Suggestion
Subscribe to the Subscribe
And/or subscribe to the Daily Meditation Newsletter (Many languages)
Chaine Youtube sur l'Enseignement de Krishnamurti en français S'abonner

                         Diaspora      rss 

Cinq Entretiens avec Krishnamurti

Cinq entretiens avec Krishnamurti
Traduit par Mme Annette Duché et le « groupe français du Saanen gatherings Committe ».

Premier Entretien

La méditation est la voie de la totale transformation des façons d'être de l'homme. L'homme est pris au piège de principes et d'idéologies qui l'empêchent de mettre fin aux conflits existant entre lui et un autre. L'idéologie de nationalité et de religion et l'obstination de sa propre vanité détruisent l'homme. Ce processus restrictif existe partout à travers le monde. L'homme a essayé d'y mettre un terme par la tolérance, la conciliation, par des échanges de mots et d'expédients destinés à sauver la face – mais il demeure ligoté par son propre conditionnement. Le bien ne réside pas dans les dogmes non plus que dans la vanité, les principes ou les formules. Ceux-ci sont la négation même de l'amour et la méditation en est la floraison.

La vallée était très calme en cette aube du jour. Le hibou lui-même n'appelait plus sa compagne, son ululement profond avait cessé une heure auparavant. Le soleil n'était pas encore levé, les étoiles brillaient, l'une d'elles juste au-dessus des collines de l'ouest. Venant de l'est, la lumière lentement s'épandait. Le soleil apparaissant, les rochers couverts de rosée étincelaient, le cactus et les feuillages devenaient d'argent. La beauté de la terre s'éveillait.

Deux singes à la face rouge, au pelage brun et de queues modérément longues se tenaient sur la véranda. L'un d'eux grattait l'autre en quête d'insectes qu'aussitôt découverts il saisissait avec soin pour les avaler. Agités, ils sautèrent de la véranda sur la branche d'un grand rain tree et s'en furent errer plus loin.

Bien que le village fût éveillé, le silence de la nuit persistait ; silence particulier, non pas absence de bruit, non plus que silence conçu par l'esprit faisant trêve à son incessant bavardage ; silence sans cause venu sans avoir été sollicité. Les collines, les arbres, les gens, les singes, l'appel des corbeaux, tout en faisait partie. Il en serait ainsi jusqu'au soir. Seul l'homme n'en était pas conscient. Ce silence serait encore là la nuit venue, les rochers le percevraient et le banyan nouvellement planté, et le lézard entre les rochers.

Il y avait quatre ou cinq personnes dans la pièce, les uns étudiants, les autres diplômés des collèges ou pourvus d'emplois.

« Je vous ai écouté l'an dernier et aussi cette année, commença l'un des étudiants. Je sais que nous sommes tous conditionnés. J'ai conscience des brutalités de la société, et même de l'envie et de la colère qui me sont propres. Je connais aussi l'histoire de l'Église, ses guerres et ses activités dénuées de scrupules. J'ai étudié l'histoire et les guerres incessantes nées des croyances et des idéologies enracinées qui engendrent tant de conflits dans le monde. Cette attitude des hommes – qui est aussi la mienne – semble bien être générale, de sorte que nous paraissons condamnés à jamais, faute bien entendu de faire naître un changement en nous-mêmes. Seule importe la petite minorité d'hommes qui, s'étant véritablement changés eux-mêmes, sont capables de quelque chose dans ce monde meurtrier. Aussi quelques-uns d'entre nous sont-ils venus, désignés par d'autres, pour discuter de la chose avec vous. Parmi nous il en est de sérieux et je ne sais jusqu'où ce sérieux pourra nous entraîner. De prime abord, nous prenant tels que nous sommes, demi sérieux, quelque peu déséquilibrés et déraisonnables, entraînés, par nos présomptions et nos vanités, nous prenant, dis-je, tels que nous sommes, pouvons-nous réellement nous changer nous-mêmes? Si non, nous sommes en voie de nous détruire les uns les autres et notre espèce disparaîtra. Une conciliation existe peut-être dans cet univers de terreur, mais le danger existe aussi de quelques groupes de maniaques lâchant la bombe atomique qui nous engloutira tous. Ainsi, devant ces perspectives qui sont assez évidentes, et décrites à l'envie par des auteurs, professeurs, sociologues, politiciens, etc., est-il possible de changer radicalement? »

Certains d'entre nous ne sont pas très sûrs de désirer changer car cette violence nous plaît – et à quelques-uns même elle est profitable. Quant aux autres, ils désirent surtout demeurer dans leur retranchement. D'autres encore perçoivent dans cette recherche de changement une sorte d'hyper-excitation, une manifestation émotionnelle survoltée. Parmi nous, beaucoup recherchent le pouvoir sous une forme ou sous une autre. Pouvoir sur soi-même, pouvoir sur les autres, pouvoir découlant d'idées neuves et brillantes, pouvoir du leader, de la célébrité, etc. Le pouvoir politique est aussi nocif que le pouvoir religieux. Ni la puissance du monde, ni celle d'une idéologie ne changent l'homme pas plus que sa décision de se changer, ni sa volonté de se transformer.

« Je comprends tout ceci, dit l'étudiant, mais alors, si ni la volonté, ni les principes, ni les idéologies ne sont les voies qui mènent au changement, quelle est donc la puissance motrice qui nous y mènera? Et changer pour devenir quoi? »

Les gens les plus âgés écoutaient gravement. Attentifs, aucun d'eux ne s'avisait de remarquer à travers la vitre un oiseau jaune-vert qui en ce jeune matin, perché sur une branche, s'ensoleillait, lissait et gonflait ses plumes, contemplant du haut de ce grand arbre, le monde.

L'un des plus âgés dit : « Je ne suis pas du tout certain d'avoir envie de changer, car ce pourrait être pour le pire. Ce désordre ordonné vaut mieux qu'un ordre signifiant l'incertitude, la totale insécurité et le chaos. Aussi, quand vous parlez d'un changement, de sa nécessité, je ne suis pas certain d'être d'accord avec vous, cher ami. En tant qu'hypothèse l'idée me plaît, mais une révolution qui me priverait de ma situation, de ma maison, de ma famille et ainsi de suite, est une idée pénible. Je ne suis pas sûr d'en avoir envie. Vous êtes jeune et vous pouvez jouer avec toutes ces idées. J'écouterai néanmoins pour voir où aboutira cette discussion. »

Les étudiants le regardèrent avec la supériorité de celui qui se sent libre, n'étant engagés ni vis-à-vis d'une famille, ni d'un groupe, ni d'un parti politique ou religieux. Ils avaient annoncé qu'ils n'étaient ni capitalistes, ni communistes et qu'aucune activité politique ne les intéressait. Ils sourirent condescendants, avec une certaine gêne. Sur le fossé qui sépare la vieille génération de la jeune ils n'étaient pas disposés à essayer de jeter un pont.

« Nous sommes non engagés et par conséquent sans hypocrisie. Évidemment, nous ne savons pas ce que nous voulons faire. Mais nous savons très bien ce qui va mal. Nous n'admettons aucune différence raciale, ni sociale. Nous n'appartenons à aucune de ces sottes croyances religieuses qui sont superstitions et nous ne voulons pas non plus des leaders politiques – bien qu'un système totalement différent de politique, qui éviterait les guerres, soit nécessaire. Ceci nous intéresse donc au premier chef et nous voulons participer aux possibilités d'une totale transformation de l'homme. Aussi, pour poser à nouveau la question : Premièrement : Quelle est la chose qui nous fera changer? Deuxièmement : Changer en quoi? »

La deuxième question est certainement contenue dans la première, n'est-ce pas? Si vous savez en quoi vous allez changer, est-ce là un véritable changement? Si l'on sait aujourd'hui ce que l'on sera demain, « ce qui sera » est déjà dans le présent. Le futur connu est le présent connu. Le futur est la projection modifiée de ce qui dès maintenant est connu.

« Oui, je vois tout cela très clairement. Il ne reste donc que la question de changer et non pas la définition verbale de ce vers quoi nous changeons. Aussi nous limiterons-nous à la première question : Comment changer? Quel est l'élan, le motif, la force qui nous poussera à briser toutes les barrières? »

Seulement la complète inaction, seulement la complète négation « de ce qui est ». Nous n'apercevons pas la force qui réside dans la négation. Si vous rejetez dans sa totalité toute la structure des principes, des formules et l'autorité qui en découle, ce refus même vous donne la force nécessaire pour rejeter toutes les autres structures de pensée – et vous avez ainsi l'énergie nécessaire au changement. Le rejet est cette énergie même.

« Est-ce là ce que vous appelez " mourir " aux accumulations historiques qui constituent le présent? »

Oui, mourir ainsi c'est naître à nouveau. Vous avez là le complet mouvement du changement, mourir au connu.

« Ce rejet est-il un acte positif et défini? »

Quand les étudiants se révoltent c'est un acte positif, défini, mais cet acte n'est que partiel et fragmentaire. Ce n'est pas le rejet total. Quand vous demandez : « Cette mort, ce rejet, sont-ils un acte positif? » – Oui et non. Quand vous quittez une maison, positivement, et que vous pénétrez dans une autre, votre action cesse d'être positive parce que vous avez abandonné une structure puissante pour en adopter une autre qu'il vous faudra quitter à son tour. Ainsi cette répétition constante qui semble être un acte positif n'est réellement qu'inaction. Mais si vous rejetez le désir et la recherche de toute sécurité intérieure, vous atteignez la négation totale, action essentiellement positive. C'est cette action seule qui transforme l'homme. Rejetant la haine et l'envie sous toutes leurs formes, vous rejetez du même coup la structure entière de ce que l'homme a édifié en lui-même et en dehors de lui-même. C'est très simple. Un seul problème est relié à tous les autres.

« Alors, est-ce là ce que vous appelez " voir le problème " »?

Ce « voir » dévoile toute la structure et la nature du problème. « Voir » ainsi n'est pas analyser le problème. « Voir » n'est pas la révélation de la cause et de l'effet. Tout est devant vous comme étalé sur une carte. Tout est là afin que vous voyiez, mais vous ne pouvez le voir que si vous n'êtes appuyé sur rien et c'est là que réside notre difficulté. Nous sommes engagés et intérieurement très contents de l'être. Or, dès l'instant où nous sommes engagés, il ne nous est plus possible de voir. Nous devenons irrationnels, violents ; nous voulons alors mettre fin à cette violence en nous engageant à quelque autre chose et tournons ainsi dans un cercle vicieux. Ainsi fait l'homme depuis des millions d'années et c'est ce qu'il nomme vaguement « évolution ». L'amour n'est point à la fin des temps, il est maintenant ou il n'est pas du tout. L'enfer existe là où n'existe pas l'amour et réformer l'enfer n'est que le décorer.

Deuxième Entretien

En Europe, le printemps glissait vers l'été. Dans le tiède midi cela commença par les mimosas, puis vint la floraison des arbres fruitiers, des lilas, en même temps que s'accentuait le bleu plus profond du ciel. Remontant vers le nord, le printemps s'éveillait à peine : les feuilles des marronniers commençaient à pointer sans trace encore de boutons, et les lilas bourgeonnaient. Presque à vue d'œil croissaient les marronniers, leur feuillage épaissi couvrant la route et la vue de la prairie. Ils étaient maintenant en pleine fleur le long des avenues et dans les bois – et les lilas, déjà fanés dans le midi, fleurissaient ici. L'un d'eux, tout blanc, dépourvu de feuilles encore, semblaient dans une petite cour masquer de ses grappes neigeuses tout l'horizon. Nous montions toujours vers le nord où le printemps tout juste s'éveillait. Les tulipes, par champs entiers, étaient en fleur. Les canards guidaient leur jaune progéniture qui rapidement nageait derrière la mère dans l'eau calme du canal. Les lilas fleurissaient parmi les arbres encore dénudés. Jour après jour le printemps allait s'épanouissant. La terre plate sous ses nuages bas qu'on eût cru pouvoir toucher de la main, s'étalait d'un bord à l'autre de son vaste horizon.

Le printemps atteignait ici sa pleine gloire. Point de séparation entre l'arbre et vous-même. Ces canes si vivantes avec leurs canetons, les tulipes et l'étendue infinie du ciel – point de séparation. L'intensité du tout faisait si proche, si éclatante la couleur de la tulipe, du muguet et des tendres feuilles vertes, que les sens étaient les fleurs mêmes, l'homme et la femme passant à bicyclette et le corbeau là-haut dans les airs. Il n'est en réalité nulle séparation entre l'herbe nouvelle, l'enfant et nous-même. Nous ne savons pas regarder – et regarder c'est méditer.

L'homme était jeune, au regard franc et animé. Il avait, dit-il, trente-cinq ans et une bonne situation. Lui n'était pas tourmenté par le nationalisme, ni les conflits raciaux, ni les croyances religieuses. Il s'efforcerait de discuter son problème sans tomber dans la vulgarité et sans employer d'expressions triviales.

Marié, père d'une enfant charmante qui, l'espérait-il, se développerait dans un monde différent, le problème était pour lui la sexualité. Non pas l'accord entre lui et sa femme, ni la présence d'une autre femme dans sa vie. Le problème surgissait de ce que la sexualité semblait le consumer. Son travail, qu'il menait assez bien, était traversé de pensées sexuelles. De plus en plus ses sens en exigeaient le plaisir, la jouissance, la beauté, la douceur. Il n'en voulait pas faire un problème comme c'est le cas pour tant d'autres qui sont ou frigides ou pour qui, au contraire, la vie consiste dans l'acte sexuel.

Il aimait sa femme et il avait le sentiment qu'il commençait à user d'elle en vue de son propre plaisir personnel ; son désir allait croissant au lieu de s'affaiblir avec les années et devenait un lourd fardeau.

Avant d'aborder ce problème, je pense qu'il serait utile de comprendre ce que sont l'amour et la chasteté. Le vœu de chasteté n'est aucunement la chasteté, car derrière les mots le désir subsiste et essayer d'anéantir celui-ci par quelque moyen que ce soit, religieux ou autre, est une forme de laideur laquelle dans son essence n'est pas chaste. La chasteté du moine avec ses serments, ses renoncements, est un état dans le monde, lequel n'est pas chaste. Toutes les formes de résistance édifient un mur de séparation qui fait de la vie un champ de bataille de telle sorte qu'elle perd toute chasteté. Chacun donc doit comprendre la nature de la résistance. Pourquoi, en fait, résistons-nous? Tradition, peur, crainte de tourner mal, de s'écarter du droit chemin?

La société a si profondément imprimé en nous sa notion de respectabilité que nous éprouvons le besoin de nous y conformer. Si nous n'offrions aucune résistance en deviendrions-nous déséquilibrés? Nos appétits en seraient-ils accrus? Ou bien, n'est-ce pas cette résistance même qui engendre le conflit et la névrose?

Marcher dans la vie sans offrir de résistance s'appelle être libre et la liberté, quoi qu'elle fasse, sera toujours chaste. Les mots « chasteté » et « sexualité » sont des mots grossiers qui ne représentent pas la réalité. Tout mot est faux et l'amour n'est pas un mot. Quand l'amour est synonyme de plaisir il implique douleur et crainte : celles-ci font fuir l'amour par la fenêtre et la vie même devient un problème. Pourquoi avons-nous fait de la sexualité une question aussi prépondérante? Non seulement dans nos vies personnelles, mais dans les revues, les films, les tableaux et les religions qui l'ont condamnée? Pourquoi l'homme a-t-il donné une importance aussi extraordinaire à ce facteur de notre vie et non à d'autres, tels que la puissance et la cruauté?

Nier la vie sexuelle est une forme de brutalité, elle existe, le fait est là. Esclaves intellectuels nous répétons sans cesse ce que d'autres ont dit, nous suivons, nous obéissons, nous imitons, et toute une perspective de la vie nous est close. Quand l'action n'est que répétition mécanique et non pas mouvement libre, il n'existe plus de libération. Quand demeure en nous cet incessant besoin « d'accomplir, d'être », nous sommes émotionnellement en échec, il y a blocage. C'est ainsi que la vie sexuelle devient notre seule issue, la seule qui ne nous vienne pas de seconde main. Dans l'acte sexuel nous trouvons l'oubli de nous-mêmes, de nos problèmes et de nos peurs. En lui est un oubli total du soi. Cet oubli du soi n'appartient d'ailleurs pas seulement à l'acte sexuel, la boisson, les drogues, la contemplation même de quelque jeu, le procurent aussi. Or, c'est cette évasion de nous-mêmes que nous recherchons, nous identifiant à certains actes, certaines idéologies, images, et ainsi la sexualité devient un problème. La chasteté, par ailleurs, devient quelque chose de très important, de même que le plaisir sexuel, les obsessions et les images sans fin qui l'accompagnent.

Si nous percevons la question dans son ensemble, ce que nous faisons alors de l'amour, de la sexualité acceptée ou rejetée – si nous voyons, dis-je, le tableau dans son ensemble, non comme une idée mais comme un fait réel, l'amour, la sexualité et la chasteté ne font plus qu'un. Ils ne sont plus séparés. C'est cette séparation dans les relations humaines qui corrompt. La sexualité peut être aussi chaste que le ciel bleu, sans nuage, mais avec la pensée survient le nuage qui assombrit tout. La pensée dit : « Ceci est chaste, ceci est laisser aller », « ceci doit être contrôlé » et « à ceci je vais m'abandonner » ; c'est donc la pensée qui est le poison et non pas l'amour, ni la chasteté, ni la sexualité.

Ce qui est innocent est toujours chaste, mais l'innocence n'est pas un produit de la pensée.

Troisième Entretien

« Qu appelez-vous action? – demanda-t-il. Et qu'appelez-vous amour? Y a-t-il entre l'action et l'amour un lien ou sont-ce deux choses différentes? »

L'homme était corpulent et d'une apparence rude. Il portait un pantalon de velours côtelé et ses longs cheveux, qui touchaient presque les épaules, accentuaient encore le contour carré de son visage. Il parlait avec douceur, avait un sourire prompt et l'esprit rapide. Cet homme ne s'intéressait pas particulièrement à lui-même, mais il était avide de questions et de bonnes réponses.

L'amour et l'action ne sont pas séparés, mais ils le sont par la pensée. Là où existe l'amour est aussi l'action. Celle-ci en elle-même a très peu de signification. Elle est la réponse à un défi et cette réponse vient de l'arrière-plan culturel, des influences sociales, de la tradition, et se trouve ainsi être toujours vieille. Le défi, lui, est toujours neuf, autrement l'appelleriez-vous « défi »? A moins que la réponse ne soit adéquate au défi, il y a conflit et par là même caducité. Nos actions jaillissant du passé conduisent inéluctablement au désordre et au déclin.

« Alors existe-t-il une action qui ne soit pas, en elle-même, une cause de destruction? Et une telle action peut-elle avoir lieu en ce monde? »

Elle n'est possible que si nous comprenons la nature de la provocation, du défi. N'y a-t-il qu'une seule sorte ou de multiples sortes de provocations? Ou encore, traduisons-nous cet unique défi en une multiplicité de provocations fragmentaires? Sûrement il n'y en a qu'une, mais notre mental étant fragmentaire traduit cette unique provocation en un grand nombre de défis fragmentaires et s'efforce de répondre à ces multiples fragments. De sorte que nos actions deviennent contradictoires, semeuses de conflits qui engendrent la misère et la confusion dans tous les rapports sociaux.

« Je comprends tout ceci », dit-il, « notre mental est fragmentaire, cela je le vois clairement, mais quelle est cette provocation unique? »

Elle provient de ce que l'homme devrait être complètement et totalement libre. Non pas libéré d'un pivot particulier ou d'un particulier servage, mais de tout servage et de tout pivot. Quand vous acceptez le défi, et ce défi a toujours existé depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, quand vous acceptez le défi, vous ne pouvez l'interpréter conformément à aucune des conditions de la culture ou de la société. Nier la liberté c'est rétrograder. Êtes-vous capable d'accepter cette provocation, non pas intellectuellement mais avec l'impact, avec l'intensité de quelque maladie aiguë et dangereuse? Si vous ne l'acceptez pas, vous agissez en réalité suivant votre plaisir, vos préférences personnelles, ce qui vous mène à l'asservissement d'un certain mode de pensée. Si vous n'acceptez pas ce défi – que l'homme doit être complètement libre – vous rejetez alors l'amour. Dès lors, l'action est une série d'ajustements aux exigences sociales et à celles de votre entourage avec ce qui en résulte de tourments, de désespoirs, de terreurs.

« Ne peut-on être ainsi complètement libre, vivant dans ce monde meurtrier? »

C'est là une mauvaise question, une enquête intellectuelle très peu valable. Soyez libre – et alors, vous aimerez, dans quelque société, dans quelque culture que ce soit. Sans liberté l'homme dépérit, si considérable que soit son travail dans le monde des arts, des sciences, de la politique ou de la religion. Liberté et action ne sont pas séparées. Être libre est « action ». Ceci ne veut pas dire qu'il y ait action à être libre ou qu'il faille agir afin d'être libre. Aimez et la haine cessera. Mais repousser la haine dans le but d'aimer fait encore partie du plaisir élaboré par la pensée. Ainsi, la liberté, l'amour et l'action s'interpénétrent et ne sauraient être dissociés, découpés en activité sociale, politique ou autre.

L'esprit ainsi établi dans la liberté agit. Et cette action est l'amour.

Quatrième Entretien

Nous dépassâmes, longeant le torrent, ce village bien connu devenu désormais station à la mode pour l'hiver et pour l'été. La voiture vira vers la droite et s'engagea dans une vallée bordée des deux côtés de collines abruptes et couvertes de sapins. Là, il nous fut donné d'apercevoir le chamois s'ébattre dans les hautes clairières. La route longeait un torrent et dès lors la montée se fit moins rude, on eût pu très aisément la gravir à pied. Nous prîmes ensuite une route non pavée, très poussiéreuse, rugueuse, défoncée de grands trous au bord d'un torrent où coulait une eau d'un ravissant bleu-vert. La voiture ne pouvait poursuivre plus loin, le sentier traversait un petit bois de sapins dont plusieurs avaient été déracinés par le récent orage. Le chemin traversant le bois silencieux devenait de plus en plus calme et désert. Point d'oiseaux ici. Seule la chanson de l'eau qui dévalait sur d'énormes galets, à travers les roches et les arbres tombés. Encore, l'eau même s'y apaisait-elle parfois en étangs profonds où l'on eût pu se baigner, n'eût été leur froid excessif. Il poussait là beaucoup de fleurs jaunes, violettes et roses. L'endroit était ravissant, empli du son de la rivière qui descendait en cascades.

Et pourtant, par-dessus tout, y régnait le silence étrange des lieux où l'homme n'a jamais pénétré. De la mousse sous les pieds recouvrait aussi un arbre couché que le soleil faisait luire d'émeraude et d'or. De l'autre côté du ravin les rayons du soir illuminaient le vert éclatant d'une prairie qui s'étalait jusqu'au ciel intensément bleu.

Enveloppés de silence nous demeurions là, tranquilles, contemplant la lumière, écoutant bruire l'eau, écoutant ce silence profond que ne rompait aucune brise, soir adorable. C'était grand dommage de devoir s'en aller.

C'était un homme assez jeune qui avait probablement étudié quelque peu la nature humaine non seulement par ses lectures, mais par son observation et ses conversations avec les uns et les autres. Il avait beaucoup voyagé, disait avoir rencontré nombre de gens et cette question des rapports des autres avec lui-même l'intéressait fort. Il avait assisté aux récentes révoltes estudiantines, cette explosion spontanée contre l'ordre établi dans différentes parties du monde ; il semblait même qu'il eût rencontré certains des chefs, à la fois dans le nord et dans le midi. Il s'intéressait à la découverte de ce « soi » qui se dissimule à la fois dans le subconscient et dans les couches supérieures de la conscience.

Il dit : « Je vois combien il est nécessaire d'explorer tout ce champ et d'y mourir, permettant ainsi au neuf de prendre naissance, mais je ne peux pas mourir à quelque chose que j'ignore – le subconscient, les couches profondes qui gisent si secrètement cachées, réceptacle sans fond de choses inconnues ou à demi oubliées, qui réagissent et se contractent jaillies d'une source toujours couverte. Vous avez bien dit que le subconscient est aussi insignifiant que le conscient et qu'il a, par conséquent, bien peu d'importance ; vous l'avez comparé à un ordinateur et avait fait remarquer combien ses activités sont mécaniques – et pourtant, ce subconscient est responsable de tout notre comportement, de tous nos rapports. Comment pouvez-vous l'appeler insignifiant? Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous dites? »

Pour comprendre tout ceci, et c'est un problème des plus complexes, il est important de regarder la structure de la conscience dans son entier et de ne pas la morceler en conscient et en caché. Cette division nous l'acceptions comme étant naturelle, mais est-elle naturelle? Ou n'est-ce pas plutôt une observation ne portant que sur un fragment? La difficulté pour nous sera d'apercevoir le tout et non pas le fragment. Et puis se pose le problème de savoir qui est l'observateur observant cette totalité. N'est-il pas lui-même un fragment et, par conséquent, capable seulement d'observer fragmentairement?

« Sommes-nous jamais la totalité, ne sommes-nous pas plutôt des fragments agissant isolément et en contradiction les uns avec les autres? »

Il nous faut traiter clairement de cette question des fragments et du tout. Sommes-nous jamais capables d'apercevoir le tout ou d'en avoir le sentiment à travers ce fragment? Voyez-vous l'arbre dans son ensemble ou n'en voyez-vous qu'une branche? Vous voyez l'arbre dans son ensemble si vous vous tenez à une certaine distance – pas trop loin et cependant pas trop près. Si vous regardez de trop près vous ne voyez que les différentes branches isolées. Donc pour voir n'importe quoi dans sa totalité il faut qu'il y ait – non pas cet espace engendré par les mots – mais l'espace de la liberté. Ce n'est que dans la liberté seule que vous pouvez apercevoir le tout. Comme vous l'avez dit, monsieur, nous agissons toujours par fragments, des fragments qui sont ou bien en opposition les uns avec les autres ou qui, par chance, sont en harmonie avec d'autres fragments.

« Notre vie tout entière est morcelée, famille, homme d'affaires, citoyen, artiste, jouisseur, homme de bien et ainsi de suite. Nous ne connaissons que cette activité fragmentaire avec ses joies et ses terribles tensions. »

Ces fragments comportent chacun leurs motifs cachés qui sont en opposition avec d'autres motifs cachés différents et contradictoires ; les couches supérieures de la conscience réagissent conformément à ces éléments de conditionnement souterrains en lutte les uns avec les autres. Nous sommes donc une accumulation de mobiles et d'élans contradictoires qui réagissent aux provocations de notre entourage.

« Le mental quotidien est lui-même l'ensemble de ces réactions dans leurs activités immédiates, et dans les conflits qui sont véritablement visibles. »

Dès lors quel est notre problème? Que désirez-vous comprendre ou résoudre?

« Le problème est qu'il me faut voir ces motifs cachés, ces conditionnements qui sont responsables des conflits visibles et de les voir dans leur totalité. Autrement dit, il me faut voir le soi-disant subconscient. Même si je n'étais pas dans un état de conflit – et je le suis – même si je ne l'étais pas, il me faudrait connaître tout ce subconcient si je veux me connaître moi-même. Et puis-je jamais me connaître? »

Ou bien vous savez ce qui s'est passé ou vous savez ce qui se passe dans l'immédiat. Mais pour connaître ce qui se passe dans l'immédiat vous regardez avec les yeux du passé et, par conséquent, vous ne savez pas vraiment ce qui se passe. Observer le présent vivant avec les yeux du passé veut dire que vous ne le voyez pas. Le mot « connaître » est un mot dangereux ; tous les mots sont faux et dangereux. Quand vous dites : « Je veux me connaître moi-même », cela implique deux choses : qu'elle est l'entité qui dit : « Il faut me connaître moi-même » et, en dehors de lui-même, qu'y a-t-il à connaître? Ainsi, la question est devenue absurde! L'observateur est la chose observée. L'observateur est cette entité qui rêve, qui est la proie du conflit, qui désire connaître et être connu ; il est l'illusion et le besoin de mettre fin à l'illusion, il est le rêve qu'il interprète à son réveil, et il est à la fois l'interprétation laquelle dépend de son conditionnement. Il est le tout, l'analyste et l'objet de l'analyse, l'expérience et l'expérimentateur. Il est le tout. Il est le créateur de Dieu et son adorateur. Ce sont là des faits qui existent réellement, que tout homme peut voir avec tant soit peu d'observation. Dès lors, quelle est la question? La question, monsieur, est celle-ci, n'est-il pas vrai : Existe-t-il dans ce vaste cadre une action qui n'engendre pas de nouveaux conflits, de nouvelles souffrances, de nouvelles confusions, un nouveau chaos? Ou bien existe-t-il une action extérieure à cette accumulation historique?

« Vous me demandez s'il existe une partie de moi-même capable d'agir sur cette accumulation et qui, pourtant, n'en fait pas partie. »

Vous voulez dire : Suis-je en train d'affirmer l'existence de quelque Atman, âme ou divinité, etc., qui existerait en moi-même et n'aurait subi aucune contamination?

« Il semblerait. »

Absolument pas, monsieur. Pas du tout. En posant cette question vous retombez dans une vieille tradition d'évasion. Il nous faut penser ce sujet tout à fait à nouveau et ne pas répéter une superstition usée. Dans ce cadre qui constitue le « je », l'ego, le soi, il n'y a évidemment aucune liberté et, par conséquent, entretien constant de votre souffrance sociale, personnelle et ainsi de suite. Sera-t-il jamais possible de s'affranchir de ce cadre? Nous dépensons toutes nos énergies à discuter de la liberté politique, religieuse, sociale, de la libération de la souffrance, de l'inégalité, etc.

« Je suis d'accord avec vous, monsieur ; nous passons notre temps à nous demander s'il nous est possible d'être libres, d'agir, de modifier les structures sociales, de mettre fin au désordre social, à la pauvreté, à l'inégalité et ainsi de suite, mais je ne suis pas sûr que nous ayons vraiment le désir d'être libres. »

La liberté se trouve-t-elle à l'intérieur de la structure de cette accumulation du passé ou en dehors? La liberté est absolument nécessaire et elle ne peut exister à l'intérieur de cette structure. Donc ce que vous demandez, vraiment, c'est s'il est possible à l'homme de transcender cette structure, d'être libre, c'est-à-dire d'agir en dehors d'elle? D'exister, d'agir en dehors d'elle? Une telle liberté existe, mais elle n'existe que quand il y a négation totale – non pas résistance – mais négation totale de ce qui est, sans le désir secret, la soif de liberté. Donc la négation de ce qui est, voilà la liberté.

« Mais comment peut-on le nier? »

Vous ne pouvez pas le nier, le rejeter. Si vous dites : « Je vais le nier »," vous voilà revenu à l'intérieur du cadre. Mais le fait même de voir ce qui est, c'est en être libéré et vous pouvez appeler ceci « négation », « rejet », ou tout autre mot que vous voudrez. C'est donc « voir » qui est de toute première importance et non ce verbiage plein de subtilités habiles et d'explications tortueuses. Le mot n'est pas la chose ; nous sommes sans cesse préoccupés du mot et non pas de « voir ».

« Mais nous voilà revenus à notre point de départ! Comment puis-je voir la totalité de moi-même et qui donc peut voir, l'observateur étant la chose observée? »

Comme nous l'avons dit auparavant, monsieur, vous ne pouvez pas voir. Il n'y a que la vision et non pas « vous » qui voyez. Le « ce qui est » est étalé devant vos yeux. « Voir » c'est cela et c'est la vérité.

« Est-il important de voir la structure agissante ou le contenu de cette structure? »

Ce qui est important c'est de voir le tout, non pas comme une structure et son contenu, mais de voir que la structure est le contenu et que le contenu est la structure ; l'un ne peut exister sans l'autre. Ce qui est important c'est de « voir ».

Cinquième Entretien

La pensée est incapable de pénétrer très profondément aucun problème dans les rapports humains. La pensée est superficielle, elle est vétusté et résultat du passé. Celui-ci est incapable de pénétrer dans quelque chose d'entièrement neuf. Il peut l'expliquer, l'organiser, le communiquer, mais le « mot » n'est pas le neuf. La pensée est parole, symbole, image. Sans le symbole la pensée existe-t-elle? Nous l'utilisons pour reconstruire, pour modifier la structure sociale, mais étant comme nous l'avons dit vétusté, elle la réforme pour l'adapter à un nouveau modèle basé sur l'ancien. Fondamentalement la pensée est un élément de division, de morcellement, et tout ce qu'elle pourra faire sera séparatif et contradictoire. Elle pourra donner des explications philosophiques ou religieuses, des structures sociales nouvelles et nécessaires, mais il y aura toujours en elle une semence de destruction, de guerre et de violence. La pensée n'est pas la voie d'accès pour arriver au neuf. Seule la méditation ouvre la porte sur ce qui est éternellement nouveau. La méditation n'est pas un procédé de la pensée. Elle consiste à voir la vanité, la cupidité de la pensée et les procédés du mental. Le mental et la pensée sont nécessaires là où il s'agit de questions mécaniques, mais l'intellect est une perception fragmentaire du tout alors que la méditation est la vision du tout. Le mental ne peut agir que dans le champ du connu et c'est pourquoi la vie devient une routine monotone dont nous cherchons à nous évader par des révoltes et des révolutions – pour retomber à nouveau dans un autre champ du connu. Un tel changement n'est pas un changement véritable, c'est une élaboration de la pensée laquelle est toujours vieille. La méditation c'est le rejet complet du connu. Il n'existe qu'une seule liberté, c'est la libération à l'égard du connu. Et dans cette liberté sont la beauté et l'amour.

C'était une petite chambre surplombant une charmante vallée. Le soleil perçant les nuages en cette aube matinale éclairait par intermittences collines, prairies et le ruisseau étincelant. Plus tard il pleuvrait sans doute, le vent s'élèverait, mais pour l'instant la vallée était silencieuse et calme. Les montagnes paraissaient très proches, presque à portée de la main, alors qu'elles étaient lointaines et d'accès difficile. La neige sur leur flanc fondait en ce début d'été. Le soleil paraissant, les collines projetaient de grandes ombres dans la vallée, alors toutes les radieuses et sauvages fleurs des champs, les dandelions, apparaissaient. La vallée traversée d'un ruisseau rapide n'était point large et y retentissait le son venu des montagnes. Les eaux gris-bleu, très claires, deviendraient à la fonte des neiges torrentielles et boueuses. Assis dans l'herbe un écureuil à poil roux nous surveillait, plein de curiosité, néanmoins toujours sur ses gardes et prêt à bondir sur l'arbre vers une haute branche. L'ayant fait, il s'arrêta et regarda si nous étions encore là. Toutefois sa curiosité s'émoussa et il se remit à ses propres affaires.

La chambre était petite, meublée de chaises inconfortables, son plancher recouvert d'un tapis bon marché. Lui était assis sur le fauteuil le meilleur. Grand et important, fonctionnaire de rang élevé, très élevé à n'en pas douter. D'autres gens étaient présents, des étudiants, la maîtresse de maison et quelques invités. Le fonctionnaire tranquillement installé était fatigué. Venu de loin, après plusieurs heures d'avion, il appréciait d'être assis, fût-ce inconfortablement.

L'étudiant dit : « Vous autres, nous avez créé un monde affreux, plein de larmes et de sang. Et pourtant vous avez eu toutes les chances voulues pour en créer un différent. Vous avez reçu la meilleure éducation, vous occupez une situation importante – et vous ne pouvez rien faire. En réalité vous soutenez l'ordre établi avec ses inégalités, ses brutalités et tout l'affreux gâchis du présent monde social. Nous, la jeune génération, nous le méprisons et le contestons. Nous savons que vous êtes tous des hypocrites. Nous n'appartenons à aucun groupe, à aucun parti politique ou religieux. Nous sommes sans race et sans dieux, car vous nous avez privés de ce qui eût pu être une réalité. Vous avez divisé le monde en nationalités. Nous sommes contre tout cela, mais nous ne savons pas ce que nous voulons. Nous ne savons vers quoi nous allons, mais nous savons très bien que nous ne voulons pas de ce que vous avez à nous offrir. Le fossé qui nous sépare est très large et ne sera probablement jamais comblé. Nous représentons ce qui est neuf et nous redoutons de tomber dans le piège de ce qui est vieux. »

« Et vous y retomberez – dit-il – mais ce sera un nouveau piège. Peut-être n'en viendrez-vous pas à vous entre-massacrer et je l'espère bien, mais vous vous détruirez les uns les autres sur un plan différent, peut-être pas physiquement, mais intellectuellement, avec des paroles, du cynisme et de l'amertume. Ce cri de protestation contre l'ancienne génération a résonné de tout temps, mais il est de nos jours plus articulé, plus efficace. Vous pouvez m'appeler bourgeois – j'en suis un. J'ai travaillé très dur en vue d'un monde meilleur, j'ai essayé de calmer les antagonismes et les oppositions, mais ce n'est pas facile : quand deux croyances, deux idéologies contraires s'affrontent, surgissent forcément la haine, la guerre, les camps de concentration. Nous aussi, nous réprouvons tout cela ; nous nous figurons y pouvoir quelque chose, mais en réalité nous n'y pouvons presque rien. »

Il ne se défendait pas. Simplement il décrivait les faits comme il les voyait. Mais l'étudiant, très intelligent, s'en aperçut et sourit sans indulgence.

« Nous ne vous accusons pas. Nous n'avons rien de commun avec vous, et c'est là le malheur. Nous voulons un monde différent, fait d'amour ; nous voulons que les affaires du gouvernement soient décidées par des ordinateurs et non par des ambitions et des intérêts personnels, ni par des groupes religieux ou politiques disposant d'une certaine puissance. Tel est le gouffre. Nous avons pris nos positions et certains d'entre nous, tout au moins, ne céderont pas. »

L'homme important avait dû être jeune jadis, plein de zèle, de curiosité acérée, mais c'en était fini. Quel est donc l'agent qui émousse l'esprit? Les bruyantes exigences de la jeune génération s'apaisent vite quand ils se marient, s'installent, ont des enfants et voient croître leurs responsabilités. Leurs esprits jadis si aigus s'émoussent. Eux aussi s'embourgeoiseront. Certains, peut-être, y échapperont – s'ils ne deviennent des spécialistes, efficaces à l'excès.

« Je suppose » – dit-il – « que mon esprit a perdu son élasticité, sa flamme, parce que vraiment je n'ai plus de raison de vivre. J'étais religieux autrefois, mais j'ai vu trop de prêtres titulaires de postes éminents qui ont déçu toutes mes espérances. J'ai travaillé très dur, j'ai beaucoup étudié et je cherche à réconcilier des éléments dressés les uns contre les autres, mais tout cela fait partie, maintenant, d'une routine, et je me rends très bien compte que je décline. »

« Oui » – dit l'étudiant – « il y en a parmi nous de très intelligents dont l'esprit, acéré comme pointe de glaive, s'exprime brillamment, mais je vois pour eux danger à ce qu'ils réussissent dans le rôle de leaders. Avec l'adulation aux chefs, petit à petit s'évanouissent l'éclat de la jeunesse, la finesse de la perception. Moi aussi, je me suis souvent demandé pourquoi tout s'émousse, s'use, perd de son importance – la vie sexuelle, l'amour, la beauté de l'aube. L'artiste voudrait bien exprimer quelque chose de neuf, mais derrière ses tableaux on peut sentir le même corps, le même esprit vieillissant. »

C'est là l'un des facteurs communs aux rapports qui s'établissent entre vieux et jeunes. La lente contagion du temps, la tristesse, l'anxiété, l'amère pilule de l'apitoiement sur soi. Pourquoi voyons-nous l'esprit s'émousser? Cet esprit si extraordinairement capable d'inventer, d'aller à la lune, de fabriquer des ordinateurs, tant de choses véritablement extraordinaires, presque magiques? C'est évidemment l'esprit collectif qui a pu produire l'ordinateur ou composer une sonate. Le collectif, le groupe, est une pensée commune à la fois au nombre et à un seul. En vérité, il n'y a donc pas l'un et le collectif – mais seulement la pensée. L'individu combat le collectif et le collectif combat l'individu, mais la pensée leur est commune à tous deux. Or, c'est la pensée qui émousse l'esprit, qu'elle serve les intérêts d'un seul ou du collectif, qu'elle recherche le perfectionnement individuel ou la révolution sociale. La pensée poursuit toujours la sécurité – celle de la maison, de la famille, de la croyance, ou même celle qui consiste à rejeter tout ceci. La pensée est sécurité, non pas seulement la sécurité issue du passé et grâce à laquelle se construit celle de l'avenir, mais encore la sécurité qu'elle cherche à établir au-delà du temps.

Suivit un silence. Un moineau vint se poser sur le balcon picorer quelques morceaux de pain qui s'y trouvaient. Toute sa nichée suivit battant des ailes et la mère les nourrit l'un après l'autre. Puis, sur la colline verdoyante, un pan de ciel d'un bleu intense apparut.

« Mais nous ne pouvons nous passer de la pensée, dit l'étudiant. Tous nos livres, tout ce qui est écrit, couché sur le papier, est le résultat de la pensée. Prétendez-vous que tout ceci soit inutile? Il n'y aurait plus alors d'éducation si l'on vous écoutait. Est-ce bien cela? Ceci paraît étrange et fantastique. Il y a quelques instants vous paraissiez très intelligent. Retournez-vous à notre état primitif? »

Pas du tout. A quelles fins avez-vous été élevé? Vous pouvez être un sociologue, un anthropologue et un savant, votre intelligence spécialisée se consacrant à un seul fragment du champ complet de la vie. Vous êtes plein de savoir, de discours, d'explications et de raisonnements efficaces. Mais, peut-être, dans l'avenir, un ordinateur fera-t-il tout cela infiniment mieux que vous.

L'éducation peut envisager un sens entièrement différent de la vie. Il ne s'agira plus de transmettre simplement à votre cerveau ce qui est imprimé sur une feuille de papier, mais de lui ouvrir les portes de la perception sur tout le vaste mouvement de la vie. Il s'agira, peut-être, d'apprendre comment vivre dans le bonheur, la liberté, sans haine, sans confusion, mais dans la félicité. L'éducation moderne nous aveugle. Elle nous apprend à nous combattre de plus en plus, à lutter, à nous concurrencer. Une éducation juste consiste certainement à trouver une autre façon de vivre, à libérer l'esprit de son propre conditionnement. Peut-être, alors, pourra régner l'amour qui, par son action, établira des rapports véritables entre les hommes.

Sauf mention contraire, le contenu de ce site est mis à disposition selon les termes de la Licence CC BY-SA 4.0
Feedback
Web Statistics