre " de faire l'expérience de la réalité, de la vérité, de la félicité suprêmes. L'esprit religieux tel que le conçoit Krishnamurti est la perception directe du sacré sans adhésion à aucun dogme religieux.

« "La question n'est pas de savoir si Dieu existe ou non, mais comment l'homme peut découvrir Dieu." Or, Dieu, ce n'est pas la description qu'on en fait. "Le mot Dieu n'est pas Dieu." Pour le trouver, ce "réel absolu", "l'esprit doit être libre, affranchi des rituels, des dogmes, du savoir et de l'expérience", dans un état d'"innocence". À nous de nous préparer à recevoir Dieu sans nous fier à nos constructions intellectuelles ni à notre foi aveugle, sans l'appui d'un gourou. Simplement avec une attention sans faille à "ce qui est". Avec intensité, mais sans effort, sans délibération, sans spéculation. En laissant s'instaurer en nous le silence. »

Avant-propos

« Jiddu Krishnamurti naquit en Inde en 1895 et fut pris en charge à l'âge de treize ans par la Société théosophique, qui voyait en lui l'« Instructeur du Monde » dont elle avait proclamé la venue. Très vite, Krishnamurti apparut comme un penseur de grande envergure, intransigeant et inclassable, dont les causeries et les écrits ne relevaient d'aucune religion spécifique, n'appartenaient ni à l'Orient ni à l'Occident, mais s'adressaient au monde entier. Répudiant avec fermeté l'image messianique qu'on lui avait attribuée, il prononça à grand fracas en 1929 la dissolution de la vaste organisation nantie qui s'était constituée autour de sa personne ; il déclara alors que la vérité était un « pays sans chemin », dont l'accès ne passait par aucune religion, aucune philosophie ni aucune secte établies.

Tout le reste de sa vie, Krishnamurti rejeta obstinément le statut de gourou que certains voulaient lui faire endosser. Il ne cessa d'attirer un large public dans le monde entier, mais sans revendiquer la moindre autorité ni accepter aucun disciple, s'adressant toujours à ses auditeurs de personne à personne. À la base de son enseignement est la conviction que les mutations fondamentales de la société ne peuvent aboutir qu'au prix d'une transformation de la conscience individuelle. L'accent est mis sans relâche sur la nécessité de la connaissance de soi et sur la compréhension des influences limitatives et séparatrices des conditionnements religieux et nationaliste. Krishnamurti a toujours insisté sur l'impérative nécessité de cette ouverture, de ce « vaste espace dans le cerveau où est une énergie inimaginable ». C'était là, semble-t-il, la source de sa propre créativité, et aussi la clé de son impact charismatique sur un public des plus variés.

Krishnamurti poursuivit ses causeries dans le monde entier jusqu'à sa mort, en 1986, à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Ses conférences, entretiens et dialogues, son Journal et ses lettres ont été rassemblés en plus de soixante volumes. La série d'ouvrages à thème dont fait partie le présent volume est une compilation d'extraits de l'œuvre immense que constitue son enseignement. Chaque volume est axé sur un problème dont l'actualité et l'urgence sont en parfaite adéquation avec les préoccupations de notre vie quotidienne. »

Chapitre 01

L'esprit, c'est le connu, c'est-à-dire tout ce dont nous avons fait l'expérience. Et c'est avec pour mesure le connu que nous essayons de connaître l'inconnu. Il est pourtant évident que jamais le connu ne pourra connaître l'inconnu ; il ne peut connaître que ce qu'il a vécu, ce qui lui a été enseigné, ce qu'il a engrangé. Notre esprit peut-il voir la vérité de son incapacité à connaître l'inconnu?

Il ne fait aucun doute que si je vois très clairement que mon esprit ne peut pas connaître l'inconnu, il se fait en moi un calme, un silence absolus. Si je crois pouvoir saisir l'inconnu grâce à des capacités qui relèvent du connu, je fais beaucoup de bruit: je parle, je rejette, je choisis, j'essaie de trouver une voie jusqu'à l'inconnu. Mais si mon esprit se rend compte de son incapacité totale à appréhender le connu, s'il perçoit qu'il ne peut pas faire le moindre pas dans sa direction, alors que se passe-t-il? Alors l'esprit devient totalement silencieux. Il n'est pas plongé dans le désespoir: il ne cherche plus rien.

Notre quête suit un mouvement qui ne peut aller que du connu au connu, et tout ce que peut faire l'esprit, c'est réaliser que jamais ce mouvement ne dévoilera l'inconnu. Tout mouvement de la part du connu reste inscrit dans le périmètre du connu. C'est la seule chose que je puisse percevoir, la seule chose que l'esprit ait à réaliser. Alors, en l'absence de toute stimulation, de tout objectif, l'esprit est silencieux.

L'amour, c'est le silence – ne l'avez-vous point remarqué? Il peut naître tandis qu'on tient l'autre par la main, ou qu'on regarde tendrement un enfant, ou qu'on se laisse pénétrer par la splendeur du soir. L'amour n'a ni passé ni futur, et il en va de même pour cet extraordinaire état de silence. Et sans ce silence, qui est vacuité totale, il n'est pas de création. Vous pouvez être très doué dans le domaine qui vous est propre, mais là où il n'y a pas création, il y a destruction, décadence, et l'esprit s'étiole et meurt.

Lorsque l'esprit est vide, silencieux, qu'il est dans un état de « négation » complète – ce qui n'est ni un état neutre ni le contraire d'une attitude positive, mais un état tout à fait différent dans lequel toute pensée a cessé – alors, et alors seulement, l'indicible peut voir le jour.

Extrait du compte rendu de la cinquième causerie publique à Bombay, le 6 janvier 1960, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XI, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 02

Il existe une vision mécaniste de la vie selon laquelle l'homme n'étant que le produit de l'environnement et de diverses réactions, perceptibles aux sens et à eux seuls, cet environnement et ces réactions devraient être sous le contrôle d'un système efficace d'organisation qui permette à l'individu de fonctionner uniquement dans les limites du cadre fixé par ce système. Il faut que vous saisissiez bien la pleine signification de cette conception mécaniste de l'existence, qui n'envisage aucune entité suprême, transcendante, ni rien qui ait une continuité. Cette vision exclut toute espèce de survie après la mort, la vie n'étant qu'un bref passage avec pour seule issue l'anéantissement. L'homme n'étant rien d'autre que le résultat de réactions au milieu ambiant, et son unique préoccupation étant un désir égoïste d'assurer sa propre sécurité, il a contribué à créer un système fondé sur l'exploitation, la cruauté et la guerre. Dans cette optique, les activités de l'homme ne peuvent être guidées et orientées que si l'on modifie et si l'on maîtrise l'ensemble de son environnement.

D'autres, au contraire, pensent que l'homme est d'essence divine, que son destin est contrôlé et guidé par une Intelligence suprême. Ils affirment être à la recherche de Dieu, de la perfection, de la libération, du bonheur, d'un état d'être dans lequel tout conflit subjectif aurait cessé. Cette croyance en une entité suprême guidant la destinée humaine est basée sur la foi. Selon eux, c'est cette entité transcendante – ou cette intelligence suprême – qui a créé le monde ; et le « je », l'ego, l'individu a une permanence en soi, une qualité éternelle.

A certains moments, vous pensez que la vie est mécanique, et à d'autres – les moments de souffrance et de confusion – vous vous tournez de nouveau vers la foi, vers un être suprême qui puisse vous guider et vous aider. Vous vacillez entre deux pôles opposés, alors que ce n'est qu'en comprenant l'illusion des contraires que vous pourrez vous affranchir des limitations et des barrières qu'ils constituent. Vous vous imaginez souvent en être libéré, mais on ne peut être radicalement libre de tout cela que lorsqu'on comprend pleinement le processus qui est à l'origine de ces limites, et qu'on y met fin. On ne peut absolument pas appréhender le réel, comprendre ce qui est, tant que se perpétue ce processus d'ignorance qui n'a point de commencement. Lorsque ce processus – qui se perpétue spontanément grâce à l'activité d'un désir sciemment entretenu – lorsque ce processus cesse enfin, alors est ce qu'on peut appeler la réalité, la vérité, la félicité.

Extrait du rapport authentique de la première causerie publique à Eddington, Pennsylvanie, le 12 juin 1936, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. III, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 03

Cela vaudrait sans doute la peine de s'attarder sur la question du sens de la vie: en a-t-elle vraiment un? Il n'en est rien en ce qui concerne l'existence que nous menons, car la vie moderne n'a guère de sens. On lui attribue une signification théorique, intellectuelle, théologique ou (si l'on peut se permettre ce terme) mystique ; on essaie de lui trouver un sens profond, comme l'ont fait certains écrivains en proie au désespoir face à cette existence sans issue, lui inventant intellectuellement une raison d'être profonde, essentielle. Et il nous serait très bénéfique, me semble-t-il, de découvrir par nous-mêmes, d'une façon qui ne soit ni émotionnelle ni intellectuelle, mais réelle, tangible, s'il existe dans la vie quelque chose de sacré. Et ce, sans prendre en compte les inventions de l'esprit, qui ont conféré à l'existence un sens sacré, mais en cherchant à savoir si une telle chose existe véritablement. Car dans cette recherche, dans la vie que nous menons, l'observation nous prouve, tant sur le plan historique qu'actuel, que sous tous ses aspects – le monde des affaires, la compétition, le désespoir, la solitude, l'angoisse, et les destructions qu'entraînent la haine et la guerre –, la vie, à l'image de tout cela, n'a que très peu de sens. Nous pouvons vivre soixante-dix ans, en passer quarante au bureau, avec son cortège de routine, d'ennui, et de solitude – tout cela est assez dépourvu de sens. Prenant conscience de cette situation, tant en Orient qu'ici même, on en vient alors à conférer un sens et une valeur à un symbole, à une idée, à un Dieu – qui sont évidemment des inventions de l'esprit. Les Orientaux ont toujours dit: la vie est une, il ne faut pas tuer ; Dieu existe en chaque être humain, il ne faut pas détruire. Mais l'instant d'après ils s'anéantissent les uns les autres – en fait, en paroles ou en affaires – et donc, cette idée que la vie ne fait qu'un, ce sens sacré de la vie, ne signifient pas grand-chose.

De même, l'Occident ayant pris conscience de ce qu'est réellement l'existence, de la brutalité, de la compétition sans scrupule de la vie quotidienne, on confère un sens à un symbole. Ces symboles sur lesquels sont fondées toutes les religions sont considérés comme très saints. Autrement dit, les théologiens, les prêtres, les saints qui ont vécu leurs expériences spécifiques, ont attribué certaines formes de signification à la vie et nous nous accrochons à ces significations, mus par le désespoir, la solitude, la routine du quotidien ; la portée de tout cela reste minime. Et si nous pouvions faire fi de tous les symboles, toutes les images, toutes les idées et croyances élaborés au fil des siècles et auxquels a été attribué un sens sacré, si nous pouvions véritablement nous déconditionner, nous dégager de toutes ces inventions hors de propos, alors peut-être pourrions-nous réellement nous demander s'il existe quelque chose de vrai, d'authentiquement saint et sacré. Car c'est ce que ne cesse de chercher l'homme, aux prises avec le désordre, le désespoir, la culpabilité, la mort. L'homme a toujours cultivé, de diverses façons, ce sentiment qu'il doit forcément exister quelque chose qui se situe au-delà du transitoire, qui transcende le flux du temps. Pourrions-nous prendre le temps d'approfondir cela, de découvrir par nos propres moyens si une telle chose existe? – mais ce ne doit pas être une chose qui réponde à nos besoins, à nos désirs, sous forme de Dieu, d'une idée, d'un symbole. Peut-on réellement écarter toutes ces notions, pour trouver, enfin?

Les mots ne sont qu'un moyen de communication, mais le mot n'est pas la chose. Le mot, le symbole, n'est en rien le fait authentique, et lorsqu'on est piégé par les mots, il devient alors très difficile de se dégager des symboles, des mots, des idées qui en fait font obstacle à la perception. Bien que nous soyons obligés d'avoir recours aux mots, ils ne sont pas le fait réel. Donc, si nous pouvons également savoir en toute conscience, en toute vigilance, que le mot n'est pas le fait, alors nous pourrons commencer à approfondir vraiment cette question. En fait, l'homme, mû par le désespoir et la solitude, a investi d'un caractère sacré une idée, une image façonnée par la main ou l'esprit. L'image a ainsi revêtu une importance extraordinaire pour le chrétien, l'hindou, le bouddhiste, pour ne citer que ceux-ci, et tous ont investi cette image d'un sens sacré. Pouvons-nous écarter toutes ces notions – pas seulement en paroles ou en théorie, mais faire véritablement fi de tout cela – et voir dans toute son ampleur la futilité d'une telle activité? Nous pourrons alors commencer à poser la question. Mais sans qu'il y ait personne pour nous répondre, car toute question fondamentale que nous nous posons à nous-mêmes ne peut recevoir de réponse de quiconque – et surtout pas de notre part. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c'est poser la question et la laisser mijoter, la laisser mûrir – lui laisser libre cours. Et il faut être capable de la suivre jusqu'au bout. Ce que nous voulons savoir, c'est donc s'il existe, au-delà du symbole, au-delà du mot, quelque chose de réel, de vrai, quelque chose qui, en soi, soit absolument saint.

Extrait de Talks in Europe 1967, Londres, le 30 septembre 1967, Krishnamurti Foundation, Londres, 1968.

Chapitre 04

Question: Il existe aujourd’hui dans le monde une multitude de concepts différents de Dieu. Quelle est donc votre propre conception de Dieu?

Krishnamurti: Nous devons tout d'abord mettre au jour ce que nous entendons par concept. Que signifie pour nous le processus de la pensée? Car en somme, lorsque nous formulons un concept, disons celui de Dieu, notre formule ou notre concept est forcément, n'est-ce pas, le résultat de notre conditionnement. Si nous croyons en Dieu, notre croyance est sans nul doute le résultat de notre environnement. Il y a d'un côté ceux qui sont entraînés dès l'enfance à nier Dieu et de l'autre ceux qui sont entraînés à croire en Dieu, comme c'est le cas pour la plupart d'entre vous. Nous formulons donc un concept de Dieu qui est fonction de notre formation, de l'arrière-plan qui nous est propre, de nos habitudes particulières, de nos préférences et de nos aversions, de nos espoirs et de nos craintes. Donc, de toute évidence, tant que nous ne comprenons pas notre propre processus de pensée, de simples notions conceptuelles de Dieu sont tout à fait dépourvues de valeur, ne croyez-vous pas? Car la pensée peut projeter tout ce qu'elle veut. Elle peut créer Dieu aussi bien que le nier. Chacun peut inventer Dieu ou le détruire en fonction de ses inclinations, de ses plaisirs et de ses douleurs. Donc, tant que la pensée est à l'œuvre, jamais nul ne découvrira cette chose qui est au-delà du temps. Dieu, ou la réalité, ne peut se découvrir que lorsque cesse toute pensée.

Or, lorsque vous demandez: « Quelle est votre conception de Dieu? », vous avez déjà formulé votre propre pensée, n'est-ce pas? La pensée peut créer Dieu, puis faire l'expérience de ce qu'elle a créé. Mais ce n'est certainement pas une expérience vraie. La pensée fait alors simplement l'expérience de sa propre projection – expérience qui n'est donc pas réelle. Mais si vous et moi savons voir combien tout cela est vrai, alors peut-être ferons-nous l'expérience de quelque chose de bien plus grand qu'une simple projection de la pensée.

À l'époque actuelle, où l'insécurité intérieure et extérieure est de plus en plus grande, il y a de toute évidence une immense soif de sécurité intérieure. Dans l'incapacité où nous sommes de trouver la sécurité à l'extérieur, nous la cherchons du côté d'une idée, de la pensée, et c'est ainsi que nous créons ce que nous appelons Dieu, concept qui devient notre gage de sécurité. Or tout esprit en quête de sécurité est assurément incapable de comprendre le réel, le vrai. Pour comprendre ce qui est au-delà du temps, il faut que les élaborations de l'esprit prennent fin. La pensée ne peut exister sans les mots, les symboles, les images. Et ce n'est que lorsque l'esprit est silencieux, libéré de ses propres créations, qu'il devient possible de découvrir ce qui est vrai. Alors, se contenter de demander si Dieu existe ou non, c'est apporter au problème une réponse très immature, n'est-ce pas? Il est réellement puéril de formuler des opinions au sujet de Dieu.

Pour faire l'expérience de ce qui est au-delà du temps, pour le réaliser, il nous faut évidemment comprendre le processus du temps. L'esprit est le résultat du temps, il est basé sur les échos d'hier. Est-il donc possible d'être libéré de cette multiplicité d'hier qui n'est autre que le processus du temps? C « est sans conteste un problème très sérieux, et il ne s'agit pas ici de croire ou ne pas croire. La croyance et le refus de croire relèvent tous deux de l'ignorance, alors que le fait de comprendre la nature temporelle de la pensée nous apporte la liberté qui seule rend la découverte possible. Mais en général nous préférons croire, parce que c'est tellement plus commode: cela nous donne un sentiment de sécurité, d'appartenance au groupe. Alors que, bien sûr, cette croyance même est un facteur de séparation: vous croyez en une chose, et moi en une autre. La croyance agit donc comme une barrière ; elle est un processus de désintégration.

L'important n'est donc pas de cultiver la croyance ou le refus de croire, mais de comprendre le mécanisme de l'esprit. C'est l'esprit, c'est la pensée qui crée le temps. La pensée, c'est le temps, et tout ce qu'elle projette est forcément inscrit dans le temps ; la pensée ne peut donc pas se transcender elle-même. Pour découvrir ce qui est au-delà du temps, il faut que cesse toute pensée, ce qui est très difficile parce que l'abolition de la pensée ne s'obtient ni par la discipline, ni par la maîtrise, ni par le déni ou le refoulement. La pensée ne prend fin que lorsque nous en comprenons tout le processus, et pour comprendre les mécanismes de la pensée il faut se connaître soi-même. La pensée, c'est l'ego, la pensée, c'est le mot qui s'identifie en tant que « moi », et quel que soit le niveau – plus ou moins bas ou élevé – auquel se situe l'ego, celui-ci reste circonscrit au champ de la pensée.

Pour trouver Dieu, pour découvrir ce qui est au-delà du temps, nous devons comprendre le processus de la pensée – c'est-à-dire le processus du moi. Le moi est très complexe ; il n'existe pas à un seul et unique niveau ; il est, au contraire, fait d'une multitude de pensées, d'entités, dont chacune est en contradiction avec les autres. Il faut avoir conscience de chacune d'entre elles, et que cette conscience s'exerce sans choix, sans condamnation ni comparaison ; c'est-à-dire qu'il faut être capable de voir les choses telles qu'elles sont sans les déformer ni les interpréter. Dès l'instant où nous jugeons ou traduisons ce qui est vu, nous le déformons en fonction de notre vécu antérieur. Pour découvrir la réalité ou Dieu, il faut exclure toute croyance, car l'acceptation ou le refus font obstacle à la découverte. Nous voulons tous la sécurité tant extérieure qu'intérieure, et notre esprit doit comprendre que cette quête de sécurité est illusoire. Seul l'esprit qui vit dans l'insécurité, totalement libéré de toute forme de possession, est armé pour la découverte – et la tâche est ardue. Cela ne signifie pas qu'il faille se retirer au fond des bois, ou dans un monastère, ou s'isoler dans le repli d'une croyance singulière ; bien au contraire, car rien ne peut exister dans l'isolement. Être, c'est être relié ; ce n'est qu'au sein de la relation que nous pouvons spontanément nous découvrir tels que nous sommes. C'est cette découverte même, sans condamnation ni justification, de nous-mêmes tels que nous sommes, qui suscite en ce que nous sommes une transformation fondamentale. Et là est le commencement de la sagesse.

Extrait du compte rendu de la première causerie publique à Seattle, le 16 juillet 1950, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. VI, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 05

L'esprit religieux est radicalement différent de l'esprit de croyance à une religion. L'esprit religieux est psychologiquement affranchi de la culture de la société. Il est également affranchi de toute forme de croyance, et n'a nul besoin ni de passer par l'expérience ni de s'exprimer. Or l'homme, au fil de ses croyances, a créé au cours des siècles un concept auquel il a donné le nom de Dieu. La croyance en ce concept de Dieu lui est devenue nécessaire face à ce constat – que la vie est faite de souffrances, d'une infinité de luttes, de conflits, de tourments, avec une étincelle occasionnelle de lumière, de beauté et de joie.

Cette croyance à un concept, à une formule, à une idée, lui est devenue nécessaire, parce que la vie est si dépourvue de sens. La routine quotidienne, la vie de bureau, de famille, la vie sexuelle, la solitude, le poids de tous les conflits liés à l'expression de soi, tout cela a bien peu de sens ; et, à la fin, la mort est toujours là. L'homme est donc obligé de croire, c'est pour lui une nécessité absolue.

Selon le climat, les capacités intellectuelles de ceux qui ont inventé ces idées et ces formules, le concept de Dieu, du Sauveur, du Maître a pris forme et c'est par son intermédiaire que l'homme s'efforce depuis toujours d'atteindre à un état de félicité, de vérité, à la réalisation d'un état que rien ne viendrait jamais troubler. C'est ainsi qu'il a posé le principe d'une fin vers laquelle tendent tous ses efforts. Les auteurs de ces idées, de ces concepts ont établi soit un système, soit un chemin à suivre pour parvenir à cette ultime réalité. Et l'homme s'est torturé l'esprit, à grand renfort de discipline, de maîtrise de soi, de privations, d'abstinence, d'austérité, inventant ainsi de multiples chemins d'accès à cette réalité. En Asie, les chemins sont nombreux qui conduisent à cette réalité (ou tout au moins qui y prétendent) ; ils varient en fonction du tempérament et des circonstances, et l'on suit de tels chemins en vue d'atteindre cette réalité que l'homme et la pensée ne peuvent mesurer. En Occident, il n'y a qu'un unique Sauveur ; c'est par Lui seul que l'on peut accéder à cet ultime objet. Tous les systèmes d'Orient et d'Occident impliquent une constante maîtrise de soi, un gauchissement constant de l'esprit, forcé de suivre le modèle instauré par le prêtre, le livre sacré, autant de misérables procédés qui sont l'essence même de la violence. Leur violence ne consiste pas seulement à renier la chair, mais aussi toute forme de désir, de beauté, au profit de la contrainte et de la soumission à un certain modèle préalablement fixé.

Certains miracles ont ainsi été obtenus, mais les miracles sont parmi les choses les plus faciles à réaliser, que ce soit en Occident ou en Orient. Et ceux qui les réalisent sont salués comme des saints ; ils ont battu un record en ce sens qu'ils se sont conformés en tout point au modèle qu'ils expriment dans leur vie quotidienne. Avec cela, ils ont très peu d'humilité, car l'humilité ne doit pas s'afficher: se ceindre les reins d'un bout d'étoffe, ou porter une robe monacale n'est pas une preuve d'humilité. Comme toute vertu, l'humilité est une chose qui n'existe que d'instant en instant, que l'on ne peut ni calculer ni décider, ni prescrire comme un modèle à suivre. Pourtant c'est ce qu'a fait l'homme au cours des âges: le précurseur, le premier à avoir fait l'expérience de quelque chose que l'on nomma réalité, instaura dès lors un système, une méthode, un chemin, et le reste du monde a suivi. Ensuite, les disciples, par une habile propagande, par d'habiles manipulations de l'esprit des hommes, ont fondé une Église et des dogmes, des rituels. Et l'homme est prisonnier de tout ce système: celui qui se met en quête de ce vers quoi tend tout esprit humain doit subir certaines formes de torsions, de contraintes, de tortures, pour accéder à cette ultime beauté.

Intellectuellement, on voit bien l'absurdité de tout cela ; intellectuellement, discursivement, on voit l'absurdité de toute croyance, la bêtise foncière de toute idéologie. D'un point de vue intellectuel, l'esprit peut bien affirmer que tout cela n'est que fadaises, et le rejeter, mais intérieurement demeure au plus profond de l'être cette quête qui s'adresse à ce qui est au-delà des rituels, des dogmes, des croyances, des Sauveurs, au-delà de tous ces systèmes qui sont, c'est l'évidence même, une invention de l'homme. On voit clairement que ses Sauveurs, ses Dieux, sont des inventions ; qu'il est relativement facile de les rejeter, et c'est ce que fait l'homme moderne. (Je ne sais vraiment pas pourquoi on emploie ce terme de « moderne »: l'homme tel que nous le connaissons n'a guère changé au fil des générations successives. Mais le climat actuel est tel qu'il rejette complètement l'autorité du prêtre, de la foi et du dogme, et ce, de manière fondamentale: pour lui, Dieu est mort et il est mort très jeune.) Et comme il n'y a plus ni foi ni Dieu, les seuls concepts restant sont ceux liés à la jouissance physique immédiate, à la satisfaction matérielle, au progrès social: l'homme vit désormais pour le présent, rejetant toute conception religieuse.

On commence par rejeter les dieux extérieurs avec leurs prêtres, ceux de toutes les religions établies – il faut rejeter complètement toutes ces choses car elles sont totalement dénuées de valeur. Ce sont elles qui ont engendré les guerres, qui ont divisé les hommes, que ce soit la religion juive, hindoue, chrétienne ou l'islam – elles ont détruit l'homme, elles l'ont divisé, elles ont été une des causes principales de la guerre, de la violence. Et en voyant tout cela, on rejette tous ces systèmes, on les écarte comme étant quelque chose de puéril et d'immature. Intellectuellement, c'est très facile à faire. Il suffit pour cela de vivre dans ce monde, d'observer les méthodes d'exploitation utilisées par les églises, les temples: qui ne les rejetterait? Il est en revanche beaucoup plus difficile de se libérer de toute croyance et de toute recherche au niveau psychologique. Or nous voudrions tous trouver quelque chose que l'homme, que la pensée retorse n'ait pas contaminé, quelque chose que la société culturelle et intellectuelle n'ait pas pollué, quelque chose que la raison ne puisse détruire. Ce quelque chose, nous le cherchons tous intensément, car cette vie n'est que labeur, lutte, tourments, routine. Certains sont sans doute capables de s'exprimer à travers le verbe, la peinture, la sculpture, la musique, mais tout cela finit par paraître bien vide. Nous menons actuellement une vie très vaine, et nous nous efforçons d'en combler le vide par la littérature, la musique, les divertissements, les distractions, les idées, les connaissances ; mais si l'on veut y regarder d'un peu plus près et un peu plus profond, on découvre combien on est vides, à quel point toute notre existence est creuse, quand bien même nous serions bardés de titres, de possessions, ou de talents.

Notre existence est vide, et quand nous nous en rendons compte, nous éprouvons le désir de la remplir. Nous cherchons – nous cherchons des voies et des moyens, non seulement de combler ce vide, mais encore de trouver quelque chose que l'homme ne puisse mesurer. Certains prennent des drogues, comme le LSD ou diverses drogues psychédéliques qui « élargissent le champ de la conscience » et suscitent un état donnant accès à certaines expériences, à certains effets, parce qu'elles confèrent au cerveau une certaine sensibilité, mais ce sont des effets purement chimiques, résultant d'agents extérieurs. On prend ces drogues mû par une attente, à la suite de quoi on vit ces expériences intérieures ; de même, on adhère à certaines croyances et on vit des expériences qui sont conformes à ces croyances: les deux processus sont du même ordre. Tous deux donnent lieu à une expérience, mais chaque fois l'homme se perd dans ses croyances: la drogue de la foi, ou la foi en une drogue. L'homme est ainsi inévitablement prisonnier de ses propres pensées. Tout cela, on le constate, on le met au jour puis on le rejette: autrement dit, on est affranchi de toute croyance. Cela ne veut pas dire que l'on devienne agnostique, cynique ou amer, au contraire: on pénètre la nature même de la croyance, on comprend pourquoi elle a pris une importance si extrême: parce que nous avons peur – telle est la raison de fond. Si la croyance a pris une telle importance, c'est à cause de la peur – non seulement celle qui accompagne la terrible routine du quotidien, mais la peur de ne pas devenir, de ne pas réussir sur le plan psychique, la peur de ne pas jouir d'un pouvoir, d'un statut important, d'un prestige, d'une notoriété, tout cela étant source d'une immense peur, à laquelle on se résigne, certes – mais cette peur intérieure a également pris d'énormes proportions. Face à ce vide total de l'existence, on se cramponne encore à ses croyances, même si l'on récuse l'expression extérieure de l'autorité des croyances – ces croyances qu'ont inventées les prêtres sous toutes les latitudes –, on se crée sa propre croyance dans l'espoir de découvrir, de rencontrer cette chose extraordinaire que l'homme ne cesse de chercher, toujours et encore.

On cherche donc. La nature, la structure de cette recherche sont très claires. Mais pourquoi cherche-t-on, au juste? C'est essentiellement affaire d'intérêt personnel – éclairé, certes, mais qui reste néanmoins un intérêt personnel. On se dit: « La vie est si factice, si vide, si morne, si stupide, il y a forcément quelque chose d'autre ; je vais fréquenter ce temple, cette église, cette... » Puis on en vient à rejeter tout cela, et on cherche plus profondément. Mais la quête elle-même, quelle qu'en soit la forme, devient psychologiquement un obstacle. Cela, me semble-t-il, doit être compris très simplement et très clairement. On peut sans doute rejeter objectivement l'autorité de tout système prétendant conduire à l'ultime vérité, et certes, on le fait. Mais l'essentiel, c'est de rejeter parce qu'on comprend la nature même de la quête, l'essentiel, c'est de rejeter toute quête, justement parce qu'on se dit: « Mais quel en est l'objet? » Si l'on examine ce qu'est au juste cet objet que nous cherchons à saisir à tâtons, que nous voulons tant, cela ne signifierait-il pas implicitement que nous sommes à la recherche d'une chose que nous connaissons déjà, que nous avons déjà perdue et dont nous cherchons à nous emparer? Entre autres choses, voilà ce que sous-entend la recherche. Elle implique un processus de reconnaissance – autrement dit, pour trouver un objet de recherche quelconque, il faut être en mesure de le reconnaître – sinon chercher n'a pas de sens. Suivez surtout bien ceci: on cherche quelque chose dans l'espoir de le trouver, et quand on le trouve, on le reconnaît ; mais reconnaître est une action de la mémoire ; cela suppose donc que c'est quelque chose qui est déjà connu de vous, que vous avez déjà entrevu. Ou bien encore, lourdement conditionnés comme vous l'êtes par l'intense propagande de toutes les religions institutionnelles, vous vous hypnotisez, jusqu'à atteindre à un certain état. Ainsi, quand vous cherchez, vous avez déjà en vous un concept, une idée préalables de ce que vous cherchez et, quand vous le trouvez, cela veut dire qu'il vous est déjà connu, sinon vous ne pourriez pas le reconnaître ; et c'est la raison pour laquelle il n'est absolument pas authentique.

Il faut par conséquent trouver cet état dans lequel l'esprit est réellement libre de toute recherche, de toute croyance, sans devenir pour autant cynique et stagnant. Car nous avons tendance à croire que si nous cessons de chercher, de lutter, de faire des efforts, de tâtonner, nous sommes voués au dépérissement. Et je ne vois pas du tout pourquoi cela devrait nous être épargné – ne sommes-nous pas déjà en train de dépérir? On dépérit, de même qu'on meurt, de même qu'on vieillit et que l'organisme physique arrive à son terme. Toute notre vie est un processus de dépérissement, parce que, au fil de l'existence, de la vie quotidienne, nous imitons, nous copions, nous suivons, nous obéissons, nous nous conformons: ce sont là autant de formes de dépérissement. En revanche, l'esprit qui n'est plus engoncé dans une croyance quelconque, ou dans une croyance de son propre cru, et qui ne cherche plus rien – bien que cela soit un peu plus ardu –, un tel esprit est intensément vivant. La vérité est une chose qui n'existe que d'instant en instant. Comme la vertu, comme la beauté, elle ne présente aucune continuité. Ce qui est doté d'une continuité est le produit du temps et, le temps, c'est la pensée.

Lorsqu'on voit comment l'homme s'est comporté envers lui-même – comment il s'est torturé, brutalisé, en devenant nationaliste, ou en se noyant dans des divertissements divers, que ce soit la littérature, ou ceci ou cela –, lorsqu'on voit tout le tracé de sa vie, on se demande s'il faut en passer par là. Le faut-il? Comprenez-vous la question? L'être humain doit-il passer par tout ce processus, pas à pas – rejetant d'abord toute croyance (à condition d'avoir l'acuité nécessaire), puis rejetant toute forme de quête, refusant enfin de se torturer l'esprit comme de se complaire dans la facilité? Lorsqu'on voit ce que l'homme s'est infligé à lui-même dans le but de trouver ce qu'il appelle la réalité, on se demande – cette question, c'est à vous-même qu'il faut la poser, et non à moi – s'il existe un moyen, ou un état suffisamment explosif pour nous débarrasser de tout cela en un éclair. Parce que le temps n'est pas le moyen adéquat.

Toute cette recherche suppose du temps – pour trouver, cela peut prendre dix ans ou plus, voire même impliquer la réincarnation, comme le croit toute l'Asie. Tout cela est affaire de temps – peu à peu, on se défait de ces conflits, de ces problèmes, on devient plus sage, plus habile, à force de patience, on finit par savoir –, on déconditionne l'esprit petit à petit. Voilà ce qu'implique le temps. Il est pourtant évident que le temps n'est pas le moyen adéquat, pas plus que la croyance ou les disciplines artificielles qu'imposent un système, un gourou, un maître, un philosophe, un prêtre – tout cela est si puéril. Est-il donc possible d'éviter tout ce processus et d'accéder tout de même à cette chose extraordinaire? Car c'est une chose que l'on ne peut solliciter. Il faut que vous compreniez bien ce fait tout simple: c'est une chose qui ne peut être ni recherchée, ni sollicitée, parce que l'esprit humain est trop obtus, trop restreint, nos émotions sont trop mesquines, nos façons de vivre trop confuses pour que ce quelque chose d'immense, d'énorme, puisse être invité à pénétrer dans une si petite maison, dans une minuscule chambre, même si tout y est en ordre. On ne peut pas solliciter cette chose. Pour ce faire, il faudrait la connaître, et vous ne pouvez pas la connaître (peu importe qui l'affirme) parce que dès l'instant où vous dites: « Je sais, je connais », c'est que vous ne savez pas, que vous ne connaissez rien. Dès que vous affirmez l'avoir trouvée, c'est que vous n'avez pas trouvé. Si vous dites en avoir fait l'expérience, c'est que vous ne l'avez jamais faite. Ce sont là des manières subtiles et rusées d'exploiter l'autre – l'autre étant votre frère ou votre ennemi.

Si vous voyez tout cela, non pas d'une façon abstraite, mais au niveau de la vie quotidienne, dans vos activités de chaque jour, quand vous vous apprêtez à écrire, ou que vous parlez, que vous sortez en voiture ou que vous faites une marche solitaire en forêt, si vous voyez tout cela d'un seul coup d'œil – et inutile de lire des volumes pour faire cette découverte –, si vous embrassez la situation d'un seul regard, d'un seul coup, vous pouvez tout comprendre. Or vous ne pourrez véritablement comprendre cela de manière intégrale que lorsque vous vous connaîtrez vous-même, tel que vous êtes, très simplement, comme étant le résultat, le fruit de l'humanité tout entière, que vous soyez hindou, musulman, chrétien ou quoi que ce soit d'autre. Alors, la chose est là, présente. Quand vous vous connaissez tel que vous êtes, alors vous comprenez toute la structure des efforts de l'homme, ses duperies, ses hypocrisies, sa brutalité, sa quête.

On peut alors se demander s'il est possible de rencontrer cette chose sans la solliciter, sans l'attendre, sans chercher, sans explorer – qu'elle soit, qu'elle advienne, tout simplement. Comme un vent frais entre par la fenêtre que vous avez laissée ouverte – on ne peut pas inviter le vent, mais il faut laisser la fenêtre ouverte. Cela ne signifie pas que l'on soit dans un état d'expectative – ce serait une illusion de plus ; ni que l'on doive s'ouvrir pour recevoir –, il s'agirait là encore d'un processus mental.

Mais si on a su s'interroger sans chercher, sans croire, alors dans l'interrogation même est la découverte. Mais jamais nous n'interrogeons. Nous voulons des réponses, nous voulons des confirmations, des affirmations ; fondamentalement, au tréfonds de nous-mêmes, nous ne sommes jamais affranchis de toute forme d'autorité intérieure ou extérieure. C'est là l'un des aspects les plus étranges de la structure de notre psyché: tous, nous voudrions qu'on nous dise quoi faire ; nous sommes le résultat de ce qu'on nous a dit. Ce que l'on nous a dit est une propagande millénaire. Il y a l'autorité des écritures anciennes, celle du chef d'aujourd’hui, ou de l'orateur ; mais si véritablement au plus profond de nous-mêmes nous rejetons toute autorité, dès lors nous n'avons plus peur. Être sans peur c'est regarder la peur en face ; mais, tout comme dans le cas du plaisir, jamais nous n'entrons en contact direct avec la peur. Jamais le contact direct n'a lieu, comme on entre en contact quand on touche une porte, une main, un visage, un arbre: nous n'entrons en contact avec la peur qu'à travers l'image que nous nous en créons. Nous ne connaissons le plaisir qu'à travers des demi-plaisirs. Jamais nous ne sommes en contact direct avec rien. Je ne sais si vous avez vérifié, lorsque vous touchez un arbre – comme on le fait lors d'une promenade en forêt –, si vous touchez véritablement cet arbre. N'y a-t-il pas plutôt un écran entre vous et l'arbre, même si vous le touchez? De même, si vous voulez entrer en contact direct avec la peur, il ne faut pas s'en faire la moindre image, ce qui veut dire en réalité qu'il ne faut garder aucun souvenir de votre peur d'hier. Ce n'est qu'alors que vous entrez véritablement en contact avec la peur réelle d'aujourd’hui. Alors, si le souvenir de la peur d'hier est absent, vous avez toute l'énergie nécessaire pour aborder votre peur immédiate, et il faut une énergie immense pour aborder le présent. Cette énergie vitale – que nous avons tous –, nous la dissipons, elle se dilue dans cette image, cette formule, cette autorité ; et il en va de même lorsqu'on recherche le plaisir. Cette quête du plaisir est très importante pour nous. Le plus grand de tous les plaisirs, c'est Dieu – du moins on le suppose –, or il est peut-être la chose la plus effrayante qui se puisse connaître, mais nous l'avons imaginé, ce principe ultime, c'est pourquoi nous ne le rencontrons jamais. Là encore, c'est comme lorsque vous avez déjà reconnu un plaisir comme étant le plaisir éprouvé hier: jamais vous n'êtes vraiment en contact direct avec une expérience réelle, avec un état présent. Toujours, le souvenir d'hier recouvre et masque le présent.

Or, voyant tout cela, est-il possible de ne rien faire du tout, pas d'effort, pas de recherche, d'être complètement « négatif » vide, sans action? Parce que toute action est le résultat de processus mentaux. Si jamais vous vous êtes observé en pleine action, vous aurez constaté que toute action est dictée par une idée, un concept, un souvenir antérieurs. Il y a dès lors une division entre l'idée et l'action, un intervalle, si petit, si minuscule soit-il, et c'est à cause de cette division qu'il y a conflit. L'esprit peut-il, au contraire, être absolument tranquille, sans pensée, sans peur, et par conséquent extraordinairement vivant, extraordinairement intense?

Vous connaissez le mot passion. Il est souvent synonyme de souffrance ; pour les chrétiens, il symbolise certaines formes de souffrance. Ce n'est pas du tout ce sens que nous donnons au mot passion. La forme la plus haute de la passion, c'est l'état de « négation » absolue. Cette passion-là implique un total abandon de soi. Cet abandon absolu de soi exige une austérité extrême, laquelle n'est point la dureté du prêtre tourmentant les gens, ou des saints qui n'ont cessé de se torturer et qui sont devenus austères à force de brutaliser leur propre esprit. L'austérité est en fait une extraordinaire simplicité, non pas en matière de vêtements ou d'alimentation, mais une simplicité intérieure. Cette austérité, cette passion, est la forme le plus élevée de la « négation » absolue. Alors, peut-être, si vous avez de la chance – mais il ne s'agit pas là de chance –, cette chose vient sans qu'on la sollicite ; alors l'esprit cesse de vouloir lutter, de faire des efforts. Dès lors vous pouvez faire tout ce que bon vous semble, car, alors, l'amour sera.

Sans cet esprit religieux il est impossible de créer une vraie société. Pourtant il nous faut créer une nouvelle société où cette effroyable activité de l'intérêt personnel n'aurait qu'une place minime. Et ce n'est que grâce à un tel esprit religieux que peut être la paix, tant extérieure qu'intérieure.

Paris, le 30 avril 1967

Extrait de : Les Enseignements de Krishnamurti en 1967, Le Courrier du Livre, Paris, 1969.

Chapitre 06

Question: Notre esprit ne connaît rien d'autre que le connu. Qu'y a-t-il en nous qui nous incite à chercher l'inconnu, la réalité, Dieu?

Krishnamurti: Votre esprit vous pousse-t-il vers l'inconnu? Y a-t-il en vous un élan vers l'inconnu, la réalité, Dieu? Je vous invite à y réfléchir sérieusement. Sans faire de rhétorique, cherchons vraiment la réponse à cette question. Existe-t-il en chacun d'entre nous un besoin de découvrir l'inconnu? Vraiment? Comment peut-on aller à la recherche de l'inconnu? Comment peut-on trouver ce qu'on ignore? S'agit-il d'une impulsion vers le réel, ou d'un simple désir du connu, mais élargi? Comprenez-vous ce que je veux dire? J'ai connu beaucoup de choses ; elles ne m'ont pas donné le bonheur, le contentement, la joie ; alors à présent je veux autre chose, qui me donnera un plus haut degré de bonheur, de contentement, de vitalité, ou que sais-je encore. Le connu, c'est-à-dire mon esprit – car mon esprit est le connu, le résultat du passé –, peut-il se mettre à la recherche de l'inconnu? Si je ne connais pas la réalité, l'inconnu, comment puis-je aller à sa recherche? La vérité, sans nul doute, doit venir d'elle-même ; ce n'est pas à moi de la poursuivre. Si je me lance à sa poursuite, ce que je poursuis n'est autre que le connu, tel que je le projette.

Notre problème n'est pas de savoir ce qui nous incite à trouver l'inconnu: il est assez évident que c'est notre désir d'être plus en sécurité, plus permanent, plus établi, plus heureux, de fuir le désordre, la souffrance, la confusion. Telle est notre motivation évidente. Lorsqu'on est animé par ce désir, ce besoin, on trouve immanquablement une merveilleuse échappatoire, un merveilleux refuge – dans le Bouddha ou le Christ, dans les slogans politiques ou que sais-je encore. Mais tout cela n'est pas la réalité, l'inconnaissable, l'inconnu. Cet élan vers l'inconnu doit s'arrêter, la recherche de l'inconnu doit cesser, ce qui signifie qu'il faut comprendre ce qu'est le connu cumulatif, c'est-à-dire l'esprit. L'esprit doit se comprendre lui-même en tant que connu, parce que ce qu'il connaît se limite à cela. On ne peut pas concevoir ce qui nous est inconnu. On ne peut concevoir que ce que l'on connaît.

Notre difficulté est de ne pas lancer l'esprit à la recherche de ce qu'il connaît déjà, et cela ne peut se produire que lorsque l'esprit saisit sa propre nature, comprend comment tout son mouvement, issu du passé, se projette, à travers le présent, dans le futur. C'est un mouvement perpétuel du connu. Ce mouvement peut-il prendre fin? Il ne peut se terminer que lorsque le mécanisme de son processus est compris, que l'esprit comprend sa propre nature et son fonctionnement, ses modes, ses objectifs, ses poursuites et ses demandes, et non seulement les demandes superficielles, mais les besoins et les mobiles intérieurs profonds. La tâche est très ardue. Ce n'est pas une réunion, une conférence, ni la lecture d'un livre qui suffiront à vous faire découvrir les réponses, loin de là. Il faut une observation de tous les instants, une perception claire et constante de chaque mouvement de la pensée, non seulement à l'état de veille, mais même pendant le sommeil. Ce doit être un processus total, et non sporadique ou partiel.

Et il faut aussi que l'intention soit juste. C'est-à-dire qu'il faut abolir cette superstition selon laquelle nous aurions tous en nous la soif de l'inconnu. C'est une illusion de croire que nous sommes tous à la recherche de Dieu ; rien n'est moins vrai. La lumière, nous n'avons pas besoin d'aller à sa recherche. Une fois dissipées les ténèbres, la lumière sera ; et ce n'est pas par les ténèbres que nous pouvons accéder à la lumière. Tout ce que nous pouvons faire, c'est ôter les barrières qui créent les ténèbres, et tout dépend pour cela de l'intention qui nous anime. Si vous les ôtez en ayant un but en vue – voir la lumière –, alors vous n'ôtez rien du tout, vous ne faites que substituer aux ténèbres le mot lumière. Même regarder au-delà des ténèbres est une tentative pour les fuir.

Ce que nous devons considérer, ce n'est pas ce qui nous pousse, mais pourquoi il y a en nous une telle confusion, de tels remous, de tels conflits, de telles contradictions, bref, toutes ces inepties de l'existence. Lorsqu'elles cessent, alors la lumière est, nous n'avons pas besoin d'aller à sa recherche. La sottise disparue, vient l'intelligence. Mais le sot qui veut devenir intelligent est toujours sot. La sottise ne peut se transformer en sagesse ; ce n'est que lorsque cesse la sottise qu'est la sagesse, qu'est l'intelligence. Celui qui, tout en étant stupide, veut devenir intelligent, sage, ne peut évidemment jamais y parvenir. Pour savoir ce qu'est la stupidité, il ne faut pas s'en tenir à un niveau superficiel, mais l'explorer d'une façon pleine et exhaustive, pénétrer jusqu'aux couches les plus profondes de la stupidité, et c'est une fois cette stupidité disparue qu'est la sagesse.

L'important, ce n'est donc pas de découvrir s'il existe quelque chose d'autre, quelque chose de plus grand que le connu, et qui nous pousse vers l'inconnu, mais de voir ce qui, en nous, engendre la confusion, les guerres, les clivages sociaux, le snobisme, la course à la célébrité, l'accumulation des connaissances, l'évasion dans la musique, dans l'art, dans tant de voies diverses. L'important, de toute évidence, c'est de voir toutes ces situations telles qu'elles sont, et de revenir à nous-mêmes tels que nous sommes. A partir de là, nous pouvons avancer, car dès lors le rejet du connu est relativement facile. Lorsque l'esprit est silencieux, qu'il ne se projette plus dans le futur sous la tension du désir, lorsque l'esprit est vraiment calme, profondément paisible, l'inconnu entre en existence. Il est inutile d'aller à sa recherche. Et impossible de l'inviter. Inviter suppose de connaître: vous n'invitez pas un hôte inconnu. Vous n'invitez que celui qui est connu de vous. Or vous ne connaissez pas l'inconnu, la réalité ultime, Dieu – peu importe le terme. C'est lui qui doit venir. Il ne peut venir que lorsque le champ est prêt, que la terre est convenablement labourée ; mais si vous labourez avec pour motif de faire venir à vous l'inconnu, alors il vous échappera.

Notre problème n'est pas la quête de l'inconnaissable, mais la connaissance du processus cumulatif de l'esprit, qui est toujours le connu. C'est une rude tâche, qui exige une constante attention, une constante lucidité sans distraction, ni identification, ni condamnation: c'est être avec ce qui est. Alors seulement l'esprit peut être calme, silencieux. Et aucune dose de méditation, de discipline ne peut le rendre silencieux – dans le vrai sens du terme. On ne peut pas forcer un lac à être calme: il faut d'abord que le vent tombe pour qu'il devienne calme. Aussi notre tâche n'est-elle pas de poursuivre l'inconnaissable, mais de comprendre la confusion, le désordre, la détresse qui nous habitent. Alors, mystérieusement, entre en existence cette chose dans laquelle il y a de la joie.

Extrait du chapitre 28 de Première et Dernière Liberté, Stock, Paris, 1955.

Chapitre 07

Comment le saurez-vous? S'agit-il d'accepter des informations de seconde main, ou de découvrir vous-même ce qu'est Dieu? Il est facile de poser des questions, mais il faut beaucoup d'intelligence, beaucoup de recherches, pour vivre une vérité.

Sachez donc, pour commencer, si vous êtes prêt à accepter ce qu'on vous dit au sujet de Dieu. Qu'importe ce qu'ont pu en dire Krishna, le Bouddha ou le Christ, car ils se sont peut-être tous trompés, et votre gourou particulier aussi pourrait être dans l'erreur. Pour découvrir ce qui est vrai, votre esprit doit absolument être libre de s'enquérir, c'est-à-dire qu'il ne doit pas se contenter d'accepter ou de croire. Entendre la description de la vérité et vivre la vérité sont deux choses très différentes. Tous les livres sacrés décrivent ce qu'est Dieu, mais cette description n'est pas Dieu. Le mot Dieu n'est pas Dieu.

Pour découvrir ce qui est vrai, on ne doit jamais rien accepter, on ne doit pas se laisser influencer par des livres, par les maîtres, ni par qui que ce soit. Si vous êtes influencé, vous ne voyez que ce qu'on veut vous montrer. Et vous devez savoir que votre pensée est capable de créer l'image de ce qu'elle désire: elle peut imaginer Dieu avec une barbe, ou avec un seul œil, elle peut le fabriquer bleu ou rouge. Il vous faut donc être conscient de vos propres désirs, et ne pas être leurré par les projections de vos désirs, de vos aspirations. Si vous avez très envie de voir Dieu sous un certain aspect, l'image que vous verrez sera conforme à vos désirs, mais cette image ne sera pas Dieu, n'est-ce pas? Si vous vous sentez malheureux et que vous voulez être consolé, si vous êtes sentimental et romantique dans vos aspirations religieuses, vous pouvez parvenir à créer un Dieu qui vous fournira ce que vous désirez. Mais cela ne sera toujours pas Dieu.

Donc il vous faut avoir l'esprit complètement libre et alors seulement vous découvrirez ce qui est vrai. Ce n'est pas en acceptant une quelconque superstition, ni en lisant des livres prétendument sacrés, ni en devenant l'adepte d'un gourou, mais en étant libre, réellement libre de toute influence extérieure aussi bien que de vos désirs et de vos aspirations, c'est seulement en ayant ainsi l'esprit clair qu'il vous sera possible de découvrir ce qu'est Dieu. Mais » si vous vous contentez de vous asseoir et d'essayer de deviner, le résultat de vos spéculations vaudra celui de votre gourou et sera aussi illusoire.

Question: Pouvons-nous devenir conscients de nos désirs inconscients?

Krishnamurti: Pour commencer, percevez-vous vos désirs conscients? Savez-vous ce qu'est le désir? Vous rendez-vous compte qu'en général vous n'écoutez pas la personne qui vous parle, si ce qu'elle dit s'oppose à vos convictions? Votre désir vous empêche d'écouter. Si l'on vous dit que le Dieu que vous désirez est le produit de vos frustrations et de vos craintes, écouterez-vous? Bien sûr que non. Ce que vous voulez n'a aucun rapport avec la vérité. Vous vous enfermez dans vos désirs et ne percevez déjà qu'à moitié ceux qui sont conscients – n'est-il pas vrai? Percevoir ceux qui se cachent dans les profondeurs de la conscience est encore plus difficile. Pour dévoiler ce qui se cache, pour découvrir les motifs secrets, l'esprit qui cherche doit être suffisamment clair et libre. Soyez donc d'abord pleinement conscient de vos désirs conscients, et à mesure que vous prendrez de mieux en mieux conscience de tout ce qui est à la surface, vous pourrez entrer de plus en plus profondément en vous-même.

Extrait du chapitre 4 de Face à la Vie, Adyar, Paris, 1964.

Chapitre 08

Question: Quelle est la manière la plus facile de trouver Dieu?

Krishnamurti: Je crains qu'il n'y ait pas de voie facile. Trouver Dieu est très difficile, très ardu. Ce que nous appelons Dieu, n'est-ce pas une création de l'esprit? Vous savez ce qu'est la pensée: c'est un produit du temps, et elle peut créer n'importe quelle illusion. Elle a le pouvoir de créer des idées, de se projeter dans toutes sortes de fantasmes et d'imaginations ; elle accumule, élimine et choisit sans cesse. Étant limitée, étroite, partiale, votre faculté de pensée peut se faire une image de Dieu, elle peut l'imaginer selon ses propres limitations et ses préjugés. Parce que certains guides spirituels, prêtres ou soi-disant sauveurs ont dit que Dieu existe et l'ont décrit, la pensée peut se le figurer dans ces termes, mais cette image n'est pas Dieu. Dieu ne peut pas être découvert par la pensée.

Pour comprendre Dieu, vous devez d'abord comprendre votre faculté de penser, et c'est très difficile, car notre esprit est très complexe. Il est plus facile de se laisser aller à des rêves, à l'illusion de croire que l'on se rapproche de Dieu. L'esprit peut se créer lui-même de formidables illusions. Pour faire véritablement l'expérience de ce qu'on pourrait appeler Dieu, il faut que l'esprit soit complètement silencieux, et n'avez-vous pas constaté combien c'est difficile? N'avez-vous pas remarqué que même les grandes personnes ne se tiennent jamais tranquilles, qu'elles s'agitent tout le temps, qu'elles bougent les pieds et les mains? Et s'il est difficile de rester assis immobile, combien l'immobilité est plus difficile encore pour l'esprit! Vous pouvez devenir l'adepte d'un gourou et forcer votre esprit à s'immobiliser, mais en réalité il ne sera pas calme, il s'agitera comme un enfant que l'on met au coin. Avoir l'esprit silencieux sans y être contraint est un grand art. C'est alors seulement qu'on peut faire l'expérience de ce qui pourrait être appelé Dieu.

Question: Dieu est-il partout?

Krishnamurti: Cela vous intéresse réellement de le savoir? Vous posez des questions sans trop penser et vous n'écoutez pas ce qu'on vous dit. Avez-vous remarqué que les grandes personnes ne vous écoutent presque jamais? Elles sont trop absorbées par leurs pensées, leurs émotions, leurs plaisirs et leurs chagrins. J'espère que vous avez remarqué cela. Si vous savez observer et écouter, écouter vraiment, vous apprendrez beaucoup, non seulement sur les personnes, mais sur le monde.

Voici ce garçon qui demande si Dieu est partout. Il est bien jeune pour poser une telle question. Il ne sait pas ce qu'elle veut réellement dire. Il a probablement une vague notion des choses, un sentiment de la beauté, une certaine perception des oiseaux dans le ciel, des eaux qui courent, d'un visage agréable et souriant, de la feuille qui danse au vent, de la femme portant un fardeau ; mais aussi des gens en colère, du bruit, des malheurs: tout cela est visible. Alors son intérêt est naturel, comme son désir de savoir ce qu'il en est de la vie. Il entend des adultes parler de Dieu, et cela l'intrigue. Il est très important pour lui de poser une telle question, n'est-ce pas? Et il est très important pour vous tous de chercher une réponse à ce sujet, parce que, comme je l'ai dit l'autre jour, vous commencerez ainsi à comprendre, tout au fond de vous, jusque dans les profondeurs de l'inconscient, le sens de tout cela ; et, en grandissant, la notion qu'il existe autre chose que ce monde de conflits se fera jour en vous. Le monde est beau, la terre est généreuse, c'est nous qui abîmons tout.

Question: Quel est le vrai but de la vie?

Krishnamurti: C'est, tout d'abord, ce que vous en faites. C'est ce que vous faites de votre existence.

Question: En ce qui concerne la réalité, ce doit être autre chose. Un but personnel ne m'intéresse pas tellement. Je veux savoir quel est le but en général.

Krishnamurti: Comment le saurez-vous? Qui vous le montrera? Pouvez-vous le découvrir grâce à des lectures? Chaque auteur vous donnera une méthode différente. Celui qui souffre vous dira que le but est d'être heureux, l'affamé, qui ne mange pas à sa faim depuis des années, vous dira que c'est d'avoir le ventre plein ; le politicien que c'est d'acquérir du pouvoir ; une jeune femme que c'est d'avoir un enfant ; le sannyasi que le but est de trouver Dieu. Le désir profond de chacun est le plus souvent de trouver ce qui le comblerait, ce qui lui donnerait une sécurité, une certitude, afin d'être délivré de ses doutes, de ses questions, de ses angoisses, de ses peurs. N'est-il pas vrai que chacun d'entre nous veut quelque chose de permanent à quoi s'accrocher? Ainsi, en général, le but de la vie est une forme d'espérance, de sécurité, de permanence. Ne dites pas: « N'est-ce que cela? » Cela, c'est le fait immédiat, et il faut s'en rendre compte. Il faut le mettre en question – je veux dire que vous devez vous interroger vous-même. Le but général de la vie des hommes se cache au plus profond de vous parce que vous faites partie du tout. Vous aspirez vous-même à la sécurité, à la permanence, au bonheur – à quelque chose à quoi vous accrocher.

Pour savoir s'il existe une transcendance, une vérité qui n'est pas du monde de la pensée, toutes les illusions de la pensée doivent se dissiper, je veux dire qu'on doit les comprendre et les éliminer. Alors seulement on peut découvrir la réalité, savoir s'il existe ou non un but. Affirmer ou croire qu'il y en a un, est encore une illusion. Mais si vous pouvez voir au juste de quoi sont faits vos conflits, vos luttes, vos vanités, vos ambitions, vos espoirs, vos craintes et les dépasser, aller au-delà et au-dessus, alors vous trouverez.

Question: Si j'acquiers des pouvoirs supérieurs, pourrai-je arriver à voir l'ultime vérité?

Krishnamurti: Comment pourriez-vous voir l'ultime vérité tant que vous élèverez des barrières entre elle et vous? Vous devez d'abord lever les barrières. Vous ne pouvez savoir ce qu'est le plein air en restant assis dans une chambre close: il faut ouvrir les fenêtres. De même, voyez toutes les barrières qui sont en vous, vos limitations et vos conditionnements: comprenez-les puis rejetez-les. Alors vous saurez. Mais vous enfermer et chercher à voir au-dehors n'a pas de sens.

Extrait du chapitre 7 de Face à la Vie, Adyar, Paris, 1964.

Chapitre 09

Les ombres du soir s'allongeaient sur les eaux immobiles, et le fleuve devenait calme à la fin du jour. On voyait sauter des poissons hors de l'eau, et de grands oiseaux au vol lourd venaient se percher sur les arbres. Le ciel, d'un bleu argent, était sans nuages. Un bateau rempli de monde descendait le fleuve ; on entendait chanter et battre des mains ; au loin, une vache mugissait. Les parfums du soir commençaient à se lever. Une guirlande de soucis passait lentement, au fil de l'eau qui étincelait au soleil couchant. Que tout cela était beau: le fleuve, les oiseaux, les arbres, les villageois dans le bateau!

Nous étions assis sous un arbre qui surplombait le fleuve, près d'un petit temple, et quelques vaches maigres erraient çà et là. Le temple était propre, le sol balayé, et les arbustes en fleurs soignés et bien entretenus. Un homme disait les prières du soir, d'une voix triste et patiente. Sous les derniers rayons du soleil, l'eau prenait la couleur des fleurs fraîchement écloses. Puis quelqu'un vint se joindre à nous et se mit à nous parler de ses expériences. Il disait qu'il avait consacré de nombreuses années de sa vie à rechercher Dieu, qu'il avait mené une existence très austère et avait renoncé à beaucoup de « choses qui lui étaient chères. Il avait également donné son concours à diverses œuvres sociales, avait aidé à la construction d'une école, etc. Il s'intéressait à beaucoup de choses, mais c'est la recherche de Dieu qui le passionnait le plus, et maintenant, après bien des années. Sa voix se faisait entendre, et elle le guidait dans les petites choses comme dans les grandes. N'ayant plus aucune volonté propre, il s'en remettait à la voix intérieure de Dieu. Elle ne lui faisait jamais défaut, bien qu'il altérât souvent la clarté de son message ; il priait toujours pour la purification de l'humble instrument qu'il était afin qu'il fût digne de recevoir.

Pouvons-nous, vous et moi, trouver ce qui est au-delà de toute mesure? Ce qui n'appartient pas au temps peut-il être découvert par un simple objet qu'a façonné le temps? L'observance assidue d'une discipline sévère peut-elle nous conduire à l'inconnu? Y a-t-il un moyen d'atteindre ce qui n'a ni commencement ni fin? Cette réalité peut-elle se laisser prendre dans le filet de nos désirs? Ce que nous attrapons n'est que la projection du connu ; mais l'inconnu ne peut être capturé par le connu. Ce qui est nommé n'est pas l'innommable, et en nommant, nous ne faisons que susciter des réponses conditionnées. Ces réponses, si nobles et agréables soient-elles, n'appartiennent pas au réel. Nous répondons à des stimulants, mais la réalité n'offre aucun stimulant: elle est.

L'esprit va du connu au connu, et il ne peut pas atteindre l'inconnu. Vous ne pouvez pas penser à quelque chose que vous ne connaissez pas: c'est impossible. Ce à quoi vous pensez vient du connu, du passé, que ce passé soit très reculé ou qu'il ne date que de la seconde précédente. Ce passé, c'est la pensée, qui est modelée et conditionnée par de nombreuses influences, qui se modifie en fonction des circonstances et des nécessités, mais qui demeure toujours un processus temporel. La pensée ne peut qu'affirmer ou nier, elle ne peut ni chercher ni découvrir quelque chose de nouveau. La pensée ne peut pas rencontrer l'inédit, mais lorsqu'elle se tait, alors il peut y avoir l'inédit, le nouveau – immédiatement transformé par la pensée en quelque chose d'ancien, de déjà vécu. La pensée modèle, modifie et colore toujours d'après le schéma de l'expérience. La fonction de la pensée est de communiquer, mais non d'éprouver une expérience. Lorsque l'expérience cesse, la pensée, prenant alors le relais, nomme celle-ci, la faisant ainsi entrer dans la catégorie du connu. La pensée ne peut pas pénétrer l'inconnu, de sorte qu'elle ne peut jamais ni découvrir la réalité ni en faire l'expérience.

Les disciplines, les renoncements, le détachement, les rituels, la pratique de la vertu, tout cela, si noble soit-il, n'est que le processus de la pensée ; et la pensée ne peut agir qu'en vue d'une fin, d'un but, d'une réalisation, toutes choses qui ne sont toujours que le connu. La réalisation est la sécurité, la certitude du connu dont le moi s'entoure pour se protéger. Rechercher la sécurité dans l'inconnu, l'indicible, est un non-sens. La sécurité que l'on pourra trouver n'est qu'une projection du passé, du connu. C'est pour cela que l'esprit doit être entièrement et profondément silencieux ; mais ce silence ne peut s'acheter au prix du sacrifice, de la sublimation ou du refoulement. Ce silence vient lorsque l'esprit ne cherche plus, lorsqu'il n'est plus engagé dans un devenir. Ce silence n'est pas cumulatif, il ne peut pas s'édifier par des pratiques. Ce silence est, par la force des choses, aussi inconnu de l'esprit que l'intemporel ; car si l'esprit fait l'expérience de ce silence, c'est qu'il y a un sujet – conscient de l'expérience – qui est le résultat des expériences passées, qui est déjà instruit d'un précédent silence ; et ce dont le sujet fait l'expérience n'est que la répétition d'une projection du moi. L'esprit ne peut jamais faire l'expérience de l'inédit, aussi l'esprit doit-il demeurer parfaitement immobile.

L'esprit ne peut être immobile que lorsqu'il n'est le lieu d'aucune expérience, c'est-à-dire lorsqu'il ne désigne ni ne nomme rien, lorsqu'il n'enregistre ni n'emmagasine rien dans la mémoire. Ce processus de dénomination et d'enregistrement se produit en permanence à tous les niveaux de la conscience, et pas seulement à l'étage le plus élevé de l'esprit. Mais quand la surface de l'esprit est en repos, les couches les plus profondes peuvent encore laisser filtrer leurs suggestions. Ce n'est que lorsque la totalité de la conscience est immobile et silencieuse, libre de tout devenir, c'est-à-dire spontanément ouverte, que l'incommensurable s'anime. Le désir de maintenir cette liberté, cette ouverture, donne une continuité à la mémoire de celui qui cherche ainsi à devenir, ce qui est un obstacle à la réalité. La réalité n'a pas de continuité ; elle est instantanée, toujours nouvelle, toujours originelle. Ce qui a une continuité ne peut jamais être créateur.

La pointe la plus subtile de l'esprit n'est encore qu'un instrument de communication, il ne peut pas mesurer ce qui est sans mesure. On ne peut pas parler de la réalité ; et, quand on en parle, ce n'est plus la réalité.

Extrait du chapitre 18 de Commentaires Sur la Vie, tome 1, Buchet-Chastel, Paris, 1957.

Chapitre 10

L'homme, me semble-t-il, ne cesse de chercher, depuis tant de siècles, la paix, la liberté – et un état de félicité qu'il appelle Dieu. Il l'a cherché sous des noms différents selon les époques de l'histoire, mais apparemment seuls quelques rares individus ont découvert ce sentiment intérieur de paix, de liberté immense, et cet état que l'homme appelle Dieu. Il n'a de nos jours plus guère d'importance, et nous utilisons ce mot Dieu en ne lui accordant qu'une portée infime. Cet état de félicité, de paix et de liberté que nous recherchons toujours, nous croyons le trouver à l'écart de ce monde, que nous essayons de fuir de diverses manières, dans l'espoir de trouver quelque chose qui perdure, qui nous offre refuge et protection, qui nous confère la sainteté, qui nous donne un certain sentiment de paix intérieure. Notre croyance en Dieu, ou notre incrédulité, sont fonction des influences auxquelles est soumis notre esprit, ainsi que de la tradition, du climat. Pour découvrir ce sentiment de félicité absolue, cette liberté et cette paix immenses, il faut que cette chose soit vivante. Je crois qu'il nous faut comprendre pourquoi nous sommes incapables d'affronter les faits tels qu'ils sont et de les transformer, et ainsi de les transcender.

J'aimerais, si vous le permettez, évoquer – ou plutôt faire en sorte que nous partagions ensemble – la question de savoir pourquoi nous accordons toujours tellement d'importance à l'idée plutôt qu'à l'action. Bien que nous en ayons parlé de diverses manières à différents moments, j'aimerais aborder cette question autrement, car nous sommes, à mon sens, totalement, complètement responsables de la société dans laquelle nous vivons. La misère, la confusion, la brutalité extrêmes de la vie moderne, chacun d'entre nous en est totalement responsable. Nous ne pouvons pas la fuir, nous devons la transformer. L'être humain, qui fait partie de la société, qui l'a engendrée – et dont il a la responsabilité pleine et entière –, se doit de la transformer ; or une telle mutation, une telle transformation au sein de lui-même, et par voie de conséquence au sein des schémas établis de cette société, ne sera possible que lorsque l'être humain cessera définitivement de fuir dans le refuge des idées.

Dieu est une idée qui dépend du climat, de l'environnement et de la tradition dans laquelle chacun a été élevé. C'est en fonction de telles contingences que dans les pays communistes, on ne croit pas en Dieu. Ici, vous êtes dépendants de contingences qui vous sont propres – de votre vie, de vos traditions – et ainsi vous vous faites certaines idées. Il faut s'affranchir de ces contingences, s'affranchir de la société ; et ce n'est qu'alors qu'il devient possible à l'être humain, dans cet espace de liberté, de découvrir la vérité. Mais si l'on se contente de fuir en se réfugiant dans une idée que l'on appelle Dieu, cela ne résout en rien le problème.

« Dieu » – ou quelque autre nom que vous choisissiez d'employer – est une habile invention de l'homme, et c'est cette invention, cette supercherie, que nous couvrons d'encens, que nous masquons sous des rituels, sous diverses formes de croyances, de dogmes, qui séparent les hommes, devenus catholiques, hindous, musulmans, parsis, bouddhistes, divisés par toutes ces structures astucieuses, habilement inventées par l'homme, qui, les ayant créées, s'y laisse piéger. Si l'homme ne comprend pas le monde actuel, le monde dans lequel il vit – ce monde témoin de la misère, de la confusion, de la souffrance, de l'angoisse, du désespoir qui sont les siens, témoin du supplice qu'est l'existence, de la solitude absolue, du sentiment de la futilité totale de la vie –, s'il ne comprend pas tout cela, la simple prolifération des idées, si satisfaisante soit-elle, est sans aucune valeur.

Il est très important de comprendre pourquoi nous créons ou formulons une idée. Pourquoi au juste l'esprit formule-t-il une idée? J'entends par formuler le fait d'élaborer les structures d'idées philosophiques, rationnelles ou humanistes. L'idée, c'est la pensée organisée, et c'est au sein de cette pensée, de cette croyance, de cette idée organisées que vit l'homme. C'est ce que nous faisons tous, que nous soyons ou non religieux. Je crois qu'il est capital de découvrir pourquoi les êtres humains ont, depuis des temps immémoriaux, attribué une telle importance aux idées. Et d'ailleurs, pourquoi formulons-nous des idées? Si l'on s'observe bien, on voit que les idées se forment en cas d'inattention. Quand on est totalement pris par l'action, ce qui exige une attention absolue – et c'est cela, l'action –, l'idée est alors absente: on agit, c'est tout.

Je vous invite à écouter, écouter simplement – si vous me permettez cette suggestion. N'acceptez ni ne rejetez ce qui vous est dit, n'édifiez pas toutes ces défenses qui vous empêchent d'écouter, et que sont vos propres pensées, vos croyances, vos contradictions, et ainsi de suite. Ne faites qu'écouter. Nous n'essayons pas ici de vous convaincre de quoi que ce soit ; nous ne cherchons pas à vous forcer en aucune manière à vous conformer à une idée, un modèle, ou une action spécifiques. Nous ne faisons que constater des faits – qu'ils vous plaisent ou non – et ce qui compte, c'est d'apprendre ce qu'est la réalité du fait. Apprendre suppose une écoute totale, une observation entière. Lorsque vous écoutez le cri du corbeau [dans les arbres à proximité], n'écoutez pas avec l'écho de vos propres bruits, de vos peurs, de vos idées, de vos opinions. Alors vous verrez qu'il n'y a plus du tout d'idée, mais que vous êtes réellement en train d'écouter.

De la même manière, je vous suggère d'écouter, d'écouter simplement. Ne faites qu'écouter, non seulement consciemment, mais aussi inconsciemment – ce qui est peut-être le plus important. Nous sommes, pour la plupart, soumis à des influences. Nous pouvons rejeter les influences dont nous avons conscience. Mais lorsqu'on écoute de cette manière-là, il ne s'agit plus alors ni d'écoute consciente ni d'écoute inconsciente. Car alors vous êtes totalement attentif. Et l'attention n'appartient ni à vous ni à moi: elle n'est pas nationaliste, elle n'est pas religieuse, elle n'est pas divisible. Lorsque vous écoutez ainsi de façon si totale, toute idée est absente: il n'y a rien d'autre qu'un état d'écoute. C'est ce que nous ressentons généralement en écoutant quelque chose de beau, une belle musique, ou en contemplant une montagne, la lumière du soir, les jeux de la lumière et de l'eau, ou un nuage. Alors, dans cet état d'attention, d'écoute, de perception totales, toute idée est absente.

Si vous pouviez, de la même façon, écouter avec cette facilité, cette attention sans effort, alors peut-être pourriez-vous percevoir la signification profonde de l'idée et de l'action. C'est en général lorsque l'attention fait défaut que nous formulons des idées. Nous créons ou concevons des idées lorsque celles-ci sont pour nous un gage de sécurité, de certitude. Et ce sentiment de certitude, de sécurité, fait surgir des idées, dans lesquelles nous cherchons à fuir: l'action est ainsi exclue. Nous créons ou formulons des idées lorsque nous ne comprenons pas complètement ce qui est. Les idées prennent alors le pas sur le fait.

Pour découvrir la vérité – découvrir ce qu'il en est du fait réel –, pour savoir si Dieu existe, ou s'il n'existe pas, les idées n'ont aucune signification, aucune valeur. Que l'on soit croyant ou pas, théiste ou athée – peu importe. Pour découvrir la vérité, il vous faut toute votre énergie, votre énergie totale, complète, il faut que l'énergie mobilisée n'ait pas la moindre tache, la moindre égratignure, la moindre distorsion, n'ait souffert d'aucune corruption.

Donc, pour pouvoir comprendre, découvrir s'il existe une telle réalité, cette réalité que l'homme ne cesse de chercher depuis des millions d'années, il faut de l'énergie – une énergie qui soit une, intégrale, vierge de toute contamination. Et pour que cette énergie puisse jaillir, nous devons comprendre l'effort.

Nous passons pratiquement toute notre vie dans l'effort, dans la lutte, et tout effort, tout conflit, toute lutte est une dissipation de cette énergie. L'homme, au fil des temps historiques, a décrété que, pour trouver la réalité, ou Dieu – quel que soit le nom qu'il lui donne –, il fallait vivre dans le célibat ; c'est-à-dire faire vœu de chasteté, et ne pas cesser de se brimer, de se maîtriser, de se battre contre soi-même toute sa vie, afin de respecter ce vœu. Voyez le gaspillage d'énergie! Il y a également gaspillage d'énergie à se complaire dans le laisser-aller. Mais le gaspillage lié au refoulement est beaucoup plus significatif. L'effort que l'on met à refouler, à contrôler, à nier son désir, déforme l'esprit, et cette distorsion crée en vous lin certain sentiment d'austérité, qui se mue en dureté. Écoutez bien, je vous en prie. Observez ce phénomène en vous-même et chez ceux qui vous entourent. Et observez cette perte d'énergie, cette lutte, liées non pas à la sexualité en elle-même, à l'acte sexuel, mais à l'idéalisation, aux images, au plaisir suscités par le sexe: c'est le fait d'y penser constamment qui est une perte d'énergie . Et la plupart des gens gaspillent leur énergie soit en niant la sexualité, soit en faisant vœu de chasteté, soit en pensant au sexe en permanence.

L'homme est responsable – vous et moi sommes responsables du contexte social dans lequel nous vivons. Vous êtes responsables, et non les politiciens, qui sont tels que vous les avez faits, malhonnêtes, vaniteux, avides de pouvoir et de prestige – à l'image de ce que nous sommes dans la vie quotidienne. Nous sommes responsables de la société. Les structures psychologiques de la société sont bien plus importantes que les formes d'organisation qui la caractérisent. Les structures psychologiques de la société ont pour base l'avidité, l'envie, le désir d'acquérir, la compétition, l'ambition, la peur, cette soif de sécurité dont l'être humain a besoin dans toutes ses relations, qu'il s'agisse de ses biens, de ses liens avec les autres, de son rapport aux idées. Telles sont les structures de la société que nous avons ainsi créée. Et la société impose à son tour ces structures à chacun d'entre nous. Avidité, envie, ambition, compétition, ne sont que gaspillage d'énergie, car tout cela implique toujours le conflit – un conflit perpétuel, comme chez le jaloux.

La jalousie est une abstraction, une idée. L'idée et le fait sont deux choses distinctes. Écoutez bien, je vous prie. C'est par l'intermédiaire d'une idée que vous abordez le sentiment appelé jalousie. Vous n'entrez pas en contact direct avec elle: vous abordez la jalousie à travers le souvenir d'un certain mot que vous avez laissé s'installer dans votre esprit sous le nom de jalousie. Ce mot, ce souvenir deviennent une idée, et cette idée vous empêche d'entrer directement en contact avec ce sentiment qu'on appelle la jalousie. Là encore, il s'agit d'un fait. Ainsi, la formule, l'idée vous interdisent tout contact étroit avec ce sentiment et donc l'idée dissipe cette énergie.

Puisque c'est nous qui sommes responsables de la misère, de la pauvreté, des guerres, de l'absence totale de paix, un esprit vraiment religieux n'a que faire de la quête de Dieu. L'homme religieux a pour souci la transformation de la société, autrement dit de lui-même. L'homme religieux n'est pas celui qui se plie à d'innombrables rituels, qui obéit aux traditions, qui vit dans une culture passée, défunte, qui commente sempiternellement la Gîtâ ou la Bible, qui psalmodie sans fin, ou qui prononce des vœux. Celui-là n'est pas religieux: il fuit devant les faits. L'homme religieux est celui qui s'implique totalement dans une démarche de compréhension de cette société qui n'est autre que lui-même. L'éclosion en lui-même d'une mutation radicale, totale, suppose l'éradication totale et définitive de l'avidité, de l'envie, de l'ambition: il cesse dès lors d'être dépendant du contexte ambiant, bien qu'il soit le résultat de tout ce à quoi il est exposé – la nourriture qu'il absorbe, les livres qu'il lit, les cinémas qu'il fréquente, les dogmes religieux, les croyances, les rituels, et tout le climat environnant. Et parce qu'il est responsable, l'homme religieux se doit de comprendre sa propre nature, lui qui est le produit d'une société qu'il a lui-même engendrée. Et donc, pour découvrir la réalité, il doit commencer par la chercher ici même, et non dans un temple, et non dans une image -dans un symbole, qu'il soit abstrait ou matériel, de la réalité. Comment pourrait-il, sinon, découvrir quelque chose de totalement nouveau, un état neuf?

La paix n'est pas uniquement l'expansion de l'état de droit ou de la souveraineté. La paix, c'est tout autre chose: c'est un état intérieur qui ne peut en aucun cas s'obtenir par une modification du contexte extérieur, bien que ce changement de contexte extérieur soit nécessaire. Mais pour que naisse un monde différent, c'est en soi-même que le changement doit d'abord avoir lieu. Et pour faire éclore un monde différent, il faut disposer d'une immense énergie, actuellement dissipée dans des conflits perpétuels. Il est donc essentiel de comprendre le conflit.

La cause première du conflit est la fuite – on fuit à travers les idées. Observez-vous donc vous-même: au lieu de faire face à la jalousie, à l'envie, par exemple – au lieu d'entrer en contact direct avec elle, vous dites: « Comment vais-je m'en défaire? Que faire? À quelles méthodes avoir recours pour ne pas être jaloux? » –, ce sont autant d'idées, et donc autant de moyens de fuir la réalité du fait que vous êtes jaloux. Éluder le fait par le recours aux idées, outre le gaspillage d'énergie occasionné, vous empêche d'entrer directement en contact avec ce fait. Il faut mettre en jeu votre attention pleine et entière, et non passer par une idée. L'idée, comme nous l'avons souligné, fait obstacle à l'attention. Donc, lorsque vous observez ce sentiment de jalousie, ou que vous en prenez conscience, si vous lui accordez votre attention complète, sans qu'interviennent les idées, alors vous verrez que non seulement vous êtes en contact direct avec ce sentiment, mais que, grâce à cette attention sans faille et à cette absence d'intervention des idées, ce sentiment s'évanouit. Vous disposez alors d'un surplus d'énergie pour faire face à l'incident, à l'émotion, au sentiment suivant.

Pour faire cette découverte, pour susciter en vous une mutation complète, il vous faut de l'énergie – pas l'énergie issue d'un refoulement, mais cette énergie qui vous vient lorsque vous ne fuyez plus par le recours aux idées ou à l'interdit. A bien y réfléchir, nous ne connaissons en fait que deux façons d'aborder la vie: soit nous cherchons à la fuir tout à fait, ce qui est un genre de folie menant à la névrose, soit nous nous interdisons tout, faute de compréhension. Nous ne connaissons rien d'autre.

Le refoulement n'est pas seulement l'étouffement de tout sentiment, de toute sensation, c'est aussi une forme d'explication intellectuelle, de rationalisation. Vous n'avez qu'à vous observer, et vous constaterez la véracité de ces propos. Il est donc indispensable que vous cessiez de fuir. Et c'est une des choses les plus importantes que de découvrir les faits, de ne jamais les fuir. Cette découverte du fait est aussi une chose excessivement difficile, parce que nous recourons à l'échappatoire des mots. Nous éludons le fait non seulement en fréquentant le temple et tout ce qui s'ensuit, mais aussi en nous réfugiant dans les mots, les arguments intellectuels, les opinions, les jugements. Nous avons tellement de manières différentes d'éluder le fait. Supposons, par exemple, que l'on manque effectivement de finesse. On n'est pas très subtil: c'est un fait. Et lorsqu'on en prend conscience, la fuite consiste à vouloir devenir subtil. Or pour acquérir cette finesse perceptive, c'est sur cet état de votre esprit – son manque de finesse – qu'il faut au contraire focaliser toute votre attention.

Nous avons donc besoin d'une énergie qui ne soit pas celle qui surgit des contradictions, des tensions, mais une énergie qui jaillisse en l'absence de tout effort. Comprenez bien, je vous en prie, ce fait très simple, très réel: nous gaspillons notre énergie dans l'effort, et ce gaspillage d'énergie dû à l'effort nous empêche d'entrer en contact direct avec le fait. Lorsque, pour vous écouter, je dois faire un immense effort, toute mon énergie passe dans cet effort et, en fait, je n'écoute pas. Lorsque je suis en colère ou impatient, toute mon énergie passe dans le message que j'essaie de m'adresser: « Je ne dois pas être en colère. » Mais lorsque je suis tout à fait attentif à la colère, ou tout autre état d'esprit, en m'abstenant de fuir dans les mots, dans la condamnation, le jugement, alors, dans cet état d'attention, on est soudain affranchi de cette chose qu'on appelle la colère. Et donc cette attention, qui est une somme, une concentration d'énergie, n'est pas un effort. Seul l'esprit qui n'a pas recours à l'effort peut être religieux. C'est pourquoi seul un tel esprit peut découvrir si Dieu existe ou s'il n'existe pas.

Un autre facteur intervient aussi: nous, les humains, nous sommes des êtres qui imitent. Il n'y a rien en nous d'original. Nous sommes le résultat du temps, d'une multitude infinie d'hiers. Dès l'enfance, on nous apprend à imiter et obéir, à reproduire les traditions, à nous soumettre aux écritures et nous plier à l'autorité. L'autorité dont nous parlons n'est pas celle de la loi, à laquelle il faut obéir, mais celle des écritures, l'autorité spirituelle, la formule, le modèle préétablis. Nous obéissons et nous imitons.

Lorsque vous imitez – autrement dit lorsque vous vous conformez intérieurement à un modèle, qu'il vous soit imposé par la société ou par vous-même, en fonction de vos propres expériences –, ce conformisme, cette imitation, cette obéissance anéantissent la clarté, la lucidité liées à l'énergie. Vous imitez, vous vous conformez, vous obéissez à l'autorité, parce que vous avez peur. L'homme qui comprend, qui a une perception lucide des choses, qui est très attentif, celui-là est sans peur ; il n'a donc aucune raison d'imiter. Et quoi qu'il puisse être, il est lui-même à tout instant.

L'imitation, la soumission à un modèle religieux, ou, à défaut d'une soumission à de tels schémas, l'obéissance à ceux que nous impose notre propre expérience, tout cela résulte encore de la peur. Et tout homme qui a peur – que ce soit de Dieu, de la société, ou de lui-même – ne peut être religieux. L'homme n'est libre qu'en l'absence de peur. Il lui faut donc entrer en contact avec la peur directement, et non par l'intermédiaire d'une idée abstraite de la peur.

La rencontre de cette énergie vitale, que rien n'est venu tacher ni corrompre, ne peut avoir lieu que lorsqu'on rejette. Je ne sais si vous avez déjà remarqué que lorsqu'on rejette quelque chose – mais ce ne doit pas être par réaction – ce rejet même est source d'énergie. Lorsque vous rejetez, par exemple, l'ambition – pas par souci de spiritualité, ni par choix de mener une vie paisible, ni par désir de trouver Dieu ou quoi que ce soit d'autre, mais que vous rejetez l'ambition en tant que telle – lorsque vous voyez la nature totalement destructive du conflit qu'implique l'ambition et que vous le rejetez, ce rejet même est une énergie. J'ignore si vous avez déjà rejeté quoique ce soit. Lorsque vous renoncez à un plaisir particulier – par exemple, celui de fumer, et ce, non parce que votre médecin vous a dit que c'était mauvais pour vos poumons, ni parce que votre consommation de tabac dépasse vos moyens, ni parce que vous êtes devenu esclave de votre tabagisme, mais parce que vous voyez que cela n'a pas de sens –, lorsque vous y renoncez sans que ce soit par réaction, ce rejet suscite une énergie. De même, lorsque vous rejetez la société – mais pas comme le font le sannyasi, le moine, les gens prétendument religieux, lorsque vous rejetez totalement les structures psychologiques de la société –, ce rejet est pour vous une source immense d'énergie. L'acte même de rejeter est énergie.

Vous avez à présent perçu ou compris par vous-même, ou grâce aux propos entendus, quelle était la nature du conflit, de l'effort, qui dissipent l'énergie. Et vous avez compris ou réalisé, d'une façon authentique et pas uniquement au niveau des mots, ce courant d'énergie qui n'est pas le résultat d'un conflit, mais qui naît quand l'esprit a compris toute cette interconnexion de démarches de fuite, de refoulement, d'imitation, de peur. Alors vous pouvez avancer, alors vous pouvez commencer à découvrir par vous-même ce qui est réel, sans qu'il y ait de votre part ni fuite, ni tentative d'échapper à vos responsabilités dans ce monde. Vous pourrez découvrir ce qui est réel, ce qui est bien – si le bien existe – non par l'intermédiaire d'une croyance, mais uniquement en vous transformant vous-même dans votre relation aux biens, aux personnes, aux idées, donc en étant libre par rapport à la société. Ce n'est qu'alors que vous avez l'énergie nécessaire à la découverte – et non lorsque vous fuyez, lorsque vous vous brimez.

Si vous êtes parvenu à ce stade, vous allez forcément commencer à découvrir la nature de la discipline, de l'austérité qui vous habite alors, soit par tradition, soit parce que vous avez compris. Il existe un processus naturel d'austérité, de discipline, qui n'a rien à voir avec la dureté, ni avec la soumission, et qui n'est pas simple reproduction d'une habitude agréable spécifique. Lorsque vous aurez atteint ce stade, vous constaterez l'éveil d'une intelligence appartenant à la plus haute forme de sensitivité. Sans cette sensitivité, point de beauté en vous.

L'esprit religieux doit avoir conscience de ce sens perceptif extraordinaire, de cette sensitivité, de cette beauté extraordinaires. L'esprit religieux dont je parle est tout à fait différent de l'esprit religieux qui anime les tenants d'une orthodoxie, d'un intégrisme religieux. L'esprit religieux de tout intégriste est aveugle à la beauté ; le tenant de l'orthodoxie n'a pas du tout conscience de l'univers dans lequel il vit – de la beauté de l'univers, de la beauté de la terre, de la beauté de la colline, d'un arbre, du sourire qui éclaire un visage harmonieux. Pour lui, la beauté n'est que tentation ; pour lui, la beauté, c'est la femme, qu'il doit éviter à tout prix pour pouvoir trouver Dieu. Un tel esprit n'a rien de religieux, parce qu'il n'est pas sensible au monde qui l'entoure – à sa beauté, à sa laideur. On ne peut pas être sensible exclusivement à la beauté ; il faut aussi être sensible à la misère, à la saleté, aux failles de l'esprit humain. La sensitivité suppose une approche globale, qui n'ait pas d'orientation unique et exclusive. L'esprit qui n'a donc pas, en soi, conscience de cette beauté, ne peut pas avancer sans cette qualité de sensitivité qui est absolument indispensable.

Le véritable esprit religieux, lui, comprend la nature de la mort. Car s'il ne comprend pas la mort, il ne comprend pas l'amour. La mort n'est pas la fin de la vie. La mort n'est pas un événement provoqué par la maladie, la sénilité, la vieillesse, ou un accident. La mort, on la côtoie chaque jour de sa vie, car on meurt chaque jour à tout ce que l'on connaît. Si l'on ne connaît pas la mort, jamais on ne saura ce qu'est l'amour.

L'amour n'est pas le souvenir ; l'amour n'est pas un symbole, une image, une idée ; l'amour n'est pas une vertu. Si l'amour est là, vous serez vertueux, sans avoir à faire d'efforts pour le devenir. Mais s'il n'y a point d'amour, parce que vous n'avez jamais su comprendre ce qu'est la mort – le fait de mourir à vos expériences, à vos plaisirs, de mourir à votre forme particulière de mémoire occulte, qui échappe à votre conscience. Mais si vous mettez tout cela au jour, et que vous sachiez à chaque instant mourir à tout cela – à votre maison, à vos souvenirs, à vos plaisirs – délibérément et sans effort, alors vous saurez ce qu'est l'amour.

Et sans cette beauté, sans ce sentiment de la mort, sans l'amour, vous ne rencontrerez jamais la réalité ultime ; vous aurez beau faire – fréquenter tous les temples possibles et imaginables, devenir l'adepte de multiples gourous fabriqués par autant de sots, jamais vous ne trouverez la réalité de cette façon-là. La réalité, c'est la création.

Créer, ce n'est ni faire des enfants, ni faire des tableaux, ni écrire un poème, ni confectionner un mets délectable. Tout cela n'a rien à voir avec la création, c'est simplement le résultat d'un talent, d'un don particuliers, ou de l'acquisition d'une technique spécifique. Inventer n'est pas créer. La création ne survient que lorsqu'on est mort au temps, c'est-à-dire lorsqu'il n'y a pas de lendemain. La création ne peut avoir lieu que lorsqu'il y a concentration absolue d'une énergie d'où est exclu tout mouvement intérieur ou extérieur.

Je vous en prie, suivez bien cela, et peu importe que vous compreniez ou non. Notre existence est si futile, si pitoyable ; il y a tant de désespoir, tant de détresse. Après deux millions d'années de vie humaine, il n'y a toujours rien de neuf. Nous ne connaissons rien d'autre que la répétition, l'ennui, et la futilité totale de chacun de nos actes. Pour faire éclore un esprit neuf, un sentiment d'innocence, de fraîcheur, il faut qu'il y ait cette sensitivité, ce couple indissociable de l'amour et de la mort, et cette création. Cette création-là peut entrer enjeu lorsque est enfin cette énergie totale dénuée de tout mouvement dans aucune direction.

Il suffit de regarder! Lorsque votre esprit est confronté à un problème, il cherche toujours une ligne de fuite en essayant de le résoudre, le régler, l'éluder, le surmonter ou le transcender, en voulant toujours agir sur le problème, dans un mouvement qui cherche à s'en écarter ou à s'y engouffrer. Si l'esprit n'effectuait aucun mouvement dans aucune direction – qu'il n'y ait pas le moindre mouvement, ni au-dehors ni au-dedans, mais rien d'autre que le problème – alors, au cœur du problème, une explosion aurait lieu. Faites-en l'expérience à un moment ou un autre, et vous constaterez la réalité de ces propos – que rien ne vous oblige à croire, pas plus qu'à contester ou à accepter sans discussion. La notion d'autorité n'a pas cours ici.

Ainsi, lorsque a lieu cette concentration d'énergie qui ne découle pas de l'effort, et lorsque cette énergie n'est animée d'aucun mouvement dans aucune direction, c'est à ce moment-là qu'est la création. Et cette création est la vérité, Dieu – quel que soit le nom qu'on lui donne – le mot n'a alors plus d'importance. Alors cette explosion, cette création, est paix ; une paix qu'on n'a pas à solliciter. Cette création est beauté. Cette création est amour.

Seul un tel esprit religieux peut faire apparaître l'ordre dans ce monde de confusion et de souffrance. Et la responsabilité qui vous incombe – à vous et à personne d'autre – est de faire en sorte qu'advienne, tandis que vous vivez au sein de ce monde, cette existence créatrice. Et seul un tel esprit est véritablement religieux et saint.

Extrait du rapport authentique de la septième causerie publique à Bombay, le 3 mars 1965, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XV, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 11

Question: L'homme doit savoir ce qu'est Dieu avant de pouvoir le connaître. Comment est-il possible d'initier l'homme à l'idée de Dieu sans ramener Dieu au niveau de l'homme?

Krishnamurti: C'est impossible, monsieur. Mais d'abord, derrière notre quête de Dieu, quelle est donc la force secrète qui nous pousse, et cette quête est-elle bien réelle? Pour la plupart d'entre nous, ce n'est qu'une fuite face aux réalités. Nous devons donc savoir, en étant lucides envers nous-mêmes, si cette quête de Dieu est une échappatoire ou si c'est une quête de la vérité dans tous les domaines – la vérité dans les relations, dans la valeur que l'on accorde aux objets, aux idées. Si nous cherchons Dieu uniquement parce que nous sommes las de ce monde et de ses souffrances, ce n'est rien d'autre qu'une fuite. Alors nous créons de toutes pièces ce Dieu qui par conséquent n'est pas Dieu. Le Dieu des temples, le Dieu des écritures, n'est pas Dieu ; ce n'est, évidemment, qu'une merveilleuse échappatoire. Mais si nous essayons de trouver la vérité, sans limiter notre recherche à une série d'actions spécifiques, mais en l'étendant à toutes nos actions, toutes nos idées, toutes nos relations, si nous nous efforçons d'accorder leur juste valeur tant à l'alimentation, qu'au vêtement ou à l'habitat, notre esprit étant ainsi devenu capable de lucidité et de compréhension, alors, lorsque nous chercherons la vérité, nous la trouverons. Mais si nous sommes dans la confusion quant aux réalités de ce monde, comme la nourriture, les vêtements, l'habitat, les relations, et les idées, comment pourrions-nous trouver l'ultime réalité? Nous ne pouvons qu'inventer une notion, que nous baptisons « réalité ». Donc, la connaissance de Dieu, de la vérité ou de la réalité est hors de portée de tout esprit confus, conditionné, limité. Comment un tel esprit pourrait-il concevoir la réalité, concevoir Dieu? Il doit d'abord se déconditionner. Il doit s'affranchir de ses propres limitations, et alors seulement il pourra savoir ce qu'est Dieu – et pas avant, bien sûr. La réalité, c'est l'inconnu, et ce qui est connu n'est pas le réel.

L'esprit qui veut connaître la réalité doit donc se libérer de son conditionnement, et celui-ci peut lui être imposé de l'extérieur ou de l'intérieur ; et aussi longtemps que l'esprit suscitera des dissensions, des conflits dans les relations, il ne pourra connaître la réalité. Si l'on veut connaître la réalité, il faut donc que l'esprit soit tranquille ; mais s'il s'agit d'une tranquillité contrainte et forcée, elle devient alors à son tour une limitation, elle n'est qu'une auto-hypnose. L'esprit ne devient libre et tranquille que lorsqu'il comprend les valeurs dans lesquelles il baigne. Donc, pour comprendre ce qui est la chose suprême, la plus haute, le réel, nous devons commencer par ce qui est très proche, très humble ; nous devons donc trouver la vraie valeur des choses, des relations et des idées, qui sont la trame de notre vie quotidienne. Et si nous ne les comprenons pas, comment l'esprit pourrait-il aller à la recherche de la réalité? Il peut inventer une « Réalité », il peut la copier, l'imiter ; ayant lu tant de livres, il peut répéter l'expérience des autres. Mais cela n'a assurément rien à voir avec le réel. Pour faire l'expérience du réel, l'esprit doit cesser de créer, car tout ce qu'il crée demeure asservi au temps. La question n'est pas de savoir si Dieu existe ou non, mais comment l'homme peut découvrir Dieu. Si, dans cette quête, il se libère de toutes ses entraves, il rencontrera inévitablement cette réalité. Mais il doit commencer par les choses toutes proches, et non les plus reculées. Évidemment, si l'on veut aller loin, il faut d'abord faire les premiers pas. Mais nous sommes souvent enclins aux spéculations, aux idéologies, ce qui est une échappatoire très commode. Voilà pourquoi les religions sont une drogue si merveilleuse, qui a la faveur du plus grand nombre.

La tâche consistant à délivrer l'esprit de toutes les valeurs aliénantes qu'il a créées est extrêmement ardue, et, par lassitude d'esprit ou par paresse, nous préférons lire des livres religieux et nous livrer à des spéculations à propos de Dieu ; mais cela n'a assurément rien à voir avec la découverte de la réalité. La réalisation est affaire d'expérience vécue, et non d'imitation.

Question: L'esprit est-il différent du penseur?

Krishnamurti: Le penseur est-il différent de ses pensées? Le penseur existe-t-il en dehors des pensées? Le penseur est-il distinct de la pensée? Cessez de penser – et, dans ce cas-là, où est le penseur? Le penseur qui conçoit une première pensée est-il différent du penseur qui en conçoit une seconde? Le penseur et sa pensée sont-ils deux choses séparées, ou est-ce la pensée qui crée le penseur, celui-ci s'identifiant alors à la pensée lorsqu'elle lui convient, et s'en dissociant lorsqu'elle ne lui convient pas? Il va de soi que le penseur est composé des diverses pensées qui, par identifications successives, deviennent le « moi ». Ce sont donc les pensées qui produisent le penseur, et non l'inverse. Si je n'ai pas de pensées, alors il n'y a pas de penseur ; ce n'est pas que le penseur soit chaque fois différent – mais sans pensées, pas de penseur. Les pensées produisent donc le penseur, tout comme les actions produisent l'« acteur »: celui qui agit n'est pas l'auteur mais le produit de ses actions.

Question: D'après mon expérience, sans la coopération du « je », il n'y a pas de perception.

Krishnamurti: Il est impossible de parler de perception pure. La perception est toujours étroitement liée à celui qui perçoit – c'est un seul et même phénomène. Si nous parlons de perception, celui qui perçoit est immédiatement impliqué. La perception absolue transcende notre expérience ; jamais nous ne vivons cette expérience-là. On peut dormir d'un sommeil dans lequel le sujet n'a aucune perception de lui-même ; mais dans ce profond sommeil, il n'y a ni perception ni sujet qui perçoit. Si l'on connaît un état dans lequel le sujet se perçoit sans qu'interviennent d'autres objets de perception, alors seulement pourra-t-on valablement parler du sujet qui perçoit. Mais tant que cet état nous demeure inconnu, nous n'avons pas le droit de parler du sujet qui perçoit comme étant une entité distincte de la perception. La perception et celui qui perçoit ne sont donc qu'un unique phénomène, ce sont les deux faces d'une même médaille. Ils ne sont pas distincts, et nous n'avons pas le droit de séparer deux choses qui sont indissociables. Nous voulons à tout prix distinguer le sujet qui perçoit de la perception, alors que rien ne le justifie. Nous ne connaissons pas de sujet qui perçoive isolément de la perception, pas plus que de perception isolée du sujet qui perçoit. La seule conclusion valide est donc que la perception et le sujet qui perçoit, le « je » et la volonté qui l'anime, sont les deux faces d'une même médaille, deux aspects d'un même phénomène, qui n'est ni la perception, ni le sujet de cette perception. Mais il faut, pour s'en faire une idée précise, examiner ce phénomène avec une attention extrême.

Question: Où cela nous mène-t-il?

Krishnamurti: Ce qui a suscité cette question, c'est notre interrogation quant à la quête de Dieu. Il est évident que nous avons pratiquement tous envie de vivre l'expérience de la réalité. Or elle ne peut assurément être vécue que lorsque le sujet ne fait plus d'expérience, car c'est le sujet de l'expérience qui crée celle-ci. Si c'est le sujet de l'expérience qui la crée, c'est ainsi qu'il va créer Dieu – mais ce Dieu ne sera donc pas Dieu. Le sujet qui est le lieu de l'expérience peut-il cesser d'exister? C'est là toute la question. Si l'expérience et le sujet qui la vit sont un seul et même phénomène, ce qui est l'évidence même, alors il faut que le sujet de l'expérience, l'« acteur », le penseur, cesse de penser. N'est-ce pas évident? Le penseur peut-il donc cesser de penser? Car lorsqu'il pense, il crée, et ce qu'il crée n'est pas le réel. Par conséquent, pour découvrir si cette réalité, Dieu – peu importe le nom – existe ou non, le processus de pensée doit prendre fin, ce qui signifie que le penseur doit cesser d'exister – qu'il soit le produit de ses pensées est pour le moment sans rapport avec la question. Tout le processus de la pensée, qui inclut le penseur, doit prendre fin. C'est seulement alors que nous découvrirons la réalité. Mais en premier lieu, comment obtenir la cessation de ce processus, et qui doit le faire? Si c'est le penseur, celui-ci est toujours le produit de la pensée. Si le penseur met fin au processus de la pensée, c'est encore un effet de continuité de la pensée. Que doit donc faire le penseur? Tout effort de sa part fait partie du processus de la pensée. J'espère que je me fais bien comprendre.

Question: Pourquoi voulons-nous à tout prix dissocier celui qui perçoit de la perception, celui qui se souvient du souvenir? La racine de tous nos problèmes n'est-elle pas là?

Krishnamurti: Nous les dissocions l'un de l'autre parce que ce sujet qui se souvient, qui fait une expérience, qui pense, devient permanent en raison de cette distanciation. Les souvenirs, les expériences sont évidemment éphémères ; donc celui qui en est le lieu – l'esprit – s'en distancie parce qu'il recherche une permanence. L'esprit qui fait un effort, qui se bat, qui effectue des choix, qui est discipliné, ne peut évidemment pas rencontrer le réel, car, ainsi que nous l'avons dit, c'est par l'intermédiaire de cet effort même qu'il se projette et maintient l'entité du penseur. Alors, comment faire pour libérer le penseur de ses pensées? Voilà tout l'objet de notre discussion. Tout ce qu'il pense, en effet, ne peut être que le résultat du passé, et c'est ainsi qu'il crée Dieu, la vérité, à partir des souvenirs, de la mémoire – ce qui n'a, bien sûr, rien à voir avec le réel. En d'autres termes, l'esprit va perpétuellement du connu au connu. Lorsque la mémoire fonctionne, l'esprit ne peut agir que dans le périmètre du connu, et lorsqu'il évolue dans ce champ limité du connu, jamais il ne peut connaître l'inconnu. Notre problème est donc de savoir comment libérer l'esprit du connu. Pour nous libérer du connu, tout effort est néfaste parce qu'il reste toujours dans le cadre du connu. Il faut donc que cesse tout effort. Avez-vous déjà essayé de renoncer à tout effort? Si je comprends que tout effort est futile, que tout effort est une projection de l'esprit, du « je », du penseur, si je prends conscience de cette vérité, que se passe-t-il? Si je vois clairement l'étiquette « poison » sur un flacon, je n'y touche pas. Il n'y a aucun effort à faire pour éviter d'être attiré par ce flacon. De la même manière – mais c'est là que réside la difficulté principale – si je me rends compte que tout effort de ma part est nocif, si je vois la vérité de ce fait, alors je suis affranchi de tout effort. Tout effort de notre part est nuisible, mais nous n'en sommes pas convaincus, parce que nous voulons un résultat, un accomplissement – là réside notre difficulté. C'est pourquoi nous continuons à lutter, à lutter sans cesse. Alors que Dieu, la vérité, n'est pas un résultat, une récompense, une finalité. C'est lui, bien sûr, qui doit venir à nous ; nous ne pouvons aller à lui. Si nous faisons des efforts pour aller jusqu'à lui, c'est que nous sommes à la recherche d'un résultat, d'un accomplissement. Pour qu'advienne la vérité, au contraire, il faut être passivement conscient. La conscience passive est un état exempt de tout effort ; c'est être conscient en l'absence de tout choix, de tout jugement, pas dans quelque domaine ultime, mais dans tous les domaines ; c'est être conscient de ses actions, de ses pensées, de ses réactions face aux événements, sans exprimer de choix, de condamnation, sans s'y identifier ni les renier, de telle sorte que l'esprit commence à comprendre chaque pensée et chaque action sans rien juger. Ce qui soulève la question de savoir si la compréhension est possible en dehors de la pensée.

Question: Il est certain que si l'on est indifférent à une chose...

Krishnamurti: Mais monsieur, l'indifférence est une forme de jugement. Un esprit obtus, un esprit indifférent, n'est pas conscient. Voir les choses lucidement, sans juger, savoir exactement ce qui se passe, c'est cela la conscience claire. Il est donc vain de chercher Dieu ou la vérité si l'on n'est pas conscient, là, maintenant, dans le présent immédiat. Il est beaucoup plus facile d'aller au temple, mais c'est un moyen de fuir en plongeant dans l'univers des spéculations. Pour comprendre la réalité, nous devons en avoir une connaissance directe, or la réalité n'est évidemment pas de l'ordre du temps ni de l'espace ; elle est dans le présent, et le présent n'est autre que notre pensée, notre action.

Extrait du compte rendu de la première causerie publique à Bangalore, le 7 avril 1948, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. V, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 12

Question: Peut-on aimer la vérité sans aimer l'homme? Peut-on aimer l'homme sans aimer la vérité? Qu'est-ce qui est prioritaire?

Krishnamurti: L'amour, évidemment, a la priorité. Parce que pour aimer la vérité, il faut la connaître, or connaître la vérité équivaut à la nier. Ce qui est connu n'est pas la vérité, car ce qui est connu est enclos dans le temps, et cesse dès lors d'être la vérité. La vérité est perpétuellement en mouvement, et ne peut donc pas être mesurée en termes de temps ou de mots ; nul ne peut la tenir captive au creux de sa main. Aimer la vérité, c'est donc la connaître – on ne peut aimer ce qu'on ne connaît pas. Mais la vérité ne se trouve pas dans les livres, dans l'idolâtrie, dans les temples. C'est dans l'action, en vivant, en pensant, qu'on la trouve ; c'est pourquoi l'amour est prioritaire – c'est une évidence: la quête même de l'inconnu est l'amour en soi, et l'on ne peut pas être à la recherche de l'inconnu sans être en relation avec les autres. On ne peut pas chercher la réalité, chercher Dieu – peu importe le nom – en vivant retiré, dans l'isolement. On ne peut rencontrer l'inconnu que dans la relation, que lorsque l'homme est relié à l'homme. Par conséquent, l'amour de l'homme est la quête de la réalité.

Sans cet amour de l'homme, de l'humanité, la quête du réel est impossible ; parce que lorsque je vous connais – tout au moins lorsque j'essaie de vous connaître à travers notre relation – dans cette relation, je commence à me connaître moi-même. La relation est un miroir dans lequel je me découvre moi-même, et ce n'est pas mon « moi » supérieur que je découvre, mais le processus global, total, dont je suis fait. Le moi « supérieur » et le moi « inférieur » sont encore tous deux circonscrits au temps: si je ne comprends pas la faculté de penser, le penseur, comment pourrais-je transcender la pensée, et découvrir? C'est la relation même qui constitue la quête du réel, car elle est l'unique contact que j'aie avec moi-même, et c'est pourquoi la compréhension de ce que je suis à travers les situations de relation est le commencement de la vie, cela va de soi. Si je ne sais pas comment vous aimer, vous avec qui je suis en relation, comment pourrais-je aller à la recherche du réel, et donc aimer celui-ci? Sans vous, je ne suis point, n'est-ce pas? Je ne peux pas exister en dehors de vous, je ne peux pas exister isolément. C'est donc dans notre relation, au sein de la relation entre vous et moi, que je commence à me comprendre ; et cette compréhension est le commencement de la sagesse, ne croyez-vous pas? La quête du réel est donc le commencement de l'amour au sein de la relation. Pour aimer une chose, vous devez la connaître, la comprendre, n'est-ce pas? Pour vous aimer, je dois vous connaître, je dois chercher, je dois trouver, je dois être réceptif à tous vos états d'âme, toutes vos fluctuations, et ne pas simplement m'enfermer dans la poursuite de mes ambitions, de mes désirs. Et c'est en vous connaissant que je commence à me découvrir. Sans vous, je n'existe pas ; et si je ne comprends pas cette relation entre vous et moi, comment l'amour pourrait-il être? Et il va de soi que sans amour il n'est point de quête. Vous ne pouvez pas dire qu'il faut aimer la vérité, car, pour aimer la vérité, vous devez la connaître. Mais la connaissez-vous? Savez-vous ce qu'est la réalité? Dès qu'une chose vous est connue, tout est déjà fini, n'est-ce pas? Car cette chose est déjà dans le cadre du temps, et cesse de ce fait d'être la vérité.

Notre problème est donc le suivant: comment un cœur sec, un cœur vide peut-il connaître la vérité? La vérité n'est pas quelque chose de lointain. Elle est toute proche, mais nous ne savons pas comment la chercher. Pour la débusquer, nous devons comprendre nos relations, non seulement avec l'homme, mais avec la nature, avec les idées. Je dois comprendre mes relations avec la terre, avec le monde des idées, tout comme ma relation avec vous ; et pour pouvoir comprendre, il faut évidemment être ouvert. Si je veux vous comprendre, je dois faire preuve d'ouverture envers vous, être réceptif, ne rien censurer ; et tout processus d'isolement est exclu. C'est dans la compréhension qu'est la vérité, et pour comprendre, il faut que l'amour soit présent car, sans l'amour, nulle compréhension n'est possible. Ce n'est donc ni l'homme ni la vérité qui sont prioritaires, mais l'amour ; et l'amour ne naît que lorsqu'on comprend la relation, ce qui implique d'être ouvert à la relation, et donc ouvert à la réalité. La vérité ne peut être sollicitée, c'est elle qui doit venir à vous. La chercher, c'est la nier. La vérité vient à vous quand vous êtes ouvert, que vous avez levé les barrières, lorsque le penseur cesse de penser, de produire, d'élaborer, lorsque l'esprit est tout à fait tranquille, immobile – ni forcé, ni drogué, ni hypnotisé par les mots, par la répétition. La vérité doit venir d'elle-même. Lorsque le penseur traque la vérité, il n'est en quête que de son propre profit. C'est pourquoi la vérité lui échappe.

Le penseur ne peut être observé que dans les situations de relation et, pour comprendre, il faut qu'il y ait amour. Sans amour, point de quête.

Question: Vous ne mentionnez jamais Dieu. N'a-t-il pas la moindre place dans votre enseignement?

Krishnamurti: Vous parlez beaucoup de Dieu, n'est-ce pas? Vos livres en sont pleins. Vous bâtissez des églises, des temples, vous faites des sacrifices, vous observez des rituels, effectuez des cérémonies, et vous êtes imprégnés d'une foule d'idées à propos de Dieu. Vous répétez le mot Dieu, pourtant n'est-il pas vrai que vos actes sont loin d'être saints? Bien que vous vénériez ce que vous appelez Dieu, vos habitudes, vos pensées, votre existence n'ont rien de saint, et bien que vous répétiez le mot Dieu, il n'empêche que vous exploitez votre prochain – n'est-ce pas? Vous avez vos dieux, celui des hindous, celui des musulmans, celui des chrétiens, et tous les autres. On bâtit des temples, et plus on devient riches, plus on bâtit de temples. (Rires.) Ne riez pas, vous en feriez autant ; et si vous ne le faites pas, c'est simplement parce que vous êtes encore occupés à vous enrichir, voilà tout.

Dieu, ou tout au moins le mot Dieu, vous est donc très familier ; mais le mot Dieu n'est pas Dieu, le mot n'est pas la chose. Soyons très clairs sur ce point: le mot n'est pas Dieu. Vous pouvez employer le mot Dieu – ou tout autre terme – mais Dieu n'a rien à voir avec le mot dont vous faites usage. Et ce n'est pas parce que vous avez recours à ce mot que vous connaissez Dieu: vous ne connaissez que le mot. Si je ne me sers pas de ce mot, c'est pour la simple raison que vous le connaissez. Or ce que l'on connaît n'est pas le réel. En outre, pour trouver la réalité, il faut que l'esprit cesse de palabrer. Vous avez de Dieu une image, mais il va de soi que l'image n'est pas Dieu. Comment peut-on connaître Dieu? Ce n'est évidemment pas par l'intermédiaire d'une image ou d'un temple. Pour accueillir Dieu, l'inconnu, l'esprit doit être lui-même l'inconnu. Si vous êtes à la recherche de Dieu, c'est que vous le connaissez déjà ; le but à atteindre vous est déjà connu. Vous savez ce que vous cherchez, n'est-ce pas? Si vous cherchez Dieu, c'est forcément que vous le connaissez, sinon vous n'iriez pas à sa recherche. Vous cherchez un Dieu conforme à vos écritures, ou à vos sentiments, et vos sentiments ne sont qu'une réponse de la mémoire. Donc, ce que vous cherchez est déjà créé, soit par la mémoire, soit par les on-dit ; et ce qui est créé n'est pas éternel – c'est le produit de l'esprit. S'il n'y avait pas d'écritures, pas de gourous, pas de formules à répéter, vous ne connaîtriez rien d'autre que la souffrance et le bonheur, n'est-ce pas? La souffrance et le malheur perpétuels, et de rares moments de bonheur. Et vous chercheriez alors à savoir pourquoi vous souffrez. Vous ne pourriez pas vous réfugier en Dieu – mais vous trouveriez sans doute une autre ligne de fuite, et vous inventeriez bientôt des dieux vous offrant une échappatoire. Mais si vous voulez comprendre l'ensemble du processus de la souffrance, comme un homme neuf, dans sa fraîcheur originelle, un homme qui s'interroge au lieu de fuir, alors vous vous libérerez de la souffrance, alors vous découvrirez ce qu'est la réalité, ce qu'est Dieu. Mais celui qui souffre ne peut pas trouver Dieu ni la réalité: la réalité ne se trouve que lorsque cesse la souffrance, lorsque le bonheur surgit, non pas en opposition, par contraste avec la souffrance, mais lorsqu'il y a cet état d'être dans lequel il n'est plus de contraires.

Ainsi, l'inconnu, ce qui n'est pas créé par l'esprit, ne peut être formulé par l'esprit. Ce qui est inconnu est inconcevable. Dès lors que l'inconnu est conçu par la pensée, c'est déjà le connu. On ne peut pas concevoir l'inconnu, c'est évident: seul le connu peut être conçu par la pensée. La pensée va du connu au connu, et ce qui est connu n'est pas la réalité, n'est-ce pas? Donc, lorsque vous pensez, lorsque vous vous asseyez pour méditer, pour penser à Dieu, vous ne faites que penser à ce qui est connu, et ce qui est connu procède du temps, est emprisonné dans les filets du temps, et n'est donc pas le réel. La réalité n'éclôt que lorsque l'esprit échappe aux filets du temps. C'est lorsque l'esprit cesse de créer qu'a lieu la création. Autrement dit, l'esprit doit être parfaitement silencieux, tranquille, mais d'une tranquillité qui ne soit pas forcée ni induite par une hypnose, qui ne soit pas une simple conséquence. S'efforcer au silence, à la tranquillité afin de faire l'expérience de la réalité n'est qu'une autre forme de fuite. Le silence ne vient que lorsque tous les problèmes ont cessé. De même que l'étang devient calme quand le vent cesse, de même l'esprit devient naturellement calme quand cesse l'agitateur, le penseur. Pour que le penseur ne soit plus, toutes les pensées qu'il élabore doivent être exprimées pleinement. Il ne sert à rien d'ériger des barrières contre la pensée, de lui opposer une résistance, car les pensées doivent être explorées, vécues jusqu'au bout.

C'est lorsque l'esprit est calme, silencieux, qu'advient le réel, l'indescriptible. Il ne répond à aucune sollicitation. Car si on le sollicite, c'est qu'on le connaît, et ce Qui est connu de nous n'est pas le réel. L'esprit doit donc être simple, libéré du fardeau des croyances, des idéologies. Et lorsqu'il y a cette immobilité silencieuse, qu'il n'y a plus de désir, plus d'aspiration, que l'esprit est parfaitement immobile, d'une tranquillité qui n'est pas induite, alors la réalité survient. Et cette réalité, cette vérité, est le seul agent capable de nous transformer ; c'est l'unique facteur susceptible d'opérer une révolution radicale, fondamentale, dans notre existence, notre vie quotidienne. On ne découvre pas cette réalité en la cherchant, mais en comprenant les facteurs qui sont source d'agitation pour notre esprit, qui perturbent l'esprit lui-même. Alors l'esprit est simple, silencieux, tranquille. Et dans cette tranquillité advient l'inconnu, l'inconnaissable. Dès lors est une bénédiction.

Extrait du compte rendu de la quatrième causerie publique à Bombay, le 8 février 1948, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. V, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 13

Je pense que la question de l'action doit absolument être au rang de nos préoccupations majeures. Confrontés comme nous le sommes à une multitude de problèmes – tels que la pauvreté, la surpopulation, l'extraordinaire développement de la mécanisation, l'industrialisation et ce sentiment d'une détérioration intérieure et extérieure –, que faire? Quels sont les devoirs ou les responsabilités de l'individu dans ses rapports avec la société? Ce problème doit être pris en compte par tous ceux qui réfléchissent. Plus on est intelligent, plus on est actif, plus on a envie de se lancer, d'une façon ou d'une autre, dans les réformes sociales. Quel est donc la responsabilité réelle de chacun? Je crois que cette question ne trouvera de réponse pleine, significative et fondamentale que si nous comprenons quelle est la finalité globale de la civilisation, de la culture.

En définitive, la société actuelle, c'est nous qui l'avons bâtie: elle est l'aboutissement de nos relations individuelles. Cette société a-t-elle pour rôle fondamental d'aider l'homme à trouver Dieu, la réalité, ou quelque autre nom qu'on lui donne? Ou se réduit-elle à un système de codes préétablis qui déterminent nos réactions face aux problèmes, ou nous dictent le type d'action à mener dans nos rapports avec la société? Si la culture, la civilisation actuelle n'aide pas l'homme à trouver Dieu, à découvrir la vérité, alors c'est qu'elle n'est rien d'autre qu'une entrave, un obstacle ; et dans ce cas, alors, toute réforme, toute activité visant à l'améliorer n'est qu'un degré de plus dans la détérioration, un obstacle de plus à la découverte de la réalité, qui est seule capable de susciter l'action authentique.

Je crois qu'il est capital de comprendre cela, plutôt que de se préoccuper uniquement d'un type de réforme sociale ou d'activité auquel on puisse s'identifier. Le problème n'est certainement pas là. Il est beaucoup plus profond, de toute évidence. Il est très facile de se noyer dans l'activisme ou les réformes sociales: c'est alors un moyen de fuir, d'oublier ou de se sacrifier par le biais de l'action, mais je ne pense pas que cela résolve les nombreux problèmes qui nous assaillent. Car ils sont beaucoup plus profonds et nous avons besoin d'une réponse de fond, et je pense que nous la trouverons si nous parvenons à approfondir cette question, qui est de savoir si la culture qui est la nôtre actuellement – et cela inclut la religion, et tout le contexte social et moral – aide l'homme à rencontrer la réalité. Si tel n'est pas le cas, effectuer de simples réformes au sein de cette culture, de cette civilisation est une perte de temps ; si, en revanche, elle apporte à l'homme une aide authentique, alors nous devons tous contribuer pleinement, de tout notre cœur, à la réformer. De cela dépend, je le crois, l'issue du problème.

La culture signifie pour nous l'ensemble du problème de la pensée, n'est-ce pas? A quelques exceptions près, notre pensée est le résultat de diverses formes de conditionnement, d'éducation, de conformisme, de pressions et d'influences auxquelles elle est soumise dans le cadre d'une civilisation donnée. Notre pensée est présentement façonnée par la société, et à moins que n'intervienne une révolution dans le fonctionnement de notre pensée, de simples réformes sociales ou culturelles de surface sont, me semble-t-il, un détournement du problème, qui aura finalement pour effet une détresse accrue.

Car, en définitive, ce que nous appelons la civilisation est un processus par lequel la pensée est façonnée, coulée dans un moule qui peut être hindou, chrétien, communiste, etc. Une pensée ainsi éduquée peut-elle jamais susciter une révolution fondamentale? Le modelage de la pensée, les pressions exercées sur elle peuvent-ils jamais être source de découverte ou de compréhension de ce qu'est la vérité? Il est bien évident que la pensée doit être libre de toute pression, c'est-à-dire en fait être affranchie de la société, de toute forme d'influence, et c'est ainsi qu'elle découvrira la vérité. Alors cette vérité même a un effet propre dont l'action permettra l'éclosion d'une culture radicalement différente.

En d'autres termes, l'existence de la société a-t-elle pour finalité le dévoilement de la réalité, ou faut-il s'affranchir de la société pour découvrir la réalité? Si la société aide l'homme à rencontrer la réalité, alors chaque réforme entreprise au sein de la société est d'une importance vitale ; mais si elle est un obstacle à cette découverte, l'individu ne doit-il pas alors rompre avec la société, et se mettre à la recherche de ce qu'est la vérité? Seul un tel individu est véritablement religieux – et non celui qui observe des rituels, ou qui aborde la vie en fonction de codes théologiques. Lorsque l'individu se libère de la société et part à la recherche de la réalité, ne fait-il pas éclore, par cette quête même, une autre culture?

Je pense que cette question est importante, car la plupart d'entre nous ne s'intéressent qu'aux réformes. Nous constatons la pauvreté, la surpopulation, et une multitude de formes de désintégration, de division et de conflit: que faire, face à tout cela? Faut-il commencer par rejoindre les rangs d'un groupe particulier, ou se mettre au service d'une idéologie? Est-ce bien le rôle d'un homme religieux? L'homme religieux est bien entendu celui qui est à la recherche de la vérité, et non celui qui lit et cite la Gîtâ, ou qui se rend au temple chaque jour – ce qui n'a évidemment rien à voir avec la religion, mais n'est qu'une contrainte, un conditionnement imposés à la pensée par la société. Que doit donc faire l'individu sérieux, motivé, qui voit la nécessité d'une révolution immédiate, et qui désire la mettre en œuvre? Va-t-il œuvrer pour la mise en place de réformes dans le cadre de la société? Celle-ci étant une prison, va-t-il se contenter de réformer la prison, d'en décorer les barreaux, et de faire en sorte d'embellir la vie carcérale? L'homme qui se sent profondément concerné, vraiment religieux, est le seul véritable révolutionnaire: il n'y en a point d'autre, et c'est celui-là qui est à la recherche de la réalité, qui essaie de trouver ce qu'est Dieu ou la vérité.

En quoi va donc consister l'action d'un tel homme? Que doit-il faire? Travailler au sein de la société actuelle, ou rompre avec elle et ne plus s'en soucier du tout? Une telle rupture ne signifie pas pour autant qu'il doive vivre en sannyasi, en ermite, ou s'isoler en se berçant de suggestions qui l'hypnotisent. Il ne peut cependant pas agir en réformateur, car si l'individu sérieux, concerné, se prête à de simples réformes, l'énergie, la pensée, la créativité sont alors dépensées en pure perte. Que doit donc faire celui qui se sent concerné? S'il se refuse à décorer les murs de la prison, à en supprimer quelques barreaux, à y laisser filtrer un peu plus de lumière, si tout cela lui semble peu digne d'intérêt, et s'il voit parallèlement combien il est essentiel de mettre en œuvre une révolution fondamentale, une mutation radicale au sein de la relation qui lie les hommes entre eux – et qui a engendré cette société abominable dans laquelle il y a des gens immensément riches, et d'autres qui sont dans le dénuement total, tant sur le plan intérieur qu'extérieur –, alors que va-t-il faire, cet homme qui se sent concerné? Je crois qu'il est important que l'on se pose à soi-même cette question.

La culture est-elle, en somme, issue de l'action de la vérité, ou est-ce l'homme qui en est l'auteur? Si elle est issue de l'homme, elle ne vous mènera évidemment pas à la vérité. Et notre culture est une élaboration de l'homme, car elle est fondée sur diverses formes de tendances à l'appropriation, non seulement d'objets matériels, mais également de choses prétendument spirituelles ; elle découle du désir de prééminence sous toutes ses formes, de la mise en avant de l'ego, etc. Il va de soi qu'une telle culture ne peut mener l'homme à la réalisation de cette chose qui est d'ordre suprême ; et devant ce constat, que dois-je donc faire? Qu'allez-vous faire si vous vous rendez vraiment compte que la société est un obstacle à cette réalisation? La société ne se résume pas à une ou deux activités: c'est l'ensemble des structures relationnelles de l'humanité, d'où toute créativité a disparu, mais où l'imitation est constamment présente ; c'est aussi une structure d'encadrement fondée sur la peur, où l'éducation n'est que conformisme, où tout amour est absent, et où ce qui est qualifié d'amour n'est qu'une simple action répondant à la norme établie. Dans cette société, l'essentiel est d'être reconnu et respecté: nous luttons tous pour obtenir que l'on nous reconnaisse. Pour pouvoir devenir quelqu'un, il faut que nos capacités, nos connaissances soient reconnues par la société. Lorsqu'il se rend compte de tout cela, et qu'il voit les faits – qu'il voit la pauvreté, la famine, la fragmentation de l'esprit parcellisé entre diverses formes de croyances –, que peut, que doit faire celui qui se sent concerné?

Si nous écoutons vraiment les propos tenus en ce moment même, en étant animés du désir de découvrir la vérité, de sorte qu'il n'y ait pas conflit entre mon opinion et la vôtre, si nous savons mettre de côté toutes ces divergences au profit de la quête de la vérité – et pour ce faire il faut l'amour-, alors je crois que dans cet amour même, dans cette expression du meilleur, nous trouverons la vérité qui sait créer une nouvelle culture. Alors, on est libre par rapport à la société, on ne se préoccupe plus de la réformer. Mais l'amour est indispensable à la découverte de la vérité ; or nos cœurs sont vides, puisqu'ils ne sont que gavés de choses émanant de la société. Et c'est ainsi gavés que nous prétendons réformer, mais nos réformes n'ont pas le parfum de l'amour.

Que doit donc faire celui qui prend toutes ces choses à cœur? Doit-il chercher la vérité, Dieu – peu importe le nom –, ou doit-il consacrer son cœur et son esprit à l'amélioration de la société – c'est-à-dire en fait à son amélioration personnelle? Est-ce que vous comprenez? Doit-il explorer la vérité, ou contribuer à faire progresser les conditions sociales, ce qui n'est rien d'autre que de veiller à son propre progrès? Doit-il progresser au nom de la société, ou se mettre à la recherche de la vérité, pour laquelle la notion de progrès n'a pas cours? Le progrès suppose du temps, le temps de devenir, alors que la vérité n'a rien à voir avec le temps: la perception de la vérité doit être immédiate.

Le problème a donc une portée immense, ne croyez-vous pas? On peut toujours parler des réformes à apporter à la société, mais, invariablement, l'objet des réformes n'est rien d'autre que soi-même. Et pour celui qui cherche à découvrir la vérité authentique, il n'est pas question d'une réforme du moi, mais au contraire d'une cessation totale du moi, de l'ego qui est la société. La réforme de la société n'est donc pas l'objet de ses préoccupations.

Toute la structure sociale étant fondée sur un processus de reconnaissance et de respectabilité, l'individu sérieux et concerné ne doit en aucun cas se préoccuper de réformer la société, ce qui équivaudrait à améliorer son propre sort. Lorsqu'il s'attelle aux réformes sociales, lorsqu'il s'identifie à quelque chose de meilleur, il croit sans doute se sacrifier – pourtant ce ne sont toujours que des intérêts égoïstes qui sont enjeu. Inversement, pour celui qui est à la recherche de la réalité suprême, absolue, il n'est pas question d'intérêt égoïste ; lorsqu'on part dans cette direction, il n'y a pas de recherche égocentrique, pas de devenir, pas de recours à des pratiques, pas de pensée disant « je dois être cela ». Ce qui suppose qu'aucune influence ne pèse plus sur la pensée, et lorsqu'elle n'est plus soumise à aucune pression, aucune influence, la pensée existe-t-elle encore? Ce sont les pressions, les influences mêmes pesant sur la pensée qui en constituent le processus: la pensée prend forme en fonction d'une société particulière, ou en tant que réaction face à cette société. Mais s'il ne s'exerce aucune influence, y a-t-il encore pensée? Seul l'esprit qui échappe à ce mouvement de la pensée – c'est-à-dire à l'influence qu'exerce la société –, seul cet esprit-là est capable de découvrir la vérité ; et c'est en menant cette quête de l'absolu qu'un tel esprit engendre cette nouvelle culture. L'essentiel est de faire éclore un type de culture radicalement différent, et" non de réformer la société actuelle. Et cette culture inédite ne peut surgir que si l'homme concerné persiste jusqu'au bout, avec une énergie, un amour sans bornes, dans sa quête du réel. La découverte du réel ne passe par aucun livre, par aucun leader. Le réel ne survient que lorsque la pensée s'immobilise, et cette immobilité ne peut s'acheter au prix d'aucune discipline. La tranquillité vient lorsqu'il y a l'amour.

Lorsqu'on considère ces questions, le plus important à mon sens serait que nous vivions concrètement tout ce qui est dit ici comme une expérience directe, et c'est impossible si l'on s'intéresse uniquement à l'obtention d'une réponse. Si nous voulons approfondir le problème ensemble, nous ne pouvons pas avoir à son sujet d'opinions préalables – ma théorie contre la vôtre – parce que les théories et les spéculations sont une entrave à la compréhension d'un problème. Mais si vous et moi parvenons à creuser à fond le problème, sans précipitation ni certitudes, alors nous serons peut-être à même de le comprendre. En fait, le problème n'existe pas. C'est l'esprit qui le crée. C'est en comprenant le problème qu'on se comprend soi-même, qu'on appréhende le fonctionnement de son propre esprit. En définitive, tout problème n'existe que lorsqu'une question s'enracine dans le terreau de l'esprit, qu'une perturbation le trouble. L'esprit serait-il donc incapable de faire face à une question, d'être attentif à une perturbation, sans les laisser s'enraciner en lui? L'esprit est comme une pellicule sensible: il perçoit, il ressent diverses formes de réaction. Mais ne peut-on percevoir, ressentir, réagir avec amour, de sorte que l'esprit ne devienne pas le terreau dans lequel la réaction prend racine et se mue en problème?

Question: Vous avez dit de l'attention totale que c'est le bien ; dans ce cas, qu'est-ce que le mal?

Krishnamurti: Je me demande si le mal existe vraiment. Je vous en prie, soyez attentifs, accompagnez-moi, cherchons ensemble. Selon nous, il y a le bien et le mal. Il y a l'amour et la jalousie, et nous disons que la jalousie c'est mal et que l'amour c'est bien. Pourquoi divisons-nous la vie, qualifiant ceci de « bien », et cela de « mal », en créant par là même le conflit des contraires?

Indéniablement, dans le cœur et l'esprit de l'homme règnent la jalousie, la haine, la brutalité, et la compassion et l'amour font défaut. Mais pourquoi divisons-nous la vie en deux camps, que nous appelons l'un le « bien » et l'autre le « mal »? N'y a-t-il pas en réalité qu'une seule et même chose – à savoir une inattention de l'esprit? Il va de soi que si l'esprit est parfaitement attentif, totalement conscient, vif, aux aguets, le bien et le mal n'existent pas: seul existe un état d'éveil. Le bien n'est plus alors une qualité, une vertu, c'est un état d'amour. Lorsque l'amour est là, il n'y a ni bien ni mal, il n'y a que l'amour. Lorsque vous aimez vraiment quelqu'un, vous ne songez ni au bien ni au mal, cet amour emplit votre être tout entier. Ce n'est que lorsque l'attention totale – l'amour – vient à cesser que surgit le conflit entre ce que je suis et ce que je devrais être. Alors ce que je suis devient le « mal » et ce que je devrais être le prétendu « bien ».

Est-il possible, en somme, de ne plus penser en termes de fragmentation, de ne plus scinder la vie en deux, d'un côté le bien et de l'autre le mal, et de ne plus être piégés dans ce conflit? Le conflit entre bien et mal, c'est la lutte pour devenir quelque chose. Dès que l'esprit éprouve ce désir de devenir, il y a forcément effort et conflit entre les contraires. Et ce n'est pas une théorie. Observez votre esprit et vous verrez que dès que votre esprit cesse de penser en termes de devenir, il y a une cessation de l'action – qui n'est pas une stagnation ; c'est un état d'attention totale, et c'est cela le bien suprême. Mais cette attention totale reste impossible tant que l'effort de devenir quelque chose absorbe l'esprit.

Prêtez attention, non seulement à ce que je suis en train de dire, mais à tout le fonctionnement de votre esprit, et cela vous révélera la formidable persévérance avec laquelle la pensée s'évertue à devenir quelque chose, et sa lutte permanente pour être autre que ce qu'elle est -que nous appelons le mécontentement. C'est cet effort tendant vers un devenir qui est « mal », parce que l'attention y est fragmentaire et non totale. Lorsqu'il y a attention totale, toute pensée de devenir est absente, il n'y a qu'un état d'être. Mais dès qu'on pose la question: « Comment faire pour accéder à cet état d'être, pour être parfaitement conscient? », c'est qu'on est déjà engagé sur le chemin du « mal » parce qu'on cherche à atteindre un but. Alors que si, au contraire, on reconnaît simplement que tant qu'il y a devenir, tant qu'on lutte, qu'on fait des efforts pour devenir quelque chose, on est sur la voie du « mal », si l'on est capable de saisir cette vérité, de voir simplement le fait tel qu'il est, alors on s'apercevra que c'est cela même, l'état d'attention totale ; et cet état est le bien suprême, d'où tout effort est exclu.

Question: Les grandes cultures ont toujours eu pour base des schémas servant de modèle, mais vous parlez d'une nouvelle culture qui ne suivrait aucun schéma préétabli. Une culture qui ne s'appuierait sur aucun modèle est-elle possible?

Krishnamurti: Mais l'esprit ne doit-il pas être affranchi de tous les schémas, tous les modèles pour rencontrer la réalité? Et, étant ainsi libre de découvrir le réel, ne va-t-il pas créer ses propres schémas, qui ne seront peut-être pas reconnus par la société actuelle? Un esprit figé dans un schéma, dont la pensée fonctionne selon un modèle, qui est conditionné par la société, peut-il découvrir l'incommensurable qui est étranger à tout schéma? Ce langage que nous utilisons en ce moment, l'anglais, n'est autre qu'un schéma qui s'est élaboré au fil des siècles. Si cette créativité, qui est libre de tout schéma, est là, alors elle peut se servir de la technique du langage ; mais jamais la technique, le schéma du langage ne nous donnera accès à l'ultime réalité. Ce n'est ni par la pratique, ni par une forme particulière de méditation, ni par le savoir, ni par aucun type d'expérience – toutes choses qui procèdent d'un schéma – que l'esprit pourra jamais comprendre ce qu'est la vérité. Pour le comprendre, l'esprit doit être affranchi de tout schéma préalable. Un tel esprit est un esprit calme et immobile, et c'est alors que ce qui est apte à la création peut créer une activité qui lui est propre. Mais nous ne sommes pratiquement jamais affranchis des schémas. Jamais il n'y a d'instant où l'esprit soit totalement libéré de la peur, du conformisme, de ce penchant à vouloir devenir quelque chose, que ce soit dans le monde matériel ou dans les sphères psychologiques, dans le monde spirituel. Lorsque cesse totalement tout processus de devenir, dans quelque direction que ce soit, alors ce qui est la vérité, ce qui est Dieu, se fait jour et crée un schéma neuf, une culture qui lui est propre.

Question: Le problème de l'esprit et le problème de la pauvreté et de l'inégalité sociale doivent être compris et résolus simultanément. Pourquoi insistez-vous seulement sur l'un des deux?

Krishnamurti: Je n'insiste que sur l'un des deux? Vraiment? Le problème de la pauvreté et de l'inégalité sociale, de la dégradation et de la misère existe-t-il isolément du problème de l'esprit? N » y a-t-il pas qu'un seul et unique problème, qui est l'esprit? C'est l'esprit qui est à l'origine du problème social ; et, ayant créé ce problème, il cherche à le résoudre sans opérer en lui-même aucun changement fondamental. Notre problème est donc l'esprit, cet esprit qui, voulant se sentir supérieur, crée ainsi l'inégalité sociale, cet esprit toujours en quête d'acquisitions, sous des formes diverses, car la propriété, les relations, ou les idées, c'est-à-dire le savoir, le sécurisent. C'est cette soif permanente de sécurité qui engendre l'inégalité, et ce problème ne sera jamais résolu, sauf si nous comprenons enfin que c'est l'esprit qui crée la différence, que c'est l'esprit qui est dénué d'amour. Ce n'est pas une législation qui résoudra le problème, et les communistes ou les socialistes ne peuvent pas non plus le résoudre. Le problème de l'inégalité ne peut être résolu que lorsqu'il y a l'amour, et l'amour n'est pas un simple mot en l'air. Celui qui aime ne se soucie pas de savoir qui est supérieur et qui est inférieur ; il n'y a pour lui ni égalité ni inégalité: il n'y a qu'un état d'être qui est l'amour. Mais nous ne connaissons pas cet état-là, jamais nous ne l'avons vécu, ressenti. Comment cet esprit, qui est totalement absorbé par ses activités et ses occupations, qui est déjà responsable d'une telle détresse dans le monde et qui continue imperturbablement à semer le malheur et la destruction – comment un tel esprit peut-il opérer en lui-même une révolution totale? Là est le problème, sans nul doute. Et l'avènement de cette révolution ne passe par aucune réforme sociale, mais ne peut se produire que lorsque l'esprit voit de lui-même la nécessité de cette rédemption totale: alors la révolution est là.

Nous ne cessons de parler de pauvreté, d'inégalité et de réformes: c'est parce que nous avons le cœur vide. Quand l'amour sera, nous n'aurons plus de problèmes, mais l'amour ne peut advenir en recourant à des pratiques. Il ne pourra advenir que lorsque vous ne serez plus, c'est-à-dire lorsque vous cesserez de vous préoccuper de vous-même, de votre rang social, de votre prestige, de vos ambitions et de vos frustrations, lorsque vous cesserez complètement de penser à vous-même – et pas demain, mais dès maintenant. Cette préoccupation de soi est toujours la même, qu'elle concerne celui qui cherche Dieu, ou celui qui œuvre pour une révolution sociale. Jamais un esprit animé de telles préoccupations ne peut savoir ce qu'est l'amour.

Question: Parlez-nous de Dieu.

Krishnamurti: Au lieu que ce soit moi qui vous dise ce qu'est Dieu, cherchons ensemble à savoir si vous pouvez réaliser cet état extraordinaire, non pas demain ni dans un avenir lointain, mais tout de suite, alors que nous sommes tranquillement assis là tous ensemble. C'est certainement bien plus important. Mais pour pouvoir découvrir ce qu'est Dieu, il faut abandonner toute croyance. L'esprit qui veut découvrir la vérité ne doit surtout pas croire en elle par avance, avoir déjà des théories, des hypothèses au sujet de Dieu. Écoutez bien. Vous avez des hypothèses, des croyances, des dogmes, votre esprit regorge de spéculations. À la lecture de tel ou tel livre à propos de la vérité ou de Dieu, votre esprit est agité, inquiet à l'extrême. Tout esprit qui est saturé de connaissances est inquiet, agité ; au lieu d'être calme, l'esprit est lourd, et cette lourdeur est loin d'être un signe de tranquillité. Quand l'esprit est rempli de croyances – qu'il croie en l'existence ou en la non-existence de Dieu –, celles-ci constituent un fardeau, et un esprit ainsi alourdi ne pourra jamais découvrir la vérité. Pour la trouver, l'esprit doit être libre, affranchi des rituels, des dogmes, du savoir et de l'expérience. Ce n'est qu'alors qu'il peut réaliser ce qu'est la vérité. Et parce qu'il est calme et silencieux, cet esprit n'a plus de mouvement extérieur, et n'a pas non plus ce mouvement intérieur qui n'est autre que celui du désir. Il n'a pas pour autant brimé le désir, qui est énergie. Au contraire, pour être tranquille, il faut que l'esprit ait de l'énergie à profusion. Mais la plénitude de l'énergie dans toute sa maturité n'existe qu'en l'absence de tout mouvement extérieur, et par là même de toute réaction intérieure. Lorsque tout cela s'apaise enfin, l'esprit est calme, immobile.

Je ne cherche pas à vous induire au calme en vous hypnotisant! C'est vous-mêmes qui devez voir qu'il est essentiel de lâcher, d'abandonner, sans effort, sans résistance, toute cette accumulation séculaire de superstitions, de connaissances, de croyances: vous devez constater qu'il est vrai que les fardeaux de toute sorte, qui encombrent l'esprit, l'agitent et dissipent son énergie. Pour être calme, silencieux, l'esprit doit disposer d'une immense énergie, et cette énergie doit être immobile. Et si vous avez vraiment atteint cet état dans lequel il n'est point d'effort, alors vous vous apercevrez que l'énergie, tout en étant immobile, a son propre mouvement qui ne résulte pas des contraintes ni des pressions exercées par la société. Et parce qu'il jouit d'une énergie à la fois immobile et silencieuse, l'esprit devient lui-même cette chose qui est l'absolu du sublime. Alors celui qui est le lieu de l'expérience du sublime n'est plus ; l'entité qui dit: « J'ai fait l'expérience de la réalité », cesse d'exister. Tant que persiste cette entité, la réalité ne peut être, car l'entité qui vit l'expérience n'est autre que le mouvement visant soit à engranger, soit à liquider l'expérience. Il faut donc que celui qui est le lieu de l'expérience cesse totalement d'exister.

Écoutez bien ceci, écoutez simplement. Ne faites pas d'efforts, voyez simplement que le sujet qui est le lieu de l'expérience, et qui n'est autre que le mouvement extérieur et intérieur de l'esprit, doit cesser d'être. Il doit y avoir cessation totale de tout mouvement de cet ordre, et cela demande une énergie colossale, et non l'étouffement de l'énergie. Lorsque l'esprit est tout à fait immobile, c'est-à-dire que l'énergie n'est ni dissipée ni dénaturée par la discipline, alors cette énergie est amour ; alors le réel et cette énergie elle-même ne font plus qu'un.

Extrait du compte rendu de la quatrième causerie publique à Bombay, le 27 février 1955, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. VIII, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 14

L'individu est de la plus haute importance, même si la société, la religion, les gouvernements ne reconnaissent pas ce fait. Vous êtes très important, car vous êtes l'unique moyen par lequel la créativité explosive de la réalité peut advenir. C'est vous-même qui êtes l'environnement dans lequel la réalité ultime peut voir le jour. Mais vous avez sans nul doute remarqué que tous les gouvernements, que toutes les religions et sociétés structurées, bien qu'elles affirment l'importance de l'individu, essaient d'oblitérer le noyau individuel fondamental, la sensibilité individuelle, parce qu'ils veulent une manière de percevoir, de réagir, uniformisée, commune à la masse. Or tout esprit dont la seule structure d'organisation est un certain schéma préétabli de croyance, et sur qui pèse le poids de la tradition, du savoir, n'est pas un esprit individuel. Il n'est d'esprit individuel que lorsqu'on écarte délibérément, sciemment, en toute conscience, de telles influences, parce qu'on en a compris la signification et la valeur superficielles. Alors seulement est l'esprit individuel créateur.

Il est extrêmement difficile de dissocier l'individu de la masse, pourtant sans cette séparation, la réalité est impossible. Le véritable individu n'est donc pas celui qui a un nom à lui, qui a certaines réactions émotionnelles, certains réflexes habituels, qui possède quelques biens, et ainsi de suite ; c'est celui qui s'efforce de franchir l'obstacle de la confusion des idées, le bourbier de la tradition, qui écarte tout cela et cherche à découvrir l'origine, le noyau, le centre même de la détresse humaine. Cet être-là ne s'en réfère pas à des livres, à une autorité, à des coutumes reconnues, bien au contraire: il rejette tout cela et se lance dans son enquête – le véritable individu, c'est lui. Mais nous ne faisons généralement que répéter, accepter, nous exécuter, imiter, obéir – n'est-ce pas? –, parce que pour nous l'obéissance est devenue la règle – on obéit à la maison et au travail, on obéit au Livre ou au gourou, au guide, au maître et ainsi de suite – et cette obéissance nous donne un sentiment de sécurité rassurante. Alors que, en réalité, la vie n'offre pas la moindre sécurité, rien n'y est jamais sûr ; au contraire, rien n'est plus incertain que la vie. Mais c'est aussi cette incertitude qui lui donne cette richesse immense, cette dimension commensurable. Mais l'esprit poursuit sa quête de sécurité, de sûreté, voilà pourquoi il obéit, s'exécute, et imite ; un tel esprit n'a rien à voir avec l'esprit individuel.

Des individus, la plupart d'entre nous n'en sont pas, même si nous avons un nom distinct, une forme distincte, car au fond de nous-mêmes l'état de notre esprit est tributaire du temps, soumis au poids des coutumes, des traditions, et de l'autorité – celle de la société, du gouvernement, ou du milieu familial. Un tel esprit n'a rien d'individuel: l'esprit vraiment individuel est en dehors de tout cela ; il n'est pas enfermé dans un schéma social. L'esprit individuel est en révolte, il ne cherche donc pas la sécurité. L'esprit révolutionnaire n'est pas un esprit en révolte, puisqu'il cherche seulement à modifier l'état des choses en fonction d'un certain modèle de référence ; ce n'est donc pas un esprit révolté, foncièrement mécontent.

Je ne sais si vous avez déjà remarqué à quel point le mécontentement est quelque chose d'extraordinaire. Vous connaissez sans nul doute de nombreux adolescents qui sont mécontents. Ils ne savent pas quoi faire ; ils sont désemparés et malheureux, révoltés, tentant ceci, essayant cela, ne cessant de poser des questions. Mais, en grandissant, ils trouvent un emploi, se marient, et c'est fini: l'essentiel de leur mécontentement est canalisé, et alors le malheur commence. Lorsqu'ils sont jeunes, leurs parents, leurs professeurs, la société, tout le monde leur dit qu'il ne faut pas qu'ils soient mécontents, qu'ils doivent trouver leur voie, et la suivre – mais toujours dans le cadre des schémas établis. Un tel esprit n'est pas véritablement révolté, or pour découvrir la vérité il faut avoir l'esprit réellement en révolte, et non l'esprit soumis. La révolte est synonyme de passion.

Il est donc très important de devenir un individu, et l'individualité n'existe que par la connaissance de soi -il faut vous connaître vous-même, savoir pourquoi vous imitez, pourquoi vous vous conformez, pourquoi vous obéissez. C'est la peur – n'est-ce pas? – qui vous fait obéir. C'est à cause de votre désir de sécurité que vous vous conformez, afin d'avoir encore plus de pouvoir, plus d'argent, plus de ceci ou de cela. Mais pour trouver ce que vous appelez Dieu, pour savoir si cette réalité suprême existe ou non, il faut qu'il y ait l'individu authentique, qui soit mort au passé, mort au savoir, mort à l'expérience ; il faut un esprit entièrement, totalement frais et innocent. La religion, c'est la découverte du réel absolu, ce qui signifie que c'est vous qui devez chercher et trouver, et non pas suivre celui qui dit avoir trouvé et veut vous en parler. Il faut un esprit qui soit capable de recevoir cette réalité, pas un esprit qui se contente d'en accepter une description verbale, puis se conforme à cette idée abstraite de la réalité dans l'espoir d'être sécurisé.

Il y a donc une différence entre savoir et percevoir, et je crois qu'il est essentiel de le comprendre. Nous nous contentons d'explications – qui permettent de dire: « Je sais. » Nous disons: « Je sais que je suis ambitieux, je sais que je suis avide, je sais que je hais », mais cette connaissance des faits ne signifie pas qu'on en soit libéré. Certes vous pouvez savoir que vous haïssez, mais le fait réel de ressentir la haine puis de s'en affranchir est tout autre chose que la recherche de l'explication de la haine et de ses causes, ne croyez-vous pas? Ou en d'autres termes, savoir que je suis bête et stupide, et avoir une conscience, une perception pleines et lucides de ma stupidité et de ma bêtise sont deux choses tout à fait différentes. Pour avoir la perception lucide des faits il faut énormément de vitalité, de force, de vigueur, alors qu'en avoir la simple connaissance, c'est n'avoir de la vie qu'une approche partielle, ce n'est pas une approche totale. On peut connaître la structure d'une feuille, d'un point de vue botanique, mais pour toucher la feuille, la sentir, la voir vraiment, une immense pénétration est nécessaire. – il faut pénétrer au cœur de soi-même. J'ignore si vous avez déjà pris une feuille dans votre main pour la regarder. Mais vous êtes tous des citadins, et vous êtes bien trop absorbés par vous-même, vos progrès, vos succès, vos ambitions, vos jalousies, vos leaders, vos ministres, et autres inepties de ce genre. C'est tragique, parce que si vous saviez percevoir les choses intensément, vous auriez alors un immense sentiment d'empathie, et alors vous feriez quelque chose, alors vous agiriez en y impliquant tout votre être ; mais si vous ne faites que savoir que la pauvreté existe, si pour l'éradiquer vous agissez sur des bases purement intellectuelles, à titre de représentant du gouvernement ou de réformateur de village, mais sans cette sensitivité profonde, alors ce que vous faites a très peu de portée.

La passion est nécessaire pour pouvoir comprendre la vérité – j'emploie le mot passion dans le plein sens du terme – parce qu'il est essentiel de ressentir les choses avec force, avec intensité, avec tout son être ; sinon jamais cette chose étrange qu'on appelle la réalité ne viendra à vous. Mais vos religions, vos saints disent qu'il ne faut pas avoir de désir, qu'il faut le maîtriser, le refouler, le vaincre, le supprimer, ce qui signifie que, aux portes de la vérité, vous êtes déjà éteints, usés, vides, morts. Il faut de la passion pour faire face à cette chose étrange qu'on appelle la vie, et nulle passion, nul sentiment fort ne peut vous animer si vous êtes hypnotisé par la société, par la coutume, si vous êtes englué dans des croyances, des dogmes, des rituels. Donc, pour appréhender cette lumière, cette vérité, cette réalité incommensurable, il nous faut d'abord comprendre ce que nous appelons la religion, et nous en libérer, pas en paroles, pas de manière intellectuelle, par des explications, mais être véritablement libres ; car c'est la liberté – pas votre fameuse liberté intellectuelle, mais l'état effectif de liberté réelle – qui confère la vitalité. Lorsqu'on a dépassé toutes ces absurdités, écarté toutes ces formes de confusion, de tradition, d'imitation, alors l'esprit est libre, vif, passionné. Et seul un tel esprit peut aller de l'avant.

Donc, en tant qu'individus – car c'est vous et moi en tant qu'individus qui sommes concernés, et non la masse qui n'existe qu'en tant qu'entité politique –, essayons de savoir ce que nous entendons par religion. Qu'est-ce que la religion pour la plupart d'entre nous, sinon le fait de croire en quelque chose, en une divinité suprahumaine qui nous contrôle, nous façonne, nous donne espoir et nous dirige? Et nous offrons à cette entité nos prières, nos rituels ; en son nom, nous faisons des sacrifices, des offrandes, nous prions et nous supplions, et nous nous tournons vers « Lui » comme étant notre « Père » afin qu'il nous aide dans nos difficultés. Pour nous, la religion n'est donc pas seulement l'image sculptée trônant dans le temple, les lettres gravées aux murs de la mosquée ou la croix dans l'église, ce n'est pas seulement l'image sculptée par la main, c'est aussi l'image sculptée par l'esprit, par l'idée. Il est donc évident que la religion est pour nous un moyen d'échapper à nos souffrances, à notre confusion quotidiennes. Nous ne comprenons pas les inégalités, les injustices, la mort, les souffrances perpétuelles, les luttes interminables, l'impuissance, le désespoir sans fin, c'est pourquoi noua nous tournons vers un dieu, des rituels, vers la messe, les prières, dans l'espoir d'y trouver une forme de consolation, de réconfort. Et dans ce processus, les saints, les philosophes, les écritures font peser sur nous tout le poids de leur interprétation particulière, de la coutume, de la tradition. N'est-ce pas ainsi que nous vivons? En fouillant au plus profond de vous, n'allez-vous pas admettre que ce sont bien là les traits essentiels de la religion? C'est une chose conçue par l'esprit pour son propre réconfort, et non quelque chose qui confère à la vie richesse et plénitude, ou qui nous communique la passion de vivre. Donc, cela, nous le savons – mais, une fois de plus, savoir et ressentir sont deux choses différentes. Savoir, connaître la fausseté de la religion établie est une chose, mais la voir telle qu'elle est, et la laisser tomber, s'en écarter – cela exige une finesse de perception réelle et très profonde. Le problème – pour lequel il n'existe pas de réponse facile – est de savoir comment renoncer, mourir à une chose, comment mourir à toutes ces explications, tous ces faux dieux ; car tous les dieux fabriqués par la main ou par l'esprit sont faux. Mais aucune explication ne saura faire en sorte que vous mouriez à tout cela.

Qu'est-ce donc qui peut vous amener à mourir à cela, à dire: « À présent, j'y renonce »? En général, quand nous abandonnons une chose, c'est au profit d'une autre que nous croyons meilleure, et nous appelons cela le renoncement. Cela n'a pourtant rien à voir avec le renoncement. Renoncer signifie abandonner sans rien savoir du futur, sans savoir ce que l'avenir nous réserve. Si vous renoncez en sachant d'avance ce que le lendemain va vous apporter, ce n'est qu'un échange, une forme de troc ; cela n'a pas la moindre valeur. Lorsque survient la mort physique, on ne sait pas ce qui se passe après ; elle est irrévocable. De la même façon, mourir, abandonner, écarter de manière absolue, totale, tout ce que nous appelons la religion, sans savoir ce qui va suivre – avez-vous déjà essayé? J'ignore si ce problème vous concerne, mais il concerne certainement toute personne quelque peu attentive, quelque peu consciente, car il règne une telle injustice dans le monde. Pourquoi l'un roule-t-il en voiture tandis que l'autre va à pied? Pourquoi la faim, la pauvreté, coexistent-elles avec d'immenses richesses? Pourquoi existe-t-il, celui qui détient le pouvoir, l'autorité, le rang, et qui use de son pouvoir avec cruauté? Pourquoi l'enfant meurt-il? Pourquoi, partout, cette intolérable misère? Celui qui pose toutes ces questions doit réellement en sentir la brûlure, et non chercher à identifier quelque cause stupide – d'ordre économique, social, ou politique. De toute évidence, l'homme intelligent doit se tourner vers quelque chose de beaucoup plus significatif que de simples causes explicatives. Et là réside notre problème.

La chose primordiale, essentielle, est de ne pas se contenter d'explications, de ne pas se satisfaire du mot karma, ni d'habiles philosophies, mais de réaliser, de percevoir pleinement l'existence de cet immense problème qu'aucune explication ne peut suffire à effacer. Si vous pouvez percevoir les choses de cette façon, alors vous verrez qu'une révolution a lieu dans votre esprit. En règle générale, celui qui n'arrive pas à trouver de solution à sa détresse devient cynique, ou invente une théorie philosophique ayant pour fondement sa propre frustration. Mais si je dois faire face à la souffrance, à la mort, à la détérioration en tant que faits, et que mon esprit soit démuni de toute explication, de toute solution, de toute réponse, il est alors en confrontation directe avec la chose elle-même ; mais, fait curieux, jamais notre esprit ne permet à cette perception directe d'avoir lieu.

Il y a donc une différence entre la vision lucide et la connaissance, la sensitivité et l'amour. La sensitivité et l'amour ne sont pas synonymes de dévotion ; on n'accède pas à la réalité par la dévotion. Le fait de se vouer à une idée, en s'y impliquant émotionnellement – voilà ce qu'en général on entend par dévotion ; or celle-ci exclut la réalité, parce que en vous livrant corps et âme à une idée, vous ne faites rien d'autre que vous identifier à elle. Vous aurez beau aimer vos dieux, passer des guirlandes de fleurs au cou de votre gourou, répéter certains mots, être transporté d'extase en sa présence, et fondre en larmes, dussiez-vous même continuer ainsi pendant mille ans, la vérité vous échappera toujours. Percevoir, sentir, aimer un nuage, un arbre, un être humain, requiert une attention extrême, et comment pourriez-vous être attentif, alors que votre esprit est distrait par ses connaissances? Les connaissances sont utiles sur le plan technique, et c'est tout. Si un médecin ne sait pas opérer, il vaut mieux l'éviter. Les connaissances sont nécessaires à un certain niveau, dans une certaine direction, mais le savoir n'est pas la réponse absolue à notre détresse. La réponse absolue est dans cette sensitivité, cette passion qui naît lorsque le moi est absent, lorsqu'on oublie totalement que l'on est. Cette qualité de passion est nécessaire si l'on veut percevoir, comprendre, aimer.

La réalité n'a rien d'intellectuel ; mais dès l'enfance, notre éducation, et tout ce qui est lié à ce qui est censé être « apprendre », nous ont forgé un esprit vif, apte à la compétition, saturé d'informations – les avocats, les hommes politiques, les techniciens et les spécialistes en sont l'exemple. Nos esprits sont rodés à être aiguisés, brillants, et cela devient la chose essentielle à cultiver ; c'est ainsi que toute notre sensibilité s'est fanée: on reste impassible devant la détresse du pauvre ; on ne se réjouit jamais de voir le riche au volant de sa belle voiture ; on n'est pas ravi de voir un beau visage ; on n'éprouve rien face à l'arc-en-ciel ou la splendeur de l'herbe verte. Nous sommes si préoccupés par notre travail, nos propres malheurs, que nous n'avons jamais un instant de loisir pour pouvoir ressentir ce que c'est que d'aimer, d'être bon, généreux. Et malgré toutes ces lacunes, nous voudrions savoir ce qu'est Dieu! Il est donc essentiel que l'individu soit enfin vivant ; il ne s'agit pas de le faire revivre, car on ne peut pas faire revivre des sentiments morts, ni une gloire éteinte. Mais ne pouvons-nous pas vivre intensément, pleinement, sans restriction, ne serait-ce qu'un seul jour? Car un tel jour équivaut à un millier d'années. Et il ne s'agit pas ici d'un rêve de poète. Vous le saurez lorsque vous aurez vécu une journée luxuriante où il n'est plus de temps, de futur, de passé – une seule journée, et vous connaîtrez alors la plénitude de cet état extraordinaire. Et cette vie-là n'a rien à voir avec le savoir.

Extrait du compte rendu de la neuvième causerie publique à Bombay, le 24 décembre 1958, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XI, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 15

Je suis incapable de rien voir, incapable d'observer avec clarté et précision, lorsque je me définis comme hindou, chrétien ou bouddhiste – c'est-à-dire que je suis soumis à toutes ces traditions, au poids du savoir, du conditionnement. Avec cette mentalité, je ne peux regarder la vie, ou quoi que ce soit d'autre, qu'en tant que chrétien, bouddhiste, hindou, nationaliste, communiste, pour ne citer que ces exemples ; et cet état d'esprit m'empêche d'observer – c'est on ne peut plus simple.

Lorsque l'esprit s'observe lui-même en tant qu'entité conditionnée, on a là un certain état. Mais lorsqu'il dit: « Je suis conditionné », il s'agit d'un autre état. Dans ce dernier cas, l'esprit est dans un état où il existe un « je » qui examine, en qualité d'observateur, cet état de conditionnement. Lorsque je dis: « Je vois la fleur », il y a l'observateur et la chose observée ; l'observateur est distinct de ce qu'il observe: il y a donc une distance, un intervalle de temps, il y a une dualité, deux contraires ; puis vient le dépassement des contraires, la fusion des pôles opposés. On a là un certain type d'état. Et puis il y a l'autre état – celui dans lequel l'esprit s'observe lui-même comme étant une entité conditionnée – et là, plus de distinction entre observateur et chose observée. Est-ce que vous voyez la différence?

Votre esprit peut-il avoir conscience du fait qu'il est conditionné, et ce, non en tant qu'observateur qui suit la mise en œuvre de son conditionnement, mais en vivant – en temps réel, au lieu de remettre à demain, à plus tard – l'expérience de cet état dans lequel l'observateur est absent, et qui est le même que l'expérience vécue lorsqu'on est en colère? Il faut pour cela une immense attention. Pas de la concentration: lorsqu'on se concentre, il y a dualité. Lorsque vous vous concentrez sur quelque chose, votre esprit est concentré, et observe l'objet sur lequel il se focalise: il y a donc une dualité. Dans l'attention, toute dualité est absente parce que dans cet état il n'y a rien d'autre que le vécu actuel de l'expérience.

Lorsque vous dites: « Je dois m'affranchir de tout conditionnement, je dois uniquement vivre l'expérience », il y a toujours le « je », qui est le centre à partir duquel vous observez ; c'est pourquoi la situation est sans issue parce qu'il y a toujours le centre, la conclusion, la mémoire, une chose qui observe, et qui dit: « Je dois, je ne dois pas. » Mais lorsque vous regardez, lorsque vous vivez l'expérience, il s'agit de l'état de non-observateur, dans lequel il n'y a pas de centre d'où part votre regard. Dans les instants de douleur, il n'y a pas de « je ». Dans les instants de joie immense, il n'y a pas d'observateur: les cieux sont remplis de joie, vous en faites partie, tout n'est que félicité. Cet état d'esprit intervient lorsqu'on perçoit la fausseté de l'attitude de l'esprit qui, tout en parlant d'éternité, ne vise en fait qu'à devenir, à réussir. L'éternité, cet état hors le temps, n'existe qu'en l'absence d'observateur.

Question: L'esprit qui a examiné sa propre condition peut-il transcender la pensée et la dualité?

Krishnamurti: Voyez-vous à quel point vous refusez d'observer les choses les plus simples? Lorsque vous êtes en colère, vous, monsieur, y a-t-il dans votre état la moindre idée, la moindre pensée? Lorsque vous êtes passionné, existe-t-il d'autre fait que celui de votre passion? Lorsque vous êtes consumé par la haine, y a-t-il un observateur, une idée, et ainsi de suite? L'idée vient ensuite, une fraction de seconde plus tard ; mais, dans l'état lui-même, il n'y a rien de la sorte.

Question: Il y a l'objet vers lequel l'amour est orienté. Y a-t-il dualité dans l'amour?

Krishnamurti: L'amour n'est orienté vers rien, monsieur ; les rayons du soleil ne sont pas orientés vers vous ou moi: ils sont là, c'est tout.

L'observateur et l'objet observé, l'idée et l'action, « ce qui est » et « ce qui devrait être » – il y a bien là une dualité, les deux pôles contraires de la dualité, le désir de faire coïncider ces pôles: nous sommes là dans le cadre du conflit opposant les deux pôles. Là s'étend tout le périmètre du temps. Ce n'est pas dans cet esprit-là que l'on peut parvenir à savoir ou à découvrir si le temps existe ou s'il n'existe pas. Comment faire pour écarter tous ces obstacles? Il ne s'agit pas de demander « comment », de chercher un système, une méthode, car dès lors qu'on applique une méthode, on se retrouve de nouveau dans le périmètre du temps. Le problème est donc le suivant: est-il possible d'échapper à tout cela, d'un seul bond? On ne peut pas y arriver progressivement, parce que, là encore, cela implique le temps. L'esprit peut-il donc effacer son conditionnement, sans faire intervenir du temps, mais en passant par la perception directe? Ce qui signifie que l'esprit doive forcément percevoir aussi bien le faux que le vrai. Lorsque l'esprit dit: « Je dois découvrir cette chose qui est éternelle », cette question ne peut que rester sans réponse pour l'esprit qui est impliqué dans le temps. Mais l'esprit, bien qu'il découle du temps, peut-il s'effacer lui-même -pas grâce à l'effort, ni à la discipline? L'esprit peut-il tout effacer, sans aucun motif? S'il a un mobile, alors on se retrouve une fois de plus dans le cadre du temps.

Il vous faut donc commencer par vous enquérir de ce qu'est l'amour, par la « négative », ainsi que je l'ai déjà expliqué. Il va de soi que l'amour, s'il a un mobile, n'est pas l'amour. Lorsque j'offre une grosse guirlande de fleurs à un homme important parce que j'attends quelque chose de lui, par exemple un emploi, est-ce du respect, ou en réalité de l'irrespect? Celui qui ignore l'irrespect est spontanément respectueux. Son esprit est en état de « négation » – une négation qui n'est pas le contraire du positif, mais qui consiste à voir le faux pour ce qu'il est, et à l'éliminer en tant que tel –, cet esprit-là est apte à s'enquérir.

Lorsque l'esprit a pleinement compris que, quoi qu'il fasse, jamais le temps ne lui fera découvrir cet insondable ultime, le « tout autre », c'est alors qu'advient le « tout autre ». C'est quelque chose de bien plus vaste que tout, sans limites, incommensurable ; c'est une énergie qui n'a ni commencement ni fin. On ne peut pas l'atteindre, nul esprit ne peut l'atteindre, il n'a qu'à « être », et c'est tout. Nous devons nous préoccuper uniquement d'effacer le contenu de l'esprit – si possible complètement – mais pas progressivement. C'est cela, l'innocence. Seul l'esprit innocent est en mesure de voir cette chose, cette chose extraordinaire, semblable à un fleuve. Vous savez ce qu'est un fleuve? Avez-vous jamais observé un fleuve, l'avez-vous jamais descendu, remonté en bateau, traversé à la nage? C'est tellement magnifique! Le fleuve commence sans doute quelque part, et il finit sans doute quelque part, mais sa source, son commencement, ce n'est pas le fleuve, et son embouchure, sa fin, ce n'est pas non plus le fleuve. Le fleuve, c'est ce qui se trouve entre les deux ; il traverse des villages ; il attire tout à lui ; il traverse des villes, toutes polluées par des produits chimiques nocifs ; les ordures et l'eau des égouts s'y déversent ; et quelques kilomètres plus loin, i l s'est purifié: tel est le fleuve où tout vit – les poissons au fond de l'eau et, à la surface, l'homme qui s'abreuve de son eau. Tel est le fleuve ; mais derrière tout cela, il y a l'énorme pression de l'eau, et c'est ce processus d'autopurification qui constitue le fleuve.

L'esprit innocent est semblable à cette énergie. Il n'a ni commencement ni fin. Il est Dieu – mais pas le Dieu des temples. Il n'y a ni commencement ni fin, donc le temps et l'éternité sont abolis. Et l'esprit ne peut pas y accéder. L'esprit qui mesure en termes de temps doit s'effacer complètement et pénétrer au sein de cette chose sans la connaître ; car on ne peut pas la connaître, on ne peut pas la goûter: elle n'a ni couleur, ni espace, ni forme. En tout cas pour celui qui vous parle, pas pour vous, car vous n'avez pas encore quitté l'autre état. Ne dites donc pas qu'un tel état existe – il ne peut s'agir que d'un faux état lorsque cette affirmation vient d'une personne sous influence. Il n'y a qu'une seule chose à faire: sortir de votre état d'un seul coup, d'un bond, et alors vous saurez. Vous n'aurez même plus à savoir: vous ferez partie île cet état extraordinaire.

Extrait du compte rendu de la huitième causerie publique à Bombay, le 8 mars 1961, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XII, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 16

L'expérience n'est pas une mesure, elle n'est pas la voie qui mène à la réalité parce qu'en définitive, nous vivons nos expériences en fonction de notre croyance, de notre conditionnement, et cette croyance est évidemment une façon de fuir face à nous-mêmes. Pour me connaître, je n'ai besoin d'aucune croyance: je n'ai qu'à m'observer lucidement et sans la moindre démarche de choix – m'observer à la lumière de mes relations, de mes échappatoires, de mes attachements. Il faut s'observer sans aucun préjugé, sans conclusions arrêtées par avance. C'est cette conscience passive qui mène à la découverte de ce sentiment extraordinaire de solitude. Je suis certain que vous avez pour la plupart déjà ressenti cela – ce sentiment de vacuité totale que rien ne peut combler. Ce n'est qu'en demeurant dans cet état – où toutes nos valeurs cessent complètement d'avoir cours et où nous sommes alors capables d'être seuls et de faire face à cette solitude qui n'a aucune voie d'issue –, ce n'est qu'alors que la réalité se fait jour. Car nos valeurs ne sont que le résultat de notre conditionnement ; de même que l'expérience, elles sont fondées sur la croyance, et sont un obstacle à la compréhension de la réalité.

Mais tout cela est une tâche ardue que nous ne sommes généralement guère disposés à accomplir jusqu'au bout. C'est pourquoi nous nous accrochons aux expériences mystiques ou superstitieuses, aux expériences relationnelles ou prétendument amoureuses, aux expériences liées à la possession. Elles prennent énormément d'importance car c'est de ces expériences que nous sommes faits. Nous sommes faits de croyances, de conditionnements, d'influences du milieu ambiant. Tel est notre environnement, et c'est à partir de cet arrière-plan que nous jugeons, que nous évaluons. Et lorsqu'on subit et qu'on comprend tout le processus lié à cet arrière-plan, alors on en vient à un point où l'on est absolument seul. Et pour découvrir la réalité, il faut être seul ; ce qui ne signifie pas qu'il faille fuir ou se retrancher de la vie. C'est, au contraire une intensification absolue de la vie, car alors on est affranchi de son propre environnement, du souvenir des expériences de fuite. Dans cet état de solitude, aucun choix n'intervient, il n'y a pas la moindre peur de ce qui est. La peur ne naît que lorsque nous sommes réticents à admettre ou à voir ce qui est.

L'essentiel, pour que la réalité se fasse jour, est donc de renoncer aux innombrables échappatoires qu'on a élaborées, et qui sont autant d'entraves. Si vous observez bien, vous verrez comment nous utilisons les autres à notre profit – nos maris et nos femmes, ou encore des groupes, ou des nationalités – pour nous fuir nous-mêmes. Nous cherchons un réconfort dans la relation. Une telle recherche est l'occasion de faire certaines expériences, auxquelles nous nous accrochons. Dans cette fuite face à nous-mêmes, le savoir joue également un rôle très important ; mais le savoir n'est évidemment pas la voie menant à la réalité. Pour qu'elle puisse éclore, notre esprit doit être parfaitement vide et immobile. Mais l'esprit qui crépite de connaissances, qui est l'esclave d'idées et de croyances, qui ne cesse de bavarder, est incapable de s'ouvrir à ce qui est.

De la même façon, si nous recherchons un réconfort à travers la relation, alors celle-ci n'est qu'une évasion face à nous-mêmes. Dans la relation, nous cherchons un réconfort, quelque chose sur quoi nous appuyer, nous voulons un soutien, nous voulons être aimés, être possédés – ce qui prouve à quel point notre être même est indigent. Ce désir que nous avons de posséder, d'avoir un nom, des titres, des biens, est également la preuve de ces insuffisances profondes.

Lorsqu'on réalise que telle n'est pas la voie de la réalité, alors on parvient à un état où l'esprit ne cherche plus à se rassurer, mais où il est parfaitement satisfait de ce qui est – sans que cela signifie pour autant une stagnation. Fuir ce qui est est synonyme de mort ; reconnaître et avoir conscience de ce qui est est synonyme de vie. Ainsi, l'expérience fondée sur le conditionnement, l'expérience de la croyance – qui découlent d'une fuite face à ce que nous sommes – et l'expérience de la relation deviennent toutes des obstacles, des blocages ; elles ne font que masquer nos insuffisances. Et ce n'est que lorsque nous reconnaissons que toutes ces voies sont des échappatoires, et que nous les jugeons à leur juste valeur, que naît la possibilité de demeurer tranquille, immobile et silencieux au sein de cette vacuité, de cette solitude. Et lorsque l'esprit est très silencieux, qu'il n'accepte ni ne rejette rien, mais qu'il est passivement conscient de ce qui est, l'avènement de cette réalité incommensurable est alors possible.

Question: Existe-t-il oui ou non un dessein d'ordre divin? Quel est le sens de tous les efforts que nous-faisons s'il n'en existe aucun?

Krishnamurti: Pourquoi faisons-nous tant d'efforts? Et quel en est le but? Que se passerait-il si nous n'en faisions pas? Serait-ce pour nous la stagnation et la déchéance? Qu'est-ce donc que cette lutte constante que nous menons pour devenir quelque chose? Que signifient ces efforts, ces luttes? La compréhension s'acquiert-elle par l'effort et la lutte? On lutte perpétuellement pour devenu-meilleurs, pour changer, pour s'adapter à certains schémas établis, pour devenir quelque chose – cela va de l'employé au directeur, de la direction au divin. Tous ces efforts nous amènent-ils à la compréhension des choses?

Je crois qu'il faut que cette question de l'effort soit véritablement comprise. Qu'est-ce que l'auteur de cet effort, et qu'entendons-nous par la « volonté d'être »? Nos efforts n'ont-ils pas pour but d'obtenir un résultat – devenir meilleurs, être plus vertueux, plus comme ceci ou moins comme cela? Nous sommes le siège d'une bataille perpétuelle entre des désirs positifs et négatifs, l'un et l'autre prenant tour à tour le dessus. C'est ce que nous qualifions de moi inférieur ou supérieur, et pourtant, de toute évidence, il s'agit dans tous les cas du désir. Peu importent le niveau que vous lui attribuez, ou le nom que vous lui donnez, c'est toujours le désir, la soif de devenir quelque chose. Il y a aussi la lutte constante qui nous oppose à nous-mêmes, aux autres et à la société.

Ce conflit entre les diverses expressions du désir nous apporte-t-il la compréhension? Le conflit des contraires, de la demande et de la non-demande, clarifie-t-il notre vision des choses? Comprenons-nous mieux en luttant pour nous approcher au plus près d'une idée? Le problème n'est donc pas l'effort, la lutte, ni ce qui se passerait si nous cessions la lutte, si nous ne faisions plus d'efforts, si nous cessions de vouloir devenir, tant sur le plan psychologique que sur le plan extérieur. Le problème est de savoir comment naît la compréhension. Car dès lors que la compréhension est là, tout effort devient inutile. Ce que vous comprenez, vous en êtes affranchi.

Comment naît la compréhension? Je ne sais si vous l'avez déjà remarqué, mais plus on fait d'efforts pour comprendre un problème, moins on le comprend. Mais dès qu'on cesse de lutter, dès qu'on laisse le problème lui-même nous dire sa propre histoire, exprimer sa pleine signification, alors vient la compréhension ; ce qui signifie, à l'évidence, que pour comprendre, l'esprit doit être tranquille. L'esprit doit être en état de vigilance, de conscience passive et sans choix, et c'est dans cet état qu'est la compréhension des multiples problèmes de la vie.

Notre interlocuteur veut savoir s'il existe ou non un dessein de Dieu. Je ne sais pas ce que vous entendez par « dessein de Dieu », mais ce que nous savons, en revanche – n'est-ce pas? –, c'est que nous vivons dans la souffrance, dans la confusion, et que cette souffrance, cette confusion ne font que s'aggraver, sur les plans social, psychologique, individuel et collectif. C'est ce que nous avons fait de ce monde. Qu'il y ait ou non un plan divin n'a aucune importance. L'important, c'est de comprendre la confusion dans laquelle nous vivons, à l'extérieur comme intérieurement. Pour pouvoir comprendre cette confusion, nous devons, naturellement, commencer par nous-mêmes, parce que cette confusion n'est autre que nous-mêmes: c'est nous qui avons semé dans le monde cette confusion extérieure. Et pour la dissiper, c'est par nous-mêmes qu'il faut commencer, car nous sommes ce qu'est le monde.

Vous allez tout de suite dire: « Mais cela va prendre énormément de temps, si c'est de cette façon-là qu'on veut instaurer l'ordre dans le monde. » Je ne suis pas du tout certain que vous ayez raison, car, en fait, il suffit d'un ou deux individus très lucides, et qui comprennent, pour apporter le changement, la révolution. Mais, voyez-vous, nous sommes paresseux, tout le problème est là. Nous attendons que le changement vienne des autres, nous voudrions que la situation change, que ce soient les gouvernements qui ordonnent nos vies, ou qu'un miracle se produise et vienne nous transformer. Et c'est ainsi que nous restons dans la confusion.

Donc, ce qui compte vraiment, ce n'est pas de s'interroger sur l'existence d'un plan divin, parce qu'on peut gâcher des heures en vaines spéculations, à vouloir prouver que ce dessein de Dieu existe ou qu'il n'existe pas. Cela fait le jeu des propagandistes. L'important, c'est de s'affranchir de toute confusion, et cela ne prend pas beaucoup de temps. L'essentiel est de se rendre compte qu'on est dans la confusion, et que toute action, toute activité issue de cette confusion, ne peut, elle aussi, qu'être confuse. C'est comme lorsqu'un individu en pleine confusion se cherche un guide: son guide, lui aussi, sera forcément plongé dans la confusion. L'essentiel est de voir la confusion dans laquelle on se trouve, et non de vouloir s'en échapper, de vouloir l'expliquer: ce qu'il faut, c'est en avoir la conscience passive. Vous constaterez alors qu'une action d'un tout autre ordre est suscitée par cette conscience passive. Parce que si vous faites des efforts pour clarifier l'état de confusion où vous êtes, ce qui émane de vous sera toujours confus. Mais si vous avez conscience de vous-même, et que cette conscience soit passive et sans choix, alors la confusion se dévoile, se révèle, puis se dissipe.

Vous verrez, si vous tentez cette expérience – qui ne peut durer longtemps, puisque le temps n'y joue aucun rôle –, que la clarification se fait jour. Mais il faut y impliquer toute votre attention, tout votre intérêt. Je ne suis pas sûr que nous n'aimions pas tous, ou presque, être plongés dans cet état de confusion, car ainsi nous ne sommes pas obligés d'agir. En somme, cette confusion nous satisfait, car comprendre la confusion exige une forme d'action n'ayant rien à voir avec la quête d'un idéal ou d'une idéologie.

Savoir s'il existe ou non un dessein d'ordre divin est donc une question hors de propos. Nous devons comprendre ce que nous sommes, ainsi que l'univers que nous avons créé, avec son cortège de confusion, de conflits, de guerres, de divisions, d'exploitation. Tout cela résulte directement de ce que nous sommes dans notre relation aux autres. Et si nous parvenons à comprendre notre nature à travers notre relation à autrui, si nous voyons comment nous utilisons les autres, comment ceux-ci, au même titre que les biens ou les connaissances, nous servent de prétexte pour nous fuir nous-mêmes, ce qui explique l'importance énorme que nous accordons aux relations, aux biens, aux connaissances – si donc nous parvenons à percevoir tout cela, à en être passivement conscients, alors nous nous libérerons à coup sûr de tout l'arrière-plan dont nous sommes faits. Ce n'est qu'alors qu'il devient possible de découvrir ce qui est. Mais passer des heures en spéculations sur l'éventualité d'un dessein de la providence, s'efforcer de trouver la réponse à cette question, et pontifier ensuite à ce sujet me paraît si infantile. Car ce n'est pas en nous conformant à un dessein quelconque, qu'il ait pour origine la droite, la gauche ou Dieu lui-même, que cela peut faire naître la paix. Le conformisme n'est qu'une forme de refoulement où la peur est présente. Ce n'est que dans la compréhension que peut être la paix, la tranquillité ; et c'est dans cette tranquillité que la réalité se fait jour.

Question: La compréhension nous vient-elle de façon soudaine, sans qu'il y ait aucun lien avec nos efforts et notre vécu antérieur?

Krishnamurti: Qu'entendons-nous pas « vécu antérieur »?

Comment se vit un défi? La vie est, en somme, une succession de défis et de réponses à ces défis – n'est-ce pas? –, chaque défi étant perpétuellement nouveau, sinon ce n'en serait plus un. Et la réponse que nous lui apportons découle toujours de l'arrière-plan, du conditionnement qui nous est propre. Donc si, par rapport au défi considéré, cette réponse ne se révèle pas adéquate, pleine, complète, elle suscite immanquablement des frictions, des conflits. Et c'est ce conflit entre le défi et la réponse à celui-ci que nous appelons l'expérience, le vécu. Je ne sais si vous avez déjà remarqué que si, en revanche, la réponse au défi est complète, il n'y a rien d'autre qu'un état, qui est l'acte même de vivre l'expérience, et non le souvenir de l'expérience. Mais en cas de réponse inadéquate, alors nous nous accrochons au souvenir de l'expérience.

Ne soyez pas perplexes, ce n'est pas si difficile. Explorons la question un peu plus avant et vous verrez. Comme je l'ai dit, la vie est un processus de défis successifs et de réponses à ceux-ci – et ce, non pas à un niveau spécifique, mais à tous les niveaux – et, tant que la réponse au défi n'est pas adéquate, le conflit est inévitable. C'est on ne peut plus évident. Et le conflit fait invariablement obstacle à la compréhension. Le conflit ne permet jamais de comprendre le moindre problème, n'est-ce pas? Si je n'arrête pas de me disputer avec mon voisin, avec ma femme, avec mes associés, ces relations sont impossibles à comprendre. La compréhension n'est possible qu'en l'absence de conflit.

La compréhension surgit-elle de manière soudaine? Autrement dit, le conflit peut-il cesser soudainement? Ou bien faut-il en passer par d'innombrables conflits, comprendre chacun d'entre eux, pour en être ensuite affranchi? Ou, pour poser le problème différemment, je crois que derrière cette question s'en cache une autre, qui se pose en ces termes: « Puisque vous êtes vous-même passé par diverses épreuves – les brumes de la confusion, des conflits, la croyance en des Maîtres, en la réincarnation, l'influence des diverses sociétés, et ainsi de suite, ne dois-je pas à mon tour en passer par là? Puisque vous êtes passé par certaines phases, ne faut-il pas, pour me libérer, qu'il en soit de même pour moi? » Autrement dit, ne faut-il pas que nous fassions tous l'expérience de la confusion pour nous en affranchir?

La question n'est-elle donc pas celle-ci: « Faut-il, pour être libre, suivre ou accepter certains schémas établis, et vivre avec? » Supposons, par exemple, qu'à une certaine époque, vous ayez adhéré à certaines idées, mais que vous les rejetiez à présent: vous êtes aujourd’hui libéré de tout cela, et vous l'avez compris. Sur ce, j'arrive, et je constate que vous avez vécu, puis dépassé certaines croyances, vous les avez écartées, et avez acquis une compréhension. Alors je me dis: « Moi aussi je vais adhérer à ces croyances, ou les accepter, et je finirai par comprendre. » Il va de soi que ce n'est pas la bonne démarche, n'est-ce pas? Ce qui compte le plus, c'est de comprendre. La compréhension est-elle affaire de temps? Certainement pas. Si une chose vous passionne, le temps n'a plus cours: tout votre être est impliqué, focalisé, complètement absorbé par ce qui vous intéresse. Et ce n'est que lorsque vous cherchez à obtenir un résultat que la question du temps intervient. Donc, si vous considérez la compréhension comme un but à atteindre, vous avez alors besoin de temps, alors vous parlez en termes d'« immédiateté » ou de « délai ». Mais comprendre n'est évidemment pas une fin en soi. La compréhension advient lorsqu'on est calme et silencieux, que l'esprit est tranquille. Et si vous percevez la nécessité de cette tranquillité de l'esprit, alors il y a compréhension immédiate.

Question: Qu'est-ce, d'après vous, que la méditation authentique?

Krishnamurti: Tout d'abord, quel est le but de la méditation? Et qu'entendons-nous par méditation? Je ne sais si vous avez déjà médité, alors faisons ensemble l'expérience de cette découverte de ce qu'est la méditation authentique. Ne vous contentez pas d'écouter ce que j'en dis ; c'est ensemble que nous allons découvrir ce qu'est la méditation authentique et en faire l'expérience. Car la méditation, c'est important, n'est-ce pas? Si l'on ignore ce qu'est la vraie méditation, toute connaissance de soi est impossible ; et la méditation n'a aucune signification sans la connaissance de soi. S'asseoir dans un coin, ou arpenter le jardin ou les rues en essayant de méditer n'a aucun sens. Cette pratique ne mène qu'à un type de concentration spéciale, en réalité une exclusion. Je suis sûr que certains d'entre vous ont essayé toutes ces méthodes -par exemple, vous vous concentrez sur un objet particulier, vous essayez de forcer votre esprit à se concentrer, alors qu'il vagabonde en tous sens ; et quand tout cela échoue, vous priez.

Si l'on veut réellement comprendre ce qu'est la vraie méditation, il faut découvrir ce qu'il y a de faux dans ce que nous avons jusqu'ici désigné sous ce terme. De toute évidence, la concentration n'est pas la méditation, parce qu'une observation attentive prouve que le processus d'observation est aussi un processus d'exclusion, et il y a donc distraction. On essaie de se concentrer sur quelque chose, et l'esprit s'égare dans une autre direction, et il y a une lutte constante pour le maintenir focalisé sur un point alors qu'il s'y refuse et vagabonde. Nous passons donc des années à essayer de nous concentrer, à apprendre la concentration, que l'on qualifie à tort de méditation.

Et puis il y a la question de la prière. La prière, de toute évidence, obtient des résultats, sinon il n'y aurait pas de millions de personnes qui prient. Lorsqu'on prie, il ne fait aucun doute que l'esprit se calme ; la répétition constante de certaines phrases apaise l'esprit. Dans cet état de calme ont lieu certaines suggestions, certaines perceptions, certaines réponses. Mais tout cela fait encore partie des supercheries de l'esprit, car, en somme, une certaine forme d'hypnose peut rendre l'esprit très calme. Et ce calme favorise l'expression de certains échos secrets émanant de notre inconscient et de la conscience extérieure. Mais c'est toujours un état d'où toute compréhension est absente.

La méditation n'est pas non plus la dévotion – que cette dévotion s'adresse à une idée, à une image, à un principe – car tout ce qui procède de l'esprit a toujours un caractère d'idolâtrie. Peut-être ne vénère-t-on pas une statue – ne voyant là qu'une superstition, un geste idolâtre et stupide – mais en revanche on vénère bel et bien, comme le font la plupart de gens, les conceptions élaborées par l'esprit. Pourtant c'est aussi de l'idolâtrie. Faire preuve de dévotion envers une image, une idée ou un maître n'a rien à voir avec la méditation. C'est évidemment une façon de se fuir soi-même. C'est une échappatoire très commode, mais ce n'en est pas moins une fuite.

Ces efforts perpétuels pour devenir vertueux, pour acquérir la vertu grâce à la discipline, à un examen de soi minutieux, et ainsi de suite, ne sont évidemment pas non plus la méditation. Nous sommes très nombreux à nous laisser piéger par de tels procédés, mais puisqu'ils ne nous permettent pas de nous comprendre nous-mêmes, ils ne sont pas la voie d'accès à la vraie méditation. Car, en définitive, sans la connaissance de soi, de quelles bases disposez-vous pour penser juste? En l'absence de cette compréhension de vous-même, vous ne faites que vous conformer à votre arrière-plan personnel, à la réponse dictée par votre conditionnement. Et cette réponse liée au conditionnement n'est pas la méditation. En revanche, être conscient de ces réponses, autrement dit être conscient des mouvements de la pensée et de la perception, sans aucune démarche de condamnation, de sorte que les orientations, les mouvements du moi, soient parfaitement compris, cette voie-là est la voie qui mène à la vraie méditation.

La méditation ne consiste pas à se retrancher de la vie. C'est un processus de compréhension de soi. Et lorsqu'on commence à se comprendre, à connaître non seulement les zones conscientes, mais tous les pans secrets de l'être, alors vient la tranquillité. L'esprit dont la tranquillité est induite par les pratiques méditatives, par la contrainte, le conformisme, n'est pas un esprit calme, mais un esprit stagnant. Il n'est ni attentif, ni passif, ni capable de créativité. La méditation requiert une attention de tous les instants, la conscience de chaque mot, chaque pensée ou chaque sentiment susceptibles de révéler les aspects manifestes ou secrets de notre être ; mais comme la tâche est rude, nous fuyons, pour nous rassurer, dans toutes sortes de voies illusoires et nous appelons cela la méditation.

Si l'on sait voir que la connaissance de soi est le commencement de la méditation, alors le problème devient extraordinairement intéressant, et d'une importance vitale. Car, sans la connaissance de soi, vous pouvez pratiquer ce que vous appelez la méditation, et rester néanmoins attaché à vos principes, à votre famille, à votre propriété ; vous pouvez encore, tout en renonçant à la propriété, rester attaché à une idée, et vous focaliser sur elle au point de lui donner une ampleur de plus en plus grande. Ce n'est certainement pas cela, la méditation. La connaissance de soi est donc le commencement de la méditation et, sans elle, il n'est point de méditation. À mesure que l'on approfondit la question de la connaissance de soi, non seulement l'esprit devient calme au niveau le plus apparent, mais les différentes couches de l'esprit se dévoilent. Lorsque la surface de l'esprit est calme et silencieuse, les zones occultes de la conscience se projettent ; elles révèlent leur contenu, elles expriment leurs demandes secrètes, et ainsi tous les mécanismes qui régissent notre conscience peuvent être enfin parfaitement compris.

L'esprit devient donc extrêmement calme et silencieux – il Y est, mais sans que rien ne l'ait rendu silencieux: il n'est pas contraint au silence par la perspective d'une récompense ni par la peur. Il se fait alors un silence dans lequel la réalité prend vie. Mais ce silence n'est pas plus chrétien qu'hindou ou bouddhiste. Ce silence, c'est le silence, et il n'a pas de nom. Si vous suivez le chemin d'un silence chrétien, hindou ou bouddhiste, vous ne serez jamais silencieux. Celui qui veut découvrir la réalité doit abandonner complètement son conditionnement – que celui-ci soit chrétien, hindou, bouddhiste, ou lié à quelque autre groupe que ce soit. Tout renforcement, par la méditation, par le conformisme, de la toile de fond de notre vécu ne fait qu'entraîner une stagnation, un émoussement de l'esprit ; et je ne suis pas certain que tel ne soit pas notre souhait, dans la plupart des cas, car il est tellement plus facile de créer un schéma à suivre et de s'y soumettre. Mais se libérer de nos acquis passés requiert une attention constante à toute relation.

Dès lors que ce silence est, un état extraordinaire s'instaure – non que l'on se mette forcément à écrire des poèmes, ou à peindre: cela peut se produire ou non. Mais ce silence ne doit pas être recherché, copié, imité – car alors il cesse d'être le silence. Nul chemin ne permet d'y accéder. Il naît lorsque les voies de l'ego ont été comprises, et que cet ego, avec toutes ses activités et toute sa malfaisance, prend fin. En d'autres termes, c'est lorsque l'esprit cesse de créer qu'est la création.

Voilà pourquoi l'esprit doit devenir simple et silencieux ; il doit être silencieux – non, l'expression « il doit » est incorrecte, car dire que l'esprit doit être silencieux sous-entend une contrainte – et l'esprit n'est silencieux que lorsque le processus de l'ego a pris fin. Lorsque toutes les voies de l'ego sont comprises, et que par conséquent les activités du moi sont achevées, alors est le silence. Ce silence est la vraie méditation. Et c'est au sein de ce silence que l'éternel se fait jour.

Extrait du compte rendu de la quatrième causerie publique à Londres, le 23 octobre 1949, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. V, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 17

Je souhaiterais, avec votre permission, parler de la méditation, car la méditation est à mon avis la chose au monde la plus importante.

Pour comprendre la méditation, pour l'approfondir vraiment, il faut d'abord que nous comprenions le mot et le fait ; car nous sommes le plus souvent esclaves des mots. Le mot méditation lui-même suscite chez la plupart des gens un certain état, une certaine paix, un désir d'obtenir un certain résultat. Mais le mot n'est pas la chose. Le mot, le symbole, le nom, s'il n'est pas totalement compris, est quelque chose de terrible. Il devient un obstacle, il rend l'esprit esclave. Or, en général, lorsque nous agissons, c'est en fonction de notre réaction par rapport au mot, au symbole, car nous n'avons pas conscience du fait lui-même. Nous abordons le fait, ce qui est, avec nos opinions, nos jugements, nos évaluations, nos souvenirs. Et le fait, ce qui est, jamais nous ne le voyons. Je crois qu'il faut absolument que cela soit clairement compris.

Pour pouvoir appréhender chaque expérience, chaque état d'esprit, le fait réel, ce qui est, la réalité des faits, il ne faut pas être esclave des mots – et c'est extrêmement difficile. Le fait même de nommer, le mot, éveille divers souvenirs ; et ces souvenirs empiètent sur le fait, ils contrôlent, façonnent le fait, donnent à ce qui est une certaine orientation. Il nous faut donc être excessivement attentifs à cette confusion, et ne pas susciter de conflit entre le mot et la réalité du fait, de ce qui est. Et c'est pour l'esprit une tâche très ardue, qui exige précision et clarté de vision.

Sans clarté lucide, on ne peut voir les choses telles qu'elles sont. Or il y a une extraordinaire beauté à voir les choses telles qu'elles sont – et non à partir de ses propres opinions, de ses jugements, de ses souvenirs. Il faut voir l'arbre tel qu'il est, sans la moindre confusion ; et c'est de la même façon qu'il faut voir le reflet du ciel jouant sur l'eau le soir – le voir simplement, sans rien mettre en mots, sans évoquer de symboles, d'idées, de souvenirs. Il y a en cela une immense beauté. Et la beauté est essentielle. La beauté, c'est notre capacité d'apprécier, notre sensitivité à l'égard de tout ce qui nous entoure – la nature, les personnes, les idées. En l'absence de sensitivité, point de lucidité. Les deux vont de pair, elles sont synonymes. La lucidité est essentielle si nous voulons comprendre ce qu'est la méditation.

Un esprit confus, qui s'empêtre dans les idées, les expériences, les appels du désir, n'engendre que le conflit. Et l'esprit qui, lui, veut réellement être en état de méditation, doit avoir conscience non seulement du monde qui l'entoure, mais aussi du réflexe instinctif qui nous incite à nommer toute expérience, tout état. Et l'acte même de nommer cet état ou cette expérience – quelle que soit l'expérience, aussi cruelle, réelle ou fausse soit-elle – ne fait que renforcer le souvenir avec lequel nous abordons ensuite les expériences ultérieures.

Permettez-moi de souligner qu'il est capital de bien saisir ce dont nous parlons en ce moment, car si vous ne le comprenez pas, vous ne pourrez entreprendre avec l'orateur ce voyage au cœur même du vaste problème lié à la méditation.

Comme nous l'avons dit, la méditation est l'une des choses les plus importantes de la vie – peut-être même la plus importante. Sans elle, il est impossible de transcender les limites de notre pensée, de notre esprit, de notre cerveau. Et pour pénétrer au cœur de ce problème de la méditation, il faut commencer par asseoir les fondements de la vertu. Je ne parle pas ici d'une vertu imposée par la société, par une morale fondée sur la crainte, l'avidité, l'envie, ou la perspective d'une certaine forme de récompense ou de châtiment. Je parle de la vertu qui vient naturellement, spontanément, facilement, sans conflit, sans résistance, dès lors qu'on se connaît soi-même. Sans cette connaissance de soi, quoi qu'on fasse, l'état de méditation est absolument impossible. J'entends par « connaissance de soi » le fait de connaître chacune de vos pensées, de vos paroles, chacun de vos états d'âme, de vos sentiments, chacune des activités de votre esprit – il ne s'agit pas de connaître l'« Être Suprême », l'« Être Supérieur », qui n'existe pas ; l'« Être Suprême », l'« Atman », s'inscrit toujours dans le champ de la pensée. La pensée est le résultat de votre conditionnement, la pensée est responsable de votre mémoire – ancestrale ou immédiate. Et avoir pour seul projet de méditer sans instaurer d'abord sur des bases fermes, profondes, irrévocables, cette vertu qui découle de la connaissance de soi, est tout à fait illusoire et parfaitement inutile.

Il est très important – sachez-le bien – que ceux qui sont sérieusement motivés comprennent tout cela car, dans le cas contraire, il y aura un divorce, une faille, entre votre méditation et votre vie réelle – une faille si profonde que même en méditant sans fin, en prenant d'interminables postures, et ce, jusqu'à la fin de vos jours, vous ne verrez pas plus loin que le bout de votre nez. Quelle que soit la posture, quelle que soit la démarche, rien de tout cela n'aura la moindre signification.

Ainsi, l'esprit désireux de s'enquérir – et j'emploie le terme s'enquérir à dessein – de ce qu'est la méditation, doit s'appuyer sur cette base fondamentale, qui s'instaure naturellement, spontanément, avec aisance, sans effort, lorsque la connaissance de soi est là. Et il est également essentiel de comprendre ce qu'est cette connaissance de soi, cette simple conscience claire et sans choix du « moi » qui a sa source dans un flot de souvenirs – je vais approfondir dans un instant ce que j'entends par conscience claire –, le fait d'être seulement conscient de ce « moi », sans rien interpréter, mais en observant simplement les mouvements de l'esprit. Mais cette observation est entravée lorsqu'on se contente, en guise d'observation, d'accumuler les notions de ce qu'il faut faire ou ne pas faire, ce qu'il faut ambitionner d'atteindre ou pas. Faire cela équivaut à mettre fin à ce processus vivant qu'est le mouvement de l'esprit prenant forme de moi. En d'autres termes, je dois observer et voir lucidement le fait dans sa réalité – voir ce qui est. Si je l'aborde avec une idée, une opinion préconçues – telles que des « je ne dois pas » ou des « je dois », qui sont les réponses de la mémoire –, alors le mouvement de ce qui est est entravé, bloqué ; et donc on n'apprend rien.

Pour observer le mouvement du vent jouant dans l'arbre, il ne faut surtout pas vouloir agir sur lui. Le mouvement peut être violent, ou plein de grâce, de beauté. Vous, l'observateur, vous ne pouvez pas le maîtriser. Il ne faut absolument pas vouloir l'influencer, ni dire: « Je vais le garder présent à mon esprit. » Il est là, c'est tout. Vous vous en souviendrez peut-être. Mais si vous vous le rappelez, et que vous évoquiez le souvenir de ce vent-là la prochaine fois que vous regarderez l'arbre, alors ce n'est plus le mouvement naturel du vent dans l'arbre que vous verrez, mais le souvenir du mouvement passé. Par conséquent, vous n'apprendrez rien, vous ne ferez qu'ajouter à ce que vous savez déjà. Le savoir est donc, à un certain niveau, un obstacle dans l'accession à un niveau plus avancé.

J'espère que tout cela est très clair. Car ce que nous allons examiner dans un instant suppose d'avoir l'esprit tout à fait clair, capable de regarder, de voir lucidement, sans aucun mouvement de l'ordre du reconnaître.

Il faut d'abord être très clair, exempt de toute confusion. La clarté est essentielle. J'entends par « clarté » le fait de voir les choses telles qu'elles sont, le fait de voir ce qui est, sans avancer d'opinion, de voir tout le mouvement de votre esprit, de l'observer très attentivement, avec minutie, avec application, sans motif, sans impératif. Pour observer, et rien que cela, il faut une clarté, une lucidité stupéfiantes – sinon, il est impossible d'observer. Si vous observez une fourmi en mouvement, en activité, tout en ayant à l'esprit diverses données biologiques concernant la fourmi, ces connaissances entravent votre regard. Ainsi, on commence à discerner immédiatement là où les connaissances sont nécessaires, et là où elles deviennent une entrave. Il n'y a donc plus de confusion.

Lorsque l'esprit est clair, précis, capable d'un raisonnement profond, fouillé, il est en état de « négation ». Le plus souvent, nous acceptons si facilement les choses, le désir d'être rassurés nous rend si crédules, nous ayons une telle soif de sécurité, une telle envie d'espoir, nous voulons tant être sauvés – par des maîtres, des sauveurs, des gourous, des Rishis, et autres inepties qui vous sont familières! Nous acceptons les choses volontiers, avec facilité, et nous les renions avec une facilité égale, au gré du climat qui anime notre esprit.

La « clarté » signifie donc la vision lucide de toutes les choses que chacun a en soi, telles qu'elles sont. Car chacun d'entre nous est une portion du monde, chacun d'entre nous est le mouvement qui anime le monde, chacun est la manifestation extérieure du mouvement qui continue à l'intérieur – c'est comme le flux et le reflux de la marée. Si vous vous contentez de vous concentrer sur vous-même, de n'observer que vous, indépendamment du monde, cela vous mène à l'isolement et à toutes formes de singularités, à la névrose, aux peurs qui isolent, et ainsi de suite. Mais si vous observez le monde et en suivez le mouvement, en vous laissant porter par lui lorsqu'il s'intériorise, alors la division entre vous et le monde n'existe plus ; alors vous n'êtes plus un individu opposé à une entité collective.

Et il faut qu'il y ait ce sens de l'observation où l'on explore en même temps qu'on observe, où l'on prend conscience en même temps qu'on écoute. C'est dans ce sens que j'emploie le terme observer. L'acte même d'observer est acte d'exploration. Mais on ne peut pas observer si l'on n'est pas libre. Voilà pourquoi, pour explorer, pour observer, la clarté est nécessaire. Pour explorer au plus profond de vous-même, vous devez aborder cette exploration chaque fois avec un esprit neuf. En d'autres termes, dans cette exploration, jamais il n'a été question d'atteindre un but, de grimper en haut de l'échelle, et jamais on ne dit: « Maintenant, je sais. » Il n'y a pas d'échelle. Si vous y grimpez, il faut absolument redescendre tout de suite, de sorte que votre esprit soit formidablement sensible pour pouvoir observer, être à l'affût, à l'écoute.

Et c'est de cette observation, de cette écoute, de cette perception, de cette vigilance que vient cette extraordinaire beauté de la vertu. Il n'est d'autre vertu que celle qui est issue de la connaissance de soi. Alors cette vertu, loin d'être une chose morte que vous cultivez, est vigoureuse, active, vitale. Et c'est elle qui doit être la base fondamentale. Le fondement de la méditation est l'observation, la lucidité et la vertu, au sens où nous l'entendons – pas au sens où l'on fait de la vertu une chose à cultiver jour après jour, ce qui n'est qu'une forme de résistance.

Nous voyons alors, à partir de là, tout ce qu'impliquent les prétendues prières, ou les mantras que l'on répète, assis dans un coin, en s'efforçant de fixer son esprit sur un objet particulier, ou sur un mot ou un symbole – toutes choses qui sont une méditation délibérée. Soyez attentifs, je vous en prie. Le fait d'adopter délibérément une certaine posture, ou de faire certaines choses de façon délibérée, consciente, en vue de méditer, sous-entend simplement que vous jouez sur le terrain de vos désirs et de votre conditionnement, par conséquent ce n'est pas de la méditation. On constate, à l'observation, que toutes sortes de visions apparaissent à ceux qui méditent: ils voient Krishna, le Christ, Bouddha, et ils croient tenir là quelque chose. Prenons un chrétien qui a une vision du Christ: le phénomène est très simple, très clair ; il s'agit de la projection de son conditionnement, de ses peurs, de ses espoirs, de son désir de sécurité. Le chrétien voit le Christ tout comme vous verriez Rama ou votre dieu favori, quel qu'il soit.

Ces visions n'ont rien de remarquable. Elles sont le produit de votre inconscient qui a été ainsi conditionné, ainsi façonné dans la crainte. Lorsque vous êtes relativement calme, il affleure à la surface avec ses images, ses symboles, ses idées. Les visions, les transes, les images et les idées n'ont donc absolument aucune valeur. À l'image de celui qui répète sans arrêt un mantra ou une phrase quelconques, ou un nom. La répétition continue d'un nom a évidemment pour effet d'abrutir l'esprit, de le rendre stupide ; et, à force de stupidité, il devient calme, silencieux. Vous pouvez tout aussi bien prendre une drogue pour pacifier votre esprit – de telles drogues existent – et, dans cet état de tranquillité, dans cet état drogué, vous avez des visions. Il va de soi qu'elles sont le produit de votre société, de votre culture, de vos espoirs et de vos craintes ; elles n'ont absolument rien à voir avec la réalité.

Il en va de même pour les prières. Celui qui prie est semblable à l'homme qui met la main à la poche d'autrui. L'homme d'affaires, l'homme politique et toute cette société de compétition – tous prient pour la paix ; mais ils font tout pour susciter la guerre, la haine et l'antagonisme. Tout cela est dénué de sens et de rationalité. Votre prière est une supplication, vous demandez quelque chose que vous n'avez pas le droit de demander – parce que vous n'êtes pas vivants, vous n'êtes pas vertueux. Vous voulez quelque chose de grand, de pacifique, pour enrichir votre vie, mais vous faites tout le contraire à des fins destructrices, devenant petits, mesquins, stupides.

Les prières, les visions, la posture assise, là dans un coin, le dos droit, à respirer correctement, les exercices mentaux, tout cela est si immature, si enfantin ; cela n'a pas de sens aux yeux de celui qui veut comprendre la pleine signification de la méditation. Celui-là fait fi de toutes ces pratiques: même s'il vient à perdre son emploi, il ne se tourne pas immédiatement vers un petit dieu minable, pour l'aider à trouver un nouvel emploi – c'est pourtant le jeu que vous jouez tous. Au moindre problème, à la moindre souffrance, vous vous tournez vers le temple, et vous vous prétendez religieux! Toutes ces pratiques doivent être complètement, totalement, écartées, afin qu'elles ne vous concernent plus. Si vous en avez fini avec elles, alors nous pouvons progresser dans l'examen global de cette question de savoir ce qu'est la méditation.

Vous devez faire preuve d'observation, de clarté, de connaissance de soi et, en raison de tout cela, de vertu. La vertu est la floraison perpétuelle du bien ; une erreur, de mauvaises actions de votre part sont possibles ; mais c'en est fini d'elles dès lors que vous évoluez, que vous fleurissez dans le bien, puisque vous vous connaissez vous-mêmes. Solidement ancrés sur ces bases, vous pouvez désormais renoncer aux prières, aux mots marmonnés à voix basse, aux postures imposées. Et vous pouvez alors commencer à explorer la nature de l'expérience.

Il est essentiel de comprendre ce qu'est l'expérience, car nous en avons tous soif. Notre vie quotidienne est l'occasion d'expériences telles que la routine du bureau, les disputes, la jalousie, l'envie, la brutalité, la compétition, le sexe. Nous passons par toutes sortes d'expériences dans la vie, jour après jour, consciemment ou inconsciemment. C'est en surface, et sans beauté, sans aucune profondeur, que nous vivons notre vie, sans qu'il y ait de notre part rien d'inédit, de limpide, rien qui ait la fraîcheur des origines. Nous sommes tous des êtres humains de seconde main, citant les autres, suivant les autres, aussi creux que des coquilles vides. Et naturellement, nous avons soif d'une expérience qui dépasse celle du quotidien. Nous cherchons donc cette expérience à travers la méditation, ou en prenant une des dernières drogues en vogue, dont le LSD 25 fait partie. Dès que vous en absorbez, vous avez une sensation de « mysticisme instantané » – non que j'en aie pris moi-même. (Rires.)

Nous parlons sérieusement. Vous ne faites que rire à la moindre provocation ; vous n'êtes donc pas sérieux, vous ne faites pas cette démarche d'observation de vous-mêmes, pas à pas ; vous ne faites qu'écouter des mots, vous vous laissez emporter par eux – je vous avais pourtant prévenus du danger dès le début.

Ces drogues, qui ont pour effet un élargissement de la conscience, vous procurent donc momentanément une sensibilité extrême. Et dans cet état de sensibilité exacerbée, vous avez des visions. L'arbre devient extraordinairement vivant, lumineux et clair, ouvert sur l'immensité. Dans cet état de sensibilité accrue, vous pouvez aussi éprouver une sensation extraordinaire de paix et de lumière ; il n'y a plus de différence entre vous et la chose que vous observez – vous êtes cette chose, et l'univers tout entier fait partie de vous. Et vous êtes obnubilé par ces drogues parce que vous avez envie de renouveler l'expérience, vous voulez qu'elle soit encore plus vaste, plus profonde, avec l'espoir que cette expérience donnera sens à votre vie ; c'est ainsi que vous devenez dépendant. Et pourtant, quand vous vivez ces expériences, vous ne sortez pas du périmètre de la pensée, du cadre du connu.

Il vous faut donc comprendre cette expérience – à savoir la réponse à un défi, devenue une réaction ; et c'est cette réaction qui modèle votre pensée, votre perception, votre être. Et vous ajoutez de plus en plus d'expériences les unes aux autres ; vous avez en tête d'en faire de plus en plus. Plus les souvenirs liés à ces expériences sont clairs, plus vous croyez savoir. Mais si vous observez bien, vous vous apercevrez que plus vous savez, plus vous devenez superficiels, creux, vides. Plus vous vous sentez vides, plus grande est l'envie de multiplier et d'élargir les expériences. Il faut que vous compreniez non seulement tout ce que j'ai dit précédemment, mais aussi cette formidable soif d'expérience. A présent, nous pouvons pousser plus avant.

Tout esprit qui est en quête d'expérience, quelle qu'en soit la nature, reste inscrit dans le champ du temps, dans le champ du connu, dans le champ des ses propres désirs tels qu'ils se projettent. Comme je l'ai dit au début de cette causerie, toute méditation délibérée ne mène qu'à l'illusion. Et pourtant la méditation est une nécessité. Méditer de propos délibéré ne vous mène qu'à diverses formes d'auto-hypnose, ou d'expériences qui sont une projection de vos propres désirs, de votre conditionnement ; et ces désirs, ces conditionnements, modèlent votre esprit, contrôlent votre pensée. Voilà pourquoi celui qui veut vraiment comprendre la signification profonde de la méditation doit comprendre la signification de l'expérience ; son esprit doit être aussi libre de toute quête. C'est très difficile. Je vais approfondir tout cela dans un instant.

Ayant ainsi posé comme base fondamentale cette attitude, adoptée naturellement, aisément, spontanément, nous devons ensuite découvrir ce que signifie contrôler la pensée. Parce que c'est cela que vous cherchez: mieux vous savez contrôler la pensée, plus vous vous croyez être avancés dans le domaine de la méditation. Pour moi, toute forme de contrôle, d'ordre physique, intellectuel ou émotionnel, est néfaste. Écoutez très attentivement. Ne dites pas: « Dans ce cas, je peux faire ce qui me plaît. » Car je ne dis pas cela. Contrôler implique d'assujettir, d'étouffer, d'adapter, de façonner la pensée en fonction d'un modèle particulier – ce qui sous-entend que le modèle a plus d'importance que la découverte de la vérité. Tout contrôle, quelle qu'en soit la forme – résistance, refoulement ou sublimation –, façonne l'esprit de plus en plus à l'image du passé, en accord avec le conditionnement dans lequel on vous a élevés, ou selon le conditionnement propre à une communauté particulière, et ainsi de suite.

Il est indispensable de comprendre ce qu'est la méditation. Soyez maintenant très attentifs. Je ne sais si vous avez déjà effectué ce genre de méditation, sans doute pas, mais vous allez le faire à présent avec moi. Nous allons entreprendre ensemble un voyage qui ne sera pas verbal, mais réel, et que nous allons poursuivre jusqu'au bout, jusqu'aux ultimes limites de la communication verbale. Comme si nous allions ensemble jusqu'au seuil de la porte: après, soit vous franchissez le seuil, soit vous vous arrêtez de ce côté-ci de la porte. Vous resterez bloqués de ce côté si vous n'avez pas effectivement, réellement, fait tout ce qui a été indiqué – et ce, non parce que l'orateur l'a demandé, mais parce que c'est une attitude saine, sensée, raisonnable, et dont la validité est à toute épreuve.

Nous allons donc méditer ensemble – pas méditer délibérément, car cela n'existe pas. Comme lorsqu'on laisse la fenêtre ouverte et que l'air entre à sa guise, la méditation c'est tout ce que l'air apporte, c'est tout ce qu'est le vent. Mais si vous êtes aux aguets, si vous attendez que le vent s'engouffre par la fenêtre parce que vous l'avez ouverte, jamais le vent ne viendra. Il faut qu'elle soit ouverte par amour, par affection, en toute liberté, et pas dans l'attente de quelque chose. Et voilà ce qu'est cet état de beauté, cet état de l'esprit qui voit mais ne demande rien.

Avoir pleinement conscience des choses est un état d'esprit extraordinaire – avoir conscience de son environnement, des arbres, de l'oiseau qui chante, du soleil couchant, là derrière vous ; être attentif aux visages, aux sourires, à la boue qui couvre la route ; percevoir la beauté de ce pays, d'un palmier se détachant sur la rougeur du couchant, du friselis de l'eau –, avoir de toute chose une conscience sans choix. C'est ce que je vous invite à faire en chemin. Écoutez ces oiseaux ; ne cherchez pas à les nommer, à identifier l'espèce, écoutez simplement leurs bruits. Écoutez le mouvement de vos pensées ; ne les contrôlez pas, ne les façonnez pas, ne dites pas: « Celle-ci est bonne, celle-là est mauvaise. » Mais accompagnez-en le mouvement. C'est cela, la conscience dénuée de tout choix, de toute condamnation, comparaison ou interprétation, et qui n'est qu'observation. Voilà qui rend l'esprit hautement sensitif. Mais dès que vous nommez, vous régressez, votre esprit s'émousse, parce que vous êtes retombé dans l'habitude.

Dans cet état de vigilance, il y a attention – mais point de contrôle ni de concentration. Rien que l'attention. Autrement dit, vous êtes dans un même temps en train d'écouter les oiseaux, de voir le soleil se coucher, d'entendre passer les voitures, d'écouter l'orateur, de prêter attention au sens des mots, d'être attentifs à vos pensées et à vos sentiments, et au mouvement dont est animée cette attention. Votre attention est globale, sans limites, et couvre non seulement le conscient, mais aussi l'inconscient. L'inconscient est le plus important ; il faut donc que vous l'exploriez.

Je n'emploie pas le terme d'inconscient au sens d'une technique, ou dans une acception technique. Je ne l'utilise pas au sens où l'entendent les psychologues, mais pour désigner tout ce dont on n'a pas conscience.. Car nous vivons, dans la plupart des cas, en n'effleurant que la surface de l'esprit: nous allons au bureau, nous acquérons des connaissances ou une technique, nous nous querellons, et ainsi de suite. Jamais nous ne prêtons attention aux couches profondes de notre être, qui sont le résultat de l'influence de notre communauté, de l'influence résiduelle de la race, et de tout le passé – non seulement votre passé en tant qu'être humain, mais aussi celui de l'humanité, lourd de toutes les angoisses de l'humanité. Lorsque vous dormez, tout cela se projette sous forme de rêves, et il y a ensuite l'interprétation qu'on en fait. Les rêves deviennent totalement superflus pour l'homme qui est éveillé, alerte, à raffut, à l'écoute, vigilant, attentif.

Or cette attention requiert une énergie énorme, et qui n'est pas celle que l'on accumule par une pratique, ni par le célibat et autres choses du même ordre – car cette énergie-là relève de l'avidité. Je parle de l'énergie liée à la connaissance de soi. Parce que vous avez établi les fondements adéquats, il en découle l'énergie qui permet d'être attentif, sans mettre enjeu le moindre élément de concentration.

La concentration, c'est l'exclusion – vous voulez écouter cette musique [qui monte d'une rue voisine], et vous voulez aussi entendre ce que dit l'orateur, vous résistez donc à cette musique pour écouter l'orateur: votre attention est de ce fait divisée. Une part de votre énergie vous sert à résister à la musique, et une autre à essayer d'écouter: votre écoute n'est donc pas totale, vous n'êtes donc pas attentifs. Donc, vous vous concentrez, vous ne faites rien d'autre que résister, exclure. Alors qu'un esprit attentif peut se concentrer sans être exclusif.

Cette attention a donc pour effet de calmer le cerveau. Les cellules du cerveau elles-mêmes sont calmes – sans que ce calme soit induit par une discipline, une contrainte, un conditionnement brutal. Mais puisque toute cette attention est née spontanément, naturellement, sans effort, facilement, les cellules cérébrales ne sont pas perverties, ni endurcies, ni dépouillées de leur finesse, ni brutalisées. J'espère que vous suivez tout cela. Les cellules mêmes du cerveau doivent être dotées d'une sensibilité, d'une vivacité, d'une vigueur extrêmes, et non endurcies, rebattues, surmenées, ni spécialisées dans un domaine spécifique du savoir, car sans cette extraordinaire sensitivité, il leur est impossible d'être calmes. Il faut donc que le cerveau soit calme, tranquille, tout en restant sensible à la moindre réaction, attentif à la moindre musique, aux bruits, aux oiseaux, il doit être à l'écoute de ces paroles, tout en contemplant le soleil – sans aucune pression, sans aucune contrainte, sans aucune influence. Le cerveau doit être très calme et silencieux car, sans cette tranquillité -qui n'est induite par rien d'artificiel –, il ne peut y avoir de lucidité, de clarté.

Et la clarté ne peut advenir que s'il y a de l'espace. Il s'ouvre un espace dès que le cerveau est parfaitement calme tout en étant extrêmement sensible, et non émoussé. Voilà pourquoi ce que vous faites tout au long de la journée est très important. Tout concourt à l'abrutissement du cerveau: les circonstances, le contexte social, l'emploi que l'on occupe, la spécialisation, trente ou quarante ans de vie de bureau, la routine brutale qui use jusqu'à l'épuisement – tout cela concourt à la destruction de l'extraordinaire sensibilité du cerveau. Or le cerveau doit être calme. À partir de là, l'esprit tout entier, dans lequel est inclus le cerveau, est capable d'être parfaitement immobile, tranquille. Cet esprit immobile ne recherche plus rien, n'est plus en attente d'une expérience ; aucune expérience ne le concerne plus.

J'espère que vous comprenez tout cela. Peut-être n'est-ce pas le cas. Peu importe, écoutez simplement. Ne vous laissez pas hypnotiser par moi, mais prêtez l'oreille à la vérité de mes propos. Et peut-être alors, plus tard, lorsque vous marcherez dans la rue, ou que vous regarderez, par la vitre d'un bus, un fleuve, ou le vert intense d'une rizière, tout resurgira sans que vous le sachiez, comme les effluves d'une contrée lointaine.

Ainsi, l'esprit devient alors parfaitement tranquille, sans aucune espèce d'influence, de contrainte. Cette tranquillité n'émane pas de la pensée, car la pensée a cessé, tout le mécanisme de la pensée est parvenu à son terme. La pensée doit impérativement cesser, sinon elle produira d'autres images, d'autres idées, d'autres illusions – toujours et encore. Il faut donc comprendre tout ce mécanisme de la pensée – et non vouloir une recette pour cesser de penser. Si vous comprenez l'ensemble du mécanisme de la pensée, qui est une réponse du souvenir, un processus d'association et de reconnaissance, lié au fait de nommer, comparer et juger – si vous le comprenez, ce processus prend fin naturellement. Lorsque l'esprit est totalement tranquille, alors de cette tranquillité et au sein de cette tranquillité surgit un tout autre mouvement.

Ce mouvement n'est pas un mouvement issu de la pensée, de la société, des lectures que vous avez faites ou non. Ce mouvement ne procède pas du temps ni de l'expérience, car il est étranger à l'expérience. Pour l'esprit tranquille, il n'est plus aucune expérience. Une lumière éclatante, qui brille fort, ne demande rien d'autre, elle se suffit à elle-même. Ce mouvement n'est orienté dans aucune direction, car toute orientation implique le temps. Ce mouvement n'a pas de cause, car tout ce qui a une cause produit un effet, qui à son tour devient une cause, et ainsi de suite – c'est l'interminable succession des causes et des effets. Il n'y a donc ni effet, ni cause, ni •motif, ni expérience vécue. Parce que l'esprit est tout à fait tranquille, de manière naturelle, et parce que vous avez établi des bases stables, l'esprit est en prise directe avec la vie, il n'est plus coupé de la vie quotidienne.

Si l'esprit parvient jusque-là, ce mouvement se fait création. Il n'y a alors plus d'angoisse à exprimer, car un esprit qui est en état de création peut indifféremment s'exprimer ou non. L'état d'esprit qui est là, dans ce silence total, va s'animer, bouger ; il a son propre mouvement qui pénètre au cœur de l'inconnu, au cœur de cela même que l'on ne peut nommer.

La méditation que vous pratiquez n'a donc rien à voir avec celle dont nous parlons ici. Cette méditation-là part de l'éternel et rejoint l'éternel, car le fondement sur lequel on s'appuie n'est plus le temps, mais la réalité.

Extrait du compte rendu de la sixième causerie publique à Madras, le 29 janvier 1964, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XIV, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 18

Tout ce que la pensée rassemble en une même notion de « sacré » n'a rien de sacré. Ce ne sont que des mots visant à donner un sens à la vie, car la vie que vous menez n'est ni sacrée ni sainte. Le mot saint est lié à la notion d'intégralité, d'intégrité de l'être, qui s'applique à la fois au plan physique et mental. Un esprit qui fonctionne par le canal de la pensée, si désireux soit-il de faire la découverte du sacré, agit donc toujours dans un domaine qui relève du temps, de la fragmentation. L'esprit peut-il être entier, et non fragmenté? Toutes ces questions participent à notre compréhension de ce qu'est la méditation. L'esprit, ce fruit de l'évolution et du temps, et de tant d'influences, de blessures, de douleurs, et de telles souffrances, et de telles angoisses – pris dans tout ce réseau tissé par la pensée, qui est, par nature, fragmentaire –, l'esprit, qui est le résultat de la pensée, peut-il, dans son état actuel, être libéré du mouvement de la pensée? Peut-il échapper à toute fragmentation? Pouvez-vous aborder la vie comme formant un tout? L'esprit peut-il être entier, c'est-à-dire ne pas comporter le moindre fragment? Il faut pour cela que l'assiduité entre enjeu. L'esprit est entier lorsqu'il est assidu, c'est-à-dire lorsqu'il fait preuve d'intérêt, d'affection profonde, d'amour intense – ce qui est tout à fait différent de l'amour entre homme et femme.

Un esprit qui est entier est donc attentif, attentionné, il a cette qualité qui est un sentiment permanent d'amour profond. Un tel esprit n'est autre que ce tout qui se révèle à nous lorsqu'on commence à explorer ce qu'est la méditation. Nous pouvons dès lors avancer dans la découverte de ce qui est sacré.

Écoutez, je vous en prie. Il s'agit de votre vie. Mettez tout votre cœur et tout votre esprit à trouver une manière de vivre différente, c'est-à-dire un mode de vie où l'esprit renonce à tout contrôle. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille vivre à votre guise, céder à tous vos désirs, au moindre regard ou à la moindre réaction de concupiscence, à tous les plaisirs, à toutes les demandes liées à la quête du plaisir, mais il faut au contraire chercher à savoir, à découvrir s'il est ou non possible de vivre sa vie quotidienne en l'absence de tout contrôle. Cela fait partie de la méditation. Cela implique qu'il faut avoir cette qualité d'attention. C'est cette attention qui nous a permis d'évaluer lucidement la juste place à accorder à la pensée, de constater que la pensée est fragmentaire et de voir que là où il y a contrôle, il y a d'une part celui qui contrôle et d'autre part la chose qu'il contrôle, d'où une fragmentation. Pour découvrir une manière de vivre qui ignore tout contrôle, il faut faire preuve d'une extrême attention, d'une grande discipline. Nous ne parlons pas de la discipline qui vous est familière, et qui n'est que refoulement, contrôle, conformisme, mais au contraire d'une discipline qui est synonyme d'apprendre. Le mot discipline vient de discipline. Le disciple est là pour apprendre. Mais dans le cas présent il n'y a ni maître, ni disciple: on est à la fois maître et disciple si l'on est en train d'apprendre. L'acte même d'apprendre induit son ordre propre.

L'esprit a désormais trouvé sa place, sa juste place. Donc, l'esprit échappe dès lors au mouvement de la pensée en tant que processus matériel, ce qui signifie qu'il est absolument calme et silencieux. Et ce silence n'est pas forcé, mais naturel. Ce qui est contraint au silence devient stérile. Alors que dans ce silence qui vient spontanément, dans cette tranquillité, dans cette vacuité, il peut advenir quelque chose de neuf.

L'esprit, votre esprit, peut-il être parfaitement tranquille, silencieux, échapper à tout contrôle, échapper au mouvement de la pensée? Il sera naturellement silencieux si vous avez cette vision lucide qui remet la pensée à sa juste place – la pensée étant à sa juste place, l'esprit est calme. Comprenez-vous ce que signifient les mots silence et tranquillité! (Vous savez qu'on peut tranquilliser l'esprit en se droguant, ou en répétant un mantra ou un mot. À force de répéter, de répéter sans cesse, votre esprit va bien sûr se calmer, mais l'esprit devient terne et stupide.) Entre deux bruits, il y a un silence. Entre deux notes, il y a un silence. Entre deux mouvements de la pensée, le silence se fait. Le silence est là, le soir, lorsque les oiseaux en ont terminé avec leur bavardage bruyant et sont allés se coucher. Lorsqu'il n'y a plus un battement d'aile parmi les feuilles, qu'il n'y a pas de vent, il règne un silence absolu. Pas en ville, mais quand vous êtes en pleine nature, en compagnie des arbres, ou que vous êtes assis au bord de la rivière, le silence descend sur la terre et vous faites partie de ce silence. Il y a donc différentes sortes de silence. Mais le silence dont nous parlons, le silence d'un esprit tranquille, ce silence-là ne s'achète pas, ne se pratique pas, ne se gagne pas comme une récompense, ou en compensation d'une vie de laideur. Ce n'est que lorsque la vie qui était laide est devenue belle et bonne -j e veux dire placée non pas sous le signe de l'abondance, mais du bien et du juste –, c'est dans cet épanouissement de beauté, cette plénitude du bien, qu'advient le silence.

Il faut aussi s'interroger sur la beauté. Qu'est-ce que la beauté? Allez-vous trouver la réponse dans un livre et me la donner, ou partager entre vous ce que vous savez de tel livre qui explique ce qu'est la beauté? Qu'est-ce que la beauté? Avez-vous, de là où vous êtes assis, regardé le coucher de soleil, ce soir? Le soleil s'est couché derrière l'orateur – l'avez-vous regardé? En avez-vous ressenti la lumière, avez-vous perçu l'éclat de cette lumière jouant sur une feuille? Ou pensez-vous que la beauté est d'ordre sensuel, et qu'un esprit à la recherche du sacré ne doit ni être attiré par elle, ni avoir aucun contact avec elle, et c'est pourquoi vous vous concentrez exclusivement sur la petite image que vous vous faites du bien, et qui est la projection de votre propre pensée. Si vous voulez découvrir ce qu'est la méditation, vous devez découvrir ce qu'est la beauté, la beauté du visage, la beauté du caractère – non, ce terme ne convient pas, le caractère est une chose sans valeur qui dépend de notre réaction à l'environnement, et c'est le fait de cultiver cette réaction qu'on appelle le caractère –, la beauté de l'action, la beauté de la conduite, la beauté intérieure, la beauté de votre démarche, de votre façon de parler, de vos gestes. La beauté, c'est tout cela, et, si on l'exclut, la méditation se réduit alors à une fuite, une compensation, une action dénuée de sens. Il y a de la beauté dans la frugalité ; il y a de la beauté dans une austérité extrême – pas l'austérité du sannyasi, mais l'austérité d'un esprit où règne l'ordre. L'ordre surgit lorsque vous comprenez tout le désordre dans lequel vous vivez, et de ce désordre vient, tout naturellement, un ordre qui est la vertu. Et donc, l'austérité suprême, c'est la vertu, l'ordre – et non le fait de refuser de faire trois repas par jour, de jeûner, ou d'avoir le crâne rasé, et autres histoires de ce genre.

Il y a donc l'ordre, synonyme de beauté. Il y a la beauté de l'amour, la beauté de la compassion. Et il y a aussi la beauté d'une rue propre, d'un bâtiment à l'architecture harmonieuse ; il y a la beauté d'un arbre, d'une belle feuille, des grosses branches majestueuses. La beauté, c'est percevoir tout cela, et non pas se contenter d'aller dans les musées et de palabrer sans fin sur la beauté. Le silence d'un esprit tranquille est l'essence de cette beauté. Parce qu'il est silencieux et parce qu'il n'est pas le jouet de la pensée, alors dans ce silence advient cela même qui est indestructible, sacré. Et dans cet avènement du sacré, la vie devient alors sacrée, votre vie devient sacrée, tout devient sacré parce que vous avez touché cette chose qui est sacrée.

Nous devons aussi découvrir, dans la méditation, s'il existe quelque chose d'éternel, d'atemporel, ou s'il n'existe rien de tel. Autrement dit, notre esprit, qui a été formé dans le cadre de la temporalité, est-il capable de découvrir, de rencontrer, de percevoir cette chose qui part de l'éternel et va à l'éternel? En d'autres termes, l'esprit peut-il exister en dehors du temps? Bien que le temps soit nécessaire pour se rendre d'un point à un autre, et ainsi de suite, l'esprit, ce même esprit qui opère dans le temps, qui passe d'un lieu à un autre, et ce, non sur un plan psychologique, mais physique, peut-il échapper au temps? En d'autres termes, l'esprit peut-il être sans passé, sans présent ni futur? L'esprit peut-il être dans le néant absolu? N'ayez pas peur de ce mot. Car lorsque l'esprit est vide, un immense espace s'ouvre à lui. Avez-vous jamais examiné si votre esprit disposait de quelque espace? Juste un peu d'espace, comprenez-vous? – rien qu'un tout petit peu d'espace libre? Ou bien tout est-il encombré? Encombré par vos soucis, les questions liées à votre vie sexuelle, ou à son absence, à vos succès, à votre mesquinerie – un esprit plein à craquer. Comment un tel esprit pourrait-il comprendre, ou accéder à cet état d'être, ou disposer de cet immense espace?

L'espace est toujours immense. Un esprit qui n'a pas d'espace dans la vie quotidienne ne peut en aucun cas rencontrer cette chose qui est éternelle, hors le temps. C'est ce qui rend la méditation si essentielle. Pas la méditation que vous pratiquez tous, ce n'est pas du tout cela, la méditation. La méditation dont nous parlons transforme l'esprit. Seul cet esprit-là est un esprit religieux, et seul un esprit religieux peut faire éclore une nouvelle culture, une autre manière de vivre, un mode de relation différent, un sens du sacré, et donc une grande beauté, une grande honnêteté. Tout cela vient naturellement, sans effort, sans combat.

Extrait de la transcription de l'enregistrement de la quatrième causerie publique à Madras, le 15 décembre 1974, Krishnamurti Foundation Trust Ltd., (non traduit).

Chapitre 19

La pièce fut emplie de cette bénédiction. Ce qui suivit est presque impossible à transcrire, les mots sont choses mortes, figées dans leur sens, et ce qui eut lieu était au-delà des mots, de la description. C'était le centre de toute création ; c'était une gravité purificatrice, lavant le cerveau de toute pensée, de tout sentiment ; elle était l'éclair qui brûle et détruit ; d'une profondeur incommensurable, elle était là ; inamovible, impénétrable, à la fois solidement palpable et d'une légèreté céleste. Elle était dans les yeux, et les yeux voyaient. Les yeux qui voyaient, qui regardaient, étaient tout autre chose que l'organe de la vue et c'étaient pourtant les mêmes yeux. Seul était le regard, sa portée dépassant l'espace-temps. Il régnait une impénétrable dignité et une paix qui était l'essence de tout mouvement, de toute action. Aucune vertu ne pouvait l'atteindre car elle dépassait toute notion humaine de vertu et de sanction. Un amour totalement fragile, ayant la délicatesse de ce qui vient de naître, vulnérable à la destruction mais la dépassant. Il était là, impérissable, indicible, aux antipodes du savoir. À jamais impénétrable à toute pensée, hors d'atteinte de toute action. Il était « pur », intact et d'une beauté éternellement éphémère.

Il semble que tout cela ait affecté le cerveau ; il n'était plus le même. (La pensée est chose triviale – nécessaire, certes, mais triviale.) Il en résulte que toute notion de relation semble avoir changé. Comme un terrible orage, un tremblement de terre destructeur fait dévier le cours des rivières, bouleverse le paysage, zèbre la terre de profondes tranchées, ainsi a-t-il nivelé les contours de la pensée, changé la forme du cœur.

Le 30 juillet 1961

Journée chargée de lourds nuages ; il avait plu pendant la matinée, puis le temps s'était refroidi. Après notre promenade nous avons parlé, mais surtout remarqué la beauté de la terre, des maisons et des arbres sombres.

Elle jaillit, inattendue, en un éclair, cette puissance inapprochable, cette force qui fracassait tout le corps: il se figea soudain dans l'immobilité, et il fallut fermer les yeux pour ne pas perdre connaissance. C'était tellement fracassant que tout ce qui était semblait ne plus exister. Et l'immobilité de cette force, l'énergie destructrice qui l'accompagnait, pulvérisaient les limites de la vue, de l'ouïe. C'était une chose indiciblement belle, et dont les sommets et les profondeurs sont inconnaissables.

Tôt ce matin, à l'aube naissante, dans un ciel sans nuages, alors que se dessinaient à peine les montagnes neigeuses, sensation au réveil d'une force impénétrable dans les yeux et la gorge ; un état pour ainsi dire palpable, quelque chose qui jamais ne saurait faire défaut ; cela s'est maintenu pendant presque une heure, le cerveau restant vide. Ce n'était pas une chose à saisir par la pensée, puis à remiser dans la mémoire afin de s'en souvenir. En sa présence toute pensée était morte. La pensée est d'ordre fonctionnel et n'est utile que dans ce domaine ; la pensée, n'étant autre que le temps, était inapte à concevoir cette puissance qui est au-delà de toute durée, de toute mesure. La pensée, le désir ne pouvaient chercher à la perpétuer ni à la répéter, car toute pensée, tout désir étaient absents. Alors, quelle mémoire permet donc de transcrire tout cela? Un enregistrement purement mécanique, mais l'enregistrement, le mot n'est pas la chose.

Le 18 août 1961

Il avait plu presque toute la nuit et le temps s'était passablement refroidi: la neige fraîche recouvrait en abondance les montagnes et les plus hautes collines. Et il soufflait aussi un vent mordant. Les pâturages étaient d'un vert extraordinairement vif, saisissant. La pluie était aussi tombée presque toute la journée, et ce n'est que vers la fin de l'après-midi que le ciel commença à se dégager et que le soleil apparut parmi les montagnes. Nous marchions sur un sentier qui courait de village en village, contournant des fermes, parmi de riches prairies. Les pylônes, portant de lourds câbles électriques, se dressaient contre le ciel du soir ; ces hautes structures d'acier, se détachant sur l'écran fuyant des nuages, dégageaient une puissance, une beauté étonnantes. Sous le pont de bois le torrent était plein, gonflé par toute cette pluie. Il était rapide, d'une énergie et d'une force propres aux seules eaux de la montagne. Suivant du regard, d'amont en aval, le cours de l'eau enserré dans des rives bordées d'arbres et de rochers, nous prenions conscience du mouvement du temps, le passé, le présent, le futur: le pont était le présent, et toute vie se mouvait et existait à travers le présent.

Mais, au-delà de tout cela, le long de ce chemin boueux détrempé par la pluie, était une dimension impénétrablement autre, un monde qui serait toujours insaisissable par la pensée humaine avec ses activités et ses souffrances sans fin. Ce monde-là ne résultait pas de l'espoir ni de la croyance. Nous n'en étions pas complètement conscient au moment même, il y avait trop de choses à observer, à sentir, à respirer: les nuages, le bleu du ciel pâle au-delà des montagnes, le soleil jouant parmi elles, la lumière du soir sur les prairies étincelantes, l'odeur des étables et les fleurs écarlates autour des fermes. Cette impénétrable présence était là, recouvrant tout, sans oublier la moindre petite chose, et le soir, alors que j'étais éveillé dans le lit, elle revint à flots, emplissant le cœur et l'esprit. Alors on eut pleinement conscience de sa subtile beauté, de sa passion, de son amour. Ce n'est point l'amour enchâssé dans les images, évoqué par les symboles, les tableaux et les mots ; non plus celui qui est revêtu d'envie et de jalousie, mais celui qui est libéré de la pensée, du sentiment, qui est mouvement éternel, courbe infinie. Sa beauté est présente avec l'abandon de soi, de la passion. Sans austérité, il n'est point de passion d'une telle beauté. L'austérité n'est pas création de l'intellect, obtenue patiemment par le sacrifice, le refoulement et la discipline. Ceux-ci doivent cesser naturellement, car ils n'ont aucun sens pour cette énigmatique présence. Elle vient, nous emplissant de ses flots d'abondance illimitée. Cet amour n'avait ni centre ni périphérie, il était si entier, si invulnérable qu'il ne comprenait point d'ombre, éternellement destructible.

Nous observons toujours de l'extérieur vers l'intérieur ; allant d'un savoir vers un autre savoir, ajoutant sans cesse, et même soustraire est un nouvel ajout. Et notre conscience est faite de mille souvenirs, de déjà-vu, tels la feuille tremblante, la fleur, cet homme qui passe, cet enfant courant dans le champ ; nous sommes conscients du rocher, du cours d'eau, de la fleur si rouge et de la mauvaise odeur d'une porcherie. C'est à partir de cette reconnaissance, de ce souvenir, des réactions extérieures, que nous essayons de prendre conscience des replis secrets de l'être, des motivations, et des pulsions les plus profondes ; nous explorons toujours plus loin les vastes profondeurs de l'esprit. Tout ce processus de défis et de réactions, d'expériences et de prises de conscience des activités les plus manifestes et les plus occultes, tout cela constitue la conscience liée au temps.

Une coupe n'est pas seulement volume, couleur et forme, mais aussi le vide qu'elle englobe. Elle est ce vide contenu dans une forme ; sans ce vide, il n'y aurait ni coupe, ni forme. Nous reconnaissons la conscience à ses signes extérieurs, à ses limites de hauteur et de profondeur, de pensée et de sentiment. Mais tout cela n'est que la forme extérieure de la conscience ; nous procédons à partir de l'extérieur pour essayer de trouver l'intérieur. Est-ce possible? Les théories, les spéculations ne sont d'aucune aide réelle ; elles sont même un obstacle à toute découverte. De l'extérieur nous essayons de trouver l'intérieur, du connu nous tâtonnons vers l'inconnu. Est-il possible de chercher de l'intérieur vers l'extérieur? Nous connaissons l'instrument qui sonde de l'extérieur, mais en existe-t-il un autre qui le ferait de l'inconnu vers le connu? Y en a-t-il un? Et comment existerait-il? Il ne le peut, car il serait alors reconnaissable et donc du domaine du connu.

Cette étrange bénédiction survient à son heure, mais à chaque Visitation, il y a transformation au plus profond de l'être ; jamais elle n'est la même.

Le 21 août 1961

Encore une journée limpide, ensoleillée, aux ombres longues, aux feuilles étincelantes ; les montagnes étaient sereines, massives et proches ; le ciel était d'un bleu extraordinaire, doux, immaculé. C'était un matin idéal pour les ombres qui envahissaient la terre, petites et grandes, longues et élancées, larges et satisfaites, trapues et toutes simples, amusantes et malicieuses. Les toits des fermes et des chalets, les neufs comme les vieux, brillaient comme du marbre poli. On avait l'impression d'une grande réjouissance bruyante parmi les arbres et les prairies ; ils existaient les uns pour les autres, avec, au-dessus d'eux, le ciel – mais ce n'était pas celui des hommes avec ses tourments, ses espoirs. La vie était là, vaste, splendide, vibrante, s'étirant dans toutes les directions. C'était la vie, toujours jeune et toujours dangereuse, une vie qui vagabondait sur la terre, indifférente, sans jamais s'attarder, sans jamais laisser une trace, ne demandant ni n'exigeant jamais. Elle était là en abondance, sans ombre, et étrangère à la mort ; peu lui importait d'où elle venait, où elle allait. Au-delà du temps et de la pensée, sa présence était la vie. Elle était merveilleuse, libre, légère et insondable. Elle n'était pas faite pour être enclose ; quand elle l'était, dans les lieux de prière, dans les lieux publics ou à la maison, il y avait dégradation, corruption, et leurs réformes perpétuelles. Elle était là, simple, majestueuse, écrasante, sa beauté dépassant toute pensée, tout sentiment. Tellement vaste et incomparable qu'elle emplit la terre et les cieux, et le brin d'herbe éphémère. Présente avec la vie et la mort.

Il faisait frais dans le bois, un torrent bruyant coulait tout près en contrebas ; les sapins s'élançaient vers le ciel, sans jamais se courber pour jeter un regard à la terre. L'endroit était magnifique, les écureuils noirs grignotaient des champignons et se poursuivaient de haut en bas des arbres en étroites spirales ; un oiseau, peut-être un rouge-gorge, sautillait de ci, de là. Il faisait frais et tout était calme, sauf le torrent avec ses eaux glacées. Et à nouveau la présence, amour, création, et destruction, non pas sous forme de symbole, de pensée ou de sentiment, mais une réalité concrète. Invisible, imperceptible, elle était là pourtant, écrasante dans son immensité, aussi forte que dix mille hommes et dotée du pouvoir des plus vulnérables. En sa présence tout devenait immobile, le cerveau comme le corps ; c'était une bénédiction, et l'esprit en faisait partie.

La profondeur n'a pas de fin ; son essence échappe au temps et à l'espace. Elle ne peut être vécue comme une expérience. L'expérience est chose si clinquante, si facilement acquise, si facilement perdue ; la pensée ne peut l'édifier, ni le sentiment l'approcher. Ce ne serait là que sottes entreprises, insuffisamment mûries. La maturité n'a que faire du temps ou de l'âge, elle n'est pas le fruit de l'influence ou de l'environnement. Elle ne peut s'acheter, et le climat propice à son éclosion ne pourra jamais être créé par les livres, non plus que par des maîtres, des sauveurs, qu'ils soient uniques ou nombreux. La maturité n'est pas une fin en soi: elle naît dans l'ombre, sans être cultivée par la pensée, sans qu'on le sache. La maturité, ce mûrissement dans la vie, est nécessaire ; mais ce n'est pas le mûrissement engendré par les épreuves et la maladie, la souffrance et l'espoir. Le désespoir, l'effort, ne peuvent susciter cette maturité totale, mais il faut qu'elle soit là sans être recherchée.

Il y a de l'austérité dans cette maturité totale. Non pas l'austérité faite de cendres et de bure, mais cette indifférence nonchalante, non préméditée, aux choses du monde, à ses vertus, ses dieux, sa respectabilité, ses espoirs et ses valeurs. Il faut renoncer totalement à tout cela pour qu'advienne l'austérité qui va de pair avec la solitude. Cette solitude est a jamais insensible à toute influence de la* société ou de la culture. Et pourtant elle doit être là, mais non en réponse à une sollicitation du cerveau, lui-même enfant du temps et des influences. Elle doit surgir, foudroyante, de nulle part. Sans elle il n'est point de maturité totale. L'isolement – essence de l'apitoiement sur soi-même, de l'autoprotection, de l'existence vécue à l'écart, que ce soit dans le mythe, dans le savoir ou les idées – n'a rien à voir avec la solitude ; ces états comportent une constante tentative d'intégration suivie de ruptures répétées. La solitude est une existence en laquelle l'influence n'a plus aucune part. C'est cette solitude-là qui est l'essence de l'austérité.

Le 22 août 1961

Dans l'air, ce sentiment d'immensité intense, insistante, insupportable. Ce n'était point le fait d'une imagination fantasque ; l'imagination cède devant la réalité ; l'imagination est dangereuse, elle n'a pas de valeur convaincante, seul le fait en a une. Plaisantes et trompeuses, la fantaisie et l'imagination doivent être totalement bannies. Il faut comprendre toutes les formes de mythe, de fantaisie, de chimère, et cette compréhension même leur ôte toute signification. Cette immensité était là, mettant fin à ce qui avait débuté en méditation. Qu'est-ce que la méditation face à la réalité! Ce n'est pas elle qui avait suscité cette réalité, rien ne peut la susciter ; elle était là malgré la méditation, n'exigeant qu'un cerveau très sensible, alerte, qui avait arrêté de son plein gré et facilement son bavardage sur ce qui est logique ou illogique. Le cerveau était devenu très tranquille, voyant, écoutant, sans interpréter ni classifier ; il était silencieux, mais son silence n'était dicté ni par une entité, ni par une nécessité. Il était immobile et très éveillé. Cette immensité emplit alors la nuit, et ce fut la félicité.

Cela ne procédait de rien de connu ; ne tentant pas de former, de changer, d'affirmer. Sans influence et donc implacable. Ni bienfaisant, ni réformateur ; ne cherchant point la respectabilité et par conséquent destructif au plus haut point. Pourtant c'était l'amour, non cet amour torturé que cultive la société. C'était l'essence du mouvement de la vie – présente, implacable, destructrice, douée d'une tendresse que seul connaît ce qui est nouvellement né ; la jeune feuille du printemps est dans le secret. Il y avait là une force dépassant toute mesure, un pouvoir que seule possède la création. Tout était immobile. Cette unique étoile, sur sa lancée par-dessus la colline, était maintenant très haut, étincelante dans sa solitude.

Extrait des Carnets de Krishnamurti, le 20 juillet 1961, Éditions du Rocher, Paris, 1988.

Chapitre 20

Question: Comment puis-je faire l'expérience de Dieu, et donner ainsi un sens à ma vie si pesante? Sans cette expérience, quelle est donc la finalité de l'existence?

Krishnamurti: Puis-je avoir une compréhension directe de la vie, ou dois-je vivre une expérience qui donnera un sens à ma vie? Me comprenez-vous tous? Dois-je, pour apprécier la beauté, en connaître la finalité? L'amour doit-il forcément avoir une cause? Et s'il en a une, est-ce encore l'amour? Notre interlocuteur dit qu'il lui faut vivre une certaine expérience qui va donner un sens à sa vie – ce qui implique qu'à ses yeux la vie en soi n'a pas d'importance. Donc en réalité, lorsqu'il cherche Dieu, il ne fait que fuir la vie, fuir la souffrance, la beauté, la laideur, la colère, la mesquinerie, la jalousie, la soif de pouvoir, et toute la complexité extraordinaire de l'existence. C'est tout cela, la vie, et comme il ne la comprend pas, il dit: « Je vais trouver quelque chose de plus grand, qui donnera un sens à ma vie. »

Écoutez bien ce que je dis, mais sans vous en tenir au niveau discursif, intellectuel, parce que alors tout cela ne voudra pas dire grand-chose. On peut pérorer intarissablement sur ce sujet, ou lire tous les textes sacrés du pays: tout cela, n'ayant aucun lien avec votre existence, votre vie quotidienne, restera sans valeur.

De quoi est faite notre vie? Qu'est-ce donc que cette chose que nous appelons l'existence? C'est, tout simplement, sans faire de philosophie, une succession d'expériences de plaisir et de douleur, et nous voudrions éviter la douleur et ne garder que le plaisir. Le plaisir du pouvoir, d'être un homme important dans un monde important, le plaisir de dominer sa petite femme, ou son petit mari, la douleur, la frustration, la peur et l'angoisse qui accompagnent l'ambition, le plaisir qu'on prend à se donner de l'importance, et ainsi de suite – c'est de tout cela qu'est faite notre vie quotidienne. Autrement dit, ce que nous appelons vivre n'est autre qu'une série de souvenirs circonscrits au champ du connu ; et le connu devient un problème quand l'esprit n'en est pas affranchi. C'est ce fonctionnement limité au cadre du connu – c'est-à-dire du savoir, de l'expérience, et du souvenir de cette expérience – qui fait dire à l'esprit: « Je dois connaître Dieu. » C'est ainsi qu'il projette une entité qu'il nomme « Dieu » et qui est fonction de la tradition, du conditionnement qui sont les siens ; mais cette entité est issue du connu, et ne sort pas du cadre du connu.

On ne peut donc déterminer d'une manière claire, authentique, validée par une expérience réelle, si oui ou non Dieu existe, que lorsque l'esprit est totalement libéré du connu. Il va de soi que cette chose, qu'on peut appeler Dieu ou la vérité, doit forcément être totalement neuve, non reconnaissable, et tout esprit qui veut l'aborder par l'intermédiaire du savoir, de l'expérience, d'idées et de vertus accumulées, essaye de capturer l'inconnu tout en vivant dans le cadre restreint du connu – entreprise impossible. Tout ce que peut faire l'esprit, c'est chercher à savoir s'il est possible de se libérer du connu.

Se libérer du connu, c'est être totalement affranchi de toutes les impressions liées au passé, de tout le poids des traditions. L'esprit est lui-même le produit du connu, il est élaboré par le temps sous forme de « moi » et de « non-moi », d'où le conflit de la dualité. Si le connu cesse tout à fait d'exister, consciemment comme inconsciemment – et je dis que c'est possible, ce n'est pas une théorie –, alors jamais vous ne demanderez si Dieu existe, parce que cet esprit-là est en soi au-delà de toute mesure. Comme l'amour, il porte en lui sa propre éternité.

Extrait du compte rendu de la sixième causerie publique à New Delhi, le 31 octobre 1956, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. X, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 21

Étant donné ce qui est connu de lui – ses refus, ses résistances, ses activités liées à la discipline, ses efforts de tous ordres pour être en sécurité, et tout ce qui conditionne et limite sa pensée –, l'esprit peut-il, tout en étant un mécanisme ayant ses propres lois, être totalement libre de découvrir l'éternel? Car sans cette découverte, sans l'expérience vécue de cette réalité, tous nos problèmes, ainsi que leurs solutions, ne feront que causer de plus en plus de dégâts et de désastres. C'est une évidence dont la vie quotidienne apporte la preuve. Sur le plan individuel, politique, international, dans toutes nos activités, nous sommes responsables de malheurs sans cesse accrus, ce qui est inévitable tant que nous n'avons pas fait l'expérience de cet état religieux, et cela n'est possible que lorsque l'esprit est totalement libre.

Après avoir entendu ces propos, pouvez-vous, ne serait-ce que l'espace d'une seconde, savoir ce qu'est la liberté? Vous ne pourrez pas la connaître sur la simple foi de mes suggestions, car ce ne serait alors qu'une idée, une opinion sans aucune signification. Mais si vous avez suivi tout cela très sérieusement, vous commencez à être conscient du processus de votre pensée, de ses orientations, de ses buts, de ses mobiles ; et cette conscience vous amènera forcément à un état dans lequel l'esprit abandonne toute quête, tout choix, tout effort de réalisation. Ayant perçu l'ensemble du processus qui est le sien, l'esprit devient extraordinairement tranquille, sans aucune orientation, aucun vouloir, aucun effet de la volonté. Car la volonté, c'est encore le désir, n'est-ce pas? L'ambitieux, au sens matérialiste du terme, est animé d'un puissant désir de réussite, de succès, de notoriété, et il met sa volonté au service de sa suffisance. De même, nous mettons notre volonté au service de la vertu, pour accéder à un état prétendument spirituel. Mais ce dont je parle est d'un tout autre ordre: c'est un état dénué de tout désir, de toute action tendant à la fuite, de toute contrainte d'être ceci ou cela.

En examinant ce que je suis en train de dire, vous exercez votre raison, n'est-ce pas? Mais la raison ne peut vous mener que jusqu'à un certain point et pas au-delà. Nous devons, bien évidemment, faire usage de notre raison, de notre capacité à pousser notre réflexion jusqu'au bout, sans nous arrêter à mi-chemin. Mais quand la raison a atteint ses limites et ne peut aller plus loin, alors l'esprit cesse d'être l'instrument de la raison, de l'habileté, du calcul, de l'attaque et de la défense, car le centre même d'où jaillissent toutes nos pensées, tous nos conflits, a cessé d'exister.

Donc, après avoir écouté, vous commencez certainement à prendre à présent conscience de vous-même, d'instant en instant, au fil de la journée, au cours de vos diverses activités. L'esprit en vient à se connaître lui-même, avec toutes ses déviations, ses résistances, ses croyances, ses quêtes, ses ambitions, ses peurs, sa soif d'accomplissement. Conscient de tout cela, l'esprit ne peut-il, ne serait-ce qu'un instant, être totalement immobile, connaître un silence dans lequel est la liberté? Et lorsque cette liberté du silence est là, l'esprit n'est-il pas lui-même l'éternel?

Pour faire l'expérience de l'inconnu, l'esprit lui-même doit être l'inconnu. Jusqu'ici, l'esprit n'est que le résultat du connu. Qu'êtes-vous, sinon l'accumulation de tous vos problèmes, de vos vanités, de vos ambitions, de vos douleurs, de vos accomplissements et de vos frustrations – de tout le connu? Car tout cela constitue le connu, aussi bien dans le temps que dans l'espace ; et tant que l'esprit fonctionne dans le cadre du temps, du connu, il ne peut jamais être l'inconnu, il ne peut que continuer à faire l'expérience du déjà connu. Cela n'a rien de compliqué ni de mystérieux, je vous assure. Je ne fais que décrire des faits évidents de la vie quotidienne. L'esprit, encombré par le connu, cherche à découvrir l'inconnu. Comment le pourrait-il? Nous parlons tous de Dieu: le mot a cours dans toutes les religions, dans toutes les églises et dans tous les temples, mais toujours sous forme d'une image reflétant le connu. Ils sont vraiment très peu nombreux, ceux qui abandonnent tout, églises, temples, livres, et qui vont au-delà, et découvrent.

En l'état actuel des choses, l'esprit est le résultat du temps, du connu, et lorsqu'un tel esprit entreprend de découvrir, il ne peut découvrir que ce dont il a déjà l'expérience, c'est-à-dire le connu. Pour découvrir l'inconnu, il faut que votre esprit se libère complètement du connu, du passé, non pas par une lente analyse, en creusant le passé pas à pas, en interprétant chaque rêve, chaque réaction, mais en percevant instantanément, complètement, ici même tandis que vous êtes assis à écouter, la véracité de tout cela. Tant que l'esprit ne sera que le résultat du temps, du connu, jamais il ne pourra découvrir l'inconnu, c'est-à-dire Dieu, la réalité, ou quelque autre nom qu'on lui donne. C'est en voyant cette vérité que l'esprit se libère du passé. Ne concluez pas immédiatement qu'être libéré du passé signifie qu'on ne sache même plus comment rentrer chez soi! Cela, c'est de l'amnésie. Ne réduisez pas tout à des conceptions si puériles. Mais l'esprit est libéré dès qu'il reconnaît pour vrai le fait que jamais il ne pourra découvrir le réel, cet état extraordinaire qu'est l'inconnu, s'il croule sous le poids du connu. Le savoir, l'expérience, c'est le « moi », l'ego, qui a accumulé, qui a engrangé ; il faut donc suspendre tout savoir, écarter toute expérience. Et lorsqu'il y a ce silence de la liberté, l'esprit n'est-il pas lui-même l'éternel? Il fait alors l'expérience de quelque chose de totalement neuf, qui est le réel ; mais pour qu'il puisse vivre cela, il doit lui-même être cela. Je vous en prie, ne dites pas que l'esprit est la réalité. Il n'en est rien. L'esprit ne peut faire l'expérience de la réalité que lorsqu'il est totalement libéré du temps.

Tout ce processus de découverte, c'est cela, la religion. Elle n'est certainement pas ce que vous croyez: la religion n'a rien à voir avec le fait d'être chrétien, bouddhiste, musulman ou hindou. Toutes ces notions n'ont aucune valeur, elles sont un obstacle, et l'esprit qui a soif de découvrir doit se dépouiller totalement de toutes ces choses-là. Pour être neuf, l'esprit doit être seul. Pour que soit l'éternelle création, l'esprit doit être en état de la recevoir. Mais tant qu'il est saturé d'efforts et de luttes, tant qu'il est encombré par tout ce savoir, et embrouillé par des blocages psychologiques, l'esprit ne peut jamais être libre de recevoir, de comprendre, de découvrir.

L'individu vraiment religieux n'est pas celui qui s'encroûte dans les croyances, les dogmes et les rituels. Il n'a aucune croyance ; il vit d'instant en instant, sans accumuler aucune expérience, c'est pourquoi il est le seul véritable révolutionnaire. La vérité est sans continuité dans le temps ; il faut la découvrir à chaque instant dans sa nouveauté première. L'esprit qui amasse, qui chérit les expériences, quelles qu'elles soient, qui tient à elles, ne peut pas vivre d'instant en instant, à la découverte de l'inédit.

Ceux qui sont réellement sérieux, qui ne sont pas des dilettantes, qui ne font pas semblant, ont dans la vie une importance capitale, car ceux-là seront leur propre lumière, et deviendront peut-être aussi une lumière pour les autres. Parler de Dieu sans en faire l'expérience, sans avoir un esprit qui soit totalement libre, et donc ouvert à l'inconnu, ne signifie pas grand-chose. C'est comme un jeu d'enfant auquel joueraient des adultes ; et lorsque nous nous livrons à ce jeu, que nous appelons « religion », nous ne faisons qu'ajouter à la confusion et à la misère.

Ce n'est que lorsque nous comprenons tout le processus de la pensée, lorsque nous échappons au piège de nos propres pensées, que l'esprit peut être calme et immobile. Et alors seulement l'éternel peut advenir.

Extrait du compte rendu de la sixième causerie publique à Ojai, le 5 juillet 1953, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XII, Krishnamurti Foundation of America, 1991.

Chapitre 22

Les êtres humains, c'est un fait évident, ont soif de vénération. Vous, moi et bien d'autres, nous avons tous le désir d'avoir dans notre vie quelque chose de sacré, et soit nous fréquentons des temples, des mosquées ou des églises, soit nous avons d'autres symboles, images ou idées, que nous vénérons. Cette nécessité de vénérer quelque chose semble très impérieuse, car nous voulons être arrachés à notre condition pour accéder à quelque chose de plus grand, plus vaste, plus profond, plus permanent. C'est ainsi que nous nous mettons à inventer des maîtres, des guides, des êtres divins au ciel ou sur la terre ; nous élaborons divers symboles, la croix, le croissant, et ainsi de suite. Si rien de tout cela ne se révèle satisfaisant, nous spéculons sur la nature de ce qui transcende l'esprit, soutenant que c'est quelque chose de sacré, qui mérite d'être vénéré. Voilà ce qui se passe dans notre existence quotidienne, et dont nous avons, je crois, généralement conscience. Lorsqu'on reste dans les limites du connu, dans le champ étroit de l'esprit, de la mémoire, l'effort est toujours présent, et jamais nous ne sommes capables, dirait-on, de nous en dégager et de découvrir quelque chose qui soit sacré mais qui n'ait pas été façonné par l'esprit.

J'aimerais, si vous me le permettez, approfondir cette question, qui est de savoir s'il existe ou non quelque chose de véritablement sacré, quelque chose d'incommensurable que l'esprit ne peut pas sonder. Il faut pour ce faire qu'une révolution ait lieu au sein de notre pensée, de nos valeurs. Je ne parle pas ici d'une révolution économique ou sociale, qui serait tout simplement puérile ; elle pourrait certes affecter superficiellement nos vies mais, fondamentalement, cela n'a rien d'une révolution. Je parle de la révolution que suscite la connaissance de soi – pas une connaissance en surface acquise par l'examen des pensées les plus superficielles de notre esprit, mais une connaissance qui explore les profondeurs de l'être.

L'une de nos difficultés majeures est sans nul doute le fait que tous nos efforts s'appliquent uniquement au domaine de la reconnaissance. Nous ne fonctionnons, semble-t-il, que dans les limites de ce que nous sommes capables de reconnaître, c'est-à-dire celles du champ de la mémoire ; l'esprit peut-il transcender ces limites?

Je vous invite, si vous le voulez bien, à observer votre esprit tandis que je parle ; car je veux approfondir cette question au maximum, et si vous ne faites que suivre les explications verbales sans les appliquer immédiatement, elles n'auront pas la moindre portée. Si vous écoutez, en disant: « J'y réfléchirai demain », alors tout s'envole et perd sa valeur ; mais si vous accordez une attention totale à mes propos, et que vous soyez capables de les appliquer, ce qui suppose d'avoir conscience de vos propres processus intellectuels et émotionnels, alors vous verrez que ce que je dis fait immédiatement sens.

Nous croyons que notre compréhension des choses passe par l'accumulation des connaissances, par la comparaison. Mais ce n'est certainement pas ainsi que nous comprenons. Si on compare une chose à une autre, on est simplement noyé dans les comparaisons. On ne peut comprendre une chose que lorsqu'on lui accorde une attention pleine et entière, et toute forme de comparaison ou d'évaluation n'est qu'une distraction.

La connaissance de soi n'est donc pas d'ordre cumulatif, et c'est à mon sens un point essentiel à comprendre. Si la connaissance de soi est cumulative, c'est qu'elle n'est que mécanique. À l'image des connaissances d'un médecin qui a appris une technique et qui poursuit sempiternellement l'étude spécialisée d'une partie du corps. Un chirurgien peut être un excellent mécanicien du corps, car il a acquis la technique, il a les connaissances, un don pour la chirurgie, et toutes les expériences accumulées sont là pour l'aider. Mais nous ne parlons pas ici de ce type d'expériences cumulatives. Au contraire, toute forme de savoir cumulatif anéantit les possibilités futures de découverte ; mais lorsqu'on découvre, on peut alors éventuellement mettre à profit les techniques préalablement acquises.

Ce que je dis est en réalité tout simple. Pour peu que nous soyons capables de nous étudier, de nous observer nous-mêmes, nous commençons à découvrir comment cette mémoire cumulative influence tout ce que nous voyons: nous ne cessons d'évaluer, de rejeter ou d'accepter, de condamner ou de justifier, notre expérience est donc circonscrite au champ du connu, du conditionné. Mais sans les injonctions de la mémoire cumulative, nous sommes le plus souvent désorientés et effrayés, ce qui nous rend incapables de nous observer tels que nous sommes. Lorsque intervient le processus d'accumulation, qui est le fait de cultiver la mémoire, notre observation de nous-mêmes devient très superficielle. La mémoire a son utilité, elle aide à se diriger, à progresser, mais le progrès individuel n'implique jamais de révolution, de mutation radicale. Ce n'est que lorsque cesse toute notion de progrès individuel – mais pas par un effet de la volonté – que devient possible l'éclosion de quelque chose de transcendantal, de totalement neuf.

Si quelqu'un met en évidence combien il est futile de répéter les propos d'autrui, d'être dépendant du témoignage d'autrui, qui est peut-être un tissu d'absurdités, alors, ce qui s'impose, bien sûr, c'est de dire: « Je ne sais pas. » En arriver au point de dire: « Je ne sais pas » prouve qu'on a atteint une formidable humilité ; c'en est fini de l'arrogance du savoir, des réponses pleines de certitude destinées à impressionner. Lorsque vous pouvez vraiment dire: « Je ne sais pas », ce que très peu savent dire, alors, dans cet état, cesse toute peur, car toute notion de chose reconnue, tout appel à la mémoire, ont cessé d'exister ; on n'explore plus, on n'investit plus le champ du connu. C'est alors que surgit cette chose extraordinaire. Si vous avez suivi jusqu'ici le contenu de mes propos, pas simplement au niveau des mots, mais si vous le vivez vraiment comme une expérience, vous vous apercevrez que vous savez dire: « Je ne sais pas », car tout conditionnement a désormais cessé. Et quel est cet état où est alors l'esprit? Comprenez-vous ce que je veux dire? Est-ce que je suis assez clair? Je crois qu'il est essentiel que vous prêtiez attention à cela, si vous en êtes d'accord.

Car, voyez-vous, nous sommes à la recherche de quelque chose de permanent – permanent en termes de temps –, quelque chose de durable, d'éternel. Nous voyons bien que tout autour de nous est transitoire, fluctuant – tout naît, puis se fane et meurt –, et notre quête consiste à vouloir sans cesse instaurer quelque chose qui perdure tout en restant dans le cadre du connu. Mais ce qui est authentiquement sacré est au-delà de toute mesure de temps, et ne se trouve pas dans le champ du connu. Le connu n'opère que par l'intermédiaire de la pensée, qui est la réponse que la mémoire apporte aux défis qui se présentent. Si, voyant cela, je veux savoir comment mettre fin à la pensée, que faut-il faire? Il va de soi que je dois, en cherchant à me connaître moi-même, prendre conscience de tout mon processus de pensée. Je dois voir que chaque pensée, si subtile, si noble, ou au contraire si ignoble, si stupide soit-elle, est enracinée dans le connu, dans la mémoire. Si je vois tout cela très clairement, alors l'esprit, lorsqu'il est confronté à un immense problème, est capable de dire: « Je ne sais pas », parce qu'il n'a aucune réponse. Alors toutes les réponses – qu'elles émanent de Bouddha, du Christ, des maîtres, des guides spirituels, des gourous – n'ont plus aucun sens ; car si elles en ont un, il ne peut être issu que de la panoplie de souvenirs qui constitue mon conditionnement.

Si je vois combien tout cela est vrai et si je rejette réellement toutes les réponses, ce qui ne m'est possible que grâce à l'immense humilité de celui qui ne sait pas, alors quel état d'esprit est-ce là? Quel est l'état de l'esprit qui dit: « Je ne sais pas si Dieu existe, si l'amour existe » – autrement dit, lorsqu'il n'y a plus de réponse de la part de la mémoire? Je vous en prie, ne vous formulez pas de réponse immédiate, parce que, dans ce cas, votre réponse ne consisterait qu'à reconnaître ce que, d'après vous, devrait être – ou ne pas être – la réponse. Et si vous dites: « C'est un état de négation », c'est que vous le comparez à quelque chose que vous connaissez déjà ; par conséquent, l'état dans lequel vous dites: « Je ne sais pas » n'existe pas.

J'essaie d'examiner ce problème à haute et intelligible voix, afin que vous puissiez vous aussi l'explorer, en observant votre propre esprit. Cet état dans lequel l'esprit dit: « Je ne sais pas », n'est pas la « négation ». L'esprit a complètement cessé toute quête, tout mouvement, car il voit que tout mouvement partant du connu, et tendant vers cette chose qu'il appelle l'inconnu n'est rien d'autre que la projection du connu. L'esprit qui est capable de dire: « Je ne sais pas », est dans le seul état qui permette de découvrir quoi que ce soit. Mais celui qui dit: « Je ne sais pas », celui qui a étudié à l'infini la diversité des expériences humaines, et dont l'esprit regorge d'informations, de connaissances encyclopédiques, celui-là peut-il jamais faire l'expérience d'une chose qui ne peut faire l'objet d'une accumulation? Cela se révélera extrêmement difficile pour lui. Lorsque l'esprit balaie totalement tout le savoir qu'il a acquis, lorsqu'il n'y a plus pour lui de Bouddha, de Christ, de maîtres, de guides, de religions, de citations, lorsque l'esprit est totalement seul, vierge de toute contamination – ce qui signifie que le mouvement du connu est parvenu à son terme –, c'est là, et là seulement, que devient possible une formidable révolution, une mutation fondamentale. Un tel changement est nécessaire ; et ils ne sont que très peu – vous et moi, ou X – à avoir accompli en eux-mêmes cette révolution, à être capables d'engendrer un monde nouveau – ce sont eux qui en sont capables, et non les idéalistes, ni les intellectuels, ni ceux qui ont d'immenses connaissances, ou qui font de bonnes œuvres. Ces derniers ne sont que des réformateurs, et pas le peuple nouveau. L'homme religieux est celui qui n'appartient à aucune religion, à aucune nation, à aucune race, qui est intérieurement complètement seul, dans un état de non-savoir. Et c'est pour lui que la bénédiction du sacré se fait jour.

Extrait du compte rendu de la sixième causerie publique à Ojai, le 21 août 1955, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. IX, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 23

Suite de la sixième causerie publique à Ojai, le 21 août 1955

Question: La fonction de l'esprit est de penser, de réfléchir. J'ai passé de nombreuses années à réfléchir à ces questions qui nous sont familières – les affaires, la science, la philosophie, la psychologie, les arts, et ainsi de suite – et à présent c'est à Dieu que je pense énormément. L'étude des témoignages de nombreux mystiques et d'autres auteurs religieux m'a convaincu de l'existence de Dieu, et j e suis en mesure d'apporter ma contribution personnelle à la réflexion sur ce sujet. Qu'y a-t-il de mal à cela? Le fait de penser à Dieu ne participe-t-il pas à l'avènement de sa réalisation?

Krishnamurti: Peut-on vraiment penser à Dieu, le concevoir? Peut-on être convaincu de son existence par la lecture de témoignages? L'athée, lui aussi, a ses témoignages probants ; il a probablement étudié tout autant que vous, et il affirme que Dieu n'existe pas. Vous croyez qu'il existe, lui non ; vous avez tous deux une croyance, et vous passez tous deux votre temps à penser à Dieu. Mais avant de réfléchir à quelque chose qu'on ne connaît pas, il faut d'abord découvrir ce qu'est penser, ne croyez-vous pas? Comment pouvez-vous penser à quelque chose que vous ne connaissez pas? Peut-être avez-vous lu la Bible, la Bhagavad Gîta, ou d'autres textes dans lesquels des auteurs érudits ont très habilement décrit ce qu'est Dieu, affirmant ceci ou réfutant cela, et pourtant, tant que vous ne connaîtrez pas le processus de votre propre pensée, la notion que vous avez de Dieu risque fort d'être stupide, et en général elle l'est. Vous pouvez rassembler force témoignages en faveur de l'existence de Dieu, et écrire à ce sujet des articles très intelligents, mais il est évident que la première question qui se pose est celle-ci: comment savez-vous que ce que vous pensez est vrai? La pensée peut-elle jamais donner accès à l'expérience de ce qui est inconnaissable? Ce qui ne signifie pas que vous deviez forcément, sur le plan émotionnel, sentimental, accepter n'importe quelle niaiserie au sujet de Dieu.

Ne vaut-il donc pas mieux se poser la question du conditionnement de l'esprit plutôt que se lancer à la recherche de cela même qui échappe à tout conditionnement? Il va de soi que si votre esprit est conditionné – et il l'est –, il aura beau tenter d'explorer la réalité, ou Dieu, il ne réussira qu'à glaner des connaissances ou des informations coïncidant avec son propre conditionnement. Votre réflexion sur Dieu n'est donc que perte de temps, spéculation sans valeur. C'est comme si, tout en restant assis où je suis, sous ces arbres, je voulais être là-haut sur le sommet de la montagne. Si je veux vraiment savoir ce qu'il y a là-haut, et au-delà, il faut que j'y aille. Cela ne sert à rien de rester assis ici même, à spéculer, ou de bâtir des temples, des églises, et d'en être tout excité. Ce que je dois faire au contraire, c'est me lever, me mettre en marche, avancer, y aller, et trouver ce que je cherche ; mais la plupart d'entre nous n'étant pas disposés à le faire, nous nous contentons de rester assis là, à spéculer sur une chose dont nous ignorons tout. Et j'affirme que de telles spéculations sont une entrave, ont un effet destructeur sur l'esprit, et n'ont pas la moindre valeur ; elles ne font qu'ajouter à la confusion, aux souffrances de l'homme.

On ne peut ni parler de Dieu, ni le décrire, ni le mettre en mots, car il doit à jamais rester l'inconnu. Dès que le processus de reconnaissance se met en route, on retombe dans le champ de la mémoire. Est-ce que vous comprenez? Admettons, par exemple, que vous fassiez l'expérience éphémère de quelque chose d'extraordinaire. Au moment précis où vous la vivez, il n'y a pas de penseur qui dit: « Il faut que je m'en souvienne. » Il n'y a rien d'autre que l'état d'expérience. Mais une fois ce moment passé, le processus de récognition intervient. Suivez bien tout cela. L'esprit dit: « J'ai fait une merveilleuse expérience, et j'aimerais bien la renouveler », et c'est ainsi que commence la lutte pour le toujours plus. L'instinct d'acquisition, la quête possessive d'un plus, se manifestent pour diverses raisons: parce que cela vous apporte plaisir, prestige, savoir, cela vous confère une autorité, et autres fadaises du même ordre.

L'esprit est à la poursuite de ses expériences passées, mais elles sont déjà finies, mortes, enfuies. Pour découvrir ce qui est, l'esprit doit mourir à tout ce dont il a déjà fait l'expérience. Car cette chose, on ne peut ni la cultiver jour après jour, ni l'engranger, ni l'accumuler, ni la détenir, pour pouvoir ensuite parler d'elle, ou écrire à son sujet. Tout ce que nous pouvons faire, c'est constater que l'esprit est conditionné, et comprendre, grâce à la connaissance de soi, le mécanisme de notre propre pensée. Je dois me connaître, non tel que je voudrais être dans l'idéal, mais tel que je suis vraiment, si laid ou si beau, si jaloux, si envieux, ou si âpre au gain que je puisse être. Mais il est très difficile de voir ce qu'on est, simplement, sans vouloir rien y changer, et ce désir même de changement n'est qu'une autre forme de conditionnement ; et nous continuons de la sorte, passant d'un conditionnement à un autre, sans jamais qu'aucune de nos expériences n'aille au-delà de ce qui reste limité.

Question: Voilà de nombreuses années que je vous écoute, et j'ai acquis une certaine aptitude à observer mes pensées, et à être conscient de tout ce que je fais, pourtant jamais je n'ai atteint les eaux profondes, ni vécu cette transformation dont vous parlez. Pourquoi?

Krishnamurti: Pourquoi aucun d'entre nous ne fait d'expérience allant au-delà de la simple observation? Je crois que la raison en est assez claire. Il peut survenir, en de rares moments, un état émotionnel dans lequel nous entrevoyons, pour ainsi dire, la clarté du ciel entre les nuages, mais ce dont je parle n'a rien à voir avec ces expériences, qui ne sont que temporaires et ont très peu de valeur. Ce que notre interlocuteur veut savoir, c'est pourquoi, après toutes ces années d'observation, il n'a pas accédé aux eaux profondes. Mais pourquoi serait-ce obligatoire? Comprenez-vous? Vous pensez que l'observation de vos pensées mérite récompense ; si vous faites ceci, vous obtiendrez cela. En réalité, vous n'observez pas du tout, parce que ce qui préoccupe votre esprit, c'est d'avoir sa récompense. Vous croyez qu'à force d'observer, de prendre conscience, vous serez plus aimant, vous souffrirez moins, vous serez moins irritable, vous aurez un avant-goût d'au-delà, votre observation n'est donc rien d'autre qu'un système d'échange marchand. Avec cette pièce, vous achetez cela, ce qui signifie que votre vigilance est un processus de choix ; il ne s'agit donc ni de vigilance ni d'attention. Être vigilant, c'est observer sans choix, vous voir tel que vous êtes sans aucune tendance à vouloir changer, ce qui est une entreprise extrêmement ardue ; cela ne signifie pas pour autant que vous allez rester dans votre état actuel. Que se passera-t-il si vous vous voyez tel que vous êtes sans vouloir apporter aucun changement à ce que vous voyez? – cela, vous n'en savez rien. Est-ce que vous comprenez?

Je vais prendre un exemple et le développer, et vous verrez. Disons que je suis violent – comme nous le sommes presque tous. Toute notre culture est violente -mais je ne vais pas entrer à présent dans l'anatomie de la violence, car ce n'est pas le problème qui nous occupe. Je suis violent, et je m'en rends compte. Que se passe-t-il? Ma réaction immédiate est qu'il faut faire quelque chose pour que cela change, n'est-ce pas? Je me dis donc que je dois devenir non violent. C'est ce que ne cessent de nous dire les maîtres de toutes confessions depuis des siècles: si on est violent, on doit devenir non-violent. Donc, je m'entraîne, je mets en pratique les préceptes idéologiques. Or je vois à présent combien tout cela est absurde, car l'entité qui observe la violence, et voudrait la transformer en non-violence, est toujours violente. Je me préoccupe donc désormais non pas de l'expression de cette entité, mais de cette entité elle-même. J'espère que vous suivez bien.

Qu'est-ce donc que cette entité qui dit: « Je ne dois pas être violent »? Est-elle distincte de la violence qu'elle a observée? Est-ce que vous comprenez, ou tout cela est-il trop abstrait? Sommes-nous en présence de deux états différents? De toute évidence, la violence et l'entité qui dit: « Je dois changer la violence en non-violence », sont identiques. Reconnaître ce fait, c'est mettre fin â tout conflit. C'en est fini du conflit né du désir de changement, car je vois que le mouvement de l'esprit vers la non-violence a lui-même été déclenché par la violence.

Notre interlocuteur veut savoir pourquoi il est dans l'incapacité de transcender tous ces conflits superficiels de l'esprit. La raison est tout simplement que l'esprit, consciemment ou inconsciemment, est sans cesse à la recherche de quelque chose, et que cette quête même engendre la violence, la compétition et un sentiment d'insatisfaction totale. Ce n'est que lorsque l'esprit est complètement immobile qu'il lui est possible d'atteindre les eaux profondes.

Question: Lorsqu'on meurt, renaît-on sur cette terre, ou va-t-on dans un autre monde?

Krishnamurti: C'est une question qui nous intéresse tous, jeunes et vieux, n'est-ce pas? Je vais donc l'examiner à fond, et j'espère que vous ferez en sorte de ne pas en rester au niveau des mots, mais de faire l'expérience réelle de ce dont je vais discuter avec vous.

Nous savons tous que la mort existe, elle préoccupe particulièrement les personnes âgées, mais aussi les jeunes qui observent le phénomène. Les jeunes disent: « Attendons qu'elle vienne, alors nous l'affronterons. » Et les vieux, qui en sont plus proches, ont recours à diverses formes de consolation.

Je vous invite à prendre tout cela à votre compte ; ne laissez pas ce soin à quelqu'un d'autre. Car vous savez que vous allez mourir ; et vous avez des théories à ce sujet, n'est-ce pas? Vous croyez en Dieu. Vous croyez à la résurrection, ou au karma, ou à la réincarnation. Vous dites que vous allez renaître dans ce monde-ci, ou dans un autre monde. Ou bien vous rationalisez la mort, disant qu'elle est inévitable, qu'elle concerne tout le monde, toute chose: l'arbre dépérit, puis nourrit la terre, et un nouvel arbre pousse. Ou bien vous êtes trop occupé par vos soucis quotidiens, vos angoisses, vos jalousies, vos envies, votre compétition et votre richesse, pour songer un instant à la mort. Elle est pourtant présente à votre esprit: elle est là, que vous en soyez conscient ou non.

Tout d'abord, pouvez-vous vous libérer des croyances, des rationalisations, ou de l'indifférence que vous avez cultivées à propos de la mort? Pouvez-vous vous libérer de tout cela, là, maintenant? Parce que, l'essentiel, c'est d'entrer dans la maison de la mort alors qu'on est vivant, pleinement conscient, actif, en bonne santé, et de ne pas attendre la venue de la mort, qui peut vous emporter soudain, instantanément, au cours d'un accident ou d'une maladie qui vous prive lentement de votre conscience. Quand la mort survient, ce doit être un moment extraordinaire, aussi essentiel que la vie.

Puis-je donc, pouvez-vous donc entrer dans la maison de la mort tout en étant en vie? Le problème, c'est celui-là – et non celui de la réincarnation, ou la question de savoir s'il existe un autre monde dans lequel vous renaîtrez ; tout cela est si infantile, tellement puéril. Celui qui vit vraiment ne demande jamais ce qu'est la vie, et il n'a aucune théorie sur elle. Seuls ceux qui ne vivent qu'à demi parlent du but de l'existence.

Pouvons-nous donc, vous et moi, alors que nous sommes vivants, conscients, actifs, en pleine possession de nos moyens, savoir ce qu'est la mort? Et la mort est-elle alors différente de la vie? Pour la plupart d'entre nous, la vie est un prolongement dans le temps de ce que nous croyons être permanent. Nous voulons que se perpétuent notre nom, notre famille, nos biens, tout ce dans quoi nous nous sommes investis financièrement et spirituellement, toutes les vertus que nous avons cultivées, tout notre acquis émotionnel. Et le moment que nous appelons la mort est un moment de l'inconnu. C'est pourquoi nous avons peur, et nous essayons donc de trouver une consolation, une forme quelconque de réconfort ; nous voulons savoir, outre bon nombre d'autres choses, s'il existe une vie après la mort. Alors que tous ces problèmes sont hors de propos ; ce sont des problèmes bons pour les paresseux, pour ceux qui ne veulent pas chercher à découvrir de leur vivant ce qu'est la mort. Alors, comment vous et moi pouvons-nous le découvrir?

Qu'est-ce que la mort? C'est, bien sûr, la cessation complète de tout ce que l'on a connu précédemment. Si ce n'est pas la cessation de tout ce qui vous est connu, alors ce n'est pas la mort. Si vous connaissez déjà la mort, alors vous n'avez rien à craindre. Mais la connaissez-vous? En d'autres termes, pouvez-vous, tout en étant vivant, mettre fin aux efforts perpétuels que vous faites pour trouver dans l'impermanent quelque chose qui puisse perdurer? Pouvez-vous connaître l'inconnaissable, cet état que nous appelons la mort, de votre vivant? Pouvez-vous faire abstraction de toutes les descriptions des événements faisant suite à la mort tels que vous les avez vus décrits dans des livres, ou tels que vous les dicte le désir inconscient que vous avez d'être rassuré, et goûter cet état, ou en faire l'expérience – qui ne peut être qu'extraordinaire – maintenant? Si l'expérience de cet état est possible dès maintenant, alors la vie et la mort sont identiques.

Puis-je donc, moi qui suis extrêmement cultivé et érudit, qui ai fait des expériences et des efforts innombrables, connu des amours et des haines innombrables – ce « je » peut-il prendre fin? Le « j e » est le souvenir de tout cela, enregistré dans la mémoire ; ce « je » peut-il donc cesser d'exister? Sans que cette fin soit due à un accident, à une maladie, pouvons-nous, vous et moi, connaître cette fin, tandis que nous sommes assis là? Vous découvrirez alors que vous ne poserez plus de questions stupides à propos de la mort et de la continuité, ou de l'existence d'un monde dans l'au-delà. Vous connaîtrez alors vous-même la réponse, car ce qui est inconnaissable aura éclos. Alors vous balaierez toutes ces histoires de réincarnation, ainsi que vos multiples peurs – la peur de vivre et la peur de mourir, la peur de vieillir et d'infliger aux autres la corvée de s'occuper de vous, la peur de la solitude et de la dépendance – tout cela aura pris fin. Ce ne sont pas là de vains mots. Ce n'est que lorsque l'esprit cesse de penser en termes de continuité que l'inconnaissable se fait jour.

Extrait du compte rendu des questions faisant suite à la sixième causerie publique à Ojai, le 21 août 1955, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. IX, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 24

J'aimerais avoir une discussion de fond sur l'importance de la religion, sans recourir uniquement à une argumentation verbale, mais en essayant aussi de comprendre les choses en profondeur. Mais avant d'approfondir la question, il nous faudra déterminer très clairement ce qu'est l'esprit religieux, ainsi que l'état qui caractérise tout esprit qui s'interroge vraiment sur l'ensemble de ces questions de religion.

Il me paraît capital de comprendre la différence entre l'isolement et la solitude. L'essentiel de notre activité quotidienne est centrée autour de nous-mêmes ; elle est fondée sur notre point de vue particulier, sur nos expériences et nos spécificités propres. Nous pensons en fonction de notre famille, de notre travail, de ce que nous désirons accomplir, et aussi en fonction de nos craintes, de nos espoirs et de nos désespoirs. Tout cela est évidemment égocentrique, et entraîne un état d'isolement de l'individu, ainsi que notre existence quotidienne en atteste. Nous avons nos désirs cachés, nos quêtes et nos ambitions secrètes, et nous n'avons jamais de liens profonds avec personne, pas plus avec notre femme qu'avec notre mari ou nos enfants. Cet isolement individuel est également le résultat de notre fuite de chaque jour face à l'ennui, la frustration et les trivialités du quotidien. Il a aussi pour cause les diverses façons que nous avons de fuir le sentiment d'extrême solitude qui nous envahit lorsque nous sentons soudain que nous ne sommes reliés à rien, lorsque tout est loin de nous, et qu'il n'y a ni communion ni relation avec quiconque. Pour peu que nous ayons conscience des mécanismes liés à notre être, nous avons pratiquement tous, je pense, éprouvé ce profond sentiment de solitude.

À cause de cette solitude, en raison de cette sensation d'isolement, nous essayons de nous identifier à quelque chose qui soit plus grand que l'esprit – ce peut être l'État, ou un idéal, ou un concept de la nature de Dieu. Cette identification à quelque chose de grand ou d'immortel, quelque chose qui se situe en dehors du périmètre de notre pensée, est généralement qualifiée de religion, et cela mène à la croyance, au dogme, au rituel, aux quêtes antagonistes de groupes rivaux, dont chacun croit à des aspects différents d'une même chose. Ce que nous appelons la religion est donc responsable d'un isolement encore plus grand.

On voit ensuite combien la terre est déchirée par les divisions nées de la compétition entre les nations, chacune dotée d'un gouvernement souverain et de barrières économiques. Bien que nous soyons tous des êtres humains, nous avons érigé des murs entre nous et nos voisins, des murs fondés sur le nationalisme, la race, la caste et la classe sociale, ce qui, là encore, engendre l'isolement, la solitude.

Or un esprit en proie à la solitude, à cet état d'isolement, ne sera absolument jamais en mesure de comprendre ce qu'est la religion. Certes, il pourra croire, adhérer à certaines théories, certains concepts, certaines formules, il pourra s'identifier à ce qu'il nomme Dieu, mais la religion n'a, à mon sens, pas le moindre rapport avec une croyance, un prêtre, une église quelconques, pas plus qu'avec aucun prétendu livre saint. On ne peut comprendre cet état propre à l'esprit religieux que lorsqu'on commence à comprendre ce qu'est la beauté, et la solitude totale est la condition nécessaire à cette appréhension de la beauté. Ce n'est que lorsque l'esprit est complètement seul – et dans nul autre état – qu'il peut savoir ce qu'est la beauté.

La solitude n'est évidemment ni l'isolement ni l'unicité. Être unique, c'est simplement être d'une certaine manière exceptionnel, alors que pour être absolument seul, il faut une sensitivité, une intelligence, une compréhension hors du commun. Être complètement seul suppose que l'esprit échappe à toute influence, et ne soit donc pas contaminé par la société. Et il faut qu'il soit seul pour pouvoir comprendre ce qu'est la religion – qui consiste à découvrir par soi-même s'il existe ou non quelque chose d'immortel, au-delà du temps.

En son état actuel, l'esprit est le résultat de milliers d'années d'influences – biologiques, sociologiques, environnementales, climatiques, alimentaires, etc. C'est assez évident. Vous êtes influencé par la nourriture que vous absorbez, par les journaux que vous lisez, par votre femme ou votre mari, par votre voisin, par l'homme politique, la radio et la télévision, et mille autres choses. Vous êtes sans cesse influencé par toutes les choses de provenances diverses, qui inondent les zones conscientes, mais aussi inconscientes, de votre esprit. Ne serait-il pas possible d'être suffisamment attentif à ces multiples influences pour ne pas s'y laisser piéger, et échapper définitivement à toute contamination de leur part? Sinon, l'esprit devient tout simplement l'instrument de son milieu ambiant. Il peut, certes, se forger une image de ce qu'est, selon lui, Dieu, ou l'Éternelle Vérité, et y croire, pourtant il n'en demeure pas moins façonné par des exigences, des tensions, des superstitions, des pressions, toutes liées à son environnement, et sa « foi » n'a rien à voir du tout avec ce qu'est un esprit religieux.

En tant que chrétien, vous avez été élevé au sein d'une Église fondée par un homme voilà plus de deux mille ans, avec ses prêtres, ses dogmes, ses rituels. Enfant, on vous a baptisé et, en grandissant, on vous a dit à quoi il fallait croire ; vous avez donc subi tout ce processus de conditionnement, ce lavage de cerveau. L'influence de cette religion à la propagande agressive est très forte, et ce, en particulier parce qu'elle est bien organisée, capable d'exercer des pressions psychologiques par le biais de l'éducation, en prônant la vénération d'images et en suscitant la crainte – capable de conditionner l'esprit de mille autres manières. Dans l'Orient tout entier, les gens sont eux aussi lourdement conditionnés par leurs croyances, leurs dogmes, leurs superstitions, et par une tradition remontant à dix mille ans ou plus.

À moins qu'il ne soit libre, l'esprit est incapable de découvrir ce qui est vrai et, être libre, c'est être affranchi de toute influence. Vous devez vous affranchir de l'influence de votre nationalité, de votre Église, avec ses croyances et ses dogmes, et vous devez aussi être libre de toute avidité, de toute envie, peur ou souffrance, de toute ambition ou compétition, libre de toute angoisse. Si l'esprit n'est pas libéré de tout cela, les diverses pressions venues de l'extérieur, ajoutées à celles qui s'exercent à l'intérieur de lui-même, vont susciter un état contradictoire et névrotique, et un tel esprit ne peut en aucun cas découvrir la vérité, ni savoir enfin s'il existe quelque chose au-delà du temps.

On voit donc bien à quel point il est nécessaire que l'esprit soit libre de toute influence. Une telle chose est-elle possible? Si elle ne l'est pas, cela exclut toute découverte d'une réalité éternelle, indicible, suprême. Pour découvrir par ses propres moyens si une telle chose est possible ou non, il faut prendre conscience de ces multiples influences, et ce, non seulement en ce moment même, mais dans la vie quotidienne. Il faut observer comment ces influences contaminent l'esprit, le modèlent, le conditionnent. Bien évidemment, il n'est pas possible d'être conscient à tout moment des diverses influences qui envahissent notre esprit, mais on peut voir – et là est, je le crois, le cœur du problème – combien il est important d'être libre de toute influence. Une fois qu'on a compris cette nécessité, alors l'inconscient perçoit ces influences alors même qu'elles échappent souvent au conscient.

Me suis-je clairement fait comprendre? Voici ce que j'essaie de mettre en évidence: il y a des formes d'influence extraordinairement subtiles, qui façonnent votre esprit, or un esprit qui est façonné par des influences qui se limitent toujours au cadre du temps est tout à fait incapable de découvrir l'éternel, à supposer qu'il existe. La question est donc la suivante: si l'esprit conscient est incapable de percevoir toutes ces influences multiples, que doit-il faire, alors? Si vous vous posez cette question avec le plus grand sérieux, la plus grande exigence, au point de lui accorder votre attention totale, vous vous apercevrez que cette part inconsciente de vous-même -qui, elle, n'est pas totalement occupée lorsque les zones conscientes de l'esprit sont en action – prend le relais, et note toutes les influences qui s'insinuent en vous.

Je crois qu'il est capital de comprendre tout cela, car si vous vous contentez de résister à ces influences, de vous en défendre, cette résistance, qui est une réaction, ne fait que renforcer le conditionnement de l'esprit. La compréhension du processus global de l'influence doit se faire sans effort ; elle doit avoir la qualité d'une perception immédiate. Par exemple: si vous voyez vraiment de vous-même à quel point il importe d'être exempt de toute influence, alors une certaine zone de votre esprit prend le problème en main chaque fois que vous êtes consciemment occupé à autre chose, et cette zone de l'esprit est très active, très vigilante. L'important est donc d'avoir la perception immédiate de l'énorme importance qu'il y a à n'être influencé ni par quelque circonstance, ni par quelque personne que ce soit. C'est cela, le point crucial, et non pas de savoir comment faire pour résister aux influences, ou que faire au cas où on serait influencé. Dès lors que vous avez saisi ce fait essentiel, vous découvrirez qu'une certaine zone de l'esprit est toujours aux aguets, vigilante, toujours prête à se laver de toute influence, si subtile soit-elle. La solitude, qui est tout à fait différente de l'isolement, est issue de cette liberté face à toute influence. Et cette solitude doit être, car la beauté échappe au cadre du temps, et l'esprit qui est complètement seul est aussi le seul qui soit apte à savoir ce qu'est la beauté.

Pour la plupart d'entre nous, la beauté est affaire de proportions, de forme, de taille, de lignes, de couleur. Nous voyons un bâtiment, un arbre, une montagne, une rivière, et nous disons que c'est beau, mais il y a toujours cette présence de celui qui regarde, qui vit l'expérience tout en étant à distance de ce qui en fait l'objet ; c'est pourquoi ce que nous appelons la beauté est toujours enclose dans le cadre du temps. Or, j'en ai le sentiment intime, la beauté transcende les limites du temps, et pour la connaître, il faut que cesse d'exister celui qui est le lieu de l'expérience. Car il n'est rien d'autre qu'une accumulation d'expériences à partir desquelles il juge, évalue, pense. Lorsque l'esprit contemple un tableau, écoute une musique, ou suit le cours rapide d'une rivière, c'est généralement avec pour toile de fond ses expériences accumulées ; il regarde les choses en fonction du passé, à partir d'un cadre temporel et, à mes yeux, ce n'est pas du tout cela, connaître la beauté. On ne peut connaître la beauté, c'est-à-dire découvrir ce qui est éternel, que lorsque l'esprit est totalement seul. Et cela n'a absolument rien à voir avec ce que disent les prêtres, les religions établies. L'esprit doit être étranger à toute contamination, à toute influence exercée par la société ou émanant des structures psychologiques liées à l'avidité, à l'envie, à l'angoisse, à la peur. Il doit être totalement affranchi de tout cela. Cette liberté est la source de la solitude, et ce n'est que dans cet état de solitude que l'esprit peut connaître ce qui transcende le cadre du temps.

La beauté et l'éternel son inséparables. Vous pouvez vous adonner à la peinture, à l'écriture, à l'observation de la nature, mais si cela implique d'une quelconque façon une activité de l'ego, un mouvement égocentrique de la pensée, alors ce que vous percevez n'est plus la beauté, parce qu'elle reste inscrite dans le cadre du temps. Or si l'on ne comprend pas la beauté, on ne peut en aucun cas découvrir cela même qui est éternel, car la beauté et l'éternel vont de pair. Pour faire la découverte de l'éternel, de l'immortel, votre esprit doit s'affranchir du temps – le temps étant la tradition, le savoir accumulé et l'expérience du passé. Ce qui est en cause, ce n'est pas ce en quoi vous croyez, ni ce que vous vous refusez à croire – tout cela est puéril, totalement infantile, et hors de propos. Mais l'esprit qui est véritablement concerné, désireux de trouver, va renoncer totalement à cette activité égocentrique de l'isolement, pour découvrir alors un état dans lequel il est complètement seul. Ce n'est que dans cet état de complète solitude que peut éclore la compréhension de la beauté, de l'éternel.

Les mots, sachez-le bien, sont dangereux, car ce sont des symboles, et les symboles ne sont pas le réel. Ils véhiculent un sens, un concept ; cependant le mot n'est pas la chose. Ainsi, lorsque je parle de l'éternel, il faut que vous sachiez si vous êtes tout simplement influencé par mes propos, ou engoncé dans une croyance, ce qui serait par trop puéril.

Pour découvrir si l'éternel existe, il faut comprendre ce qu'est le temps. Le temps est une chose tout à fait extraordinaire. Je ne parle pas ici du temps chronologique, celui que scandent les horloges, qui est évidemment à la fois une évidence et une nécessité. Je parle du temps comme continuité psychologique. Est-il possible de vivre sans cette continuité? La continuité est, bien sûr, l'effet de la pensée. Si l'on pense constamment à une chose, on lui donne une continuité. Est-il possible de vivre dans ce monde sans conférer de continuité à nos actions, afin d'aborder chaque action en toute fraîcheur? En d'autres termes, puis-je mourir à chaque action au fil de la journée, de sorte que l'esprit n'accumule jamais rien et ne soit donc jamais contaminé par le passé, mais reste toujours neuf, frais, innocent? J'affirme que c'est possible, et qu'on peut vivre ainsi. Mais cela ne veut pas dire que cela se vérifie pour vous. Vous devez le découvrir vous-même.

Ainsi on commence à voir que l'esprit doit être complètement seul, mais pas isolé. Dans cet état de solitude naît un sens de la beauté extraordinaire, la perception de quelque chose qui n'est pas issu de l'esprit. Cela n'a rien à voir avec le fait d'aligner quelques notes sur une partition, ou de faire un tableau en quelques traits de pinceau ; mais, parce qu'il est seul, l'esprit est au cœur même de la beauté, il est donc d'une sensitivité extrême. Étant parfaitement sensible, il est intelligent. D'une intelligence qui n'est pas de l'ordre de l'habileté ou du savoir, qui n'est pas non plus la capacité de faire. L'esprit est intelligent en ce sens qu'il n'est pas dominé, influencé, et qu'il est sans peur. Mais pour être dans cet état, l'esprit doit être capable de se renouveler chaque jour, c'est-à-dire de mourir chaque jour au passé, à tout ce qu'il a connu.

Comme je l'ai dit, le mot, le symbole, n'est pas le réel. Le mot arbre n'est pas l'arbre, et il faut être très vigilant pour ne pas se laisser piéger par les mots. Lorsque l'esprit est libéré du mot, du symbole, il devient étonnamment sensitif, et il est alors en état de découverte.

Cela fait si longtemps que l'homme poursuit sa quête, depuis des temps si reculés, et encore aujourd’hui! Il voudrait trouver quelque chose dont l'origine ne soit pas humaine. Bien que la religion organisée n'ait aucun sens pour tout homme intelligent, les religions établies ont néanmoins toujours affirmé qu'il existait quelque chose dans l'au-delà. Et l'homme a toujours été à la recherche de ce quelque chose, car il vit perpétuellement dans la souffrance, le malheur, la confusion et le désespoir. Étant en permanence dans une situation transitoire, il veut trouver quelque chose de permanent, qui dure, qui se perpétue, qui aura une continuité, et par conséquent sa quête s'est toujours effectuée dans le cadre du temps. Mais, comme on peut le constater, il n'existe rien qui soit permanent. Nos relations, notre travail, tout est impermanent. Et parce que cette impermanence nous fait terriblement peur, nous sommes sans cesse à la recherche de quelque chose de permanent que nous appelons l'immortel, l'éternel, ou que sais-je encore. Mais cette quête de permanence, d'immortalité, d'éternité, n'est qu'une réaction, et par conséquent elle n'a aucune validité. Ce n'est que lorsque l'esprit est libéré de ce désir de certitude qu'il peut commencer à découvrir s'il existe quelque chose d'éternel, au-delà de l'espace, au-delà du temps, au-delà du penseur et de l'objet de ses pensées et de sa quête. Pour observer et comprendre tout cela, il faut une attention totale, et cette qualité de discipline tout en souplesse qui découle de cette attention. Dans cette attention, il n'y a ni distraction, ni effort, ni mouvement dans aucune direction particulière, parce que tout mouvement, tout motif de cet ordre résulterait d'une influence émanant soit du présent, soit du passé. Dans cet état d'attention sans effort, il advient un sentiment extraordinaire de liberté, et ce n'est qu'alors que l'esprit, désormais totalement vide, silencieux, immobile, est capable de découvrir l'éternel.

Vous souhaitez peut-être poser des questions sur ce qui vient d'être dit.

Question: Comment peut-on se libérer du désir de certitude?

Krishnamurti: Le mot comment sous-entend une méthode, n'est-ce pas? Si vous êtes entrepreneur en bâtiment, et que je vous demande comment construire une maison, vous pouvez me dire ce qu'il faut faire, parce qu'il y a une méthode, un système, une manière de s'y prendre pour la construire. Mais par le fait même de suivre une méthode ou un système, l'esprit est déjà conditionné ; voyez donc la difficulté liée à l'usage.du mot comment.

Ensuite, il nous faut aussi comprendre le désir... Qu'est-ce que le désir? Il y a la vision ou la perception, puis le contact ou le toucher, puis la sensation, et enfin l'éveil de ce que nous appelons le désir. C'est effectivement ainsi que les choses se passent. Suivez très attentivement. On voit d'abord, par exemple, une belle voiture. L'acte même de voir, sans même qu'on ait touché la voiture, procure une sensation, qui suscite le désir de la conduire ou de la posséder. Peu nous importe de savoir comment résister au désir ou s'en affranchir, car celui qui a résisté au désir et s'en croit libéré est en réalité un être brisé, un être mort. Ce qui compte, c'est de comprendre tous les mécanismes du désir, c'est-à-dire d'en comprendre à la fois l'importance et l'absence totale d'importance. Ce qu'il faut découvrir, ce n'est pas comment mettre fin au désir, mais ce qui lui confère une continuité.

Qu'est-ce donc qui permet au désir de se perpétuer? La pensée, n'est-ce pas? On voit tout d'abord la voiture, puis vient la sensation, suivie du désir. Et si la pensée n'intervient pas pour perpétuer le désir, en disant: « Cette voiture, il me la faut, comment faire pour l'avoir? », alors le désir cesse. Est-ce que vous me suivez? Je n'affirme pas du tout qu'il faille se libérer du désir ; au contraire. Mais il faut en comprendre toutes les structures, et vous vous apercevrez alors qu'il n'y a plus de continuité du désir, mais quelque chose de tout à fait différent.

Le plus important n'est donc pas le désir, mais le fait que nous lui donnions une continuité. Par exemple, nous donnons une continuité à la sexualité par la pensée, les images mentales ou matérielles, les sensations, les souvenirs ; nous entretenons le souvenir en y repensant, et tout cela donne un prolongement à la sexualité, à l'importance accordée aux sens. Non que les sens ne soient pas importants: ils le sont. Mais nous donnons aux plaisirs des sens une continuité qui prend une importance prédominante dans notre vie. L'essentiel n'est donc pas de se libérer du désir, mais d'en appréhender les structures, et de comprendre comment la pensée lui confère une continuité – et c'est tout. Alors l'esprit est libre, et vous n'avez plus à chercher à vous libérer du désir. Dès lors que vous cherchez à vous en affranchir, vous êtes piégé dans le conflit. Chaque fois que vous voyez une voiture, une femme, une maison, ou quoi que ce soit qui vous attire, la pensée entre enjeu et donne une continuité au désir, et tout cela devient alors un problème sans fin.

L'important est de vivre une vie dénuée de tout effort, de tout problème. Vous pourrez vivre sans problèmes si vous comprenez la nature de l'effort et si vous voyez clairement toute la structure du désir. Nous sommes tous assaillis par mille problèmes et, pour en être délivrés, nous devons être capables de mettre fin immédiatement à chacun d'entre eux dès qu'ils se présentent. Il est absolument indispensable que l'esprit soit totalement dépourvu de problèmes, et vive ainsi une existence sans efforts. Un tel esprit est assurément le seul qui soit religieux, car il a compris la souffrance et la fin de la souffrance.

Extrait du rapport authentique de la dixième causerie publique à Saanen, le 2 août 1964, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XIV, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 25

Ainsi que je l'ai dit l'autre jour, l'orateur n'a aucune importance ; c'est ce qu'il dit qui est important, car ce qu'il dit est l'expression de votre propre voix. À travers les mots qu'il emploie, c'est vous-même et non l'orateur que vous écoutez, c'est pourquoi l'écoute prend une importance extraordinaire. Écouter, c'est apprendre, et non accumuler. Si vous accumulez des connaissances, et que vous écoutez avec ces connaissances pour toile de fond, ce n'est pas écouter. On n'apprend que lorsqu'on écoute vraiment. En ce moment même, vous apprenez à vous connaître, c'est pourquoi il faut écouter avec soin, avec intérêt, avec une attention extrême, et l'attention est exclue lorsque vous justifiez, condamnez, ou évaluez d'une manière quelconque ce que vous entendez. Alors, vous n'écoutez plus, vous ne percevez plus, vous ne voyez plus rien.

Si vous vous asseyez au bord de la rivière après l'orage, vous voyez que les eaux charrient avec elles énormément de débris. De la même manière, vous devez observer le mouvement qui vous anime, suivre chaque pensée, chaque sentiment, chaque intention, chaque mobile. Il n'y a qu'à observer, simplement ; cette façon d'observer est aussi une écoute, qui consiste à prendre conscience – avec vos yeux, vos oreilles, votre finesse, votre lucidité de perception – de toutes les valeurs qu'ont élaborées les êtres humains, et qui vous conditionnent. Seul cet état de vigilance absolue peut mettre fin à toute recherche.

Comme je l'ai souligné, chercher et trouver, c'est gaspiller son énergie. Lorsque l'esprit manque de clarté, qu'il est dans la confusion, qu'il a peur, qu'il est malheureux, angoissé, à quoi cela lui sert-il de chercher? Que peut-on tirer de tout ce chaos, sinon un chaos encore plus grand? Mais lorsque la clarté règne en vous, que l'esprit n'a ni peur, ni besoin d'être rassuré, alors il est inutile de chercher et donc de trouver. Voir Dieu, voir la vérité, n'est pas un acte religieux. Le seul acte religieux consiste à découvrir cette clarté intérieure par la connaissance de soi ; c'est-à-dire en étant conscient de tous ses désirs intimes, secrets, et de les laisser s'exprimer, sans jamais les corriger, les maîtriser ou s'y abandonner, mais en ne cessant de les observer. De cette observation incessante naît une lucidité, une sensitivité extraordinaires, et une formidable énergie est ainsi préservée. Et l'on doit disposer d'une immense énergie, car toute action est énergie, la vie même est énergie. Lorsque nous sommes en proie au malheur, à l'angoisse, aux querelles, à la jalousie, à la peur, lorsque nous nous sentons flattés ou insultés – tout cela n'est que gaspillage d'énergie. Être malade, physiquement ou intérieurement, est aussi un gaspillage d'énergie. Tout ce que nous faisons, pensons et ressentons est un jaillissement d'énergie. Ou bien nous comprenons ces gaspillages d'énergie, et cette compréhension a pour effet un rassemblement global de toutes les énergies, ou bien nous passons notre vie à lutter pour rassembler des formes d'expression de l'énergie éparses et contradictoires, dans l'espoir d'accéder à l'essence à partir de ce qui est périphérique.

L'essence de la religion est le sacré, et cela n'a rien à voir avec les organisations religieuses, non plus qu'avec l'esprit qui est piégé, conditionné par une croyance, un dogme. Pour un tel esprit, rien de sacré n'existe, sauf le Dieu qu'il a créé, ou le rituel qu'il a élaboré, ou les sensations diverses que lui procurent la prière, la vénération, la dévotion. Pourtant, tout cela n'a rien de sacré. Il n'y a rien de sacré dans le dogmatisme, le ritualisme, le sentimentalisme ou la sensiblerie. Le sacré, c'est l'essence même de l'esprit religieux, et c'est ce que nous allons découvrir. Peu nous importe ce qui est censé être sacré – le symbole, le mot, le personnage, l'image, ou une expérience particulière, qui sont autant de puérilités –, ce qui nous intéresse, c'est l'essence. Cela exige de la part de chacun d'entre nous une compréhension qui vient avec l'observation, la prise de conscience des choses extérieures en premier lieu. L'esprit est incapable de se laisser porter par la vague de sa prise de conscience intérieure s'il ne commence pas par être d'abord attentif aux choses extérieures: les gestes, les costumes, les formes, la taille et la couleur d'un arbre, l'allure d'une personne, l'aspect d'une maison. Consciences intérieure et extérieure sont comme les vagues de la marée montante ou descendante: jamais on ne connaîtra l'une sans connaître l'autre.

Écoutez bien ceci. Nous avons tendance à penser que la vigilance est quelque chose de mystérieux qui doit faire l'objet d'une pratique et de débats exigeant de notre part des rassemblements quasi quotidiens. Mais ce n'est pas du tout ainsi qu'on devient vigilant. Si, en revanche, vous êtes attentif aux choses extérieures – la courbe de la route, la forme d'un arbre, la couleur des vêtements que porte le voisin, la silhouette des montagnes se découpant sur le bleu du ciel, la délicatesse d'une fleur, la douleur sur le visage d'un passant, l'ignorance, l'envie, la jalousie des autres, la beauté de la terre –, ayant ainsi perçu tous ces phénomènes extérieurs, sans condamnation et sans choix, vous pourrez alors, comme avec la marée, être porté par la vague de la vigilance intérieure. Alors vous prendrez conscience de vos propres réactions, de votre mesquinerie, de vos jalousies. A partir de la conscience extérieure, vous arrivez à la conscience intérieure. Mais si vous n'avez pas conscience de l'extérieur, vous ne pourrez en aucun cas accéder à l'intérieur.

Lorsque cette conscience intérieure de chaque activité de votre esprit et de votre corps est présente, lorsque vous êtes conscient de vos pensées, de vos sentiments, qu'ils soient manifestes ou secrets, conscients ou inconscients, alors de cette prise de conscience découle une clarté, une lucidité qui n'est pas induite par l'esprit, issue de l'esprit. Et, sans cette clarté, vous aurez beau faire, vous aurez beau fouiller les cieux, la terre, les océans, jamais vous ne découvrirez l'ultime vérité.

Celui qui veut découvrir la vérité doit donc avoir cette sensitivité propre à la conscience claire, qui n'a rien à voir avec une pratique, un entraînement de la conscience. Entraîner sa conscience ne mène qu'à l'habitude, et l'habitude détruit toute sensitivité. L'habitude, qu'elle soit liée au sexe, à l'alcool, au tabac, que sais-je encore, rend l'esprit insensible ; et un esprit qui est insensible, outre le fait qu'il gaspille son énergie, finit par se ternir. L'esprit terne, creux, conditionné, petit, peut, grâce à l'absorption d'une drogue, vivre l'espace d'une seconde une expérience stupéfiante, mais il est toujours aussi petit. Ce que nous cherchons à savoir, c'est comment mettre fin à cette petitesse de l'esprit.

La petitesse ne s'efface pas en engrangeant toujours plus d'informations, de connaissances, en écoutant de la grande musique, en visitant les plus beaux sites de la planète, et ainsi de suite ; cela n'a absolument rien à voir avec la question. Ce qui fait cesser la petitesse, c'est cette lucidité qu'apporte la connaissance de soi, le mouvement d'un esprit sans restrictions. Seul un tel esprit est vraiment religieux.

L'essence de la religion, c'est ce qui est sacré ; mais le sacré ne se trouve dans aucune église, dans aucun temple, aucune mosquée, aucune image. Je parle de l'essence du sacré, et non de toutes ces choses que nous qualifions de sacrées. Lorsqu'on comprend cette essence de la religion, c'est-à-dire le sacré, alors la vie prend un tout autre sens ; alors tout est beauté, et la beauté, c'est le sacré. La beauté, ce n'est pas ce qui nous stimule. Lorsque vous voyez une montagne, une rivière, une vallée, une fleur ou un visage, vous pouvez les trouver beaux parce qu'ils vous stimulent, mais la beauté dont je parle n'a pas la moindre trace de stimulation à son actif. C'est une beauté qu'on ne trouve dans aucun tableau, dans aucun symbole, dans aucun mot. Cette beauté-là est le sacré. C'est l'essence de l'esprit religieux, de l'esprit lucide dans la connaissance qu'il a de lui-même. Cette beauté vient à vous, non pas parce qu'on désire ardemment en faire l'expérience, qu'on y aspire de tout notre être, mais lorsque tout désir d'expérience a pris fin ; et c'est l'une des choses les plus difficiles à comprendre.

Comme je l'ai souligné précédemment, tout esprit en quête d'expérience ne fait toujours que se mouvoir dans des zones périphériques, et la traduction que l'on fait de chaque expérience dépend du conditionnement individuel de chacun. Que vous soyez chrétien, bouddhiste, musulman, hindou ou communiste, bref quoi que vous soyez, vos expériences vont évidemment être interprétées et conditionnées en fonction de votre arrière-plan, et plus grande est votre soif d'expériences, plus vous renforcez cet arrière-plan. Ce processus n'est pas une élimination, une abolition de la souffrance, mais une façon de la fuir. L'esprit qui se connaît en toute lucidité, qui est l'essence même de la clarté et de la lumière, n'a nul besoin d'expérience. Il est ce qu'il est. La clarté advient donc grâce à la connaissance de soi, et non grâce aux instructions émanant d'un autre, fut-ce même un écrivain habile, un psychologue, un philosophe, ou un maître prétendument religieux.

Sans l'amour et la compréhension de la mort, il n'est point de sacré. C'est une des choses les plus merveilleuses que nous réserve la vie que de découvrir une chose de manière inopinée, spontanée, sans que la rencontre en soit préméditée, et d'en voir instantanément la beauté, le caractère sacré, la réalité. Mais un esprit qui est en quête perpétuelle, qui a soif de trouver, ne se trouve jamais dans cette situation. L'amour ne se cultive pas. L'amour, non plus que l'humilité, ne peut être élaboré par l'intellect. Seul le vaniteux cherche à être humble ; seul l'orgueilleux s'évertue à renoncer à son orgueil en pratiquant l'humilité. Mais pratiquer l'humilité, c'est encore un acte de vanité. Pour écouter, et donc pour apprendre, il faut que l'humilité ait une qualité de spontanéité ; et l'esprit qui a compris la nature de l'humilité ne se plie jamais, n'obéit jamais. Car, en effet, comment ce qui est complètement « négatif », vide, pourrait-il obéir ou suivre qui que ce soit?

L'esprit qui, grâce à la lucidité liée à sa connaissance de lui-même, a découvert ce qu'est l'amour, aura aussi, forcément, conscience de la nature et de la structure de la mort. Si nous ne mourons pas au passé, à tout notre vécu d'hier, alors notre esprit reste prisonnier de ses désirs, des ombres de la mémoire, de son conditionnement, et toute clarté est donc exclue. Mourir à ce qui fut hier, facilement, volontairement, sans arguments ni justifications, requiert de l'énergie. Tout argument, toute justification, tout choix est une perte d'énergie, et voilà pourquoi jamais on ne meurt aux multiples hiers afin de redonner à l'esprit sa fraîcheur première. En revanche, une fois acquise la lucidité de la connaissance de soi, l'amour, avec sa douceur, suit tout naturellement ; alors advient une qualité spontanée d'humilité, et aussi, grâce à la mort, cette libération par rapport au passé.

Et c'est de tout cela que naît la création. La création n'est pas l'expression du moi ; créer ne revient en aucun cas à appliquer quelques touches de peinture sur une toile, à tracer les rares ou les multiples mots qui vont former un livre, à faire du pain dans la cuisine, ni à concevoir un enfant. La création n'est rien de tout cela. Il n'y a création que là où il y a vie et mort. La création ne peut advenir que lorsqu'on meurt chaque jour à toute chose, de sorte que la mémoire n'accumule rien sous forme de souvenir. Il va de soi qu'il faut se rappeler tout ce qui touche à la façon de se vêtir, à la maison, aux possessions personnelles, ce n'est pas à ces choses-là que je fais allusion. Il s'agit de ce sens de l'accumulation et de la possession qui est en nous – et d'où proviennent la domination, l'autorité, le conformisme, l'obéissance – et qui fait obstacle à la création, parce qu'un esprit tel que celui-là n'est jamais libre. Seul un esprit libre sait ce qu'est la mort et ce qu'est l'amour ; et la création est le privilège de cet esprit-là. Dans cet état, l'esprit est religieux. En cet état est le sacré.

Le mot sacré a pour moi une signification, une valeur extraordinaires. Je ne fais aucune propagande autour de ce mot, et je ne cherche ni à vous convaincre de quoi que ce soit, ni à vouloir vous faire percevoir la réalité, ou vous en faire faire l'expérience à travers ce mot. C'est impossible. Tout cela, vous devez le vivre vous-même, et pas en paroles, mais dans les faits. Il faut que vous mouriez, dans les faits, à tout ce que vous connaissez, à vos souvenirs, à vos malheurs, à vos plaisirs. Et lorsque auront disparu l'envie, la jalousie, l'avidité, et la torture du désespoir, alors vous saurez ce qu'est l'amour, et la rencontre avec ce qui peut être qualifié de sacré aura lieu. Le sacré est donc l'essence même de la religion. Vous le savez bien, un grand fleuve peut être pollué en traversant une ville, mais si la pollution n'est pas trop importante, la rivière se purifie elle-même au fil du courant, et quelques kilomètres plus loin elle a retrouvé sa propreté, sa fraîcheur, sa pureté. De même, lorsque l'esprit rencontre le sacré, toute action de sa part est alors un acte purificateur. Son mouvement même lui permet de retrouver son innocence, il n'accumule donc rien. L'esprit qui a découvert cette chose sacrée est en perpétuel état de révolution, pas une révolution économique ou sociale, mais une révolution intérieure qui lui permet de se purifier sans fin. L'action de cet esprit ne se fonde ni sur des idées ni sur des stéréotypes quelconques. De même que la rivière, sous la poussée de l'énorme masse d'eau qui l'anime, se purifie au fil du courant, de même l'esprit se purifie dès lors qu'il a découvert cette identité du religieux et du sacré.

Extrait du rapport authentique de la dixième causerie publique à Saanen, le 1er août 1965, in Collected Works of J. Krishnamurti, vol. XV, Krishnamurti Foundation of America, 1992.

Chapitre 26

Krishnamurti: Vous êtes un scientifique, vous avez étudié l'atome, et ainsi de suite. N'avez-vous pas le sentiment, tout bien examiné, qu'il existe quelque chose d'autre, qui va bien au-delà, qui transcende tout cela?

Bohm: Il ne suffit pas d'avoir le sentiment qu'il existe autre chose pour savoir ce dont il s'agit. De toute évidence, quoi qu'on sache, cela demeure limité.

Krishnamurti: Qui,

Bohm: Et il doit y avoir autre chose, au-delà.

Krishnamurti: Comment cette « autre chose » peut-elle communiquer avec vous, de sorte que vous – avec vos connaissances scientifiques, et vos capacités intellectuelles -puissiez la saisir?

Bohm: Suggérez-vous qu'elle est insaisissable?

Krishnamurti: Non. Mais comment peut-on la saisir? Je ne dis pas qu'elle soit inaccessible. Mais peut-on la saisir?

Bohm: Voyons, ce n'est pas très clair. Vous avez dit précédemment qu'on ne pouvait pas la saisir à l'aide de...

Krishnamurti: Voilà ce que j'entends par « saisir »: l'esprit peut-il dépasser les théories? Je veux dire: peut-on avancer jusqu'au cœur de cette réalité? Avancer n'étant pas pris dans un sens temporel, etc., mais peut-on la pénétrer? Non, ce ne sont encore là que des mots. Qu'y a-t-il au-delà de la vacuité? Serait-ce le silence?

Bohm: N'est-ce pas du même ordre que la vacuité?

Krishnamurti: Oui, c'est là où je veux en venir. Avançons pas à pas. Est-ce le silence? Ou bien le silence fait-il partie de la vacuité?

Bohm: Effectivement, il me semble que oui.

Krishnamurti: C'est aussi mon avis. Si ce n'est pas le silence, pourrions-nous – c'est une simple question – pourrions-nous dire que c'est quelque chose d'absolu? Vous comprenez?

Bohm: Bon ; nous pourrions envisager l'absolu. Il faudrait que ce soit quelque chose de totalement indépendant ; c'est le véritable sens du mot « absolu »: qui ne dépend de rien.

Krishnamurti: C'est cela. Vous brûlez.

Bohm: Quelque chose qui ait un mouvement propre, en quelque sorte ; doué d'une activité autonome.

Krishnamurti: Exactement. Pourrait-on dire que tout a une cause, mais que « cela » n'en a aucune?

Bohm: Nous revoilà face à une notion déjà ancienne. Cette notion, selon laquelle l'absolu a sa propre cause en lui-même, a déjà été exposée par Aristote.

Krishnamurti: En effet.

Bohm: L'absolu n'a pas de cause, en un sens. On en revient au même.

Krishnamurti: Voyez-vous, à partir du moment où vous avez mentionné Aristote... Non, là n'est pas la question. Comment allons-nous aborder le problème? La vacuité est énergie, et cette énergie est présente dans le silence, ou vice versa – c'est sans importance, n'est-ce pas? Oh oui, il existe quelque chose qui transcende tout cela. Que l'on ne pourra sans doute jamais exprimer avec des mots. Et pourtant il faut l'exprimer. Est-ce que vous me suivez?

Bohm: Vous dites qu'il faut exprimer l'absolu avec des mots, mais que cela nous semble impossible? Toute intervention des mots relativise l'absolu.

Krishnamurti: Oui, je ne sais comment dire tout cela.

Bohm: Je crois que nous avons derrière nous un long passé de malentendus dangereux avec l'absolu. On a cherché à le cerner avec des mots, et il est devenu très tyrannique.

Krishnamurti: Laissez cela de côté. L'ignorance de ce qu'ont dit Aristote, Bouddha et les autres est un avantage – voyez-vous ce que je veux dire? Un avantage, en ce sens que l'esprit n'est pas coloré par les idées des autres, n'est pas prisonnier des affirmations des autres. Et tout cela fait partie de notre conditionnement. Alors, dépassons-le! Quel est notre but?

Bohm: Établir, me semble-t-il, une communication à propos de cet absolu, de cet au-delà.

Krishnamurti: J'ai tout de suite retiré le terme d'absolu.

Bohm: Dans ce cas, disons, quel que soit le terme employé: ce qui transcende la vacuité et le silence.

Krishnamurti: Oui, qui les transcende. Il existe un au-delà à tout cela. Tout cela fait partie d'une immensité, en est un fragment.

Bohm: Mais oui, bien sûr, même la vacuité et le silence sont une immensité, n'est-ce pas? L'énergie est elle-même une immensité.

Krishnamurti: Oui, je comprends bien. Mais il y a quelque chose de bien plus immense encore que cela. La vacuité, le silence, l'énergie sont immenses – véritablement incommensurables. Mais il existe quelque chose – je dirais de « plus grand » que cela.

Bohm: Je me contente d'examiner. Je regarde. On constate que quoi que vous disiez à propos de la vacuité – ou quoi que ce soit d'autre – selon vous quelque chose la transcende.

Krishnamurti: Ce n'est pas cela. Vous, en tant que scientifique, pourquoi admettez-vous – non, pardonnez-moi l'expression – pourquoi allez-vous jusqu'à accompagner une telle démarche?

Bohm: Parce que nous sommes parvenus jusqu'à ce stade pas à pas, conscients de la nécessité de chaque étape.

Krishnamurti: Vous estimez que tout cela est très logique, raisonnable, sensé.

Bohm: Et on s'aperçoit aussi que c'est d'une telle justesse.

Krishnamurti: Bien. Donc, si je dis qu'il y a quelque chose de plus grand que tout ce silence, toute cette énergie – êtes-vous disposé à l'admettre? Quand je dis admettre, je veux dire que, jusqu'ici, nous sommes restés logiques.

Bohm: Disons que quelle que soit la chose envisagée, il y en a certainement encore une autre qui la transcende. Au-delà du silence, de l'énergie ou autre, il y a encore, dans votre logique, place pour quelque chose d'autre qui les transcende. Tout le problème est là: quel que soit le degré de transcendance envisagé, vous en envisagez toujours logiquement un autre, allant encore au-delà.

Krishnamurti: Mais non.

Bohm: Comment cela? Pourtant, quoi que vous disiez, il y a toujours place pour quelque chose d'encore plus transcendant.

Krishnamurti: Non, il n'y a rien au-delà.

Bohm: Ce n'est pas clair du tout, à mon sens.

Krishnamurti: Il n'y a rien au-delà. Je reste sur ma position. Non pas par dogmatisme, ni par obstination. Mais j'ai le sentiment que là est le commencement et la fin de toute chose. La fin et le commencement sont une seule et même chose – d'accord?

Bohm: Dans quel sens? Voulez-vous dire pour vous, l'acception de « commencement » est assimilable à celle de « fin » de toute chose?

Krishnamurti: Oui. Seriez-vous d'accord sur ce point?

Bohm: Certainement. Si nous partons d'un terrain originel, d'une base d'où soit issue toute chose, c'est forcément là que toute chose retourne.

Krishnamurti: Exactement. C'est le lieu, la base d'origine qui sous-tend l'existence de toute chose: l'espace...

Bohm: ...l'énergie...

Krishnamurti: ... l'énergie, la vacuité, le silence, tout cela est. Tout cela. Mais pas la base elle-même, vous saisissez?

Bohm: Bien sûr. Le mot « base » n'est qu'une métaphore.

Krishnamurti: Il n'y a rien au-delà d'elle. Pas de cause. Si l'on a une cause, alors on a une base.

Bohm: On a une base de plus.

Krishnamurti: Non. Ce qu'on a là, c'est le commencement et la fin.

Bohm: Les choses commencent à s'éclairer.

Krishnamurti: Exactement. Est-ce que cela vous évoque quelque chose?

Bohm: Oui, je crois que cela m'évoque quelque chose.

Krishnamurti: Quelque chose... Iriez-vous jusqu'à dire qu'il n'y a plus de commencement ni de fin?

Bohm: Oui. Tout vient de ce terrain originel, de cette base, et tout y retourne, mais sans commencer ni finir.

Krishnamurti: Voilà. Il n'y a ni commencement ni fin. Les implications sont immenses. Est-ce que c'est ça, la mort – pas dans le sens de « je vais mourir un jour », mais en tant que fin absolue de toute chose?

Bohm: Voyons, vous avez dit tout d'abord que la vacuité était la fin de toute chose, alors en quel sens y a-t-il quelque chose de plus à présent? La vacuité est bien la fin de toute chose, n'est-ce pas?

Krishnamurti: Mais oui, bien sûr. Cette vacuité, est-ce la mort? La mort de tout ce qu'a cultivé l'esprit? Cette vacuité n'est pas le produit de l'esprit – de l'esprit individuel.

Bohm: Non, c'est l'esprit universel.

Krishnamurti: Voilà donc ce qu'est cette vacuité.

Bohm: Oui.

Krishnamurti: Cette vacuité ne peut exister que lorsqu'il y a mort -.mort totale – de l'individuel.

Krishnamurti: Je me demande si je me fais bien comprendre.

Bohm: Mais oui. C'est cela, la vacuité. Mais selon vous, au sein de cette base originelle, la mort va plus loin?

Krishnamurti: Oh, oui!

Bohm: Nous disons donc que la fin de l'individuel, la mort de l'individuel, est cette vacuité – qui est universelle. Allez-vous maintenant dire que l'universel meurt lui aussi?

Krishnamurti: Oui, c'est précisément ce que j'essaie d'expliquer.

Bohm: L'universel mourrait donc en retournant à ce terrain originel, à cette base.

Krishnamurti: Est-ce que cela traduit quelque chose pour vous?

Bohm: Oui, peut-être bien.

Krishnamurti: Arrêtons-nous un instant. Examinons cela. Je crois que cela évoque quelque chose, ne croyez-vous pas?

Bohm: Oui. Si l'individuel et l'universel meurent, alors ce serait donc cela, la mort?

Krishnamurti: Exactement. Après tout, les astronomes disent bien que tout dans l'univers meurt, que tout explose et meurt.

Bohm: Mais naturellement on pourrait supposer qu'il existe quelque chose au-delà.

Krishnamurti: Oui, précisément.

Bohm: Je crois que nous avançons, avec l'universel et l'individuel. D'abord, l'individuel meurt en se dissolvant dans la vacuité, puis vient le tour de l'universel.

Krishnamurti: Qui meurt lui aussi.

Bohm: En retournant à la base, au « fondamental » -c'est bien ça?

Krishnamurti: Oui.

Bohm: On pourrait donc dire que le « fondamental » ne naît ni ne meurt.

Krishnamurti: Voilà.

Bohm: Là, à mon avis, nous sommes aux limites de l'exprimable, si vous dites que l'universel a disparu, car l'expression est l'universel.

Krishnamurti: Voyez-vous-j'essaie seulement d'expliquer: tout meurt, sauf « cela ». Est-ce que cela vous parle mieux?

Bohm: Oui. Donc, c'est de cela que tout part, et à cela que tout retourne dans la mort.

Krishnamurti: Donc cela n'a ni commencement ni fin.

Bohm: Si l'on voulait parler de la fin de l'universel, cela signifierait quoi au juste? Que pourrait signifier la fin de l'universel?

Krishnamurti: Rien. Pourquoi faudrait-il qu'elle ait un sens? Il suffit qu'elle ait lieu. Quel rapport avec l'homme – vous me suivez? –, avec l'humanité qui traverse de terribles épreuves? En quoi cela concerne-t-il l'homme, l'humanité?

Bohm: Disons que l'homme estime qu'il doit établir un certain contact avec ce terrain originel, cette base ultime de son existence, sinon rien n'a plus de sens.

Krishnamurti: Mais c'est effectivement le cas. Cette base n'a aucun rapport avec l'homme. Il est en train de se détruire ; tout ce qu'il fait va à l'encontre de ce « fondamental ».

Bohm: Oui. Voilà pourquoi sa vie est dénuée de sens.

Krishnamurti: Je suis un homme ordinaire et je dis: bon, vous venez de me parler merveilleusement du coucher de soleil, mais en quoi est-ce que cela me concerne? Est-ce que le coucher de soleil, ou ce que vous m'en dites, va m'aider à oublier ma laideur? Mes disputes avec ma femme, ou tout autre problème du même genre?

Bohm: Je crois qu'il faudrait faire machine arrière, et reprendre avec rigueur les étapes, à partir des souffrances de l'humanité, montrer qu'elles ont poussé l'homme à faire fausse route, ce qui l'amène inévitablement...

Krishnamurti: Oui, mais notre homme vous dit: « Aidez-moi à sortir de ce mauvais pas. Remettez-moi dans le droit chemin. » Et tout ce que nous lui répondons, c'est: « Ne cherchez pas à devenir quoi que ce soit. »

Bohm: C'est juste. Et alors, où est le problème?

Krishnamurti: Mais il ne va même pas écouter!

Bohm: Alors il me semble indispensable que celui qui constate cette situation découvre l'obstacle qui empêche d'écouter.

Krishnamurti: L'obstacle est d'une évidence aveuglante.

Bohm: Quel est cet obstacle?

Krishnamurti: Le « je », le « moi ».

Bohm: Bien sûr, mais je songeais à un niveau plus profond.

Krishnamurti: Au plus profond, ce sont toutes les pensées, les attachements profonds – c'est tout cela qui fait obstacle. Si l'on ne parvient pas à s'en défaire, alors on n'établira aucune relation avec « cela ». Mais l'homme refuse d'y renoncer.

Bohm: Oui, je comprends. Ce qu'il désire découle de son mode de pensée.

Krishnamurti: Ce qu'il veut, c'est mener une vie confortable, facile, sans aucun souci, et c'est impossible.

Bohm: Impossible sans le détachement.

Krishnamurti: Il doit y avoir un lien. Il faut qu'il existe un certain rapport entre le « fondamental » et tout cela, entre la base originelle et l'homme ordinaire. Sinon, quel sens a la vie?

Bohm: C'est ce que je disais tout à l'heure. Sans cette relation...

Krishnamurti: ...la vie n'a aucun sens.

Bohm: Alors les gens lui en inventent un.

Krishnamurti: Bien sûr.

Bohm: Si l'on remonte dans le passé, on constate que les religions anciennes ont eu des positions très proches – disant que Dieu est le fondement suprême, et qu'il faut donc se mettre à la recherche de Dieu. Vous savez bien.

Krishnamurti: Ah, mais ce dont il s'agit ici n'a rien à voir avec Dieu.

Bohm: Non, ce n'est pas Dieu, mais l'idée est la même. On pourrait dire que « Dieu » est une manière, un peu trop personnalisée peut-être, de cerner cette notion.

Krishnamurti: Exactement. Il fallait bien donner aux gens l'espoir, la foi – vous me suivez? Leur promettre une vie un peu plus facile à vivre.

Bohm: Donc, ce que vous vous demandez, à ce stade, c'est comment rendre cette notion perceptible à l'homme ordinaire? Est-ce bien là votre question?

Krishnamurti: Plus ou moins. Ce qui compte, c'est d'amener l'homme à écouter. Vous êtes un homme de science. Vous me faites la grâce d'écouter parce que nous sommes amis. Mais qui va nous prêter attention, parmi les autres scientifiques? J'ai le sentiment que, si nous persévérons, nous parviendrons à un monde merveilleusement ordonné.

Bohm: Et que ferons-nous dans ce monde-là?

Krishnamurti: Nous vivrons.

Bohm: Mais, je veux dire... – nous avons parlé de créativité...

Krishnamurti: Oui. À ce moment-là, s'il n'existe plus de conflits, plus de « je », quelque chose d'autre se met en œuvre.

Bohm: Oui, et c'est capital de le dire, parce que l'idée de perfection telle que la conçoivent les chrétiens peut paraître plutôt ennuyeuse, puisqu'on n'a rien à faire!

Krishnamurti: Il faudra poursuivre notre entretien à un autre moment, car il faut mettre cette notion en orbite.

Bohm: Cela semble impossible.

Krishnamurti: Nous avons déjà fait pas mal de chemin.

Extrait de Le Temps Aboli (dialogues avec David Bohm), le 2 avril 1980, Éditions du Rocher, Paris, 1987.

Chapitre 27

Mettre tout cela en formules et en mots semble si futile ; les mots, les descriptions, aussi précis, aussi clairs soient-ils, ne peuvent décrire la chose elle-même.

Tout cela est imprégné d'une immense, d'une inexprimable beauté. La vie est un seul et même mouvement, à la fois extérieur et intérieur, indivisible, quoique divisé. Cette division amène la plupart à suivre le mouvement extérieur du savoir, des idées, des croyances, de l'autorité, de la sécurité, de la prospérité et ainsi de suite. En réaction, certains adhèrent à la prétendue vie intérieure faite de visions, d'espoirs, d'aspirations, de mutisme, de conflits, de désespoirs. Ce mouvement, né d'une réaction, est en conflit avec le mouvement extérieur. D'où la contradiction, avec son cortège de douleurs, d'angoisses, de fuites.

Il n'existe qu'un seul mouvement, à la fois extérieur et intérieur. C'est avec la compréhension de l'extérieur que commence le vrai mouvement intérieur, exempt, celui-là, de toute opposition ou contradiction. Le conflit étant supprimé, le cerveau, tout en gardant une vivacité, une sensitivité extrêmes, atteint la tranquillité. C'est à ce moment-là seulement que le mouvement intérieur devient valable, signifiant.

De ce mouvement naissent une générosité, une compassion qui ne procèdent ni de la raison ni du renoncement délibéré.

La fleur tient sa force de sa beauté, car elle peut être oubliée, mise à l'écart, ou détruite.

Les ambitieux ne connaissent pas la beauté. La perception de l'essence est la beauté.

Le 28 juin 1961

Ce qui est sacré n'a pas d'attributs. Une pierre dans un temple, une image dans une église, un symbole, ne sont pas sacrés. Poussé par ses peurs, ses besoins, ses pulsions complexes, l'homme les sacralise, en fait des objets de culte. Le « sacré » est encore du domaine de la pensée ; c'est elle qui l'élabore alors qu'il n'y a en elle rien de neuf ni de saint. La pensée a le pouvoir d'élaborer la complexité de systèmes, des dogmes, des croyances. Les images, les symboles qu'elle projette ne sont pas plus sacrés que les plans d'une maison ou ceux d'un nouvel avion. Tout cela se situe dans les limites de la pensée et n'a aucun caractère mystique ou sacré. La pensée est matière et peut être transformée en n'importe quoi, de laid ou de beau.

Mais il est un sacré qui ne provient pas de la pensée, ni d'un sentiment ressuscité par la pensée. La pensée ne peut ni le reconnaître ni l'utiliser. Elle ne peut pas non plus le formuler. Mais ce sacré existe, qui n'a jamais été effleuré par le symbole ou le mot. Il n'est pas communicable. Il est un fait.

Un fait doit être vu, mais cette vision est indépendante du mot. Quand un fait est interprété, il cesse d'être ce fait ; il devient quelque chose de tout différent. Voir est de la plus haute importance. Cette vision se situe hors de l'espace-temps ; elle est immédiate, instantanée. Et ce qui est vu ne sera plus jamais pareil. Tout est sans retour et sans entre-temps.

Ce sacré n'a point d'adorateur, point d'observateur qui médite sur lui. Il n'est pas objet de vente ni d'achat. Comme la beauté, il ne peut être perçu à travers son opposé, car il n'a pas d'opposé.

Cette présence est ici, emplissant la chambre, se répandant sur les collines, au-delà des eaux, recouvrant la planète.

Extrait des Carnets de Krishnamurti, le le 27 juin 1961, Éditions du Rocher, Paris, 1988.

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