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Commentaires sur la Vie

Commentaires sur la vie
Tome 1
Traduit de l'anglais par Roger Giroux

Quatrième de Couverture

Né dans le sud de l'Inde, Krishnamurti est l'une des plus authentiques figures du monde d'aujourd'hui. Il a parcouru le monde entier pour propager sa pensée par la parole.

Ce volume longuement mûri et très substantiel est cependant présenté de la façon la plus claire, la plus concrète et la plus simple. Il est considéré comme un des grands livres de notre temps.

Avertissement au lecteur A partir de l'année 1930, Carlo Suarès devint l'unique traducteur. Nous lui devons pratiquement toutes les traductions françaises de 1930 à 1960.

Cas spécial : la traduction de la première série des COMMENTAIRES SUR LA VIE (1957). La maison d'édition Buchet/Chastel, qui édita ce livre, ne fit pas appel au traducteur habituel, mais confia Commentaries on living, first série à son traducteur professionnel, Roger Giroux.

Trois pieux égoïstes

L'autre jour, trois pieux égoïstes vinrent me voir. Le premier était un sannyasi, un homme qui a renoncé au monde; le second était un orientaliste qui croyait fermement à la Fraternité humaine; le troisième militait avec conviction pour la réalisation d'une merveilleuse Utopie. Tous trois travaillaient avec acharnement dans la voie qu'ils avaient choisie, regardaient de haut les attitudes et les activités des autres, chacun fortifié par sa propre conviction, chacun ardemment attaché à sa forme particulière de croyance, et tous étrangement impitoyables.

Ils me dirent, et particulièrement l'Utopiste, qu'ils étaient prêts à faire abnégation d'eux-mêmes et à sacrifier leurs amis pour le triomphe de leur cause. Certes ils avaient un air doux et bien élevé, surtout l'homme de la Fraternité, mais une certaine dureté de cœur transparaissait, et cette intolérance si particulière aux esprits supérieurs : ils étaient les élus, ils avaient une mission, ils savaient; la certitude les habitait.

Le sannyasi déclara sérieusement, au cours de la conversation, qu'il se préparait pour sa prochaine vie. Il disait que cette existence-ci n'avait que peu à lui offrir, car il avait percé à jour toutes les illusions du monde et avait renoncé aux choses d'ici-bas. Il avouait quelques faiblesses personnelles et aussi une certaine difficulté à se concentrer, mais dans sa prochaine vie, ajoutait-il, il deviendrait cet idéal vers quoi tendaient tous ses efforts.

Tout son intérêt, toute sa vitalité résidaient dans l'inébranlable conviction qu'il serait quelque chose dans sa prochaine vie. Nous développâmes assez longuement le sujet, mais il mettait sans cesse l'accent sur demain, sur le futur. Pour lui le présent n'était qu'un acheminement vers le futur, et aujourd'hui n'avait d'intérêt qu'en fonction de demain. A quoi bon faire un effort si demain n'existait pas? demandait-il. Autant végéter, autant être une vache paisible.

Pour lui, la vie tout entière n'était qu'un continuel mouvement allant du passé au futur à travers le présent momentané. Nous devons utiliser le présent, disait-il, pour devenir quelque chose dans le futur: être sage, être fort, être compatissant. Le présent et le futur étaient tous deux transitoires, mais demain mûrissait le fruit. Il insistait sur l'idée qu'aujourd'hui n'est qu'un tremplin et que nous ne devons pas trop nous en soucier ou lui accorder une trop grande importance: nous devons garder clair l'idéal de demain et accomplir avec succès le voyage. En somme, il ne supportait pas le présent.

L'homme de la Fraternité humaine était plus instruit et son langage plus poétique ; expert à manier les mots, il était à la fois suave et convaincant. Lui aussi s'était taillé une niche divine dans le futur. Il deviendrait quelque chose. Son cœur était plein de cette idée et il avait rassemblé ses disciples pour ce futur. Il disait que la mort est une chose très belle, car elle vous rapproche de cette niche divine dont la perspective l'aidait à supporter la vie en ce monde d'affliction et de laideur.

Il était d'ailleurs partisan de transformer et d'embellir ce monde, et travaillait avec ardeur à établir la Fraternité humaine. Il considérait que l'ambition, avec son cortège de cruautés et de corruption, est inévitable dans un monde qu'il faut organiser, et que, malheureusement, si l'on veut mener à bien certaines activités collectives, on ne peut échapper à une certaine dureté. Le travail social est important, disait-il, parce qu'il est utile à l'humanité tout entière, et il est nécessaire d'écarter, avec douceur naturellement, tous ceux qui s'y opposent. L'organisation de ce travail est de la plus haute importance et ne doit souffrir aucun retard. « Les autres ont choisi des voies différentes, disait-il, mais la nôtre est essentielle, et quiconque se met en travers de notre route n'est pas des nôtres. »

L'utopiste était un curieux mélange d'idéaliste et d'homme pratique. Sa Bible n'était pas l'ancienne mais la nouvelle, et il y croyait implicitement. Il savait comment se déroulerait le futur, car le nouveau livre prévoyait l'avenir. Son plan était de provoquer le désordre, d'organiser et d'aboutir. Il disait que le présent est corrompu, qu'il faut le détruire, et, de cette destruction, faire surgir un monde nouveau ; qu'il faut sacrifier le présent au futur, car c'est l'homme futur qui est important, et non l'homme présent.

« – Nous savons comment créer cet homme futur, disait-il, nous pouvons façonner son esprit et son cœur ; mais pour cela nous devons arriver au pouvoir. Nous devons nous sacrifier et sacrifier les autres pour instaurer un nouvel ordre. Nous tuerons tous ceux qui se mettront en travers de notre route, car les moyens n'ont aucune importance. La fin justifie les moyens.

« Toutes les formes de violence sont bonnes en vue de la paix ultime ; et la tyrannie dans le temps présent est inévitable si l'on veut arriver à la liberté individuelle ultime. Quand nous aurons le pouvoir, disait-il, nous utiliserons toutes les formes de contrainte pour instaurer un monde sans distinctions de classes, sans prêtres. Nous ne bougerons jamais de notre thèse centrale ; nous y sommes ancrés, mais notre stratégie et nos tactiques varieront selon les circonstances. Nous planifions, nous organisons et nous agissons pour détruire l'homme actuel au profit de l'homme futur. »

Le sannyasi, l'homme de la Fraternité et l'utopiste vivent tous pour demain, pour le futur. Aucun d'eux n'est ambitieux au sens mondain du mot, aucun ne désire les honneurs, la richesse ou la considération: leur ambition est d'une essence beaucoup plus subtile. L'utopiste s'est identifié à un groupe qui, pense-t-il, aura le pouvoir de réorganiser le monde ; l'homme de la Fraternité aspire à être exalté, et le sannyasi à atteindre son but. Tous sont consumés par leur propre devenir, leur propre accomplissement et leur expansion. Ils ne voient pas que ce désir est la négation même de la paix, de la Fraternité et du bonheur suprêmes.

L'ambition sous toutes ses formes, fût-ce pour un groupe, le salut individuel ou une réalisation spirituelle, est action différée. Le désir est toujours dans le futur ; le désir de devenir est inaction dans le présent. Aujourd'hui a une signification beaucoup plus grande que demain. Dans aujourd'hui réside la totalité du temps, et comprendre aujourd'hui, c'est être libéré du temps. Devenir est la continuation du temps, de la douleur. « Devenir » ne contient pas « être ». Être est toujours dans le présent, et être est la forme la plus haute de transformation. Devenir n'est que continuité modifiée, et il n'y a transformation radicale que dans le présent, dans « être ».

L'identification

Pourquoi vous identifiez-vous à un autre, à un groupe, à un pays? Pourquoi vous donnez-vous le nom de chrétien, d'hindou, de bouddhiste, pourquoi appartenez-vous à quelqu'une de ces nombreuses sectes qui existent? S'il s'agit de religion ou de politique, on s'identifie à tel ou tel groupe en raison de la tradition, de l'habitude, suivant l'impulsion, le préjugé, ou encore par esprit d'imitation et par paresse. Cette identification met fin à toute compréhension créatrice et l'on devient ainsi un simple outil entre les mains du parti dirigeant, du prêtre ou du leader favori.

L'autre jour quelqu'un se déclarait krishnamurtien, alors que tel ou tel autre appartenait à un groupe différent. Ce disant, l'homme n'avait aucunement conscience de ce qu'impliquait cette identification. Il n'était d'ailleurs nullement sot: instruit, au contraire, cultivé et tout ce qui s'ensuit, et ne compliquait la question ni de sentiment ni d'émotion. Il était clair, précis.

Pourquoi cet homme était-il devenu krishnamurtien? Il en avait suivi d'autres, après avoir appartenu lui-même à diverses organisations, à divers groupes tous plus ou moins fastidieux, et se trouvait en fin de compte identifié à cette personne particulière. De ce qu'il raconta il ressortait que le voyage était terminé. L'homme avait pris position, c'en était fait ; il avait choisi, rien ne pouvait l'ébranler. Il allait désormais s'installer confortablement et se conformer avidement à tout ce qui avait été dit et serait dit par la suite.

Lorsque nous nous identifions à un autre, y a-t-il là indication d'amour? L'identification implique-t-elle l'expérimentation? L'identification ne met-elle pas fin, au contraire, à l'amour et à l'expérimentation? L'identification est, sans aucun doute, possession, assertion de propriété, et la propriété est, n'est-il pas vrai, la négation de l'amour.

Posséder c'est être en sécurité ; la possession est une défense qui vous rend invulnérable. Dans l'identification il y a résistance, flagrante ou subtile ; l'amour est-il une forme de résistance autoprotectrice? Y a-t-il amour lorsqu'il y a défense de soi?

L'amour est vulnérable, souple, réceptif. L'amour est la forme la plus haute de la sensibilité, alors que l'identification mène à l'insensibilité. L'identification et l'amour ne vont point de pair: l'un détruit l'autre. L'identification est essentiellement un processus de la pensée où l'esprit trouve une sauvegarde, où il s'amplifie, devenant quelque chose il lui faut résister, se défendre, éliminer. Au cours de ce processus de devenir, l'esprit s'affermit, acquiert des capacités ; mais ceci n'est point l'amour. L'identification détruit la liberté, et dans la liberté seule peut exister la sensibilité dans sa forme la plus haute.

Pour expérimenter, l'identification est-elle nécessaire? L'acte même de s'identifier ne met-il pas au contraire fin à la recherche, à la découverte? Le bonheur qu'apporte la vérité ne peut exister sans l'expérimentation dans la découverte de soi-même. L'identification met fin à la découverte ; elle est une forme de la paresse ; elle est l'expérience qu'un autre fait à votre place ; expérience « par procuration », qui est par conséquent tout à fait fausse.

Pour expérimenter, toute identification doit cesser. Pour éprouver quelque chose il faut que la peur n'existe pas. La peur empêche l'expérience ; c'est elle qui pousse à l'identification, que ce soit à un autre, à un groupe, à une idéologie, etc. La peur pousse à résister, à supprimer ; et lorsqu'on est en état de défense de soi, comment s'aventurer sur la mer inexplorée? La vérité, le bonheur ne peuvent venir sans que soit entrepris ce voyage à la découverte des façons d'être du moi. Or, vous n'irez pas loin si vous restez à l'ancre. L'identification est un refuge. Un refuge requiert une protection, et ce qui est protégé bientôt est détruit. L'identification appelle sa propre destruction, d'où l'incessant conflit entre les diverses identifications.

Plus nous luttons pour ou contre une identification, plus grandit la résistance à la compréhension. Si nous avons conscience du processus total de l'identification tant extérieure qu'intérieure, si nous nous apercevons que son expression extérieure est projetée par la requête intérieure, alors seulement il y a possibilité de découverte et de bonheur. Qui s'est identifié, jamais ne pourra connaître la liberté dans laquelle seule la vérité tout entière apparaît.

Bavardage et soucis

Le bavardage et les soucis ont d'étranges points communs. Tous deux sont le résultat d'un esprit agité. Un tel esprit réclame sans cesse des activités diverses et multiples, il a besoin d'être occupé, d'éprouver des sensations nouvelles et toujours plus fortes, et le bavardage contient tous ces éléments.

Le bavardage est l'antithèse même de l'intensité et de l'application. Parler d'autrui, sur le mode plaisant ou malveillant, est un moyen de se fuir soi-même, et cette évasion est la cause de l'agitation. Il semble que la plupart des gens aiment à s'occuper des affaires des autres ; c'est ce qui fait le succès des innombrables journaux et magazines dont les colonnes sont pleines de potins, de récits de meurtres, d'annonces de divorces, etc.

De même que nous faisons grand cas de l'opinion que les autres ont de nous, nous voulons tout savoir d'eux ; de là découlent toutes les manifestations grossières ou subtiles du snobisme et le culte de ce qui fait autorité. Ainsi devenons-nous de plus en plus extérieurs, et de ce fait intérieurement vides. Plus nous sommes tournés vers l'extérieur, et plus nous avons besoin de sensations et de distractions nouvelles, et ainsi l'esprit ne connaît jamais le repos et devient incapable d'une activité en profondeur, incapable d'aucune découverte.

Le bavardage est l'expression d'un esprit agité ; mais n'être que silencieux n'indique pas un esprit tranquille. La tranquillité ne vient pas de l'abstention, de la négation ou du refus: elle naît de la compréhension de ce qui est. La compréhension de ce qui est exige vigilance et promptitude d'esprit, car ce qui est n'est pas statique.

Si nous n'avions pas de soucis, la plupart d'entre nous n'auraient pas le sentiment de vivre ; être aux prises avec un problème, c'est là pour la plupart des gens la preuve qu'ils existent. Nous n'imaginons pas une vie exempte de problèmes ; et plus un problème nous occupe, plus nous nous croyons éveillés. La tension constante sur un problème que l'esprit lui-même s'est créé ne fait qu'émousser l'esprit, le rendre insensible, le fatiguer.

Pourquoi l'esprit est-il sans cesse occupé par un problème? Faut-il que l'esprit s'agite et se torture sans cesse pour résoudre les problèmes qui se posent à lui? Ou bien la réponse vient-elle lorsque l'esprit est en repos? Mais la plupart des gens s'effraient d'avoir l'esprit en repos ; ils ont peur de n'avoir aucune affaire présente à l'esprit, car alors Dieu sait ce qu'ils pourraient découvrir en eux-mêmes! Un esprit qui a peur de découvrir quelque chose est toujours sur ses gardes, et il se retranche dans l'agitation et le désordre.

Sous l'effet des travaux incessants et divers, ainsi que de l'habitude et des circonstances, les couches conscientes de l'esprit se trouvent dans l'agitation et le désordre. La vie moderne développe les activités superficielles et encourage les distractions qui sont encore une forme d'autodéfense. Cette résistance de l'esprit est un obstacle à la compréhension.

Les soucis, de même que les conversations, ont une apparence de vitalité et de sérieux ; mais si l'on regarde les choses d'un peu plus près, on voit qu'ils ne sont pas le fruit du sérieux de vivre, mais de la séduction. Ce qui séduit change sans cesse de visage, et c'est pour cela que l'objet des conversations et des soucis n'est jamais le même. Le changement n'est qu'une continuité modifiée. Le bavardage et les soucis ne peuvent prendre fin que lorsque l'on a compris l'agitation de l'esprit. L'abstinence, le contrôle ou la discipline ne suffisent pas à faire naître la sérénité ; elles ne font qu'obscurcir l'esprit, elles le rendent insensible et borné.

La curiosité ne mène pas à la compréhension. La compréhension vient avec la connaissance de soi. Celui qui souffre n'est pas curieux ; et la curiosité, avec toutes les spéculations qu'elle implique, est un obstacle à la connaissance de soi. La spéculation, de même que la curiosité, provient de l'inquiétude et de l'agitation ; et un esprit agité, si doué soit-il, tue la compréhension et le bonheur.

Pensée et amour

La pensée, avec tout ce qu'elle contient d'émotion et de sensation, n'est pas l'amour. La pensée est invariablement la négation de l'amour. La pensée se fonde sur la mémoire, et l'amour n'est pas la mémoire. Lorsque vous pensez à une personne aimée, cette pensée n'est pas l'amour. Vous pouvez vous rappeler les habitudes d'un ami, ses gestes, ses particularités et penser aux incidents agréables ou déplaisants de vos relations avec cette personne, mais les tableaux évoqués par la pensée ne sont pas l'amour. De par sa nature même, la pensée isole. La notion de temps et d'espace, de séparation et de chagrin, découle de la pensée, et ce n'est que lorsque le cours de la pensée s'arrête que l'amour peut exister.

La pensée donne inévitablement naissance au sentiment de propriété qui, consciemment ou inconsciemment, cultive la jalousie. Là où il y a jalousie, il n'y a évidemment pas amour ; et pourtant la plupart des gens considèrent la jalousie comme une preuve d'amour. La jalousie est une conséquence de la pensée, elle est une réponse au contenu émotionnel de la pensée. Lorsque le sentiment de posséder ou d'être possédé cesse brusquement, il se produit un tel vide que l'envie prend la place de l'amour. Et c'est parce que la pensée joue le rôle de l'amour que tant de complications et de souffrances surgissent.

Si vous ne pensiez pas à telle ou telle personne, vous diriez que vous ne l'aimez pas. Mais est-ce de l'amour, quand vous pensez à cette personne? Si vous ne pensiez pas à un ami que vous croyez aimer, vous seriez horrifiés, n'est-ce pas? Si vous ne pensiez pas à un ami qui est mort, vous vous estimeriez déloyal, sans cœur, et caetera. Vous appelleriez cela de l'insensibilité, de l'indifférence, et ainsi vous vous mettriez à penser à cette personne, vous iriez prendre ses photographies, des images faites par la main ou par l'esprit ; mais lorsque vous vous laissez ainsi gagner par des choses de l'esprit, vous fermez votre cœur à l'amour. Lorsque vous êtes avec un ami, vous ne pensez pas à lui, ce n'est qu'en son absence que la pensée se met à recréer des scènes et des sensations mortes. C'est ce réveil du passé qui est appelé amour. Aussi, pour la plupart d'entre nous, l'amour est-il la mort, la négation de la vie ; nous vivons avec le passé, avec ce qui est mort, et par conséquent nous sommes morts, nous aussi, bien que nous appelions cela l'amour.

Penser, c'est toujours nier l'amour. C'est la pensée qui connaît les complications sentimentales, et non l'amour. La pensée est le plus grand obstacle à l'amour. La pensée distingue entre ce qui est et ce qui devrait être, et c'est sur cette distinction qu'est basée la morale ; mais ce qui est moral pas plus que ce qui est immoral ne connaît l'amour. Les règles de la morale, conçues par l'esprit pour la bonne marche des relations sociales, ne sont pas l'amour, mais un facteur de cohésion analogue au ciment: plus elles sont dures, plus l'édifice a de chances de tenir debout. La pensée ne conduit pas à l'amour, la pensée ne cultive pas l'amour, car l'amour ne peut pas être cultivé comme une plante dans un jardin. Le désir même de cultiver l'amour est une opération de la pensée.

Si vous êtes conscient, si peu que ce soit, vous verrez quelle part importante la pensée joue dans votre vie. La pensée a évidemment sa place, mais elle n'a aucun rapport avec l'amour. Ce qui a un rapport avec la pensée peut être compris par la pensée, mais ce qui n'a pas de rapport avec la pensée ne peut être appréhendé par l'esprit. Alors, qu'est-ce que l'amour? demanderez-vous. L'amour est un état d'être où il n'y a pas place pour la pensée ; mais définir l'amour, c'est encore une opération de l'esprit, ce n'est donc pas l'amour.

Nous devons comprendre ce que c'est que la pensée, et nous ne devons pas essayer de saisir l'amour par la pensée. Refuser la pensée ne fait pas naître l'amour. La pensée n'est libre que lorsque sa signification profonde a été pleinement comprise ; et, pour cela, une profonde connaissance de soi est essentielle, et non pas de vaines et superficielles assertions. C'est la méditation et la vigilance de l'esprit qui révèlent la nature de la pensée et la façon dont elle agit, et non les répétitions ou les définitions. Si l'on n'a pas conscience de la nature de la pensée et si l'on n'éprouve pas la façon dont elle agit en nous l'amour n'est pas possible.

Solitude et isolement

Le soleil s'était couché, et la forme pure des arbres se profilait sur le ciel qui se laissait gagner par les ténèbres. Le fleuve, large et puissant, roulait ses eaux paisibles. La lune commençait à apparaître à l'horizon ; elle montait entre deux grands arbres, mais elle ne jetait pas encore d'ombres.

Nous gravîmes la rive escarpée du fleuve et prîmes un sentier qui longeait des champs de blé vert. Ce sentier était une voie très ancienne ; des milliers et des milliers de pieds l'avaient foulé avant nous, et il était aussi riche de traditions que de silence. Il serpentait parmi les champs et les manguiers, les tamariniers et les tombeaux abandonnés. Les pois de senteur parfumaient délicieusement l'air. Les oiseaux s'installaient pour la nuit, et un grand étang commençait à réfléchir les étoiles. La nature n'était pas très communicative ce soir-là. Les arbres se laissaient envahir par la nuit et se taisaient. Quelques jeunes gens passèrent à bicyclette en bavardant, puis de nouveau ce fut le silence, vaste et profond, et cette paix qui vient lorsque toutes les choses sont seules.

Cette solitude n'est pas la douloureuse et terrifiante solitude de l'esprit. C'est la solitude de l'être ; c'est une solitude pure, riche et pleine. Ce tamarinier, près de nous, n'a d'autre existence que celle d'être ce qu'il est. De même cette solitude. On est seul, comme le feu, comme la fleur, mais on n'a pas conscience de sa pureté et de son immensité. On ne peut vraiment communier que lorsqu'on est seul. Être seul n'est pas la conséquence d'un refus, d'un repli sur soi-même. La solitude d'être s'épure de tous motifs, de toute recherche du désir, de tous mobiles. Cette solitude n'est pas une fin en soi. On ne peut pas souhaiter être seul. Un tel désir n'est que fuite devant la souffrance causée par l'impossibilité de communier.

L'isolement, avec son cortège de craintes et de souffrances, est la conséquence inévitable de l'action du moi. L'isolement ne peut que donner naissance à la confusion, aux conflits de toutes sortes et à la douleur, jamais à la vraie solitude ; pour que la solitude soit, il faut que cesse l'isolement. La solitude est indivisible, l'isolement est séparation. La solitude donne souplesse et endurance. Ce n'est que dans la solitude que l'on peut communier avec ce qui est sans cause, avec l'incommensurable. Par la solitude, la vie se révèle à l'homme dans son éternité ; la solitude révèle l'inexistence de la mort. Celui qui connaît la solitude ne peut cesser d'être.

La lune émergeait de la cime des arbres, et les ombres se découpaient sur le sol, noires et nettes. Un chien se mit à aboyer quand nous traversâmes le petit village, et nous redescendîmes près du fleuve. L'eau était si calme que les étoiles et les lumières du grand pont qui enjambait le fleuve s'y réfléchissaient comme sur un miroir. Des enfants, assis au bord de l'eau, riaient ; un bébé pleurait. Les pêcheurs nettoyaient et enroulaient leurs filets. Un oiseau traversa le ciel en silence. Là-bas, de l'autre côté du vaste fleuve, quelqu'un se mit à chanter, et son chant s'élevait clair et pénétrant dans la nuit. Profonde et pénétrante solitude de la vie...

Élève et maître

« – Vous savez, on m'a dit que j'étais l'élève d'un certain maître, commença-t-il. Croyez-vous que je le sois? J'aimerais bien savoir ce que vous en pensez. Je fais partie d'une société dont vous avez certainement entendu parler, et les chefs qui représentent à l'extérieur les chefs secrets ou maîtres m'ont dit que, pour les services que j'avais rendus à la société on m'avait admis en qualité d'apprenti. Et on m'a dit que je pourrai peut-être devenir un jour un initié du premier degré. » Il prenait cela très au sérieux, et nous en parlâmes longuement.

Une récompense est toujours agréable, surtout une récompense d'ordre soi-disant spirituel, pour celui qui ne recherche pas les honneurs de ce monde. Ou encore, pour celui qui réussit mal dans ce monde, il est agréable d'appartenir à un groupe et d'être choisi par quelqu'un que l'on tient pour un personnage d'une haute valeur spirituelle ; il est agréable de travailler avec d'autres pour une noble cause, et il est juste que l'on soit récompensé pour les services rendus. Et s'il ne s'agit pas d'une récompense au sens étroit du mot, c'est la reconnaissance de son avancement dans l'ordre spirituel ; ou, s'il s'agit d'une organisation bien menée, on reconnaît que vous avez bien travaillé afin de vous inciter à faire mieux.

Dans un monde où la réussite tient lieu de valeur morale, ce genre de satisfactions personnelles est sous-entendu et encouragé. Mais s'entendre dire par quelqu'un qu'on est l'élève d'un maître, ou s'estimer tel, conduit évidemment aux formes les plus laides de l'exploitation. Malheureusement, ces relations flattent à la fois l'exploiteur et l'exploité. Ces satisfactions personnelles sont considérées comme un progrès sur la voie spirituelle, et cela devient particulièrement laid et brutal lorsqu'il y a des intermédiaires entre l'élève et le maître, lorsque le maître est dans un autre pays ou inaccessible d'une façon ou d'une autre, lorsqu'il n'y a pas de contact physique direct entre l'élève et le maître. Cette inaccessibilité et le manque de contact direct ouvrent la porte à toutes les déceptions et à toutes les illusions, merveilleuses mais puériles ; et ces illusions sont exploitées par les malins, par ceux qui sont avides de gloire et de puissance.

Les récompenses et les châtiments n'existent que lorsqu'il n'y a pas d'humilité. L'humilité ne vient pas à la suite de pratiques spirituelles et de refus. L'humilité n'est pas une fin en soi, ce n'est pas une vertu à cultiver. Une vertu que l'on cultive cesse d'être une vertu, car elle n'est plus alors qu'une autre forme d'accomplissement, quelque chose dont on peut rendre compte. Cultiver une vertu n'est pas faire abnégation de soi, c'est affirmer négativement son moi.

L'humilité ne connaît pas la distinction entre le supérieur et l'inférieur, entre le maître et l'élève. Tant que subsiste la distinction entre le maître et l'élève, entre la réalité et vous-même, la compréhension n'est pas possible. Pour comprendre la vérité, il n'est pas besoin de maître ni d'élève, de second ni de premier degré. La vérité est la compréhension de ce qui est d'instant en instant sans le fardeau ou le résidu du moment précédent.

Récompenses et châtiments ne font que renforcer le moi, qui ignore l'humilité. L'humilité est dans le présent, non dans le futur. Vous ne pouvez pas devenir humble. Devenir, ce n'est que projeter dans le futur l'importance du moi, qui se dissimule dans la pratique d'une vertu. Comme il est fort, notre désir de réussir, de devenir! Comment la réussite et l'humilité pourraient-elles aller de pair? C'est pourtant à cela que tendent l'exploiteur « spirituel » comme l'exploité, et c'est cela qui engendre les conflits et les souffrances.

« – Prétendez-vous que le maître n'existe pas et que le fait que je me considère comme son élève ne soit qu'une illusion? » demanda-t-il.

Que le maître existe ou non n'a aucune importance. C'est important pour l'exploiteur, pour les sociétés et les écoles secrètes ; mais, pour l'homme qui cherche la vérité, la vérité qui donne le bonheur suprême, cette question n'a absolument aucun sens. Le riche et le portefaix sont aussi importants que le maître et l'élève. Que des maîtres existent ou non, que l'on distingue entre initiés, élèves, etc., n'a aucune importance ; ce qui est important, c'est de se connaître soi-même. Sans la connaissance de soi, la pensée n'a aucune base. Si vous ne commencez pas par vous connaître vous-même, comment pouvez-vous savoir ce qui est vrai? Sans la connaissance de soi, l'illusion est inévitable. Il est puéril de recevoir un enseignement et d'accepter d'être ceci ou cela. Méfiez-vous de l'homme qui vous offre une récompense, dans ce monde ou dans l'autre.

Riches et pauvres

Il faisait chaud et humide et la grande ville était pleine de bruits. De la mer soufflait une brise tiède, et les rues sentaient le goudron et l'essence. Le disque du soleil, rouge et large, descendait majestueusement dans l'océan, et la chaleur était encore plus intolérable. Nous étions nombreux dans la salle étouffante, et nous décidâmes de sortir. Les perroquets, tels d'éblouissantes flammes vertes, rentraient se poser sur leurs perchoirs. Tous les matins, ils s'envolaient vers le nord, où ils s'égaillaient dans les vergers, les champs et la campagne, et ils revenaient le soir passer la nuit sur les arbres de la ville, en bandes caquetantes et désordonnées. Ils ne volaient jamais droit comme les autres oiseaux, mais changeaient sans cesse de direction, ou se laissaient brusquement tomber sur un arbre. C'étaient les oiseaux les plus turbulents qui soient, mais ils offraient un spectacle charmant avec leurs becs rouges et leur plumage vert où la lumière mettait des reflets dorés. Les vautours, lourds et laids, tournaient en larges cercles et s'installaient sur les palmiers pour y passer la nuit.

Un homme passa en jouant de la flûte ; il remonta la rue sans cesser de jouer, et nous le suivîmes ; il tourna dans une des petites rues latérales et continua à jouer. C'était étrange d'entendre le son de la flûte au milieu des bruits d'une ville moderne, étrange et bouleversant. Nous suivîmes le joueur de flûte à quelque distance, traversâmes plusieurs rues et arrivâmes dans une autre, plus large, mieux éclairée. Là, un groupe d'hommes étaient assis, les jambes croisées, au bord de la chaussée, et le joueur de flûte se joignit à eux. Nous fîmes de même, et nous mêlâmes aux chauffeurs, domestiques, veilleurs de nuit qui écoutaient le joueur de flûte ; il y avait aussi quelques enfants et un ou deux chiens. Des voitures passaient ; l'une d'entre elles était conduite par un chauffeur ; il y avait de la lumière à l'intérieur, et elle était occupée par une dame seule, élégamment vêtue. Une autre voiture passa, puis s'arrêta ; le chauffeur en descendit et vint s'asseoir avec nous. Tout le monde parlait et avait l'air heureux d'être là ; ils riaient, gesticulaient, mais le chant de la flûte dominait toute l'assemblée. Oui, c'était agréable d'être là, parmi ces gens.

Puis nous nous levâmes et reprîmes notre promenade. Nous nous dirigeâmes vers la mer, passant près des maisons brillamment éclairées des riches. Les riches créent une atmosphère particulière. Si cultivés et discrets soient-ils, les riches ont une attitude distante, impénétrable et ils ont une assurance et une dureté difficiles à ébranler. Ils ne sont pas les possesseurs de la richesse, ils sont possédés par elle, et c'est pire que la mort. Leur vanité se traduit par la philanthropie ; ils se croient les dépositaires de leur richesse ; ils ont des bonnes œuvres, ils créent des organismes charitables ; ils sont les fondateurs, les bâtisseurs, les donateurs. Ils bâtissent des églises, des temples, mais leur dieu est le dieu de leur or. Quand il y a tant de misère et d'avilissement, il faut être bien endurci pour être riche. Certains viennent poser des questions, discuter, trouver la réalité. Pour le riche comme pour le pauvre, il est extrêmement difficile de trouver la réalité. Le pauvre désire être riche et puissant, et le riche est déjà pris dans l'engrenage de ses propres actions ; et pourtant il croit et il va de l'avant. Il spécule, non seulement en bourse, mais sur la vie future, sur l'éternité. Il joue sur les deux tableaux, mais il ne gagne que ce qu'il a dans le cœur. Ses croyances et ses cérémonies, ses espoirs et ses craintes n'ont rien à voir avec la réalité, car son cœur est vide. Plus l'extérieur est brillant, plus l'intérieur est pauvre.

Renoncer à la richesse, au confort et aux honneurs est chose relativement facile ; mais renoncer au désir d'être, de devenir, demande une grande intelligence et une grande compréhension. Le pouvoir que donne la richesse est un obstacle pour comprendre la réalité ; de même le pouvoir que donnent le talent et les capacités. Cette forme particulière d'assurance est de toute évidence une activité du moi ; et, bien qu'il soit difficile de le faire, cette sorte d'assurance et de pouvoir peut être laissée de côté. Mais ce qui est beaucoup plus subtil et caché, c'est la force que donne le désir de devenir. Le développement du moi sous toutes ses formes, que ce soit par la richesse ou par les vertus, est une source de conflits, une cause d'antagonismes et de désordres. Un esprit affligé du désir de devenir n'est jamais en paix, car la paix ne peut se gagner ni par des pratiques d'aucune sorte, ni avec le temps. La tranquillité est un état de la compréhension, et devenir est contraire à cette compréhension. Devenir fait naître le sentiment du temps, et ce sentiment ne peut que retarder la compréhension. Le « je serai » est une illusion causée par l'importance que s'attribue le moi.

La mer était aussi agitée que la ville, mais cette agitation avait quelque chose de réel et de profond. L'étoile du soir brillait à l'horizon. Nous rentrâmes par des rues grouillantes d'autobus, de voitures et de monde. Un homme nu dormait sur le trottoir ; c'était un mendiant, épuisé, mourant de faim, résigné, et il était difficile de l'éveiller. Un peu plus loin on voyait les pelouses vertes et les fleurs aux couleurs éclatantes d'un jardin public.

Cérémonies et conversion

Dans une vaste enceinte, parmi les arbres, il y avait une église. Les gens entraient, des Noirs et des Blancs. A l'intérieur il faisait plus clair que dans les églises européennes, mais la disposition des lieux était la même. La cérémonie se déroula avec sa beauté habituelle. Quand elle fut terminée, les Blancs rentrèrent chez eux, et les Noirs s'en furent de leur côté, et l'on voyait très peu de Blancs et de Noirs parler ensemble.

Sur un autre continent il y avait un temple, et l'on y chantait un chant sanscrit ; c'était une cérémonie hindoue, la Puja. L'assistance était d'une tradition et d'une culture entièrement différente. La tonalité des paroles hindoues est pénétrante et puissante ; elle est grave et profonde.

Vous pouvez vous convertir d'une croyance à une autre, d'un dogme à un autre, mais vous ne pouvez pas vous convertir à la connaissance de la réalité. La croyance n'est pas la réalité. Vous pouvez changer d'opinion, de conceptions, mais la vérité ou Dieu n'est pas une conviction: cette expérience n'est fondée sur aucune croyance, aucun dogme, aucune expérience antérieure. Si telle ou telle croyance vous conduit à telle ou telle expérience, votre expérience n'est que la réponse conditionnée par votre croyance. Si vous faites une expérience imprévue, spontanément, et que vous bâtissiez là-dessus un système qui vous permette de faire de nouvelles expériences analogues, l'expérience n'est alors rien d'autre qu'un souvenir ré-actualisé. Le souvenir est toujours mort ; il ne revit qu'au contact du présent vivant.

Se convertir, c'est abandonner une croyance pour une autre, un-dogme pour un autre, une cérémonie pour une autre plus satisfaisante, et cela n'ouvre pas la porte à la réalité. Au contraire, la satisfaction est un obstacle à la réalité. C'est pourtant ce que les religions organisées et les groupes religieux essaient de faire: vous convertir à un dogme, une superstition ou un espoir plus raisonnable ou moins raisonnable. Ils vous offrent une meilleure cage. Elle peut être confortable ou non, cela dépend de votre tempérament, mais c'est toujours une prison.

Qu'il s'agisse de religion ou de politique, et quel que soit le niveau de culture, l'esprit de conversion a existé de tout temps. Les organisations et associations de toutes sortes, religieuses ou économiques, prospèrent (et leurs chefs avec elles) en maintenant l'homme à l'intérieur du cadre idéologique qu'elles lui proposent. Il y a là une exploitation mutuelle. La vérité est en dehors de tous les cadres, de toutes les craintes et de tous les espoirs. Si vous voulez connaître le suprême bonheur de la vérité, vous devez rompre avec toutes les cérémonies et tous les cadres idéologiques.

L'esprit se sent fort et en sécurité à l'intérieur d'un système politique ou religieux, et c'est cela qui donne aux diverses organisations une telle vitalité. Il y a toujours les conservateurs à outrance et les nouvelles recrues qui, par leurs dons et leurs investissements, assurent l'existence des organisations dont le prestige et la puissance attirent ceux qui font leur idole du succès et de la sagesse de ce monde. Lorsque l'esprit ne se satisfait plus des anciens systèmes, il se convertit à d'autres croyances et à d'autres dogmes plus réconfortants et plus stimulants. Ainsi l'esprit est-il un produit du milieu ; il est soutenu par les sensations et il se renouvelle en s'identifiant à des données extérieures ; c'est pour cela que l'esprit est fidèle aux règles de conduite, aux systèmes de pensée, et ainsi de suite. Tant que l'esprit est une conséquence du passé, il ne peut jamais découvrir la vérité ou permettre à la vérité de se révéler. En s'attachant aux organisations, il abandonne la recherche de la vérité.

Il est évident que les cérémonies rituelles offrent aux participants une atmosphère bénéfique. Les cérémonies collectives ou individuelles procurent à l'esprit une certaine sérénité vivifiante par contraste avec la monotonie de la vie quotidienne. Il y a dans toute cérémonie une certaine beauté et une paisible grandeur, mais elles sont fondamentalement stimulantes ; et, comme tous les stimulants, elles finissent par obscurcir l'esprit et le cœur. Les rites deviennent une habitude ; ils deviennent une nécessité et l'on ne peut bientôt plus s'en passer. Cette nécessité est considérée comme un renouvellement spirituel, un regain de forces pour faire face à la vie, une méditation hebdomadaire ou quotidienne, etc ; mais si l'on examine plus attentivement les choses, on verra que ces rites sont une vaine répétition qui offre une merveilleuse et respectable échappatoire à la connaissance de soi. Sans la connaissance de soi, l'action a très peu de signification.

La répétition de chants, de mots et de phrases endort l'esprit et l'installe dans le temps. Dans cet état de somnolence, des expériences arrivent, mais elles ne sont que des projections du moi. Si agréables soient-elles, ces expériences sont illusoires. On ne peut pas faire l'expérience de la réalité au moyen de répétitions ou de pratiques d'aucune sorte. La vérité n'est pas une fin, un résultat, un but: on ne peut pas la provoquer, car elle n'appartient pas au domaine de l'esprit.

Le savoir

Il était tard, et nous attendions le train. Le quai était sale et bruyant, l'air acre. Beaucoup de gens attendaient, comme nous. Des enfants pleuraient, une mère allaitait son bébé, les vendeurs criaient leurs marchandises: journaux, thé et café. Partout régnait une grande agitation. Nous faisions les cent pas sur le quai en attendant le moment du départ, et nous observions la foule autour de nous. Un homme s'approcha et s'adressa à nous en un mauvais anglais. Il dit qu'il nous avait guetté et qu'il fallait qu'il nous dise quelque chose. Avec les accents de la plus grande sincérité, il promit de mener désormais une vie pure, et qu'à partir de ce moment il cesserait de fumer. Il dit qu'il n'avait pas d'instruction, qu'il n'était qu'un pauvre pousse-pousse. Il avait le regard décidé et un charmant sourire.

Le train arriva. Dans le compartiment où nous avions pris place, un homme se présenta. C'était un savant très connu ; il parlait plusieurs langues et pouvait faire des citations d'œuvres littéraires ou philosophiques dans chacune d'elles. II était avancé en âge et en savoir, riche et ambitieux. Il se mit à parler de la méditation, mais il donnait l'impression de ne pas en avoir fait personnellement l'expérience. Son dieu était le dieu des livres. Son attitude en face de la vie était traditionnelle et conformiste ; il était partisan d'un code de vie très strict, et approuvait les mariages arrangés dès l'enfance. Il était fier d'appartenir à sa caste et croyait aux différences d'aptitudes intellectuelles entre les classes de la société. Il était très imbu de lui-même et de ses connaissances.

Le soir tombait, et le train traversait une belle campagne. Le bétail rentrait aux étables, et la brise soulevait une fine poussière dorée. De gros nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, et on entendait au loin le grondement du tonnerre. Que ce village est beau, caché dans un repli de la montagne! Quelle joie profonde emplit les champs! La nuit gagnait. Un grand cerf bleu paissait dans la campagne ; il ne leva même pas la tête au passage du train.

Le savoir est une étincelle de lumière entre deux obscurités ; mais le savoir ne peut pas aller au-dessus ni au-delà de cette obscurité. Le savoir est nécessaire à la technique comme le charbon est nécessaire à la locomotive ; mais il ne peut pas atteindre l'inconnu. L'inconnu ne se laisse pas prendre dans les filets du connu. Il faut laisser le savoir de côté pour que l'inconnu se révèle. Mais qu'il est difficile de renoncer à ses connaissances!

Notre être est dans le passé, notre pensée est enracinée dans le passé. Le passé est ce qui est connu, et la réponse du passé jette toujours son ombre sur le présent, qui est l'inconnu. Ce n'est pas le futur qui est inconnu, c'est le présent. Le futur n'est que le prolongement du passé à travers le présent incertain. Cette brèche, cet intervalle, est comblé par la lueur intermittente du savoir, qui voile la vacuité du présent ; mais c'est le vide qui contient le miracle de la vie.

Le désir de connaître est semblable à tous les autres désirs ; il permet d'échapper à la peur du vide, de l'isolement, de la frustration, a la peur de n'être rien. Le savoir forme une brillante pellicule qui recouvre des ténèbres que l'esprit ne peut pénétrer. L'esprit a peur de cet inconnu, c'est pour cela qu'il se réfugie dans le savoir, dans les théories, les espoirs, l'imagination ; toutes les connaissances sont un obstacle à la connaissance de l'inconnu. Remiser ses connaissances, c'est faire venir la peur et renier l'esprit, qui est le seul instrument que l'on possède, c'est être vulnérable à la souffrance et à la joie. Mais il n'est pas facile de remiser ses connaissances. Être ignorant, ce n'est pas être libéré du savoir. L'ignorance est le manque de conscience de soi ; et le savoir est ignorance lorsque la connaissance du moi fait défaut. Connaître le moi libère du savoir.

On ne peut échapper au savoir que si l'on a compris ce qui pousse le moi à accumuler, ce qui motive son appétit. Le désir d'emmagasiner est un désir de sécurité, un désir de certitude. Ce désir de certitude, qui se manifeste par l'identification, la condamnation ou la justification, est la cause de la peur, qui détruit toute communion. Lorsqu'il y a communion, il n'est plus nécessaire d'accumuler. Accumuler, c'est se bâtir une forteresse qui est une prison. Les connaissances sont les pierres qui constituent les murs de cette prison. Le culte du savoir est une forme d'idolâtrie, et ce n'est pas lui qui résoudra les conflits et les misères de notre vie. Le manteau du savoir dissimule, mais ne pourra jamais nous libérer de la confusion et des souffrances sans cesse croissantes. Les voies de l'esprit ne mènent pas à la vérité, source de bonheur. Le savoir, c'est la négation de l'inconnu.

La respectabilité

Il prétendait qu'il s'était toujours contenté de peu, et que la vie avait été bonne pour lui, bien qu'il eût connu les tracas habituels de l'existence. C'était un homme calme, effacé, et qui ne voulait pas qu'on le dérangeât dans ses habitudes. Il disait qu'il n'avait pas d'ambitions, mais il rendait grâces à Dieu de ce qu'il avait, des satisfactions que lui donnait sa famille, et du cours égal de sa vie. Il se félicitait de n'être pas aux prises avec les difficultés de l'existence où il voyait plongés la plupart de ses amis et relations. Il devint rapidement un homme très respectable et il se réjouissait à la pensée qu'il appartenait à l'élite. Il n'était pas attiré par les femmes, et menait une vie de famille paisible, avec ses inévitables petites querelles de ménage. Il n'avait aucun vice particulier, priait souvent et adorait Dieu. « Tout va bien, je n'ai pas de soucis », disait-il avec un pâle sourire satisfait, et il se mettait à faire le récit de son passé, de ce qu'il faisait, du genre d'éducation qu'il donnait à ses enfants. Il poursuivait en disant qu'il n'était pas généreux, mais qu'il faisait l'aumône de temps en temps. Il était persuadé que chacun doit lutter par ses propres moyens pour se faire une place au soleil.

La respectabilité est une malédiction ; c'est un « mal » qui ronge l'esprit et le cœur. Il s'insinue à l'intérieur d'un homme à son insu et il détruit l'amour. Être respectable, c'est avoir le sentiment que l'on a réussi, c'est se creuser un trou dans le monde, c'est bâtir autour de soi un mur de certitudes, de cette assurance que donnent l'argent, la puissance, le succès, le talent ou la vertu. Cette assurance du moi engendre la haine et l'antagonisme dans les relations humaines qui fondent la société. Les gens respectables sont toujours la crème de la société ; aussi sont-ils toujours la cause des conflits et de la misère. Les gens respectables, tout comme les déshérités, sont toujours à la merci des circonstances ; les influences du milieu et le poids des traditions sont pour eux de la plus grande importance, car c'est ce qui leur permet de cacher leur pauvreté intérieure. Les gens respectables sont sur la défensive ; ils ont peur et ils sont toujours prêts à soupçonner. Ils ont la peur au cœur, et ils s'en déchargent par la colère. Leur vertu et leur piété leur servent de rempart. Ils sont comme des tambours: vides, ils font cependant beaucoup de bruit quand on tape dessus. Les gens respectables ne sont jamais ouverts à la réalité, car, tout comme les déshérités, ils sont uniquement préoccupés de s'affirmer davantage. Le bonheur leur est refusé, car ils passent à côté de la vérité.

Ne pas être cupide et ne pas être généreux, ce sont là deux formes négatives de suffisance, de l'importance que se donne le moi. La cupidité implique l'activité, l'agressivité ; pour posséder il faut lutter, il faut jeter toutes ses forces dans la bataille. Si vous n'êtes pas agressif, vous n'êtes pas pour autant libéré de l'avidité, vous êtes simplement replié sur vous-même. Lutter est douloureux ; aussi le pusillanime se prétend-il sans ambition. Avoir la main généreuse est une chose, autre chose est d'être généreux par le cœur. La générosité de la main est une affaire toute simple, qui dépend du niveau culturel et ainsi de suite ; mais la générosité du cœur a une signification infiniment plus profonde et elle réclame une conscience et une compréhension très vaste.

Ne pas être généreux donne au moi de grandes satisfactions et lui permet de rester enfermé dans son univers aveugle. Dans cet univers confiné, le moi n'est pas inactif, mais ses actes sont du domaine du rêve, et rien ne pourra l'en éveiller. Il est très douloureux de s'éveiller, et c'est pour cela que la plupart préfèrent la solitude de leur rêve pour devenir respectables, pour mourir.

Comme la générosité du cœur, la générosité de la main est un mouvement vers l'extérieur, mais il est souvent douloureux, décevant et révélateur du moi. Néanmoins la générosité de la main est chose relativement facile, alors que la générosité du cœur n'est pas une chose que l'on peut cultiver: elle est la négation de tout esprit d'accumulation. Pour pardonner, il faut qu'il y ait eu blessure ; et pour être blessé, il faut qu'il y ait eu un faisceau d'affirmations de l'orgueil. Il ne peut y avoir générosité du cœur tant que l'esprit se réfère à des notions qui appartiennent au souvenir, au passé, telles que « ce que je suis » et « ce qui est à moi ».

La politique

Il avait plu tout le jour dans la montagne. Ce n'était pas une pluie douce et bienfaisante, mais une de ces averses torrentielles qui inondent les routes et déracinent les arbres, provoquent des avalanches et transforment d'innocents ruisselets en redoutables cascades. Un petit garçon, trempé jusqu'aux os, jouait dans les flaques sans prêter attention aux injonctions et aux cris de sa mère. Nous avions laissé la ville dans la vallée, et la maison nous attendait, tout en haut de la montagne. Sur la route boueuse nous croisâmes une vache qui descendait. L'eau alourdissait nos vêtements, et nous ne tardâmes pas à nous dévêtir presque entièrement. Le vent soufflait de l'ouest par rafales, amoncelant des nuages de plus en plus noirs et de plus en plus lourds.

Il y avait un feu dans la pièce, et tout le monde se taisait. La pluie, qui battait aux vitres, tombait par la cheminée et faisait crachoter le feu. Il y avait une grande flaque au milieu de la pièce.

C'était un politicien célèbre, réaliste, profondément sincère et ardent patriote. Ni borné, ni égoïste, il n'agissait pas par ambition personnelle, mais pour une idée et pour le peuple. Ce n'était pas un tribun ; il avait souffert pour sa cause, et pourtant on ne sentait aucun ressentiment, aucune amertume chez lui. Il ressemblait plus à un fin lettré qu'à un politicien. Mais la politique était toute sa vie et son parti lui obéissait, bien qu'il ne fût pas toujours d'accord avec lui. C'était un rêveur, mais il avait mis ses rêves de côté pour se consacrer à la politique. Son ami, spécialiste des questions économiques, était là aussi ; il avait des théories compliquées avec maints exemples à l'appui sur la distribution de revenus considérables. Il semblait bien connaître les théoriciens d'économie politique tant de droite que de gauche, et il avait sa propre théorie pour le salut économique de l'humanité. Il avait la parole facile et savait trouver le mot juste. Tous deux avaient harangué des foules immenses.

Avez-vous remarqué la place considérable faite dans les journaux et les magazines aux politiciens, aux discours des politiciens et à leurs activités? Certes on donne aussi d'autres nouvelles, mais ce sont les informations politiques qui prédominent. Ce sont les circonstances extérieures – confort, argent, situation et pouvoir – qui semblent dominer et façonner notre existence. C'est aux apparences extérieures – titre, costume, salut, drapeau – que l'on attache de plus en plus d'importance, alors que la signification même de la vie est oubliée ou délibérément laissée de côté. Il est tellement plus facile de se jeter dans des activités politiques ou sociales que de chercher à comprendre la vie dans sa plénitude. C'est un moyen respectable de fuir les mesquineries et les tracas de la vie quotidienne que de s'associer à une pensée organisée, de s'abandonner à des activités politiques ou religieuses. Vous Pouvez parler d'un cœur léger des grandes choses et des leaders politiques ; les belles formules sur les affaires du monde vous permettent de faire illusion et de dissimuler ainsi votre manque de profondeur, et votre esprit remuant, encouragé par la tendance populaire, peut se fixer dans une activité précise: la propagation de l'idéologie d'une nouvelle ou d'une ancienne religion.

La politique est la réconciliation des effets ; et comme la plupart des gens se soucient beaucoup des effets, c'est aux apparences que l'on accorde la plus grande importance. En modifiant les effets nous espérons faire régner l'ordre et la paix ; mais malheureusement ce n'est pas aussi simple que cela. La vie forme un tout, et on ne peut pas dissocier l'extérieur de l'intérieur ; l'extérieur affecte nécessairement l'intérieur, mais l'intérieur prend toujours le pas sur l'extérieur. Ce que vous êtes finit toujours par se traduire en manifestations extérieures. On ne peut pas séparer l'extérieur de l'intérieur, on ne peut pas les maintenir dans des compartiments étanches, car ils réagissent constamment l'un sur l'autre ; mais la soif intérieure, les mobiles secrets et les tendances profondes sont toujours plus puissants. La vie ne dépend pas de l'activité politique ou économique ; la vie n'est pas seulement dans ses manifestations extérieures, pas plus que l'arbre n'est dans la feuille ou la branche. La vie est un tout et sa beauté ne se découvre que dans la parfaite intégration de ses parties. Cette intégration ne se produit pas au niveau superficiel des conciliations politiques et économiques ; on ne la trouve qu'au-delà des causes et des effets.

C'est parce que nous jouons avec les causes et les effets et que nous n'allons jamais au-delà, si ce n'est en paroles, que nos vies sont vides, que nos existences n'ont aucun sens. C'est pour cette raison que nous sommes devenus les esclaves des agitations politiques et du sentimentalisme religieux. Notre seul espoir est dans l'intégration de tous les éléments dont nous sommes faits. Ce n'est pas une idéologie ou l'identification à une autorité politique ou religieuse qui nous permettra de réaliser cette intégration, mais seulement une vigilance en profondeur et en étendue. Cette vigilance doit plonger dans les couches les plus profondes de la conscience et ne doit pas se contenter de réponses superficielles.

La connaissance

La vallée était plongée dans l'ombre, et le soleil couchant éclairait la cime des montagnes ; on aurait dit qu'elles étaient illuminées de l'intérieur. Au nord de la route, les montagnes étaient nues et arides, dévastées par le feu ; au sud, les collines étaient verdoyantes, couvertes de buissons et d'arbres. La route allait, toute droite, séparant les deux versants de la vallée. Les montagnes, ce soir-là, semblaient toutes proches, irréelles, lumineuses et accueillantes. De grands oiseaux tournaient très haut dans le ciel, sans effort. Des écureuils traversaient nonchalamment la route, et l'on entendait le bourdonnement lointain d'un avion. Des deux côtés de la route il y avait des champs d'orangers bien entretenus. A la fin de cette chaude journée les sauges embaumaient, et leur lourde senteur se mêlait à l'odeur des foins. Les troncs des orangers étaient noirs et leurs fruits éclatants. Les cailles jetaient leur cri ; un hérisson se glissa dans un fourré ; un lézard, dérangé par le chien, se faufila dans les hautes herbes. Le calme du soir descendait lentement sur la terre.

L'expérience est une chose, autre chose est la connaissance. L'expérience fait obstacle à la connaissance. Si agréable ou si pénible soit-elle, l'expérience paralyse la connaissance. L'expérience est déjà prise dans le filet du temps, elle est déjà dans le passé, elle est devenue un souvenir qui ne revit que comme une réponse au présent. La vie est le présent, elle n'est pas l'expérience. Le poids et la force de l'expérience est une ombre jetée sur le présent, et ainsi ce qui était directement perçu devient expérience. L'esprit est l'expérience, le connu ; aussi l'esprit ne peut-il jamais percevoir directement, car ce qu'il perçoit n'est que le prolongement de l'expérience. L'esprit ne connaît que la continuité, et il ne peut rien recevoir de nouveau tant que la continuité existe. Ce qui est continu ne peut pas connaître. L'expérience n'est pas le moyen de connaître ; la connaissance est un État sans expérience. L'expérience doit cesser pour que la connaissance soit.

L'esprit ne peut faire naître que des projections de lui-même, le connu. On ne peut connaître l'inconnu que lorsque l'esprit se défait de l'expérience. La pensée est une manifestation de l'expérience ; la pensée est une réponse de la mémoire ; et, tant que la pensée s'interpose, il ne peut y avoir de connaissance. Il n'y a aucun moyen, aucune méthode pour mettre fin à l'expérience, car le seul fait d'user d'un moyen ou d'employer une méthode est un obstacle à la connaissance. Savoir la fin, c'est avoir le sens de la continuité, et avoir un moyen pour atteindre la fin, c'est renforcer le connu. Le désir de réalisation doit disparaître ; c'est ce désir qui engendre les moyens et la fin. L'humilité est essentielle pour connaître. Mais l'esprit désire sans cesse ramener la connaissance au niveau de l'expérience! A peine conçoit-il le nouveau qu'il en fait déjà de l'ancien! Il fonde ainsi un sujet et un objet de l'expérience, ce qui engendre le conflit de la dualité.

Dans l'état de connaissance, il n'y a ni sujet ni objet d'expérience. L'arbre, le chien et l'étoile du soir ne sont pas les objets d'une expérience vécue par un sujet ; ils sont le mouvement même de la connaissance. Il n'y a pas de faille, pas de brèche entre un sujet et un objet ; il n'y a pas d'intervalle de temps et d'espace qui permette à la pensée de s'identifier. La pensée est totalement absente, mais il y a l'être. Cet état d'être ne souffre pas qu'une pensée ou une méditation le prenne pour objet, ce n'est pas une chose que l'on peut atteindre. Il faut que cessent toutes les opérations de l'expérience pour que l'être soit. Dans la sérénité de son mouvement est l'intemporel.

La vertu

La mer était très calme et il n'y avait presque pas de rides sur le sable blanc. Le long de la baie, au nord, était la ville, tandis qu'au sud des palmiers descendaient jusqu'au bord de l'eau. Derrière la barre on apercevait les premiers requins, et plus loin les embarcations de pêche, quelques planches assemblées avec des cordes. Elles se dirigeaient vers un petit village au sud des palmiers. Il y avait un éclatant coucher de soleil, non pas là où on se serait attendu à je voir, mais à l'est ; les nuages, lourds et bien découpés, étaient illuminés de toutes les couleurs du spectre. C'était un spectacle absolument fantastique, et presque douloureux à contempler. Et, sur la mer, c'était un chemin de lumière qui frissonnait et jetait des myriades de feux colorés, jusqu'à l'horizon.

Quelques pêcheurs rentraient au village, mais la plage était presque déserte et silencieuse. On ne voyait briller qu'une étoile au-dessus des nuages. Nous reprîmes le chemin du retour, et une femme se joignit à nous et se mit à parler de choses sérieuses. Elle dit qu'elle faisait partie d'un groupe dont les membres pratiquaient la méditation et cultivaient les vertus essentielles. Tous les mois on choisissait une vertu, et chaque jour on la cultivait et on la mettait en pratique. Ses propos et toute son attitude montraient qu'elle était entraînée à se dominer, et qu'elle désapprouvait tous ceux qui ne pensaient pas comme elle et qui ne se sentaient pas attirés par l'exercice de la vertu.

La vertu ne vient pas de l'esprit, mais du cœur. Quand l'esprit cultive la vertu, c'est du calcul ; c'est de l'autodéfense et un moyen habile de s'adapter au milieu. La perfection du moi est exactement le contraire de la vertu. Comment peut-il y avoir de la vertu s'il y a de la peur? La peur vient de l'esprit, non du cœur. La peur se cache sous des masques divers: vertu, respectabilité, adaptation, bons offices, etc. La peur existera toujours dans les rapports humains et les activités de l'esprit. L'esprit n'est pas distinct de ses activités ; mais il est poussé à s'en distinguer, à s'attribuer la continuité et la permanence. De même qu'un enfant fait des exercices au piano, de même l'esprit pratique hypocritement la vertu dans le but de pouvoir dominer les situations de l'existence et d'avoir le sentiment de sa permanence, ou pour atteindre ce qu'il considère comme une forme de vie suprême. Il faut être vulnérable pour affronter la vie, et non se retrancher derrière le mur respectable de la vertu. On ne peut pas atteindre à la vie suprême ; il n'y a pas de chemin pour y conduire, et toute Progression dans ce sens est illusoire. La vérité doit venir, vous ne Pouvez pas aller à la vérité, et ce n'est pas la pratique de vos vertus qui vous en rapprochera. Ce que vous atteignez n'est pas la vérité, mais la projection de vos propres désirs ; et c'est dans la vérité seulement que se trouve le bonheur.

Cette habile faculté d'adaptation que possède l'esprit et son besoin de se perpétuer entretiennent la peur. Ce n'est pas pratiquer les vertus qui importe, mais comprendre l'origine de cette peur. Un esprit timoré peut pratiquer les vertus, il n'en restera pas moins toujours un esprit timoré. La vertu est pour lui un moyen d'échapper à sa petitesse, et les vertus qu'il acquerra seront, elles aussi, insignifiantes. Si l'esprit n'a pas conscience de sa petitesse, comment peut-il espérer toucher la réalité? Comment un esprit vertueux et insignifiant pourrait-il s'ouvrir à l'incommensurable?

Si l'on comprend le mécanisme de l'esprit, qui est le moi, la vertu se manifeste. La vertu n'est pas un rempart, elle est la conscience spontanée et la compréhension de ce qui est. L'esprit ne peut pas comprendre ; il peut traduire en actes ce qui est compris, mais il est incapable de compréhension. Pour comprendre, il faut qu'il y ait la chaleur de la reconnaissance et de la réceptivité, que seul le cœur peut émettre lorsque l'esprit se tait. Mais le silence de l'esprit ne résulte pas d'un habile calcul. Désirer le silence, c'est encore être pris dans l'engrenage des réalisations, avec tous les conflits et toutes les souffrances qu'implique une telle attitude. Désirer être ceci, désirer ne pas être cela, c'est, dans les deux cas, refuser la vertu du cœur. La vertu n'est pas le conflit et la réalisation, la pratique prolongée et le résultat, mais un état qui n'est pas la conséquence d'une projection du désir. Si l'on s'efforce d'être, l'être n'est pas. Dans l'effort pour être, il y a résistance et refus, mortification et renoncement ; mais résistance et refus, mortification et renoncement n'engendrent pas la vertu. La vertu est la paix que donne la cessation du désir d'être, et cette paix vient du cœur, non de l'esprit. Par les exercices, les obligations et les interdictions, l'esprit peut connaître le repos, mais une telle discipline détruit la vertu du cœur, sans laquelle il n'y a pas de paix, pas de bonheur ; car la vertu du cœur est connaissance.

La simplicité du cœur

Le ciel était parfaitement pur. On ne voyait pas un seul de ces oiseaux aux grandes ailes qui se laissent porter sur l'air d'une vallée à l'autre, ni même un petit nuage errant. Les arbres étaient immobiles et les ombres profondes dans les creux des collines. Une biche, dévorée de curiosité, nous regardait venir, puis, brusquement, s'enfuit à notre approche. Sous un buisson, un crapaud de même couleur que la terre était tapi, immobile, l'œil brillant. A l'ouest, la crête des montagnes se découpait à contre-jour. Beaucoup plus bas il y avait une grande maison ; elle possédait une piscine, et il y avait quelques personnes qui se baignaient. Il y avait un magnifique jardin tout autour de la maison. L'endroit semblait prospère et retiré, avec cette atmosphère particulière aux riches. Un peu plus loin, au bord d'un mauvais chemin, il y avait une petite cabane. Même de loin, la pauvreté, la crasse et la souffrance étaient visibles. De l'endroit où nous étions, les deux maisons semblaient voisines. La laideur et la beauté se touchaient.

La simplicité du cœur a beaucoup plus d'importance et de signification que la simplicité de vie. Il est relativement facile de se contenter de peu de choses. Renoncer au confort, cesser de fumer ou se défaire d'autres habitudes n'est pas une preuve de simplicité du cœur. Porter un pagne dans un monde qui regorge de vêtements, de distractions et de confort, ce n'est pas là la marque d'un être libre. Il y avait un homme qui avait renoncé au monde, mais ses désirs et ses passions le rongeaient ; il avait endossé la robe de moine, mais il ne connaissait pas la paix. Ses yeux étaient perpétuellement inquiets, et son esprit était déchiré de doutes et d'espoirs. En apparence vous renoncez et vous vous pliez à une discipline, vous tracez votre route et vous vous efforcez de la suivre, pas à pas, pour atteindre le but. Vous mesurez les progrès de votre réalisation d'après les règles de la vertu: comment vous avez renoncé à ceci ou à cela, comment vous savez contrôler votre conduite, comment vous êtes tolérant et charitable, et ainsi de suite. Vous avez appris l'art de la concentration, et vous vous retirez dans une forêt, un monastère ou une chambre obscure pour méditer ; vous passez votre temps à prier et à vous surveiller. Apparemment vous menez une vie simple et par ces dispositions et ces spéculations vous espérez atteindre la félicité qui n'est pas de ce monde.

Mais peut-on atteindre la réalité par des contrôles et des sanctions portant sur des activités extérieures? Certes, il est nécessaire de mener une vie simple et de ne pas rechercher le confort, mais cela suffit-il pour ouvrir la porte à la réalité? Le goût du confort et la poursuite du succès sont d'inutiles fardeaux qui encombrent l'esprit et le cœur, et qui empêchent d'avancer aisément ; mais pourquoi attachons-nous tant d'importance à nos gestes et à notre comportement? Quel besoin avons-nous d'extérioriser nos intentions? Est-ce par manque d'assurance ou par souci de l'opinion d'autrui? Pourquoi voulons-nous nous persuader de notre intégrité? Tout ce problème ne se réduit-il pas au désir que nous avons d'être persuadés de l'importance de notre devenir?

Le désir d'être est le commencement de la complexité. Poussés par le désir sans cesse croissant d'être, intérieurement et extérieurement, nous accumulons ou renonçons, cultivons ou refusons. Constatant que le temps engloutit toutes choses, nous nous raccrochons à l'intemporel. Cet effort pour être ceci ou n'être pas cela, cette lutte que nous menons pour nous rattacher à ceci ou nous détacher de cela, ne peut jamais trouver son accomplissement par une discipline ou des pratiques d'aucune sorte ; c'est la compréhension de cette lutte qui nous libérera, naturellement et spontanément, de tous les conflits intérieurs et extérieurs. On n'atteint pas la réalité par le détachement ; il n'existe aucun moyen qui permette de l'atteindre. Tous les moyens et tous les buts que l'on peut se proposer d'atteindre sont des formes de l'attachement, et elles doivent cesser pour que la réalité soit.

Les facettes de l'individu

Il vint nous voir entouré de ses disciples. Ceux-ci étaient de toutes conditions: il y avait un riche et un pauvre, un haut fonctionnaire et une veuve, un fanatique et un jeune homme arborant un sourire entendu. Ils formaient un groupe sympathique et ils semblaient heureux ; les ombres dansaient sur les murs blancs de la maison ; des perroquets se chamaillaient dans les arbres, et un camion passait en pétaradant. Le jeune homme insistait gravement sur l'importance du gourou, du maître ; les autres étaient d'accord avec lui et souriaient de plaisir tandis qu'il développait ses arguments, clairement et objectivement. Le ciel était très bleu et un aigle à collerette blanche planait en cercles au-dessus de nos têtes sans le moindre battement d'ailes. Il faisait très beau. Comme nous aimons nous détruire mutuellement! L'élève détruit le gourou, et le gourou détruit l'élève. Comme nous aimons suivre et obéir, nous défaire pour nous refaire! Un oiseau avait attrapé un grand ver qu'il tirait de la terre, par petites secousses.

Nous ne sommes pas un, mais plusieurs. L'un ne peut être que lorsque la pluralité cesse. Jour et nuit cette multitude bruyante Ce heurte et s'entrechoque, et c'est cette incessante bataille qui fait la douleur de vivre. Si nous détruisons un de nos « moi », un autre vient prendre sa place, et ainsi de suite, tout au long de notre vie. Nous essayons de donner à l'un de nos « moi » une place prépondérante, de le faire régner sur tous les autres, mais bientôt ce moi se fragmente et se multiplie. La voix de la multitude est la voix de l'unique, et c'est cette voix qui prend le pouvoir et qui gouverne ; mais c'est toujours le babil d'une voix. Nous sommes les voix de la foule, et nous essayons de saisir la voix calme et sereine de l'unique. L'unique est la multitude s» la multitude se tait pour écouter la voix de l'unique. La multitude ne peut jamais trouver l'unique.

Il ne s'agit pas de savoir comment entendre la voix unique, mais de comprendre de quoi est faite la multitude que nous sommes. La Partie ne peut pas comprendre le tout ; une entité particulière ne peut pas comprendre la multitude d'entités qui nous composent. Si l'une des facettes de notre moi essaie de contrôler, discipliner et modeler les autres facettes, elle ne réussira qu'à s'amenuiser et restreindre son champ d'activités propres. On ne peut pas comprendre le tout par l'intermédiaire de la partie ; c'est pourquoi nous ne pouvons jamais comprendre. Si nous ne pouvons jamais voir le tout, si nous n'avons jamais conscience du tout, c'est que nous attachons une importance prépondérante à la partie. La partie se divise et devient la multitude. Pour avoir conscience du tout, du conflit de la multitude, il faut comprendre le désir. Toutes les activités sont la conséquence du désir. Le désir ne doit pas être sublimé ou supprimé: il doit être compris hors de celui qui comprend. Si l'entité qui comprend est là, alors c'est encore l'entité du désir. Comprendre hors du sujet qui fait cette expérience, c'est se libérer de l'un et du multiple.

Toute adhésion et tout refus, toute analyse et tout consentement ne font que fortifier la position du sujet de l'expérience. Celui-ci ne peut pas comprendre le tout. Celui qui fait une expérience la fait avec toutes ses expériences antérieures, et il n'est pas possible de comprendre dans l'ombre du passé. Dépendre du passé peut être un moyen d'agir, mais cultiver les moyens n'amène pas à la connaissance. Comprendre n'est pas donné à l'esprit, comprendre ne relève pas de la pensée ; et si l'on arrive à discipliner la pensée et à faire le silence en elle afin de saisir ce qui n'appartient pas à l'esprit, ce qui surgira sur l'écran du silence sera la projection du passé. Dans la conscience de tout cet enchaînement de phénomènes il y a un silence qui n'appartient pas à celui qui en fait l'expérience. C'est dans ce silence seulement que réside la connaissance.

Le sommeil

C'était l'hiver ; les arbres avaient perdu toutes leurs feuilles et leurs silhouettes dénudées se découpaient sur le ciel clair. Même les quelques sapins qui gardaient leur parure semblaient souffrir du vent mordant et des nuits glaciales. Au fond du paysage, les montagnes étaient recouvertes de neige, et de gros nuages blancs se collaient à leurs flancs. L'herbe était rousse, car il n'avait pas plu depuis plusieurs mois, et les prochaines pluies de printemps étaient encore loin. La terre était en sommeil. Les haies ne connaissaient plus la joyeuse animation des oiseaux et de leurs couvées, et les chemins étaient secs et poudreux. Sur le lac, quelques canards se reposaient avant de reprendre leur vol en direction du sud. Les montagnes détenaient les promesses d'un nouveau printemps, et la plaine rêvait en l'attendant.

Qu'arriverait-il si le sommeil nous était refusé? Aurions-nous plus de temps pour batailler, intriguer et faire le mal? Serions-nous plus cruels, plus insensibles? Aurions-nous plus de temps à consacrer à l'humilité, à la compassion et à la frugalité? Serions-nous plus créateurs? Le sommeil est une étrange chose, mais d'une importance extraordinaire. Pour la plupart des gens, l'activité du jour se poursuit pendant le repos nocturne ; leur sommeil est le prolongement de leur vie, terne ou passionnante ; sur un plan différent, c'est la même grisaille ou les mêmes efforts dépourvus de sens. Le corps se régénère dans le sommeil ; l'organisme, qui a sa vie propre, y puise de nouvelles forces. Pendant le sommeil, les désirs s'apaisent, et ainsi ne contrarient plus l'organisme ; et, lorsque le corps est reposé, le désir trouve de nouveaux champs d'action. Il est manifeste que moins on contrarie l'organisme, mieux il s'en trouve ; moins l'esprit impose sa loi à l'organisme, plus saines et naturelles sont ses fonctions. Mais la maladie de l'organisme est une autre question ; elle provient soit de l'esprit, soit de sa propre faiblesse.

Le sommeil a une grande signification. Plus les désirs sont puissants, plus leur signification s'amoindrit. Les désirs, positifs ou négatifs, sont toujours essentiellement positifs, et le sommeil est la suspension momentanée de leur affirmation. Le sommeil n'est pas le contraire du désir, le sommeil n'est pas négation, mais un état que le désir ne peut pénétrer. Pendant le sommeil, les couches superficielles de la conscience voient leur tumulte s'apaiser, et peuvent ainsi recevoir les ordres des couches plus profondes ; mais ce n'est là qu'un aspect du problème dans son ensemble. Toutes les couches de la conscience peuvent communiquer entre elles pendant l'état de veille, et aussi pendant le sommeil ; et, naturellement, cela est essentiel. Cette communication libère l'esprit de l'importance qu'il a toujours tendance à s'attribuer, et ainsi l'esprit perd son caractère de facteur primordial. Il se trouve ainsi délivré, librement et naturellement, de ses activités et de ses efforts qui l'enfermaient plus étroitement en lui-même. Le besoin de devenir se trouve ainsi complètement annulé, le besoin d'accumuler ne se fait plus ressentir.

Mais il se produit autre chose dans le sommeil. On y trouve une réponse à nos problèmes. Lorsque l'esprit conscient est au repos, il est capable de recevoir une réponse, c'est là chose toute simple. Mais ce qui est beaucoup plus significatif et important que tout cela est le renouvellement qui ne peut s'obtenir par aucune pratique. On peut de propos délibéré développer un don, une aptitude, mettre en pratique une technique ou se plier à une règle de vie ; mais ceci n'est pas un renouvellement. Cultiver n'est pas créer. Ce renouvellement créateur ne peut avoir lieu s'il y a participation volontaire d'un sujet désireux de devenir. L'esprit doit renoncer à tout désir d'accumuler, de mettre en réserve des expériences dans le but de réaliser de nouvelles expériences. C'est ce besoin d'accumuler pour se protéger qui fait durer indéfiniment le temps et empêche le renouvellement créateur.

La conscience telle que nous la connaissons relève du temps ; elle n'a d'autre pouvoir que celui d'enregistrer et d'emmagasiner l'expérience à ses différents niveaux. Ce qui se passe dans cette conscience n'est rien d'autre que sa propre projection ; elle possède ses qualités propres et elle est mesurable. Pendant le sommeil, cette conscience se trouve simplement renforcée, ou bien il se produit quelque chose d'entièrement différent. Pour la plupart d'entre nous, le sommeil ne fait que renforcer la conscience ; il y a également enregistrement et accumulation, d'où expansion, mais aucun renouvellement. L'accroissement s'accompagne toujours d'un sentiment d'exaltation, de plénitude, de l'illusion d'avoir compris, et ainsi de suite ; mais tout cela n'est pas le renouvellement créateur. Cet effort pour devenir doit totalement cesser, non pas dans un but de connaissance ultérieure, mais cesser purement et simplement.

Pendant le sommeil, et souvent durant les heures de veille, lorsque le souci du devenir a entièrement cessé, lorsque l'effet d'une cause a pris fin, alors seulement ce qui est au-delà de la cause et de l'effet mesurable apparaît.

L'amour dans les relations humaines

Le sentier passait devant une ferme et gravissait la colline, du haut de laquelle le regard embrassait plusieurs bâtiments et d'où l'on voyait les vaches avec leur veau, les poules, les chevaux et diverses machines agricoles. Puis le sentier s'enfonçait doucement dans les bois, et l'on voyait aux empreintes laissées dans le sol que les biches et d'autres bêtes sauvages l'empruntaient souvent. Lorsqu'il faisait très beau, les bruits de la ferme, les voix et la musique de la radio portaient très loin. C'était une ferme bien tenue et elle respirait l'ordre, la santé et la propreté. On entendait souvent des éclats de voix, suivis par le silence des enfants. Un oiseau chantait dans un arbre, et les éclats de voix arrivaient à couvrir ce chant. Soudain, une femme sortit de la maison en faisant claquer la porte. Elle entra dans l'étable et se mit à frapper une vache avec un bâton. Le bruit des coups résonnait jusque sur la colline.

Comme il est facile de détruire ce que nous aimons! Une barrière a si vite fait de s'élever entre nous, un mot, un geste, un sourire! La santé, l'humeur et le désir jettent une ombre, et ce qui était beau devient terne et pesant. Nous finissons par nous user à la longue, et ce qui était simple et pur devient confus et ennuyeux. Sous l'effet des perpétuelles frictions et des espoirs sans cesse déçus, ce qui était beau et simple devient effrayant et douloureux. Vivre avec nos semblables est chose difficile et complexe, et bien peu y réussissent sans dommage. Nous voudrions que nos rapports avec nos semblables soient stables, durables, alors qu'ils sont essentiellement mouvants ; nous devons comprendre ce mouvement, profondément et pleinement, comprendre qu'il ne peut pas se plier à des règles intérieures ou extérieures. La conformité, qui est la structure même de l'édifice social, ne perd son poids et son pouvoir que lorsqu'il y a amour. L'amour dans les rapports humains purifie l'individu car il lui révèle le fonctionnement du moi. Sans cette révélation, les relations entre les individus ne signifient pas grand-chose.

Mais comme nous luttons contre cette révélation! Cette lutte prend des formes diverses: domination ou servilité, peur ou espoir, jalousie ou consentement, etc. Malheureusement nous n'aimons pas, et, si nous éprouvons de l'amour, nous voulons qu'il agisse d'une manière déterminée, nous ne le laissons pas libre. Nous aimons avec l'esprit et non avec le cœur. L'esprit peut changer, l'amour est immuable. L'esprit peut se rendre invulnérable, mais l'amour ne le peut pas ; l'esprit peut toujours se retirer, être exclusif, devenir personnel ou impersonnel. L'amour ne peut être comparé ou enfermé. Tout le mal vient de ce que nous appelons amour, et qui en réalité relève de l'esprit. Nous remplissons nos cœurs de choses de l'esprit, et nos cœurs sont ainsi toujours vides et affamés. C'est l'esprit qui s'attache, qui jalouse, qui possède et détruit. Notre vie est dominée par les centres physiques et par l'esprit. C'est le désir d'être aimé qui nous pousse à rechercher l'amour ; nous donnons pour recevoir, c'est là la générosité de l'esprit, non du cœur. L'esprit recherche sans cesse la certitude et la sécurité ; comment l'esprit pourrait-il avoir une certitude de l'amour? Comment l'esprit, qui est enchaîné au temps, pourrait-il saisir l'amour, qui est sa propre éternité?

Mais même l'amour du cœur a ses propres pièges ; car nous avons tellement corrompu notre cœur qu'il est plein d'hésitations et de confusion. C'est cela qui rend la vie si pénible et si ennuyeuse. A peine croyons-nous avoir l'amour qu'il est déjà perdu. C'est qu'aussitôt intervient une force impondérable, qui ne vient pas de l'esprit, et dont l'origine est insaisissable. Cette force est à son tour détruite par l'esprit ; car dans cette bataille l'esprit semble invariablement sortir vainqueur. Ce conflit qui se déroule en nous ne peut être résolu ni par l'esprit calculateur ni par le cœur hésitant. Il n'y a aucun moyen pour faire cesser ce conflit. Le fait même de chercher un moyen de résoudre ce conflit est encore une ruse de l'esprit pour être le maître, pour écarter le conflit afin de connaître la paix, pour avoir l'amour, pour devenir quelque chose.

Le plus difficile est de réaliser pleinement que l'esprit ne doit pas rechercher l'amour. Lorsque nous avons réellement et profondément compris cela, alors il est possible de recevoir quelque chose qui n'est pas de ce monde. Sans la présence de ce quelque chose, nous aurons beau faire, nous ne connaîtrons jamais de bonheur durable dans les relations humaines. Si vous avez reçu cette grâce et si moi je ne l'ai pas reçue, naturellement nous serons, vous et moi, en conflit. Vous ne serez peut-être pas en conflit, mais moi je le serai ; et ma peine et mon chagrin me sépareront de vous. Le chagrin est aussi exclusif que le plaisir, et tant qu'il n'y a pas cet amour qui n'est pas mon œuvre, toute relation humaine est douloureuse. Au contraire, par la grâce de cet amour, vous ne pouvez pas ne pas m'aimer tel que je suis, car votre amour ne dépend pas de ce que je parais être ou de la façon dont je me conduis. Quoi que fasse l'esprit, nous sommes séparés, vous et moi ; bien que nous puissions avoir certains contacts, l'intégration n'est pas avec vous, mais en moi. Cette intégration ne peut en aucun cas être le fait de l'esprit ; elle ne se produit que lorsque l'esprit est totalement silencieux, lorsqu'il est à bout de ressources. C'est alors seulement que les relations humaines ne sont plus douloureuses.

Le connu et l'inconnu

Les ombres du soir s'allongeaient sur les eaux immobiles, et le fleuve devenait calme à la fin du jour. On voyait sauter des poissons hors de l'eau, et de grands oiseaux au vol lourd venaient se percher sur les arbres. Le ciel était d'un bleu argent et il n'y avait pas un nuage. Un bateau rempli de monde descendait le fleuve ; on entendait chanter et battre des mains ; au loin une vache mugissait. Les parfums du soir commençaient à se lever. Une guirlande de soucis passait lentement, au fil de l'eau, qui étincelait au soleil couchant. Que tout cela était beau: le fleuve, les oiseaux, les arbres et les gens dans le bateau!

Nous étions assis sous un arbre, près d'un petit temple, et quelques vaches maigres erraient çà et là. Le temple était propre et bien entretenu, et les fleurs étaient soignées et arrosées. Un homme disait ses prières du soir, d'une voix monotone et plaintive. Sous les rayons obliques du soleil, l'eau prenait la teinte des fleurs fraîchement écloses. Puis quelqu'un vint se joindre à nous et se mit à nous parler de ses expériences. Il disait qu'il avait consacré plusieurs années de sa vie à rechercher Dieu, qu'il avait mené une existence très austère et avait renoncé à beaucoup de choses qui lui étaient chères. Il avait également donné son concours à diverses œuvres sociales, avait aidé à la construction d'une école, etc. Il s'intéressait à beaucoup de choses, mais c'était la recherche de Dieu qui le passionnait le plus ; et maintenant, après bien des années, Sa voix s'était fait entendre, et elle le guidait dans les petites choses comme dans les grandes. Il ne désirait rien pour lui-même, mais il obéissait à la voix intérieure de Dieu. Elle répondait toujours à ses( questions, bien qu'il altérât souvent la clarté de ses réponses ; il priait toujours pour la purification du vase, pour qu'il fût digne de recevoir.

Pouvons-nous trouver ce qui est au-delà de toute mesure? Cette chose qui est façonnée par le temps peut-elle rencontrer ce qui n'appartient pas au temps? Une règle ou des pratiques sévères peuvent-elles nous porter en face de l'inconnu? Y a-t-il un moyen d'atteindre ce qui n'a pas de commencement et pas de fin? Cette réalité peut-elle se laisser prendre dans le filet de nos désirs? Ce que nous attrapons n'est que la projection du connu ; mais l'inconnu ne peut être capturé par le connu. Ce qui est donné n'est pas l'innommable, et en nommant nous ne faisons que susciter des réponses conditionnées. Ces réponses, si nobles et agréables soient-elles, ne sont pas le réel. Nous répondons à des stimulants, mais la réalité n'offre aucun stimulant: elle est.

L'esprit va du connu au connu, et il ne peut pas atteindre l'inconnu. Vous ne pouvez pas penser à quelque chose que vous ne connaissez pas ; c'est impossible. Ce à quoi vous pensez vient du connu, du passé, que ce passé soit très reculé ou qu'il ne date que de la seconde précédente. Ce passé est pensé, modelé et conditionné par de nombreuses influences, il se transforme selon les circonstances et les nécessités, mais il demeure toujours une opération du temps. La pensée ne peut qu'affirmer ou nier, elle ne peut ni chercher ni découvrir quelque chose de nouveau. La pensée ne peut pas rencontrer le nouveau ; mais quand la pensée se tait, alors il peut y avoir le nouveau... que la pensée transforme immédiatement en de l'ancien, en quelque chose qui a déjà été l'objet d'une expérience. La pensée modèle, modifie et colore toujours d'après l'expérience. La fonction de la pensée est de communiquer, mais non d'éprouver une expérience. La pensée ne peut que s'emparer de l'expérience pour la faire entrer dans les catégories du connu. La pensée ne peut pas pénétrer dans l'inconnu, de sorte qu'elle ne peut ni découvrir ni faire l'expérience de la réalité.

Les disciplines, les renoncements, les détachements, les rituels, les pratiques de la vertu, tout cela, si noble soit-il, n'est que le processus de la pensée ; et la pensée ne peut agir qu'en vue d'une fin, d'un but, d'une réalisation, toutes choses qui appartiennent au connu. La réalisation est la sécurité, la certitude du connu dont le moi s'entoure pour se protéger. Rechercher la sécurité dans l'inconnu, dans l'indicible, est un non-sens. La sécurité que l'on pourra trouver n'est qu'une projection du passé, du connu. C'est pour cela que l'esprit doit rester entièrement et profondément silencieux. Mais ce silence ne peut pas s'obtenir par le sacrifice, la sublimation ou la suppression. Ce silence vient lorsque l'esprit ne cherche plus, lorsqu'il n'est plus engagé dans un devenir. Ce silence n'est pas cumulatif, il ne peut pas s'édifier par des pratiques. Ce silence doit être aussi inconnu de l'esprit que l'intemporel ; car si l'esprit fait l'expérience du silence, c'est qu'il y a une conscience qui résulte d'expériences antérieures, qui est déjà instruite d'un précédent silence ; et une expérience faite par la conscience, à quelque niveau que ce soit, n'est que la répétition d'une projection du moi. L'esprit ne peut jamais faire l'expérience de ce qui est nouveau ; aussi l'esprit doit-il demeurer entièrement immobile.

L'esprit ne peut être immobile que lorsqu'il n'est le lieu d'aucune expérience, c'est-à-dire lorsqu'il ne désigne et ne nomme rien, lorsqu'il ne classe rien et n'emmagasine rien dans la mémoire. C'est pourtant ce qui se passe en permanence à tous les niveaux de la conscience, et pas seulement à l'étage le plus élevé de l'esprit. Mais quand la surface de l'esprit est en repos, les couches plus profondes peuvent encore travailler. Ce n'est que lorsque la totalité de la conscience est immobile et silencieuse, libre de tout devenir, c'est-à-dire spontanément ouverte, qu'elle est accessible à l'incommensurable. Le désir de maintenir cette liberté, cette ouverture, donne une continuité à la mémoire, ce qui est un obstacle à la réalité. La réalité n'a pas de continuité ; elle est instantanée, toujours nouvelle, toujours originelle. Ce qui a une continuité ne peut jamais être créateur.

La pointe de l'esprit n'est encore qu'un instrument de communication, elle ne peut pas mesurer ce qui est sans mesure. On ne peut pas parler de la réalité ; et quand on en parle, ce n'est plus la réalité.

C'est cela la méditation.

La recherche de la vérité

Il venait de très loin ; il avait fait des milliers de kilomètres par bateau et par avion. Il ne parlait que sa langue maternelle, et il éprouvait de grandes difficultés à s'adapter à ce nouveau milieu où tout le déroutait. Il n'était pas habitué à cette nourriture et à ce climat ; né et élevé dans un pays de montagne, la chaleur et l'humidité lui étaient très pénibles. C'était un homme très instruit, une sorte de savant, et il avait écrit quelques livres. Il semblait bien connaître tant les philosophies occidentales qu'orientales, et il avait été catholique romain. Il disait que cela ne lui convenait plus depuis longtemps, mais qu'il continuait à cause de sa famille. Il avait fait ce qu'on pouvait considérer comme un bon mariage, et il aimait ses deux enfants. Ils étaient maintenant au collège dans ce pays éloigné, et ils étaient promis à un brillant avenir. Mais cette insatisfaction n'avait cessé de croître avec les années, et l'avait amené à une crise quelques mois auparavant. Il avait quitté sa famille, en prenant toutes les dispositions nécessaires pour sa femme et ses enfants, et il était venu ici. Il avait pris juste assez d'argent pour entreprendre le voyage, et il était venu chercher Dieu. Il disait qu'il était parfaitement équilibré et qu'il avait mûrement réfléchi avant de prendre sa décision.

Ceux qui ont le sentiment de l'échec, pas plus que ceux à qui la fortune a souri ne peuvent parler d'équilibre. Celui qui a réussi peut être un déséquilibré ; et le vaincu devient amer et cynique, ou bien trouve une issue à son échec dans quelque illusoire projection de son moi. Il n'appartient pas aux psychanalystes de définir l'équilibre ; se plier à la norme n'est pas nécessairement un indice d'équilibre. La norme peut être le produit d'une culture déséquilibrée. Une société capitaliste, un état soucieux d'accumuler des richesses, avec ses lois et sa structure propre, qu'elle soit de droite ou de gauche, que la richesse profite à l'État ou aux citoyens, est nécessairement déséquilibrée. L'équilibre est non-acquisivité. L'idée d'équilibre et de déséquilibre est encore du domaine de la pensée et ainsi ne peut être juge. La pensée elle-même, qui est la réponse conditionnée par tous ses critères et ses jugements, n'est pas vraie. La vérité n'est pas une idée, une conclusion.

Peut-on trouver Dieu en le cherchant? Peut-on partir en quête de l'inconnaissable? Pour trouver, vous devez savoir ce que vous cherchez. Si vous cherchez à trouver, ce que vous trouverez ne sera qu'une projection de vous-même ; ce sera ce que vous désirez, et la création du désir n'est pas la vérité. Chercher la vérité est un non-sens ; c'est nier la vérité, c'est lui tourner le dos. La vérité n'a pas de domicile fixe ; nul chemin n'y mène, nul guide ne peut vous y conduire, et le mot n'est pas la vérité. Peut-on trouver la vérité dans un lieu privilégié, sous un climat particulier, au contact de certaines personnes plutôt que de certaines autres? Est-elle ici et pas là? Cet homme est-il plus qualifié que cet autre pour vous conduire à la vérité? Peut-il y avoir un homme qualifié pour cela? Quand on cherche la vérité, ce que l'on trouve ne vient que de l'ignorance, car la recherche elle-même est née de l'ignorance. Vous ne pouvez pas chercher la réalité ; vous devez cesser pour que la réalité soit.

« – Mais ne puis-je trouver l'innommable? Je suis venu dans ce pays parce que l'atmosphère est plus propice à cette recherche. Physiquement on peut se sentir plus libre ici, on n'a pas besoin de faire tant de choses ; l'univers matériel a ici moins d'empire sur 1 homme que partout ailleurs. C'est en partie pour cela que l'on se retire dans un monastère. Mais il y a, dans le fait de se retirer dans un monastère, une fuite psychologique, et je ne veux pas m'isoler, ni m'amputer ; je suis venu tel que je suis pour trouver l'innommable. Suis-je capable de le trouver? »

Est-ce affaire de capacité? La capacité n'implique-t-elle pas la nécessité d'accomplir certaines actions particulières, de suivre un chemin déterminé, avec toutes les mises au point nécessaires? Lorsque vous posez cette question, ne demandez-vous pas si vous, un individu ordinaire, avez les moyens nécessaires pour atteindre ce que vous recherchez, ce que vous désirez? Votre question donne certainement à entendre que seul l'exceptionnel trouve la vérité, et non l'homme quelconque. La vérité est-elle réservée au petit nombre, à une élite exceptionnellement intelligente? Pourquoi demandons-nous si nous sommes capables de la trouver? Nous avons l'exemple de l'homme qui est censé avoir découvert la vérité ; et l'exemple, le modèle, étant beaucoup plus haut que nous, nous fait douter de nous. L'exemple prend ainsi une très grande signification, et il y a rivalité entre l'exemple et nous ; et nous souhaitons obscurément être l'exception à la règle. Cette question: « Suis-je capable? » ne conduit-elle pas, consciemment ou inconsciemment, à faire une comparaison entre ce que l'on est et ce que l'on suppose que doit être l'exemple?

Pourquoi nous comparons-nous à l'idéal? Et cette comparaison nous amène-t-elle à comprendre plus de choses? L'idéal est-il différent de nous-même? N'est-il pas une projection du moi qui par conséquent nous empêche de comprendre ce que nous sommes vraiment? La comparaison n'est-elle pas une fuite devant la compréhension de soi-même? Il y a bien des façons de se fuir soi-même, et la comparaison en est une. Sans la compréhension de soi, la recherche d'une prétendue réalité n'est qu'une fuite devant soi-même. Sans la connaissance de soi, le dieu que vous cherchez est le dieu de l'illusion ; et l'illusion est source de conflits et de douleur. Sans connaissance de soi, il ne peut y avoir aucune pensée juste, et tout le savoir n'est qu'une vaste ignorance qui ne peut mener qu'à la confusion et à la destruction. La connaissance de soi n'est pas un but, mais c'est la seule porte qui ouvre sur l'intarissable.

« – N'est-il pas très difficile d'acquérir cette connaissance de soi. et cela ne demande-t-il pas beaucoup de temps? »

La seule idée que la connaissance de soi est difficile à acquérir est un obstacle à cette connaissance. Ne pensez pas que cela puisse être difficile ou que cela puisse demander du temps ; ne préjugez pas ce qui est et ce qui n'est pas. Commencez. C'est dans l'acte des relations avec autrui que l'on apprend à se connaître ; et tout acte est une relation à autrui. Ce n'est pas dans l'isolement et dans la retraite qu'on peut apprendre à se connaître ; le refus de participer à autrui est la mort. La mort est l'ultime résistance. La résistance, qui est suppression, substitution ou sublimation sous quelque forme que ce soit, arrête le courant de la connaissance de soi. Mais c'est dans l'action, dans les relations avec autrui qu'il faut découvrir cette résistance. La résistance, qu'elle soit négative ou positive, avec ses comparaisons et ses justifications, ses condamnations et ses identifications, est le refus de ce qui est. Ce qui est est illimité, et ne connaît pas de restriction ; avoir conscience de l'illimité, sans aucun choix, c'est le dévoiler. Ce dévoilement est le commencement de la sagesse. La sagesse est essentielle pour que soit l'inconnu, l'intarissable.

La sensibilité

C'était un délicieux jardin avec de belles pelouses et de vieux arbres ombreux. La maison était grande avec des pièces spacieuses, bien aérées et de belles proportions. Les arbres abritaient un grand nombre d'oiseaux et d'écureuils, et la fontaine était visitée par des oiseaux de toutes tailles, parfois des aigles, mais surtout des corneilles, des moineaux et des perroquets tapageurs. La maison et le jardin étaient séparés du monde par un haut mur blanc qui faisait le tour de la propriété. Il faisait bon dans l'enceinte de ce mur, tandis que de l'autre côté il y avait le bruit de la route et du village. La route franchissait une porte, et puis c'était le village, dans les faubourgs e grande ville. Le village était laid et des ruisseaux malodorants couraient au milieu de ses ruelles étroites. Les maisons avaient des toits de feuillage, les seuils étaient décorés et les enfants jouaient dans les ruelles. Quelques tisserands avaient aligné leurs pelotes de fil de couleur pour faire des étoffes et un groupe d'enfants les regardait travailler. C'était un village plein de bruits et d'odeurs, un village bien vivant. Les habitants étaient propres et ils portaient peu de choses sur eux car il faisait chaud. Le soir, quelques-uns s'enivraient, parlaient fort et se querellaient.

Un simple mur séparait le beau jardin du village plein de vie. C'est faire preuve d'insensibilité que de tourner le dos à la laideur pour ne voir que la beauté. C'est borner l'esprit et dessécher le cœur que de refuser quelque chose. La vertu n'est pas un refus ; si elle est un refus, elle cesse d'être vertu. Percevoir la beauté de ce village, c'est être également sensible aux arbres et aux fleurs du jardin. En ne voulant voir que la beauté, nous nous fermons à ce qui n'est pas beau. Ce refus ne peut que faire naître l'insensibilité, et il ne nous fait pas aimer davantage la beauté. Le bien n'est pas dans le jardin, loin du village, mais la sensibilité qui est au-delà de l'un et de l'autre. Refuser ou s'identifier ne fait que limiter l'esprit et le cœur ; dans un cas comme dans l'autre c'est de l'insensibilité. La sensibilité ne peut pas être entretenue par l'esprit, car celui-ci ne peut que diviser et dominer. II y a le bien et le mal ; mais rechercher l'un et éviter l'autre ne mène pas à cette sensibilité qui est essentielle pour que la réalité soit.

La réalité n'est pas le contraire de l'illusion, du faux, et si vous voulez vous rapprocher d'elle en tant que contraire elle ne sera jamais. La réalité ne peut être que lorsque cesse l'opposition des contraires. Condamner ou s'identifier provoque toujours le conflit des contraires, et un conflit ne peut qu'engendrer d'autres conflits. Aborder un fait sans émotion, sans refus ni justification, ne provoque pas de conflit Un fait en soi n'a pas de contraire ; le contraire ne vient que si ce fait est abordé avec un sentiment de plaisir ou de malaise. C'est cette attitude qui dresse le mur de l'insensibilité et détruit l'action. Si nous préférons rester dans le jardin, il y a une résistance au village ; et ou il y a résistance il ne peut y avoir action, que ce soit dans le jardin ou pour le village. Il y aura peut-être activité, mais pas action. L'activité est fondée sur une idée, tandis que l'action n'est pas motivée par une idée. Les idées ont des contraires, et le mouvement entre deux ou plusieurs contraires n'est que de l'activité. L'activité ne peut pas libérer.

L'activité a un passé et un futur, et l'action n'en a pas. L'action est toujours dans le présent, et par conséquent elle est immédiate. La réforme est une activité, non une action, et ce qui est réformé aura besoin d'autres réformes. La réforme est de l'inaction, c'est-à-dire une activité née d'un contraire. L'action est instantanée et, ce qui est singulier, ne possède aucune contradiction inhérente, tandis que l'activité, si homogène qu'elle puisse paraître, est pleine de contradictions. L'activité de révolution est criblée de contradictions, en sorte qu'elle ne peut jamais libérer. Le conflit, le choix, ne peuvent pas être des facteurs de libération. S'il y a choix, il y a activité et non action, car le choix est basé sur une idée. L'esprit peut se livrer à des activités, mais il ne peut pas agir. L'action coule d'une source bien différente.

La lune se leva sur le village, répandant de grandes ombres sur le jardin.

L'individu et la société

Nous marchions dans une rue très encombrée. Les trottoirs grouillaient de monde, et nous respirions la fumée et les vapeurs d'essence des autos et des camions. Les vitrines des magasins proposaient aux passants mille choses coûteuses ou bon marché. Le ciel était gris et nous pénétrâmes dans le parc où il était agréable de s'asseoir loin du bruit de la ville.

Il disait que l'État, avec sa législation et son organisation de plus en plus sévère, absorbait l'individu presque partout dans le monde, et que le culte de l'État remplaçait maintenant le culte de Dieu. Dans Presque tous les pays l'État pénétrait jusque dans l'intimité des citoyens ; on leur disait ce qu'il fallait lire et ce qu'il fallait penser. L État avait partout l'œil sur les citoyens, et c'était un œil tout puisant » un œil quasi divin, et l'État assumait maintenant les fonctions de l'Église. C'était la nouvelle religion. Autrefois l'homme était l'esclave de l'Église, mais maintenant il était l'esclave de l'État. Autrefois c'était l'Église qui contrôlait son éducation, et maintenant c'était l'État ; et aucun ne se souciait de la libération de l'homme.

Quelle est la nature des relations entre l'individu et la société? Évidemment la société existe pour l'individu, et non l'inverse. La société existe pour que l'individu puisse se développer, pour que l'individu soit libre et qu'il ait la possibilité d'éveiller toutes les facultés de son intelligence. Cette intelligence n'est pas seulement le fruit d'une technique ou du savoir ; elle doit aussi être en contact avec cette réalité créatrice qui n'est pas perceptible à la surface de l'esprit. L'intelligence n'est pas le résultat d'une accumulation, mais la liberté en face des réalisations et des succès. L'intelligence n'est jamais statique ; elle ne peut pas être imitée et étalonnée, et par conséquent elle ne s'enseigne pas. L'intelligence doit être découverte dans la liberté.

La volonté collective et son action, qui est la société, n'offre pas cette liberté à l'individu car la société, n'étant pas organique, est toujours statique. La société a pour but le bien de l'homme ; elle ne possède en propre aucun mécanisme indépendant. Les hommes peuvent s'emparer de la société, la guider, la façonner, ou exercer sur elle leur tyrannie, selon leurs états psychologiques, mais la société n'est pas le maître de l'homme. Elle peut l'influencer, mais l'homme finit toujours par la renverser. Il y a conflit entre l'homme et la société parce que l'homme est en conflit avec lui-même ; il y a conflit entre ce qui est statique et ce qui est vivant. La société est la manifestation extérieure de l'homme. Le conflit entre lui et la société est le conflit qui se déroule à l'intérieur de lui-même. Ce conflit, extérieur et intérieur, existera toujours tant que l'intelligence suprême n'est pas éveillée.

Nous sommes des individus et nous sommes des entités sociales ; nous sommes des hommes et nous sommes des citoyens, nous sommes isolés dans notre devenir, et nos plaisirs et nos peines sont solitaires. Pour que soit la paix, nous devons comprendre les rapports exacts entre l'homme et le citoyen. Certes, l'État préférerait que nous soyons entièrement citoyens, mais c'est là la stupidité des gouvernements. De notre côté nous voudrions remettre l'homme entre les mains du citoyen, car il est plus facile d'être un citoyen que d'être un homme. Être un bon citoyen, c'est remplir une fonction efficace dans le cadre d'une société donnée. L'efficacité et l'adaptation que la société réclame du citoyen et qu'elle lui enseigne le rendent impitoyable, et il est alors capable de sacrifier l'homme au citoyen. Un bon citoyen n'est pas nécessairement un homme bon ; mais un homme bon est obligé d'être un bon citoyen, de quelque société ou pays qu'il soit. De par sa nature bonne, ses actions ne seront pas antisociales, il ne fera rien qui puisse porter préjudice à un autre homme. Il vivra en bonne intelligence avec les autres hommes bons: il ne recherchera pas le pouvoir car il n'a pas d'autorité ; il pourra faire preuve d'efficacité sans brutalité. Le citoyen cherche à sacrifier l'homme ; mais l'homme qui est tourné vers la recherche de l'intelligence suprême esquivera naturellement les stupidités du citoyen. Aussi l'État sera-t-il contre l'homme bon, l'homme de l'intelligence ; mais un tel homme est libre en face de tout gouvernement et de toute patrie.

L'homme intelligent créera une société bonne ; mais un bon citoyen ne donnera jamais naissance à une société dans laquelle l'homme de l'intelligence suprême aura sa place. Le conflit entre le citoyen et l'homme est inévitable si le citoyen prédomine ; et toute société qui fait délibérément fi de l'homme est condamnée. La réconciliation entre le citoyen et l'homme ne se produit que lorsque les mécanismes psychologiques de l'homme sont compris. L'État, la société présente, ne s'occupe pas de l'homme intérieur ; elle ne s'intéresse qu'à l'homme extérieur, au citoyen. Elle peut négliger l'homme intérieur, mais elle écrase toujours l'homme extérieur, détruisant ainsi tout l'appareil conçu pour le citoyen. L'État sacrifie le présent au futur, se réservant toujours l'alibi du futur ; il considère que le futur seul importe, et non le présent. Mais pour l'homme intelligent, le présent est de la plus haute importance, le maintenant, et non pas le demain. Ce qui est ne peut être compris que si le futur s'évanouit. La compréhension de ce qui est engendre la transformation dans le présent immédiat, dans 1'instant. C'est cette transformation qui est de la plus haute importance, et non de réconcilier le citoyen et l'homme. Lorsque cette transformation se produit, le conflit entre l'homme et le citoyen cesse aussitôt.

Le moi

En face de nous avait pris place un homme influent et haut placé. Il était très pénétré de cela, et toute son attitude, tous ses gestes et ses regards le proclamaient. C'était un haut fonctionnaire du gouvernement, et les gens autour de lui se montraient très obséquieux. Il lança à quelqu'un qu'il était tout à fait inconvenant qu'on le dérangeât pour une affaire de si peu d'importance. Il disait que ses subordonnés n'étaient pas à la hauteur de leur tâche, et les personnes qui l'écoutaient étaient très intimidées et inquiètes. Nous volions très haut, à six mille mètres d'altitude, et l'on apercevait parfois, par une trouée dans les nuages, le bleu de la mer, des montagnes couvertes de neige, des îles ou des baies. Les maisons et les villages étaient minuscules ; un fleuve qui venait se jeter dans la mer n'était qu'un mince ruban d'argent ; il traversait d'abord une ville et ses eaux étaient d'un gris sale, mais bientôt elles retrouvaient leur limpidité et leur éclat. Derrière nous était assis un officier en uniforme, la poitrine couverte de décorations. Il semblait sûr de lui et distant. Il appartenait à cette classe spéciale qui existe dans tous les pays du monde.

Qu'est-ce donc qui nous pousse ainsi à rechercher les honneurs, la considération et les encouragements? Pourquoi sommes-nous si fats? Pourquoi tenons-nous tant à nous faire un nom, une situation, une fortune? L'anonymat est-il dégradant? Est-il méprisable d'être inconnu? Pourquoi courons-nous après la célébrité, la popularité? Qu'est-ce donc qui nous rend mécontents de nous-mêmes? Avons-nous si peur et honte de ce que nous sommes que le nom, la situation et la fortune prennent une telle importance? Il est étrange de voir la puissance de ce désir d'être reconnu, d'être applaudi! Dans l'excitation de la bataille on fait des choses incroyables pour lesquelles on reçoit des félicitations ; on devient un héros pour avoir tué un homme. Les privilèges, le talent, les capacités et le travail nous permettent d'arriver près du sommet (quoique le sommet ne soit jamais le sommet, car on désire toujours davantage, et encore plus quand on est intoxiqué par le succès). Vous vous identifiez totalement à votre pays ou à votre travail ; sur vous reposent le succès ou l'échec, vous êtes le pouvoir. Les religions organisées offrent situation, prestige et honneurs ; là aussi vous êtes quelqu'un, important et respecté. A moins que vous ne deveniez le disciple d'un maître, d'un gourou, et que vous l'assistiez dans son œuvre. Vous le représentez, vous partagez ses responsabilités, vous donnez et d'autres reçoivent, et ainsi vous êtes revêtu de son importance. Bien que ce ne soit qu'en son nom, vous êtes cependant le moyen. Vous pouvez vous ceindre les reins d'un pagne ou revêtir la robe du moine, mais c'est vous qui faites le geste, c'est vous qui renoncez.

D'une façon ou d'une autre, d'une manière subtile ou grossière, le moi est nourri et entretenu. En dehors de ses activités antisociales et dangereuses, pourquoi le moi doit-il se maintenir? Bien que nous soyons dans le tumulte et l'affliction, avec des plaisirs passagers, pourquoi le moi s'attache-t-il aux récompenses intérieures et extérieures, à poursuivre ce qui amène inévitablement la souffrance et la misère? La soif d'activité positive pour s'opposer à la négation nous pousse à tenter d'être par tous les moyens ; cette lutte que nous menons, ces efforts que nous faisons nous donnent l'impression d'être vivants, l'impression que notre vie a un but et que petit à petit nous pourrons éliminer les causes de conflits et de peines. Il nous semble que si notre activité cessait nous ne serions plus rien, nous serions perdus, et notre vie n'aurait plus aucune signification ; et ainsi nous restons au niveau du conflit, de la confusion et de l'antagonisme. Mais nous avons aussi le sentiment qu'il y a autre chose, au-dessus et au-delà de toute cette misère ; ainsi sommes-nous perpétuellement en lutte avec nous-mêmes.

Plus l'extérieur est brillant, plus l'intérieur est pauvre ; mais il ne suffit pas, pour se libérer de cette pauvreté, de se ceindre les reins d'un pagne. C'est le désir de devenir qui est la cause de cette pauvreté, de ce vide intérieur, et quoi que vous fassiez, ce vide ne sera Jamais comblé. Vous aurez beau lui échapper par des moyens grossiers ou raffinés, il sera toujours aussi près de vous que votre ombre. Vous Pouvez refuser de vous pencher sur ce vide, il n'en sera pas moins là. Que le moi renonce à ses particularités ou qu'il se pare de subtils ornements, rien ne pourra jamais cacher cette pauvreté intérieure. Par ses activités, intérieures ou extérieures, le moi essaie de s'enrichir ; il appelle cela l'expérience ou bien lui donne un nom différent selon sa culture ou ses goûts. Le moi ne peut jamais être anonyme ; il peut changer de vêtement, prendre un nouveau nom, mais la substance même est l'identité. Cette identification l'empêche de comprendre sa véritable nature. Ce sont toutes ces opérations d'identification qui édifient le moi, positivement ou négativement ; et son activité a toujours pour but de dresser un mur autour de lui, si vaste en soit l'enceinte. Tous les efforts qu'accomplit le moi pour être ou pour ne pas être l'éloignent de ce qui est. A part son nom, ses attributs, ses habitudes, ses facultés et ses biens, qu'est le moi? Que reste-t-il du « je » quand on lui retire ses qualités? Est-ce la peur du néant qui le pousse à agir? Mais il est néant, il est le vide.

Si nous sommes capables de regarder ce vide en face, d'accepter simplement cette douloureuse solitude, la peur disparaît alors complètement, et une transformation radicale s'opère. Pour cela, il faut que ce néant se révèle sans la participation du moi et de ses facultés. S'il y a un désir d'éprouver ce vide afin de lui échapper, de le dépasser, alors il ne peut y avoir aucune révélation, car le moi, étant une identité, continue. Tant qu'il y a un sujet et un objet d'expérience, il n'y a pas d'expérience véritable. C'est la révélation de ce qui est sans le nommer qui libère de ce qui est.

La croyance

Nous étions très haut dans les montagnes et il faisait très sec. Il n'avait pas plu depuis plusieurs mois et les petits ruisseaux se taisaient. Les pins tournaient au brun ; quelques-uns étaient déjà morts, mais le vent les faisait bouger. Les montagnes s'étendaient, de cime en cime, jusqu'à l'horizon. Presque toutes les bêtes avaient déserté ces parages, à l'exception des écureuils et de quelques geais. Il y avait aussi des petits oiseaux, mais il se tenaient cois pendant le jour. Un pin, mort depuis plusieurs étés, dressait son corps nu et blanchi par le soleil. Même dans la mort il était beau, gracieux et fort, et n'inspirait aucune idée de tristesse. La terre était dure et les sentiers rocailleux et couverts de poussière.

Elle disait qu'elle avait fait partie de plusieurs sociétés religieuses avant d'adhérer définitivement à l'une d'elles. Et, depuis, elle n'avait cessé de travailler pour elle, donnant des conférences et faisant de la propagande dans le monde entier. Elle disait qu'elle avait abandonné sa famille, le confort et beaucoup d'autres choses pour se consacrer entièrement à cette organisation ; elle avait accepté son credo, sa doctrine et ses préceptes, avait suivi ses chefs, et essayé de méditer. Les chefs et les membres de l'organisation la tenaient en très haute estime. Maintenant, poursuivait-elle, après avoir entendu ce que j'avais dit des croyances, des organisations, des dangers de l'illusion, etc., elle avait quitté l'organisation et abandonné ses activités. Elle ne cherchait plus à sauver le monde, mais s'occupait de sa famille, partageait ses soucis quotidiens et ne s'intéressait plus que de très loin à l'agitation du monde. Elle avait tendance à se montrer un peu amère, bien qu'extérieurement elle fût bonne et généreuse, car, disait-elle, sa vie semblait bien vide. Après tout le travail et tous les enthousiasmes de sa vie passée, que lui était-il donc arrivé? Qu'était-elle devenue et pourquoi était-elle si triste et désabusée, et, à son âge, occupée de choses si banales?

Avec quelle facilité nous détruisons la fragile sensibilité de notre être! Les luttes incessantes, les fuites et les craintes angoissées, engourdissent vite l'esprit et le cœur. Et l'esprit, qui n'est jamais à court d'expédients, a tôt fait de remplacer la sensibilité de la vie. Les distractions, la famille, les croyances et les dieux remplacent la clarté et l'amour. La clarté est perdue par les connaissances et les croyances, et l'amour par les sensations. La croyance mène-t-elle à la clarté? Les murs étroits de la croyance peuvent-ils faire naître la compréhension? A quoi servent les croyances, et n'obscurcissent-elles pas l'esprit déjà bien encombré? La compréhension de ce qui est ne réclame pas de croyances, mais une perception directe, dans une conscience ouverte et sans que le moindre désir ne vienne s'interposer devant sa vision. C'est le désir qui engendre la confusion, et la croyance est un prolongement du désir. Les voies du désir sont subtiles et, faute de les comprendre, la croyance ne fait qu'accroître les conflits, la confusion et les antagonismes. La foi est un autre nom de la croyance, et la foi est aussi le refuge du désir.

Nous adoptons des croyances comme moyens d'action. La croyance nous donne cette force particulière qui vient de l'exclusion, du refus ; et comme nous sommes presque tous préoccupés de faire quelque chose, la croyance devient une nécessité. Nous avons le sentiment que nous ne pouvons pas agir sans une croyance, parce que c'est la croyance qui nous donne des raisons de vivre, qui donne un sens à notre travail. Pour la plupart d'entre nous, la vie n'a d'autre sens que celui que nous donne la croyance ; la croyance a une plus grande signification que la vie. Nous pensons que la vie doit être vécue en conformité avec la croyance ; car si l'on ne se conforme pas à quelque chose, comment peut-il y avoir action? Aussi notre action est-elle fondée sur l'idée, ou elle résulte d'une idée, et ainsi l'idée prend plus d'importance que l'action.

Les choses de l'esprit, si brillantes et subtiles soient-elles, sont-elles capables d'amener l'action à son point de perfection, de provoquer une transformation radicale dans votre être et, partant, dans l'ordre social? L'idée est-elle la voie de l'action? L'idée peut engendrer une certaine série d'actions, mais ce n'est là rien de plus que de l'activité ; et l'activité est entièrement différente de l'action. C'est dans cette activité que l'on est pris ; et lorsque, pour une raison ou pour une autre, l'activité cesse, alors on se sent perdu, et la vie n'a plus de sens, elle devient vide. Nous sentons ce vide, consciemment ou inconsciemment, et c'est pour cela que l'idée et l'activité prennent une importance capitale. Nous comblons ce vide avec la croyance, et l'activité nous devient aussi nécessaire qu'un stupéfiant. Pour préserver cette activité nous sommes prêts à renoncer, à nous soumettre à tous les tracas, à toutes les illusions.

L'activité issue de la croyance entraîne la confusion et la destruction ; elle peut d'abord sembler ordonnée et constructive, mais par la suite il y a conflit et misère. Toute croyance, religieuse ou politique, empêche la compréhension des relations humaines, et il ne peut y avoir aucune action sans cette compréhension.

Le silence

C'était un moteur puissant et qui ronronnait doucement ; il gravissait les pentes sans à-coups, et les reprises étaient bonnes. La route montait de la vallée par des lacets très raides parmi les orangers et les grands noyers. De chaque côté de la route les champs d'orangers s'étendaient sur plus de quarante milles, jusqu'au pied des montagnes. Sur le plateau la route redevenait droite, traversait une ou deux petites villes, puis d'immenses champs de luzerne d'un vert étincelant. Gravissant de nouveau d'autres collines par de nombreux lacets, la route finissait par atteindre le désert.

C'était une bonne route, le moteur tournait bien rond, et il y avait très peu de circulation. On sentait intensément la campagne, les rares autos que l'on croisait, les poteaux indicateurs, le beau ciel bleu et le fait d'être assis dans la voiture ; mais l'esprit était immobile. Ce n'était pas la tranquillité de la fatigue, ou de la détente, mais une immobilité qui était très éveillée. Cette tranquillité était sans cause et sans origine ; il n'y avait pas d'observateur de cette tranquillité ; le sujet était totalement absent. Malgré la conversation à bâtons rompus, il n'y avait pas une ride dans ce silence. Le vent sifflait le long de la voiture, mais le bruit du vent, le ronronnement du moteur et les paroles échangées ne faisaient qu'un avec cette paix et se fondaient au silence. L'esprit n'avait aucun souvenir d'un calme de cette sorte, et ce qu'il éprouvait ne ressemblait à aucun des silences qu'il avait pu connaître ; il ne disait pas: « C'est la tranquillité. » Cela ne pouvait Pas se traduire par des mots, qui ne sont que la reconnaissance et 1'affirmation d'une expérience similaire. Comme il n'y avait pas de mots, la pensée était absente. Il n'y avait pas de souvenir, et par conséquent la pensée n'était pas capable de s'approprier le silence ou d'y penser ; car le mot « tranquillité » n'est pas la tranquillité. La pensée ne peut pas agir là où il n'y a pas de mots, et ainsi l'esprit ne peut pas accumuler des expériences dans un but de jouissances futures. Aucun processus d'acquisition n'était en œuvre, et il n'y avait ni approximation ni assimilation. Le mouvement de l'esprit était totalement absent.

La voiture s'arrêta devant la maison. Le chien aboyait, on déchargeait les bagages, mais toute cette agitation ne troublait en rien cet extraordinaire silence. Le trouble n'existait pas, et la tranquillité demeurait. Le vent soufflait dans les pins, les ombres étaient longues, et un chat sauvage se glissa dans les buissons. Dans ce silence il y avait du mouvement, et le mouvement ne provoquait aucun trouble. Il n'y avait aucune attention dont on eût été distrait. Il y a distraction lorsque le centre d'intérêt se déplace ; mais dans ce silence il y avait absence d'intérêt, et ainsi il n'y avait aucune divagation. Le mouvement n'était pas distinct du silence, il en faisait partie. C'était l'immobilité, non pas de la mort ou du dépérissement, mais de la vie d'où tout conflit était absent. Pour la plupart d'entre nous, c'est l'antagonisme de la souffrance et du plaisir et toutes les sollicitations de l'activité qui nous donnent le sentiment de vivre ; si ces sollicitations nous faisaient défaut, nous nous sentirions perdus et nous ne tarderions pas à nous effriter et à tomber en poussière. Mais cette immobilité et le mouvement de cette immobilité étaient une création qui se renouvelait sans cesse. C'était un mouvement qui n'avait pas de commencement et qui n'avait donc pas de fin ; et ce n'était pas une continuité. Le mouvement implique le temps ; mais là il n'y avait pas de temps. Le temps est le plus et le moins, le proche et le lointain, hier et demain ; mais dans cette immobilité toute comparaison cessait. Ce n'était pas un silence qui finissait pour recommencer ; il n'y avait pas de répétition. Toutes les ruses et tous les artifices de l'esprit étaient totalement absents.

Si ce silence était une illusion, l'esprit aurait quelque rapport avec lui, il le repousserait ou bien s'y attacherait, l'analyserait ou bien, avec une secrète satisfaction, s'identifierait à lui ; mais comme il n'entretient aucun rapport avec ce silence, l'esprit ne peut pas plus l'accepter que le renier. L'esprit ne peut opérer qu'avec ses propres projections, avec des choses qui sont de lui ; mais il n'a aucun rapport avec les choses qui ne viennent pas de lui. Ce silence n'est pas de l'esprit aussi l'esprit ne peut-il pas le cultiver ni s'identifier à lui. Le contenu de ce silence ne peut pas être mesuré par des mots.

La renonciation aux richesses

Nous étions assis à l'ombre d'un arbre touffu, et de là nous découvrions une vallée verdoyante. Les piverts s'affairaient et des fourmis sur deux longues files faisaient la navette entre deux arbres. Le vent soufflant de la mer nous apportait une lointaine odeur de brouillard. Les montagnes étaient bleues et comme perdues dans un rêve ; souvent elles nous avaient paru toutes proches, mais elles semblaient très lointaines maintenant. Un petit oiseau buvait dans une petite flaque qui s'était formée sous un tuyau percé. Deux écureuils gris aux larges queues touffues se pourchassaient du haut en bas d'un arbre ; ils grimpaient jusqu'à la cime et se mettaient à descendre à toute allure presque jusqu'à terre, puis remontaient.

C'était un homme qui avait été très riche, et qui avait abandonné toute sa fortune. Il avait été en possession de biens considérables, et il les avait administrés avec un sens aigu de ses responsabilités, car il était charitable et n'avait pas le cœur trop dur. Il donnait sans compter et oubliait ce qu'il donnait. Il traitait bien ses subordonnés et veillait à ce qu'ils ne manquassent de rien, et il faisait facilement de l'argent dans un monde qui s'essouffle à courir après lui. Il n'était pas comme ces gens dont les comptes en banque et les investissements sont plus gros qu'eux, ces solitaires qui ont peur des gens et de leurs requêtes, qui se claquemurent dans l'atmosphère spéciale de leur richesse. Ce n'était pas un tyran domestique, mais il ne cédait pas souvent, et il avait beaucoup d'amis, et pas seulement pour sa richesse. Maintenant il avait peu de choses et il essayait de mener une vie simple pour voir ce que tout cela signifiait et s'il y avait quelque chose au-delà des appétits des centres physiques.

Il est relativement facile de se contenter de peu ; se libérer du fardeau de la richesse n'est pas difficile quand on part à la recherche d'autre chose. L'urgence de la quête intérieure fait disparaître la confusion que donne la possession de nombreux biens, mais pour se libérer des choses extérieures il ne suffit pas de mener une vie simple. La simplicité et l'ordre extérieurs ne donnent pas nécessairement la paix intérieure et l'innocence. Il est bon d'être simple à l'extérieur, car cela donne une certaine liberté, c'est un geste d'intégrité ; mais pourquoi faut-il que nous commencions invariablement par la simplicité extérieure, et non par la simplicité intérieure? Est-ce pour convaincre les autres et nous convaincre nous-mêmes de notre intention? Pourquoi voulons-nous nous convaincre nous-mêmes? Pour se libérer des choses il faut de l'intelligence, et non des gestes et des convictions ; et l'intelligence n'est pas personnelle. Si l'on prend conscience de tout ce qu'implique la richesse, cette conscience même libère, et toutes les déclarations et tous les gestes dramatiques deviennent superflus. C'est lorsque cette lucidité intelligente ne fonctionne pas que nous avons recours aux disciplines et aux détachements. Peu importe le plus ou le moins, c'est l'intelligence qui importe ; et l'homme intelligent, se contentant de peu, n'est plus possédé par ses biens.

Mais le contentement est une chose, la simplicité en est une autre. Désirer se contenter de peu, désirer mener une vie simple, c'est encore une marque de l'attachement. Le désir engendre la complexité. Le contentement vient avec la conscience de ce qui est, et la simplicité avec l'affranchissement de ce qui est. Il est bon de mener une vie simple, mais il est beaucoup plus important d'être simple et clair à l'intérieur. La clarté ne pénètre pas un esprit tendu vers un but quelconque ; l'esprit ne peut créer la clarté. L'esprit peut s'adapter, peut disposer ses pensées selon un certain ordre ; mais ce n'est pas cela la clarté ou la simplicité.

L'action de la volonté engendre la confusion parce que la volonté, même sublimée, est encore l'instrument du désir. La volonté d'être, de devenir, si valable et noble soit-elle, peut déblayer le terrain au milieu de la confusion, peut donner certaines directives, mais un tel processus conduit à l'isolement, et la clarté ne peut pas percer l'isolement L'action de la volonté peut momentanément baigner le premier plan dans une lumière nécessaire à la seule activité, mais elle ne peut jamais illuminer le fond même, car la volonté est la conséquence de cet arrière-plan lui-même. L'arrière-plan élève et nourrit la volonté et la volonté peut aviver l'arrière-plan, accroître ses potentialités, mais elle ne peut jamais purifier l'arrière-plan.

La simplicité n'est pas de l'esprit. Avoir en vue la simplicité n'est qu'une adaptation hypocrite, une défense contre la peine et le plaisir ; c'est une activité qui enferme le moi et engendre diverses formes de conflits et de confusion. C'est le conflit qui provoque l'obscurité, à l'intérieur et à l'extérieur. Le conflit et la clarté ne peuvent pas cœxister ; et c'est être libéré des conflits qui donne la simplicité, non triompher du conflit. Ce qui est conquis doit être conquis et reconquis sans cesse, et ainsi le conflit est interminable. Comprendre le conflit c'est comprendre le désir. Le désir peut s'isoler en qualité d'observateur, celui qui comprend ; mais cette sublimation du désir n'est qu'un ajournement de la compréhension et non cette compréhension. Le phénomène de l'observateur et de l'observé n'est pas un processus double, mais un seul et unique processus ; et ce n'est qu'en expérimentant le fait de ce processus unique que l'on peut être libéré du désir, du conflit. La question de savoir comment expérimenter ce fait ne doit jamais se poser. Cela doit arriver ; et cela n'arrive que lorsqu'il y a vigilance et lucidité passive. Vous ne pouvez pas connaître l'expérience vraie de vous trouver face à face avec un serpent venimeux en l'imaginant ou en méditant sur elle confortablement installé dans votre chambre. Pour rencontrer le serpent il vous faut aller en pleine campagne loin des rues et des lumières électriques.

La pensée peut enregistrer mais elle ne peut pas faire l'expérience de la libération du conflit ; car la simplicité ou la clarté n'est Pas de l'esprit.

Répétition et sensation

Les clameurs et les odeurs de la ville entraient par la fenêtre ouverte. Dans le parc municipal, les gens étaient assis à l'ombre des arbres et lisaient les nouvelles, les potins du monde. Les pigeons circulaient entre leurs pieds en quête de quelques bons morceaux, et les enfants jouaient sur les pelouses vertes. Le soleil faisait de belles ombres.

C'était un reporter, vif et intelligent. Il ne désirait pas seulement une interview, il souhaitait aussi discuter de quelques-uns de ses problèmes particuliers. Lorsque l'interview pour son journal fut terminée, il parla de son métier et de sa signification dans le monde. C'était un homme intelligent, compétent et sûr de lui. Il n'était pas spécialement attiré par l'argent et il était en passe de devenir un grand journaliste.

Nous avons l'esprit si encombré de connaissances qu'il nous est presque impossible de faire une expérience directe. L'expérience du plaisir ou de la peine est directe, individuelle, mais lorsque nous voulons comprendre l'expérience, nous faisons appel aux idées reçues, aux autorités religieuses ou sociales. Nous sommes le résultat des pensées et des influences des autres ; nous sommes conditionnés par la propagande religieuse aussi bien que politique. Le temple, l'église ou la mosquée ont une curieuse façon de projeter leur ombre sur notre vie, et les idéologies politiques donnent à notre pensée une apparence de substance. C'est la propagande qui nous fait et qui nous détruit. Les religions organisées sont de remarquables propagandistes, et tous les moyens leur sont bons pour convaincre d'abord, ensuite pour retenir.

Nous sommes une masse d'obscures réponses, et notre centre est aussi incertain que l'avenir promis. Les mots ont une importance extraordinaire pour nous ; ils agissent sur les nerfs dont les sensations sont plus importantes que ce qui est au-delà du symbole. Le symbole, l'image, le drapeau, le bruit, sont de la plus haute importance ; c'est la substitution qui fait notre force, et non la réalité. Nous lisons des livres sur les expériences des autres, nous regardons jouer les autres, nous suivons l'exemple des autres, nous citons les autres. Nous sommes vides et nous essayons de combler ce vide par des mots, des sensations, des espoirs ou par l'imagination ; mais le vide est toujours aussi vide.

La répétition, avec ses sensations, si agréables et nobles soient-elles, n'est pas l'état de perception directe ; la répétition constante d'un rituel, d'un mot, d'une prière, est une sensation agréable à laquelle on donne un nom noble. Mais la perception directe n'est pas sensation, et la réponse sensorielle cède bientôt la place à la réalité. Le réel, ce qui est, ne peut pas être appréhendé par la sensation. Les sens jouent un rôle limité, mais la compréhension ou perception directe est au-delà et au-dessus des sens. La sensation ne devient importante que lorsque la perception directe cesse ; les mots deviennent essentiels et les symboles dominent ; on est alors sous le charme du phonographe. La perception directe n'est pas une continuité, car ce qui a une continuité est sensation, à quelque niveau que l'on se place. La répétition de la sensation prend l'apparence d'une expérience nouvelle, mais la sensation ne peut jamais être neuve. La recherche du nouveau est incompatible avec la répétition des sensations. Le nouveau n'apparaît que lorsqu'il y a perception directe. La perception directe n'est possible que lorsque le besoin et la poursuite de la sensation ont cessé.

Le désir de répéter une expérience est la qualité limitative de la sensation, et l'enrichissement de la mémoire est l'expansion de la sensation. Le désir de répéter une expérience, que vous avez faite ou que quelqu'un d'autre a pu faire, mène à l'insensibilité, à la mort. La répétition d'une vérité est un mensonge. La vérité ne peut pas être répétée, ni propagée, ni utilisée. Ce que l'on peut utiliser et répéter n'a pas de vie propre, c'est quelque chose de mécanique, de statique. On peut utiliser une chose morte, mais pas la vérité. Vous pouvez d'abord tuer et nier la vérité, et ensuite l'utiliser ; mais ce n'est plus la vérité. Les propagandistes ne se soucient pas d'expérimenter, mais d'organiser la sensation, religieuse ou politique, sociale ou individuelle. Le propagandiste, religieux ou laïc, ne peut pas parler au nom de la vérité.

On ne peut éprouver la réalité qu'en l'absence de tout désir de sensation, lorsque l'on cesse de donner un nom aux choses. Il n'y a pas de pensée sans mots, et ce sont les mots qui enchaînent l'esprit et créent toutes les illusions du désir.

La radio et la musique

Il est certain que la musique déversée par les appareils de radio est une merveilleuse évasion. Dans la maison voisine, la radio marchait toute la journée et une partie de la nuit. Le père allait à son bureau très tôt le matin. La mère et la fille vaquaient à leurs travaux dans la maison ou dans le jardin ; et quand elles étaient dans le jardin, la radio hurlait plus fort. Apparemment elles goûtaient tout autant les annonces publicitaires que la musique, car lorsqu'elles étaient dans la maison, elles absorbaient tous les programmes. Grâce à la radio on peut écouter à longueur de journée tous les genres de musique, depuis la musique classique jusqu'à la plus moderne ; on peut entendre des pièces policières, des nouvelles et toutes ces choses qui sont constamment lancées sur les ondes. Plus besoin de conversation, plus besoin d'échanger des idées, la radio se charge de tout cela pour vous. On dit que la radio aide les enfants à étudier, et les vaches donnent plus de lait si elles entendent de la musique pendant qu'on les trait.

Ce qui est étrange dans tout cela, c'est que la radio semble bien peu modifier le cours de la vie. Elle peut même faciliter un certain nombre de choses: elle nous donne des nouvelles du monde une vue d'ensemble plus rapide, et grâce à elle le récit des meurtres est plus vivant. Mais l'information ne nous rend pas plus intelligents. La mince couche d'informations sur les horreurs du bombardement atomique, des alliances internationales, des recherches sur les propriétés de la chlorophylle et ainsi de suite ne semble pas changer grand-chose dans notre vie. Nous sommes aussi agressifs qu'avant, nous haïssons certains peuples ou certaines races, nous méprisons tel leader politique et prenons parti pour tel autre, nous sommes les dupes des religions organisées, nous sommes nationalistes, et nos misères continuent ; et nous cherchons à nous évader, par les moyens les plus respectables et les mieux organisés possibles. L'évasion collective est la plus sûre. Si nous regardons en face ce qui est, nous arriverons à faire quelque chose ; mais fuir ce qui est nous rend inévitablement stupides et bornés, esclaves de la sensation et de la confusion.

La musique ne nous offre-t-elle pas, d'une manière très subtile, un remède agréable contre ce qui est? La bonne musique nous entraîne hors de nous-mêmes, de nos soucis quotidiens, de notre petitesse et de nos angoisses, elle nous fait oublier ; ou bien elle nous donne la force d'affronter la vie, nous tonifie et nous apaise. Dans l'un et l'autre cas, oubli de nous-même ou source d'inspiration, elle devient une nécessité. Se détourner de la laideur et se faire l'esclave de la beauté est une évasion qui devient un supplice lorsque le moyen d'évasion nous fait défaut. Lorsque la beauté devient nécessaire à notre bien-être, la perception directe cesse pour faire place à la sensation. Le moment de la perception directe est entièrement différent de la poursuite de la sensation. Dans l'état de réceptivité directe il n'y a aucune conscience d'un moi étudiant ses sensations. Lorsque cesse cet état de réceptivité directe, alors commencent à affluer les sensations dans le moi ; et ce sont ces sensations que le sujet du moi réclame et poursuit avidement. Lorsque les sensations deviennent une nécessité, alors la musique, le fleuve, la peinture ne sont plus que des moyens pour éprouver d'autres sensations. Les sensations deviennent tyranniques, et non l'état de réceptivité directe. Le désir de répéter une expérience est une soif de sensations, mais alors que les sensations peuvent être répétées, on ne peut pas répéter la perception directe.

C'est le désir de sensations qui fait que nous nous attachons à la musique, que nous voulons posséder la beauté. L'attachement aux formes et aux manifestations extérieures ne fait que révéler le vide de notre être, que nous comblons avec de la musique, avec de l'art, avec du silence délibéré. Nous comblons ou nous masquons sans cesse ce vide intérieur par des sensations, et c'est pour cela que nous ne Pouvons pas nous débarrasser de la peur de ce qui est, de ce que nous sommes. Les sensations ont un commencement et une fin, elles Peuvent se répéter et prendre de l'extension ; mais la vision instantanée, la perception directe, n'est pas prisonnière des limites du temps Ce qui est essentiel, c'est la perception directe, dont s'écarte toute recherche de la sensation. Les sensations sont limitées, personnelles sources de conflits et de misères ; mais la vision instantanée, qui est entièrement différente de la répétition d'une expérience, est sans continuité. Ce n'est que dans l'état de réceptivité directe qu'il y a renouvellement, transformation.

L'autorité

Les ombres dansaient sur la pelouse verte ; et, bien que le soleil fût très chaud, le ciel était d'un bleu très doux. Par-dessus la barrière une vache regardait la pelouse verte et les gens. Le groupe de personnes devait lui paraître étrange, mais l'herbe verte lui était familière, bien qu'il n'eût pas plu depuis longtemps et que la terre eût pris une teinte uniformément brune. Un lézard attrapait des mouches et d'autres insectes sur le tronc d'un chêne. Au loin, les montagnes étaient environnées d'une tendre brume et semblaient vous inviter.

Elle disait, sous les arbres, après la causerie, qu'elle était venue pour entendre le maître des maîtres, pour le cas où il parlerait. Elle avait fait preuve d'une grande persévérance, mais maintenant cette persévérance était devenue de l'obstination. Cette obstination était voilée par des sourires et une tolérance raisonnable, une tolérance qu'elle avait soigneusement étudiée et cultivée ; cela venait de l'esprit et comme tel pouvait dégénérer en une intolérance violente et passionnée. C'était une personne grasse et elle parlait d'une voix doucereuse ; mais la condamnation était au bord de ses lèvres, et ses croyances et ses convictions étaient toujours prêtes à se manifester violemment. Il y avait en elle quelque chose de rigide et de refoulé, mais elle s'était vouée à la Fraternité et à sa bonne cause. Elle ajouta, après un moment de silence, qu'elle saurait quand le maître parlerait, car elle et son groupe sentaient cela d'une façon mystérieuse qui n'était pas donnée aux autres. Elle avait une façon de dire cela en penchant la tête qui trahissait l'orgueil de la possession, d'une connaissance exclusive.

Le savoir particulier, exclusif, offre des satisfactions très agréables. Savoir quelque chose qu'un autre ignore est une source permanente de satisfaction ; cela donne le sentiment d'être en contact avec des choses plus profondes, et cela donne du prestige et de l'autorité. Vous êtes directement en contact, vous avez quelque chose que les autres n'ont pas, et cela vous donne de l'importance, non seulement vis-à-vis je vous-même, mais devant les autres. Les autres ont pour vous une sorte de considération craintive parce qu'ils voudraient partager ce que vous détenez ; mais vous donnez, et vous en savez toujours plus. Vous êtes le chef, l'autorité ; et il n'est pas très difficile d'en arriver là car les gens veulent qu'on les enseigne et qu'on les mène. Plus nous avons conscience d'être dans l'égarement et la confusion, plus nous sommes désireux d'être guidés et informés ; c'est ainsi que l'autorité se fonde au nom d'un État, d'une religion, d'un maître ou d'un leader politique.

Le culte de l'autorité, pour les petites comme pour les grandes choses, est néfaste, surtout lorsqu'il s'applique au domaine religieux. Il n'y a pas d'intermédiaire entre vous et la réalité ; s'il s'en présente un, il ne peut être que malfaisant, il ne peut que pervertir la réalité, qui que ce soit, qu'il s'agisse du plus grand messie ou du plus récent gourou. Celui qui sait ne sait pas ; toute sa science n'est constituée que de ses propres préjugés, de ses croyances qui ne sont rien de plus que des projections de son moi, des exigences de ses sens. Il ne peut pas connaître la vérité, l'incommensurable. On peut édifier une position et une autorité et on peut l'exploiter avec art et astuce, mais pas l'humilité. La vertu libère ; mais cultiver l'humilité n'est pas une vertu, cela appartient au domaine de la sensation, donc c'est nuisible et destructeur ; c'est un esclavage qu'il faut briser et rebriser sans cesse.

Ce qu'il est important de découvrir, ce n'est pas de savoir qui est le maître, le saint, le leader, mais pourquoi vous le suivez. Vous ne suivez que pour devenir quelque chose, pour gagner quelque chose, Pour voir plus clair. La clarté ne peut pas vous être donnée par quelqu'un d'autre. La confusion est en nous ; c'est nous qui l'y avons mise, et c'est à nous seul qu'il appartient de la balayer. Nous pouvons atteindre à une situation flatteuse, à une sécurité intérieure, à une place dans la hiérarchie d'une croyance organisée, mais ce ne sont là que des activités qui enferment le moi dans sa forteresse et qui conduisent au conflit et à la douleur. Votre réalisation pourra vous rendre heureux un certain temps, vous pourrez vous persuader que tel est votre sort et que vous n'y pouvez rien changer ; mais tant que vous désirerez devenir quelque chose, sur quelque plan que ce soit, vous serez condamné à la douleur et à la confusion. Être semblable à rien n'est pas une négation. L'action positive ou négative de la volonté, qui est du désir aiguisé et rehaussé, conduit toujours à la lutte et au conflit ; la volonté ne mène pas à la compréhension. Établir une autorité, se conformer à une autorité, c'est refuser de comprendre. Lorsqu'il y a compréhension il y a liberté, et la liberté ne se donne ni ne s'achète. Ce qui est acheté peut être perdu, et ce qui est donné peut être repris ; aussi l'autorité et la peur vont-elles de pair. On n'échappe pas à la peur par des apaisements et des cierges ; la peur ne prend fin que lorsque cesse le désir de devenir.

La méditation

Il avait pratiqué pendant nombre d'années ce qu'il appelait la méditation ; il avait suivi certaines disciplines après avoir lu de nombreux livres sur ce sujet, et il allait méditer plusieurs heures par jour dans un monastère. Ce n'était pas par sentimentalisme ou par esprit de sacrifice. Il disait qu'après toutes ces années, bien qu'il fût capable de contrôler son esprit, il lui arrivait encore de perdre le contrôle de ses pensées ; qu'il n'éprouvait pas de joie à méditer et que les disciplines qu'il s'était volontairement imposées avaient tendance à le durcir et à le dessécher. D'une certaine façon tout cela ne lui plaisait guère. Il avait appartenu à plusieurs sociétés soi-disant religieuses, mais maintenant il en avait fini avec elles et il cherchait par ses propres moyens le Dieu qu'elles promettaient toutes. Il avançait en âge et il commençait à se sentir assez fatigué.

La méditation juste est nécessaire pour purger l'esprit, car si l'on ne vide pas l'esprit il ne peut pas y avoir de renouveau. La continuité est une décadence. L'esprit se dessèche sous l'effet de la perpétuelle répétition, du mauvais usage et des sensations qui le ternissent et l'affaiblissent. Le contrôle de l'esprit n'est pas important ; ce qui est important c'est de découvrir les intérêts de l'esprit. L'esprit est une grappe d'intérêts en conflits, et ce que nous appelons concentration, discipline, n'est rien d'autre que le fait de renforcer un de ces intérêts pour le dresser contre un autre. La discipline est l'exploitation de la résistance, et là où il y a résistance, il n'y a pas compréhension. Un esprit bien discipliné n'est pas un esprit libre, et ce n'est que dans la liberté que la découverte peut se faire. Pour dévoiler les mouvements du moi il faut qu'il y ait la spontanéité, à quelque niveau que ce soit. Il se peut que l'on fasse des découvertes désagréables, mais les mouvements du moi doivent être exposés et compris ; mais les disciplines détruisent la spontanéité dans laquelle ces découvertes peuvent être faites. Les disciplines, si exigeantes soient-elles, fixent l'esprit dans un cadre. L'esprit s'adaptera à ce à quoi il aura été entraîné ; mais ce à quoi il s'adapte n'est pas le réel. Les disciplines, du fait qu'elles sont imposées, ne sont pas un moyen de dévoiler le réel. Les disciplines mentales peuvent affermir l'esprit dans son dessein ; mais ce dessein est une projection du moi et n'est donc pas réel. L'esprit crée la réalité à sa propre image, et les disciplines ne font que donner de la vitalité à cette image.

Ce n'est que dans la découverte qu'il peut y avoir de la joie -la découverte d'instant en instant des modes d'action du moi. Le moi, à quelque niveau qu'il se place, appartient toujours à l'esprit. L'esprit ne peut pas penser à quelque chose qui ne vienne pas de lui ; il ne peut pas penser à l'inconnu. Le moi, à quelque niveau que ce soit, est le connu ; et quoiqu'il puisse y avoir des couches du moi dont la surface de l'esprit n'ait pas conscience, elles appartiennent encore au domaine du connu. Les mouvements du moi se révèlent dans l'action des relations humaines ; et lorsque les relations ne se bornent pas à des gestes définis et ne se limitent pas à une structure déterminée, elles permettent au moi de se révéler. Les relations sont l'action du moi, et pour comprendre cette action il doit y avoir lucidité sans choix ; car choisir c'est donner plus d'importance à un intérêt qu'à un autre Cette lucidité est la perception directe de l'action du moi, et dans cet état de perception directe il n'y a plus ni expérimentateur ni expérience subie. Ainsi l'esprit se vide de tout ce qu'il a accumulé ; il n'y a plus de moi. Tout ce qui a été accumulé, tous les souvenirs emmagasinés sont le moi ; le moi n'est pas une entité distincte de ce qui a été accumulé. Le moi se distingue de ses caractéristiques en tant qu'observateur, en tant que contrôleur, afin de se sauvegarder, de se donner une continuité au milieu de l'impermanence. La perception directe du processus intégral unitaire délivre l'esprit de son dualisme. Ainsi le processus total de l'esprit, l'ouvert aussi bien que le caché, est directement révélé et compris, non pas morceau par morceau,! activité par activité, mais dans sa totalité. Alors les rêves et les activités quotidiennes, au lieu d'encombrer l'esprit, le débarrassent toujours davantage. L'esprit doit être entièrement vide pour recevoir ; mais le désir d'être vide afin de recevoir est une pierre d'achoppement profondément enracinée, et il faut aussi comprendre cela complètement, et non pas à un niveau particulier, mais à tous les niveaux. Le désir de l'expérience doit entièrement cesser, et cela ne se produit que lorsque l'expérimentateur ne se nourrit plus d'expériences ou de leur souvenir.

Il faut purger l'esprit non seulement dans ses parties élevées, mais dans ses replis les plus secrets ; et cela ne peut s'accomplir que si l'on cesse de donner un nom aux choses. Donner des noms ne fait qu'épaissir la continuité où se meut l'homme de l'expérience, prolonger le désir de permanence et accentuer les tendances à la spécificité de la mémoire. Il faut nommer silencieusement et lucidement, et aussi comprendre cela. Nous ne donnons pas seulement des noms pour communiquer, mais aussi pour donner continuité et substance à une expérience, pour la revivre et répéter ses sensations. Il faut cesser de donner des noms, non seulement aux étages superficiels de l'esprit, mais à tous les niveaux. C'est là une tâche ardue, qu'il n'est pas facile de comprendre et qu'on ne peut entreprendre à la légère ; car toute notre conscience est tapissée de mots et toute notre vie intérieure consiste à enrichir notre vocabulaire. C'est de cela que se nourrit Il y a liberté lorsque l'être tout entier, de la surface aux replis les plus secrets, se trouve purgé du passé. La volonté naît du désir ; et s'il y a la moindre action de la volonté, le moindre effort pour se libérer, pour se dénuder, alors il n'y aura jamais liberté, épuration totale de tout l'être. Lorsque les innombrables couches de la conscience sont tranquilles, totalement immobiles, alors seulement il y a l'incommensurable, la félicité qui est en dehors du temps, le renouveau de la création.

La colère

Même à cette altitude la chaleur était accablante. Les vitres des fenêtres étaient brûlantes. Le vrombissement monotone des moteurs de l'avion était apaisant, et la plupart des passagers somnolaient. La terre était loin au-dessous de nous, tremblotante dans la chaleur, uniformément brune, avec, de place en place, une tache de vert. Puis nous atterrîmes, et la chaleur devint presque intolérable, extrêmement douloureuse, et même à l'intérieur du bâtiment on avait l'impression que la tête allait éclater. C'était le plein été et le pays était devenu semblable à un désert. Nous repartîmes et l'avion prit de l'altitude, en quête de vents frais. Deux nouveaux passagers s'étaient installés en face, et ils se mirent à parler à voix si haute qu'il était impossible de ne pas entendre leur conversation. Cela commença assez calmement, mais le ton monta rapidement, et ce fut un échange de répliques pleines de familiarité et de ressentiment. Ils étaient si enflammés qu'ils semblaient avoir oublié les autres passagers ; plus rien n'existait au monde que l'objet de leur colère.

La colère a ceci de particulier qu'elle vous isole ; comme le chagrin, elle vous retranche du monde, et vous fait perdre le sens des relations humaines. La colère a la force et la vitalité passagères de ce qui est isolé. Il y a un étrange désespoir dans la colère ; car l'isolement est désespoir. La colère que font naître la déception, la jalousie, le besoin de blesser, procure un soulagement agréable dans la mesure où elle est une justification de soi. Nous condamnons les autres, et cette condamnation nous justifie à nos yeux. Si nous n'adoptons pas telle ou telle attitude, qu'il s'agisse de justification ou d'humiliation, que sommes-nous? Nous cherchons par tous les moyens à affirmer notre personnalité, et la colère, comme la haine, est un des moyens les plus faciles. Le simple mouvement d'humeur, une flambée de colère vite oubliée, est une chose ; mais la colère délibérément mûrie et qui cherche à blesser et à détruire est tout autre chose. Un mouvement d'humeur peut avoir une cause physiologique que l'on peut déceler et à laquelle on peut aisément remédier ; mais la colère résultant d'une cause psychologique est beaucoup plus subtile et beaucoup plus difficile à traiter. La plupart des gens n'attachent pas une grande importance à la colère et leur trouvent facilement des excuses. Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en colère lorsque nous subissons un affront ou lorsque nous assistons à des scènes qui nous révoltent? Ainsi nous trouvons des justifications à notre colère. Il ne nous arrive jamais de dire que nous sommes en colère et de nous en tenir là ; nous nous lançons dans de savantes explications sur ses origines. Nous ne disons jamais simplement que nous sommes jaloux ou fâchés, mais nous justifions ou nous expliquons notre jalousie ou notre ressentiment. Nous demandons comment il peut y avoir de l'amour sans jalousie, ou bien nous disons que les agissements de telle personne nous ont déplu, et ainsi de suite.

C'est l'explication, la formulation, silencieuse ou exprimée, qui entretient la colère, qui l'amplifie et l'enracine. L'explication, muette ou exprimée, nous empêche de nous découvrir tels que nous sommes: elle se dresse comme un écran, comme un bouclier. Nous voulons qu'on nous flatte, qu'on nous décerne des éloges, nous attendons quelque chose ; et lorsque cette chose n'a pas lieu, nous sommes déçus, nous éprouvons de l'amertume et de la jalousie. Alors, avec violence ou douceur, selon notre tempérament, nous blâmons quelqu'un d'autre ; nous disons que c'est l'autre qui est responsable de notre amertume. Vous avez beaucoup d'importance parce que mon bonheur, ma situation ou mon prestige dépendent de vous. C'est grâce à vous que je peux éprouver des satisfactions, et c'est pour cela que vous avez une telle importance à mes yeux ; je dois vous ménager, je dois vous posséder. Grâce à vous, j'échappe à moi-même ; et quand on me rejette en face de moi-même je me mets en colère car j'ai peur de ce que je suis. La colère prend des formes diverses: déception, irritation, amertume, jalousie, etc.

La colère rentrée, qui est le ressentiment, appelle son antidote, le pardon ; mais le fait de refouler ses colères est beaucoup plus significatif que le pardon. Le pardon n'est pas nécessaire lorsque la colère n'a pas été mise en réserve. Le pardon est essentiel s'il y a ressentiment ; mais si vous vous libérez de la flatterie comme du sentiment de l'injustice, sans la dureté de l'indifférence, vous arrivez à la miséricorde, à la charité. On ne peut pas se défaire de la colère par l'action de la volonté, car la volonté appartient à la violence. La volonté résulte du désir, de l'envie d'être ; et le désir est par nature agressif, dominateur. Étouffer la colère par la volonté, c'est transférer la colère sur un autre plan, en lui donnant un autre nom ; mais cela appartient encore au domaine de la violence. Pour se libérer de la violence, et c'est tout à fait différent de la pratique de la non-violence, il faut qu'il y ait compréhension du désir. Il n'y a pas d'équivalent spirituel au désir ; il ne peut être supprimé ou sublimé. Il doit y avoir lucidité silencieuse et sans choix du désir ; et cette lucidité passive est la perception directe du désir sans la présence d'un observateur pour lui donner un nom.

La sécurité psychologique

Il disait qu'il avait étudié la question à fond, qu'il avait lu tout ce qu'il avait pu trouver sur ce sujet, et il était convaincu qu'il existait des maîtres en diverses parties du globe. Ils ne se montraient en Personne qu'à quelques-uns de leurs disciples, mais ils étaient en contact avec les autres par d'autres moyens. Ils exerçaient une influence bénéfique et guidaient les pensées et les actions des leaders du monde, bien que ceux-ci n'en eussent pas conscience ; et ils provoquaient la révolution et la paix. Il était convaincu que chaque continent avait un groupe de maîtres qui façonnait son destin et répandait sur lui ses bénédictions. Il avait connu plusieurs élèves des maîtres – du moins c'est ce qu'ils lui avaient laissé entendre, reconnaissait-il prudemment. Il était absolument sincère et il désirait en savoir davantage sur les maîtres. Était-il possible de les voir en personne, d'avoir un contact direct avec eux?

Comme le fleuve était calme! Deux petits martins-pêcheurs volaient au ras de l'eau, allant et venant sans s'éloigner de la rive ; des abeilles venaient puiser de l'eau qu'elles emmenaient à leur ruche, et une barque de pêche se tenait au milieu du courant. Sur la berge les arbres touffus faisaient une ombre dense et lourde. Dans les champs les jeunes pousses de riz étaient d'un beau vert éclatant, et les bruants poussaient de petits cris. Tout était calme et simple, et il paraissait presque déplacé de parler de nos pauvres petits problèmes devant tant de beauté et de douceur. C'était le soir. Le ciel était d'un bleu très tendre. Le bruit des villes ne venait pas jusque-là. Il y avait un petit village de l'autre côté du fleuve, et un sentier descendait jusqu'à la berge. Un jeune garçon chantait d'une voix claire, et ce chant ne troublait pas la paix du paysage.

Comme nous sommes étranges! nous allons chercher très loin ce que nous avons sous la main. La beauté est toujours là-bas, jamais ici ; la vérité n'est jamais chez nous, mais toujours ailleurs. Nous allons à l'autre bout du monde pour trouver le maître, et nous ne connaissons pas le serviteur ; nous ne comprenons pas les petites choses de la vie quotidienne, les joies et les peines de chaque jour, mais nous nous lançons à la recherche du mystérieux et du caché. Nous ne nous connaissons pas, mais nous voulons suivre et servir celui qui promet une récompense, un espoir, une utopie. Tant que nous serons dans la confusion, tout ce que nous choisirons sera aussi dans la confusion. Nous ne pouvons rien voir distinctement tant que nous sommes à demi aveugles ; et ce que nous percevons est toujours partiel et n'est . donc pas réel. Nous savons tout cela, et pourtant nos désirs, nos appétits sont si puissants qu'ils nous jettent toujours dans les illusions et les douleurs perpétuelles.

C'est la croyance au maître qui crée le maître, et l'expérience est façonnée par la croyance. Croire en un mode d'action défini, ou en une idéologie, finit par faire venir ce que l'on désirait, mais au prix de quelles souffrances! Si un individu a des capacités, la croyance devient alors un puissant instrument entre ses mains, une arme plus dangereuse qu'un fusil. Pour la plupart d'entre nous, la croyance a une signification beaucoup plus grande que la réalité. Il n'est pas besoin de croyance pour comprendre ce qui est ; au contraire, les croyances, les idées, les préjugés sont des obstacles infranchissables dressés devant la compréhension. Mais nous préférons nos croyances, nos dogmes ; ils nous réchauffent, ils promettent, ils encouragent. Si nous comprenions la façon dont agissent nos croyances et pourquoi nous tenons tant à elles, l'une des principales causes de l'antagonisme disparaîtrait.

Le désir d'obtenir, pour soi ou pour un groupe, conduit à l'illusion et à l'ignorance, à la destruction et à la douleur. Le désir ne porte pas seulement sur un nombre toujours croissant de satisfactions physiques, mais aussi sur la puissance: puissance de l'argent, du savoir, de l'identification. Désirer davantage, c'est faire naître le conflit et la douleur. Nous essayons d'échapper à cette douleur par toutes sortes de tromperies vis-à-vis de nous-même, de refoulements, de substitutions et de sublimations ; mais le désir n'en continue pas moins son œuvre, à un niveau différent peut-être. Quel que soit le niveau où opère le désir, il engendre toujours le conflit et la souffrance. L'une des échappatoires les plus faciles est le gourou, le maître. Certains trouvent une échappatoire dans l'idéologie politique avec toutes les activités que cela comporte, d'autres s'adonnent aux rituels et aux disciplines, d'autres encore se donnent à un maître. Ainsi ce sont les moyens d'évasion qui deviennent prépondérants, et la crainte et l'obstination Préservent ces moyens. Ainsi vous ne vous souciez plus de savoir ce que vous êtes, c'est le maître qui est important. Vous n'avez qu'une importance de serviteur, quelle que soit la signification de cette tâche ; vous n'êtes plus qu'un disciple. Pour devenir un des leurs, vous devez accomplir certaines choses, vous conformer à certaines règles, subir certaines épreuves. Vous acceptez de faire tout cela et plus encore, car l'identification est source de plaisir et de puissance. Au nom du maître, le plaisir et la puissance deviennent respectables. Vous n'êtes plus seuls, vous n'êtes plus angoissés: vous appartenez au maître, au parti, à l'idée. Vous êtes en sécurité.

Après tout, c'est cela que la plupart d'entre nous désirent: être en sécurité. Être perdu avec les autres est une forme de sécurité psychologique ; s'identifier à un groupe ou à une idée, profane ou spirituelle, c'est se sentir en sécurité. C'est pour cela que nous nous raccrochons presque tous au nationalisme, même si nous voyons qu'il n'apporte qu'un peu plus de destruction et de misère ; c'est pour cela que les religions organisées ont un tel empire sur les gens, même alors qu'il est bien évident qu'elles ne font que diviser et créer encore plus d'antagonismes dans le monde. Le désir de sécurité individuelle ou collective engendre la destruction, et le désir de sécurité psychologique fait naître l'illusion. Notre vie est illusion et douleur, avec de rares instants de clarté et de joie, aussi accueillons-nous avec enthousiasme toute promesse de havre. Certains voient la futilité de l'utopie politique et se tournent vers la religion pour se trouver en sécurité auprès d'un maître, dans les cadres d'un dogme, dans les frontières d'une idée. Comme la croyance façonne l'expérience, les maîtres deviennent une réalité à laquelle on ne peut plus échapper. Une fois qu'il a goûté aux plaisirs que procure l'identification, l'esprit se trouve profondément enraciné, et rien ne pourra plus l'ébranler ; car l'expérience est son critère.

Mais l'expérience n'est pas la réalité. On ne peut pas faire l'expérience de la réalité. Elle est. Lorsqu'on croit faire l'expérience de la réalité, on ne connaît que l'illusion. Toute connaissance de la réalité est illusion. La connaissance ou l'expérience doivent cesser pour que la réalité soit. L'expérience ne peut pas rencontrer la réalité. L'expérience façonne la connaissance, et la connaissance dirige l'expérience ; l'une et l'autre doivent cesser pour que la réalité soit.

La séparation

C'était un petit homme agressif, professeur d'université. Il avait tant de livres qu'il ne savait plus où commençaient ses propres pensées et où finissaient celles des autres. Il disait qu'il avait été ardent nationaliste et qu'il avait souffert pour cette cause. Il avait aussi pratiqué une religion ; mais maintenant, Dieu merci, il avait rejeté toutes ces bêtises, et il était débarrassé de toute superstition, proclamait avec conviction que toutes ces discussions et causeries sur la psychologie trompaient le peuple, et que ce qui était le plus important était la réorganisation économique de l'homme ; c'est d'abord de pain que l'homme a besoin, disait-il, et ensuite tout le reste vient à lui. Il faut qu'une violente révolution se produise et que s'établisse une nouvelle société sans classes. Peu importent les moyens, c'est la fin qui compte. Si besoin est, ils fomenteront le chaos, puis ils prendront les choses en main et établiront l'ordre et le bon. Il disait que le collectivisme est essentiel, et que l'exploitation de l'individu doit entièrement disparaître. Il était catégorique quant à l'avenir ; et comme l'homme est le produit du milieu, ils façonneraient l'homme en vue de cet avenir ; ils sacrifieraient tout au futur, au monde qui doit venir. La liquidation de l'homme actuel avait peu d'importance, car ils connaissaient l'avenir.

Nous devons étudier l'histoire et traduire les faits historiques à la lumière de nos propres préjugés ; mais être sûr de l'avenir, c'est être dans l'illusion. L'homme n'est pas le produit d'une seule influence, il est infiniment complexe ; et mettre l'accent sur une influence et minimiser l'importance des autres crée un déséquilibre qui provoque plus de chaos et plus de souffrance. L'homme est un tout. Il faut comprendre la totalité, et pas seulement une partie, si importante que soit momentanément cette partie. Sacrifier le présent au futur est la folie de ceux qui sont avides de puissance ; et la puissance est mauvaise. Ils s'arrogent le droit de diriger l'homme ; ils sont les nouveaux prêtres. Le moyen et la fin ne peuvent pas être dissociés, ils font partie d'un phénomène unique ; le moyen crée la fin. La violence ne peut pas engendrer la paix ; un état policier ne peut pas produire un citoyen pacifique ; la contrainte n'est pas le moyen d'atteindre la liberté. Une société sans classes ne peut pas s'établir si le parti est tout-puissant, ne peut pas résulter d'une dictature. Tout cela est évident.

L'identification à la collectivité ou à une idéologie ne détruit pas la nature distincte de l'individu. La substitution ne résout pas le problème de la séparation, et elle ne peut pas être supprimée. Substitution et suppression peuvent agir pendant un certain temps, mais la séparation n'en reparaîtra que plus violemment. La peur pourra la reléguer à l'arrière-plan, mais le problème sera toujours là. La question n'est pas de savoir comment se défaire de la séparation, mais pourquoi nous lui donnons tous tant d'importance. Ce sont ceux-là mêmes qui désirent établir une société sans classe qui, par leurs actes d'autorité, font naître la division. Vous êtes séparés de moi, et moi d'un autre, cela est un fait ; mais pourquoi donnons-nous tant d'importance à ce sentiment de séparation, avec toutes ses désastreuses conséquences? Bien qu'il y ait de grandes ressemblances entre nous, nous n'en sommes pas moins dissemblables ; et cette dissemblance donne à chacun de nous le sentiment de son importance dans sa condition d'individu distinct: la famille, le nom, les biens, et le sentiment d'être une entité distincte. Ce sentiment de séparation, d'individualité, a fait énormément de mal, et c'est de lui que découle le désir de travail et d'action collective, le sacrifice de l'individu au tout, etc. Les religions organisées ont tenté de soumettre la volonté du particulier à celle du tout ; et maintenant le parti, qui assume le rôle de l'État, fait tout ce qu'il peut pour engloutir l'individu.

Pourquoi tenons-nous tant à ce sentiment d'être distinct? Nos sensations sont distinctes et nous vivons de sensations ; nous sommes sensations. Qu'on nous prive de sensations, agréables ou douloureuses, et nous ne sommes plus. Les sensations ont une grande importance pour nous, et elles s'identifient à l'état de séparation. L'homme et le citoyen ont des sensations différentes à différents niveaux, et quand elles se heurtent il y a conflit. Mais les sensations s'opposent toujours les unes aux autres, que ce soit dans la vie privée ou dans la vie publique. Le conflit est inhérent à la sensation. Tant que je désire être puissant ou humble il y a conflit de sensations, qui provoque de la souffrance, dans la vie intime comme dans la société. Le perpétuel désir d'être plus ou d'être moins donne naissance au sentiment d'individualité et d'isolement. Si nous pouvons demeurer avec ce fait sans le condamner ou le justifier, alors nous découvrirons que les sensations ne constituent pas toute notre vie. Alors l'esprit en tant que mémoire, qui est sensation, devient calme, et n'est plus déchiré par ses propres conflits ; et c'est alors seulement, lorsque l'esprit est silencieux et tranquille, qu'il est possible d'aimer sans le « moi » et le « mien ». Sans cet amour, l'action collective n'est que contrainte, avec son cortège d'antagonismes et de peurs, d'où proviennent tous les conflits intimes et sociaux.

La puissance

C'était un homme très pauvre, mais capable et intelligent ; il se contentait du peu qu'il possédait, du moins en donnait-il l'impression, et il n'avait aucune charge de famille. Il venait souvent parler de choses et d'autres, et il faisait de grands rêves d'avenir ; il était plein d'enthousiasme, simple dans ses plaisirs, et il aimait à rendre de petits services. Il disait que l'argent ou les satisfactions physiques ne l'attiraient guère ; mais il aimait raconter ce qu'il ferait s'il avait de l'argent, comment il organiserait ceci ou cela, comment il créerait une école modèle, et ainsi de suite. C'était un rêveur, et il se laissait facilement entraîner par son enthousiasme ou par celui des autres.

Plusieurs années passèrent, puis un jour il revint. Une étrange transformation s'était opérée en lui. Il n'avait plus son air rêveur ; i1 avait des opinions positives, précises, presque brutales, et ses jugements étaient plutôt cruels. Il avait voyagé, et il n'avait plus ses Manières simples et sa bonhomie d'autrefois. Il avait hérité d'une somme importante et il avait réussi à faire fructifier abondamment son capital, et c'était maintenant un autre homme. Il ne vient plus que très rarement, et il se montre distant et renfermé.

La richesse et la pauvreté sont toutes deux un esclavage. Celui qui a conscience de sa pauvreté tout comme celui qui a conscience de sa richesse est le jouet des circonstances. Ils sont tous deux corruptibles car ils recherchent tous deux ce qui corrompt: la puissance. La puissance est plus forte que la richesse et que les idées. La richesse et les idées donnent la puissance, mais elles peuvent être rejetées, tandis que le sens de la puissance reste. Ce sentiment de puissance peut apparaître dans une vie simple, dans la vertu, dans le parti, dans le renoncement ; mais ces moyens ne sont qu'une substitution et ne doivent pas faire illusion. Le désir d'une position sociale, le désir de prestige et de puissance – la puissance que l'on peut obtenir par l'agression ou l'humilité, par l'ascétisme ou la culture, par l'exploitation ou l'abnégation – a un caractère de persuasion très subtil et presque instinctif. La réussite est une forme de la puissance, et l'échec n'est que la négation du succès. Être puissant, réussir, c'est être servile, et la servilité est la négation de la vertu. La vertu délivre, mais ce n'est pas une chose que l'on gagne. Toute réalisation, de l'individu ou de la collectivité, devient un moyen de puissance. Le succès dans ce monde, et la puissance que donne la maîtrise et l'abnégation de soi, doivent être évités, car elles déforment la compréhension. C'est le désir de réussir qui empêche l'humilité ; et sans humilité, comment peut-il y avoir compréhension? L'homme qui réussit devient dur, renfermé ; il est gonflé de sa propre importance, encombré de ses responsabilités, de ses réalisations et de ses souvenirs. Il faut être libre de responsabilités comme de réalisations, car celui qui est encombré perd de son agilité, et il faut avoir l'esprit agile et souple pour comprendre. Celui qui réussit ne connaît pas de repos, car il est incapable de connaître la véritable beauté de la vie qui est amour.

Le désir de réussite est le désir de domination. Dominer c'est posséder, et la possession mène à l'isolement. C'est cet isolement que la plupart d'entre nous recherchent, par le nom, les relations, les œuvres, les idées. L'isolement donne la puissance, mais la puissance engendre l'antagonisme et la douleur ; car l'isolement est le produit de la peur, et la peur met fin à toute communion. La communion est relation ; et si plaisante ou pénible que soient les relations, elles contiennent la possibilité d'abnégation de soi. L'isolement ramène au moi, et toutes les activités du moi provoquent le conflit et la douleur.

La sincerité

Il y avait une petite pelouse verte, avec une bordure de fleurs éclatantes. Elle était bien entretenue et on lui consacrait beaucoup de soins, car le soleil faisait tout ce qu'il pouvait pour griller l'herbe et dessécher les fleurs. Au-delà de ce beau jardin, à quelques maisons de là, il y avait la mer, bleue, étincelante de lumière. Une voile était là, toute blanche. La chambre s'ouvrait sur le jardin, les maisons et les arbres, et à l'aube et le soir la vue sur la mer était admirable. Pendant le jour les vagues avaient un éclat dur, mais il y avait toujours une voile, même en plein midi. Lorsque le soleil descendait dans la mer, un chemin écarlate se dessinait jusqu'à l'horizon ; il n'y avait pas de crépuscule. L'étoile du soir se levait à l'horizon, puis disparaissait. Un fin croissant de lune prenait possession du ciel, puis disparaissait bientôt dans la mer toujours mouvante, et la nuit s'installait sur les eaux.

Il n'arrêtait pas de parler de Dieu, de ses prières du matin et du soir, de ses jeûnes, de ses vœux, de ses désirs brûlants. Il s'exprimait d'une façon claire et précise, et il trouvait toujours le mot juste, sans hésitation ; il avait l'esprit bien entraîné, et il devait cela à sa profession. C'était un homme vif et aux yeux brillants, encore qu'il y eût dans son attitude quelque chose de guindé. Tout son corps trahissait une obstination et un manque de souplesse. Il était manifestement doué d'une volonté puissante et, bien que le sourire lui montât aisément aux lèvres, il était toujours sur le qui-vive, et toujours prêt à se dominer. Il menait une existence très régulière et s'il changeait parfois ses habitudes, c'était par un décret de sa volonté. Sans la volonté, disait-il, il ne peut y avoir de vertu ; la volonté était absolument nécessaire pour triompher du mal. La lutte entre le bien et le mal ne cessait jamais, et seule la volonté pouvait faire échec au mal. Il y avait en lui une certaine tendresse aussi, et il regardait souvent la pelouse et les fleurs en souriant, d'un air heureux ; mais il ne laissait jamais son esprit errer hors des limites que lui avait imposées sa volonté. Bien qu'il évitât soigneusement tout écart de langage, toute manifestation de colère ou d'impatience, sa volonté le rendait parfois étrangement violent. Si la beauté ne dérangeait pas l'ordre de ses pensées, il l'acceptait volontiers ; mais on sentait chez lui la peur de la sensualité, dont il essayait de contenir la douleur. C'était un homme instruit et de manières courtoises, et sa volonté le suivait comme son ombre.

La sincérité ne peut jamais être simple ; la sincérité est le terrain d'élection de la volonté, et la volonté ne peut pas dévoiler le mécanisme du moi. La connaissance de soi n'est pas le produit de la volonté ; la connaissance de soi se fait jour à travers la lucidité des réponses immédiates au mouvement de la vie. La volonté exclut ces réponses spontanées qui seules révèlent la structure du moi. La volonté est l'essence même du désir ; et la volonté devient un obstacle à la compréhension du désir. La volonté sous toutes ses formes, qu'elle soit tournée vers les cimes de l'esprit ou vers les racines les plus profondes du désir, ne peut jamais être passive ; et ce n'est que dans la passivité, dans le silence vigilant, que la vérité peut être. C'est toujours entre les désirs qu'il y a conflit, à quelque niveau que se situent les désirs. Opposer un désir aux autres désirs ne fait qu'engendrer une résistance ultérieure, et cette résistance est la volonté. La compréhension ne peut pas venir d'une résistance. Ce qui est important, c'est de comprendre le désir, et non d'étouffer un désir par un autre.

Le désir de réaliser, d'obtenir, est la base de la sincérité ; et ce besoin, qu'il soit superficiel ou profond, conduit toujours au conformisme, qui est le commencement de la peur. La peur limite la connaissance de soi à l'expérience, et il n'est pas possible de transcender l'expérience. Ainsi limitée, la connaissance de soi ne fait que cultiver une conscience du moi en étendue et en profondeur ; et ainsi le conflit et la douleur ne cessent pas. Vous pouvez vous oublier ou vous perdre délibérément dans telle ou telle activité, en cultivant un jardin ou une idéologie, ou en soulevant tout un peuple pour le mener au combat ; mais vous êtes maintenant le pays, l'idée, l'activité, le dieu. Plus vous vous identifiez, plus le conflit et la douleur s'intensifient, et ainsi l'effort pour s'identifier à quelque chose n'en finit pas. Ce désir de ne faire qu'un avec l'objet choisi provoque le conflit de la sincérité, qui empêche toute simplicité. Vous pouvez vous couvrir la tête de cendres, porter un pagne ou vous faire mendiant ; mais ce n'est pas cela la sincérité.

La simplicité et la sincérité ne peuvent jamais aller de pair. Celui qui s'est identifié à quelque chose, à quelque niveau que ce soit, est peut-être sincère, mais il n'est pas simple. La volonté d'être est l'antithèse même de la simplicité. La simplicité vient lorsque le désir d'acquisition ou de réalisation cesse. La simplicité est la lucidité passive et vigilante dans laquelle le sujet de l'expérience ne cherche pas à garder la trace de son expérience. L'introspection empêche cette lucidité négative ; l'introspection a toujours » un motif – être libre, comprendre, obtenir – et ce désir ne fait qu'intensifier la conscience du moi. De même, les conclusions introspectives interdisent la connaissance de soi.

L'accomplissement

Elle était mariée, mais elle n'avait pas d'enfants. Sur le plan matériel, disait-elle, elle était heureuse ; elle n'avait pas de problèmes d'argent, et il y avait les voitures, les bons hôtels et les voyages à travers le monde. Son mari était à la tête d'importantes affaires, et son plus grand souci était de veiller à ce que sa femme ne manquât de rien. Ils étaient tous les deux jeunes et aimables. Elle s'intéressait à la science et aux arts, et elle s'était quelque peu mêlée de religion ; mais maintenant, disait-elle, les choses de l'esprit reléguaient tout à l'arrière-plan. Elle connaissait les enseignements des diverses religions ; mais, déçue par leurs organisations, leurs rituels et leurs dogmes, elle désirait sérieusement se mettre en quête de choses réelles. Elle avait fréquenté des maîtres spirituels dans toutes les parties du monde, mais aucun ne lui avait donné satisfaction. Son insatisfaction ne provenait pas du fait qu'elle n'avait pas eu d'enfants, elle avait analysé cela très à fond. Son insatisfaction ne provenait pas non plus d'aucune frustration sociale, elle s'était fait psychanalyser par un des spécialistes les plus éminents, et elle éprouvait toujours cette douleur et ce vide intérieurs.

Chercher à s'accomplir, c'est appeler la frustration. Il ne peut pas y avoir accomplissement du moi, mais seulement accroissement du moi par les possessions qu'il recherche avidement. La possession, à quelque niveau que ce soit, donne au moi le sentiment de la puissance, de la richesse, de l'activité, et c'est cette sensation qui est appelée accomplissement ; mais comme toutes les sensations, elle s'affaiblit bientôt, pour être remplacée par une autre plus agréable. Nous avons tous l'habitude de ce processus de remplacement et de substitution, et c'est un jeu qui amuse la plupart d'entre nous. Certains, toutefois, désirent une satisfaction plus durable, et qui les comble jusqu'à la fin de leur vie ; et lorsqu'ils l'ont trouvée, ils ne veulent plus être dérangés. Mais c'est là une peur du dérangement permanente, inconsciente, et de subtiles formes de résistances sont cultivées et sous lesquelles l'esprit s'abrite ; aussi la peur de la mort est-elle inévitable. L'accomplissement et la peur de la mort sont les deux aspects d'un même processus: le renforcement du moi. Après tout, l'accomplissement est l'identification totale à quelque chose – aux enfants, aux biens, aux idées. Les enfants et les biens sont plus ou moins aléatoires, mais les idées offrent une plus grande sécurité. Les mots, qui sont des idées et des souvenirs, avec leurs sensations, deviennent importants ; et l'accomplissement ou la perfection devient alors le mot.

Il n'y a pas d'accomplissement du moi, mais seulement perpétuation du moi, avec ses conflits toujours croissants, ses antagonismes et ses souffrances. Chercher une satisfaction durable, à quelque niveau de notre être que ce soit, c'est engendrer de la confusion et de la douleur ; car la satisfaction ne peut jamais durer. Vous pouvez vous souvenir d'une expérience agréable, mais l'expérience est morte, il n'en reste que le souvenir. Ce souvenir n'a aucune existence propre ; mais votre réponse inadéquate au présent lui donne un semblant de vie. Vous vivez de ce qui est mort, comme la plupart d'entre nous. L'ignorance des modes d'action du moi mène à l'illusion ; et une fois qu'on est pris dans le filet de l'illusion, il est extrêmement difficile de s'en dégager. Il est difficile de reconnaître une illusion, car, étant donné que c'est l'esprit qui l'a fait naître, l'esprit ne peut pas en avoir conscience. Il faut l'approcher négativement, indirectement. Tant que l'on n'a pas compris la façon dont le désir agit, l'illusion est inévitable. La compréhension ne vient pas par un effort de la volonté, mais seulement lorsque l'esprit est immobile. On ne peut pas immobiliser l'esprit, car celui qui impose cette immobilité est lui-même un produit de l'esprit, du désir. Il faut avoir conscience, lucidement, de tout ce processus, il faut qu'il y ait lucidité sans choix ; alors seulement est-il possible de ne pas engendrer l'illusion. L'illusion procure de grandes satisfactions, et c'est pour cela que nous tenons tant à elle. L'illusion peut faire souffrir, mais cette souffrance même trahit notre imperfection et nous pousse à nous identifier complètement à l'illusion. Cette illusion tient une grande place dans notre vie ; elle permet de masquer ce qui est, non pas au dehors, mais à l'intérieur. Cette indifférence pour ce qui est à l'intérieur conduit à une interprétation erronée de ce qui est à l'extérieur, et cette erreur engendre la destruction et la souffrance. C'est la peur qui pousse à masquer ce qui est. La peur ne peut jamais être supprimée par un acte de volonté, car la volonté est le résultat de la résistance. Ce n'est que dans la lucidité passive et cependant vigilante qu'on est libéré de la peur.

Les mots

Il avait énormément lu ; bien qu'il fût pauvre, il considérait qu'il était riche de connaissances, et cela le rendait heureux. Il passait des heures avec ses livres et il était presque toujours seul. Sa femme était morte, ses deux enfants étaient chez des parents ; et il se félicitait de n'être pas pris dans le tourbillon des relations humaines, ajoutait-il. II était étrangement réservé, indépendant, et parlait d'un ton calme et sans réplique. Il avait étudié la question de la méditation sous toutes ses faces, et plus particulièrement l'usage de certaines psalmodies et de certaines formules dont la répétition constante avaient sur l'esprit un puissant effet d'apaisement. Il y avait aussi dans les mots eux-mêmes une magie certaine ; les mots devaient être prononcés d'une façon précise et psalmodiés correctement. Ces mots nous avaient été transmis depuis des temps très reculés ; et la seule beauté des mots, avec leur cadence rythmique, créait une atmosphère propice à la concentration. Et là-dessus il se mit à psalmodier. Il avait une voix agréable, et il y avait une douceur qui venait de l'amour des mots et de leur signification ; il psalmodiait avec l'aisance que donnent une longue pratique et une grande dévotion. Dès le moment où il se mettait à psalmodier, plus rien d'autre n'existait pour lui.

A l'autre bout de la plantation, le chant d'une flûte s'éleva, hésitant, mais la sonorité en était claire et pure. L'homme qui jouait était assis à l'ombre d'un grand arbre, et, derrière lui, on apercevait les montagnes silencieuses, la psalmodie et le chant de la flûte semblaient se fondre et s'éteindre, puis reprendre de nouveau. Des perroquets volèrent, d'un arbre à l'autre, en faisant leur tapage habituel ; puis, de nouveau, ce furent les notes claires de la flûte, et la voix de l'homme, grave et puissante. C'était le matin ; le soleil se levait au-dessus des arbres. Des gens du village s'en allaient à la ville, bavardant et riant. Le chant de la flûte et la psalmodie de l'homme se faisaient insistants, et quelques passants s'arrêtèrent pour écouter ; ils s'assirent au bord du chemin, saisis par la beauté du chant et la splendeur du matin que ne troublait pas le sifflet d'une locomotive, au loin ; au contraire, tous les bruits semblaient participer du même ordre et de l'unique beauté qui emplissait le monde. Même le gras croassement d'une corneille n'avait rien de discordant.

Il y a une étrange fascination dans le bruit des mots, et les mots ont pris une extraordinaire importance dans notre vie: patrie, Dieu, prêtre, démocratie, révolution. Nous vivons de mots et nous ne sommes jamais rassasiés du plaisir qu'ils nous donnent ; ce sont ces sensations qui ont pris tant d'importance. Les mots sont agréables parce que leur bruit réveille des sensations oubliées ; et le plaisir est d'autant plus grand qu'ils se substituent au réel, à ce qui est. Nous essayons de remplir notre vide intérieur par des mots, des sons, des bruits, des activités ; la musique et le chant sont un merveilleux moyen d'échapper à nous-mêmes, de fuir notre médiocrité et notre ennui. Les mots remplissent nos bibliothèques, et nous parlons sans cesse! Nous n'osons pas rester sans un livre, sans faire une chose ou une autre, nous avons peur d'être seuls. Lorsque nous sommes seuls, notre esprit tourne et retourne sans cesse en lui-même, s'inquiète, imagine, remue des souvenirs, fait des projets. Ainsi n'y a-t-il jamais de vraie solitude, et l'esprit n'est jamais immobile.

Évidemment, on peut immobiliser l'esprit par la répétition d'un mot, d'une prière ou d'un chant. On peut droguer l'esprit, on peut l'hypnotiser ; on peut l'endormir, en le berçant doucement ou par la violence, et pendant ce sommeil, des rêves lui viendront. Mais un esprit apaisé par la discipline, le rituel ou la répétition, ne peut jamais être vigilant, sensible et libre. Cet engourdissement de l'esprit, par la douceur ou la cruauté, n'est pas la méditation. Il est agréable de chanter et d'écouter chanter celui qui le fait avec art ; mais la sensation demande toujours plus de sensation, et la sensation mène à l'illusion. Nous aimons presque tous vivre d'illusions, et il est agréable de découvrir de plus profondes et de plus vastes illusions ; mais c'est la peur de perdre nos illusions qui nous fait refuser ou masquer le réel. Ce n'est pas que nous soyons incapables de comprendre le réel ; c'est parce que nous repoussons le réel et nous raccrochons à l'illusion que nous avons peur. S'enfoncer de plus en plus dans le piège de l'illusion n'est pas la méditation, et nous aurons beau orner et décorer notre prison, ce n'est pas cela la méditation. Prendre conscience, lucidement, sans choix, des activités du moi, père de l'illusion, voilà le commencement de la méditation.

Il est étrange de voir avec quelle facilité nous trouvons des substituts aux choses réelles, et comme ils nous satisfont. Le symbole, le mot, l'image, devient essentiel, et autour de ce symbole nous élevons l'édifice de l'illusion, en utilisant les connaissances pour le consolider ; l'expérience devient ainsi un empêchement à la compréhension du réel. Nous donnons des noms, non seulement pour communiquer, mais pour renforcer l'expérience ; ce renforcement de l'expérience enchaîne le moi, et une fois pris dans ce processus, il est extrêmement difficile d'en sortir, c'est-à-dire de briser l'entrave de la conscience du moi. Il est essentiel de mourir à l'expérience d'hier et à la sensation d'aujourd'hui, sinon il y a répétition ; et la répétition d'un acte, d'un rite, d'un mot, est vaine. Dans la répétition il n'y a pas place pour le renouvellement. La mort de l'expérience est création.

L'dée et le fait

Elle était mariée depuis de nombreuses années, mais elle n'avait jamais eu d'enfants ; elle ne pouvait pas en avoir, et elle en souffrait beaucoup. Sa sœur avait des enfants, pourquoi cette joie lui était-elle refusée? Elle avait été mariée très jeune, selon la coutume, et elle avait eu son lot de souffrances ; mais elle avait aussi connu le bonheur. Son mari était employé dans une grande entreprise ou dans quelque administration. Lui aussi avait été affecté de ne pas avoir d'enfants, mais il semblait s'être résigné ; d'ailleurs, ajoutait-elle, son travail l'absorbait beaucoup. On devinait qu'elle le dominait, mais que son emprise sur lui n'allait toutefois pas jusqu'à la tyrannie. Elle s'appuyait sur lui, en sorte qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de le dominer. Comme elle n'avait pas d'enfants, elle essayait de trouver son accomplissement dans son mari, mais en cela elle était déçue, car il était faible et c'était elle qui devait s'occuper de tout. A son bureau, disait-elle en souriant, on le considérait comme un homme à principes, un tyran prêt à régenter l'univers ; mais à la maison il était d'un caractère doux et facile. Elle voulait qu'il correspondît à l'idéal qu'elle se faisait du bon mari, et elle l'obligeait, par la douceur naturellement, à se conformer à son idéal ; mais il ne se montrait pas à la hauteur. Elle n'avait personne sur qui s'appuyer et à qui donner son amour.

L'idée est pour nous plus importante que le fait ; le concept de ce que l'on pourrait être a plus de signification que ce que l'on est. Le futur a toujours plus d'attrait que le présent. L'image, le symbole, a beaucoup plus de valeur que le réel ; et au réel nous tentons de substituer l'idée, le modèle. Ainsi créons-nous une contradiction entre ce qui est et ce qui pourrait être. Ce qui pourrait être est l'idée, la fiction, et ainsi il y a conflit entre le réel et l'illusion – non en soi, mais en nous-même. Nous préférons l'illusion au réel ; l'idée a plus de charmes, est plus agréable et donne plus de satisfaction ; c'est pour cela que nous tenons tant à elle. Ainsi l'illusion devient le réel et le réel devient le faux, et nous voilà pris dans ce conflit entre le soi-disant réel et le soi-disant faux.

Pourquoi nous raccrochons-nous à l'idée, délibérément ou inconsciemment, et laissons-nous de côté le réel? L'idée, le modèle, est une projection du moi ; c'est une forme d'auto-adoration, une manière de se perpétuer, et par conséquent c'est une attitude qui procure au moi de grandes satisfactions. L'idée permet de dominer, d'affirmer, de guider, de façonner ; et dans l'idée, qui est une projection du moi, il n'y a jamais la négation du moi, la désintégration du moi. Ainsi le modèle ou l'idée enrichissent-ils le moi. Et l'on considère aussi que c'est cela l'amour. J'aime mon fils ou mon mari et je voudrais qu'il fût ceci ou cela, je voudrais qu'il fût quelque chose d'autre que ce qu'il est.

Si nous voulons comprendre ce qui est, il faut abandonner le modèle ou l'idée. Laisser l'idée de côté ne devient difficile que lorsqu'il n'y a pas urgence à comprendre ce qui est. Il y a conflit en nous entre l'idée et ce qui est parce que l'idée, qui est une projection du moi, offre de plus grandes satisfactions que ce qui est. Ce n'est que lorsque ce qui est, le réel, doit être affronté que le modèle s'effondre ; aussi la question n'est pas de savoir comment se libérer de l'idée, mais comment affronter le réel. Il n'est possible d'affronter le réel que lorsqu'il y a compréhension du processus de satisfaction, du fonctionnement du moi.

Nous cherchons tous à réaliser pleinement notre moi, quoique de façons bien différentes: par l'argent ou le pouvoir, par les enfants ou le mari, par la patrie ou l'idée, par le service ou le sacrifice, par la domination ou la soumission. Mais le moi peut-il se réaliser, peut-il s'accomplir? L'objet de l'accomplissement est toujours une projection du moi, un choix opéré par le moi ; aussi ce désir de réalisation n'est-il rien d'autre qu'une forme d'autoperpétuation. Consciemment ou inconsciemment, le moi opère un choix pour parvenir à son accomplissement, il désire une satisfaction qui soit permanente ; aussi la quête de l'accomplissement du moi est-elle la recherche de la permanence du désir. Le désir est toujours passager, il ne se fixe jamais ; il peut perpétuer pendant un certain temps l'objet auquel il s'attache mais le désir est essentiellement non permanent. Nous avons instinctivement conscience de cela, aussi essayons-nous de faire en sorte que l'idée, la croyance, la chose, la relation soient permanentes ; mais comme cela aussi est impossible, il y a la création en tant qu'essence permanente, le « je » séparé et distinct du désir, le penseur séparé et distinct de ses pensées. La séparation est évidemment fausse et conduit à l'illusion.

La recherche de la permanence est l'éternelle plainte de l'accomplissement du moi ; mais le moi ne peut jamais s'accomplir, le moi est impermanent, et il ne peut s'accomplir que dans des choses impermanentes. La continuité du moi est la décomposition ; en elle il n'y a pas d'élément transformateur ni le souffle du nouveau. Le moi doit cesser pour que le nouveau soit. Le moi est l'idée, le modèle, la gerbe de souvenirs ; et chaque accomplissement est une autre continuité de l'idée, de l'expérience. L'expérience conditionne toujours ; celui qui fait l'expérience se distingue et se différencie toujours de l'expérience. Aussi faut-il être libre de toute expérience, de tout désir de faire une expérience. L'accomplissement est une façon de cacher la pauvreté, le vide intérieur, et dans l'accomplissement il y a douleur et chagrin.

La continuité

L'homme qui était assis en face commença par se présenter, car il désirait poser quelques questions. Il dit qu'il avait lu pratiquement tous les ouvrages sérieux sur la mort et l'au-delà, des traités les plus anciens aux travaux les plus modernes. Il avait été membre de la sychical Research Society, avait assisté à de nombreuses séances avec d'excellents et honorables médiums et avait vu de nombreuses manifestations qui n'étaient absolument pas truquées. Comme il avait étudié ces questions à fond, il avait eu à plusieurs reprises l'occasion Je voir des choses d'un caractère surnaturel ; mais naturellement, ajoutait-il, elles étaient peut-être nées de son imagination, quoiqu'il fût enclin à considérer que non. Cependant, bien qu'il ait lu abondamment, qu'il soit en contact avec de nombreuses personnes qui étaient bien informées et qui avaient vu des manifestations physiques indéniables, il n'était pas encore satisfait car il n'avait pas compris la vérité en la matière. Il avait sérieusement étudié le problème de la croyance et de l'incrédulité ; il avait des amis qui croyaient fermement à la survie de l'âme après la mort, et d'autres qui refusaient de croire à cela et qui estimaient que la vie cessait avec la mort du corps physique. Bien qu'il ait acquis un nombre considérable de connaissances et qu'il ait une grande expérience des questions psychiques, il subsistait encore un doute dans son esprit ; et comme il avançait en âge, il voulait savoir la vérité. Il ne craignait pas la mort, mais il voulait connaître la vérité à son sujet.

Le train s'était arrêté, et juste à ce moment passa une charrette tirée par un cheval. Sur la charrette se trouvait le cadavre d'un homme, enveloppé dans une pièce de toile écrue et attaché à deux longues tiges de bambou vert fraîchement coupées. On l'amenait de quelque village vers le fleuve pour le brûler. La charrette brimbalait sur la mauvaise route, le corps tressautait sous son linceul et la tête du mort rebondissait durement sur le plancher de la voiture à chaque cahot. Il n'y avait qu'un passager derrière le conducteur ; ce devait être un proche parent du défunt, car il avait les yeux rouges d'avoir beaucoup pleuré. Le ciel printanier était d'un bleu pur et très doux, et des enfants jouaient en criant sur la route. La mort devait être un spectacle familier car chacun continuait à vaquer à ses occupations comme si de rien n'était. Même l'enquêteur sur la mort n'avait pas vu la charrette et son fardeau.

La croyance conditionne l'expérience, et l'expérience alors fortifie la croyance. Ce que vous croyez, vous en faites l'expérience. L'esprit dicte et interprète l'expérience, l'appelle ou la repousse. L'esprit lui. même est le résultat de l'expérience, et il ne peut reconnaître ou expérimenter que ce qui lui est familier, ce qu'il connaît, à quelque niveau que ce soit. L'esprit ne peut pas faire l'expérience de ce qui n'est pas déjà connu. L'esprit et sa réponse ont une bien plus grande signification que l'expérience ; et se rapporter à l'expérience dans le but de comprendre la vérité, c'est se laisser prendre par l'ignorance et l'illusion. Désirer faire l'expérience de la vérité, c'est refuser la vérité ; car le désir conditionne, et la croyance est un autre vêtement du désir. Le savoir, la croyance, la conviction, la conclusion et l'expérience sont des obstacles à la vérité ; ils constituent le moi. Le moi ne peut pas être sans l'effet cumulatif de l'expérience ; et la peur de la mort est la peur de ne pas être, de ne pas faire d'expériences. S'il y avait l'assurance, la certitude que l'expérience est possible dans la mort, il n'y aurait pas de crainte. La peur n'existe que dans la relation du connu à l'inconnu. Le connu essaie toujours de s'emparer de l'inconnu ; mais il ne peut saisir que ce qui est déjà connu. Le connu ne peut pas faire l'expérience de l'inconnu ; le connu, ce qui est expérimenté doit cesser pour que l'inconnu soit.

Le désir de faire l'expérience de la vérité doit être approfondi et compris ; mais s'il y a un motif à l'approfondissement, alors la vérité ne se révèle pas. Peut-on chercher sans un motif, conscient ou inconscient? Avec un motif, y a-t-il recherche? Si vous savez déjà ce que vous voulez, si vous avez formulé un but, alors la recherche est un moyen d'accomplir cette fin, qui est une projection du moi. Ce n'est plus alors une recherche de la vérité, mais d'une satisfaction ; et le moyen sera choisi en fonction de la satisfaction. Pour comprendre ce qui est il faut qu'il n'y ait aucun motif ; le motif et le moyen empêchent la compréhension. La recherche, qui est lucidité sans choix, n'est pas en vue de quelque chose ; elle consiste à être conscient du désir de la fin et des moyens pour y parvenir. La lucidité sans choix fait naître une compréhension de ce qui est.

Il est étrange de voir comme nous sommes assoiffés de permanence, de continuité. Ce désir prend de nombreuses formes, des plus grossières aux plus subtiles. Les formes les plus évidentes nous sont familières: le nom, le caractère, l'aspect physique, etc. Mais les désirs plus subtils sont beaucoup plus difficiles à déceler et à comprendre. L'identité en tant qu'idée, en tant qu'être, en tant que connaissance, en tant que devenir, à quelque niveau que ce soit, est difficile à percevoir et à mettre en lumière. Nous ne connaissons que la continuité, et jamais la non-continuité. Nous connaissons la continuité de l'expérience, de la mémoire, des événements, mais nous ne connaissons pas cet état où la continuité n'est pas. Nous l'appelons la mort, l'inconnu, le mystérieux, et ainsi de suite, et en lui donnant un nom ou un autre, nous espérons d'une certaine manière le saisir -ce qui est de nouveau le désir de continuité.

La conscience du moi est l'expérience, le nom donné à l'expérience, de même que le souvenir de l'expérience ; et ce processus se déroule à tous les étages de l'esprit. Nous nous raccrochons à ce processus de la conscience du moi en dépit de la fuite de ses joies, de ses conflits incessants, de la confusion et de la souffrance. Voilà ce que nous connaissons ; telle est notre existence, la continuité de notre être même, l'idée, le souvenir, le mot. L'idée se poursuit, en partie ou en totalité, l'idée qui constitue le « moi » ; mais cette continuité amène-t-elle la liberté, sans laquelle il n'y a aucune découverte, aucun renouvellement possible?

Ce qui a de la continuité ne peut jamais être différent de ce qu'il est, avec certaines modifications ; mais ces modifications ne le renouvellent pas. Il peut prendre divers aspects, une couleur différente ; mais c'est toujours l'idée, le souvenir, le mot. Ce centre de continuité n'est pas une essence spirituelle, car il appartient encore au domaine de la pensée, de la mémoire, et aussi du temps. Il ne peut faire l'expérience que de sa propre projection, et c'est cette projection qui lui donne une continuité ultérieure. Ainsi, tant qu'il existe, il ne peut jamais expérimenter au-delà de lui-même. Il doit mourir ; il doit cesser de se donner à lui-même une continuité par l'idée, le souvenir, le mot. La continuité est une décomposition, et il n'y a de vie que dans la mort. Il n'y a renouvellement qu'avec la cessation du centre ; aussi la renaissance n'est pas continuité ; ainsi la mort est-elle comme la vie, un renouvellement instantané. Ce renouvellement est création.

L'autodéfense

C'était un homme très connu, et il occupait une situation qui lui permettait de blesser les autres, ce qu'il n'hésitait pas à faire. Il était superficiel, hypocrite, ignorait toute générosité et ne travaillait qu'à son propre profit. Il dit qu'il n'aimait pas beaucoup discuter, mais les circonstances l'avaient forcé à venir, et c'est ainsi qu'il se trouvait là. Tout ce qu'il disait et tout ce qu'il taisait montrait clairement qu'il était très ambitieux et qu'il s'efforçait de façonner les gens autour de lui ; il était impitoyable lorsque cela pouvait lui rapporter, et il pouvait se montrer d'une extrême gentillesse lorsqu'il voulait obtenir quelque chose. Il avait de la considération pour ceux qui étaient au-dessus de lui, traitait ses égaux avec une tolérance condescendante, et ignorait totalement ceux qui étaient en dessous de lui. Il ne jetait jamais un regard au chauffeur qui le conduisait. Son argent le rendait méfiant, et il avait peu d'amis. Il parlait de ses enfants comme si c'étaient des jouets destinés à son amusement personnel, et il disait qu'il ne pouvait pas souffrir d'être seul. Quelqu'un lui avait porté préjudice, et il ne pouvait pas se venger parce que la personne était hors d'atteinte ; aussi se vengeait-il sur ceux qu'il pouvait atteindre. Il ne s'expliquait pas pourquoi il était brutal sans raison, pourquoi il voulait faire du mal à ceux qu'il prétendait aimer. Tout en parlant, quelque chose commençait à fondre en lui, et il devint presque amical. C'était l'attitude détendue d'un moment qui se raidirait immédiatement si quelque chose le contrariait ou si on lui demandait quoi que ce soit. Comme on ne lui demandait rien, il était libre et pour un temps affable.

Le désir de faire du mal, de blesser un autre, que ce soit d'un mot, d'un geste ou plus profondément, est très fort chez la plupart d'entre nous ; c'est universel et terriblement agréable. Le désir même de ne pas être blessé pousse à blesser les autres ; faire du mal aux autres est une façon de se défendre soi-même. Cette autodéfense prend des formes particulières, selon les circonstances et les tendances. Comme il est facile de faire du mal, et comme il faut de douceur pour ne blesser personne! Nous faisons du mal parce que nous sommes nous-mêmes blessés sans cesse, sans cesse meurtris par nos propres conflits et nos propres souffrances. Plus nous sommes inquiets et angoissés, plus nous éprouvons le besoin de faire du mal autour de nous. L'agitation intérieure nous pousse à chercher des protections à l'extérieur ; ct plus on se défend, plus les autres nous attaquent.

Pourquoi nous défendons-nous, et qu'est-ce qui nous pousse à nous garder avec tant de soin? Sans aucun doute, c'est l'idée que nous avons de nous-même, à quelque niveau que ce soit. Si nous ne protégions pas l'idée, le centre d'accumulation, il n'y aurait plus de « moi », de « mien ». Nous serions alors totalement sensibles, vulnérables à tout notre être, le conscient aussi bien que le caché ; mais comme la plupart d'entre nous ne désirent pas découvrir le processus du moi, nous résistons à tout empiétement sur l'idée que nous avons de nous-même. L'idée que nous avons de nous-même est purement superficielle ; mais comme nous vivons presque tous en surface, nous nous contentons des illusions.

Le désir de faire du mal est un instinct profondément enraciné. Nous accumulons du mécontentement et c'est cela qui nous donne une vitalité particulière, un sentiment d'action et de vie ; et ce qui a été accumulé doit ressortir d'une manière ou d'une autre, par la colère, l'insulte, la dépréciation, l'acharnement, et par leurs contraires. C'est cette accumulation du mécontentement qui nécessite le pardon -qui n'a plus de raison d'être si l'on n'a pas gardé le sentiment d'avoir été blessé.

Pourquoi emmagasinons-nous la flatterie et l'insulte, la blessure et l'affection? Sans cette accumulation d'expériences et de leurs réponses, nous ne sommes pas ; nous ne sommes rien si nous n'avons pas de nom, d'attachement, de croyance. C'est la peur de n'être rien qui nous pousse à accumuler ; et c'est cette peur, consciente ou inconsciente, qui, en dépit de nos efforts pour accumuler, provoque la désagrégation et la destruction. Si nous pouvons avoir conscience de cette peur, alors c'est la vérité qui nous libère de cette peur, et non notre désir et nos efforts pour nous en libérer.

Vous n'êtes rien. Vous avez beau avoir un nom et un titre, biens et un compte en banque, la puissance et la célébrité, tous ces écrans protecteurs ne vous empêchent pas de n'être rien. Vous pouvez n'avoir aucune conscience de ce vide, de ce néant, ou vous pouvez simplement ne pas vouloir en prendre conscience ; mais il est là, quoi que vous fassiez pour lui échapper. Vous pouvez essayer de fuir cela par mille subterfuges, par la violence personnelle ou collective, par l'adoration individuelle ou collective, par l'étude ou les plaisirs ; mais que vous dormiez ou que vous soyez éveillés, il est toujours là. Vous ne pouvez entrer en contact avec ce néant et sa peur qu'en prenant conscience, lucidement et sans choix, de tous les subterfuges que vous utilisez pour le fuir. Vous n'êtes pas relié à ce néant comme une entité distincte, séparée ; vous n'êtes pas l'observateur qui le scrute ; sans vous, le sujet pensant, l'observateur, il n'est pas. Vous et le néant ne faites qu'un ; vous et le néant constituez un unique phénomène, et non deux processus distincts. Si vous, le sujet pensant, avez peur de lui et vous approchez de lui comme d'une chose hostile et opposée à vous, tout ce que vous pourrez entreprendre dans sa direction vous conduira inévitablement à l'illusion et à de nouveaux conflits et à d'autres souffrances. Lorsqu'il y a la découverte, la révélation de ce néant qui est vous, alors la peur – qui n'existe que lorsque le penseur est distinct de ses pensées et essaie ainsi d'établir des relations avec elles – tombe et disparaît complètement. C'est alors seulement qu'il est possible à l'esprit d'être immobile ; et dans cette tranquillité, la vérité se fait jour.

Mon chemin est votre chemin

C'était un érudit, qui parlait plusieurs langues et s'adonnait à l'étude comme d'autres à la boisson. Il faisait sans cesse des citations pour appuyer ses dires. Il était versé dans les sciences comme dans les arts et lorsqu'il donnait son avis c'était avec un petit hochement de tête et un sourire entendu qui signifiait d'une manière subtile que ce n'était pas seulement son opinion qu'il exprimait, mais l'ultime vérité.

Il disait qu'il avait fait des expériences concluantes et pour lui définitives. « Vous avez eu vos expériences, vous aussi, mais vous ne pouvez pas me convaincre, disait-il. Vous suivez votre route et moi la mienne. Les chemins sont différents pour parvenir à la vérité, et un jour nous nous trouverons tous ensemble. » L'homme était amical, quoique distant, mais inébranlable. Pour lui, les maîtres, quoique non visibles, représentaient une réalité, et il était essentiel de devenir leurs disciples. Lui-même et quelques autres conféraient ce titre de disciples à ceux qui étaient désireux de suivre cette route et d'accepter leur autorité ; mais ni lui ni son groupe n'appartenaient à cette secte spirite qui trouve ses guides parmi les morts. Pour trouver les maîtres, il fallait servir, travailler, se sacrifier, obéir et pratiquer certaines vertus ; et naturellement la foi était nécessaire.

Faire de l'expérience la route qui conduit à la découverte de ce qui est, c'est se laisser prendre au piège de l'illusion. Le désir, l'avidité conditionnent l'expérience ; et s'en rapporter à l'expérience pour comprendre la vérité, c'est suivre la voie de l'accroissement du moi. L'expérience ne peut jamais libérer de la douleur ; l'expérience n'est pas une réponse adéquate à la provocation de la vie. Il faut affronter la provocation dans un esprit de nouveauté, car la provocation est toujours nouvelle. Pour faire face à la provocation d'une manière adéquate, il faut mettre de côté la mémoire qui conditionne l'expérience, et comprendre le fond des réponses du plaisir et de la peine. L'expérience est une entrave à la vérité, car l'expérience appartient au temps, elle est le résultat du passé ; or comment un esprit qui est le produit de l'expérience, du temps, peut-il comprendre l'intemporel? La vérité de l'expérience ne dépend pas des particularités ou des chimères personnelles ; la vérité n'en est perçue que lorsqu'il y a lucidité sans condamnation, justification ou tout autre forme d'identification. L'expérience n'est pas une approche de la vérité ; il n'y a pas « votre expérience » ou « mon expérience », mais seulement la compréhension intelligente du problème.

Sans la connaissance de soi, l'expérience engendre l'illusion ; avec connaissance de soi, l'expérience, qui est la réponse à la provocation, ne laisse pas ce résidu qu'est le souvenir. La connaissance de soi est la découverte d'instant en instant de l'activité du moi, de ses intentions et de ses désirs, ses pensées et ses appétits. Il ne peut jamais y avoir « votre expérience » et « mon expérience » ; l'expression même de « mon expérience » prouve l'ignorance et l'acceptation de l'illusion. Mais nous aimons tous vivre dans l'illusion, parce que cela procure une grande satisfaction ; c'est un paradis personnel qui nous stimule et nous donne un sentiment de supériorité. Si j'ai les capacités, le talent ou l'habileté, je deviens un leader, un intermédiaire, un représentant de cette illusion ; et comme la plupart des gens aiment fuir ce qui est, on crée une organisation avec des biens et des rites, des serments et des réunions secrètes. L'illusion se dissimule sous le couvert de la tradition et de la respectabilité ; et comme la plupart d'entre nous recherchons le pouvoir sous une forme ou sous une autre, on établit un principe hiérarchique, des novices et des initiés, des élèves et un maître, et même parmi les maîtres il y a des degrés dans l'avancement spirituel. La plupart des gens aiment exploiter et être exploités, et ce système en donne les moyens, qu'ils soient secrets ou qu'ils s'étalent au grand jour.

Exploiter c'est être exploité. Le désir d'utiliser les autres pour ses propres fins psychologiques crée la dépendance, et lorsque vous dépendez vous devez posséder, détenir ; et ce que vous possédez vous possède. Sans une dépendance, subtile ou grossière, si vous ne possédez pas des choses, des gens et des idées, vous êtes vide, quelque chose sans importance. Vous voulez être quelque chose, et pour échapper à la peur corrosive de n'être rien vous appartenez à telle ou telle organisation, telle ou telle idéologie, telle église ou tel temple ; ainsi vous êtes exploité, et à votre tour vous exploitez. Cette structure hiérarchique offre une excellente occasion au moi de se développer. Vous pouvez souhaiter la fraternité, mais comment peut-il y avoir fraternité si votre but est la destruction spirituelle? Vous pouvez dédaigner les titres de ce monde ; mais lorsque vous admettez le maître, le sauveur, le gourou dans le domaine de l'esprit, n'adoptez-vous pas l'attitude même du monde? Peut-il exister une division hiérarchique ou des degrés dans l'avancement spirituel, dans la compréhension de la vérité, dans la réalisation de Dieu? L'amour n'admet aucune division. Ou bien vous aimez, ou bien vous n'aimez pas ; mais ne faites pas entrer le manque d'amour dans l'interminable processus dont l'aboutissement est l'amour. Quand vous savez que vous n'aimez pas, quand vous êtes conscient, lucidement et sans choix, de ce fait, alors il y a une possibilité de transformation ; mais cultiver assidûment cette distinction entre le maître et l'élève, entre ceux qui ont atteint et ceux qui n'ont pas atteint le but, entre le sauveur et le pécheur, c'est nier l'amour. L'exploiteur, qui est à son tour exploité, trouve un terrain favorable dans ces ténèbres et dans cette illusion.

La séparation entre Dieu ou la réalité et vous-même vient de vous, de l'esprit qui se raccroche au connu, aux certitudes, à la sécurité. On ne peut pas franchir cette séparation ; aucun rite, aucune discipline, aucun sacrifice ne vous permet de la franchir ; nul sauveur, nul maître nul gourou ne peut vous conduire au réel ou détruire cette séparation. La division n'est pas entre le réel et vous ; elle est en vous-même, elle est le conflit des désirs contradictoires. Le désir crée son propre contraire ; et pour qu'il y ait transformation, il ne s'agit pas de se concentrer sur un seul désir, mais de se libérer du conflit qu'engendre l'avidité. L'avidité, à quelque niveau qu'elle se manifeste, engendre un nouveau conflit, auquel nous essayons d'échapper par tous les moyens possibles, ce qui ne fait qu'intensifier le conflit tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ce conflit ne peut pas être résolu par quelqu'un d'autre, si grand soit-il, ni par la magie ni par des rites d'aucune sorte. Ceux-ci peuvent vous endormir d'une agréable façon, mais au réveil le problème est toujours là. Mais la plupart d'entre nous ne désirent pas s'éveiller, et ainsi continuons-nous à vivre dans l'illusion. Avec la dissolution du conflit vient la tranquillité, et c'est alors seulement que la réalité peut se faire jour. Les maîtres, les sauveurs, les gourous n'ont aucune importance ; ce qui importe, c'est de comprendre le conflit incessant du désir ; et cette compréhension ne vient que par la connaissance de soi et une lucidité constante des mouvements du moi.

La connaissance de soi est ardue, et comme la plupart d'entre nous préfèrent une voie facile, illusoire, nous créons l'autorité qui façonne notre vie et lui donne un modèle. Cette autorité peut être la société, l'État ; elle peut être l'individu, le maître, le sauveur, le gourou. Toute autorité, quelle qu'elle soit, empêche de voir, de prendre conscience ; et comme la plupart d'entre nous trouvent que la prise de conscience est douloureuse, nous nous soumettons à l'autorité.

L'autorité engendre le pouvoir, et le pouvoir devient toujours centralisé, et de ce fait absolument corrupteur ; il corrompt non seulement celui qui exerce le pouvoir mais aussi celui qui s'y soumet. L'autorité du savoir et de l'expérience ne peut que pervertir, qu'elle vienne du maître, de son représentant ou du prêtre. C'est votre propre vie, ce conflit apparemment sans issue, qui est importante, et non le modèle ou le leader. L'autorité du maître et du prêtre vous détourne de votre problème fondamental, qui est le conflit à l'intérieur de vous-même. La souffrance ne peut pas être comprise et supprimée par la recherche d'une règle de vie. Une telle recherche ne fait qu'esquiver le problème de la souffrance, et vous impose un système, qui n'est qu'une évasion ; et ce dont on se détourne ne fait que s'envenimer, et provoque plus de maux et plus de souffrances. La compréhension de soi, si douloureuse ou momentanément agréable soit-elle, est le commencement de la sagesse.

Il n'y a pas de chemin qui mène à la sagesse. S'il s'en propose un, alors la sagesse est quelque chose de formulé, elle est déjà imaginée, connue. Peut-on connaître ou cultiver la sagesse? Est-ce une chose que l'on peut apprendre, accumuler? Dans ce cas, elle devient simplement matière à connaissance, une chose que l'on peut expérimenter, dont on peut parler et sur le sujet de laquelle on peut écrire des livres. L'expérience et les connaissances forment la chaîne ininterrompue des réponses et ainsi ne peut jamais comprendre le nouveau, le neuf, l'incréé. L'expérience et les connaissances, ayant une continuité, n'ouvrent la voie qu'à leurs propres projections, et de ce fait ne font qu'enchaîner davantage. La sagesse est la compréhension de ce qui est instantanément, sans accumulation d'expériences et de connaissances. Ce qui est accumulé ne donne pas la liberté de comprendre, et sans liberté il n'y a pas de découverte ; et c'est cette découverte infinie, sans fin et sans but, qui mène à la sagesse. La sagesse est éternellement neuve, fraîche, et il n'existe pas de moyen pour l'accumuler. Le moyen détruit la nouveauté, la spontanéité de la découverte.

C'est l'esprit intolérant qui a invente les multiples chemins pouvant conduire à la réalité ; ils sont le produit d'un esprit qui cultive la tolérance. « Je suis ma route, et vous suivez la vôtre, mais soyons amis, et un jour peut-être nous nous rencontrerons. » Pouvons-nous nous rencontrer si vous allez au nord et moi au sud? Pouvons-nous être amis si vous avez votre lot de croyances et moi un autre, si je suis un meurtrier collectif et vous un homme pacifique? Être amis implique un travail commun, des pensées communes ; mais quelles relations peuvent exister entre l'homme qui hait et celui qui aime? Quelles relations peuvent exister entre l'homme qui vit dans l'illusion et celui qui est libre? L'homme libre peut essayer d'établir certaines relations avec celui qui est dans la servitude ; mais celui qui est dans l'illusion ne peut avoir aucune relation avec l'homme qui est libre.

Les « séparés », cramponnés à leur état de séparation, essaient d'établir des relations avec les autres qui sont également enfermés dans leur moi ; mais de telles tentatives provoquent invariablement conflit et douleur. Pour éviter cela, les plus habiles inventent la tolérance, chacun regardant par-dessus ses propres barrières et essayant d'être bon et généreux. La tolérance est de l'esprit, non du cœur. Parlez-vous de tolérance lorsque vous aimez? Mais lorsque le cœur est vide, l'esprit l'emplit de tous ses expédients et de toutes ses peurs. Il n'y a pas de communion là où il y a tolérance.

Il n'y a pas de chemin qui conduise à la vérité. La vérité doit être découverte, mais il n'y a pas de formule pour cette découverte. Ce qui est mis en formules n'est pas vrai. Vous devez vous lancer sur la mer inconnue, et c'est vous-même, cette mer inconnue. Vous devez partir à la découverte de vous-même, mais non pas selon un plan déterminé, ou en suivant l'exemple de quelqu'un, car alors il n'y a pas de découverte. La découverte fait naître la joie – non pas une joie reconnue, non pas une joie comparable à une autre joie, mais une joie sans passé, une joie à jamais neuve. La connaissance de soi est le commencement de la sagesse dans la tranquillité et le silence de laquelle il y a l'incommensurable.

La lucidité

Quelle ardeur nous mettons à vouloir résoudre nos problèmes! Avec quelle insistance nous cherchons des réponses, des issues, des remèdes! Nous ne considérons jamais le problème lui-même, et nous cherchons dans l'angoisse et l'agitation une réponse qui est invariablement une projection de notre moi. Bien que le problème se soit créé de toutes pièces à partir de rien, nous voulons trouver des réponses en dehors de lui. Chercher une réponse, c'est fuir le problème – et la plupart d'entre nous ne demandent que cela. Et ainsi c'est la réponse qui devient suprêmement importante, et non le problème. La solution n'est pas distincte du problème ; la réponse est dans le problème, et non hors de lui. Si la réponse est distincte de la question principale, nous créons alors un autre problème: comment interpréter la réponse, comment la mettre en pratique? Comme l'attente d'une réponse est une fuite devant le problème, nous nous dispersons dans les idéaux, les convictions, les expériences, qui toutes sont des projections du moi ; nous adorons ces idoles que nous avons façonnées de nos propres mains, et nous sommes de plus en plus troublés et fatigués. Il est relativement facile d'arriver à une conclusion ; mais il est difficile de comprendre un problème, il faut l'aborder d'une façon entièrement différente, d'une façon qui ne comporte pas le désir d'obtenir une réponse.

Il est essentiel d'être délivré du désir d'obtenir une réponse pour comprendre un problème. Cette liberté permet d'être pleinement attentif ; l'esprit n'est distrait par aucune question secondaire. Tant qu'il y a conflit ou opposition au problème, il ne peut pas y avoir compréhension du problème ; car ce conflit est une distraction. Il n'y a compréhension que lorsqu'il y a communion, et la communion est impossible tant qu'il y a résistance ou contestation, peur ou acceptation. On doit établir des rapports justes avec le problème: c'est là le commencement de la compréhension ; mais comment peut-on établir des rapports justes avec le problème si l'on n'a qu'un désir, celui de s'en débarrasser, c'est-à-dire de lui trouver une solution? Un rapport juste implique communion, et il ne peut exister de communion s'il y a une résistance, positive ou négative. La façon dont on aborde le problème est plus importante que le problème lui-même ; la manière de l'aborder façonne le problème, la fin. Le moyen et la fin ne se distinguent pas de la manière dont on aborde le problème. C'est cette manière qui décide du sort du problème. La façon dont vous envisagez le problème a une très grande importance parce que votre attitude et vos préjugés, vos peurs et vos espoirs vont le colorer. Une conscience lucide et sans choix de la manière dont vous abordez le problème vous permettra d'établir une relation juste avec ce problème. Le problème est une création du moi ; c'est pour cela que la connaissance de soi est essentielle. Vous et le problème ne constituez pas deux processus distincts, mais un seul et même processus. Vous êtes le problème.

Les activités du moi sont terriblement monotones. Le moi est prodigieusement ennuyeux ; il est intrinsèquement débilitant, fade et insignifiant. Ses désirs contradictoires perpétuellement en conflit, ses espoirs et ses frustrations, ses réalités et ses illusions vous enchaînent et pourtant sont vides ; ses activités le rongent et l'affaiblissent. Le moi monte sans cesse et retombe toujours, toujours à la poursuite de quelque chose et toujours frustré, toujours gagnant et perdant toujours, il essaie sans cesse d'échapper à cette ronde épuisante de futilité. Il s'échappe par les activités extérieures ou par des illusions agréables, par la boisson, le sexe, la radio, les livres, la culture, les plaisirs, et ainsi de suite. Son pouvoir d'engendrer l'illusion est complexe et immense. Ces illusions, il se les crée de toutes pièces, elles sont ses propres projections ; l'idéal, la conception idolâtre des maîtres et des sauveurs, la croyance en un avenir qui augmentera ses possibilités, telles sont parmi bien d'autres les illusions du moi. En essayant d'échapper à sa propre monotonie, le moi poursuit des sensations et des excitations intérieures et extérieures. Ce sont des substituts de l'abnégation de soi et il espère se perdre dans ces substituts ; il y réussit souvent, mais cette réussite ne fait qu'augmenter sa lassitude. Il va d'un substitut à l'autre, et chacun apporte avec lui le poids de ses propres problèmes, de ses conflits et de ses souffrances.

L'abnégation de soi est recherchée à l'intérieur et à l'extérieur ; les uns se tournent vers la religion, les autres vers le travail et les activités. Mais il n'existe aucun moyen d'oublier le moi. Le bruit intérieur et extérieur peut étouffer le moi, mais il reparaît bientôt sous une forme ou sous une autre, sous un déguisement ou sous un autre ; mais ce qui étouffe doit trouver un moyen de desserrer l'étau qui le comprime. L'abnégation de soi, par la boisson ou le sexe, l'adoration ou la culture, crée la dépendance, et ce dont vous dépendez crée un problème. Si vous dépendez du bonheur, de la boisson ou d'un maître, de l'abnégation de soi ou de la liberté, alors ils deviennent votre problème. La dépendance engendre l'esprit de possession, l'envie, la peur ; et c'est alors la peur et les moyens de la vaincre qui deviennent votre angoissant problème. En poursuivant le bonheur nous créons des problèmes, et ces problèmes nous enchaînent. Nous trouvons un certain bonheur dans le don de soi qui s'exprime par le sexe, et ainsi nous l'utilisons comme un moyen de réaliser ce que nous désirons. Le bonheur par quelque chose doit inévitablement engendrer le conflit, car c'est le moyen qui devient beaucoup plus important que le bonheur lui-même. Si je trouve le bonheur dans la beauté de cette chaise, c'est la chaise qui devient importante à mes yeux et c'est elle que je dois protéger contre les autres. Dans cette lutte, le bonheur que j'ai d'abord trouvé dans la beauté de la chaise est totalement oublié, perdu, et je me trouve seul en présence de la chaise. En soi, la chaise a fort peu d'importance ; mais je lui ai donné une importance extraordinaire, car elle représente l'instrument de mon bonheur. Ainsi l'instrument se substitue-t-il au bonheur.

Lorsque l'instrument de mon bonheur est une personne vivante, le conflit et la confusion, l'antagonisme et la souffrance sont beaucoup plus douloureux. Lorsque les relations sont basées sur un simple usage, peut-il exister des relations entre l'utilisateur et l'utilisé autres que très superficielles? Si je me sers de vous en vue de mon bonheur, suis-je réellement en relation avec vous? La relation implique communion avec un autre sur des plans différents ; et y a-t-il communion avec un autre lorsque l'autre n'est qu'un instrument de mon bonheur? En utilisant ainsi un autre, ne suis-je pas en réalité en train de chercher à m'isoler, dans une solitude où je crois trouver le bonheur? Cet isolement, je l'appelle relation ; mais en réalité il n'y a aucune communion dans ce processus. La communion ne peut exister que là où il n'y a pas de peur ; et lorsqu'il y a utilisation et par conséquent dépendance, il y a peur et souffrance. Et rien ne peut vivre dans l'isolement ; les tentatives de l'esprit pour s'isoler le conduisent à sa propre frustration et à la douleur. Pour échapper à ce sentiment d'imperfection, nous cherchons la perfection dans les idées, les gens, les choses ; ainsi nous revenons au point de départ, en quête de produits de remplacement.

Les problèmes existeront toujours là où les activités du moi domineront tout le reste. Pour avoir conscience de ce qui est et de ce qui n'est pas les activités du moi, il faut une vigilance constante. Cette vigilance n'est pas l'attention disciplinée, mais une lucidité ouverte et sans choix. L'attention disciplinée fortifie le moi ; elles finit par se substituer au moi et l'enchaîne plus étroitement. D'autre part, la lucidité n'est pas volontaire, pas plus qu'elle n'est le résultat d'une pratique ; elle est compréhension de tout le contenu du problème, de ce qui est caché comme de ce qui apparaît en surface. Il faut comprendre la surface pour que le caché se révèle ; le caché ne peut pas être mis en lumière si la surface de l'esprit n'est pas en repos. Tout ce processus n'est pas verbal, pas plus qu'il ne peut faire l'objet d'une simple expérience. L'usage des mots indique une faiblesse de l'esprit ; et l'expérience, étant cumulative, tend à la répétition. La lucidité n'est pas une affaire de détermination, car la volonté est résistance et tend à l'exclusivisme. La lucidité est l'observation silencieuse et sans choix de ce qui est ; dans cette lucidité le problème se déroule de lui-même, et ainsi il est pleinement et entièrement compris.

Un problème n'est jamais résolu dans son propre plan ; étant complexe, il doit être compris dans son processus total. Essayer de résoudre un problème sur un seul plan, physique ou psychologique, mène à d'autres conflits, à une autre confusion. Pour qu'il y ait résolution d'un problème, il faut cette lucidité, cette vigilance passive qui révèle son processus total.

L'amour n'est pas sensation. Les sensations donnent naissance à la pensée par l'intermédiaire des mots et des symboles. Sensations et pensée remplacent l'amour ; ils deviennent le substitut de l'amour. Les sensations appartiennent à l'esprit, de même que les appétits sexuels. L'esprit entretient l'appétit, la passion, par le souvenir, dont il tire des satisfactions agréables. L'esprit est composé d'intérêts ou de désirs différents et en conflit, avec leurs sensations exclusives ; et lorsque l'un ou l'autre commence à prendre le pas sur les autres, ils entrent en conflit, et c'est ainsi que se crée le problème. Les sensations sont à la fois agréables et désagréables, et l'esprit tient à ce qui est agréable et ainsi devient leur esclave. Cet asservissement devient un problème parce que l'esprit est un dépôt de sensations contradictoires. Le souci d'éviter ce qui est douloureux est aussi un asservissement, avec ses illusions et ses problèmes propres. C'est l'esprit qui fabrique les problèmes, aussi ne peut-il pas les résoudre. L'amour n'est pas de l'esprit ; mais lorsque l'esprit s'en empare il y a sensation, et c'est cette sensation qu'il appelle amour. C'est cet amour de l'esprit qui peut être pensé, habillé et identifié. L'esprit peut se rappeler ou anticiper des sensations agréables, et ce processus est l'appétit, à quelque niveau qu'il se place. Dans le domaine de l'esprit, il ne peut pas y avoir d'amour. L'esprit est le domaine de la peur et du calcul, de l'envie et de la domination, de la comparaison et du refus, et ainsi il n'y a pas l'amour. La jalousie, comme l'orgueil, est de l'esprit ; mais ce n'est pas l'amour. L'amour et le processus de l'esprit sont incompatibles et inassimilables. Lorsque la sensation prédomine, il n'y a pas place pour l'amour ; ainsi les choses de l'esprit emplissent-elles le cœur. L'amour devient ainsi l'inconnu, objet de quête et de culte ; il devient un idéal, et les idéaux sont toujours des projections du moi. L'esprit prend ainsi toute la place, et l'amour devient un mot, une sensation. Et l'amour devient ainsi comparatif: « J'aime plus et vous aimez moins. » Mais l'amour n'est ni personnel ni impersonnel ; l'amour est un état de l'être d'où sensation et pensée sont totalement absentes.

L'esseulement

Son fils venait de mourir, et elle disait qu'elle ne savait que faire maintenant. Elle ne savait à quoi employer son temps, et elle s'ennuyait tellement qu'elle avait envie de mourir. Elle avait pris grand soin de l'éducation de son fils, elle l'avait envoyé dans les meilleures écoles et au collège. Elle ne l'avait pas gâté, mais il n'avait jamais manqué de rien. Elle avait mis tous ses espoirs en lui et elle avait reporté sur lui tout son amour, car elle n'avait plus que lui au monde, depuis qu'elle s'était séparée de son mari. Son fils était mort des suites d'une opération, bien que, ajoutait-elle avec un triste sourire, les médecins aient d'abord affirmé que l'opération avait réussi. Maintenant elle était toute seule, et la vie n'avait plus de sens pour elle. Quand son fils était mort, elle avait pleuré, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de larmes ; alors il n'y avait plus eu qu'un grand vide en elle. Elle avait fait bien des projets pour elle et son fils, mais maintenant tout cela était irrémédiablement perdu.

Une petite brise fraîche soufflait de la mer, et tout était calme sous les arbres. Les montagnes avaient pris des teintes éclatantes, et les geais bleus jacassaient joyeusement. Une vache flânait, suivie de son veau, et un écureuil grimpa vivement en haut d'un arbre en poussant des petits cris de fureur. Il s'assit sur une branche et se mit à bougonner et à protester énergiquement ; tout son corps était agité de petits sursauts d'indignation. Il avait des yeux qui brillaient intensément et des petites griffes acérées. Un lézard sortit pour se chauffer et attrapa une mouche. La cime des arbres se balançait doucement, et un arbre mort dressait sur le ciel sa silhouette droite et magnifique. Le soleil avait blanchi son écorce. Il y avait un autre arbre mort au-dessous de lui, noir et penché, dont la mort était plus récente. Quelques nuages étaient immobiles au-dessus des montagnes.

Quelle chose étrange que la solitude, et comme elle est effrayante! Nous n'osons jamais l'approcher de trop près ; et si par hasard cela nous arrive, nous la fuyons bien vite. Nous ferons tout pour échapper à la solitude, pour l'oublier. Nos préoccupations conscientes et inconscientes semblent avoir toutes pour but de l'éviter ou de la surmonter. Éviter ou surmonter la solitude sont deux attitudes également vaines ; nous avons beau étouffer ou ignorer la douleur, le problème n'en est pas moins toujours là. Vous pouvez vous perdre dans une foule et cependant être profondément seul ; vous pouvez avoir une intense activité, mais la solitude s'insinue sourdement en vous ; reposez le livre, et elle est là. Les plaisirs et les boissons ne peuvent pas noyer la solitude ; vous pouvez momentanément vous en évader, mais quand les effets du rire ou de l'alcool se sont dissipés, la peur de la solitude revient. Vous pouvez être ambitieux et réussir, vous pouvez avoir un pouvoir considérable sur les autres, vous pouvez avoir une vaste culture, vous pouvez adorer et vous perdre dans le galimatias des rituels ; mais vous aurez beau faire, vous continuerez à souffrir de la solitude. Vous pouvez ne vivre que pour votre fils, pour le maître, pour l'expression de votre talent ; mais la solitude vous enveloppe comme une profonde nuit. Aimez ou haïssez, évadez-vous selon votre tempérament et vos besoins psychologiques: la solitude est là, qui attend et qui vous guette, qui ne s'éloigne que pour mieux revenir.

La solitude est la conscience d'un isolement complet ; or toutes nos activités ne nous poussent-elles pas à nous replier davantage sur nous-mêmes? Bien que nos pensées et nos émotions soient expansives, ne sont-elles pas exclusives et sources de désaccord? Ne cherchons-nous pas à dominer, dans nos relations, dans nos droits et nos biens, créant par là une résistance? Ne considérons-nous pas les œuvres comme « les vôtres » et « les miennes »? Ne nous identifions-nous pas à la société, au pays, à la minorité? Toute notre personnalité n'a-t-elle pas tendance à s'isoler, à diviser et à séparer? Le moi, à quelque niveau que ce soit, agit dans le sens de l'isolement ; et la solitude est la conscience du moi lorsqu'il n'a pas d'activité. L'activité, qu'elle soit physique ou physiologique, devient un moyen d'expansion du moi ; et quand il n'y a aucune activité, il y a la conscience d'un vide du moi. C'est ce vide que nous cherchons à remplir, et nous passons notre vie à le remplir, que ce soit à un niveau noble ou vil. Lorsque c'est à un niveau noble, il semble que la société n'ait pas à en souffrir, mais l'illusion engendre une indicible douleur et la destruction, qui peut ne pas être immédiate. Le désir de combler ce vide – ou de lui échapper, ce qui est la même chose – ne peut être ni sublimé ni supprimé ; car quelle est l'entité qui pourrait sublimer ou supprimer? Cette entité n'est-elle pas une autre forme du désir? Les objets du désir peuvent varier, mais tous les désirs ne sont-ils pas semblables? Vous pouvez changer vos désirs, vous pouvez cesser de boire pour atteindre un idéal ; mais s'il n'y a pas compréhension du processus du désir, l'illusion est inévitable.

Il n'y a pas d'entité distincte du désir ; il n'y a que le désir, il n'y a pas de sujet qui désire. Le désir prend des masques différents selon le moment, selon ses intérêts. Le souvenir de ces intérêts changeants affronte l'inédit, ce qui provoque le conflit, et c'est ainsi que naît celui qui choisit, qui se fonde en entité séparée et distincte du désir. Mais l'entité n'est pas différente de ses qualités. L'entité qui essaie de combler ou de fuir le vide, l'imperfection, la solitude, n'est pas différente de ce à quoi elle veut échapper ; elle est ce vide, cette imperfection, cette solitude. Elle ne peut pas se fuir elle-même ; tout ce qu'elle peut faire, c'est se comprendre elle-même. Et tant qu'elle considère le vide, la solitude, comme une chose distincte d'elle-même, elle sera dans l'illusion et le conflit ne cessera pas. Lorsque cette entité fera l'expérience directe de ce fait qu'elle est sa propre solitude, alors seulement il n'y aura plus de peur. La peur n'existe que par rapport à une idée, et l'idée est la réponse de la mémoire en tant que pensée. La pensée est le résultat de l'expérience ; et bien qu'elle puisse méditer sur le vide, avoir des sensations qui concernent ce vide, elle ne peut connaître directement ce vide. Le mot « solitude » avec les souvenirs douloureux et angoissés qu'il évoque, empêche cette expérience de se produire dans toute sa fraîcheur et sa nouveauté. Le mot est souvenir, et lorsque le mot n'a plus d'importance, la relation entre le sujet et l'objet de l'expérience est alors entièrement différente ; alors cette relation est directe, et ne passe plus par le mot, par le souvenir ; alors celui qui fait l'expérience est l'expérience, qui seule libère de la peur.

L'amour et le vide ne peuvent cohabiter ; lorsqu'il y a le sentiment de solitude, il n'y a pas l'amour. Vous pouvez cacher le vide sous le mot « amour », mais lorsque l'objet de votre amour n'est plus là ou ne répond plus, alors vous avez conscience du vide, vous êtes frustré. Nous utilisons le mot « amour » comme un moyen d'échapper à nous-même, à notre propre insuffisance. Nous nous attachons à celui ou celle que nous aimons, nous sommes jaloux, nous sommes tristes lorsque la personne aimée n'est pas là et lorsqu'elle meurt nous sommes complètement découragés ; et nous cherchons des consolations dans d'autres formes, dans des croyances ou tout autre objet de remplacement. Tout cela est-il l'amour? L'amour n'est pas une idée, le résultat d'une association ; l'amour n'est pas une chose que l'on peut utiliser pour échapper à notre misère ; et lorsque nous faisons cela, nous créons des problèmes qui n'ont pas de solution. L'amour n'est pas une abstraction, mais on ne peut éprouver sa réalité que lorsque l'idée, l'esprit, n'est plus le facteur essentiel.

Être conséquent

Il était manifestement intelligent, actif, et il ne lisait que des livres choisis. Bien qu'il fût marié, il n'avait pas l'esprit de famille. Il se donnait lui-même le titre d'idéaliste, d'ouvrier de la cité future ; il avait été en prison pour des motifs politiques, et il avait beaucoup d'amis. Il ne se préoccupait pas de se faire un nom ou d'agir pour le triomphe de son parti, et il reconnaissait que c'était la même chose. Il souhaitait réellement œuvrer pour le bien de l'humanité. Il était ce que vous appelleriez un homme religieux, mais il n'était ni sentimental ni religieux, et ne croyait en aucun dogme particulier. Il dit qu'il était venu pour parler du problème de la contradiction, non seulement de ses contradictions intérieures mais des contradictions que l'on peut constater dans la nature et dans le monde. Il lui semblait que cette contradiction était inévitable: l'intelligent et l'imbécile, les désirs contradictoires à l'intérieur d'un même individu, le mot en conflit avec l'acte et l'acte avec la pensée. Cette contradiction il l'avait trouvée partout.

Être conséquent, c'est être irréfléchi. Il est plus facile et plus sûr de suivre une ligne de conduite sans s'en écarter, de se conformer à une idéologie ou une tradition que de se risquer à penser. L'obéissance à l'autorité, intérieure ou extérieure, n'impose aucune question ; elle évite de penser, avec toutes les inquiétudes et les troubles que cela comporte. Se conformer à nos propres conclusions, nos expériences, nos prises de position, ne crée aucune contradiction en nous ; nous sommes conséquents avec nos buts ; nous choisissons une route particulière et nous la suivons, rigoureusement et avec détermination. La plupart des gens ne cherchent-ils pas à mener une vie qui soit exempte de soucis, qui a tout le moins offre une certaine sécurité psychologique? Et comme nous respectons un homme qui réalise son idéal! Nous érigeons en exemple de tels hommes, nous devons les imiter et les vénérer. Bien que cela demande un certain effort et une certaine lutte, il est toujours agréable de s'approcher de son idéal ; cela procure de grandes satisfactions, car, en somme, les idéaux sont nos propres créations, des projections de notre moi. Vous choisissez votre héros, religieux ou profane, et vous le suivez. Le désir d'être conséquent donne une force et une satisfaction particulières, car il y a toujours une certaine sécurité dans la sincérité. Mais la sincérité n'est pas la simplicité, et sans la simplicité il ne peut y avoir compréhension. Suivre une ligne de conduite déterminée assouvit le besoin de réalisation, qui donne consolation et sécurité. Se forger un idéal et s'en approcher renforce la résistance, et le pouvoir d'adaptation ne sort pas des limites du modèle. La constance offre sécurité et certitude, et c'est pour cela que nous nous raccrochons à elle avec la force du désespoir.

Être en contradiction avec soi-même, c'est vivre dans le conflit et la souffrance. Le moi est, par nature, contradictoire ; il est composé de nombreuses entités qui portent différents masques qui sont tous en conflit les uns avec les autres. Tout l'édifice du moi est le résultat d'intérêts et de valeurs contradictoires, de nombreux désirs de nature diverse aux différents étages de son être ; et tous ces désirs engendrent leurs propres contraires. Le moi est un réseau de désirs complexes, chaque désir ayant sa vitalité et ses buts propres et qui sont souvent en opposition avec d'autres espoirs et d'autres objectifs. Le moi prend tel ou tel masque selon les circonstances ou sous le coup de telle ou telle émotion passagère ; ainsi à l'intérieur de la structure du moi la contradiction est inévitable. Cette contradiction intérieure engendre l'illusion et la douleur, et pour leur échapper nous avons recours à toutes sortes de subterfuges qui ne font qu'intensifier le conflit et la souffrance. Lorsque la contradiction intérieure devient insupportable, nous essayons consciemment ou inconsciemment de lui échapper par la mort, par la folie ; ou bien nous nous en remettons à une idée, un groupe, un pays ou à quelque activité qui accaparera entièrement tout notre être ; ou bien nous nous tournons vers une religion organisée, avec ses dogmes et ses rites. Ainsi cette déchirure intérieure nous conduit à une autre expansion de notre moi, ou à une autre destruction, à la folie. En essayant d'être autre que ce que nous sommes, nous entretenons la contradiction ; la peur de ce qui est engendre l'illusion de son contraire, et dans la poursuite du contraire nous espérons échapper à la peur. La synthèse n'entretient pas les contraires ; la synthèse ne vient pas par l'opposition, car tous les contraires contiennent les éléments de leurs propres contraires. Nos contradictions intérieures provoquent toutes sortes de réponses physiques et psychologiques, modérées ou violentes, respectables ou dangereuses ; et la fidélité à une ligne de conduite ne fait qu'amener des contradictions plus confuses et plus obscures. La poursuite obstinée d'un seul désir, d'un intérêt particulier, conduit à une opposition qui enferme le moi. La contradiction à l'intérieur provoque le conflit à l'extérieur, et le conflit indique la contradiction. Ce n'est que par la compréhension du mécanisme du désir que le moi se libère de ses contradictions. L'intégration ne peut jamais se limiter aux couches supérieures de l'esprit ; ce n'est pas une chose que l'on peut apprendre à l'école ; cela ne vient pas en existence grâce à la culture ou à l'immolation du moi. Seule l'intégration libère de la persévérance et de la contradiction ; mais un tout ne se constitue pas en fondant tous les désirs en un seul, ou en réduisant les intérêts multiples à un seul. Pour constituer un tout il ne s'agit pas de se conformer à un modèle, si noble et habile soit-il ; on ne peut pas y parvenir directement, positivement, mais obliquement, négativement. Avoir une conception du tout, c'est se conformer à un modèle, et cela n'engendre que stupidité et destruction. Avoir en vue l'intégration, c'est en faire un idéal, qui n'est qu'une projection du moi. Tous les idéaux sont des projections du moi, et ils provoquent inévitablement le conflit et l'antagonisme. Ce que le moi projette est de même nature que lui, et par conséquent est contradictoire et source de confusion. L'intégration n'est pas une idée, une simple réponse de la mémoire ; aussi ne peut-elle être un but. L'intégration naît à cause du conflit ; mais ce n'est pas en cherchant les moyens de réaliser l'intégration que le conflit se trouvera transcendé. Vous pouvez cacher ou nier la contradiction, ou simplement n'en avoir pas conscience ; mais elle est là, qui attend de se manifester.

C'est sur le conflit que doit porter notre attention, non sur l'intégration. L'intégration, comme la paix, est donnée de surcroît, ce n'est pas une fin en soi ; ce n'est qu'un résultat, et par conséquent elle est d'une importance secondaire. En comprenant le conflit, il n'y aura pas seulement intégration et paix, mais quelque chose d'infiniment plus grand. Le conflit ne peut être ni supprimé ni sublimé, et rien ne peut le remplacer. Le conflit naît des appétits, du désir de poursuivre, de devenir plus – ce qui ne signifie pas qu'il doive y avoir satisfaction stagnante. « Toujours plus » est la devise éternelle du moi ; c'est le désir de sensation, qu'elle soit du passé ou du futur. La sensation appartient à l'esprit ; aussi l'esprit n'est-il pas l'instrument de la compréhension du conflit. La compréhension n'est pas verbale, elle n'est pas un processus mental, et par conséquent elle n'est pas objet d'expérience. L'expérience est mémoire, et sans mot, sans symbole ou image, il n'y a pas de mémoire. Vous pouvez lire des volumes et des volumes sur le sujet du conflit, mais cela n'a rien à voir avec la compréhension du conflit. Pour comprendre le conflit, la pensée ne doit pas s'interposer ; il doit y avoir conscience du conflit sans sujet pensant. Le sujet pensant est le juge qui prend inévitablement parti pour l'agréable, pour ce qui est source de plaisir, et par conséquent entretient le conflit ; il peut mettre fin à un conflit particulier, mais le terrain est là pour de nouveaux conflits. Le sujet pensant justifie ou condamne, et ainsi empêche la compréhension. Lorsque le sujet pensant est absent, le conflit est expérimenté directement, et non en tant qu'expérience entreprise par un expérimentateur. Dans cet état d'expérience directe, il n'y a ni sujet ni objet d'expérience. Ainsi il y a relation directe, et non à travers l'écran de la mémoire. C'est cette relation directe qui fait naître la compréhension. La compréhension délivre du conflit ; et avec la fin du conflit, il y a intégration.

Action et idée

C'était un homme doux et affable, avec un franc sourire. Il était vêtu très simplement, et il avait l'air calme et discret. Il dit qu'il pratiquait la non-violence depuis de nombreuses années et qu'il avait conscience de son pouvoir et de sa signification spirituelle. Il avait écrit plusieurs livres sur ce sujet et il en avait apporté un. Il expliquait qu'il n'avait pas tué volontairement depuis des années et qu'il était strictement végétarien. Il entrait dans les détails de son végétarisme et disait que ses chaussures et ses sandales étaient faites de cuir d'animaux morts de mort naturelle. Il s'était organisé une existence aussi simple que possible, avait étudié la diététique et ne mangeait que ce qui était essentiel. Il affirmait qu'il ne s'était pas mis en colère depuis des années, bien qu'il éprouvât parfois des mouvements d'humeur, qui n'étaient qu'une réaction de ses nerfs. Il parlait d'une voix douce et mesurée. Le pouvoir de la non-violence transformerait le monde, disait-il, et il lui consacrait sa vie. Ce n'était pas le genre d'homme qui parle aisément de lui-même, mais sur le sujet de la non-violence il se montrait d'une grande éloquence, et les mots lui venaient sans effort. Il était venu, disait-il, pour approfondir son sujet favori.

De l'autre côté du chemin, le grand étang était tranquille. Ses eaux avaient été très agitées car le vent avait soufflé très fort ; mais maintenant il n'avait plus une ride et les larges feuilles d'un arbre se reflétaient dans son miroir. Un ou deux nénuphars flottaient doucement à la surface, et un bouton commençait à s'ouvrir. Des oiseaux s'approchaient, et plusieurs grenouilles sautèrent dans l'étang. Les cercles d'eau s'évanouirent et bientôt la surface retrouva son immobilité. Un oiseau alla se percher tout en haut d'un arbre, lissant ses plumes et lançant quelques notes tour à tour ; parfois il s'envolait, décrivait un cercle dans le ciel et revenait se percher sur sa haute branche solitaire ; il était heureux d'être là. Un peu plus loin un gros homme était assis avec un livre, mais son esprit était ailleurs ; il essayait de lire, mais son esprit ne parvenait pas à se fixer ; à la fin il abandonna la lutte et laissa vagabonder l'esprit. Un camion montait la pente, lentement et pesamment, et une fois de plus il dut changer de vitesse.

Nous attachons tellement d'importance à la conciliation des effets, aux attitudes et aux apparences! Nous cherchons d'abord à établir un ordre extérieur ; extérieurement nous réglons notre vie selon nos résolutions et selon les principes intérieurs que nous avons établis. Pourquoi obligeons-nous l'extérieur à se conformer à l'intérieur? Pourquoi agissons-nous en fonction d'une idée? L'idée est-elle plus forte, plus puissante que l'action?

L'idée est d'abord posée en principe, fondée sur la raison ou sur l'intuition, puis nous essayons de rapprocher l'action de l'idée ; nous essayons de vivre conformément à elle, de la mettre en pratique, de nous discipliner à sa lumière – et c'est une lutte qui ne finit jamais pour amener l'action dans les limites de l'idée. Pourquoi cette lutte incessante pour façonner l'action selon l'idée? Quel besoin nous pousse à conformer l'extérieur à l'intérieur? Est-ce pour fortifier l'intérieur, ou pour que l'extérieur vous rassure lorsque l'intérieur est incertain? En trouvant des consolations à l'extérieur, l'extérieur ne prend-il pas une plus grande importance et une plus grande signification? La réalité extérieure a une signification ; mais quand on la regarde comme un geste de sincérité, ne montre-t-elle pas plus que jamais que l'idée est prédominante? Pourquoi l'idée est-elle devenue toute-puissante? Pour nous faire agir? L'idée nous aide-t-elle à agir, ou est-elle un obstacle à l'action?

L'idée limite certainement l'action ; c'est la peur de l'action qui engendre l'idée. Dans l'idée il y a une sécurité, dans l'action il y a du danger. L'idée est cultivée comme un moyen de contrôle sur l'action, qui est sans limite ; pour mettre un frein à l'action, l'idée entre en jeu. Songez à ce qui arriverait si vous étiez réellement généreux en action! Aussi la générosité de l'esprit s'oppose-t-elle à la générosité du cœur ; vous n'allez pas plus loin, car vous ne savez pas ce qui vous arrivera demain. L'idée gouverne l'action. L'action est pleine, ouverte, étendue ; et la peur, comme l'idée, intervient et prend le contrôle. Ainsi l'idée prend toute l'importance, et non l'action.

Nous essayons de conformer l'action à l'idée. L'idée ou l'idéal est la non-violence, et nos actions, nos gestes, nos pensées seront coulés dans le moule de l'esprit ; ce que nous mangeons, ce que nous portons, ce que nous disons, voilà ce qui devient important, car c'est par là que nous jugeons de notre sincérité. C'est la sincérité qui devient importante, et non le fait d'être non violent ; c'est ce que vous mangez, ce sont les sandales que vous portez qui deviennent du plus haut intérêt, et la non-violence est oubliée. L'idée est toujours secondaire, et le secondaire domine le primordial ; vous pouvez écrire, donner des conférences, bavarder sur telle ou telle idée ; l'idée offre au moi un champ d'action illimité, tandis que le fait d'être non violent ne procure au moi aucune satisfaction, aucune possibilité d'expansion. L'idée, étant une projection du moi, est stimulante et agréable, positivement ou négativement ; mais le fait d'être non violent n'a aucun attrait. La non-violence est un résultat, un sous-produit, et non une fin en soi. Ce n'est une fin en soi que lorsque l'idée prédomine. L'idée est toujours une conclusion, une fin, un but qui est une projection du moi. L'idée est mouvement à l'intérieur du connu ; mais la pensée ne peut pas formuler ce qu'est être non violent. La pensée peut méditer sur la non-violence, mais elle ne peut pas être non violente. La non-violence n'est pas une idée ; on ne peut pas la faire entrer dans un mode d'action.

La vie dans une ville

C'était une pièce aux belles proportions, calme et reposante. Le mobilier était élégant et de très bon goût ; le tapis était épais et mœlleux. Il y avait une cheminée de marbre où brûlait un feu. Il y avait d'anciens vases provenant de différentes parties du monde et aux murs étaient accrochées des peintures modernes et des toiles de maîtres anciens. On avait dépensé beaucoup de pensée et de soins pour la beauté de cette pièce qui reflétait la richesse et le goût. La pièce donnait sur un petit jardin, avec une pelouse qui avait dû être tondue maintes et maintes fois depuis un grand nombre d'années.

La vie dans une ville est étrangement coupée de l'univers ; les édifices bâtis par l'homme ont pris la place des vallées et des montagnes, et le grondement du trafic a remplacé le tumulte des cours d'eau. La nuit on aperçoit à peine les étoiles, même si l'idée vous prend de les regarder, car les lumières de la ville sont trop brillantes ; et pendant le jour le ciel est limité et encombré. Les citadins vivent dans un monde précis ; ils sont fragiles et policés, ils ont leurs églises et leurs musées, leurs bars et leurs théâtres, de beaux vêtements et d'innombrables magasins. Il y a du monde partout, dans les rues, dans les immeubles, dans les chambres. Un nuage traverse le ciel, mais bien peu lèvent la tête. Il y a une grande agitation.

Mais dans cette pièce il y avait une dignité calme et forte. Elle avait cette atmosphère de sécurité et d'isolement particulière aux riches, cette assurance que donne l'absence du besoin. Il disait qu'il s'intéressait à la philosophie, l'orientale comme l'occidentale, et qu'il était absurde de commencer avec les Grecs, comme si rien n'avait existé avant eux ; et il se mit alors à parler de son problème: comment donner, et à qui donner. Le fait d'avoir de l'argent, et les nombreuses responsabilités que cela impliquait, le gênait d'une certaine façon. Pourquoi se tracassait-il pour cela? Importait-il de savoir à qui il donnerait, et dans quel esprit? Pourquoi cela était-il devenu un problème?

Sa femme entra, élégante, charmante et curieuse. Tous deux semblaient très cultivés, intelligents et artificiels, et ils s'intéressaient à beaucoup de choses. Ils étaient le produit tant de la ville que de la campagne, mais leur cœur appartenait surtout à la ville. Seule une chose, la compassion, leur semblait étrangère. Les qualités de l'esprit étaient profondément cultivées ; il y avait en eux une certaine raideur, une certaine froideur, mais cela n'allait pas trop loin. Elle écrivait un peu, et lui s'occupait de politique ; et ils parlaient avec facilité et avec assurance. L'hésitation, le doute, sont essentiels pour découvrir, pour comprendre plus loin ; mais comment peut-il y avoir incertitude lorsque vous connaissez tant de choses, lorsque votre armure protectrice est si bien astiquée, lorsque toutes les fentes sont bouchées de l'intérieur? La ligne et la forme prennent une importance extraordinaire aux yeux de ceux qui sont esclaves de la sensation ; ainsi la beauté devient une sensation, la bonté un sentiment, et la vérité un sujet d'étude. Lorsque les sensations prédominent, le confort devient essentiel, non seulement pour le corps, mais aussi pour la psyché ; et le confort, surtout celui de l'esprit, est corrosif et mène à l'illusion.

Nous sommes les choses que nous possédons, nous sommes ce à quoi nous tenons. Il n'y a aucune noblesse dans l'attachement. L'attachement à la culture, au savoir, n'est pas différent des autres formes de penchants agréables. L'attachement fait que le moi s'absorbe en lui-même, que ce soit aux niveaux les plus bas ou les plus élevés. L'attachement est l'illusion du moi, une tentative pour fuir le vide du moi. Les choses auxquelles nous sommes attachés – biens, personnes, idées – prennent une importance capitale, car privé de tout ce qui emplit son vide, le moi n'existe pas. La peur de ne pas être nous pousse à posséder ; et la peur engendre l'illusion, l'asservissement aux conclusions. Les conclusions, matérielles ou imaginaires, empêchent l'intelligence de parvenir à maturité, à cette liberté sans laquelle la réalité ne peut pas se faire jour ; et sans cette liberté, l'habileté est prise pour de l'intelligence. Les voies de l'habileté sont toujours complexes et destructrices. C'est cette habileté, armure protectrice du moi, qui conduit à l'attachement ; et lorsque l'attachement cause de la souffrance, c'est cette même habileté qui recherche le détachement et jouit de l'orgueil et de la vanité de la renonciation. La compréhension des voies de l'habileté, les voies du moi, est le commencement de l'intelligence.

L'obsession

Il disait qu'il était obsédé par de petites choses stupides, et que ces obsessions changeaient sans cesse. Il se tracassait au sujet de quelque imperfection physique imaginaire, et quelques heures après il se tracassait pour un autre incident ou pour quelque idée qui lui était venue. Il passait ainsi sa vie d'une inquiétude à l'autre, d'une obsession à une autre obsession. Pour se débarrasser de ces obsessions, disait-il, il consultait des livres, ou débattait son problème avec des amis, et il avait également consulté un psychiatre ; mais il n'avait toujours pas trouvé la guérison. Même après une réunion sérieuse et absorbante, ses obsessions revenaient aussitôt. S'il pouvait en trouver la cause, cela mettrait-il fin à son tourment?

La découverte d'une cause délivre-t-elle des effets? La connaissance de la cause détruit-elle le résultat? Nous connaissons les causes économiques et psychologiques de la guerre, et pourtant nous encourageons la barbarie et l'autodestruction. Au fond, ce qui nous pousse à rechercher la cause est le désir d'être débarrassé de l'effet. Ce désir est une autre forme de la résistance ou de la condamnation ; et lorsqu'il y a condamnation, il n'y a pas compréhension.

« – Alors que faut-il faire? » demandait-il.

Pourquoi l'esprit est-il dominé par ces obsessions banales et stupides? Demander « pourquoi » ce n'est pas rechercher la cause comme une chose distincte de vous-même ; c'est purement et simplement une façon de vous masquer le mécanisme de votre pensée. Aussi, pourquoi l'esprit est-il occupé de ces choses? N'est-ce pas parce qu'il est superficiel, sans profondeur, sans envergure, et par conséquent uniquement préoccupé de ce qui l'attire?

« – Oui, répondit-il, cela semble vrai ; mais pas entièrement, car je suis une personne sérieuse. »

En dehors de ces obsessions, de quoi votre esprit est-il occupé?

« – De ma profession, dit-il. J'ai une situation qui comporte certaines responsabilités. Toute la journée, et souvent une partie de la nuit, je pense à mes affaires. Il m'arrive de lire, mais presque tout mon temps est consacré à ma profession. » – Aimez-vous ce que vous faites?

« – Oui, mais cela ne me donne pas entièrement satisfaction. Je n'ai jamais été pleinement satisfait de ce que je faisais, mais je ne peux pas abandonner ma situation actuelle, car j'ai certaines obligations – et de plus je commence à me faire vieux. Ce qui me gêne, ce sont ces obsessions, et le mécontentement croissant que j'éprouve contre mon travail aussi bien que contre les gens. Je n'ai pas été très bon ; je suis de plus en plus inquiet quant à l'avenir, et j'ai l'impression que je ne connaîtrai jamais la paix. Je fais consciencieusement mon travail, mais... »

« Pourquoi luttons-nous contre ce qui est? La maison que j'habite peut être bruyante, sale, le mobilier peut être affreux et toutes les choses peuvent me paraître terriblement laides ; mais pour diverses raisons je dois vivre ici, je ne veux pas aller dans une autre maison. Ce n'est pas alors une question d'acceptation, mais de voir un fait évident. Si je ne vois pas ce qui est, je me rendrai malade à cause de ce vase, de cette chaise ou de ce tableau ; ils deviendront mes obsessions, et il y aura du mécontentement contre les gens, contre mon travail, et ainsi de suite. Si je pouvais tout laisser et repartir d'un autre pied, ce serait différent ; mais je ne peux pas. Il ne sert à rien de me révolter contre ce qui est, contre le réel. La reconnaissance de ce qui est ne conduit pas à la satisfaction béate et au bonheur. Lorsque j'accepte ce qui est, il n'y a pas seulement compréhension de cela, mais il vient aussi une certaine tranquillité à la surface de l'esprit. Si l'esprit n'est pas calme en surface, il se livre à toutes les obsessions, réelles ou imaginaires ; il se laisse entraîner dans un système de réformes sociales ou à quelque impasse religieuse: le maître, le sauveur, le rituel, et ainsi de suite. Ce n'est que lorsque la surface de l'esprit est en repos que le caché peut se révéler. Le caché doit être exposé au grand jour ; mais cela n'est pas possible si la surface de l'esprit est accablée par des obsessions, des soucis. Comme la surface de l'esprit est constamment agitée, le conflit est inévitable entre les couches supérieures et les couches profondes de l'esprit ; et tant que ce conflit n'est pas résolu, les obsessions se font de plus en plus fortes. En fait, les obsessions sont un moyen d'échapper à nos conflits. Toutes les évasions se ressemblent, bien qu'il soit évident que certaines d'entre elles sont socialement plus dangereuses. »

Lorsque l'on a pris conscience de tout le processus de l'obsession ou de tout autre problème, alors seulement on est libéré du problème. Pour qu'il y ait cette conscience ouverte, cette lucidité, il faut qu'il n'y ait ni condamnation ni justification du problème ; la lucidité doit être sans choix. Pour avoir cette conscience, cette lucidité, il faut une immense patience et une profonde sensibilité ; il faut une attention qui ne se relâche pas afin que tout le processus de la pensée puisse être observé et compris.

Le chef spirituel

Il disait que son gourou était un trop grand personnage pour qu'on pût le décrire, et qu'il avait suivi son enseignement pendant de nombreuses années. Ce maître, poursuivait-il, donnait son enseignement d'une manière brutale, usait d'un langage grossier, insultait ceux qui l'écoutaient et se livrait à des actes contradictoires ; et il ajoutait que des hommes célèbres et importants étaient au nombre de ses disciples. La brutalité même de ses procédés obligeait les gens à penser, à faire attention, ce qui était nécessaire car la plupart des gens ont tendance à s'endormir et ont besoin d'être secoués. Ce maître disait les choses les plus affreuses sur Dieu, et il semblait que ses élèves devaient boire beaucoup car le maître lui-même buvait largement à tous les repas. L'enseignement, toutefois, était profond ; il avait été tenu secret pendant un certain temps, mais maintenant il était divulgué.

Le soleil d'automne entrait à flots par la fenêtre, et l'on entendait le grondement de la rue. Les feuilles tournaient au roux, et l'air était frais et vif. Comme dans toutes les villes, il y avait une atmosphère de tristesse et de mélancolie sans nom qui contrastait avec les lumières du soir ; et la gaieté artificielle était encore plus déprimante. Nous paraissons avoir oublié ce que c'est que d'être naturel, de sourire librement ; nos visages sont crispés sur nos soucis et nos angoisses. Mais les feuilles étincelaient dans le soleil, et un nuage glissait dans le ciel.

Même dans les soi-disant mouvements spirituels les divisions sociales se maintiennent. Avec quel empressement sont accueillies les personnes riches ou célèbres! Aussitôt on leur fait place pour leur donner une chaise au premier rang! Quelle cour se presse autour des gens illustres! Cette soif de distinction devient ce que nous appelons développement spirituel: ceux qui sont près et ceux qui sont loin, la division hiérarchique en maître et initié, élève et novice. Cette soif est manifeste et d'une certaine façon compréhensible dans la vie quotidienne ; mais lorsque cette attitude se répète dans un monde où ces stupides distinctions n'ont aucun sens, nous voyons comme nous sommes profondément conditionnés par nos désirs et nos appétits. Si nous ne comprenons pas ces désirs, il est absolument inutile de chercher à être libéré de l'orgueil.

« – Mais, poursuivit-il, nous avons besoin de guides, de gourous, de Maîtres. Vous êtes peut-être allé plus loin qu'eux, mais nous, les gens ordinaires, avons besoin d'eux, sinon nous serions comme des moutons perdus. »

Nous choisissons nos leaders, politiques ou spirituels en fonction de notre propre confusion, aussi sont-ils également en pleine confusion. Nous désirons être cajolés et consolés, encouragés et récompensés, aussi choisissons-nous un maître pour qu'il nous donne tout cela. Nous ne recherchons pas la réalité, mais la récompense et la sensation. C'est essentiellement dans un but d'autoglorification que nous créons les maîtres ; et nous nous sentons perdus, désemparés et inquiets lorsque le moi est nié. Si vous n'avez pas de contact physique direct avec un maître, vous en imaginez un qui se trouve très loin, caché et mystérieux ; le premier dépend de diverses influences physiques et émotionnelles, l'autre est une projection du moi, un idéal fabriqué de toutes pièces ; mais tous deux sont le résultat de votre choix, et le choix est inévitablement basé sur la prévention, le préjugé. Vous pouvez préférer donner un nom plus respectable et plus rassurant à votre préjugé, mais c'est à cause de votre confusion et de vos désirs que vous choisissez. Si vous cherchez une récompense agréable, vous trouverez naturellement ce que vous désirez, mais n'appelez pas cela la vérité. La vérité se fait jour lorsque la récompense, le désir de sensation, n'existe plus.

« – Vous ne m'avez pas convaincu que je n'ai pas besoin d'un Maître, dit-il. » La vérité n'est pas affaire de discussion et de conviction ; elle n'est pas le résultat d'une opinion. « – Mais le maître m'aide à surmonter mes désirs, mes envies insistait-il. »

Un autre, si grand soit-il, peut-il vous aider à provoquer une transformation en vous? S'il le peut, vous n'êtes pas transformé ; vous êtes simplement dominé, influencé. Cette influence peut durer un temps considérable, mais vous n'êtes pas transformé. Vous avez été vaincu ; et que vous ayez été vaincu par l'envie ou par une soi-disant noble influence, vous êtes toujours un esclave, vous n'êtes pas libre. Nous aimons la servilité, nous aimons être possédé par quelqu'un, par un maître ou toute autre personne, parce que nous trouvons une sécurité dans cette possession ; le maître devient le refuge. Posséder c'est être possédé, mais la possession ne délivre pas de l'avidité.

« – Je dois résister à l'envie, dit-il. Je dois la combattre en moi, faire tous les efforts pour la détruire ; alors seulement elle disparaîtra. »

D'après ce que vous dites, vous êtes en conflit avec l'avidité depuis un grand nombre d'années, et vous ne vous en êtes pas encore libéré. Ne dites pas que vous n'avez pas encore essayé assez, ce qui est évidemment la réponse. Le conflit peut-il vous aider à comprendre quelque chose? Vaincre n'est pas comprendre. Ce dont vous triomphez doit être vaincu et vaincu sans cesse ; mais il y aura la liberté lorsque cela aura été pleinement compris. Pour comprendre, il faut qu'il y ait conscience du processus de résistance. Il est tellement plus facile de résister que de comprendre! En outre, toute notre éducation nous a entraînés à résister. Pour résister, il n'est pas besoin d'observation, de considération, de communication ; la résistance est l'indice d'une faiblesse de l'esprit. Un esprit qui résiste est enfermé en lui-même et ainsi est incapable de sensibilité, de compréhension. Comprendre le mécanisme de la résistance est beaucoup plus important que de se débarrasser de l'avidité. En réalité, vous n'écoutez pas ce qui se dit ; vous réfléchissez aux divers engagements que vous avez pris pendant vos années de lutte et de résistance. Vous êtes maintenant engagé, et vos engagements, sur le sujet desquels vous avez probablement donné des conférences et écrit des livres, vous ont valu un certain nombre d'amis ; vous avez placé un certain capital dans votre maître, qui vous a aidé à résister. Ainsi votre passé vous empêche de comprendre ce qui se dit.

« – Je suis à la fois d'accord et en désaccord avec vous, fit-il remarquer. »

Ce qui prouve que vous n'écoutez pas. Vous comparez vos engagements à ce qui se dit, et ce n'est pas cela écouter. Vous avez peur d'écouter, et ainsi vous êtes en conflit, acceptant et refusant en même temps.

« – Vous avez probablement raison, dit-il, mais je ne peux pas me défaire de tout ce que j'ai: mes amis, mes connaissances, mon expérience. Je sais que je dois me défaire de tout cela, mais je ne peux pas, tout simplement. »

Maintenant son conflit intérieur sera plus violent que jamais ; car une fois que vous avez pris conscience de ce qui est, même à contrecœur, et que vous le refusez à cause de vos engagements, la contradiction se fait de plus en plus profonde. Cette contradiction est dualité. Il n'est pas possible de concilier les contraires ; si vous conciliez les contraires, il y a résistance, désir de suivre une ligne de conduite. Ce n'est que dans la compréhension de ce qui est qu'on est délivré de ce qui est.

Il est étrange de voir comme les disciples aiment à être malmenés et guidés, avec douceur ou avec brutalité. Ils pensent que les mauvais traitements font partie de leur entraînement – entraînement à la réussite spirituelle. Le désir d'être rudoyé, d'être secoué fait partie du plaisir de rudoyer ; et cette dégradation mutuelle du maître et du disciple résulte du désir de sensation. C'est parce que vous réclamez des sensations plus fortes que vous vous faites disciples et ainsi créez un maître, un gourou ; et pour cette nouvelle récompense, ce nouveau plaisir, vous vous sacrifierez, vous tolérerez l'inconfort, les insultes et les découragements. Tout cela fait partie d'une exploitation mutuelle, cela n'a rien à voir avec la réalité et ne conduira jamais au bonheur.

La stimulation

« Les montagnes m'ont donné le silence, disait-elle. Je suis allée en Engadine, et l'indicible splendeur de ce pays a creusé en moi un silence total. Ce fut une expérience extraordinaire. J'aurais voulu garder ce silence, l'émotion vibrante, vivante de ce silence. Lorsque vous parlez du silence, je suppose que c'est quelque chose de semblable à cette extraordinaire expérience que j'ai faite. J'aimerais savoir si vous faites allusion à la même qualité de silence que ce que j'ai éprouvé. L'effet de ce silence s'est fait ressentir pendant très longtemps, et maintenant je reviens à lui, j'essaie de le retrouver et de vivre en lui. »

L'Engadine vous a fait toucher le silence ; pour un autre ce sera une belle forme humaine, un maître, un livre ou la boisson. Les stimulations extérieures nous plongent dans une sensation que l'on appelle silence et qui est extrêmement agréable. L'effet de la beauté et de la grandeur nous fait oublier nos problèmes quotidiens et nos conflits ; il nous soulage. Grâce à la stimulation extérieure, l'esprit trouve momentanément le calme ; c'est peut-être une expérience neuve, un plaisir neuf, et l'esprit, lorsqu'il ne l'éprouve plus, le fait revivre par le souvenir. Il n'est probablement pas possible de rester dans les montagnes, car il faut redescendre là où le travail vous appelle ; mais il est possible de rechercher cet état de tranquillité dans une autre forme de stimulation, dans la boisson, dans une personne ou une idée, et c'est ce que nous faisons presque tous. Ces diverses formes de stimulation sont les moyens qui permettent à l'esprit d'être immobile ; ainsi le moyen prend toute l'importance, et nous nous attachons à lui. C'est parce que le moyen nous procure le plaisir du silence qu'il prend une grande importance dans notre vie ; il répond à une nécessité psychologique que nous défendons et par laquelle, si besoin est, nous nous détruisons les uns les autres. Le moyen prend la place de l'expérience, qui n'est plus maintenant qu'un souvenir.

Les stimulations peuvent varier, chacune ayant une signification particulière selon le conditionnement de la personne. Mais toutes les stimulations ont un point commun: le désir d'échapper à ce qui est, à notre routine quotidienne, à une relation qui n'est plus vivante, à une idée vieillie. Vous choisissez un moyen particulier d'évasion, moi un autre, et j'aurai toujours tendance à prétendre que le moyen que j'ai choisi vaut mieux que le vôtre ; mais toutes les évasions, qu'il s'agisse d'un idéal, du cinéma ou de l'église, sont nuisibles et mènent à l'illusion et à la discorde. Les évasions psychologiques sont plus nuisibles que celles qui paraissent plus évidentes car elles sont plus subtiles et complexes et, partant, plus difficiles à déceler. Le silence qui naît de ces stimulations, le silence que procurent les disciplines, les contrôles, les résistances, positives ou négatives, est un résultat, un effet, et donc n'est pas créateur ; c'est un silence mort.

Il y a un silence qui n'est pas une réaction, un résultat ; un silence qui n'est pas la conséquence d'une stimulation, d'une sensation ; un silence qui ne peut pas s'additionner, qui n'est pas une conclusion. Il vient lorsque le processus de la pensée est compris. La pensée est la réponse de la mémoire, de conclusions déterminées, conscientes ou inconscientes ; cette mémoire inspire l'action selon le plaisir et la souffrance. Ainsi les idées contrôlent l'action et il y a ensuite conflit entre l'action et l'idée. Le conflit est toujours présent, et plus il s'intensifie, plus le besoin d'en être délivré se fait ressentir ; mais tant que ce conflit n'est pas compris et résolu, toute tentative pour en être délivré est une fuite. Tant que l'action se réfère à une idée, le conflit est inévitable. Ce n'est que lorsque l'action est libérée de l'idée que le conflit cesse.

- Mais comment l'action peut-elle jamais se libérer de l'idée? H ne peut y avoir d'action s'il n'y a pas d'abord une idéation. L'action suit l'idée, et je ne peux pas imaginer une action qui ne soit pas le résultat de l'idée.

L'idée est le produit de la mémoire ; l'idée est l'expression verbale de la mémoire ; l'idée est une réponse inadéquate à la provocation de la vie. La réponse adéquate à la vie est l'action, et non l'idéation. Nous répondons par le biais de l'idée afin de nous protéger de l'action. Les idées limitent l'action. Le terrain des idées offre la sécurité, et non l'action ; aussi l'action est-elle mise au service de l'idée. L'idée est le modèle de l'action, son armure protectrice. Dans les crises intenses, il y a action directe, libre de toute idée. C'est contre cette action spontanée que l'esprit s'est discipliné ; et comme chez la plupart d'entre nous l'esprit domine, les idées agissent comme des freins sur l'action, ce qui entraîne une friction entre l'action et l'idéation.

« – Je m'aperçois que mon esprit revient à cette expérience heureuse en Engadine. Est-ce une évasion pour faire revivre cette expérience dans la mémoire? »

Très certainement. Le réel est votre vie dans le présent: cette rue pleine de monde, votre travail, vos relations immédiates. Si ce présent était agréable et vous donnait des satisfactions, l'Engadine s'évanouirait de votre pensée ; mais comme le présent est douloureux et confus, vous vous tournez vers une expérience qui est passée, qui est morte. Vous pouvez vous rappeler cette expérience, mais elle est finie ; ce n'est que par le souvenir que vous lui donnez vie. Cela équivaut à insuffler la vie à un cadavre. Le présent étant triste et pénible, nous nous retournons vers le passé, ou nous imaginons un futur qui n'est qu'une projection du moi. Cette fuite devant le présent mène inévitablement à l'illusion. Voir le présent tel qu'il est réellement, sans condamnation ni justification, c'est comprendre ce qui est, et alors vient l'action qui produit une transformation dans ce qui est.

Problèmes et évasions

« – J'ai de nombreux et graves problèmes, et il me semble que plus j'essaie de les résoudre, plus ils deviennent difficiles et douloureux. Je ne sais plus de quel côté me tourner, je ne sais plus quoi faire. Ajoutez à cela que je suis sourde et que je suis obligée de me servir de cet horrible appareil. J'ai plusieurs enfants et mon mari m'a quittée. Je me fais beaucoup de soucis pour mes enfants et je voudrais leur éviter toutes les misères par où j'ai passé. »

Comme nous sommes désireux de trouver une réponse à nos problèmes! Nous avons un tel désir de trouver une réponse que nous ne pouvons pas étudier le problème ; cela nous empêche d'observer silencieusement le problème. C'est le problème qui est important, et non la réponse. Si nous cherchons une réponse, nous la trouverons ; mais le problème persistera, car la réponse n'a rien à voir avec le problème. Ce que nous cherchons, c'est à fuir le problème, et la solution est un remède superficiel ; ainsi il n'y a pas compréhension du problème. Tous les problèmes ont une source unique, et si l'on ne comprend pas la source, toutes les tentatives pour résoudre le problème ne mèneront qu'à une plus grande confusion et une plus grande souffrance. Il faut d'abord être bien sûr que l'intention de comprendre le problème est sérieuse, que l'on voit la nécessité d'être délivré de tous les problèmes ; c'est alors seulement que l'on peut aborder le sujet qui crée les problèmes. Si l'on n'est pas délivré des problèmes, il ne peut y avoir de tranquillité ; et la tranquillité est essentielle au bonheur, qui n'est pas une fin en soi. De même que l'étang n'a pas une ride lorsque le vent cesse de souffler, de même l'esprit est tranquille lorsque les problèmes cessent. Mais l'esprit ne peut pas être immobilisé ; sinon il est mort, c'est un marais stagnant. Lorsque cela a été compris, alors le sujet qui crée les problèmes peut être observé. L'observation doit être silencieuse et ne pas répondre à un plan déterminé à l'avance et fondé sur le plaisir ou la douleur.

« – Mais vous demandez l'impossible! Notre éducation entraîne l'esprit à distinguer, à comparer, à juger, à choisir, et il est très difficile de ne pas condamner ou justifier ce qui est observé. Comment peut-on se libérer de cette attitude qui nous a conditionnés, et observer silencieusement? »

Si vous voyez que l'observation silencieuse, la lucidité passive est essentielle pour la compréhension, alors la vérité de votre perception vous libère de tout l'arrière-plan. Ce n'est que lorsque vous ne voyez pas la nécessité immédiate de la lucidité passive mais vigilante que le « comment », la recherche d'un moyen pour dissiper l'arrière-plan, se présente. C'est la vérité qui libère, et non le moyen ou le système. La vérité que seule l'observation silencieuse fait naître la compréhension doit être vue ; c'est alors seulement que vous êtes libéré des condamnations et des justifications. Lorsque vous voyez un danger, vous ne demandez pas comment faire pour lui échapper. C'est parce que vous ne voyez pas la nécessité d'être passivement lucide que vous demandez « comment ». Pourquoi ne voyez-vous pas la nécessité de cela?

« – Je le voudrais, mais je n'ai jamais pensé de cette façon auparavant. Tout ce que peux dire c'est que je voudrais être débarrassée de mes problèmes, parce qu'ils sont une vraie torture pour moi. Je voudrais être heureuse, comme les autres. »

Consciemment ou inconsciemment nous refusons de voir la nécessité fondamentale d'être passivement lucide parce que nous ne désirons pas réellement abandonner nos problèmes ; car que serions-nous sans eux? Nous préférons nous raccrocher à quelque chose que nous connaissons, si douloureuse soit-elle, plutôt que de poursuivre quelque chose qui peut mener Dieu sait où. Avec les problèmes, au moins, nous sommes en pays de connaissance ; mais l'idée de poursuivre ce qui crée les problèmes, sans savoir où cela nous mènera, nous fait peur et nous semble dépourvue d'intérêt. L'esprit serait perdu s'il n'était pas tourmenté par des problèmes ; il se nourrit de problèmes, qu'il s'agisse de problèmes quotidiens ou domestiques, politiques ou personnels, religieux ou idéologiques ; et ainsi nos problèmes nous rendent médiocres et mesquins. Un esprit tourmenté par des problèmes quotidiens est aussi petit et borné que celui qui se préoccupe de ses progrès spirituels. Les problèmes encombrent et alourdissent l'esprit et l'empoisonnent avec la peur, car les problèmes fortifient le moi et ses possessions. Sans problèmes, sans réalisations et échecs, le moi n'existe pas.

« – Mais sans le moi, comment peut-on exister? C'est la source de toute action. »

Tant que l'action est la conséquence du désir, du souvenir, de la peur, du plaisir et de la douleur, elle engendre inévitablement le conflit, la confusion et l'antagonisme. Notre action résulte de notre conditionnement, à quelque niveau que ce soit ; et notre réponse à la lutte, étant inadéquate et incomplète, doit produire le conflit, qui est le problème. Le conflit est inhérent à la structure du moi. Il est parfaitement possible de vivre sans conflit, le conflit de l'avidité, de la peur, de la réussite ; mais cette possibilité ne sera que théorique et non réelle tant qu'elle ne sera pas découverte directement, spontanément révélée. Il n'est possible de vivre sans avidité que lorsque le mécanisme du moi est compris.

« – Croyez-vous que ma surdité soit due à mes craintes et à mes frustrations? Les médecins m'ont affirmé que je n'avais aucun organe atteint ; me serait-il possible d'entendre de nouveau? J'ai été frustrée, d'une manière ou d'une autre, toute ma vie ; je n'ai jamais fait ce que j'avais réellement envie de faire. »

Intérieurement comme extérieurement, il est plus facile de contenir, de brimer et de refouler que de comprendre. Comprendre est difficile, surtout pour ceux qui ont été conditionnés depuis leur enfance. Quoique fatigante, la frustration devient une affaire d'habitude. La compréhension ne peut pas devenir une habitude, une affaire de routine ; elle réclame une vigilance, une lucidité constante. Pour comprendre, il faut de la souplesse, de la sensibilité, une chaleur qui n'a rien à voir avec la sentimentalité. La suppression sous toutes ses formes ne demande aucune vivacité, aucune lucidité ; c'est la façon la plus aisée et la plus stupide de réagir. La suppression est conformité à une idée, un modèle, et elle offre une sécurité superficielle, une respectabilité. La compréhension libère, mais la suppression enserre toujours, elle enferme le moi en lui-même. La peur de l'autorité, de l'insécurité, de l'opinion, bâtit un refuge idéologique, avec sa contre-partie physique, vers laquelle l'esprit se tourne. Ce refuge, à quelque niveau qu'il soit placé, entretient toujours la peur, et la peur engendre la substitution, la sublimation ou la discipline, qui sont toutes des formes de la frustration. La frustration doit trouver un exutoire, qui peut être une maladie physique ou toute espèce d'illusion idéologique. On paie le prix selon son tempérament et ses idiosyncrasies.

« – J'ai remarqué que toutes les fois qu'il y a quelque chose de désagréable à entendre, je me réfugie derrière cet instrument, qui m'aide ainsi à fuir dans mon propre univers. Mais comment peut-on se libérer de la frustration des années? Est-ce que cela ne prend pas beaucoup de temps? »

Ce n'est pas une question de temps, pas plus qu'il n'est question d'aller fouiller dans le passé, ou de se livrer à une analyse minutieuse ; il s'agit de voir la vérité de la frustration. En étant passivement lucide, sans choix, de tout le processus de la répression, la vérité en est immédiatement découverte. La vérité de la répression ne sera pas découverte si nous pensons en termes d'hier et demain ; la vérité ne peut pas être comprise à travers le passage du temps. La vérité n'est pas un objectif à atteindre ; on la voit ou on ne la voit pas, elle ne peut pas être graduellement perçue. La volonté de se libérer de la répression est un obstacle à la compréhension de la vérité de la répression ; car la volonté est désir ; qu'il soit positif ou négatif n'y change rien, et avec le désir il ne peut y avoir lucidité passive. C'est le désir qui engendre la répression ; et ce même désir, bien qu'il ait maintenant le nom de volonté, ne peut jamais se libérer de sa propre création. De nouveau, la vérité de la volonté doit être perçue par une lucidité passive mais vigilante. L'analyseur, bien qu'il puisse s'en séparer, fait partie de l'analysé ; et comme il est conditionné par la chose qu'il analyse, il ne peut pas s'en libérer. De nouveau, la vérité de cela doit être vue. C'est la vérité qui libère, non la volonté et l'effort.

Ce qui est et ce qui pourrait être

« – Je suis mariée et j'ai des enfants, dit-elle, mais j'ai l'impression d'avoir perdu tout amour. Je me dessèche lentement. J'exerce des activités sociales, mais ce n'est qu'une sorte de passe-temps, et j'en vois toute la futilité. Rien ne m'intéresse vraiment et totalement. Il y a quelque temps j'ai pris des vacances loin de ma famille, de sa routine et des activités sociales, et j'ai essayé de peindre ; mais le cœur n'y était pas. Je me sens morte, incapable de créer, déprimée et complètement découragée. Je suis encore jeune, mais l'avenir me paraît tout à fait sombre. J'ai songé au suicide, mais je trouve encore cela absolument stupide. Je suis de plus en plus perdue, et j'ai l'impression que ce cauchemar ne finira jamais. »

Qu'est-ce qui vous trouble? Est-ce la question des relations avec votre entourage?

« – Non, ce n'est pas cela. Je suis arrivée à m'en tirer sans trop de dommage. Mais je suis complètement désemparée et je n'ai lus de goût à rien. »

Avez-vous un problème particulier qui vous tourmente, ou bien est-ce un mécontentement général? Il doit y avoir une angoisse profonde, une peur de quelque chose dont vous n'avez pas conscience. Désirez-vous savoir ce que c'est? « – Oui, c'est pour cela que je suis venue vous voir. Je ne peux vraiment pas continuer ainsi. Plus rien n'a d'importance pour moi, et périodiquement je suis très malade. »

Votre maladie est peut-être une fuite devant vous-même, devant les problèmes que vous voulez ignorer.

« – Je suis sûre que c'est cela. Mais que puis-je faire? Je suis désespérée. Avant de partir, il faut que j'aie trouvé un moyen de sortir de cet état. »

Est-ce le conflit entre deux réalités, ou entre le réel et l'imaginaire? Votre mécontentement est-il simplement une insatisfaction, qui ut aisément trouver un remède, ou est-ce un malaise sans cause? « insatisfaction trouve très vite un moyen ou un autre pour assouvir son désir ; l'insatisfaction est vite canalisée, mais le mécontentement ne peut être apaisé par la pensée. Ce soi-disant mécontentement vient-il de l'insatisfaction? Si vous trouviez des satisfactions, votre mécontentement disparaîtrait-il? Est-ce parce que vous cherchez une sorte de satisfaction permanente? « – Non, ce n'est pas cela. Ce n'est pas une sorte de satisfaction que je cherche – du moins je ne pense pas que ce soit cela. Tout ce je sais, c'est que je suis dans la confusion et le conflit, et que ne peux pas trouver le moyen d'en sortir. »

Lorsque vous dites que vous êtes en conflit, cela doit se rapporter à quelque chose de particulier: s'agit-il de votre mari, de vos enfants, de vos activités sociales? Si, comme vous le dites, votre conflit n'a pas de rapport avec cela, alors cela ne peut être qu'un conflit entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être, entre le réel et l'idéal, entre ce qui est et le mythe de ce qui pourrait être. Vous avez une idée de ce que vous pourriez être, et le conflit et la confusion viennent peut-être du désir de vous conformer à ce moi idéal qui est une projection de vous-même. Vous luttez pour être quelque chose que vous n'êtes pas. Est-ce cela?

« – Je commence à voir d'où vient mon trouble. Je crois que ce que vous dites est vrai. »

Le conflit est entre le réel et le mythe, entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être. Le mythe a été cultivé depuis l'enfance et s'est progressivement élargi et enfoncé en vous, creusant le fossé chaque jour davantage entre vous et la réalité, et constamment modifié par les circonstances. Ce mythe, comme tous les idéaux, les objectifs, les utopies, est en contradiction avec ce qui est, l'implicite, le réel. Ainsi le mythe est une évasion, le moyen de fuir ce que vous êtes. Cette fuite crée inévitablement le conflit stérile des contraires ; et tout conflit, intérieur ou extérieur, est vain, futile, stupide, source de confusion et d'antagonisme.

Ainsi, si j'ose dire, votre trouble provient du conflit entre ce que vous êtes et le mythe de ce que vous pourriez être. Le mythe, l'idéal, est irréel ; c'est une évasion, une projection de votre moi, il n'a aucune réalité. Le réel est ce que vous êtes. Ce que vous êtes est beaucoup plus important que ce que vous pourriez être. Vous pouvez comprendre ce qui est, mais vous ne pouvez pas comprendre ce qui pourrait être. Il ne peut y avoir aucune compréhension d'une illusion, il n'y a que la compréhension de la manière dont cela se produit. Le mythe, le fictif, l'idéal, n'a aucune valeur ; c'est un résultat, une fin, et ce qui est important c'est de comprendre le processus qui l'a provoqué.

Pour comprendre ce que vous êtes, que ce soit agréable ou déplaisant, le mythe, l'idéal, la projection du moi dans un futur, doit entièrement cesser. C'est alors seulement que vous pourrez vous mesurer avec ce qui est. Pour comprendre ce qui est, il faut être libéré de toute distraction. La distraction est la condamnation ou la justification de ce qui est. La distraction est comparaison ; c'est la résistance ou la discipline dirigée contre le réel. La distraction est l'effort ou l'obligation de comprendre. Toute distraction est un empêchement à la compréhension de ce qui est. Ce qui est n'est pas statique ; il est en perpétuel mouvement, et pour le suivre l'esprit ne doit être attaché à aucune croyance, à aucun espoir de succès, à aucune crainte d'échec. Ce n'est que dans la lucidité passive mais vigilante que ce qui est se dévoile. Ce dévoilement n'appartient pas au temps.

La contradiction

C'était un politicien célèbre et bien en place, quelque peu arrogant et impatient. D'une grande culture, il était plutôt ennuyeux et compliqué dans ses exposés. Il ne pouvait pas se permettre d'être subtil, car il était trop engagé dans la lutte ; il était le public, l'État, le pouvoir. Il avait une grande facilité d'élocution, et cette facilité se retournait souvent contre lui ; il était incorruptible, et c'était cela qui lui donnait de l'autorité sur le public. Il était assis dans cette pièce et semblait curieusement mal à l'aise. Il n'y avait plus de politicien, mais un homme nerveux et embarrassé. Toute son arrogance et son assurance étaient tombées ; il n'y avait plus qu'interrogation anxieuse, considération et mise à nu.

Le soleil entrait par la fenêtre, ainsi que le bruit de la circulation dans la rue. Les perroquets, tels de brillants éclairs de lumière verte, revenaient se mettre à l'abri sur les arbres de la ville, ces très grands arbres que l'on peut voir au bord des routes et dans les jardins particuliers. Tout en volant, les perroquets poussaient des cris discordants. Ils ne volaient jamais en droite ligne, mais se laissaient tomber, remontaient, ou se déplaçaient sur le côté, sans cesser de jacasser et de siffler. Leurs cris et leur façon de voler étaient en contradiction avec Lorsque vous dites que vous êtes en conflit, cela doit se rapporter à quelque chose de particulier: s'agit-il de votre mari, de vos enfants, de vos activités sociales? Si, comme vous le dites, votre conflit n'a pas de rapport avec cela, alors cela ne peut être qu'un conflit entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être, entre le réel et l'idéal, entre ce qui est et le mythe de ce qui pourrait être. Vous avez une idée de ce que vous pourriez être, et le conflit et la confusion viennent peut-être du désir de vous conformer à ce moi idéal qui est une projection de vous-même. Vous luttez pour être quelque chose que vous n'êtes pas. Est-ce cela?

« – Je commence à voir d'où vient mon trouble. Je crois que ce que vous dites est vrai. »

Le conflit est entre le réel et le mythe, entre ce que vous êtes et ce que vous voudriez être. Le mythe a été cultivé depuis l'enfance et s'est progressivement élargi et enfoncé en vous, creusant le fossé chaque jour davantage entre vous et la réalité, et constamment modifié par les circonstances. Ce mythe, comme tous les idéaux, les objectifs, les utopies, est en contradiction avec ce qui est, l'implicite, le réel. Ainsi le mythe est une évasion, le moyen de fuir ce que vous êtes. Cette fuite crée inévitablement le conflit stérile des contraires ; et tout conflit, intérieur ou extérieur, est vain, futile, stupide, source de confusion et d'antagonisme.

Ainsi, si j'ose dire, votre trouble provient du conflit entre ce que vous êtes et le mythe de ce que vous pourriez être. Le mythe, l'idéal, est irréel ; c'est une évasion, une projection de votre moi, il n'a aucune réalité. Le réel est ce que vous êtes. Ce que vous êtes est beaucoup plus important que ce que vous pourriez être. Vous pouvez comprendre ce qui est, mais vous ne pouvez pas comprendre ce qui pourrait être. Il ne peut y avoir aucune compréhension d'une illusion, il n'y a que la compréhension de la manière dont cela se produit. Le mythe, le fictif, l'idéal, n'a aucune valeur ; c'est un résultat, une fin, et ce qui est important c'est de comprendre le processus qui l'a provoqué.

Pour comprendre ce que vous êtes, que ce soit agréable ou déplaisant, le mythe, l'idéal, la projection du moi dans un futur, doit entièrement cesser. C'est alors seulement que vous pourrez vous mesurer avec ce qui est. Pour comprendre ce qui est, il faut être libéré de toute distraction. La distraction est la condamnation ou la justification de ce qui est. La distraction est comparaison ; c'est la résistance ou la discipline dirigée contre le réel. La distraction est l'effort ou l'obligation de comprendre. Toute distraction est un empêchement à la compréhension de ce qui est. Ce qui est n'est pas statique ; il est en perpétuel mouvement, et pour le suivre l'esprit ne doit être attaché aucune croyance, à aucun espoir de succès, à aucune crainte d'échec. Ce n'est que dans la lucidité passive mais vigilante que ce qui est se dévoile. Ce dévoilement n'appartient pas au temps.

La jalousie

Le mur blanc d'en face était éblouissant au soleil et son reflet donnait aux visages des tons blafards. Une petite fille, sans que sa mère le lui demandât, était venue s'asseoir tout près d'elle et regardait en se demandant ce qui se passait. Elle était propre et bien vêtue et avait piqué quelques fleurs dans ses cheveux. Elle observait tout avec une grande attention, comme font les enfants, sans retenir trop de choses. Ses yeux brillaient, et elle ne savait si elle devait pleurer, rire ou sauter ; au lieu de cela elle prit ma main et la considéra avec un grand intérêt. Puis elle oublia toutes les personnes qui étaient là dans la pièce, et s'endormit la tête sur mes genoux. Sa tête était belle et bien proportionnée ; elle ne portait pas la moindre trace de saleté. Son avenir était aussi confus et douloureux que celui de toutes les autres personnes présentes. Son conflit et sa douleur étaient aussi inévitables que le soleil sur le mur ; car pour être libre de la souffrance et de la peine il faut une intelligence suprême, et son éducation et les influences du milieu qu'elle subissait montrait que cette intelligence lui était refusée. L'amour est si rare dans ce monde, l'amour, cette flamme sans fumée ; la fumée est étouffante, suffocante ; elle tire des larmes et de l'angoisse. On voit rarement la flamme à travers la fumée ; et lorsque la fumée devient envahissante, la flamme meurt. Sans la flamme de l'amour, la vie n'a aucune signification, elle devient morne et accablante ; mais la flamme ne peut se tenir dans l'obscurité de la fumée. La flamme et la fumée ne peuvent pas exister ensemble ; la fumée doit cesser pour que la flamme soit claire. La flamme n'est pas la rivale de la fumée ; la flamme n'a pas d'ennemi. La fumée n'est pas la flamme, elle ne peut contenir la flamme ; et la fumée n'indique pas la présence de la flamme, car la flamme n'est pas liée à la fumée.

« – L'amour et la haine ne peuvent-ils pas cœxister? La jalousie n'est-elle pas une preuve d'amour? Nous nous tenons par la main, et la minute d'après nous nous querellons ; nous disons des choses blessantes, mais ensuite nous nous étreignons. Nous nous chamaillons, puis nous nous embrassons et nous sommes réconciliés. Tout cela n'est-il pas l'amour? L'expression même de la jalousie est une preuve d'amour ; ils semblent inséparables, comme la lumière et l'ombre. La flambée de colère et la caresse – n'est-ce pas là la plénitude de l'amour? La rivière est tour à tour turbulente et calme ; elle coule dans l'ombre des arbres et en pleine lumière, et c'est tout cela la beauté de la rivière. »

Qu'est donc ce que nous appelons l'amour? C'est tout cet édifice de jalousie, de désir, de paroles blessantes, de caresses, de mains dans la main, de querelles, de grimaces. Ce sont là les faits de ce soi-disant amour. La colère et les caresses sont les événements quotidiens de ce domaine, n'est-ce pas? Et nous essayons d'établir un rapport entre es divers événements, ou bien nous comparons un fait à un autre. Un fait nous sert à en condamner ou justifier un autre dans ce même domaine, ou bien nous essayons d'établir un rapport entre un fait dans ce domaine et quelque chose qui lui est extérieur. Nous ne prenons pas chaque fait séparément, mais nous essayons de trouver une relation entre eux. Pourquoi faisons-nous cela? Nous ne pouvons comprendre un fait que lorsque nous ne nous servons pas d'un autre fait de même ordre comme moyen de compréhension, qui ne peut que provoquer le conflit et la confusion. Mais pourquoi comparons-nous les divers faits d'un même domaine? Pourquoi faisons-nous déborder la signification d'un fait pour en expliquer un autre?

« – Je commence à saisir ce que vous voulez dire. Mais pourquoi faisons-nous cela? »

Comprenons-nous un fait à travers l'écran de l'idée, à travers l'écran de la mémoire? Puis-je comprendre la jalousie parce que j'ai tenu votre main dans la mienne? Le fait de tenir la main est un fait, la jalousie en est un autre ; mais puis-je comprendre le processus de la jalousie par le souvenir que j'ai d'avoir tenu votre main? La mémoire est-elle un auxiliaire de la compréhension? La mémoire compare, modifie, condamne, justifie, ou identifie ; mais elle ne peut pas faire naître la compréhension. Nous abordons les faits dans le domaine de ce que nous appelons l'amour avec l'idée, avec la conclusion. Nous ne prenons pas le fait de la jalousie tel qu'il est pour l'observer en silence, nous voulons déformer les faits afin de les faire entrer dans le système préconçu, et pour les faire coïncider avec la conclusion ; et nous abordons le fait de cette manière parce qu'en réalité nous ne désirons pas comprendre le phénomène de la jalousie. Les sensations de la jalousie sont aussi stimulantes qu'une caresse ; mais nous voulons la stimulation sans la douleur et le malaise qui vont invariablement avec elle. C'est pourquoi il y a conflit, confusion et antagonisme dans ce domaine que nous appelons l'amour. Mais est-ce l'amour? L'amour est-il une idée, une sensation, une stimulation? L'amour est-il la jalousie?

« – La réalité n'est-elle pas contenue dans l'illusion? L'ombre n'entoure-t-elle pas ou ne cache-t-elle pas la lumière? Dieu n'est-il pas captif? »

Ce ne sont là que des idées, des opinions, et cela n'a aucune valeur. De telles idées ne provoquent que la discussion, l'hostilité, elles n'ont aucun rapport avec la réalité. Là où il y a la lumière, il n'y a pas l'ombre. L'ombre ne peut pas dissimuler la lumière ; sinon il n'y a pas de lumière. Là où il y a la jalousie, il n'y a pas l'amour. L'amour n'a aucun rapport avec une idée, aussi l'idée ne peut-elle pas communier avec l'amour. L'amour est une flamme sans fumée.

La spontaneité

Elle était avec un groupe de personnes qui étaient venues discuter de quelque grave sujet. Elle avait dû venir par simple curiosité, ou peut-être entraînée par un ami. Bien vêtue, son attitude était empreinte de dignité, et elle était manifestement consciente de sa beauté et de son élégance, consciente de son corps, de ses regards, de ses cheveux et de l'impression qu'elle faisait sur les autres. Ses gestes étaient étudiés, et de temps en temps elle prenait une pose qu'elle avait certainement dû travailler avec application. Elle semblait bien décidée à ne jamais se départir, quoi qu'il arrivât, de cette attitude qu'elle devait cultiver depuis longtemps. Les autres se mirent à parler de choses graves, et pendant une bonne heure ou plus elle garda cette pose. On voyait parmi tous ces visages graves et ardents cette jeune femme élégante et consciente de sa personne qui désirait comprendre ce qui se disait et participer à la conversation ; mais elle se taisait. Elle désirait montrer qu'elle aussi était au courant du problème qui était débattu, mais on lisait un grand étonnement dans ses yeux, car elle était incapable de prendre part à une conversation sérieuse. Et bientôt elle reprit son attitude distante et sa pose soigneusement étudiée. Elle s'appliquait à tuer systématiquement toute spontanéité en elle.

Tout le monde cultive une pose. Il y a la démarche et la pose du businessman prospère, le sourire de celui qui est arrivé ; il y a la pose et les attitudes de l'artiste ; il y a la pose de la discipline respectueuse, et la pose de l'ascèse rigoureuse. Tout comme cette jeune femme snob, l'homme soi-disant religieux prend une pose, celle de la discipline intérieure qu'il a systématiquement entretenue par ses refus et ses sacrifices. Elle sacrifie sa spontanéité pour l'effet, et lui s'immole pour atteindre un but. Tous deux ont le souci d'un résultat, quoique à des niveaux différents ; et bien qu'on puisse considérer que l'attitude de l'homme religieux est sur le plan social plus bienfaisante que celle de la jeune mondaine, ces deux attitudes sont, quant au fond, identiques, et l'une n'est pas supérieure à l'autre. Aucun des deux n'est intelligent, tous deux font preuve d'un esprit borné. Un esprit borné est toujours borné ; il ne peut pas s'enrichir. Qu'un tel esprit cherche à s'orner ou à acquérir des vertus ne change rien à son étroitesse ; le médiocre ne peut acquérir que de la médiocrité, et un esprit superficiel ne pourra jamais acquérir de la profondeur. Le laid ne peut pas devenir beau. Le dieu d'un esprit médiocre est un dieu médiocre. Un esprit peu profond ne peut devenir insondable en se parant de connaissances et de belles phrases, en citant les grands sages ou en se donnant des airs. Les ornements, les parures, intérieures ou extérieures, ne donnent pas de la profondeur à l'esprit ; et c'est cette profondeur insondable de l'esprit qui donne de la beauté, non les joyaux ou les vertus acquises. Pour que la beauté apparaisse, l'esprit doit prendre conscience lucidement et sans choix, de sa propre médiocrité ; il faut une lucidité silencieuse et vigilante d'où toutes les comparaisons ont été entièrement bannies.

La pose étudiée de la jeune femme et la pose disciplinée du soi-disant ascète sont toutes deux les résultats déformés d'un esprit médiocre, car elles sont toutes deux contraires à la spontanéité qui est essentielle. La jeune femme et l'ascète ont tous deux peur du spontané, car il les révèle à eux-même et aux autres tels qu'ils sont ; tous deux s'efforcent de le détruire, et leur succès se mesure au degré de ressemblance avec le modèle ou la conclusion qu'ils ont choisis. Mais la spontanéité est la seule clé qui ouvre la porte de ce qui est. La réponse spontanée découvre l'esprit tel qu'il est ; mais ce qui est découvert est immédiatement orné ou détruit, et ainsi la spontanéité cesse. Tuer la spontanéité est le fait d'un esprit médiocre, qui se met alors à décorer l'extérieur, à quelque niveau que ce soit ; et cette ornementation est le culte de soi-même. Ce n'est que dans la spontanéité, dans la liberté, qu'il peut y avoir découverte. Un esprit discipliné ne peut pas découvrir ; il peut fonctionner effectivement et, partant, impitoyablement, mais il ne peut pas découvrir l'insondable. C'est la peur qui crée la résistance appelée discipline ; mais la découverte spontanée de la peur est libération de la peur. La conformité à un modèle, à quelque niveau que ce soit, est la peur, qui n'engendre que conflit, confusion et antagonisme ; mais un esprit qui est en révolte n'est pas délivré de la peur, car le contraire ne peut jamais connaître le spontané, le libre.

Sans la spontanéité, il ne peut y avoir connaissance de soi. Sans la connaissance de soi, l'esprit est façonné par les influences passagères. Ces influences passagères peuvent rétrécir ou élargir l'esprit, mais il se » trouve toujours dans la sphère de l'influence. Ce qui est assemblé peut être désuni, et ce qui n'est pas assemblé ne peut être connu que par la connaissance de soi. Le soi est un assemblage, et ce n'est qu'en désassemblant le soi que ce qui ne résulte pas de l'influence, ce qui n'a pas de cause, peut être connu.

Le conscient et l'inconscient

C'était un homme d'affaires qui s'occupait également de politique, et il réussissait bien dans ces deux domaines. Il disait en riant que les affaires et la politique formaient une bonne combinaison ; pourtant c'était un homme sérieux et curieusement superstitieux. Toutes les fois qu'il en avait le temps il lisait les livres sacrés et répétait interminablement certains mots qu'il considérait comme bénéfiques car il disait qu'ils donnaient la paix à l'âme. Il était très âgé et en bonne santé, mais il n'était généreux ni du cœur ni de la main. On voyait qu'il avait l'esprit rusé et calculateur, et pourtant il y avait en lui un besoin d'autre chose que de la réussite matérielle. La vie l'avait à peine touché, car il avait soigneusement évité de s'exposer à ses coups ; il s'était rendu invulnérable, physiquement aussi bien que psychologiquement. Psychologiquement il avait refusé de se voir tel qu'il était, et il pouvait se permettre cela ; mais cela commençait à se voir. Quand il ne faisait pas attention, il avait l'air d'un homme traqué. Financièrement il était en sécurité, du moins tant que le Gouvernement actuel serait au pouvoir et qu'il n'y aurait pas de révolution. Il désirait également faire un placement sûr dans le soi-disant monde spirituel, et c'est pour cela qu'il jouait avec les idées, prenant les idées pour quelque chose de spirituel, de réel. Il n'éprouvait de l'amour que pour ses biens, qui étaient nombreux ; il s'accrochait à eux comme un enfant s'accroche à sa mère, car il n'avait rien d'autre au monde. Il commençait à se rendre compte qu'il était un homme très triste. Il faisait ce qu'il pouvait pour retarder le moment où il prendrait nettement conscience de cela ; mais la vie se faisait de plus en plus pressante.

Lorsqu'un problème ne peut pas trouver de solution consciente, l'inconscient peut-il être d'aucun secours pour le résoudre? Qu'est-ce que le conscient et qu'est-ce que l'inconscient? Existe-t-il une ligne de démarcation précise entre le conscient et l'inconscient? Le conscient a-t-il une frontière au-delà de laquelle il ne peut pas aller? Peut-il se limiter à ses propres frontières? L'inconscient est-il quelque chose de distinct du conscient? Sont-ils différents? Lorsque l'un échoue, l'autre peut-il commencer à fonctionner?

Qu'est cela que nous appelons le conscient? Pour comprendre de quoi il est fait, nous devons observer comment nous abordons consciemment un problème. Nous essayons pour la plupart de chercher une réponse au problème ; ce qui nous intéresse ce n'est pas le problème, mais la solution. Nous voulons une conclusion, nous cherchons un moyen de sortir du problème ; nous voulons esquiver le problème au moyen d'une réponse, d'une solution. Nous n'observons pas le problème lui-même, mais nous tâtonnons pour trouver une réponse satisfaisante. Consciemment nous ne nous soucions que de trouver une solution, une conclusion satisfaisante. Souvent nous trouvons une réponse qui nous est agréable, et nous pensons alors avoir résolu le problème. En fait nous n'avons fait que masquer le problème par une conclusion, une réponse satisfaisante ; mais sous le poids de la conclusion, qui l'a momentanément étouffé, le problème subsiste. La recherche d'une réponse est une fuite devant le problème. Lorsqu'il n'y a pas de réponse satisfaisante, le conscient cesse de chercher ; alors ce que l'on appelle l'inconscient prend l'affaire en mains et trouve une réponse.

L'esprit conscient cherche manifestement à trouver une issue au problème, et l'issue est une conclusion satisfaisante. L'esprit conscient n'est-il pas lui-même fait de conclusions, positives ou négatives, et est-il capable de chercher autre chose? L'esprit conscient n'est-il pas un vaste magasin de conclusions qui sont les résidus des expériences, les empreintes du passé? L'esprit est sans aucun doute constitué de choses passées, il est fondé sur le passé, car la mémoire est un tissu de conclusions ; et c'est avec ces conclusions que l'esprit aborde un problème. Il est incapable de regarder un problème hors de l'écran de ses conclusions ; il ne peut pas étudier le problème lui-même, lucidement et dans le silence. Il ne connaît que les conclusions, agréables ou déplaisantes, et il ne peut ajouter à lui-même que de nouvelles conclusions, de nouvelles idées, de nouvelles fixations. Toute conclusion est une fixation, et l'esprit conscient cherche inévitablement une conclusion.

Lorsqu'il ne peut pas trouver une conclusion satisfaisante, l'esprit conscient abandonne la recherche et ainsi il devient tranquille ; et dans l'esprit calme, l'inconscient introduit une réponse. Mais l'inconscient, le fond de l'esprit, est-il, sous son déguisement, différent de l'esprit conscient? L'inconscient n'est-il pas constitué lui aussi de souvenirs, de conclusions raciales, collectives et sociales. L'inconscient est évidemment le résultat du passé, du temps, seulement il est immergé et il attend ; et lorsqu'on l'appelle, il présente ses propres conclusions cachées. Si elles sont satisfaisantes, l'esprit conscient les accepte ; sinon il se débat désespérément et espère un miracle pour trouver une réponse. S'il ne trouve pas de réponse, il refoule péniblement le problème, qui lentement ronge l'esprit. Et c'est ensuite la maladie et la folie.

Le sommet et le fond de l'esprit sont semblables ; ils sont tous deux formés de conclusions, de souvenirs, ils sont tous deux les résultats du passé. Ils peuvent fournir une réponse, une conclusion, mais ils sont incapables de faire disparaître le problème. Le problème ne disparaît que lorsque le fond et le sommet de l'esprit sont silencieux, lorsqu'ils ne projettent aucune conclusion, positive ou négative. On n'est délivré du problème que lorsque l'esprit tout entier est totalement silencieux, lorsqu'il a une conscience ouverte, lucide et sans choix du problème ; c'est alors seulement que le créateur du problème n'existe plus.

Provocation et réponse

Le fleuve était en crue et roulait ses eaux sur plusieurs milles de large en certains endroits ; c'était un spectacle merveilleux. Au nord se trouvaient les collines verdoyantes, toutes neuves après la tempête. De grandes voiles blanches et triangulaires glissaient sur les eaux, et la lumière de l'aube resplendissait autour d'elles ; elles semblaient être nées de ces eaux. L'agitation du jour n'avait pas encore commencé, et le chant d'un batelier venait de l'autre côté de l'eau. A cette heure-là le chant semblait remplir l'univers, et les autres bruits semblaient se taire et l'écouter. Même le sifflet d'un train passant près de là semblait se faire plus doux comme s'il craignait de déchirer l'air et le chant.

Petit à petit les bruits s'éveillèrent dans le village: les querelles autour de la fontaine, le bêlement des chèvres, les vaches qui réclamaient qu'on les traitât, les lourdes charrettes sur la route, le cri perçant des corneilles, les pleurs et les rires des enfants. Ainsi un autre jour venait de naître. Le soleil était au-dessus des palmiers, et les singes étaient assis sur le mur, leur longue queue touchant presque terre. Ils étaient gros mais très timides ; quand on les appelait, ils se sauvaient et allaient se réfugier sur un grand arbre dans le champ. Ils avaient la face et les mains noires et ils avaient un air intelligent, mais ils n'étaient pas aussi rusés et malfaisants que les petits.

« – Pourquoi la pensée est-elle si obsédante? Elle semble toujours en mouvement, elle tourne et retourne sans cesse sur elle-même. Quoi que vous fassiez, elle est toujours occupée, comme ces singes, et cette activité est épuisante. Vous ne pouvez pas lui échapper, elle vous poursuit sans relâche. Vous essayez de l'arrêter, mais elle surgit l'instant d'après avec plus de violence. Elle n'est jamais calme, jamais en repos ; elle est toujours en quête de quelque chose, toujours elle analyse, toujours elle se torture elle-même. Que vous dormiez ou que vous soyez éveillé, la pensée s'agite constamment, et il semble qu'il n'y ait pas de paix, pas de repos pour elle. »

La pensée peut-elle être en paix? Elle peut penser à la paix et essayer d'être paisible, en se forçant à l'immobilité ; mais la pensée en soi peut-elle être tranquille? La pensée n'est-elle pas agitée de par sa nature même? La pensée n'est-elle pas la réponse perpétuelle à une perpétuelle provocation? La provocation ne peut cesser parce que chaque mouvement de la vie est une provocation ; et s'il n'y a pas conscience de la provocation, alors il y a décrépitude et mort. Provocation-et-réponse, tel est le mécanisme de notre vie. La réponse peut être adéquate ou inadéquate ; et c'est la réponse inadéquate à la provocation qui provoque la pensée, avec son agitation. La provocation demande de l'action, et non des mots. Les mots sont la matière de la pensée. Le mot, le symbole, retarde l'action ; et l'idée est le mot, de même que la mémoire est le mot. Il n'y a pas de mémoire sans le symbole, le mot. La mémoire est mot, pensée ; et la pensée peut-elle être la réponse adéquate à la provocation? La provocation est-elle une idée? La provocation est toujours neuve, toujours nouvelle ; et la pensée, l'idée, peut-elle jamais être neuve? Lorsque la pensée affronte la provocation, qui est toujours nouvelle, cette réponse n'est-elle pas un produit de l'ancien, du passé?

Lorsque le vieux rencontre le neuf, la rencontre est inévitablement incomplète ; et cette imperfection est la pensée dans sa recherche inquiète de la perfection. La pensée, l'idée, peut-elle jamais être parfaite? La pensée, l'idée, est la réponse de la mémoire ; et la mémoire est toujours imparfaite. L'expérience est la réponse à la provocation. Cette réponse est conditionnée par le passé, par la mémoire ; une telle réponse ne fait que renforcer le conditionnement. L'expérience ne libère pas, elle renforce la croyance, la mémoire, et c'est cette mémoire qui répond à la provocation ; ainsi c'est l'expérience qui conditionne.

« – Mais quelle est la place de la pensée? »

Voulez-vous parler de la place de la pensée dans l'action? L'idée à-t-elle une fonction dans l'action? L'idée devient un facteur dans l'action afin de la modifier, de la contrôler, de la façonner ; mais l'idée n'est pas l'action. L'idée, la croyance, est une sauvegarde contre l'action ; elle joue un rôle de contrôle, modifiant et façonnant l'action. L'idée est un modèle pour l'action.

« – Peut-il y avoir action sans modèle? »

Jamais si l'on cherche un résultat. L'action en vue d'un but déterminé n'est nullement action, mais conformité à la croyance, à l'idée. Si l'on cherche la conformité, alors il y a place pour la pensée, pour l'idée. La fonction de la pensée est de créer un modèle pour une prétendue action, et par là pour tuer l'action. C'est ce que la plupart d'entre nous cherchent ; tuer l'action ; et l'idée, la croyance, le dogme sont autant d'instruments qui nous servent à la détruire. L'action implique insécurité, vulnérabilité à l'inconnu ; et la pensée, la croyance, c'est-à-dire le connu, est une barrière efficace contre l'inconnu. La pensée ne peut jamais pénétrer dans l'inconnu ; elle doit cesser pour que l'inconnu entre en existence. L'action de l'inconnu est au-delà de l'action de la pensée ; et la pensée, ayant conscience de cela, se raccroche, consciemment ou inconsciemment, au connu. Le connu répond toujours à l'inconnu, à la provocation ; et c'est de cette réponse inadéquate que naissent le conflit, la confusion et la souffrance. Ce n'est que lorsque le connu, l'idée, cesse, qu'il peut y avoir l'action de l'inconnu, qui est incommensurable.

L'esprit de possession

Il avait amené sa femme, car il disait que c'était leur problème à tous les deux. Elle était petite, vive, et elle avait des yeux brillants et un air tourmenté. C'étaient des gens simples et ouverts ; il parlait très bien l'anglais, tandis qu'elle arrivait tout juste à le comprendre et à poser quelques questions simples. Lorsque cela devenait un peu difficile, elle se tournait vers son mari et il le lui expliquait dans leur langue. Il dit qu'ils étaient mariés depuis vingt-cinq ans et qu'ils avaient plusieurs enfants ; et que leur problème n'était pas les enfants mais le conflit qui les opposait l'un à l'autre. Il expliqua qu'il avait un emploi qui lui assurait de modestes ressources, et se mit à parler de la difficulté qu'il y avait à vivre paisiblement dans ce monde, surtout quand on est marié ; il ne se plaignait pas, ajoutait-il, mais c'était ainsi. Il avait fait tout ce qu'on peut attendre d'un mari, du moins l'espérait-il, mais cela n'était pas toujours facile.

Il leur était difficile d'en venir au fait, et pendant quelque temps ils parlèrent de choses et d'autres: l'éducation de leurs enfants, le mariage de leurs filles, ce que leur avaient coûté les cérémonies, un récent deuil dans la famille, etc. Ils se sentaient à l'aise et ne se pressaient pas, car cela leur faisait plaisir de parler à quelqu'un qui les écoutait et qui les comprendrait peut-être.

Qui se soucie des ennuis des autres? Nous avons tant de problèmes nous-même que nous n'avons pas le temps de prêter l'oreille à ceux des autres. Pour qu'on vous écoute il faut payer, en espèces, en prières ou en croyance. Le professionnel écoutera, c'est son métier, mais cela ne soulage pas de façon durable. Nous voulons nous décharger de notre fardeau librement, spontanément, et sans avoir à le regretter par la suite. La purification de la confession ne dépend pas de celui qui écoute, mais de celui qui désire ouvrir son cœur. Ouvrir son cœur est important, et il faut trouver quelqu'un, un mendiant peut-être, à qui se confier. La confidence ne peut jamais ouvrir le cœur ; cela vous renferme dans votre problème, cela déprime et c'est absolument sans aucune utilité. Être ouvert c'est écouter, non seulement vous-même, mais toutes les influences, tous les mouvements autour de vous. Vous pouvez faire quelque chose de tangible au sujet de ce que vous entendez, ou bien vous ne pouvez rien faire, mais le seul fait d'être ouvert engendre sa propre action. Écouter de cette façon vous purifie le cœur, le débarrasse des choses de l'esprit. Écouter avec l'esprit n'est que bavardage, et cela ne procure aucun apaisement, ni à vous ni à l'autre ; ce n'est qu'une continuation de la douleur, c'est pure stupidité. Sans hâte, ils arrivèrent au fait.

« – Nous sommes venus pour parler de notre problème. Nous sommes jaloux – pas moi, mais elle. Bien qu'elle n'ait pas toujours été aussi ouvertement jalouse que maintenant, cela a toujours plus ou moins gâché nos rapports. Je ne pense pas lui avoir jamais donné sujet d'être jalouse, mais elle trouve toujours un motif. »

Pensez-vous qu'il puisse jamais y avoir aucun motif d'être jaloux? La jalousie a-t-elle une raison d'être? Et la jalousie disparaîtra-t-elle lorsque le motif sera connu? N'avez-vous pas remarqué que même lorsque le motif est connu, la jalousie ne cesse pas pour autant? Ne cherchons pas les motifs, mais essayons de comprendre la jalousie elle-même. Comme vous le dites, tout peut être prétexte à jalousie ; c'est la jalousie qu'il faut comprendre, et non les prétextes, les sujets de jalousie.

« – Il y a longtemps que je suis jalouse. Je ne connaissais pas très bien mon mari lorsque nous nous sommes mariés, et vous savez comment ces choses-là arrivent ; la jalousie s'infiltre partout, comme la fumée dans la cuisine. »

La jalousie est un des moyens de garder un homme ou une femme, n'est-ce pas? Plus nous sommes jaloux, plus grand est notre sentiment de possession. Posséder quelque chose nous rend heureux ; dire que telle ou telle chose, même un chien, nous appartient exclusivement, nous réchauffe et nous réconforte. Être exclusif dans notre sentiment de possession nous rassure, nous donne une sécurité vis-à-vis de nous-même. Posséder quelque chose nous donne de l'importance ; c'est à cette importance que nous tenons. La pensée que nous possédons, non pas un crayon ou une maison, mais un être humain, nous procure un étrange plaisir et nous donne des forces. L'envie ne vient pas de l'autre, mais de la valeur, de l'importance que nous nous attribuons.

« – Mais je ne me considère pas comme quelqu'un d'important ; je ne suis rien. Mon mari est tout ce que j'ai au monde. Même mes enfants ne comptent pas. »

Nous ne tenons jamais qu'à une seule chose, bien qu'elle prenne des formes différentes. Vous tenez à votre mari, d'autres tiennent à leurs enfants, ou à telle ou telle croyance ; mais l'intention est la même dans tous les cas. Sans un objet auquel nous raccrocher, nous nous sentons perdu, n'est-ce pas? Nous avons peur de nous sentir tout seul. Cette peur est la jalousie, la peine, la douleur. Il n'y a pas beaucoup de différences entre la jalousie et la haine.

« – Mais nous nous aimons. »

Alors comment pouvez-vous être jaloux? Nous n'aimons pas, c'est là le drame. Vous vous servez de votre mari comme votre mari se sert de vous, pour être heureuse, pour avoir un compagnon, pour ne pas vous sentir seule ; peut-être ne possédez-vous pas beaucoup, mais au moins vous avez quelqu'un auprès de vous. Ce besoin et cet usage mutuel, c'est cela que nous appelons l'amour.

« – Mais c'est effrayant. »

Ce n'est pas effrayant, seulement nous ne regardons jamais les choses en face. Nous disons que c'est effrayant, nous donnons un nom à la chose, et vite nous détournons notre regard – et c'est ce que vous êtes en train de faire.

« – Je sais, mais je ne veux pas voir. Je veux rester comme je suis, même si je dois continuer à être jalouse, parce que je ne peux rien voir d'autre dans la vie. »

Si vous pouviez voir autre chose, vous ne seriez plus jalouse de votre mari, n'est-ce pas? Mais vous vous attacheriez aux autres choses de la même façon que vous êtes attachée à votre mari, et de nouveau vous seriez jalouse de cela. Vous voulez trouver quelque chose qui remplace votre mari, mais vous ne voulez pas échanger votre jalousie contre la liberté. Nous sommes tous comme cela: avant d'abandonner une chose, nous voulons être assurés d'une autre. Lorsque vous n'avez aucune certitude, il n'y a pas place pour la jalousie. Il y a jalousie lorsqu'il y a certitude, lorsque vous avez le sentiment de posséder quelque chose. Ce sentiment de certitude est de l'exclusivisme ; posséder c'est être jaloux. La possession engendre la haine. Nous haïssons réellement ce que nous possédons, la jalousie en est la preuve. Lorsqu'il y a possession il ne peut jamais y avoir amour ; posséder, c'est détruire l'amour.

« – Je commence à comprendre. Je n'ai jamais réellement aimé mon mari, n'est-ce pas? Oui, je commence à voir. » Et elle se mit à pleurer.

L'amour-propre

Elle était venue avec trois de ses amies ; elles étaient toutes sincères et elles avaient la dignité de l'intelligence. L'une comprenait vite, l'autre était pressée d'aller plus loin, et la troisième désirait ardemment comprendre, mais son désir n'était pas toujours soutenu. Elles formaient un bon groupe car elles partageaient toutes le problème de leur amie, et aucune d'elles ne donnait un avis péremptoire ou n'imposait son opinion. Elles souhaitaient toutes l'aider à faire ce qu'elle croyait bien, et pas seulement agir selon la tradition, l'opinion publique ou l'inclination personnelle. La difficulté était de savoir ce qu'il convenait de faire. Elle n'était pas sûre, elle se sentait troublée et en pleine confusion. Mais elle devait prendre rapidement une décision, elle ne pouvait remettre à plus tard sa décision. C'était une question de liberté vis-à-vis d'une personne à laquelle elle était liée. Elle voulait être libre, et elle répéta cela à plusieurs reprises.

Il y avait un grand calme dans la pièce ; l'agitation et la nervosité s'étaient retirées, et toutes souhaitaient entrer dans le problème sans attendre un résultat, une définition de ce qu'il convenait de faire. L'action juste se dégagerait d'elle-même, naturellement et pleinement, de la seule exposition du problème. C'était la découverte du contenu du problème qui était importante, et non le résultat final ; car toute réponse ne serait qu'une autre conclusion, une autre opinion, un autre conseil qui ne résoudrait en aucune façon le problème. C'est le problème lui-même qui devait être compris, et non pas la façon de répondre au problème. C'est la manière d'aborder le problème qui est importante, parce que le problème contient en lui-même l'action juste.

Les petites vagues dansaient sur le fleuve, et le soleil avait tracé un chemin de lumière sur les eaux. Une voile blanche traversa le chemin de lumière, mais la danse des vagues n'en fut pas interrompue. C'était une danse de joie pure. Les arbres étaient pleins d'oiseaux qui se querellaient, chantaient, se lissaient les plumes, s'envolaient dans le ciel pour revenir bientôt se percher sur une branche. Des singes arrachaient des feuilles qu'ils poussaient ensuite dans leur bouche ; leur poids faisait fléchir les branches qui semblaient prêtes à se rompre, mais ils ne semblaient pas s'en effrayer. Avec quelle aisance ils sautaient d'une branche à l'autre, paraissant plutôt glisser entre les feuilles, sans le moindre effort! Ils étaient assis, la queue pendante, et mastiquaient les feuilles. Ils étaient très haut et ne s'occupaient pas des gens qui passaient en dessous d'eux. Comme le soir approchait, les perroquets arrivèrent par centaines pour s'installer parmi les grandes feuilles et y passer la nuit. On les voyait s'approcher et disparaître complètement dans la masse du feuillage. La nouvelle lune se devinait à son halo cendré. Au loin un train franchit le fleuve sur le pont métallique en sifflant. Le fleuve était sacré et les gens venaient de très loin pour s'y baigner, afin de se laver de tous leurs péchés. Toutes les rivières sont belles et sacrées, et la beauté de celle-ci était dans ses courbes vastes et majestueuses, et les îles de sable qui s'étiraient au milieu de son lit ; et ces voiles blanches et silencieuses qui descendaient et remontaient le fleuve tout le jour.

« – Je voudrais me libérer d'une personne particulière », disait-elle.

Qu'entendez-vous par désirer vous libérer? Lorsque vous dites: « Je voudrais être libre », cela signifie que vous n'êtes pas libre. De quelle façon n'êtes-vous pas libre?

« – Je suis libre physiquement ; je suis libre d'aller et de venir parce que physiquement je ne suis plus l'épouse. Mais je voudrais être complètement libre ; je ne veux plus rien avoir à faire avec cette personne. »

Qu'est-ce qui vous attache à cette personne, si vous êtes déjà physiquement libre? Lui êtes-vous attachée de quelque autre manière?

« – Je ne sais pas, mais je ne peux plus le supporter ; je ne veux plus rien avoir à faire avec lui. »

Vous voulez être libre et cependant vous avez une sorte de haine pour cette personne? Alors vous n'êtes pas libre. Pourquoi éprouvez-vous cette hostilité à son égard?

« – J'ai récemment découvert ce qu'il est: sa mesquinerie, son manque d'amour véritable, son profond égoïsme. Je ne peux pas vous dire quelle horreur j'ai découvert chez lui. Dire que j'étais jalouse de lui, que j'avais pour lui une sorte de vénération, que je me suis donnée à lui corps et âme! Je me suis mise à le haïr lorsque j'ai découvert que celui que je croyais un mari idéal, aimant et bon n'était qu'un être stupide et hypocrite. L'idée d'avoir encore quelque chose en commun avec lui me donne la nausée: je me sens souillée. Je veux me libérer complètement de lui. »

Vous pouvez être physiquement libre, mais tant que vous aurez cette haine contre lui, vous ne serez pas libre. Si vous le haïssez, vous êtes enchaînée à lui. Si vous avez honte de lui, c'est que vous lui êtes encore soumise. Est-ce lui qui vous irrite, ou bien vous-même? II est ce qu'il est, pourquoi être irritée contre lui? Votre haine est-elle réellement dirigée contre lui? Ou bien, ayant vu ce qui est, avez-vous honte de vous-même pour avoir été liée à cela? En réalité c'est contre votre propre jugement, contre vos propres actions que vous vous révoltez. Vous avez honte de vous-même. Mais comme vous ne voulez pas l'admettre, vous le blâmez d'être ce qu'il est. Lorsque vous comprendrez que l'horreur que vous éprouvez pour lui est une fuite devant votre idolâtrie romantique, il sortira complètement de votre esprit. C'est vous-même que vous haïssez, et non pas lui.

« – Oui, c'est cela. »

Si vous réalisez vraiment cela, si vous en faites l'expérience comme d'un fait, si cela vous paraît évident, alors vous êtes délivrée de lui. Il n'est plus l'objet de votre haine. La haine est un lien au même titre que l'amour.

« – Mais comment puis-je me délivrer de ma propre honte, de ma propre stupidité? Je vois très bien qu'il est ce qu'il est et que je n'ai pas à le blâmer ; mais comment me libérer de cette honte, de cette haine qui a mûri lentement en moi et a provoqué cette crise dont je souffre aujourd'hui? Comment puis-je effacer le passé? »

Il est plus important de savoir pourquoi vous désirez effacer le passé que de savoir comment l'effacer. L'intention avec laquelle vous abordez le problème est beaucoup plus importante que la façon de traiter le problème. Pourquoi désirez-vous effacer le souvenir de cette liaison?

« – Je déteste le souvenir de toutes ces années. Il m'a laissé un goût amer dans la bouche. N'est-ce pas là une bonne raison? »

Est-ce une bonne raison? Pourquoi voulez-vous effacer le souvenir de ces années passées? Certainement pas parce qu'il vous a laissé un goût amer dans la bouche. Même si vous aviez un moyen quelconque d'effacer le passé, vous vous laisseriez prendre de nouveau dans toute une série d'actions dont vous auriez honte. Il ne suffit pas d'effacer les mauvais souvenirs pour résoudre le problème, n'est-ce pas?

« – Je le croyais ; mais alors, quel est le problème? Ne le rendez-vous pas plus complexe qu'il n'est? Il est déjà assez complexe, et ma vie est assez pénible comme cela. Pourquoi le rendre encore plus pénible? »

Le rendons-nous plus difficile, ou essayons-nous de comprendre ce qui est et de nous en délivrer? Un peu de patience, je vous prie. Quel est ce besoin qui vous pousse à vouloir effacer le passé? C'est peut-être désagréable, mais pourquoi voulez-vous l'effacer? Vous vous faites une certaine idée de vous-même qui est en contradiction avec ces souvenirs, et c'est pour cela que vous voulez vous en débarrasser. Vous avez une certaine idée de votre valeur, n'est-ce pas? « – Naturellement, sinon... »

Nous nous plaçons tous à tel ou tel niveau, et nous tombons constamment de ces hauteurs. C'est de ces chutes que nous avons honte. C'est l'amour-propre qui est la cause de notre honte, de notre chute. C'est l'amour-propre qu'il faut comprendre, et non la chute. Si vous ne vous mettiez pas sur un piédestal, comment pourriez-vous tomber? Pourquoi vous êtes-vous mis sur un piédestal appelé amour-propre, dignité humaine, idéal, et ainsi de suite? Si vous pouvez comprendre cela, alors il n'y aura plus de honte du passé ; toute honte aura disparu. Vous serez ce que vous êtes sans piédestal. S'il n'y a pas le piédestal, s'il n'y a pas cette hauteur d'où vous regardez plus bas ou plus haut que vous, alors vous êtes ce dont vous vous êtes toujours tenu à l'écart. C'est cet éloignement de ce qui est, cette fuite devant ce que vous êtes, qui engendre la conclusion, l'antagonisme, a honte et la haine. Ne me dites pas ce que vous êtes, mais ayez conscience de ce que vous êtes, quoi que vous soyez, si agréable ou déplaisant que cela soit: vivez avec cela sans le justifier, sans y résister. Vivez avec cela sans lui donner de nom, car donner un nom, c'est prononcer une condamnation, c'est opérer une identification. Vivez avec cela sans peur, car la peur empêche la communion, et sans communion vous ne pouvez pas vivre avec cela. Être en communion, c'est aimer. Sans amour, vous ne pouvez pas effacer le passé ; avec l'amour, il n'y a pas de passé. Aimez, et le temps n'existe pas.

L'amour-propre

Elle était venue avec trois de ses amies ; elles étaient toutes sincères et elles avaient la dignité de l'intelligence. L'une comprenait vite, l'autre était pressée d'aller plus loin, et la troisième désirait ardemment comprendre, mais son désir n'était pas toujours soutenu. Elles formaient un bon groupe car elles partageaient toutes le problème de leur amie, et aucune d'elles ne donnait un avis péremptoire ou n'imposait son opinion. Elles souhaitaient toutes l'aider à faire ce qu'elle croyait bien, et pas seulement agir selon la tradition, l'opinion publique ou l'inclination personnelle. La difficulté était de savoir ce qu'il convenait de faire. Elle n'était pas sûre, elle se sentait troublée et en pleine confusion. Mais elle devait prendre rapidement une décision, elle ne pouvait remettre à plus tard sa décision. C'était une question de liberté vis-à-vis d'une personne à laquelle elle était liée. Elle voulait être libre, et elle répéta cela à plusieurs reprises.

Il y avait un grand calme dans la pièce ; l'agitation et la nervosité s'étaient retirées, et toutes souhaitaient entrer dans le problème sans attendre un résultat, une définition de ce qu'il convenait de faire. L'action juste se dégagerait d'elle-même, naturellement et pleinement, de la seule exposition du problème. C'était la découverte du contenu du problème qui était importante, et non le résultat final ; car toute réponse ne serait qu'une autre conclusion, une autre opinion, un autre conseil qui ne résoudrait en aucune façon le problème. C'est le problème lui-même qui devait être compris, et non pas la façon de répondre au problème. C'est la manière d'aborder le problème qui est importante, parce que le problème contient en lui-même l'action juste.

Les petites vagues dansaient sur le fleuve, et le soleil avait tracé un chemin de lumière sur les eaux. Une voile blanche traversa le chemin de lumière, mais la danse des vagues n'en fut pas interrompue. C'était une danse de joie pure. Les arbres étaient pleins d'oiseaux qui se querellaient, chantaient, se lissaient les plumes, s'envolaient dans le ciel pour revenir bientôt se percher sur une branche. Des singes arrachaient des feuilles qu'ils poussaient ensuite dans leur bouche ; leur poids faisait fléchir les branches qui semblaient prêtes à se rompre, mais ils ne semblaient pas s'en effrayer. Avec quelle aisance ils sautaient d'une branche à l'autre, paraissant plutôt glisser entre les feuilles, sans le moindre effort! Ils étaient assis, la queue pendante, et mastiquaient les feuilles. Ils étaient très haut et ne s'occupaient pas des gens qui passaient en dessous d'eux. Comme le soir approchait, les perroquets arrivèrent par centaines pour s'installer parmi les grandes feuilles et y passer la nuit. On les voyait s'approcher et disparaître complètement dans la masse du feuillage. La nouvelle lune se devinait à son halo cendré. Au loin un train franchit le fleuve sur le pont métallique en sifflant. Le fleuve était sacré et les gens venaient de très loin pour s'y baigner, afin de se laver de tous leurs péchés. Toutes les rivières sont belles et sacrées, et la beauté de celle-ci était dans ses courbes vastes et majestueuses, et les îles de sable qui s'étiraient au milieu de son lit ; et ces voiles blanches et silencieuses qui descendaient et remontaient le fleuve tout le jour.

« – Je voudrais me libérer d'une personne particulière », disait-elle.

Qu'entendez-vous par désirer vous libérer? Lorsque vous dites: « Je voudrais être libre », cela signifie que vous n'êtes pas libre. De quelle façon n'êtes-vous pas libre?

« – Je suis libre physiquement ; je suis libre d'aller et de venir parce que physiquement je ne suis plus l'épouse. Mais je voudrais être complètement libre ; je ne veux plus rien avoir à faire avec cette personne. »

Qu'est-ce qui vous attache à cette personne, si vous êtes déjà physiquement libre? Lui êtes-vous attachée de quelque autre manière?

« – Je ne sais pas, mais je ne peux plus le supporter ; je ne veux plus rien avoir à faire avec lui. »

Vous voulez être libre et cependant vous avez une sorte de haine pour cette personne? Alors vous n'êtes pas libre. Pourquoi éprouvez-vous cette hostilité à son égard?

« – J'ai récemment découvert ce qu'il est: sa mesquinerie, son manque d'amour véritable, son profond égoïsme. Je ne peux pas vous dire quelle horreur j'ai découvert chez lui. Dire que j'étais jalouse de lui, que j'avais pour lui une sorte de vénération, que je me suis donnée à lui corps et âme! Je me suis mise à le haïr lorsque j'ai découvert que celui que je croyais un mari idéal, aimant et bon n'était qu'un être stupide et hypocrite. L'idée d'avoir encore quelque chose en commun avec lui me donne la nausée: je me sens souillée. Je veux me libérer complètement de lui. »

Vous pouvez être physiquement libre, mais tant que vous aurez cette haine contre lui, vous ne serez pas libre. Si vous le haïssez, vous êtes enchaînée à lui. Si vous avez honte de lui, c'est que vous lui êtes encore soumise. Est-ce lui qui vous irrite, ou bien vous-même? II est ce qu'il est, pourquoi être irritée contre lui? Votre haine est-elle réellement dirigée contre lui? Ou bien, ayant vu ce qui est, avez-vous honte de vous-même pour avoir été liée à cela? En réalité c'est contre votre propre jugement, contre vos propres actions que vous vous révoltez. Vous avez honte de vous-même. Mais comme vous ne voulez pas l'admettre, vous le blâmez d'être ce qu'il est. Lorsque vous comprendrez que l'horreur que vous éprouvez pour lui est une fuite devant votre idolâtrie romantique, il sortira complètement de votre esprit. C'est vous-même que vous haïssez, et non pas lui.

« – Oui, c'est cela. »

Si vous réalisez vraiment cela, si vous en faites l'expérience comme d'un fait, si cela vous paraît évident, alors vous êtes délivrée de lui. Il n'est plus l'objet de votre haine. La haine est un lien au même titre que l'amour.

« – Mais comment puis-je me délivrer de ma propre honte, de ma propre stupidité? Je vois très bien qu'il est ce qu'il est et que je n'ai pas à le blâmer ; mais comment me libérer de cette honte, de cette haine qui a mûri lentement en moi et a provoqué cette crise dont je souffre aujourd'hui? Comment puis-je effacer le passé? »

Il est plus important de savoir pourquoi vous désirez effacer le passé que de savoir comment l'effacer. L'intention avec laquelle vous abordez le problème est beaucoup plus importante que la façon de traiter le problème. Pourquoi désirez-vous effacer le souvenir de cette liaison?

« – Je déteste le souvenir de toutes ces années. Il m'a laissé un goût amer dans la bouche. N'est-ce pas là une bonne raison? »

Est-ce une bonne raison? Pourquoi voulez-vous effacer le souvenir de ces années passées? Certainement pas parce qu'il vous a laissé un goût amer dans la bouche. Même si vous aviez un moyen quelconque d'effacer le passé, vous vous laisseriez prendre de nouveau dans toute une série d'actions dont vous auriez honte. Il ne suffit pas d'effacer les mauvais souvenirs pour résoudre le problème, n'est-ce pas?

« – Je le croyais ; mais alors, quel est le problème? Ne le rendez-vous pas plus complexe qu'il n'est? Il est déjà assez complexe, et ma vie est assez pénible comme cela. Pourquoi le rendre encore plus pénible? »

Le rendons-nous plus difficile, ou essayons-nous de comprendre ce qui est et de nous en délivrer? Un peu de patience, je vous prie. Quel est ce besoin qui vous pousse à vouloir effacer le passé? C'est peut-être désagréable, mais pourquoi voulez-vous l'effacer? Vous vous faites une certaine idée de vous-même qui est en contradiction avec ces souvenirs, et c'est pour cela que vous voulez vous en débarrasser. Vous avez une certaine idée de votre valeur, n'est-ce pas? « – Naturellement, sinon... »

Nous nous plaçons tous à tel ou tel niveau, et nous tombons constamment de ces hauteurs. C'est de ces chutes que nous avons honte. C'est l'amour-propre qui est la cause de notre honte, de notre chute. C'est l'amour-propre qu'il faut comprendre, et non la chute. Si vous ne vous mettiez pas sur un piédestal, comment pourriez-vous tomber? Pourquoi vous êtes-vous mis sur un piédestal appelé amour-propre, dignité humaine, idéal, et ainsi de suite? Si vous pouvez comprendre cela, alors il n'y aura plus de honte du passé ; toute honte aura disparu. Vous serez ce que vous êtes sans piédestal. S'il n'y a pas le piédestal, s'il n'y a pas cette hauteur d'où vous regardez plus bas ou plus haut que vous, alors vous êtes ce dont vous vous êtes toujours tenu à l'écart. C'est cet éloignement de ce qui est, cette fuite devant ce que vous êtes, qui engendre la conclusion, l'antagonisme, a honte et la haine. Ne me dites pas ce que vous êtes, mais ayez conscience de ce que vous êtes, quoi que vous soyez, si agréable ou déplaisant que cela soit: vivez avec cela sans le justifier, sans y résister. Vivez avec cela sans lui donner de nom, car donner un nom, c'est prononcer une condamnation, c'est opérer une identification. Vivez avec cela sans peur, car la peur empêche la communion, et sans communion vous ne pouvez pas vivre avec cela. Être en communion, c'est aimer. Sans amour, vous ne pouvez pas effacer le passé ; avec l'amour, il n'y a pas de passé. Aimez, et le temps n'existe pas.

La peur

Elle venait de très loin, presque des antipodes. Elle semblait être sur ses gardes, désirant se livrer, mais se refermant immédiatement dès qu'on lui posait des questions trop intimes. Elle n'était pas timide, mais elle refusait, inconsciemment, d'exposer son drame intérieur. Pourtant elle avait fait ce grand voyage uniquement pour parler d'elle et de ses problèmes. Elle parlait d'un air lointain, hésitait sur le choix de ses mots, et en même temps elle désirait se confier. Elle avait lu un grand nombre d'ouvrages de psychologie, et alors qu'elle ne s'était jamais fait psychanalyser, elle était parfaitement capable de s'analyser elle-même ; en fait, elle disait que depuis l'enfance elle avait l'habitude d'analyser ses pensées et ses sentiments.

Qu'est-ce qui vous pousse à analyser ainsi vos pensées et vos sentiment? « – Je ne sais pas, mais je l'ai toujours fait, de plus loin qu'il me souvienne. »

Cette analyse est-elle un moyen de vous protéger contre vous-même, contre les explosions émotionnelles et les ennuis qui en découlent?

« – Je suis persuadée que c'est pour cela que j'analyse, que j'interroge constamment. Je ne veux pas me laisser prendre à toutes mes histoires, personnelles ou générales. C'est trop laid, je veux rester en dehors de tout cela. Je vois maintenant que cette introspection avait pour but de me garder intacte, de ne pas me laisser entraîner dans l'agitation sociale et familiale. »

Avez-vous réussi à vous tenir à l'écart de toute cette agitation?

« – Je n'en suis pas sûre. J'ai réussi dans une certaine mesure, mais pas toujours. Maintenant que je parle de tout cela, je vois quelle chose extraordinaire j'ai faite. Je n'en avais jamais pris aussi nettement conscience auparavant. »

Pourquoi vous défendez-vous aussi habilement, et contre quoi? Vous dites, contre toutes vos histoires, contre toute l'agitation qui vous entoure ; mais qu'y a-t-il dans tout cela qui vous pousse à vous défendre? S'il s'agit d'une grande confusion et que vous en ayez clairement conscience, vous n'avez pas besoin de vous défendre contre elle. On ne se défend que lorsqu'on a peur, lorsqu'on ne comprend pas. De quoi avez-vous donc peur?

« – Je ne crois pas que j'aie peur ; simplement je ne veux pas être mêlée à toutes les misères et à toutes les laideurs de l'existence. J'ai une profession qui me permet de vivre, mais je ne veux pas être entraînée dans toutes les autres complications, et je pense que j'y suis parvenue. »

Si vous n'avez pas peur, pourquoi alors vous appliquez-vous avec tant de soin à rester à l'écart des complications de l'existence? On ne résiste qu'à ce qu'on ne comprend pas. Si vous savez comment marche un moteur, vous n'êtes pas à sa merci ; si quelque chose ne va pas, vous pouvez le réparer. Nous résistons à la confusion, au mal, à la souffrance lorsque nous en ignorons la structure, lorsque nous ne savons pas comment nous en accommoder. Vous résistez à la confusion parce que vous n'avez pas conscience de sa structure, de ses composants. Pourquoi n'en avez-vous pas conscience?

« – Mais je n'ai jamais envisagé les choses de cette façon. »

Ce n'est que lorsque vous êtes en relation directe avec la structure de la confusion que vous pouvez avoir conscience du fonctionnement de son mécanisme. Ce n'est que lorsqu'il y a communion entre deux personnes qu'elles peuvent se comprendre ; si elles résistent l'une à l'autre, il n'y a pas de compréhension. La communion, la relation ne peut exister que lorsqu'il n'y a pas la peur.

« – Je vois ce que vous voulez dire. »

Alors de quoi avez-vous peur?

« – Qu'entendez-vous par peur? »

La peur ne peut exister que dans la relation ; la peur ne peut exister en soi, dans l'isolement. La peur abstraite, cela n'existe pas ; il y a la peur du connu ou de l'inconnu, la peur de ce que l'on a fait ou de ce que l'on pourrait faire ; la peur du passé ou de l'avenir. La relation entre ce que l'on est et ce que l'on voudrait être provoque la peur. La peur surgit lorsque l'on interprète le fait d'être ce que l'on est en termes de récompense et de châtiment. La peur vient avec la responsabilité et le désir d'en être délivré. Il y a de la peur dans le contraste entre la douleur et le plaisir. La peur existe dans le conflit des contraires. Le culte du succès engendre la crainte de l'échec. La peur est le processus de l'esprit qui fait effort pour devenir. En devenant bon, on a peur du mal ; en devenant parfait, on a peur de la solitude ; en devenant grand on a peur des petites choses. La comparaison n'est pas la compréhension ; c'est la peur de l'inconnu dans sa relation au connu qui l'inspire. La peur est l'insécurité en quête de sécurité.

L'effort pour devenir est le commencement de la peur, la peur d'être ou de ne pas être. L'esprit, le résidu de l'expérience a toujours peur de l'innommé, de la provocation. L'esprit, qui est le nom, le mot, la mémoire, ne peut fonctionner que dans le champ du connu ; et l'inconnu, qui est la provocation immédiate, spontanée, est contrecarré ou traduit par l'esprit en termes de connu. Cette résistance ou cette traduction de la provocation est la peur ; car l'esprit ne peut pas communier avec l'inconnu. Le connu ne peut pas communier avec l'inconnu ; le connu doit cesser pour que l'inconnu soit.

, C'est l'esprit qui fabrique la peur ; et lorsqu'il analyse la peur, lorsqu'il en recherche les causes afin de s'en libérer, l'esprit ne fait que s'isoler davantage et augmenter la peur. Lorsque vous utilisez l'analyse pour résister à la confusion, vous augmentez le pouvoir de résistance ; et la résistance de la confusion ne fait qu'augmenter la peur de la confusion, ce qui fait reculer d'autant la liberté. Il y a communion dans la liberté, mais pas dans la peur.

Comment aimer

Nous étions à une très haute altitude, sur le flanc d'une montagne, et nous dominions la vallée où coulait le fleuve, miroitant comme un ruban d'argent. De place en place le soleil pénétrait à travers l'épais feuillage, et les parfums des fleurs se mêlaient. C'était une délicieuse matinée et la rosée couvrait encore le sol. La brise embaumée apportait avec elle des bruits lointains, le son des cloches ou de la trompe d'un bateau. Dans la vallée, la fumée s'élevait très droite, et la brise n'était pas assez forte pour la dissiper. La colonne de fumée s'élevait comme le tronc mince d'un arbre immense et qui aurait voulu atteindre le ciel. Un gros écureuil noir qui cœur et manifestait sa mauvaise humeur depuis un moment finit par descendre sur une branche basse pour nous regarder de plus près, puis, en partie satisfait, remonta en haut de l'arbre par petits bonds agiles. Un petit nuage commençait à se former, mais tout le ciel autour était d'un bleu pâle très doux.

Il ne voyait rien de tout cela. Il était dévoré par son problème immédiat, comme il l'avait toujours été par un problème ou un autre toute sa vie. Mille problèmes tissaient une toile serrée autour de lui. Il était très riche ; il était maigre et sec, mais il y avait un certain naturel dans ses manières et il souriait à l'occasion. Il regardait maintenant de l'autre côté de la vallée, mais la beauté du spectacle ne l'avait pas touché ; son visage ne s'en trouvait pas adouci, ses traits étaient toujours durs et volontaires. Il était encore à la poursuite, non de l'argent, mais de ce qu'il appelait Dieu. Il parlait sans cesse de l'amour et de Dieu. Il avait creusé ce problème dans tous les sens, et il était allé trouver de nombreux maîtres ; et plus il avançait en âge, plus sa quête se faisait pressante. Il était venu à plusieurs reprises pour parler de ces choses, mais il y avait dans son attitude une sorte de calcul et d'hypocrisie latente ; on avait l'impression qu'il se demandait toujours combien il lui en coûterait pour trouver son Dieu, quel prix lui coûterait le voyage. Il savait qu'il ne pourrait pas emporter avec lui ce qu'il avait ; mais peut-être pourrait-il emporter autre chose, un chèque qui serait valable là où il allait. C'était un homme dur, et il n'avait jamais un mouvement de générosité, ni du cœur ni de la main. Il hésitait toujours à donner un petit supplément ; il pensait que tout le monde devait mériter sa récompense. Mais ce matin-là il était venu pour se mettre un peu plus à nu, car malgré sa réussite sociale, son trouble intérieur s'aggravait de plus en plus et il traversait une crise aiguë. La Fortune ne lui souriait pas sur tous les plans.

« – Je commence à comprendre ce que je suis, disait-il. Pendant toutes ces années je me suis ingénié à vous résister par tous les moyens. Vous parlez contre les riches, vous dites des choses très dures sur nous, et vous m'avez souvent irrité ; mais je n'ai pas réussi à vous désarmer car je ne peux pas vous atteindre. J'ai essayé de diverses façons, mais vous me glissez toujours entre les mains. Mais que voulez-vous que je fasse? Je voudrais ne vous avoir jamais connu. Maintenant je ne dors plus la nuit, moi qui avais un si bon sommeil auparavant ; je fais d'horribles cauchemars, moi qui ne rêvais presque jamais. J'ai eu peur de vous, je vous ai maudit à part moi – mais je ne peux plus revenir en arrière. Que puis-je faire? Je n'ai pas d'amis, vous l'avez bien vu, et je ne peux pas en acheter comme autrefois – ce qui m'est arrivé est trop grave. Peut-être pourrais-je être votre ami? Vous m'avez offert de m'aider ; que puis-je faire? »

Il n'est pas facile de se mettre à nu, de s'abandonner comme un enfant ; s'est-on jamais abandonné ainsi? A-t-on ouvert ce placard que l'on a si soigneusement fermé à clé après y avoir fourré toutes les choses que l'on ne voulait pas voir? A-t-on le désir de l'ouvrir et de voir ce qu'il y a dedans?

« – Oui, mais comment faire pour cela? » A-t-on réellement le désir de faire cela, ou bien joue-t-on seulement avec cette idée? Une fois ouvert, si peu que ce soit, on ne peut plus le refermer. Les portes resteront toujours ouvertes ; jour et nuit son contenu se répandra au dehors. On poura essayer de s'enfuir, comme on le fait toujours, mais il sera là, attendant et guettant. A-t-on réellement le désir de l'ouvrir?

« – Naturellement, c'est pour cela que je suis venu. Je dois affronter cette épreuve, car je veux aller au fond des choses. Que dois-je faire? »

Ouvrir et regarder. Pour accumuler des richesses, il faut blesser, être cruel, prendre sans jamais rien donner ; il faut être impitoyable, calculer froidement, être malhonnête ; il faut être avide de puissance, cette action égocentrique que l'on masque par de plaisantes appellations telles que responsabilité, devoir, efficacité, droits.

« – Oui, tout cela est vrai, et bien plus encore. Je n'ai jamais eu aucune considération pour personne ; la quête religieuse n'a été qu'un manteau de respectabilité. Maintenant que je regarde les choses en face, je vois que tout gravitait autour de moi. J'étais le centre, sans vouloir l'avouer. Je vois tout cela. Mais que dois-je faire? »

Il faut d'abord voir les choses telles qu'elles sont. Mais en plus de cela, comment peut-on effacer toutes ces choses s'il n'y a pas d'affection, s'il n'y a pas l'amour, cette flamme sans fumée? C'est cette flamme et elle seule qui balaiera le contenu du placard ; rien ni personne d'autre ; nulle analyse, nul sacrifice, nulle renonciation ne peut accomplir cela. Lorsqu'il y a cette flamme, ce n'est plus un sacrifice, une renonciation ; lorsqu'il y aura cette flamme, vous rencontrerez la tempête sans attendre qu'elle vienne.

« – Mais comment puis-je aimer? Je sais que je n'ai pas de tendresse pour les gens. J'ai été impitoyable, et ceux qui pourraient être avec moi m'ont quitté. Je suis complètement seul ; comment puis-je connaître l'amour dans ces conditions? Je n'ai pas la folie de croire que je peux l'obtenir par un acte conscient, en l'achetant par quelque sacrifice, quelque refus. Je sais que je n'ai jamais aimé, et je vois que si j'avais aimé je ne me trouverais pas dans la situation où je suis aujourd'hui. Que faire? Dois-je abandonner mes biens, ma richesse? »

Si vous découvrez que le jardin que vous avez entretenu avec tant de soin n'a produit que des herbes empoisonnées, vous devez les arracher jusqu'à la racine ; vous devez abattre les murs qui les ont abritées. Vous pouvez ou vous ne pouvez pas le faire, car vous avez des jardins immenses, bien gardés et entourés de murs solides. Vous ne le ferez que lorsque ce ne sera pas pour échanger une situation contre une autre ; mais il faut le faire, car mourir riche, c'est avoir vécu pour rien. Mais en plus de cela, il doit y avoir la flamme qui nettoie l'esprit et le cœur, qui donne à toutes choses leur jeunesse et leur fraîcheur première. Cette flamme n'est pas de l'esprit, ce n'est pas une chose que l'on peut cultiver. L'étalage de bonté peut ne servir qu'à faire briller, mais ce n'est pas la flamme ; les services que vous pouvez rendre, si nécessaires et bénéfiques soient-ils, ne sont pas l'amour ; la pratique de la tolérance, de la compassion telle que l'église et le temple la préconisent, les paroles aimables, les manières discrètes, le culte du sauveur, de l'image, de l'idéal – tout cela n'est pas l'amour.

« – J'ai écouté et observé, et je vois qu'il n'y a pas d'amour dans toutes ces choses. Mais mon cœur est vide ; comment le remplir? Que faire? »

L'attachement est la négation de l'amour. L'amour ne se trouve pas dans la souffrance ; la jalousie ne peut enchaîner l'amour, si forte soit-elle. La sensation et les plaisirs qu'elle procure prennent toujours fin un jour ou l'autre ; mais l'amour est inépuisable.

« – Ce ne sont là que des mots pour moi. Je meurs de faim: donnez-moi à manger. »

Pour manger, il faut avoir faim. Si vous avez faim, vous trouverez votre nourriture. Avez-vous faim, ou désirez-vous simplement goûter à d'autres mets? Si vous avez envie d'autre chose, vous trouverez ce qui vous donnera du plaisir ; mais un jour vous en aurez assez, et ce ne sera pas l'amour.

« – Mais que dois-je faire? »

Vous ne cessez de répéter cela. Ce que vous devez faire n'a pas d'importance ; mais il est essentiel d'avoir conscience de ce que vous êtes en train de faire. Vous vous préoccupez de vos actes futurs, et cela vous empêche d'avoir une action immédiate. Vous ne voulez pas agir, aussi ne cessez-vous de demander ce que vous devez faire. Là encore vous vous conduisez d'une façon hypocrite, vous vous mentez à vous-même, et ainsi votre cœur reste vide. Vous voulez le remplir avec des choses de l'esprit ; mais l'amour n'est pas de l'esprit. Laissez votre cœur vide. Ne le remplissez pas avec des mots, avec les actions de l'esprit. Laissez votre cœur totalement vide ; alors, et alors seulement il se trouvera rempli.

La futile recherche du résultat

Ils étaient venus de diverses parties du monde, et ils avaient discuté des problèmes qui se présentent à la plupart d'entre nous. Il est bon de parler et de discuter des choses ; mais les mots, les arguments intelligents et les grandes connaissances ne suffisent pas pour délivrer des problèmes douloureux. L'intelligence et le savoir montrent souvent leur inanité, et la découverte de cette inanité rend l'esprit silencieux. Dans ce silence vient la compréhension du problème ; mais rechercher ce silence crée un nouveau problème, un nouveau conflit. Les explications, la découverte des causes, la dissection analytique du problème, ne peuvent en aucun cas le résoudre, car il ne peut pas être résolu par les voies de l'esprit. L'esprit ne peut qu'engendrer de nouveaux problèmes. Il peut s'écarter du problème grâce aux explications, aux idéaux, aux intentions ; mais quoi qu'il fasse, l'esprit ne peut se délivrer du problème. L'esprit est précisément le terrain dans lequel les problèmes, les conflits, poussent et se multiplient. La pensée ne peut pas se mettre en état de silence ; elle peut revêtir un manteau de silence, mais ce n'est que de la dissimulation et une attitude qu'elle prend. La pensée peut se tuer par une action disciplinée en vue d'un but déterminé ; mais la mort n'est pas le silence. La mort est plus bruyante que la vie. Les mouvements de l'esprit sont des obstacles au silence.

Par la fenêtre ouverte entrait un flot de bruits les plus divers: les querelles dans le village, une locomotive lâchant des jets de vapeur, les cris et les rires des enfants, le grondement d'un camion, le bourdonnement des abeilles, l'appel strident des corneilles. Et au milieu de tout ce bruit, un silence s'insinuait dans la pièce, comme en cachette, à 1 » improviste. A travers les mots et les discussions, les Malentendus et les joutes oratoires, ce silence déployait ses ailes La qualité de ce silence n'est pas la cessation du bruit, du bavardage et des mots ; pour embrasser ce silence, l'esprit doit perdre sa faculté d'expansion. Ce silence est libre de toute contrainte, conformité ou effort ; il est inépuisable et ainsi toujours neuf, toujours dans sa fraîcheur première. Mais le mot n'est pas ce silence.

Qu'est-ce donc qui nous incite à rechercher des résultats, à atteindre des buts? Pourquoi l'esprit est-il toujours à la poursuite d'une fin? Et pourquoi ne doit-il pas poursuivre un but? En venant ici, ne recherchons-nous pas quelque chose, une expérience, un plaisir? Nous sommes fatigués et repus de toutes les choses avec lesquelles nous avons joué ; nous nous en sommes détournés et maintenant nous voulons d'autres jouets. Nous allons d'une chose à une autre comme une femme court les magasins, jusqu'à ce que nous trouvions quelque chose d'entièrement satisfaisant ; alors nous nous asseyons et nous dormons comme une eau stagnante. Nous sommes toujours en quête de quelque chose, et après avoir goûté mille choses qui nous ont presque toutes laissés insatisfaits, nous voulons maintenant la chose ultime: Dieu, la vérité ou tout ce que vous voudrez. Nous voulons un résultat, une nouvelle expérience, une nouvelle sensation qui dure en dépit de tout. Nous ne voyons jamais la futilité du résultat, mais seulement d'un résultat particulier ; et nous allons ainsi d'un résultat à un autre, en espérant toujours trouver celui qui mettra fin à toute recherche.

La recherche du résultat, du succès, est toujours contraignante, limitative ; elle parvient toujours à un terme. Atteindre c'est finir. Arriver, c'est la mort. Et pourtant c'est cela que nous recherchons, n'est-ce pas? Nous cherchons la mort, mais nous l'appelons résultat, but, dessein. Nous voulons arriver. Nous sommes fatigués de cette lutte interminable, et nous voulons aller là – « là » à quelque niveau que cela se place. Nous ne voyons pas tout ce que coûte de ruines et de destruction cette lutte, mais nous voulons en être débarrassés en obtenant un résultat, en atteignant un but. Nous ne voyons pas la vérité de la lutte, du conflit, et nous nous en servons comme d'un moyen d'obtenir ce que nous désirons, la chose la plus satisfaisante, la plus agréable ; et ce qui est le plus agréable est déterminé par l'intensité de notre mécontentement. Ce désir d'un résultat se solde toujours par un gain ; mais nous désirons un résultat qui ne finisse pas. Ainsi, quel est notre problème? Comment nous libérer du désir des résultats, c'est bien cela, n'est-ce pas?

« – Je crois que c'est cela. Le désir d'être libre est aussi le désir d'obtenir un résultat. »

Nous n'en sortirons pas si nous poursuivons dans cette voie. Est-ce parce que nous ne pouvons pas voir la futilité du résultat, quel que soit le niveau où nous le placions? Est-ce là notre problème? Voyons clairement notre problème, et peut-être alors serons-nous capables de le comprendre. S'agit-il de voir la futilité d'un résultat et ainsi de rejeter tout désir d'obtenir un résultat? Si nous voyons l'inutilité d'une évasion, toutes les évasions alors sont vaines. Est-ce là notre problème? Ce n'est certainement pas cela, n'est-ce pas? Peut-être pouvons-nous l'aborder d'une autre manière.

L'expérience n'est-elle pas aussi un résultat? L'expérience est le souvenir d'une perception directe, n'est-ce pas? Lorsque cesse la perception directe, il y a l'expérience, le résultat, Lorsque nous percevons directement, spontanément, il n'y a pas d'expérience ; l'expérience n'est que le souvenir d'avoir éprouvé quelque chose. Lorsque l'état de perception directe disparaît, l'expérience commence. L'expérience empêche toujours la perception directe, la vie. Les résultats, les expériences, perdent un jour ou l'autre tout sens, toute valeur, tandis que la perception directe est inépuisable. Lorsque l'inépuisable est gêné par la mémoire, alors commence la recherche des résultats. L'esprit, le résultat, recherche toujours une fin, un but, et c'est la mort. Il n'y a pas de mort lorsqu'il n'y a pas de sujet, d'expérimentateur. Alors il n'y a que l'inépuisable.

L'aspiration à la félicité

L'arbre unique de la grande pelouse verte était le centre du Petit univers qui comprenait les bois, la maison et le petit lac ; tout semblait converger vers l'arbre, immense, énorme, majestueux. Il devait être très vieux, mais il y avait en lui une verdeur, un air de jeunesse, comme s'il venait tout juste de naître ; il n'avait presque pas de branches mortes, et ses feuilles n'avaient pas de taches et étincelaient au soleil matinal. Il était seul, et à cause de cela tout semblait venir à lui. Les biches et les faisans, les lapins et le bétail se rassemblaient dans son ombre, surtout à midi. La beauté symétrique de cet arbre donnait une forme au ciel, et dans la fraîche lumière de l'aube l'arbre semblait être le seul être vivant. Vu des bois, l'arbre semblait très loin, mais de l'arbre, les bois, la maison et même le ciel semblaient proches – on avait l'impression qu'on aurait pu toucher les nuages qui passaient lentement.

Nous étions assis à l'ombre de cet arbre depuis un certain temps lorsqu'il vint s'asseoir près de nous. Il s'intéressait sérieusement à la méditation et il dit qu'il la pratiquait depuis de nombreuses années. Il n'appartenait à aucune école particulière, et bien qu'il ait beaucoup lu les mystiques chrétiens, il était plus attiré par les méditations et les disciplines des saints hindous et bouddhistes. Il avait compris très tôt, poursuivit-il, l'immaturité de l'ascétisme, avec la fascination particulière qu'elle exerce ainsi que le sentiment de puissance que donne l'abstinence, et depuis le début il s'était gardé de tomber dans tous ces extrêmes. Il avait toutefois pratiqué la discipline, un contrôle de soi constant, et il était décidé à voir ce qu'il y avait au-delà de la méditation. Il avait mené ce qu'il considérait comme une existence strictement morale, mais cela n'avait pas une grande importance à ses yeux, et le monde ne l'attirait pas. Il avait autrefois joué avec les choses de ce monde, mais il avait délaissé ce jeu depuis longtemps maintenant. Il avait un vague emploi, mais cela aussi était tout à fait accessoire.

Le but de la méditation est la méditation elle-même. Rechercher quelque chose au-delà de la méditation c'est atteindre un but ; et ce qui est atteint est de nouveau perdu. Chercher un résultat est la continuation de la projection de soi-même ; le résultat, si haut soit-il. est la projection du désir. La méditation en tant que moyen d'arriver, d'atteindre, de découvrir, ne fait que donner des forces à celui qui médite. Celui qui médite est la méditation ; la méditation est la compréhension de celui qui médite.

« – Je médite pour trouver la réalité ultime, ou pour permettre à cette réalité de se manifester. Ce n'est pas exactement un résultat que je recherche, mais cette félicité dont on a parfois l'intuition. Elle est là ; et tout comme un homme altéré a envie d'eau, je désire cet inexprimable bonheur. »

C'est-à-dire que vous méditez pour obtenir ce que vous désirez. Pour atteindre l'objet de votre désir, vous vous pliez à une discipline stricte, vous suivez certaines règles, vous vous soumettez à un certain code de vie ; vous suivez une certaine route pour obtenir ce qu'il y a au bout. Vous espérez parvenir à certains résultats, certaines étapes fixées à l'avance, selon la persistance de votre effort, et connaître petit à petit des joies de plus en plus grandes. Cette marche bien réglée vous donne la certitude d'atteindre un résultat final. Votre méditation est donc une affaire bien calculée, n'est-ce pas?

« – Lorsque vous présentez les choses de cette façon, cela paraît à première vue assez absurde ; mais au fond des choses, qu'y a-t-il de mal là-dedans? Est-ce un mal de rechercher cette félicité? Je suppose que j'attends un résultat pour tous mes efforts ; mais, encore une fois, pourquoi ne devrait-on pas en attendre un? »

Le désir de la félicité implique que la félicité est quelque chose d'ultime, d'éternel, n'est-ce pas? Tous les autres résultats ont été insatisfaisants ; on a ardemment poursuivi des buts profanes et on a vu leur nature éphémère, et maintenant on a envie d'un état durable, éternel, une fin qui n'ait pas de fin. L'esprit recherche un refuge final et impérissable ; aussi se discipline-t-il et s'entraîne-t-il, pratique-t-il certaines vertus pour obtenir ce qu'il désire. Il a peut-être fait une fois l'expérience de cette félicité, et maintenant il n'a de cesse qu'il ne la retrouve. Comme tous les gens qui poursuivent un but, un résultat, vous poursuivez le vôtre, seulement vous l'avez placé à un niveau différent ; vous pouvez déclarer qu'il est supérieur, mais cela n'a rien a voir avec la question. Un résultat signifie une fin ; l'arrivée implique un autre effort pour devenir. L'esprit n'est jamais en repos, il lutte sans cesse, sans cesse réalisant, gagnant – et naturellement craignant toujours de perdre. Ce processus est appelé méditation. Un esprit prisonnier du désir incessant de devenir peut-il avoir conscience de la félicité? Un esprit qui s'est imposé une discipline peut-il jamais être libre de recevoir cette félicité? L'effort et la lutte, les résistances et les refus rendent l'esprit insensible ; un tel esprit peut-il être ouvert et vulnérable? Le désir de cette félicité ne vous a-t-il pas poussé à bâtir autour de vous une muraille que l'impondérable, l'inconnu, ne peut pas pénétrer? Ne vous êtes-vous pas en réalité coupé de toute nouveauté, de toute fraîcheur? Avec les matériaux du passé vous avez construit une route pour aller vers le futur ; avec l'ancien vous voulez faire du neuf ; comment le neuf peut-il contenir l'ancien?

L'esprit ne peut jamais créer le nouveau ; l'esprit est lui-même un résultat, et tout résultat est le produit de l'ancien. Les résultats ne peuvent être nouveaux ; la poursuite d'un résultat ne peut jamais être spontanée ; ce qui est libre ne peut poursuivre un but, une fin. Le but, l'idéal, est toujours une projection de l'esprit, et ce n'est certainement pas la méditation. La méditation est la libération de celui qui médite ; ce n'est que dans la liberté qu'il y a découverte, sensibilité pour recevoir. Sans liberté il ne peut y avoir de félicité ; mais la liberté ne vient pas par la discipline. La discipline propose un modèle de liberté, mais le modèle n'est pas la liberté. Le modèle doit être brisé pour que la liberté soit. Briser le moule, c'est cela la méditation. Mais cette action de briser le moule n'est pas un but, un idéal. Le moule est brisé instantanément, spontanément. Le moment où le moule est brisé est aussitôt oublié. C'est le souvenir de l'instant qui donne une forme au moule, et c'est alors seulement que celui qui crée le moule entre en existence, celui qui est à l'origine de tous les problèmes, le moi source de tous les conflits et de toutes les douleurs.

La méditation libère l'esprit de ses propres pensées à tous les niveaux. La pensée crée le sujet pensant. Le sujet pensant n'est pas distinct de la pensée ; ils forment un processus unique, et non pas deux processus. C'est le processus séparé qui mène à l'ignorance et à l'illusion. Celui qui médite est la méditation. C'est alors que l'esprit est seul, et il n'a pas été poussé à l'isolement ; il est silencieux et on ne l'a pas contraint au silence. Ce n'est qu'à ce qui est seul que vient ce qui est sans cause, la félicité.

Pensée et lucidité

Toutes les choses se repliaient sur elles-mêmes. Les arbres se refermaient en leur être ; les oiseaux mettaient la tête sous l'aile après avoir fait tant de tours dans le ciel ; la rivière avait perdu son éclat et les eaux ne dansaient plus dans la lumière mais se tenaient immobiles et silencieuses. Les montagnes étaient lointaines, inapprochables et l'homme s'était retiré dans sa maison. La nuit était venue, et il y avait l'immobilité de l'isolement. Il n'y avait pas de communion ; toutes les choses étaient enfermées en elles-mêmes, chacune à part soi. La fleur, le bruit, la conversation, rien n'était exposé, tout était invulnérable. Il y avait un rire, mais il était isolé et lointain ; la voix était étouffée et venait de l'intérieur. Seules les étoiles faisaient signe, ouvertes, attirantes ; mais elles étaient beaucoup trop loin.

La pensée est toujours une réponse extérieure, elle ne peut jamais répondre en profondeur. La pensée est toujours en dehors ; la pensée est toujours un effet, et penser est la réconciliation des effets. La pensée est toujours superficielle, quoiqu'elle puisse se situer à des niveaux différents. La pensée ne peut jamais pénétrer le profond, l'implicite. La pensée ne peut aller au-delà d'elle-même, et toute tentative dans ce sens est sa propre frustration.

« – Qu'entendez-vous par pensée? »

La pensée est la réponse à toute lutte ; la pensée n'est pas l'action, le faire. La pensée est une conséquence, le résultat d'un résultat ; elle est le résultat de la mémoire. La mémoire est la pensée, et la pensée est l'expression par le langage de la mémoire. La mémoire est l'expérience. Le processus de la pensée est le processus conscient, celui qui est caché comme celui qui est au grand jour. Tout ce processus de la pensée est la conscience ; la veille et le sommeil, le haut comme le bas de l'esprit font partie de la mémoire, de l'expérience. La pensée n'est pas indépendante. Il n'est pas possible de penser d'une façon indépendante ; « pensée indépendante » est une contradiction de termes. La pensée, étant un résultat, s'oppose ou accepte, compare ou adapte, condamne ou justifie, et par conséquent elle ne peut pas être libre.

Un résultat ne peut jamais être libre ; il peut déformer, manipuler, errer, aller à une certaine distance, mais il ne peut pas rompre ses amarres. La pensée est ancrée dans la mémoire, et elle ne peut jamais se libérer pour découvrir la vérité d'aucun problème.

« – Voulez-vous dire que la pensée n'a aucune valeur du tout? »

Elle est valable pour réconcilier les effets, mais elle n'a aucune valeur par elle-même en tant que moyen d'action. L'action est révolution, et non réconciliation des effets. L'action libérée de la pensée, de l'idée, de la croyance, n'est jamais enfermée dans un canevas, un modèle. Il peut y avoir activité à l'intérieur du modèle, et cette activité peut être violente, sanglante ou le contraire ; mais ce n'est pas l'action. Le contraire n'est pas l'action, mais une continuation modifiée de l'activité. Le contraire est toujours dans le champ du résultat, et en poursuivant le contraire, la pensée est prise dans le filet de ses propres réponses. L'action n'est pas le résultat de la pensée ; l'action n'est pas reliée à la pensée. La pensée, le résultat, ne peut jamais créer le nouveau ; le nouveau est instantané, spontané, et la pensée est toujours l'ancien, le passé, le conditionné. Elle a une valeur mais elle n'a pas de liberté. Toute valeur est une limitation, toute valeur enchaîne. La pensée enchaîne, car on l'entretient, on prend soin d'elle et on croit en son pouvoir.

« – Quel rapport y a-t-il entre la conscience et la pensée? »

N'est-ce pas la même chose? Y a-t-il une différence entre penser et être conscient? Penser est une réponse ; être conscient, n'est-ce pas aussi une réponse? Lorsque l'on a conscience de cette chaise, c'est une réponse à un stimulus ; et la pensée n'est-elle pas la réponse de la mémoire à une provocation? C'est cette réponse que nous appelons expérience. La perception directe est provocation et réponse ; et cette perception directe, ainsi que le nom qu'on lui donne ou le souvenir qu'on en garde – tout ce processus, aux différents niveaux, est la conscience, n'est-ce pas? L'expérience est le résultat, la conséquence de la perception directe. On assigne un terme au résultat ; le terme lui-même est une conclusion, l'une des nombreuses conclusions qui constituent la mémoire. Le processus amenant à la conclusion est la conscience. La conclusion, le résultat, est la conscience de soi. Le moi est la mémoire, les multiples conclusions. La pensée est toujours une conclusion ; penser amène à la conclusion, et par conséquent la pensée n'est jamais libre.

La pensée est toujours le superficiel, la conclusion. La conscience est l'enregistrement du superficiel. Le superficiel se divise en extérieur et intérieur, mais cette division n'empêche pas la pensée d'être superficielle.

« – Mais n'y a-t-il pas quelque chose qui soit au-delà de la pensée, au-delà du temps, quelque chose qui ne soit pas créé par l'esprit? » Ou bien on vous a parlé d'un tel état à moins que vous n'ayez lu des livres sur ce sujet, ou bien il y a eu perception directe de cet état. La perception directe de cet état ne peut jamais être une expérience, un résultat ; on ne peut pas penser à cela, car ce n'est alors qu'un souvenir et non une perception directe. Vous pouvez répéter ce que vous avez lu ou entendu, mais le mot n'est pas la chose ; et le mot, la répétition, empêche l'état de perception directe. L'état de perception directe ne peut être tant qu'il y a la pensée ; la pensée, le résultat, l'effet, ne peut jamais connaître l'état de perception directe.

« – Mais comment la pensée peut-elle cesser? »

Voyez la vérité que la pensée, la conséquence du connu, ne peut jamais être dans l'état de perception directe. La perception directe, spontanée, est toujours le nouveau ; penser appartient toujours à l'ancien. Voyez la vérité de cela, et la vérité apporte la liberté, libère de la pensée, du résultat. Alors il y a ce qui est au-delà de la conscience, ce qui ne dort ni ne veille, ce qui est sans nom: cela est.

Le sacrifice de soi

C'était une homme assez gras et très imbu de lui-même. Il était allé plusieurs fois en prison et avait été battu par la police, et il était maintenant un politicien très connu et en passe de devenir ministre. Il avait assisté à plusieurs réunions, assis discrètement parmi les autres ; mais les autres savaient qu'il était là, et il en avait conscience. Lorsqu'il parlait, il avait la voix autoritaire des tribuns ; beaucoup de gens le regardaient, et sa voix s'abaissait à leur niveau. Bien qu'il fût parmi eux, il était à part ; il était le grand politicien, connu et considéré ; mais la considération ne dépassait pas un certain point. On sentait tout cela quand la discussion commença, et il y avait cette atmosphère particulière qui emplit une salle lorsqu'un personnage de marque s'y trouve, une atmosphère faite de surprise, d'attente, de camaraderie et de suspicion, de distance condescendante et de satisfaction.

Il était venu avec un ami, et l'ami se mit à expliquer qui il était: le nombre de fois qu'il avait été en prison, les coups qu'il avait reçus, et les immenses sacrifices qu'il avait faits pour la cause de la liberté de son pays. Il était jadis un homme riche, tout à fait européanisé et possédait une grande maison avec des jardins, plusieurs voitures, et ainsi de suite. Tandis que l'ami narrait les exploits du gros homme, sa voix se faisait de plus en plus admirative et respectueuse ; mais on sentait aussi une pensée sous-entendue, quelque chose comme: « Il n'est peut-être pas tout ce qu'il pourrait être, mais, après tout, voyez tous les sacrifices qu'il a faits, c'est au moins quelque chose. » Puis le gros homme se mit à parler de travaux d'amélioration, de développement hydro-électrique, de prospérité du peuple, de menace du communisme, de vastes projets et d'objectifs précis. L'homme était oublié, il n'y avait plus que les plans et les idéologies.

Renoncer à atteindre un objectif n'est qu'un troc ; en fait il n'y a pas abandon mais seulement échange. La sacrifice de soi est une extension du moi. Le sacrifice du moi est un raffinement du moi, et si subtilement qu'il agisse, le moi est encore et toujours enfermé, limité, pauvre et médiocre. La renonciation pour une cause, si noble, vaste et importante soit-elle, est une substitution de la cause au profit du moi ; la cause ou l'idée devient le moi, le mien. Le sacrifice conscient est l'expansion du moi, qui ne renonce que pour mieux obtenir ; le sacrifice conscient est une assertion négative du moi. Abandonner est une autre forme d'acquisition. Vous renoncez à ceci afin de gagner cela. Ceci est placé à un niveau inférieur, cela à un niveau supérieur ; et pour gagner le supérieur, vous devez abandonner l'inférieur. Dans ce processus, il n'y a pas abandon, mais gain d'une plus grande satisfaction ; et la recherche d'une plus grande satisfaction ne contient aucun élément de sacrifice. Pourquoi employer des mots d'apparence vertueuse pour désigner une activité qui procure d'évidentes satisfactions? Vous « abandonnez » votre position sociale afin d'obtenir une position d'une espèce différente, et vous l'avez probablement maintenant ; ainsi votre sacrifice vous a procuré la récompense souhaitée. Certains souhaitent une récompense dans le ciel, d'autres ici et maintenant.

« – Cette récompense est venue des événements, mais je n'ai jamais recherché consciemment aucune récompense lorsque je me suis joint au mouvement. »

Le fait d'adhérer à un mouvement populaire ou impopulaire est sa propre récompense. On peut adhérer sans rechercher consciemment une récompense, mais les pressions intérieures qui poussent quelqu'un à adhérer sont complexes, et si on ne les comprend pas on ne peut pas dire qu'on n'a pas recherché de récompense. Ce qui est important, c'est de comprendre ce besoin de renoncer, de sacrifier, n'est-ce pas? Pourquoi désirons-nous abandonner? Pour répondre à cela, ne devons-nous pas d'abord trouver pourquoi nous sommes attachés? Ce n'est que lorsque nous sommes attachés que nous parlons de détachement ; il n'y aurait aucune lutte, aucun effort pour se détacher s'il n'y avait pas d'attachement. Il n'y aurait aucun renoncement s'il n'y avait pas possession. Nous possédons, puis nous renonçons afin de posséder autre chose. Cette renonciation progressive est considérée comme noble et édifiante.

« – Oui, c'est cela. S'il n'y avait pas possession, il n'y aurait naturellement pas besoin de renoncer. »

Aussi la renonciation, le sacrifice de soi, n'est-il pas un geste noble, digne d'éloge et d'exemple. Nous possédons parce que sans possession nous ne sommes rien. Les possessions sont multiples et variées. Un homme qui ne possède aucun bien terrestre peut être attaché aux connaissances, aux idées ; un autre peut être attaché à la vertu, un autre à l'expérience, un autre au nom et à la renommée, et ainsi de suite. Sans possessions, le « moi » n'est pas ; le « moi » est la possession, le mobilier, la vertu, le nom. Dans sa peur de ne pas être, l'esprit est attaché au nom, au mobilier, à la valeur ; et il abandonnera cela afin d'atteindre un niveau supérieur, le plus haut étant le plus agréable, le plus permanent. La peur de l'incertitude, de ne pas être, conduit à l'attachement, à la possession. Lorsque la possession est insatisfaisante ou douloureuse, nous renonçons à elle au profit d'un attachement plus agréable. La possession ultime et la plus plaisante est le mot Dieu, ou son substitut, l'État.

« – Mais il est naturel d'avoir peur de n'être rien. Vous suggérez qu'on devrait aimer n'être rien. »

Tant que vous essayez de devenir quelque chose, tant que vous êtes possédé par quelque chose, il y aura inévitablement conflit, confusion et souffrance de plus en plus grande. Vous pouvez penser que vous, dans votre réalisation et votre succès, ne serez pas pris dans cette désagrégation croissante ; mais vous ne pouvez pas y échapper car vous êtes dedans. Vos activités, vos pensées, la structure même de votre existence est basée sur le conflit et la confusion, et par conséquent sur le processus de désagrégation. Tant que vous ne voulez pas être rien, ce qu'en fait vous êtes, vous engendrerez inévitablement la souffrance et l'antagonisme. Le refus d'être rien n'est pas affaire de renonciation, de renforcement, intérieur ou extérieur, mais de voir la vérité de ce qui est. Voir la vérité de ce qui est libère de la peur de l'insécurité, la peur qui engendre l'attachement et conduit à l'illusion du détachement, du renoncement. L'amour de ce qui est est le commencement de la sagesse. L'amour seul partage, seul il peut communier ; mais le renoncement et le sacrifice de soi sont les voies de l'isolement et de l'illusion.

La flamme et la fumée

Il avait fait chaud tout le jour, et il était pénible d'être dehors. Le reflet de la route et de l'eau, déjà dur et pénétrant, était rendu plus intense par la blancheur des maisons ; et la terre qui avait été verte était maintenant rousse et desséchée. De nombreux mois devaient encore s'écouler avant les pluies. Le petit cours d'eau était à sec et réduit à un ruban de sable. Quelques bêtes étaient couchées à l'ombre des arbres, et le garçon qui les gardait était assis à l'écart, lançait des pierres et chantait dans sa solitude. Le village était à plusieurs kilomètres de là, et il était tout seul ; il était maigre et on voyait qu'il ne mangeait pas à sa faim, mais il était de bonne humeur, et son chant n'était pas trop triste.

Derrière la colline était la maison, et nous y arrivâmes comme le soleil déclinait. De la terrasse on pouvait voir la cime des palmiers qui s'étendaient en une seule vague verte jusqu'au sable jaune. Les palmiers jetaient une ombre jaune, et par delà les sables dorés c'était la mer d'un beau gris-vert. Sur la plage, c'était un déferlement très doux de petites vagues blanches, mais au large les eaux étaient calmes et profondes. Dans le ciel, au-dessus de la mer, les nuages se teintaient, bien que le soleil fût très loin d'eux. L'étoile du soir commençait à briller. Une petite brise fraîche s'était levée, mais la terrasse était encore chaude. Un petit groupe de personnes s'était rassemblé, et elles devaient être là depuis un certain temps déjà.

« – Je suis mariée et mère de plusieurs enfants, mais je n'ai jamais aimé. Je commence à me demander si cela existe. Nous connaissons des sensations, des passions, des excitations et des plaisirs agréables, mais je me demande si nous connaissons l'amour. Nous disons souvent que nous aimons, mais il y a toujours un certain refus. Physiquement nous ne nous refusons pas, nous pouvons même nous donner entièrement au début ; mais là encore il y a aussitôt quelque chose qui se rétracte en nous. L'acte de donner est un don des sens, mais ce qui seul peut donner n'est pas éveillé, est loin. Nous rencontrons et nous nous perdons dans la fumée, mais ce n'est pas la flamme. Pourquoi n'avons-nous pas la flamme? Pourquoi la flamme ne brûle-t-elle pas sans fumée? Je me demande si nous sommes devenus trop intelligents, trop cultivés pour avoir ce parfum. Je suppose que j'ai trop lu, que je suis trop moderne et stupidement superficielle. En dépit de toutes les conversations intelligentes, je crois que je suis en réalité très bête. »

Mais est-ce une question de bêtise? L'amour est-il le merveilleux idéal, l'inaccessible que l'on ne peut atteindre que si les conditions sont remplies? A-t-on le temps de remplir toutes les conditions? Nous parlons de beauté, nous faisons des livres, des tableaux qui ont la beauté pour sujet, nous dansons, nous prêchons la beauté, mais nous ne sommes pas beaux et nous ne connaissons pas l'amour. Nous ne connaissons que les mots.

Être ouvert et vulnérable, c'est être sensible ; là où il y a refus, rétractation, il y a insensibilité. Le vulnérable est l'incertain, ce qui n'a pas de certitudes, ce qui est libre de tout lendemain ; l'ouvert est l'implicite, l'inconnu. Ce qui est ouvert et vulnérable est beau ; ce qui est enfermé est bête et insensible. La bêtise, comme l'intelligence, est une forme d'autodéfense. Nous ouvrons cette porte, mais nous gardons celle-là fermée, car nous voulons sentir la brise fraîche seulement dans certaines conditions, par une ouverture particulière. Nous n'allons jamais dehors, et nous n'ouvrons jamais toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois. La sensibilité n'est pas une chose qui peut s'obtenir à la longue ; la sensibilité n'appartient pas au temps. Le terne ne peut pas devenir sensible ; le terne est toujours terne, l'idiot est toujours idiot. La stupidité ne peut pas devenir intelligente. Essayer de devenir intelligent est stupide. C'est là une de nos difficultés, n'est-ce pas? Nous essayons sans cesse de devenir quelque chose – et la bêtise est toujours là.

« – Alors que faut-il faire? »

Ne faites rien, mais soyez ce que vous êtes, insensible. Faire, c'est fuir ce qui est, et fuir ce qui est est la forme la plus grossière de la stupidité. Quoi qu'elle fasse, la stupidité est toujours la stupidité. L'insensible ne peut pas devenir sensible ; tout ce qu'il peut faire c'est prendre conscience de ce qu'il est, laisser ouvert le livre de ce qu'il est. Ne contrecarrez pas l'insensibilité, car ce qui contrecarre, ce qui s'oppose est l'insensibilité, le stupide. Écoutez, et il vous racontera votre histoire ; ne traduisez pas, n'agissez pas, mais écoutez sans interrompre et sans interpréter jusqu'à la fin de l'histoire. Alors seulement il y aura l'action. Ce que l'on doit faire n'a pas d'importance, ce qui importe c'est écouter.

Pour donner, il faut qu'il y ait l'inépuisable. Retirer ce que l'on a donné est la peur de la fin, et ce n'est que dans la fin qu'il y a l'inépuisable. Le don n'est pas une fin. Le don vient du beaucoup 0u du peu ; et le beaucoup et le peu est le limité, la fumée, le donner et le prendre. La fumée est le désir sous sa forme de jalousie, de colère, de déception ; la fumée est la peur du temps ; la fumée est mémoire, expérience. Il n'y a pas don, mais seulement extension de la fumée. Le retrait est inévitable, car il n'y a rien à donner. Partager n'est pas donner ; avoir conscience de partager ou de donner, c'est mettre fin à la communion. La fumée n'est pas la flamme, mais nous la prenons pour la flamme. Ayez conscience de la fumée, de ce qui est, sans souffler sur la fumée pour voir la flamme.

« – Est-il possible d'avoir cette flamme, ou bien est-elle réservée à un petit nombre? »

Qu'importe que cette flamme soit pour un petit nombre ou pour la multitude ; la question n'est pas là. Si nous suivons cette voie, nous n'arriverons qu'à l'ignorance et à l'illusion. C'est la flamme qui nous occupe. Pouvez-vous avoir cette flamme, cette flamme sans fumée? Cherchez et vous trouverez peut-être ; observez la fumée en silence, patiemment. Vous ne pouvez pas dissiper la fumée, car vous êtes la fumée. Quand la fumée s'en va, la flamme vient. Cette flamme est inépuisable. Tout a un commencement et une fin, tout s'épuise, s'use et meurt. Lorsque le cœur est vide de toutes les choses de l'esprit, et lorsque l'esprit est vide de pensée, alors il y a l'amour. Ce qui est vide est inépuisable.

Il n'y a pas lutte entre la fumée et la flamme, mais entre les différentes réponses à l'intérieur de la fumée. La flamme et la fumée ne peuvent jamais être en conflit. Pour être en conflit, il faut une relation ; et comment pourrait-il y avoir relation entre la fumée et la flamme? L'une est lorsque l'autre n'est pas.

Occupation de l'esprit

C'était une rue étroite, très populeuse, mais sans trop de circulation. Lorsqu'un autobus ou une auto passait, il fallait se ranger tout au bord, presque dans le ruisseau. Il y avait quelques boutiques très petites, et un petit temple sans portes. Ce temple était exceptionnellement propre, et il y avait là quelques personnes du voisinage. Sur le pas de la porte de l'une des boutiques un jeune garçon était assis par terre et faisait des guirlandes et des petits bouquets de fleurs ; il devait avoir douze ou quatorze ans. Le fil était dans un petit vase rempli d'eau, et, devant lui, en petits tas sur une étoffe humide, il y avait des jasmins, quelques roses, des soucis et d'autres fleurs. Tenant le fil dans une main, il prenait de l'autre un assortiment de fleurs et, d'un geste adroit, les attachait avec le fil et le bouquet était prêt. Il ne prêtait pas attention à ce que faisaient ses mains ; il regardait les gens qui passaient en souriant lorsqu'il apercevait quelqu'un de connaissance, reprenait un fil et un bouquet et pensait de nouveau à autre chose. Puis un autre garçon vint le rejoindre et ils se mirent à bavarder et à rire, mais ses mains continuaient leur travail. Bientôt il n'y eut plus qu'un gros tas de bouquets devant lui, mais il était encore trop tôt pour aller les vendre. Le garçon s'arrêta, se leva et s'éloigna, pour revenir bientôt avec un autre garçon plus petit que lui, son frère peut-être. Puis il reprit son travail amusant avec la même rapidité et la même insouciance. Puis des gens s'approchèrent pour acheter des bouquets ; ce devaient être des clients habituels, car il y avait un échange de sourires et de paroles. Pendant plus d'une heure il ne quitta pas sa place. Le parfum de toutes ses fleurs flottait dans l'air, et nous échangeâmes un sourire.

La route menait à un sentier, et le sentier à la maison.

Comme nous sommes attachés au passé! Mais nous ne sommes pas attachés au passé: nous sommes le passé. Et quelle chose compliquée que le passé, succession de couches de souvenirs non assimilés, tristes et plaisants! Il nous poursuit nuit et jour, avec de temps en temps une trouée par où pénètre une vive lumière. Le passé est semblable à une ombre qui rend toutes choses tristes, grises et pesantes ; dans cette ombre le présent perd sa clarté, sa fraîcheur, et demain est la continuation de cette ombre. Le passé, le présent et le futur sont liés ensemble par le fil de la mémoire ; tout le bouquet est mémoire, avec un peu de parfum. La pensée va du présent au futur et revient de nouveau en arrière ; telle une bête attachée à un pieu et qui se débat sans succès, elle s'agite à l'intérieur de son cercle, large ou étroit, mais elle ne peut jamais échapper à son ombre. Ce mouvement c'est l'esprit accaparé par le passé, le présent et le futur. L'esprit est l'occupation. Si l'esprit n'est pas occupé, il cesse d'exister ; son occupation est son existence. Qu'il s'occupe d'insulte ou de flatterie, de Dieu ou de boisson, de vertu ou de passion, de travail ou d'expression, cela revient au même ; c'est toujours de l'occupation, de l'agitation, des problèmes. S'occuper de quelque chose, que ce soit de mobilier ou de Dieu, est un état de petitesse, de médiocrité, un manque de profondeur.

L'occupation donne à l'esprit un sentiment d'activité, le sentiment de vivre. C'est pour cela que l'esprit accumule ou renonce ; il se maintient grâce à l'occupation. L'esprit a besoin de faire quelque chose. Ce qui l'occupe importe peu, l'important est qu'il soit occupé, et les meilleures occupations sont celles qui ont une portée sociale. Il est de la nature même de l'esprit d'être occupé à quelque chose, et son activité vient de là. S'occuper de Dieu, de l'État ou d'acquérir des connaissances est le fait d'un esprit petit, médiocre, sans profondeur. L'occupation implique la limitation, et le Dieu de l'esprit est un dieu petit et médiocre, si haut qu'on le place. Sans occupation, l'esprit n'est pas ; et la peur de ne pas être pousse l'esprit à l'agitation et à l'activité. Cette agitation a les apparences de la vie, mais ce n'est pas la vie ; elle conduit toujours à la mort – une mort qui est la même activité sous une autre forme.

Le rêve est une autre occupation de l'esprit, un symbole de son agitation. Le rêve est la continuation de l'état conscient, l'extension de ce qui n'est pas actif pendant le temps où nous sommes éveillés, activité des couches supérieures et inférieures de l'esprit se rapporte toujours à une occupation. Un tel esprit ne peut avoir conscience d'une fin que sous la forme d'un commencement prolongé ; il ne peut pas avoir conscience d'une fin, mais seulement d'un résultat, et le résultat est toujours continu. La recherche d'un résultat est la recherche de la continuité. L'esprit, l'occupation, n'a pas de fin ; et ce n'est qu'à ce qui a une fin que peut venir le nouveau, ce n'est qu'à ce qui meurt que peut venir la vie. La mort de l'occupation, de l'esprit, est le commencement du silence, du silence total. Il n'y a aucune relation entre ce silence impondérable et l'activité de l'esprit. Pour qu'il y ait relation, il faut un contact, une communion ; mais il n'y a pas de contact entre le silence et l'esprit. L'esprit ne peut pas communier avec le silence ; il ne peut avoir de contacts qu'avec un état qu'il nomme silence et qui n'est qu'une projection de lui-même. Mais ce silence n'est pas le silence, ce n'est qu'une autre forme d'occupation. Il n'y a silence que lorsque l'esprit cesse de s'occuper du silence.

Le silence est au-delà du rêve, au-delà de l'occupation des couches profondes de l'esprit. Les couches profondes sont un résidu, le résidu du passé, avoué ou caché. Le passé résiduel ne peut faire l'expérience du silence ; il peut en rêver, comme il le fait souvent, mais le rêve n'est pas le réel. Le rêve est souvent pris pour le réel, mais le rêve et le rêveur sont l'occupation de l'esprit. L'esprit est un processus total, et non une part exclusive. Le processus entier de l'activité, résiduelle et acquisitive, ne peut communier avec ce silence qui est inépuisable.

Cessation de la pensée

C'était un érudit très versé dans la littérature ancienne, et il avait coutume de faire des citations pour appuyer ses dires. On pouvait se demander s'il avait vraiment des pensées à lui, qui ne fussent pas sorties des livres. Certes, il n'y a pas de pensée indépendante ; toute pensée est dépendante, conditionnée. La pensée est l'expression par le langage des influences. Penser, c'est être dépendant ; la pensée ne peut jamais être libre. Mais cet homme ne s'intéressait qu'à la culture ; il était encombré de connaissances, et il en faisait étalage. Il commença par s'exprimer en sanscrit, et fut très surpris et même choqué que le sanscrit ne fût pas du tout entendu. Il pouvait à peine le croire. « Ce que vous dites dans toutes les réunions prouve que vous avez lu beaucoup d'ouvrages sanscrits, ou que vous en avez étudié les traductions avec certains des grands maîtres », dit-il. Quand ¡1 découvrit qu'il n'en était rien et qu'il n'y avait eu aucune lecture d'ouvrages religieux, philosophiques ou psychologiques, il n'en croyait pas ses oreilles.

Il est curieux de voir l'importance que nous donnons aux mots imprimés, aux soi-disant livres sacrés. Les clercs, comme les laïcs, sont des phonographes ; ils se contentent de répéter, même si les textes ont été souvent changés. Ce qui les intéresse, c'est le savoir, les connaissances, et non la perception directe. La culture, le savoir, empêche la perception directe. Mais le savoir est un havre sûr, la chasse gardée de l'élite ; et comme les ignorants sont impressionnés par le savoir, le savant est respecté et honoré. Le savoir est un vice, un penchant comme la boisson ; le savoir ne conduit pas à la compréhension. On peut enseigner le savoir, mais pas la sagesse ; il faut être délivré du savoir pour que vienne la sagesse. Le savoir ne permet pas d'acheter la sagesse ; mais l'homme qui est entré dans le refuge du savoir ne s'aventure plus au dehors, car le mot nourrit sa pensée et penser le réconforte. Penser est un obstacle à la perception directe ; et il n'y a pas de sagesse sans perception directe. Le savoir, l'idée, la croyance, fait obstacle à la sagesse.

Un esprit absorbé n'est pas libre, spontané, et ce n'est que dans la spontanéité qu'il peut y avoir découverte. Un esprit absorbé est enfermé en soi-même ; il est inapprochable, invulnérable, et c'est là que réside sa sécurité. La pensée, de par sa structure même, isole le moi ; rien ne peut la rendre vulnérable. La pensée ne peut pas être spontanée, elle ne peut jamais être libre. La pensée est la continuation du passé, et ce qui continue ne peut être libre. Il n'y a liberté que dans la cessation.

Un esprit absorbé crée ce à quoi il travaille. Cela peut donner char à bœufs ou un avion à réaction. Nous pouvons penser que nous sommes stupides, et nous sommes stupides. Nous pouvons penser que nous sommes Dieu, et nous sommes notre propre conception: « Je suis Cela. »

« – Mais il est certainement préférable de s'occuper des choses de Dieu plutôt que des choses du monde, n'est-ce pas? »

Ce que nous pensons, nous le sommes ; mais c'est la compréhension du processus de la pensée qui est importante, et non ce à quoi nous pensons. Peu importe que nous pensions à Dieu ou à la boisson ; chacune de ces pensées a ses effets particuliers, mais dans un cas comme dans l'autre l'esprit est occupé par sa propre projection. Les idées, les idéaux, les objectifs, etc., sont toutes des projections ou des extensions de la pensée. Être occupé de ses propres projections, à quelque niveau que ce soit, c'est s'adorer soi-même. Le Soi avec un S majuscule est encore une projection de la pensée. Quelle que soit la chose qui occupe l'esprit, il est cette chose ; et ce qu'il est n'est rien d'autre que la pensée. Aussi est-il important de comprendre le processus de la pensée.

La pensée est une réponse à une provocation, n'est-ce pas? Sans la provocation, il n'y a pas de pensée. Le processus de la provocation et de la réponse est l'expérience ; et l'expérience traduite en termes de langage est la pensée. L'expérience n'est pas seulement du passé, mais aussi du passé conjointement avec le présent ; elle est le conscient aussi bien que le caché. Ce résidu de l'expérience est la mémoire, l'influence ; et la réponse de la mémoire, du passé, est la pensée.

« – Mais la pensée n'est-elle que cela? N'y a-t-il pas dans la pensée des éléments plus profonds que de simples réponses de la mémoire? »

La pensée peut se placer et se place en effet à des niveaux différents, le stupide et le profond, le noble et le grossier ; mais c'est toujours la pensée, n'est-ce pas? Le Dieu de la pensée est toujours de l'esprit, du mot. La pensée de Dieu n'est pas Dieu, elle n'est qu'une réponse de la mémoire. La mémoire vit longtemps, aussi peut-elle avoir l'apparence de la profondeur ; mais de par sa structure même elle ne peut jamais être profonde. La mémoire peut être cachée, mais cela ne signifie pas qu'elle est profonde. La pensée ne peut jamais être profonde, ou rien d'autre que ce qui est. La pensée peut s'attribuer une plus grande valeur, mais elle reste toujours la pensée. Lorsque l'esprit est occupe par sa propre projection, il n'est pas allé au-delà de la pensée, il a seulement joué un nouveau rôle, pris une nouvelle attitude ; sous le fard, c'est toujours la pensée.

« – Mais comment peut-on aller au-delà de la pensée? »

La question n'est pas là. On ne peut pas aller au-delà de la pensée, car le « on », celui qui fait un effort, est le résultat de la pensée. En dévoilant le processus de la pensée, par la connaissance de soi, la vérité de ce qui est met fin au processus de la pensée. La vérité de ce qui est ne peut pas se découvrir dans les livres, anciens ou modernes. Ce qu'on y trouve, c'est le mot, mais non la vérité.

« – Alors comment peut-on trouver la vérité? »

On ne peut pas la trouver. L'effort pour trouver la vérité engendre une idée, une fin qui est une projection de soi ; et cette fin n'est pas la vérité. Un résultat n'est pas la vérité ; le résultat est la continuation de la pensée, prolongée ou projetée. Ce n'est que lorsque la pensée cesse qu'il y a la vérité. La discipline, l'effort, toutes les formes de la résistance ne peuvent mettre fin à la pensée. C'est en écoutant l'histoire de ce qui est que vient sa propre libération. C'est la vérité qui libère, et non l'effort pour se libérer.

Désir et conflit

Ils formaient un groupe sympathique ; la plupart d'entre eux étaient sérieux et avides de savoir, et il y en avait quelques-uns qui écoutaient pour réfuter les arguments. Écouter est un art qu'il n'est pas facile d'acquérir, mais il y a là une beauté et une grande source de compréhension. Nous écoutons à divers niveaux de notre être, mais la plupart du temps nous écoutons avec nos préjugés, nos conceptions fermement établies ou d'un point de vue particulier. Nous n'écoutons pas simplement ; l'écran de nos pensées, de nos conclusions ou de nos préjugés vient toujours s'interposer entre nous et ce que nous écoutons. Nous écoutons avec plaisir ou résistance, en acceptant ou nous sommes stupides, et nous sommes stupides. Nous pouvons penser que nous sommes Dieu, et nous sommes notre propre conception: « Je suis Cela. »

« – Mais il est certainement préférable de s'occuper des choses de Dieu plutôt que des choses du monde, n'est-ce pas? »

Ce que nous pensons, nous le sommes ; mais c'est la compréhension du processus de la pensée qui est importante, et non ce à quoi nous pensons. Peu importe que nous pensions à Dieu ou à la boisson ; chacune de ces pensées a ses effets particuliers, mais dans un cas comme dans l'autre l'esprit est occupé par sa propre projection. Les idées, les idéaux, les objectifs, etc., sont toutes des projections ou des extensions de la pensée. Être occupé de ses propres projections, à quelque niveau que ce soit, c'est s'adorer soi-même. Le Soi avec un S majuscule est encore une projection de la pensée. Quelle que soit la chose qui occupe l'esprit, il est cette chose ; et ce qu'il est n'est rien d'autre que la pensée. Aussi est-il important de comprendre le processus de la pensée.

La pensée est une réponse à une provocation, n'est-ce pas? Sans la provocation, il n'y a pas de pensée. Le processus de la provocation et de la réponse est l'expérience ; et l'expérience traduite en termes de langage est la pensée. L'expérience n'est pas seulement du passé, mais aussi du passé conjointement avec le présent ; elle est le conscient aussi bien que le caché. Ce résidu de l'expérience est la mémoire, l'influence ; et la réponse de la mémoire, du passé, est la pensée.

« – Mais la pensée n'est-elle que cela? N'y a-t-il pas dans la pensée des éléments plus profonds que de simples réponses de la mémoire? »

La pensée peut se placer et se place en effet à des niveaux différents, le stupide et le profond, le noble et le grossier ; mais c'est toujours la pensée, n'est-ce pas? Le Dieu de la pensée est toujours de l'esprit, du mot. La pensée de Dieu n'est pas Dieu, elle n'est qu'une réponse de la mémoire. La mémoire vit longtemps, aussi peut-elle avoir l'apparence de la profondeur ; mais de par sa structure même elle ne peut jamais être profonde. La mémoire peut être cachée, mais cela ne signifie pas qu'elle est profonde. La pensée ne peut jamais être profonde, ou rien d'autre que ce qui est. La pensée peut s'attribuer une plus grande valeur, mais elle reste toujours la pensée. Lorsque l'esprit est occupé par sa propre projection, il n'est pas allé au-delà de la pensée, il a seulement joué un nouveau rôle, pris une nouvelle attitude ; sous le fard, c'est toujours la pensée.

« – Mais comment peut-on aller au-delà de la pensée? »

La question n'est pas là. On ne peut pas aller au-delà de la pensée, car le « on », celui qui fait #n effort, est le résultat de la pensée. En dévoilant le processus de la pensée, par la connaissance de soi, la vérité de ce qui est met fin au processus de la pensée. La vérité de ce qui est ne peut pas se découvrir dans les livres, anciens ou modernes. Ce qu'on y trouve, c'est le mot, mais non la vérité.

« – Alors comment peut-on trouver la vérité? »

On ne peut pas la trouver. L'effort pour trouver la vérité engendre une idée, une fin qui est une projection de soi ; et cette fin n'est pas la vérité. Un résultat n'est pas la vérité ; le résultat est la continuation de la pensée, prolongée ou projetée. Ce n'est que lorsque la pensée cesse qu'il y a la vérité. La discipline, l'effort, toutes les formes de la résistance ne peuvent mettre fin à la pensée. C'est en écoutant l'histoire de ce qui est que vient sa propre libération. C'est la vérité qui libère, et non l'effort pour se libérer.

Action sans but

Il appartenait à diverses organisations très différentes, et il participait activement à la vie de chacune d'entre elles. Il écrivait et parlait, organisait des collectes, etc. Il était agressif, volontaire et efficace. C'était une personne très utile, très demandée, et il parcourait le pays en tous sens. Il avait participé à l'agitation politique, il avait connu la prison, suivi les leaders, et il était maintenant en passe de devenir un personnage influent dans sa sphère. Il était partisan d'entreprendre immédiatement de grands projets ; et comme la plupart de ces gens instruits, il était versé dans la philosophie. Il disait qu'il était un homme d'action, et non un contemplatif ; il citait souvent une formule en sanscrit qui prétendait contenir toute une philosophie de l'action. Le fait même d'affirmer qu'il était un homme d'action impliquait qu'il était un des éléments essentiels de la vie – peut-être pas lui personnellement, mais le type d'homme qu'il représentait. Il s'était classé dans une catégorie bien définie et ainsi fermait la porte à toute compréhension de lui-même.

Les étiquettes semblent donner satisfaction. Nous acceptons la catégorie à laquelle nous sommes censés appartenir comme une explication satisfaisante de la vie. Nous avons le culte des mots et des étiquettes ; il semble que nous n'allions jamais au-delà du symbole, que nous ne saisissions jamais la valeur du symbole. En nous donnant tel ou tel nom, nous nous garantissons contre toute inquiétude ultérieure, et nous nous installons dans notre univers sans surprise. L'un des fléaux des idéologies et des croyances organisées est le confort, les satisfactions mortelles qu'elles offrent. Elles nous endorment, et dans ce sommeil nous faisons des rêves, et le rêve devient l'action. Avec quelle facilité nous sommes distraits! Et la plupart d'entre nous réclament des distractions ; nous sommes fatigués des conflits incessants et les distractions deviennent une nécessité, elles deviennent plus importantes que ce qui est. Nous pouvons jouer avec les distractions, mais pas avec ce qui est ; les distractions sont des illusions, et elles procurent un plaisir étrangement pervers.

Qu'est-ce que l'action? Quel est le processus de l'action? Pourquoi agissons-nous? La simple activité n'est pas l'action ; être actif, être occupé à telle ou telle entreprise n'est pas l'action. La ménagère est active, mais pouvons-nous appeler cela de l'action?

« – Non, bien sûr. Elle ne s'occupe que de petites choses, d'événements quotidiens. Un homme d'action a des problèmes et des responsabilités plus importants. C'est l'occupation comportant des conséquences plus profondes et plus vastes, non seulement politiques mais spirituelles, que l'on peut appeler action. Cela demande des capacités, de l'efficacité, un effort organisé, une tension de l'esprit en vue d'un but déterminé. Un homme de cette trempe n'est pas un mystique, un contemplatif, un ermite, mais un homme d'action. »

C'est l'occupation comportant des conséquences, menant à des réalisations que vous appelez action. Que sont ces conséquences? Sont-elles distinctes des événements quotidiens? L'action se distingue-t-elle du processus total de la vie? Y a-t-il action lorsqu'il n'y a pas intégration de toutes les couches de l'existence? Sans la compréhension, et ainsi l'intégration du processus total de la vie, l'action n'est-elle pas une simple activité destructrice? L'homme est un processus total, et l'action doit être la conséquence de cette totalité.

« – Mais cela impliquerait non seulement l'inaction, mais une remise en question indéfinie. Il y a une urgence de l'action, et il n'est pas bon de philosopher là-dessus. »

Nous ne philosophons pas, nous nous demandons si votre soi-disant action n'est pas infiniment nuisible. Une réforme nécessite toujours d'autres réformes. L'action partielle n'est pas l'action du tout, elle engendre la désagrégation. Si vous avez la patience, vous pourrez découvrir maintenant, et non dans le futur, cette action qui est totale, intégrée.

Peut-on appeler action une action intentionnelle? Avoir un but, un idéal, et travailler dans ce sens – est-ce cela l'action? Lorsque l'action est tournée vers un résultat, est-ce l'action? « – Comment pourriez-vous agir autrement? »

Vous appelez action ce qui a un résultat, un but, n'est-ce pas? Vous imaginez un résultat, ou bien vous avez une idée, une croyance, et vous travaillez dans ce sens. Travailler en vue d'un résultat, d'un objectif, d'un but, matériel ou psychologique, c'est cela qu'on appelle généralement l'action. Ce processus peut être compris en relation avec quelque phénomène physique, comme par exemple la construction d'un pont ; mais est-il aussi facile de comprendre ce processus dans ses rapports avec les objectifs psychologiques? Évidemment nous parlons des objectifs psychologiques, de l'idéologie, de l'idéal, de la croyance pour laquelle vous travaillez. Appelleriez-vous action ce travail en vue d'une réalisation psychologique?

« – L'action sans but n'est pas l'action du tout, c'est la mort. L'inaction est la mort. »

L'inaction n'est pas le contraire de l'action, c'est un état entièrement différent, mais pour l'instant la question n'est pas là ; nous pourrons en discuter plus tard, mais revenons à notre question. Travailler en vue d'atteindre un but, un idéal, est généralement appelé action, n'est-ce pas? Mais comment l'idéal se manifeste-t-il? Est-il entièrement différent de ce qui est? L'antithèse est-elle différente et distincte de la thèse? L'idéal de la non-violence est-il différent de la violence? L'idéal n'est-il pas une projection du moi? N'est-il pas une création du moi? En agissant en vue d'atteindre un objectif, de réaliser un idéal, vous ne faites que poursuivre une projection de vous-même.

« – L'idéal est-il une projection du moi? »

Vous êtes ceci, et vous voulez devenir cela. Il est évident que cela est le produit de votre pensée. Il peut ne pas être le produit de votre pensée à vous, mais il est né de la pensée, n'est-ce pas? La pensée projette l'idéal ; l'idéal fait partie de la pensée. L'idéal n'est pas quelque chose situé au delà de la pensée ; il est la pensée elle-même.

« – Qu'y a-t-il de mauvais dans la pensée? Pourquoi la pensée ne créerait-elle pas l'idéal? »

Vous êtes ceci, et cela ne vous satisfait pas, aussi désirez-vous être cela. S'il y avait une compréhension de ceci, cela entrerait-il en existence? Comme vous ne comprenez pas ceci, vous créez celat en espérant que cela vous permettra de comprendre ceci, ou d'échapper à ceci. La pensée crée l'idéal aussi bien que le problème ; l'idéal est une projection du moi, et ce sont les efforts que vous faites en vue d'atteindre cette projection de soi que vous appelez action, action avec un but. Ainsi votre action se développe-t-elle à l'intérieur des limites de votre projection, qu'il s'agisse de Dieu ou de l'État. Ce mouvement à l'intérieur de vos propres limites, c'est l'activité du chien qui court après sa queue ; est-ce cela l'action?

« – Mais est-il possible d'agir sans but? »

Naturellement cela est possible. Si vous voyez la vérité de l'action sans but, alors c'est l'action pure. Une telle action est la seule action efficace, c'est la seule révolution radicale.

« – Vous voulez parler de l'action sans le moi, n'est-ce pas? »

Oui, l'action sans l'idée. L'idée est le moi identifié à un Dieu ou à l'État. Une telle action identifiée ne fait que créer plus de confusion, plus de conflits et de souffrances. Mais il est difficile au soi-disant homme d'action de laisser l'idée de côté. Sans idéologie il se sent désemparé, perdu, et en effet il est perdu ; en fait il n'est pas un homme d'action, mais un homme prisonnier de ses propres projections dont les activités ne tendent qu'à la glorification de lui-même. Ses activités contribuent à la séparation, à la désintégration.

« – Alors que faut-il faire? »

Comprendre ce qu'est votre activité, et alors, alors seulement il y a action.

Cause et effet

« – Je sais que vous avez guéri, dit-il ; ne voudriez-vous pas guérir mon fils? Il est presque aveugle. J'ai vu plusieurs docteurs, et ils ne peuvent rien faire. Ils m'ont conseillé de l'emmener en Europe ou en Amérique, mais je ne suis pas riche, et je ne peux entreprendre un tel voyage. Je vous en supplie, ne pourriez-vous faire quelque chose? C'est notre seul fils, et ma femme est désespérée. »

C'était un petit fonctionnaire, pauvre, mais cultivé, et comme tous ceux de son groupe il connaissait le sanscrit et sa littérature. Il répétait partout que son fils subissait son karma, et eux le leur. Qu'avaient-ils fait pour mériter pareil châtiment? Quel crime avaient-ils commis, dans une vie antérieure ou au début de celle-ci, pour avoir à supporter une telle souffrance? Il devait y avoir une cause à cette calamité, cachée dans quelque action passée.

Il peut y avoir une cause immédiate à cette cécité que les médecins n'ont pas décelée ; un mal héréditaire a pu la provoquer. Si les médecins ne peuvent découvrir la cause physique, pourquoi cherchez-vous une cause métaphysique dans un passé lointain?

« – En cherchant la cause je pourrai peut-être mieux comprendre l'effet. »

Comprenez-vous quoi que ce soit en connaissant la cause? En sachant pourquoi on a peur, est-on délivré de la peur? On peut connaître la cause, mais cela amène-t-il la compréhension? Lorsque vous dites que vous comprendrez l'effet en connaissant la cause, vous voulez dire que vous trouverez une consolation dans le fait de savoir comment la chose est arrivée, n'est-ce pas?

« – Naturellement, c'est pour cela que je voudrais savoir quelle action dans le passé a pu causer cette cécité. Cela me donnera certainement plus de courage. »

Alors ce sont des consolations que vous recherchez, et non une compréhension.

« – Mais n'est-ce pas la même chose? Comprendre c'est trouver une consolation. A quoi servirait de comprendre si cela ne procurait pas une certaine joie? »

Comprendre un fait peut provoquer un certain trouble, cela ne cause pas nécessairement de la joie. Vous voulez être rassuré, vous voulez des certitudes, et c'est pour cela que vous cherchez. Vous êtes troublé par le fait de la maladie de votre fils, et vous voulez être apaisé. C'est cet apaisement que vous appelez compréhension. Vous v°us mettez en route, non pour comprendre, mais pour trouver des insolations ; vous avez en vue l'apaisement de votre trouble, et c'est cela que vous appelez chercher la cause. Ce qui vous importe avant tout c'est de dormir, de n'être pas dérangé, et vous cherchez le moyen d'y arriver. Nous avons bien des façons de nous endormir: Dieu, les rituels, les idéaux, la boisson, et ainsi de suite. Nous voulons échapper à tout ce qui nous gêne, et la recherche de la cause est un moyen d'échapper.

« – Pourquoi ne chercherait-on pas à éviter ce qui est désagréable? Pourquoi ne devrions-nous pas essayer de ne pas souffrir?

Fuir vous empêche-t-il de souffrir? Vous pouvez fermer la porte pour ne pas voir un spectacle pénible, pour ne plus avoir peur ; mais la chose est toujours là derrière la porte, n'est-ce pas? Ce qui est étouffé ou rejeté n'est pas compris. Vous pouvez étouffer ou discipliner votre fils, mais cela ne vous aidera certainement pas à le comprendre. Vous cherchez la cause afin de fuir la souffrance et le trouble ; c'est avec cette intention que vous cherchez, et naturellement vous trouverez ce que vous cherchez. Il n'est possible de se libérer de la souffrance que lorsqu'on observe son processus, lorsqu'on a conscience de chacune de ses phases, lorsqu'on a connaissance de toute sa structure. Éviter la souffrance ne fait que l'augmenter. L'explication de la cause n'est pas la compréhension de la cause. L'explication ne vous libère pas de la souffrance ; la souffrance est toujours là, mais vous l'avez recouverte par des mots, des conclusions, qu'elle viennent de vous ou qu'elles soient le fait de quelqu'un d'autre n'y change rien. L'étude des explications n'est pas l'étude de la sagesse ; lorsque les explications cessent, alors, et alors seulement la sagesse est possible. Vous cherchez anxieusement des explications qui vous endormiront, et vous les trouverez ; mais l'explication n'est pas la vérité. La vérité vient lorsqu'il y a observation sans conclusions, sans explications, sans mots. L'observateur est fait de mots, le moi est fait d'explications, de conclusions, de condamnations, de justifications, et ainsi de suite. II n'y a communion avec la chose observée que lorsqu'il n'y a pas d'observateur ; c'est alors seulement qu'il y a compréhension, qu'il y a liberté, qu'il n'y a plus de problème.

« – Je crois que je comprends cela ; mais le karma n'existe-t-il pas? »

Qu'entendez-vous par ce mot?

« – Les circonstances présentes sont le résultat d'actions antérieure, d'un passé proche ou très lointain. Ce processus de cause et d'effet, avec toutes ses ramifications, c'est là plus ou moins ce qu'on appelle le karma. »

Ce n'est là qu'une explication, mais allons au-delà des mots. Une cause déterminée produit-elle un effet déterminé? Lorsque la cause et l'effet sont déterminés, n'est-ce pas la mort? Tout ce qui est statique, rigide, déterminé, doit mourir. Les animaux adaptés à une fonction particulière sont condamnés à mourir à brève échéance, n'est-ce pas? L'homme n'est pas spécialisé, aussi a-t-il la possibilité de survivre. Ce qui est souple est durable ; ce qui est rigide se brise. Le gland ne peut devenir qu'un chêne ; la cause et l'effet sont dans le gland. Mais l'homme n'est pas aussi entièrement fermé, spécialisé ; par conséquent, s'il ne se détruit pas lui-même d'une façon ou d'une autre, il peut survivre. La cause et l'effet sont-ils fixes, immuables? Lorsque vous employez le mot « et » entre cause et effet, cela n'implique-t-il pas qu'ils sont tous deux immuables? Mais la cause est-elle toujours immuable? L'effet est-il toujours invariable? Le processus cause-effet est nécessairement ininterrompu, n'est-ce pas? Aujourd'hui est le résultat d'hier, et demain est le résultat d'aujourd'hui ; ce qui était cause devient effet, et ce qui était effet devient cause. C'est une réaction en chaîne, n'est-ce pas? Une chose découle d'une autre, et il n'y a aucun point d'arrêt. C'est un mouvement constant, qui ne se fixe jamais. Il y a de nombreux facteurs qui provoquent ce mouvement de cause-effet-cause.

Les explications, les conclusions, sont immuables, qu'elles soient de gauche ou de droite ou d'une croyance organisée appelée religion. Lorsque vous essayez de recouvrir le vivant par des explications, c'est la mort du vivant, et c'est ce que nous désirons pour la plupart ; nous voulons nous endormir avec le mot, l'idée, la pensée. La rationalisation n'est qu'une autre façon d'apaiser ce qui trouble, ce qui dérange ; mais ce désir même de s'endormir, de trouver la cause, de chercher des conclusions, engendre un nouveau trouble, et ainsi la pensée se trouve prise dans le filet de ses propres créations. La pensée ne Peut pas être libre et elle ne peut jamais se libérer. La pensée est le résultat de l'expérience, et l'expérience conditionne toujours. L'expérience n'est pas un instrument pour mesurer la vérité. La conscience lucide du faux en tant que faux est la liberté de la vérité.

Le manque de sensibilité

Au départ du train il faisait encore jour, mais les ombres s'allongeaient. La ville s'étirait le long de la voie de chemin de fer. Les gens venaient voir partir le train, et les passagers faisaient de grands signes à leurs amis. Dans un fracas métallique nous abordâmes un pont qui franchissait le fleuve ; il avait plusieurs milles de large à cet endroit, et on apercevait à peine l'autre rive dans la grisaille du crépuscule. Le train traversait le pont très lentement, comme s'il craignait de faire un faux pas ; les piles du pont étaient numérotées, il y en avait cinquante-huit d'une rive à l'autre. Que ces eaux étaient belles, coulant avec lenteur, silencieuses, riches! Il y avait des bancs de sable qui paraissaient délicieusement frais. La ville avec son vacarme, sa poussière et ses odeurs était loin derrière, et l'air pur du soir entrait par les fenêtres ; mais il y aurait de nouveau de la poussière dès que nous aurions franchi le pont.

L'homme installé dans la couchette inférieure était très loquace, et comme nous avions toute une nuit devant nous, il se crut autorisé à poser des questions. C'était un homme fortement charpenté avec de grandes mains et de grands pieds. Il commença par parler de lui, de sa vie, de ses ennuis et de ses enfants. Il dit que l'Inde pourrait devenir aussi prospère que l'Amérique ; il faudrait contrôler les naissances et donner au peuple le sentiment de ses responsabilités. Il parla de la situation politique et de la guerre, et termina par un récit de ses propres voyages.

Comme nous sommes insensibles, comme nous manquons de réponses rapides et adéquates, et ne savons pas observer! Sans la sensibilité » comment peut-il y avoir l'aisance, la souplesse et la perception vivante? Comment peut-il y avoir réceptivité, compréhension délivrée de l'effort? L'effort fait obstacle à la compréhension. La compréhension vient lorsque la sensibilité est aiguë, mais la sensibilité n'est pas une chose que l'on doit cultiver. Ce qui est cultivé n'est que pose, vernis artificiel ; ce revêtement n'est pas la sensibilité, c'est du maniérisme, c'est une attitude, profonde ou superficielle selon les influences. La sensibilité ne s'acquiert pas avec la culture, elle n'est pas le résultat d'une influence ; c'est l'état de ce qui est vulnérable, de ce qui est ouvert. L'ouvert est l'implicite, l'inconnu, l'impondérable. Mais nous faisons tout pour ne pas être sensibles ; c'est trop douloureux, et cela demande de constantes adaptations, c'est-à-dire de la considération. Considérer c'est être attentif, être vigilant ; mais nous préférons notre confort, nous préférons dormir, nous préférons être insensibles, fermés. Les journaux, les magazines, les livres, grâce à notre passion pour la lecture, laissent en nous la marque de leur insensibilité ; car la lecture est une merveilleuse évasion, comme les cérémonies ou la boisson. Nous voulons échapper à la souffrance de la vie, et l'insensibilité en est le moyen le plus efficace: l'insensibilité, qui résulte des explications, de l'adhésion à un parti ou à un idéal, de l'identification à quelque réalisation, à une étiquette ou à un trait caractéristique. La plupart d'entre nous désirent qu'on les rende insensibles, et l'habitude est un moyen très efficace pour endormir l'esprit. L'habitude de la discipline, de la pratique, de l'effort soutenu pour devenir – ce sont là des moyens très respectables pour devenir insensible.

« – Mais que ferions-nous dans la vie si nous étions sensibles? On s'étiolerait tous, et il n'y aurait plus d'action efficace possible. »

Qu'apportent au monde les insensibles, les êtres fermés et durs? Que résulte-t-il de leur action « efficace »? Des guerres, de la confusion au dedans comme au dehors, de la cruauté et une misère qui va croissant dans le monde et qui se retourne finalement contre eux. L'action de ceux qui ne sont pas vigilants a inévitablement pour conséquence la destruction, l'insécurité physique, la désintégration. Mais la sensibilité n'est pas facile à acquérir ; la sensibilité est la compréhension du simple, qui est extrêmement complexe. Ce n'est pas un repli, un étiolement, un processus d'isolement. Agir avec sensibilité c'est avoir conscience du processus total du sujet agissant.

« – Cela me demanderait beaucoup de temps pour comprendre le processus total de mon être, et pendant ce temps mes affaires péricliteraient et je ne pourrais plus nourrir ma famille. »

Votre famille pourra manger ; même si vous n'avez pas mis assez d'argent de côté, il est toujours possible de s'arranger pour qu'elle ne meure pas de faim. Vos affaires péricliteront certainement ; mais vous ne vous rendez pas compte que votre être périclite déjà sur bien des plans, et que la ruine est en vous. Vous ne craignez qu'une catastrophe extérieure, et vous ne voulez pas voir ce qui se passe en vous. Vous méprisez l'intérieur et vous espérez bâtir quelque chose à l'extérieur ; pourtant l'intérieur est déjà en train d'écraser l'extérieur. L'extérieur ne peut subsister sans la plénitude de l'intérieur ; mais la plénitude de l'intérieur n'a rien à voir avec la répétition de la sensation qu'offrent les religions organisées ni l'accumulation des faits appelée connaissance, savoir. Le mécanisme de toutes ces occupations intérieures doit être compris pour que l'extérieur survive, pour être en bonne santé. Ne dites pas que vous n'avez pas le temps, car vous avez tout le temps nécessaire ; ce n'est pas le temps qui vous manque, c'est l'intérêt, c'est le goût. Vous n'avez pas de richesse intérieure, car vous voulez avoir des richesses intérieures payantes, qui rapportent comme les richesses extérieures. Vous ne cherchez pas les moyens de nourrir votre famille, mais la satisfaction de posséder. L'homme qui possède, que ce soient des biens ou des connaissances, ne peut jamais être sensible, ne peut jamais être vulnérable et ouvert. Posséder c'est devenir insensible, que votre avoir se solde en or ou en vertus. Posséder une personne c'est ne pas avoir conscience de cette personne ; chercher à posséder la réalité c'est la repousser. Lorsque vous essayez de devenir vertueux, vous n'êtes plus vertueux ; ce que vous cherchez à travers la vertu n'est qu'une satisfaction à un niveau différent. La satisfaction n'est pas la vertu, mais la vertu est liberté.

Comment l'insensible, le respectable, le non-vertueux peut-il être libre? La liberté de la vraie solitude n'est pas le processus fermé Je l'isolement. Être isolé dans la richesse ou dans la pauvreté, dans 1e savoir ou le succès, dans l'idée ou la vertu, c'est être insensible, fermé. L'insensible, le respectable, ne peut pas communier ; et s'il le fait, c'est avec des projections de lui-même. Pour communier il faut qu'il y ait la sensibilité, la vulnérabilité, il faut ne pas devenir, il faut être libéré de la peur. L'amour ne devient pas, l'amour ne dit pas « je serai ». Ce qui devient ne peut pas communier, car il s'isole toujours davantage. L'amour est le vulnérable ; l'amour est l'ouvert, l'impondérable, l'inconnu.

La clarté dans l'action

C'était une délicieuse matinée, très pure après les pluies. Il y avait de tendres petites feuilles toutes neuves aux arbres, et la brise venue de la mer les faisait danser. L'herbe était verte et gonflée de suc, et le bétail s'empressait de la manger avidement, car quelques mois plus tard il n'en resterait plus un brin. Les parfums du jardin emplissaient la pièce, et les enfants criaient et riaient. Les cocotiers portaient leurs belles noix dorées, et les feuilles des bananiers, larges et doucement balancées, n'étaient pas encore déchirées par la vieillesse et par le vent. Que la terre était belle, et quel poème de couleurs! Après le village, derrière les grandes maisons et les bosquets, il y avait la mer, pleine de lumière et de vagues tumultueuses. Au large était un petit bateau: quelques troncs assemblés, et un homme qui péchait, solitaire.

Elle était très jeune, et était mariée depuis peu, mais les années avaient déjà laissé leur marque sur elle. Elle dit qu'elle était d'une bonne famille, qu'elle était cultivée et qu'elle travaillait beaucoup ; elle avait été reçue à sa licence ès lettres avec mention, et elle avait en effet l'air ouvert et intelligent. Elle parlait avec facilité, puis brusquement elle se taisait, prise d'une sorte de timidité. Elle avait besoin de se confier à quelqu'un, car elle disait qu'elle n'avait jamais Parlé à personne des problèmes qui l'angoissaient, même pas à ses Parents. Petit à petit, elle arriva à exprimer avec des mots sa peine intime. Les mots ne transmettent une signification qu'à un certain niveau ; mais ils déforment, ils ne donnent jamais pleinement la signification de leur symbole, et ils trompent sans le vouloir. Elle voulait exPrimer beaucoup plus que les mots ne le lui permettaient, et elle y réussissait ; elle ne pouvait pas parler de certaines choses, quelque effort qu'elle fît pour cela, mais ses silences mêmes traduisaient ses souffrances et les affronts insupportables d'une relation qui n'était plus qu'un simple contrat. Son mari l'avait profondément blessée puis laissée à sa solitude, et ses jeunes enfants étaient à peine des compagnons pour elle. Que devait-elle faire? Us vivaient maintenant séparés ; devait-elle retourner vers lui?

La respectabilité a un étrange pouvoir sur nous! Qu'en dira-t-on? Peut-on vivre seul, surtout une femme, sans être l'objet de propos malveillants? La respectabilité est le manteau de l'hypocrite ; nous commettons par la pensée tous les crimes possibles et imaginables, mais apparemment nous sommes irréprochables. Elle recherchait la respectabilité et elle ne savait que faire. Lorsque tout est pur et clair à l'intérieur, tout ce qui peut arriver est bien. Lorsqu'il y a cette clarté intérieure, ce qui est bien n'est pas ce qui comble le désir, mais tout ce qui est est bien. Le contentement vient avec la compréhension de ce qui est. Mais comme il est difficile d'être clair, pur et lucide!

« – Comment pourrais-je voir lucidement ce que je dois faire? »

L'action ne suit pas la lucidité: la lucidité est l'action. Vous vous souciez de ce que vous devez faire, et non d'être lucide. Vous êtes déchirée entre la respectabilité et ce que vous devriez faire, entre l'espérance et ce qui est. Le double désir de respectabilité et de quelque action idéale engendre le conflit et la confusion, et ce n'est que lorsque vous êtes capable de regarder en face ce qui est qu'il y a la lucidité. Ce qui est n'est pas ce qui pourrait ou devrait être, qui n'est que le désir déformé et conformé à un modèle particulier ; ce qui est est le réel, non le désirable mais le fait. Vous n'avez probablement jamais abordé le problème de cette façon ; vous avez pensé ou calculé d'une manière retorse, pesant le pour et le contre, étudiant toutes les possibilités, ce qui vous a inévitablement mené à cette confusion qui fait que vous demandez maintenant ce que vous devez faire. Quelque décision que vous preniez dans la confusion où vous êtes, elle ne vous mènera qu'à une confusion plus grande encore. Voyez cela très simplement et directement ; alors vous serez capable d'observer ce qui est est sans déformation. L'implicite est sa propre action. Si ce qui est est lucide, vous verrez alors qu'il n'y a pas de choix, pas de décision, mais seulement 1'action, et la question de savoir ce qu il faut faire ne se posera plus ; une telle question ne se pose que lorsqu'il y a l'incertitude du choix. L'action ne dépend pas du choix ; l'action née du choix est l'action de la confusion.

« – Je commence à voir ce que vous voulez dire: je dois être lucide en moi-même, sans me soucier de la respectabilité, sans calcul intéressé, sans esprit de marchandage. Je suis lucide, mais il est difficile de se maintenir au niveau de cette lucidité, n'est-ce pas? »

Pas du tout. Se maintenir, c'est résister. Vous ne pouvez pas maintenir la lucidité et vous opposer à la confusion: vous faites l'expérience immédiate, directe, spontanée, de ce qu'est la confusion, et vous voyez que toute action née de la confusion ne peut engendrer que davantage de confusion. Lorsque vous percevez tout cela, non parce qu'une autre personne l'a dit mais parce que vous en faites vous-même l'expérience directe, immédiate, alors il y a la lucidité de ce qui est ; vous n'avez pas à vous maintenir au niveau de la lucidité, la lucidité est là.

« – Je vois très bien ce que vous voulez dire. Oui, je suis lucide ; c'est très bien. Mais l'amour? Nous ne savons pas ce que signifie l'amour. J'ai cru que j'aimais, mais je vois qu'il n'en est rien. »

D'après ce que vous m'avez dit, il ressort que vous vous êtes mariée par peur de la solitude, et aussi poussée par certains besoins physiques, certaines nécessités ; et vous vous êtes aperçue que tout cela n'était pas 1 amour. Vous avez donné à cela le nom d'amour pour que cela ait une apparence respectable, mais en fait ce n'était que le moyen le plus commode pour réaliser vos désirs, pour assouvir vos appétits, et vous avez mis cela sous le manteau du mot « amour ». Pour la plupart des Sens, c'est cela l'amour, avec toute sa fumée, toute sa confusion: la peur de l'insécurité, de la solitude, de la frustration, la peur de vieillir Seule, etc. Mais tout cela n'est qu'un processus de la pensée, qui n'est évidemment pas l'amour. La pensée tend à la répétition, et la répétition use la relation. La pensée est un processus destructeur, elle ne se renouvelle pas, elle ne peut que continuer ; et ce qui a de la continuité ne peut pas être le nouveau, et manque de fraîcheur. La pensée est sensation, la pensée est sensuelle, la pensée est le problème sexuel. La pensée ne peut mettre fin à soi-même afin d'être créatrice ; la pensée ne peut pas devenir autre chose que ce qu'elle est, c'est-à-dire la sensation. La pensée est toujours l'usé, le passé, l'ancien ; la pensée ne peut jamais être neuve. Comme vous l'avez vu, l'amour n'est pas la pensée. L'amour est lorsque le sujet pensant n'est pas. Le sujet pensant n'est pas une entité différente de la pensée ; la pensée et le sujet pensant sont un. Le sujet pensant est la pensée.

L'amour n'est pas sensation ; il est une flamme sans fumée. Vous connaîtrez l'amour lorsque vous ne vous identifierez plus au sujet pensant. Vous ne pouvez pas vous sacrifier, vous en tant que sujet pensant, à l'amour. Il ne peut y avoir aucune action délibérée en vue de l'amour, car l'amour n'est pas de l'esprit. La discipline, la volonté d'aimer, est la pensée de l'amour, l'idée de l'amour ; et l'idée de l'amour est une sensation. La pensée ne peut penser à l'amour, car l'amour est hors d'atteinte pour l'esprit. La pensée est continue, et l'amour est inépuisable. Ce qui est inépuisable est toujours nouveau, et ce qui a une continuité a toujours peur d'une fin. Ce qui finit connaît l'éternel commencement de l'amour.

L'idéologie

« – Toutes ces discussions sur la psychologie, sur les mécanismes de l'esprit, sont une perte de temps ; les gens ont besoin de travail et de nourriture. Ne trompez-vous pas délibérément vos auditoires alors qu'il est évident que c'est à la situation économique qu'il faut d'abord s'attaquer? Ce que vous dites est peut-être valable en dernier ressort, mais à quoi tout cela sert-il quand les gens meurent de faim? Vous ne pouvez pas penser ni faire quoi que ce soit quand vous avez le ventre vide. »

Certes il faut avoir quelque chose dans le ventre pour faire quelque chose ; mais pour qu'il y ait de la nourriture pour tous il faut que s'opère une révolution fondamentale dans nos modes de pensée, de à l'importance d'attaquer le front psychologique. Pour vous, une idéologie est beaucoup plus importante que la production de nourriture. Vous parlez de nourrir les pauvres et de vous occuper d'eux, mais ne vous souciez-vous pas en réalité beaucoup plus d'une idée, d'une idéologie?

« – Oui, c'est ce que nous faisons ; mais une idéologie est le seul moyen de réunir les gens en vue d'une action collective. Sans une idée il ne peut y avoir d'action collective ; l'idée, le plan vient d'abord, et l'action en découle. »

Ainsi vous vous occupez d'abord de facteurs psychologiques, et de là découlera ce que vous appelez l'action. Alors vous reconnaissez que discuter des facteurs psychologiques n'a pas délibérément pour but de tromper le peuple. Vous voulez seulement dire que votre idéologie est la seule qui soit rationnelle, et que par conséquent il est inutile de chercher ailleurs. Vous voulez agir collectivement pour votre idéologie, et c'est pour cela que vous dites que s'occuper du processus psychologique est non seulement une perte de temps mais encore une déviation de la question principale, qui est l'instauration d'une société sans classe qui travaille pour tous, etc.

« – Notre idéologie est le résultat d'une vaste étude historique, c'est l'histoire interprétée selon les faits ; c'est une idéologie fondée sur les faits, et non sur les croyances superstitieuses des religions. Notre idéologie a derrière elle une expérience directe, et non de pures visions et des illusions. »

Les idéologies ou dogmes des religions organisées sont elles aussi fondées sur l'expérience, du moins l'expérience de celui qui a institué son enseignement. Elles aussi sont fondées sur des faits historiques. Votre idéologie est peut-être le fruit de l'étude, de la comparaison, de l'acceptation de certains faits et du refus de certains autres, et vos conclusions sont peut-être le produit de l'expérience ; mais pourquoi rejeter les idéologies des autres comme illusoires quand elles sont, elles aussi, le résultat de l'expérience? Vous réunissez des gens autour de v°tre idéologie, et ils font de même ; vous voulez une action collective, et c'est aussi ce qu'ils veulent, par des voies différentes. Dans tous ta cas, ce que vous appelez une action collective prend sa source dans une idée ; vous attachez tous une importance aux idées, positives ou négatives, et c'est avec une idée que vous voulez provoquer une action collective. Toutes les idéologies ont l'expérience derrière elles, mais vous contestez la validité de leur expérience de même qu'ils contestent la validité de la vôtre. Ils disent que votre système est irréalisable, qu'il mènera à l'esclavage, etc., et vous vous les traitez de bellicistes et affirmez que leur système doit inévitablement conduire à un désastre économique. Ainsi vous êtes l'un et l'autre attachés aux idéologies, et non au problème de donner la nourriture et le bonheur aux gens. Les deux idéologies sont en guerre, et l'homme est oublié.

« – C'est pour sauver l'homme que l'homme est momentanément oublié. Nous sacrifions l'homme actuel pour sauver l'homme futur. »

Vous liquidez le présent au profit du futur. Vous assumez le rôle de la Providence au nom de l'État comme l'Église l'a fait au nom de Dieu. Vous avez l'un et l'autre vos dieux et vos livres sacrés ; vous avez tous deux les vrais interprètes, les prêtres – et malheur à quiconque s'écarte du vrai et de l'authentique! Il n'y a pas beaucoup de différences entre vous, vous êtes très semblables ; vos idéologies peuvent changer, mais le processus est plus ou moins le même. Vous voulez tous deux sauver l'homme futur en sacrifiant l'homme actuel – comme si vous saviez tout sur le futur, comme si le futur était une chose déterminée et que vous en aviez le monopole! Et pourtant vous êtes tous aussi incertains de l'avenir que n'importe qui. Il y a tant de faits impondérables dans le présent qui font le futur. Tous deux vous promettez une récompense, une Utopie, un paradis futur ; mais le futur n'est pas une conclusion idéologique. Les idées se rapportent toujours au passé ou au futur, jamais au présent. Vous ne pouvez pas avoir une idée du présent, car le présent est action, la seule action qui existe. Toute autre action est un ajournement, et ainsi ce n'est pas l'action ; c'est une fuite devant l'action. L'action fondée sur une idée, qu'elle soit du passé ou du futur, est inaction ; l'action ne peut être que dans le présent, dans le maintenant. L'idée appartient au passé ou au futur, et il ne peut y avoir d'idée dans le présent. Pour l'idéologue, le passé ou le futur est un point fixe, un état déterminé, car il appartient lui-même au passé ou au futur. Un idéologue n'est jamais dans le présent ; pour lui la vie est toujours dans le passé ou dans le futur, mais jamais dans le maintenant. L'idée est toujours du passé, se frayant un chemin à travers le présent vers le futur. Pour l'idéologue le présent est un passage vers le futur et n'est pas important ; les moyens ne comptent pas, seule la fin importe. Tous les moyens sont bons pour atteindre le but. Le but est déterminé, le futur est connu, par conséquent éliminez tous ceux qui se mettent en travers de la route du futur.

« – L'expérience est essentielle pour l'action, et les idées ou les explications viennent de l'expérience. Vous ne niez sûrement pas l'expérience. L'action hors du cadre de l'idée est anarchique, c'est le chaos, cela mène tout droit à l'asile. Préconisez-vous l'action sans le pouvoir cohésif de l'idée? Comment pouvez-vous faire quoi que ce soit sans avoir d'abord une idée directrice? »

Comme vous le dites, l'idée, l'explication, la conclusion, est le résultat de l'expérience ; sans expérience il ne peut y avoir aucun savoir ; sans le savoir il ne peut y avoir aucune action. L'idée suit-elle l'action, ou y a-t-il d'abord l'idée, ensuite l'action? Vous dites que l'expérience précède l'action, est-ce bien cela? Qu'entendez-vous par expérience?

« – L'expérience est l'ensemble des connaissances d'un maître, d'un écrivain, d'un révolutionnaire, les connaissances qu'il a acquises par l'étude et par les expériences qu'il a faites aussi bien que par celles des autres. Les idées se forment à partir des connaissances ou des expériences, et de cette structure idéologique découle l'action. »

L'expérience est-elle le seul critère, le seul instrument de mesure? Qu'entendons-nous par expérience? Notre conversation est une expérience ; vous répondez à des phénomènes particuliers, et cette réponse est l'expérience, n'est-ce pas? Le phénomène et la réponse sont un processus presque simultané ; ils forment un mouvement perpétuel dans le cadre d'un arrière-plan. C'est l'arrière-plan qui répond au phénomène, et cette réponse au phénomène, à l'événement, est l'expérience, n est-ce pas? La réponse vient de l'arrière-plan ; elle est conditionnée. L'expérience est toujours conditionnée, de même l'idée. L'action fondée sur l'idée est une action conditionnée, limitée. L'expérience, l'idée, en opposition à une autre expérience, une autre idée, ne produit pas une synthèse, mais une nouvelle opposition. Les contraires ne peuvent jamais produire une synthèse. Une intégration ne peut avoir lieu que s'il n'y a pas d'opposition ; mais les idées engendrent toujours une opposition, le conflit des contraires. En aucun cas le conflit ne peut faire naître une synthèse.

L'expérience est la réponse de l'arrière-plan à l'événement. L'arrière-plan est l'influence du passé, et le passé est la mémoire. La réponse de la mémoire est l'idée. Une idéologie fondée sur la mémoire, appelée expérience, connaissance, ne peut jamais être révolutionnaire. Elle peut s'appeler révolutionnaire, mais elle n'est qu'une continuité modifiée du passé. Une idéologie ou une doctrine contraire est encore une idée, et l'idée appartient toujours au passé. Il n'y a pas d'idéologie qui soit l'idéologie ; mais si vous dites que votre idéologie est limitée, conditionnée, comme n'importe quelle autre idéologie, personne ne vous suivra. Vous devez dire que c'est la seule idéologie qui soit capable de sauver le monde ; et comme nous attachons un grand prix aux formules, aux conclusions, nous suivons, et nous sommes exploités à fond, et l'exploiteur lui aussi est exploité.

L'action fondée sur une idée ne peut jamais être une action libératrice ; c'est toujours une action qui enchaîne. L'action en vue d'un but à atteindre est l'inaction perpétuelle ; à courte vue elle peut jouer le rôle d'action, mais une telle action se détruit elle-même, et notre vie quotidienne en est une preuve éclatante.

« – Mais peut-on jamais se libérer de tout ce qui conditionne l'action? Nous croyons que ce n'est pas possible. »

Encore une fois, l'idée, la croyance vous emprisonne. Vous croyez, un autre ne croit pas ; vous êtes tous deux prisonniers de votre croyance, et toutes les expériences que vous faites sont conditionnées. On ne peut découvrir la possibilité de se libérer qu'en regardant en face tous le processus du conditionnement, de l'influence. La compréhension de ce processus est la connaissance de soi. Ce n'est que la connaissance de soi qui permet de se libérer de la servitude, et aucune croyance, aucune idéologie ne permet cette libération.

La beauté

Le village était sale, mais chaque cabane était bien tenue. Les perrons étaient balayés et fleuris chaque matin, et l'intérieur était propre, quoique enfumé par les vapeurs de cuisine. Toute la famille était là, le père, la mère et les enfants, et la vieille dame devait être la grand-mère. Ils paraissaient tous heureux et étrangement satisfaits de leur sort. Il était impossible de communiquer verbalement car nous ne connaissions pas leur langue. Nous nous assîmes, et il y eut un moment d'embarras. Us reprirent leur travail, mais les enfants s'approchèrent, un garçon et une fille, et ils s'assirent en souriant. Le repas du soir était déjà prêt, et il n'y avait pas grand-chose. Quand nous partîmes, ils sortirent tous et regardèrent ; le soleil était sur le fleuve, derrière un gros nuage solitaire. Le nuage flamboyait et faisait rougeoyer les eaux ; cela rappelait les incendies de forêt.

Les longues rangées de cabanes était séparées par un chemin assez large, bordé de chaque côté par un ruisseau puant et charriant d'inimaginables horreurs. Des vers blancs grouillaient dans la boue noirâtre. Les enfants jouaient sur le chemin, entièrement absorbés par leur jeux, riant et criant, indifférents aux gens qui passaient. Au bord du fleuve des palmiers dressaient leur silhouette contre le ciel brûlant. Des porcs, des chèvres et des vaches vagabondaient entre les cabanes, et les enfants les chassaient lorsqu'ils devenaient trop importuns. Le village se préparait doucement pour la nuit qui venait, les mères appelaient les enfants et ceux-ci rentraient docilement à la maison.

La grande maison possédait un magnifique jardin entouré de hauts murs blancs. Le jardin était plein de fleurs aux couleurs vives et aux parfums délicats. Il y avait une paix extraordinaire dans ce Jardin ; tout était florissant et prospère, et la beauté des grands arbres semblait protéger toutes les autres plantes. La fontaine devait être le Paradis des oiseaux, mais maintenant elle chantait pour elle-même, seule et sans que rien ne vînt la troubler. Tout se repliait sur soi-même et attendait la nuit.

Elle était danseuse ; elle n'en faisait pas sa profession, mais elle avait choisi ce métier par goût. Certains la considéraient comme une excellente danseuse. Elle devait être fière de son art, car il y avait chez elle une sorte d'arrogance, non seulement l'arrogance de ceux qui sont arrivés, mais qui lui venait d'une sorte de reconnaissance intérieure de sa propre valeur spirituelle. De même qu'une autre aurait été satisfaite du succès qu'elle rencontrait, elle éprouvait la satisfaction de ceux qui considèrent qu'ils sont avancés dans le domaine spirituel. Le progrès de l'esprit est une illusion imposée au moi, mais c'est une illusion très agréable. Elle portait des bijoux et ses ongles étaient rouges ; ses lèvres étaient peintes et de la teinte appropriée. Elle ne se contentait pas de danser, elle faisait aussi des conférences sur l'art, la beauté et la réalisation spirituelle. La vanité et l'ambition se lisaient sur son visage ; elle voulait être connue à la fois sur le plan spirituel et en tant qu'artiste, et maintenant le spirituel prenait le pas.

Elle dit qu'elle n'avait aucun problème personnel, mais qu'elle aurait aimé parler de la beauté et de l'esprit. Elle ne se souciait pas des problèmes personnels, qui sont tous plus ou moins stupides, elle s'intéressait à des questions plus profondes. Qu'est-ce que la beauté? Est-elle intérieure ou extérieure? Est-elle subjective ou objective, ou une combinaison des deux? Elle était très assurée sur son terrain, et l'assurance est la négation du beau. Être certain, s'être enfermé en soi-même, c'est être invulnérable. Si l'on n'est pas ouvert, comment la sensibilité peut-elle se faire jour?

« – Qu'est-ce que la beauté? »

Désirez-vous une définition, une formule, ou désirez-vous simplement avoir un avis?

« – Mais ne doit-on pas avoir un instrument de recherche? Sans connaissances, sans explications, comment peut-on avancer? Nous devons savoir où nous allons avant de nous mettre en route. »

Les connaissances n'empêchent-elles pas la recherche? Si vous savez, comment peut-il y avoir recherche? Le mot « connaissances » n'indique-t-il pas un état où toute recherche a cessé? Savoir n'est pas chercher ; ainsi tout ce que vous demandez, c'est une conclusion, une définition. La beauté peut-elle se mesurer? La beauté peut-elle se comparer à quelque chose de connu ou à un modèle imaginaire? La beauté est-elle une abstraction sans support? La beauté est-elle exclusive, et ce qui est exclusif peut-il être intégré? L'extérieur peut-il être beau sans la liberté intérieure? La beauté est-elle une décoration, un ornement? Le déploiement extérieur de la beauté est-il une preuve de sensibilité? Que cherchez-vous donc? Une combinaison de l'extérieur et de l'intérieur? Comment peut-il y avoir une beauté extérieure sans la participation de l'intérieur? De quel côté mettez-vous l'accent?

« – J'attache une égale importance aux deux aspects de la beauté ; sans la forme parfaite, comment peut-il y avoir de vie parfaite? La beauté est la combinaison de l'extérieur et de l'intérieur. »

Ainsi vous avez une formule pour atteindre à la beauté. La formule n'est pas la beauté, mais seulement une série de mots. Être beau n'est pas la même chose que devenir beau. Que cherchez-vous donc?

« – La beauté de la forme et de l'esprit. Une fleur parfaite a besoin d'une beau vase. »

Peut-il y avoir une harmonie intérieure, et ainsi peut-être une harmonie extérieure, sans la sensibilité? La sensibilité n'est-elle pas essentielle pour percevoir le laid ou le beau? La beauté est-elle le refus de la laideur?

« – Oui, naturellement. »

La vertu est-elle un refus, une résistance? S'il y a résistance, peut-il y avoir sensibilité? Pour qu'il y ait sensibilité, ne faut-il pas qu'il y ait liberté? Ce qui est enfermé, replié sur soi peut-il être sensible? L'ambitieux peut-il être sensible, conscient de la beauté? La sensibilité, la vulnérabilité à ce qui est est essentielle, n'est-ce pas? Nous voulons nous identifier à ce que nous appelons le beau et éviter ce que nous appelons le laid. Nous voulons nous identifier au beau jardin et fermer les yeux sur le village plein d'odeurs. Nous voulons résister et pourtant recevoir. Toute identification n'est-elle pas une résistance? Ressentir le village et le jardin sans résistance, sans comparaison, c'est cela être sensible. Vous ne voulez être sensible qu'à la beauté, à la vertu, et résister au mal, à la laideur. La sensibilité, la vulnérabilité est un processus total, il ne peut pas être amputé et se dérouler sur un seul plan, celui des sensations agréables.

« – Mais je cherche la beauté, la sensibilité. »

En est-il vraiment ainsi? Si cela est vrai, alors toute préoccupation au sujet de la beauté doit cesser. Cette considération, ce culte de la beauté est une fuite devant ce qui est, devant vous-même, n'est-ce pas? Comment pouvez-vous être sensible si vous n'avez pas conscience de ce que vous êtes, de ce qui est? Les ambitieux, les astucieux, ceux qui pourchassent la beauté, ne font qu'adorer des projections d'eux-mêmes. Ils sont totalement enfermés en eux-mêmes, ils ont bâti une muraille autour d'eux ; et comme rien ne peut vivre dans l'isolement, ils souffrent. Cette recherche de la beauté et les interminables conversations sur l'art sont des fuites devant la vie très respectables et hautement considérées ; des fuites devant la vie, c'est-à-dire des fuites devant soi-même.

« – Mais la musique n'est pas une fuite. »

Elle est une fuite, une évasion, lorsqu'elle remplace la compréhension de soi-même. Sans la compréhension de soi-même, toutes les activités mènent à la confusion et à la douleur. Il n'y a sensibilité que lorsqu'il y a la liberté que donne la compréhension – la compréhension du mécanisme du moi, de la pensée.

L'intégration

Les petits chiots étaient gras et propres et jouaient dans le sable tiède. Il y en avait six, tous blancs et beiges. La mère était couchée à l'ombre à quelque distance. Elle était maigre et vieille, couverte de gale, et il ne lui restait presque plus de poils sur le corps. Elle portait les marques de plusieurs blessures, mais elle agitait sa queue et elle contemplait ses petits chiots avec fierté. Il ne lui restait probablement pas plus d'un mois à vivre. C'était un de ces chiens errants qui se nourrissent comme ils peuvent de détritus et de rapines, pourchassés de village en village, d'une maison à l'autre. Les hommes lui jetaient des pierres et lui fermaient leur porte, et il fallait les éviter-Mais là, dans l'ombre fraîche, les souvenirs d'hier étaient loin. et elle était fatiguée ; et puis quelqu'un caressait les chiots et leur parlait. L'après-midi s'achevait ; la brise venue du fleuve était fraîche, et pour l'instant c'était le bonheur. Où trouverait-elle à manger tout à l'heure? C'était une autre affaire, mais pourquoi se tracasser pour l'instant?

Loin du village, près de la digue, après les prés verts, au bout d'une route poudreuse et bruyante, se trouvait la maison où les gens attendaient pour parler de leurs problèmes. Ils étaient très différents les uns des autres: certains avaient l'air intelligents et réfléchis, d'autres indolents, d'autres encore toujours prêts à discuter et à réfuter les arguments. Il y avait celui qui comprend vite et celui qui ne vit que de définitions, de conclusions, etc. Les plus intelligents faisaient preuve de patience, tandis que ceux qui avaient l'esprit vif étaient irrités de voir que d'autres mettaient du temps à assimiler les choses. Mais celui qui était lent devait venir avec celui qui était vif. La compréhension vient par éclairs, et il doit y avoir des intervalles de silence pour que les éclairs aient lieu ; mais ceux qui ont l'esprit vif sont trop impatients pour permettre à ces éclairs de se produire. La compréhension n'est pas verbale, la compréhension n'a rien de commun avec la compréhension intellectuelle. La compréhension intellectuelle n'a lieu que sur le plan verbal, et ainsi il n'y a pas compréhension du tout. La compréhension ne vient pas à la suite d'une pensée, car la pensée est verbale. Il n'y a pas de pensée sans mémoire, et la mémoire est le mot, le symbole, le processus créateur d'images. Sur ce plan, il n'y a Pas de compréhension. La compréhension vient dans l'espace compris entre deux mots, dans cet intervalle qui précède le mot avant que celui-ci ne façonne une pensée. La compréhension n'est ni pour l'esprit v¡f ni pour l'esprit lent, mais pour ceux qui ont conscience de cet espace incommensurable.

« – Qu'est-ce que la désintégration? Nous voyons avec quelle rapidité les relations humaines dans le monde se désintègrent, et plus encore en nous-même. Comment peut-on arrêter cela? Comment pouvons-nous nous intégrer? »

Il y a intégration si nous pouvons observer le mécanisme de la désintégration. L'intégration ne se produit pas sur un ou deux plans de notre existence, c'est la réunion de tous les plans. Avant d'en arriver là, nous devons découvrir ce que nous entendons par désintégration, n'est-ce pas? Le conflit est-il une marque de désintégration? Ce n'est pas une définition que nous cherchons, mais la signification cachée derrière ce mot.

« – La lutte est-elle inévitable? Toute existence est une lutte ; sans la lutte, ce serait la ruine. Si je ne luttais pas en vue d'atteindre un but, je dégénérerais. Lutter est aussi essentiel que respirer. »

Une affirmation catégorique stoppe toute recherche. Nous essayons de trouver quels sont les facteurs de désintégration, et le conflit, la lutte est peut-être l'un de ceux-ci. Qu'entendons-nous par conflit, par lutte?

« – La compétition, la rivalité, l'effort pour atteindre un but, le désir de réaliser, le mécontentement, etc. »

La lutte ne se situe pas sur un seul plan de l'existence, mais à tous les niveaux. Le processus de devenir est une lutte, un conflit, n'est-ce pas? L'employé qui devient directeur, le vicaire qui devient évêque, l'élève qui devient Maître – ce devenir psychologique est l'effort, le conflit.

« – Pouvons-nous vivre et agir sans ce processus de devenir? N'est-ce pas une nécessité? Comment peut-on être délivré du conflit? N'y a-t-il pas la peur derrière cet effort? »

Nous essayons de trouver, de voir, non seulement sur le plan verbal, mais en profondeur, ce qui conduit à la désintégration, et non comment se libérer du conflit ni ce qu'il y a derrière lui. Vivre et devenir sont deux états différents, n'est-ce pas? L'existence peut nécessiter l'effort ; mais nous considérons le processus de devenir, le besoin psychologique d'être meilleur, devenir quelque chose, l'effort pour changer ce qui est en son contraire. Ce devenir psychologique est peut-être le facteur qui rend la vie quotidienne douloureuse, qui provoque la concurrence, le conflit. Qu'entendons-nous par devenir? Le devenir psychologique du prêtre qui veut être évêque, du disciple qui veut être le Maître, etc. Dans ce processus de devenir il y a une lutte-positive ou négative ; c'est la lutte pour changer ce qui est en quelque chose d'autre, n'est-ce pas? Je suis ceci et je veux devenir cela, et ce devenir est une série de conflits. Quand je suis devenu cela, il y a encore un autre cela, et un autre, et c'est une chaîne sans fin. Le ceci devenant cela n'a pas de fin, et ainsi le conflit ne cesse jamais. Maintenant, pourquoi désiré-je devenir quelque chose d'autre que ce que je suis?

« – Parce que nous sommes conditionnés dans ce sens ; à cause des influences sociales, à cause de nos idéaux. Nous ne pouvons pas empêcher cela, parce que c'est dans notre nature. »

Dire que nous ne pouvons pas empêcher cela, c'est mettre fin à toute discussion. C'est un esprit paresseux qui fait une pareille affirmation et qui se contente de la souffrance, et c'est d'une grande stupidité. Pourquoi sommes-nous conditionnés? Qui nous conditionne? Comme nous acceptons le fait d'être conditionnés, nous créons nous-mêmes ces conditions. Est-ce l'idéal qui nous fait lutter pour devenir cela alors que nous sommes ceci? Est-ce le but, l'Utopie, qui provoque le conflit? Dégénérerions-nous si nous ne nous efforcions pas d'atteindre un but?

« – Naturellement, nous stagnerions, nous irions de mal en pis. Il est facile de tomber en enfer, mais il est difficile de monter au paradis. »

Et de nouveau nous avons des idées, des opinions sur ce qui pourrait arriver, mais nous ne faisons pas directement l'expérience de cet événement. Les idées empêchent la compréhension, ainsi que les conclusions et les explications. Les idées et les idéaux nous font-ils lutter pour réaliser, pour devenir? Je suis ceci ; et l'idéal me pousse-t-il à lutter pour devenir cela? L'idéal est-il la cause du conflit? L'idéal est-il entièrement différent de ce qui est? S'il est entièrement différent, s'il n'a aucun rapport, aucune relation avec ce qui est, alors ce qui est ne peut pas devenir l'idéal. Pour devenir, il faut qu'il y ait une relation entre ce qui est et l'idéal, le but. Vous dites que l'idéal nous donne l'élan qui nous pousse à lutter, aussi découvrons comment l'idéal vient en existence. L'idéal n'est-il pas une projection de l'esprit?

« – Je voudrais vous ressembler. Est-ce là une projection? » Naturellement. L'esprit a une idée, peut-être agréable, et il veut ressembler à cette idée, qui est une projection de votre désir. Vous êtes ceci, que vous n'aimez pas, et vous voulez devenir cela, qui vous plaît. L'idéal est une projection du moi ; le contraire est une extension de ce qui est ; ce n'est pas du tout le contraire, mais une continuité de ce qui est, peut-être quelque peu modifié. La projection est voulue par le moi, et le conflit est l'effort en vue d'atteindre la projection. Ce qui est se projette sous la forme d'idéal et s'efforce d'atteindre cela, et cet effort est appelé devenir. Le conflit des contraires est considéré comme nécessaire, essentiel. Ce conflit vient du fait que ce qui est s'efforce de devenir ce qu'il n'est pas ; et ce qu'il n'est pas est l'idéal, la projection de soi. Vous vous efforcez de devenir quelque chose, et cette chose fait partie de vous-même. L'idéal est votre propre projection. Voyez les tours que se joue l'esprit. Vous courez après des mots, après votre propre projection, après votre ombre. Vous êtes violent, et vous vous efforcez de devenir non-violent, l'idéal ; mais l'idéal est une projection de ce qui est, mais sous un autre nom. Cette lutte est considérée comme nécessaire, spirituelle, évolutive, etc. ; mais tout cela se passe dans la cage de l'esprit et ne mène qu'à l'illusion.

Lorsque vous avez conscience de cette supercherie, de cette farce que vous vous jouez à vous-même, alors le faux est vu tel qu'il est. L'effort pour atteindre une illusion est le facteur désintégrateur. Tout conflit, tout devenir est désintégration. Lorsqu'il y a la conscience de ce tour que l'esprit se joue à lui-même, alors il n'y a que ce qui est. Lorsque l'esprit est dépouillé de tout devenir, de tout idéal, de toute comparaison et de toute condamnation, lorsque tout son édifice s'est écroulé, alors ce qui est a entrepris une transformation radicale. Tant que l'on donne des noms à ce qui est, il y a relation entre l'esprit et ce qui est ; mais lorsque ce processus de dénomination – qui est la mémoire, la structure même de l'esprit – n'est pas, alors ce qui est n'est pas. Ce n'est que dans cette transformation qu'il y a intégration.

L'intégration n'est pas l'action de la volonté, ce n'est pas l'effort de devenir intégré. Lorsque la désintégration n'est pas, lorsqu'il n'y a pas de conflit, pas d'effort pour devenir, alors seulement il y a l'être du tout, le parfait.

La peur et l'évasion

Nous prenions imperceptiblement de l'altitude. Au-dessous de nous s'étendait une immense mer de nuages, d'une blancheur éblouissante, vague après vague, jusqu'à l'horizon. Ils semblaient extraordinairement solides, on avait l'impression qu'on aurait pu marcher dessus. Parfois, une brève trouée laissait entrevoir un pays verdoyant. Au-dessus de nous le ciel d'hiver était d'un bleu très doux, sans limites. Puis apparut une puissante chaîne de montagnes couvertes de neiges qui étincelaient au soleil. Ces montagnes avaient cinq mille mètres d'altitude, mais nous étions plus haut qu'elles, et nous nous élevions toujours. Les pics semblaient étrangement familiers et proches, et d'une sublime sérénité. La chaîne des pics les plus élevés se poursuivait au nord, mais nous obliquâmes vers le sud, après avoir atteint l'altitude requise de sept mille mètres.

Le passager du siège voisin était très loquace. La beauté des montagnes ne l'intéressait pas, et il avait sommeillé pendant notre ascension ; mais il était réveillé maintenant et il avait envie de parler. Il expliqua que c'était la première fois qu'il faisait un voyage de cette importance pour ses affaires ; il s'occupait de plusieurs entreprises et il se mit à en parler en détail. Maintenant nous survolions la mer, sombre et distante, et on pouvait apercevoir quelques navires çà et là. On percevait à peine le vrombissement des moteurs, et les petites villes de la côte défilaient au-dessous de nous. Il disait comme il était difficile de ne pas avoir peur, non pas d'une catastrophe en particulier, mais de tous les accidents qui peuvent survenir dans la vie. Il était marié, il avait des enfants, et il y avait toujours la peur, non seulement de l'avenir, mais de tout en général. C'était une peur sans objet Particulier, et bien que ses affaires fussent prospères, cette peur empoisonnait sa vie. Il avait toujours été d'une nature inquiète, mais maintenant c'était une peur de tous les instants, et la nuit il faisait d'horribles cauchemars. Sa femme était au courant de cela, mais elle ne doutait pas de la gravité de son état.

La peur ne peut exister qu'en relation avec quelque chose. Éant une abstraction, la peur n'est qu'un mot, et le mot n'est pas la peur elle-même. Avez-vous peur de quelque chose de particulier?

« – Je n'ai jamais réussi à le déterminer, et mes rêves sont trop vagues ; mais la peur en est toujours le fil conducteur. J'en ai parlé à des amis et à des médecins, mais ils en ont tous ri et ne m'ont été d'aucun secours. La cause profonde m'a toujours échappé, et je voudrais bien pourtant me débarrasser de cette horrible chose. »

Désirez-vous réellement vous libérer, ou bien n'est-ce là qu'une formule?

« – Je vais peut-être vous paraître futile, mais je donnerais la moitié de ma fortune pour être débarrassé de cette peur. Je ne suis pas très religieux, mais j'ai pourtant beaucoup prié pour ne plus connaître ces cauchemars. Lorsque je suis absorbé par mon travail ou par un jeu, je l'oublie souvent, mais tel un monstre qui guette sa proie, cette peur se jette sur moi aussitôt après. »

Avez-vous cette peur maintenant? Avez-vous maintenant le sentiment qu'elle est là près de vous? Cette peur est-elle consciente ou cachée?

« – Je la sens, mais je ne sais pas si elle est consciente ou inconsciente. »

La sentez-vous comme quelque chose de proche ou d'éloigné -non dans l'espace, mais en tant que sentiment?

« – Lorsque j'en ai conscience, elle me paraît toute proche. Mais qu'est-ce que cela peut faire? »

La peur ne se manifeste qu'en relation avec quelque chose. Ce quelque chose peut être votre famille, votre travail, vos préoccupations pour l'avenir, la mort. Avez-vous peur de la mort?

« – Non, pas particulièrement, quoique je préférerais mourir rapidement plutôt que de traîner pendant des mois. Je ne pense pas que ce soit ma famille qui soit la cause de cette anxiété, ni mon travail. »

Alors ce doit être quelque chose de plus profond que les relations superficielles qui est la cause de cette peur. On pourrait peut-être découvrir ce que c'est, mais si vous pouviez le découvrir par vous même, cela aurait une beaucoup plus grande signification. Pourquoi n'avez-vous pas peur des relations superficielles?

« – J'aime ma femme et elle m'aime ; il ne lui viendrait pas à l'idée de regarder un autre homme, et je ne suis pas attiré par les autres femmes. Les enfants nous causent du souci, et ce qu'on peut faire, on le fait ; mais avec toute cette confusion économique dans Je monde, on ne peut pas leur donner la sécurité financière, et ils devront se débrouiller comme ils pourront. J'ai une situation assez stable, mais j'ai toujours peur qu'il arrive quelque chose à ma femme, c'est bien naturel. »

Ainsi vous êtes sûr de la personne qui vous touche de plus près. Pourquoi êtes-vous aussi sûr?

« – Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Il y a des choses qu'il faut admettre, il me semble. »

La question n'est pas là. Voulez-vous que nous approfondissions la chose? Lorsque vous dites que vous et votre femme trouvez dans votre union une plénitude, qu'entendez-vous par là?

« – Nous sommes heureux d'être ensemble: amitié, compréhension, etc. En un sens plus profond, nous dépendons l'un de l'autre. Ce serait un choc terrible s'il arrivait quelque chose à l'un de nous deux. C'est en ce sens que nous dépendons l'un de l'autre. »

Qu'entendez-vous par « dépendance »? Vous voulez dire que sans elle vous vous sentiriez perdu, vous seriez complètement seul, est-ce cela? Et elle éprouverait le même sentiment ; est-ce de cette façon que vous dépendez l'un de l'autre?

« – Mais qu'y a-t-il de mal là-dedans? »

Nous ne condamnons pas, nous ne portons aucun jugement, nous recherchons simplement. Êtes-vous sûr de vouloir aller au fond des choses? En êtes-vous bien sûr? Très bien, alors continuons.

Sans votre femme, vous seriez tout seul, vous vous sentiriez complètement perdu ; c'est pour cela qu'elle a une telle importance a vos yeux, n'est-ce pas? Vous dépendez d'elle pour votre bonheur, et c'est cette dépendance que vous appelez amour. Vous avez peur d'être seul. Elle est toujours là pour masquer la réalité de votre solitude, et vous faites de même à son égard ; mais le fait est toujours là, n'est-ce pas? Nous nous servons l'un de l'autre pour masquer notre solitude ; nous fuyons cela de mille façons, et toutes les formes de relation sont bonnes pour cela, et chacune de ces relations devient une dépendance. J'écoute la radio parce que la musique me rend heureux, elle me permet de m'évader hors de moi-même ; les livres et la culture sont aussi des moyens très propices pour m'évader de moi-même. Et nous dépendons de toutes ces choses.

« – Pourquoi ne m'évaderais-je pas de moi-même? Je n'ai rien dont je puisse m'enorgueillir, et en m'identifiant à ma femme, qui est bien meilleure que je ne suis, je sors de moi. »

Naturellement, la plupart des gens s'évadent hors d'eux-mêmes. Mais en échappant à votre moi, vous êtes devenu dépendant. La dépendance devient plus forte, la fuite plus nécessaire, selon le degré de la peur de ce qui est. La femme, le livre, la radio, prennent une importance extraordinaire ; les évasions deviennent de la plus haute importance, prennent une valeur de plus en plus grande. Je me sers de ma femme comme d'un moyen pour me fuir moi-même, et c'est pour cela que je tiens tant à elle. Je dois la posséder, je ne dois pas la perdre ; et elle aime être possédée, car elle aussi se sert de moi. Il y a un besoin commun d'évasion, et nous nous utilisons mutuellement. C'est cette utilisation que nous appelons amour. Vous n'aimez pas ce que vous êtes, aussi vous vous fuyez, vous fuyez ce qui est.

« – C'est peut-être bien cela. Oui, il y a du vrai dans ce que vous dites. Mais pourquoi fuyons-nous? Et qu'est-ce que nous fuyons? »

Vous fuyez votre solitude, votre propre vide, ce que vous êtes. Si vous fuyez sans voir ce qui est, vous ne pourrez évidemment pas le comprendre ; aussi faut-il commencer par cesser de courir, de s'échapper, et alors seulement pourrez-vous vous observer tel que vous êtes. Mais vous ne pouvez pas observer ce qui est si vous le critiquez sans cesse, si vous l'aimez ou le détestez. Vous l'appelez solitude et vous le fuyez ; et le fait même de fuir ce qui est est la peur. Vous avez peur de cette solitude, de ce vide, et vous cachez cette peur sous la dépendance. Aussi la peur dure-t-elle ; elle dure tant que vous fuyez ce qui est. S'identifier totalement à quelque chose, à une personne ou une idée, n'est pas une garantie de l'évasion finale, car cette peur est toujours à l'arrière-plan. Elle se manifeste dans vos rêves, lorsqu'il y a une faille dans votre identification ; et l'identification ne peut pas être constante, il y a toujours des failles, à moins d'être déséquilibré.

« – Ainsi ma peur vient de mon propre vide intérieur, de mon insuffisance. Je vois cela très bien, et c'est vrai ; mais que puis-je faire, comment remédier à cela? »

Vous ne pouvez rien faire pour cela. Quoi que vous fassiez, ce sera toujours une activité d'évasion. C'est cela qu'il est le plus important de comprendre. Vous verrez alors que vous n'êtes pas différent ou distinct de ce vide. Vous êtes cette insuffisance. L'observateur est le vide observé. Alors, si vous allez plus loin, vous ne pourrez plus appeler cela solitude ; vous n'aurez plus de mot pour cela. Si vous allez encore plus loin, ce qui est assez difficile, la chose connue en tant que solitude n'existe plus ; il y a cessation complète de la solitude, du vide, du sujet pensant en tant que pensée. Cela seul met fin à la peur.

« – Alors qu'est-ce que l'amour? »

L'amour n'est pas l'identification ; ce n'est pas la pensée de la personne ou de la chose aimée. Vous ne pensez pas à l'amour lorsqu'il est là ; vous n'y pensez que lorsqu'il est absent, lorsqu'il y a une distance entre vous et l'objet de votre amour. Lorsqu'il y a communion directe, il n'y a pas de pensée, pas d'image, aucun réveil de la mémoire ; c'est lorsque la communion cesse, à quelque niveau que ce soit, que commence le processus de la pensée, de l'imagination. L'amour n'est pas de l'esprit. L'esprit crée la fumée de l'envie, du désir, de la présence et de l'absence, du souvenir, de l'attente du lendemain, du chagrin et de l'inquiétude ; et cela tue la flamme. Lorsqu'il n'y a pas de fumée, la flamme vit. Elles ne peuvent pas exister ensemble ; 1'idée qu'elles existent ensemble n'est qu'un désir. Un désir est une Projection de la pensée, et la pensée n'est pas l'amour.

Exploitation et activité

Le jour se levait et les oiseaux faisaient un joyeux tintamarre. Le soleil commençait à toucher la cime des arbres, et l'ombre était encore profonde sous les feuillages. Un serpent venait sans doute de traverser la pelouse car il y avait une longue traînée visible dans la rosée. Le ciel n'avait pas encore perdu sa couleur, et de grands nuages blancs se rassemblaient. Tout à coup les oiseaux cessèrent de chanter ; seuls quelques cris apeurés et furieux tout à la fois signalèrent l'approche d'un chat qui se glissait sous un buisson. Un grand épervier avait attrapé un oiseau noir et blanc et le déchiquetait de son bec recourbé et pointu. Il tenait sa proie d'un air féroce, et se fit menaçant à l'approche de deux ou trois corneilles. Les yeux de l'épervier étaient jaunes avec d'étroites fentes noires, et il nous regardait ainsi que les corneilles, fixement.

« – Pourquoi ne serais-je pas exploité? Peu m'importe de n'être qu'un instrument au service de la cause, elle a une grande importance, et je veux m'identifier complètement à elle. Ce qu'on fait de moi n'a pas d'importance. Vous voyez, je ne compte pas. Je ne veux pas faire grand-chose dans ce monde, et j'aide ceux qui peuvent faire quelque chose dans la mesure de mes faibles moyens. Mais j'ai un problème d'attachement personnel qui me détourne de mon travail. C'est cet attachement que je voudrais comprendre. »

Mais pourquoi seriez-vous exploité? N'êtes-vous pas aussi important que l'individu ou le groupe qui vous exploite?

« – Cela ne me fait rien d'être exploité pour la cause, car je considère qu'elle est belle et qu'elle est utile au monde. Ceux avec qui je travaille sont des personnes d'une haute valeur spirituelle dont je vénère l'idéal, et elles savent mieux que moi ce qu'il faut faire. »

Pourquoi pensez-vous qu'elles sont plus capables que vous de faire ce qui est bien? Comment savez-vous qu'elles sont d'une haute valeur « spirituelle », pour employer vos propres termes, et que J leur vision est plus profonde? Après tout, lorsque vous avez offert vos services, vous avez dû considérer la chose ; à moins que vous n'ayez été attiré, comme sous l'effet d'un charme, et que cela vous ait décidé travailler pour elles? « – C'est une cause très belle, et j'ai offert mes services parce que j'ai senti que je devais agir pour elle. »

Vous êtes comme ces hommes qui s'engagent dans l'armée pour tuer ou se faire tuer pour une noble cause. Savent-ils ce qu'ils font? Savez-vous ce que vous faites? Comment savez-vous que la cause que vous servez est « spirituelle »?

« – Oui, vous avez raison. J'ai servi quatre ans dans l'armée pendant la dernière guerre ; je me suis engagé, comme beaucoup d'autres, par patriotisme. Je n'avais pas l'impression de m'associer à des criminels ; nous nous engagions parce que c'était ce qu'il fallait faire. Mais les personnes pour qui je travaille maintenant sont des personnes spirituelles. »

Savez-vous ce que c'est que d'être spirituel? D'abord, être ambitieux, ce n'est pas être spirituel. Et ne sont-elles pas ambitieuses?

« – C'est bien possible. Je n'ai jamais pensé à cela, tout ce que je veux, c'est agir pour quelque chose de beau. »

Est-il beau d'être ambitieux et de masquer cela par une foule de mots impressionnants sur les maîtres, l'humanité, l'art, la fraternité? Est-ce une marque de spiritualité de vouloir rallier à sa propre cause le voisin et celui qui habite de l'autre côté de l'eau? Vous travaillez pour ceux qui sont censés être spirituels, sans connaître le fond des choses, et vous voulez vous faire exploiter.

« – Oui, c'est un peu mince, je le reconnais. Je ne veux pas être dérangé dans ce que je fais, et pourtant j'ai un problème. Et ce que vous dites me dérange encore davantage. »

Et vous ne voulez pas être dérangé? Mais ce n'est que lorsque n°us sommes dérangés, éveillés, que nous commençons à observer et à trouver que c'est à cause de notre propre stupidité que nous sommes exploités, et les malins se servent de cela au nom de la patrie, de Dieu, d'une idéologie quelconque. Comment la stupidité pourrait-elle faire le bien dans le monde, même si les malins l'utilisent? Lorsque « e malin exploite la stupidité, il fait lui aussi preuve de stupidité, car lui non plus ne sait pas où mènent leurs activités. L'action du stupide, de celui qui n'a pas conscience du mécanisme de sa propre pensée, conduit inévitablement au conflit, à la confusion et à la misère.

Votre problème n'est peut-être pas nécessairement une distraction. Puisqu'il est là, comment serait-il une distraction?

« – Il m'empêche de me donner entièrement à mon travail. » Vous ne pouvez pas vous donner entièrement à votre travail si vous avez un problème dont vous pensez qu'il vous distrait. Votre travail est peut-être une sottise et le problème est peut-être un avertissement pour ne pas vous laisser prendre à vos activités actuelles.

« – Mais j'aime ce que je fais. »

Tout cela fait peut-être partie d'un seul et unique trouble. Nous aimons nous perdre dans une forme quelconque d'activité ; plus l'activité nous offre de satisfactions, plus nous nous attachons à elle. Le désir d'obtenir des satisfactions nous rend stupides, quel que soit le plan où la satisfaction opère. Et nous avons beau déguiser, consciemment ou inconsciemment, cette satisfaction sous de nobles formules, le désir même d'obtenir des satisfactions nous rend stupides et insensibles. Nous cherchons une satisfaction, un réconfort, une sécurité psychologique à travers toutes sortes d'activités ; et lorsque nous les obtenons, ou lorsque nous imaginons les avoir obtenues, nous désirons ne plus être dérangés. Mais il y a toujours quelque chose qui nous dérange, à moins que nous ne soyons morts, ou que nous comprenions tout le processus de conflit, de lutte. La plupart d'entre nous souhaitent être morts, être insensibles, car vivre est douloureux ; et contre cette douleur nous bâtissons les murailles de la résistance, les murailles du conditionnement. Ces murailles qui semblent nous protéger ne font en réalité qu'augmenter le conflit et la misère. N'est-il pas plus important de comprendre le problème plutôt que d'essayer de lui échapper? Votre problème est peut-être le réel, et votre travail n'est peut-être qu'une évasion sans grande signification.

« – Tout cela est très gênant, et il faudra que j'y réfléchisse soigneusement. »

Il commençait à faire chaud sous les arbres, et nous partîmes. Mais comment un esprit superficiel peut-il faire quelque chose de bon?

Le fait même de faire quelque chose de « bon » n'est-il pas déjà une preuve d'esprit superficiel? L'esprit, si avisé, si subtil, si cultivé soit-il. n'est-il pas toujours superficiel? L'esprit superficiel ne peut jamais devenir l'insondable ; le fait même de devenir est un phénomène de surface. Devenir, c'est poursuivre des projections du moi. La projection peut être verbalement de la plus haute espèce, elle peut être une vision, un projet ou un système des plus vastes ; mais c'est toujours un produit superficiel. Quoi qu'il fasse, le superficiel ne peut jamais devenir profond ; toute action de sa part, tout mouvement de l'esprit à quelque niveau que ce soit est toujours superficiel. Il est très difficile pour l'esprit superficiel de voir que ses activités sont vaines, inutiles. C'est l'esprit superficiel qui est actif, et cette activité même le conserve dans cet état. Son activité est son propre conditionnement. Le conditionnement, conscient ou caché, est le désir d'échapper au conflit, à la lutte, et ce désir dresse un mur contre le mouvement de la vie, contre les souffles de l'inconnu ; et à l'intérieur de ces murailles que sont les conclusions, les croyances, les explications, les idéologies, l'esprit stagne. Seul le superficiel stagne, et meurt.

Le seul désir de s'abriter sous ses propres conditionnements engendre d'autres souffrances, d'autres problèmes ; car le conditionnement sépare, isole, et ce qui est isolé ne peut pas vivre. Et ce qui est isolé aura beau tenter de s'unir à ce qui est isolé, cela ne formera jamais un tout. Ce qui est séparé est toujours isolé, quoi qu'il fasse pour accumuler et unir, se développer, s'inclure et s'identifier. Ce qui conditionne est destructeur ; mais l'esprit superficiel ne peut pas voir la vérité de cela, car il est prisonnier de sa recherche de la vérité. La vérité est action, et non l'activité du superficiel, du chercheur, de l'ambitieux. La vérité est le bon, le beau, et non l'activité de la danseuse, du faiseur de systèmes, du moulin à paroles. C'est la vérité qui libère le superficiel, et non ses efforts pour se libérer. Le superficiel, l'esprit, ne peut jamais se libérer lui-même ; il ne peut qu'aller d'un conditionnement à un autre, en s'imaginant que l'autre est plus libre. Le plus n'est jamais libre, il conditionne, il est une expansion du moins. Le mouvement de devenir, de l'homme qui veut devenir le Bouddha comme de celui qui veut devenir directeur, est l'activité du superficiel. L'homme superficiel a toujours peur de ce qu'il est ; mais ce qu'il est est la vérité. La vérité est l'observation silencieuse de ce qui est, et c'est la vérité qui transforme ce qui est.

L'érudit ou le sage

Les pluies avaient absorbé la poussière et la chaleur des mois précédents ; les feuilles luisaient de propreté, et de nouvelles pousses commençaient à se montrer. Toute la nuit les grenouilles avaient fait vibrer l'air de leurs graves coassements ; elles se reposaient un moment, puis reprenaient de plus belle. Les eaux du fleuve étaient rapides, et il y avait une grande douceur dans l'air. Mais la saison des pluies n'était pas terminée. De sombres nuages s'amoncelaient, et le soleil se cachait. La terre, les arbres et toute la Nature semblaient attendre une nouvelle purification. La route était d'un brun sombre, et les enfants jouaient dans les flaques ; ils faisaient des pâtés ou construisaient des châteaux avec leurs remparts crénelés. Il y avait de la joie dans l'air après tous ces mois de chaleur, et l'herbe verte commençait à recouvrir la terre. C'était un immense renouveau.

Le renouveau est l'innocence.

L'homme se considérait comme un savant à la vaste érudition, et pour lui le savoir était l'essence même de la vie. La vie sans culture était pire que la mort. Ses connaissances ne portaient pas sur un ou deux sujets seulement, mais embrassaient un grand nombre de disciplines ; il pouvait parler avec assurance de l'atome et du communisme, d'astronomie et d'hydrographie, de diététique et des problèmes de démographie. Il était étonnamment fier de ses connaissances, et avec une habileté digne d'un comédien, il savait imposer aux autres le silence et le respect. Comme le savoir nous effraie, et avec quelle crainte respectueuse nous montrons du doigt le savant! Son anglais était parfois difficile à comprendre. Il n'était jamais sorti de son pays » mais il avait des livres étrangers. Il s'adonnait à la culture comme d'autres s'adonnent à la boisson ou au vice.

« – Qu'est-ce que la sagesse, sinon la culture? Pourquoi dites-vous qu'il faudrait supprimer toutes les connaissances? La science n'est-elle pas essentielle? Que serions-nous sans la culture et la science? Nous en serions encore au stade des primitifs sans rien savoir du monde extraordinaire où nous vivons. Sans les connaissances, la vie à quelque niveau que ce soit serait impossible. Pourquoi insistez-vous tant sur l'idée que le savoir est un obstacle à la compréhension? »

Le savoir conditionne. Le savoir ne donne pas la liberté. On peut savoir construire un avion et voler à l'autre bout du monde, mais cela n'est pas la liberté. Le savoir n'est pas un facteur de création, car le savoir est continu, et ce qui a de la continuité ne peut jamais conduire à l'implicite, à l'impondérable, à l'inconnu. Le savoir est un obstacle à l'ouvert, à l'inconnu. L'inconnu ne peut jamais se déguiser en connu ; le connu se meut toujours en direction du passé ; le passé jette toujours son ombre sur le présent, l'inconnu. Sans liberté, sans l'esprit ouvert, il ne peut y avoir de compréhension. La compréhension ne vient pas avec le savoir. C'est dans l'intervalle compris entre les mots, entre les pensées, que vient la compréhension ; cet intervalle est le silence que ne trouble pas le savoir, il est l'ouvert, l'impondérable, l'implicite.

« – Le savoir n'est-il pas utile, essentiel? Sans le savoir, pourrait-il y avoir aucune découverte? »

La découverte se produit, non lorsque l'esprit est encombré de connaissances, mais lorsque les connaissances sont absentes ; c'est alors seulement qu'il y a immobilité et espace, et dans cet état la compréhension, la découverte, viennent en existence. Le savoir est incontestablement utile sur un plan, mais sur un autre il est incontestablement nuisible. Lorsque le savoir est utilisé comme un moyen d'élargissement du moi, comme un instrument d'expansion, alors il est malfaisant, il engendre la séparation et l'hostilité. L'expansion du moi est désintégration, que ce soit au nom de Dieu, de l'État ou de quelque idéologie. Le savoir sur un plan, bien qu'il conditionne, est nécessaire: langage, technique, etc. Ce conditionnement est une sauvegarde, il est essentiel pour la vie extérieure ; mais lorsque ce conditionnement est é dans un sens psychologique, lorsque le savoir devient un instrument de confort psychologique, de satisfactions intellectuelles, alors il engendre inévitablement le conflit et la confusion. D'ailleurs, qu'en, tendons-nous par savoir? Que savez-vous en réalité?

« – Je sais beaucoup de choses. »

Vous voulez dire que vous avez beaucoup d'informations sur beaucoup de choses. Vous avez appris certains faits ; et alors? Est-ce que tout ce que l'on peut apprendre sur la guerre empêche les guerres? Vous avez réuni, je suis sûr, un grand nombre de données sur les effets de la colère et de la violence au fond de soi-même et dans la société ; mais l'acquisition de ces données met-elle fin à la haine et à l'antagonisme?

« – Connaître les effets de la guerre ne met peut-être pas immédiatement fin aux guerres, mais cela pourra peut-être faire naître la paix. Il faut éduquer les gens pour qu'ils voient les effets de la guerre, du conflit. »

Les gens, c'est vous-même. Vous avez une grande culture, vous avez accumulé une masse d'informations, mais en êtes-vous moins ambitieux, moins violent, moins égocentrique pour autant? Bien que vous ayez étudié les révolutions, l'histoire de l'inégalité, êtes-vous délivré du sentiment de supériorité, cessez-vous de vous donner de l'importance? Bien que vous ayez une grande connaissance des désastres et de la misère du monde, aimez-vous? En outre, qu'est-ce que nous connaissons? De quoi notre savoir est-il fait?

« – Le savoir est l'expérience accumulée à travers les âges. Sous une certaine forme, c'est la tradition, sous une autre c'est l'instinct, à la fois conscient et inconscient. Les souvenirs cachés et les expériences, héritées ou acquises, guident et modèlent notre action ; ces souvenirs, qui appartiennent à la fois à la race et à l'individu sont essentiels parce qu'ils aident et protègent l'homme. Voudriez-vous vous passer de tout cet acquis, de tout ce savoir? »

L'action modelée et dirigée par la peur n'est pas l'action. L'action qui résulte des préjugés de race, des craintes, des espoirs, des illusions, est une action conditionnée ; et tout conditionnement, nous l'avons déjà dit, engendre de nouveau le conflit et la souffrance. Vous êtes conditionné en tant que brahmane selon la tradition qui a cours depuis des siècles ; et vous répondez au stimulus, aux changements sociaux et aux conflits en tant que brahmane. Vous répondez selon votre propre conditionnement, selon vos expériences antérieures, selon vos connaissances acquises, en sorte que toute nouvelle expérience ne fait que vous conditionner davantage. L'expérience vécue en fonction d'une croyance, d'une idéologie, n'est rien d'autre que la continuation de cette croyance, la perpétuation d'une idée. Une telle expérience ne fait que renforcer la croyance. L'idée divise, et votre expérience selon une idée, un modèle, vous isole davantage. L'expérience en tant que savoir, accumulation psychologique, ne fait que conditionner, et l'expérience n'est alors qu'une autre forme d'extension du moi. Le savoir en tant qu'expérience au niveau psychologique est un obstacle à la compréhension.

« – Faisons-nous des expériences en fonction de notre croyance? » Cela semble évident. Vous êtes conditionné par une société particulière – qui n'est autre que vous-même à un niveau différent – pour croire en Dieu, à la division de la société en castes ; un autre est conditionné pour croire qu'il n'y a pas de Dieu, pour adhérer à une idéologie toute différente. Votre expérience à tous deux dépend de vos croyances, mais une telle expérience est un obstacle à l'inconnu. L'expérience, le savoir, qui est la mémoire, est utile sur certains plans, à certains niveaux de l'existence ; mais l'expérience en tant qu'instrument pour renforcer le « moi » psychologique, l'ego, ne mène qu'à l'illusion et à la douleur. Et que pouvons-nous savoir si l'esprit est rempli d'expériences, de souvenirs, de connaissances? Peut-il y avoir perception directe si nous savons? Le connu n'empêche-t-il pas la perception directe? Vous pouvez savoir le nom de cette fleur, mais cela vous aide-t-il à percevoir la fleur? La perception directe vient d abord, et le processus de dénomination ne fait que renforcer l'expérience. Le nom et tout ce qui se rattache à lui empêche toute nouvelle Perception directe, toute expérience spontanée. Pour qu'il y ait cet état de perception directe, ne faut-il pas être délivré de toute dénomination, de toute association, de tout le processus de la mémoire?

Le savoir est superficiel ; le superficiel peut-il mener aux profonds?

L'esprit, qui est le résultat du connu, du passé, peut-il jamais dépasser ses propres projections? Pour découvrir, il doit cesser de projeter. Privé de ses projections, l'esprit n'est pas. Le savoir, le passé, ne peut projeter que ce qui est le connu. L'instrument du connu ne peut jamais être le découvreur. Le connu doit cesser pour qu'il y ait découverte ; l'expérience doit cesser pour qu'il y ait perception directe, spontanée. Le savoir est un obstacle à la compréhension.

« – Que nous reste-t-il si nous rejetons le savoir, l'expérience, la mémoire? Nous ne sommes plus rien alors. »

Êtes-vous plus que cela maintenant? Lorsque vous dites: « Si nous rejetons le savoir nous ne sommes rien », vous ne faites là qu'une assertion purement verbale, vous n'avez pas éprouvé cet état, n'est-ce pas? Lorsque vous déclarez cela, c'est sous l'influence de la peur, la peur d'être nu. Sans ce processus d'acquisition, vous n'êtes rien – ce qui est la vérité. Et pourquoi ne pas être cela? Pourquoi toutes ces prétentions, toutes ces vanités? Nous avons revêtu ce néant d'images, d'espoirs, de toutes sortes d'idées réconfortantes ; mais sous ce déguisement nous ne sommes rien, non pas en tant qu'abstraction philosophique, mais réellement rien. Percevoir directement ce néant, c'est le commencement de la sagesse.

Comme nous avons honte de dire que nous ne savons pas! Nous cachons cette ignorance sous des mots et des informations. En fait, vous ne connaissez pas votre femme, votre voisin ; comment le pourriez-vous, alors que vous ne vous connaissez pas vous-même? Vous avez des masses de renseignements, de conclusions, d'explications sur vous-même, mais vous n'avez pas conscience de ce qui est, l'implicite. Les explications, les conclusions, appelées savoir, empêchent la perception directe de ce qui est. Si l'on n'est pas innocent, comment peut-il y avoir de sagesse? Si l'on ne meurt pas au passé, comment peut-il y avoir le renouveau de l'innocence? Mourir est instantané ; mourir n'est pas accumuler ; l'expérimentateur doit mourir à l'expérience. Sans expérience, sans connaissances, l'expérimentateur n'est pas. Savoir c'est être ignorant ; ne pas savoir, c'est le commencement de la sagesse.

Tranquillité et volonté

Il n'y avait presque personne sur la longue plage incurvée. Quelques pêcheurs rentraient au village sous les hauts palmiers. Tout en marchant, ils faisaient du fil, roulant le coton sur leurs cuisses nues et l'enroulant sur la bobine. Certains marchaient avec grâce et souplesse, d'autres traînaient les pieds. Ils étaient maigres, mal nourris, la peau tannée par le soleil. Un garçon les croisa en chantant d'une voix joyeuse ; et la mer roulait ses vagues sur la plage. La brise n'était pas forte, mais la mer était grosse et les vagues roulaient dans un bruit de tonnerre. La lune, presque pleine, émergeait des eaux d'un ris bleuté, et l'écume blanche s'éparpillait sur le sable jaune.

Que la vie est simple, profondément, et comme nous la compilons! La vie est complexe, mais nous ne savons pas être simple avec e. La complexité doit être abordée simplement, sinon nous ne la comprendrons jamais. Nous savons trop, et c'est pour cela que la vie nous échappe ; et trop est si peu. Avec ce peu, nous sommes en présence de l'immense ; et comment pouvons-nous mesurer l'incommensurable? Notre vanité nous abêtit, l'expérience et le savoir nous enchaînent, et les eaux de la vie passent sur nous. Pour chanter avec ce garçon, pour traîner des pieds avec ce pêcheur, pour filer un fil sur la cuisse, pour être avec ces villageois et ce couple dans l'auto -pour être tout cela, et non pour s'identifier à cela – il faut l'amour. L'amour n'est pas complexe, mais l'esprit le rend tel. Nous sommes trop avec l'esprit, et nous ne savons pas les voies de l'amour. Nous connaissons les voies du désir et le désir du désir, mais nous ne savons pas l'amour. L'amour est la flamme sans la fumée. Nous avons trop l'habitude de la fumée ; elle remplit nos têtes et nos cœurs, elle nous obscurcit la vue. Nous ne sommes pas simples devant la beauté la flamme ; nous en faisons l'instrument de notre torture. Nous ne vivons pas avec la flamme, nous ne savons pas la suivre là où elle Peut nous mener. Nous connaissons trop, et c'est toujours trop peu, nous traçons un chemin à l'amour. L'amour nous échappe, mais avons le cadre vide, la coquille déserte. Ceux qui savent qu'ils ne savent pas, ceux-là sont simples ; ils vont loin, car ils ne sont pas encombrés par le fardeau du savoir.

C'était un sannyasi d'une certaine réputation ; il portait la robe jaune safran et il avait le regard lointain. Il disait qu'il avait renoncé au monde depuis bien des années et qu'il approchait maintenant le stade où ni les choses de ce monde ni celles de l'autre monde n'avaient plus d'intérêt pour lui. Il avait pratiqué l'austérité, il avait soumis son corps à une rude discipline, et il avait un extraordinaire contrôle sur sa respiration et son système nerveux. Ces pratiques lui avaient donné un intense sentiment de puissance, bien qu'il ne l'eût pas recherché.

Cette puissance n'est-elle pas aussi préjudiciable à la compréhension que le pouvoir de l'ambition et de la vanité? La cupidité, comme la peur, engendre le pouvoir de l'action. Tout sentiment de puissance, de domination, donne de la force au moi ; et le « moi » n'est-il pas un obstacle à la réalité?

« – L'inférieur doit être supprimé, ou bien il faut le rendre conforme au supérieur. Le conflit entre les divers désirs de l'esprit et du corps doit être apaisé ; dans ce processus de contrôle, on éprouve un sentiment de puissance, mais cette puissance est utilisée pour aller plus haut ou plus profond. La puissance n'est dangereuse que si elle est utilisée pour soi-même, mais non lorsqu'elle sert à déblayer la route du suprême. La volonté est une puissance, mais elle a un pouvoir de direction ; lorsqu'elle sert à des buts personnels, elle est destructrice, mais lorsqu'elle est utilisée à bonne fin, elle est bénéfique. Sans la volonté, il ne peut y avoir d'action. »

Tous les leaders utilisent le pouvoir, la puissance, en vue d'une fin, de même que l'homme ordinaire ; mais le leader prétend qu'il l'utilise en vue du bien de tous, tandis que l'homme ordinaire s'en sert à des fins égoïstes. Le but du dictateur, du leader, de l'homme au pouvoir, est le même que celui de l'homme qui se laisse diriger ; ils sont semblables, l'un est l'extension de l'autre ; et tous deux sont des projections d'eux-mêmes. Nous condamnons l'un et louons l'autre ; mais tous les buts ne sont-ils pas la conséquence des préjugés, des inclinations, des peurs et des espoirs? Vous utilisez la volonté, l'effort puissance, le pouvoir, pour aller vers le suprême ; le suprême est à « image de notre désir, qui est la volonté. La volonté crée son propre ut et sacrifie ou supprime tout pour atteindre ce but. La fin est elle-même, seulement on l'appelle le suprême, ou l'État, ou l'idéologie. « – Le conflit peut-il cesser sans l'intervention de la volonté? » Si l'on ne comprend pas le mécanisme du conflit et ce qui le provoque, à quoi sert de supprimer ou de sublimer le conflit, de lui trouver un substitut? Vous pouvez supprimer une maladie, mais elle se manifestera de nouveau sous une autre forme. La volonté elle-même est le conflit, elle est la conséquence du conflit ; la volonté est intentionnelle, elle est un désir dirigé. Si l'on ne comprend pas le processus du désir, le contrôle ne peut que susciter de nouveaux désirs, de nouvelles souffrances. Le contrôle est une évasion. Vous pouvez contrôler un enfant ou un problème, mais cela ne vous amène pas à les comprendre pour autant. Comprendre est beaucoup plus important que d'atteindre un but. L'action de la volonté est destructrice, car l'action en vue d'un but enferme le moi en lui-même, elle sépare, elle isole. Vous ne pouvez pas faire taire le conflit, le désir, car celui qui fait l'effort est lui-même le produit du conflit, du désir. Le penseur et sa pensée sont la conséquence du désir ; et s'il ne comprend pas le désir, qui est le moi, à quelque niveau, très haut ou très bas, qu'il soit situé, l'esprit est prisonnier de l'ignorance. La voie du suprême ne se réalise pas par la volonté, par le désir. Le suprême ne peut venir en existence que lorsque celui qui fait l'effort n'est pas. C'est la volonté qui engendre le conflit, le désir de devenir ou d'atteindre le suprême. Lorsque l'esprit, dont l'édifice ne tient que par le désir, cesse sans l'intervention de l'effort, alors dans cette immobilité, qui n est pas un but, la réalité paraît.

« – Mais la simplicité n'est-elle pas essentielle pour cette immobilité? »

Qu'entendez-vous par simplicité? Parlez-vous de l'identification à a simplicité, ou d'être simple?

« – Vous ne pouvez pas être simple sans vous identifier à ce qui est simple, dans votre comportement extérieur aussi bien que dans votre attitude intérieure. »

Vous devenez simple, c'est bien cela? Vous êtes complexe, mais vous devenez simple par l'identification, en vous identifiant à ce qui est agréable ou à la robe de moine. Je suis ceci, et je deviens cela. Mais ce processus de devenir mène-t-il à la simplicité, ou simplement à l'idée de la simplicité? L'identification à une idée appelée le simple n'est pas la simplicité, n'est-ce pas? Suis-je simple parce que je déclare que je suis simple, ou parce que je m'identifie au modèle de la simplicité? La simplicité est dans la compréhension de ce qui est, sans essayer de changer ce qui est en de la simplicité. Pouvez-vous changer ce qui est en quelque chose qu'il n'est pas? La cupidité, qu'elle porte sur Dieu, sur l'argent ou la boisson, peut-elle jamais devenir la non-cupidité? Ce à quoi nous nous identifions est toujours une projection de notre moi, qu'il s'agisse du suprême, de l'État ou de la famille. L'identification, à quelque niveau que ce soit, est le processus du moi.

La simplicité est la compréhension de ce qui est, aussi complexe que cela puisse paraître. Il n'est pas difficile de comprendre ce qui est, mais c'est la distraction de la comparaison, de la condamnation, du préjugé, qu'il soit négatif ou positif, qui empêche la compréhension. C'est cela qui mène à la complexité. Ce qui est n'est jamais complexe en soi, il est toujours simple. Ce que vous êtes est simple à comprendre, c'est la façon dont vous abordez ce que vous êtes qui le rend complexe ; aussi doit-il y avoir la compréhension de tout le processus par lequel vous abordez cela. Si vous ne condamnez pas l'enfant, alors il est ce qu'il est et il est possible d'agir. Le fait de condamner mène à la complexité ; l'action de ce qui est est la simplicité.

Rien n'est essentiel à l'immobilité, que l'immobilité elle-même ; elle est sa propre origine et sa propre fin. Rien ne peut la susciter, car elle est. Rien ne peut jamais conduire à l'immobilité. Ce n'est que lorsque l'immobilité est quelque chose à atteindre, à réaliser, que le moyen devient essentiel. Si l'on peut acheter l'immobilité, alors c'est la pièce de monnaie qui devient importante ; mais la pièce, et ce qu'elle achète, ne sont pas l'immobilité. Les moyens sont bruyants, violents, ou subtils, et la fin est de même nature, car la fin est dans le moyen. Si l'origine est le silence, la fin aussi est le silence. Il n'y a aucun moyen pour parvenir au silence ; le silence est lorsque le bruit n'est pas. Le bruit ne cesse pas par l'effort, la discipline, les austérités, la volonté, car ce sont là encore des bruits. Voyez la vérité de cela, et alors c'est le silence.

L'ambition

L'enfant avait crié toute la nuit, et la pauvre mère avait fait tout ce qu'elle avait pu pour le calmer. Elle lui chantait des chansons, le grondait, le caressait, le berçait, mais rien n'y faisait. Le bébé devait faire des dents, et ce fut une rude nuit pour toute la famille. Mais maintenant l'aube commençait à effleurer la cime des grands arbres, et l'enfant se calmait. Il y avait une immobilité très particulière à cette heure où le ciel s'éclaire graduellement. Les branches mortes se découpaient nettement contre le ciel, grêles et nues ; un enfant appelait, un chien aboyait, un camion passait en pétaradant, et un nouveau jour venait de naître. La mère sortit en tenant l'enfant dans ses bras, soigneusement enveloppé, traversa le village et attendit au bord de la route le passage de l'autobus. Elle emmenait sans doute son enfant chez le docteur. Elle avait les traits tirés et la mine défaite après cette nuit blanche, mais le bébé dormait profondément.

Bientôt le soleil inonda les arbres et la rosée étincelait de mille feux dans l'herbe fraîche. Au loin un train passa en sifflant, et là-bas les montagnes étaient encore voilées de brouillard et de froid. Un oiseau prit son vol dans un grand froissement d'ailes ; il était en train de couver et nous l'avions dérangé. Il n'avait pas dû nous entendre venir car il n'avait pas eu le temps de recouvrir ses œufs de feuilles sèches. Il y en avait une douzaine. Bien qu'ils ne fussent pas recouverts, ils étaient à peine visibles, tant ils étaient bien cachés ; l'oiseau s était perché sur une branche à quelque distance de là, et surveillait son nid. Quelques jours plus tard nous vîmes la mère avec sa nichée, et le nid était vide.

Il faisait frais dans le sentier qui traversait la forêt et se dirigeait vers le sommet de la colline, et l'osier était en fleur. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant, et la terre enfonçait sous les pas. Il y avait des champs de pommes de terre et très loin dans la vallée se tenait la ville. C'était une belle matinée, dans la lumière dorée. Au delà de la colline, le sentier menait de nouveau à la maison.

Elle était très intelligente. Elle avait lu tous les livres les plus récents, avait vu les dernières pièces et connaissait bien la dernière philosophie à la mode. Elle s'était fait psychanalyser et semblait avoir lu beaucoup d'ouvrages traitant de psychologie, car elle connaissait le jargon. Elle tenait à rencontrer tous les personnages importants, et elle avait rencontré par hasard quelqu'un qui l'avait amenée. Elle s'exprimait avec facilité et employait le mot juste. Elle s'était mariée, mais elle n'avait pas eu d'enfants ; et on sentait que tout cela était loin derrière elle, et qu'elle suivait maintenant une route toute différente. Elle devait être riche, car il y avait autour d'elle cette atmosphère particulière aux riches. Elle commença tout de suite par demander: « De quelle façon aidez-vous le monde dans la crise actuelle? » Elle devait avoir un certain nombre de questions en réserve comme celle-ci. Puis elle posa d'autres questions avec plus d'empressement, sur les moyens d'empêcher la guerre, les effets du communisme et l'avenir de l'homme.

Les guerres, les désastres et les souffrances croissantes dans le monde ne sont-elles pas le produit de notre vie quotidienne? Ne sommes-nous pas, tous autant que nous sommes, responsables de cette crise? L'avenir est dans le présent ; l'avenir ne sera pas différent si nous ne comprenons pas le présent. Mais ne pensez-vous pas que nous sommes tous responsables de ce conflit et de cette confusion?

« – Peut-être bien ; mais où mène cette constatation de notre responsabilité? Quelle valeur a ma modeste action dans l'immense destruction qui s'accomplit? De quelle manière ma pensée peut-elle affecter la stupidité générale de l'homme? Ce qui se passe dans le monde est de la stupidité pure, et mon intelligence n'a aucun pouvoir sur elle. Et puis songez au temps que nécessiterait une action individuelle pour agir efficacement sur le monde. »

Le monde est-il différent de vous? L'édifice social n'a-t-il pas été bâti par des gens comme vous et moi? Pour provoquer un changement radical dans cet édifice, ne devons-nous pas, vous et moi, nous transformer radicalement nous-mêmes? Comment peut-il y avoir une profonde révolution des valeurs si cela ne commence pas par nous? pour agir sur la crise actuelle, devons-nous chercher une nouvelle idéologie, un nouveau système économique? Ou devons-nous commencer par comprendre le conflit et la confusion à l'intérieur de nous-mêmes, qui, dans sa projection, est le monde? Les nouvelles idéologies apportent-elles de l'unité entre l'homme et l'homme? Les croyances ne dressent-elles pas l'homme contre l'homme? Ne devons-nous pas abattre nos barrières idéologiques – car toutes les barrières sont idéologiques – et considérer nos problèmes, non par le biais des conclusions et des formules, mais directement et sans préjugés? Nous ne sommes jamais directement en relation avec nos problèmes, mais toujours par le truchement des croyances et des formulations. Nous ne pouvons résoudre nos problèmes que lorsque nous sommes directement en relation avec eux. Ce ne sont pas nos problèmes qui dressent l'homme contre l'homme, mais les idées que nous nous en faisons. Les problèmes nous unissent, mais les idées nous divisent.

Si ce n'est pas indiscret, pourquoi semblez-vous particulièrement touchée par cette crise?

« – Oh! je ne sais pas. Je vois tant de souffrance, tant de misère dans le monde, que je sens que je dois faire quelque chose pour cela. »

Cela vous touche-t-il réellement, ou avez-vous seulement l'ambition de faire quelque chose?

« – Si vous présentez les choses de cette façon, je suppose que c'est l'ambition de faire quelque chose où je réussirai. » Ils sont si rares, ceux qui sont honnêtes avec leur pensée.

Nous voulons réussir, soit directement pour nous-mêmes, soit pour l'idéal, la croyance à laquelle nous nous sommes identifiés. L'idéal est notre propre projection, c'est le produit de notre esprit, et notre esprit travaille en fonction de ce qui l'a conditionné. Nous travaillons, nous souffrons et nous mourons pour ces projections. Le nationalisme, comme l'adoration de Dieu, n'est que la glorification de soi-même. C'est le soi qui est important, réellement ou idéologiquement, et non le désastre et la misère. En réalité nous ne désirons rien faire pour la crise ; ce n'est qu'un sujet de conversation pour les intellectuels, un champ d'activité pour les idéalistes.

Pourquoi sommes-nous ambitieux?

« – Si nous ne l'étions pas, rien ne se ferait dans le monde. Si nous n'étions pas ambitieux nous roulerions encore en chars à bœufs. L'ambition est un autre nom du progrès. Sans le progrès, nous irions à la ruine, à la mort. »

Ce progrès est aussi une source de guerres et de misères. L'ambition est-elle le progrès? Pour l'instant, nous ne considérons pas le progrès, mais l'ambition. Pourquoi sommes-nous ambitieux? Pourquoi voulons-nous réussir, être quelqu'un? Pourquoi luttons-nous pour être supérieurs? Pourquoi tout cet effort pour s'affirmer soi-même, directement ou par le truchement d'une idéologie ou de l'État? Cette affirmation de soi n'est-elle pas la cause essentielle de notre conflit et de notre confusion? Sans ambition, péririons-nous? Ne pouvons-nous survivre physiquement sans être ambitieux?

« – Qui désire survivre sans succès, sans être reconnu? »

Ce désir de succès, d'être applaudi, ne provoque-t-il pas le conflit, à l'intérieur comme à l'extérieur? Serait-ce la ruine si nous n'avions pas d'ambition? Est-ce stagner que de n'avoir pas de conflit? Nous pouvons nous droguer, nous endormir avec des croyances et des doctrines, et ainsi nous ne connaissons pas de conflits profonds. Pour la plupart d'entre nous, l'activité sous toutes ses formes est une drogue. C'est cela le dépérissement, la ruine, la décadence et la désintégration. Mais lorsque nous avons conscience du faux en tant que faux, cela amène-t-il la mort? Avoir conscience que l'ambition sous toutes ses formes – que ce soit l'ambition du bonheur, de Dieu ou de la réussite – est le commencement du conflit tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, ne signifie certainement pas la fin de toute action, la fin de la vie.

Pourquoi sommes-nous ambitieux?

« – Je m'ennuierais si je n'étais pas occupée à réaliser quelque chose, à atteindre un but. Autrefois j'étais ambitieuse pour mon mari, et je suppose que vous me direz que c'était pour moi-même à travers mon mari ; et maintenant je suis ambitieuse pour moi-même à travers une idée. Je n'ai jamais pensé à l'ambition, je me suis contentée d'être ambitieuse. »

Pourquoi sommes-nous intelligents et ambitieux? L'ambition n'est-elle pas un besoin d'échapper à ce qui est? Pourquoi avons-nous si peur de ce qui est? A quoi sert de nous enfuir si ce que nous sommes est toujours là? Nous pouvons réussir à nous échapper, mais ce que nous sommes est encore là, engendrant toujours conflit et misère. Pourquoi avons-nous tellement peur de notre solitude, de notre vide? Toute activité tendant à fuir ce qui est ne peut que provoquer la douleur et l'antagonisme. Le conflit est la négation de ce qui est, la fuite devant ce qui est ; il n'y a pas d'autre conflit que cela. Notre conflit devient de plus en plus complexe et insoluble parce que nous ne regardons pas ce qui est en face. Il n'y a aucune complexité dans ce qui est, mais seulement dans toutes les évasions que nous recherchons.

La satisfaction

De lourds nuages étaient suspendus dans le ciel et il faisait chaud, bien que la brise agitât les feuilles. On entendait tonner au loin, et des gouttes de pluie plaquaient la poussière sur la route. Les perroquets voletaient en tous sens en poussant des cris discordants, et un grand aigle était perché sur la plus haute branche d'un arbre, lissant ses plumes et regardant tous ces ébats au-dessous de lui. Un petit singe était assis sur une autre branche, et tous deux se surveillaient à distance Prudente. Puis une corneille vint se poser près d'eux. Ayant achevé sa toilette matinale, l'aigle se tint immobile pendant un moment puis s'envola. Sauf pour les humains, c'était une nouvelle journée ; rien ne ressemblait à hier. Les arbres et les perroquets n'étaient pas les mêmes ; l'herbe et les arbres avaient une qualité entièrement différente. Le souvenir d'hier ne fait qu'obscurcir aujourd'hui, et la comparaison empêche la perception. Que ces fleurs rouges et jaunes étaient belles! La beauté n'appartient pas au temps. Nous portons nos fardeaux jour après jour, et il n'y a pas un jour qui ne porte l'ombre des innombrables hiers. Nos jours sont un mouvement continuel, hier se mêlant à aujourd'hui et à demain. Il n'y a jamais de fin. Nous avons peur de la fin ; mais sans la fin, comment peut venir le nouveau? Sans la mort, comment peut naître la vie? Et comme nous savons peu de choses de l'une et de l'autre! Nous avons tous les mots, les explications, et ils nous satisfont. Les mots déforment la fin, et il n'y a de fin que lorsque les mots ne sont plus. Nous connaissons la fin qui appartient aux mots, mais la fin sans les mots, le silence qui n'appartient pas aux mots, cela nous ne le connaissons jamais. Savoir est mémoire ; la mémoire est toujours continue, et le désir est le fil qui unit les jours et nous enchaîne au temps. La fin du désir est le nouveau. La mort est le nouveau, et la vie en tant que continuité n'est que mémoire, une chose vide. Avec le nouveau, la vie et la mort sont une.

Un garçon marchait à longues enjambées et chantait tout en marchant. Il souriait à tous ceux qui passaient et semblait avoir de nombreux amis. Il était mal vêtu, il portait un chiffon sale sur la tête, mais il avait le visage ouvert et les yeux brillants. L'enfant passa près d'un gros homme qui portait un chapeau et avançait en se dandinant, la tête baissée, l'air préoccupé et inquiet. Il n'entendit pas la chanson de l'enfant, et ne jeta même pas un regard au chanteur. L'enfant passa sous le grand portail, traversa les beaux jardins, prit le pont sur la rivière et rejoignit ses camarades ; et, tandis que la nuit tombait, ils se mirent à chanter tous ensemble. Les phares d'une voiture éclairèrent leurs visages, et leurs yeux brillaient d'un plaisir profond et inconnu. Une lourde averse se mit à tomber, et maintenant tout ruisselait.

Il était docteur, non seulement en médecine mais aussi en psychologie. Mince, calme et maître de lui, il venait d'un pays étranger mais il avait vécu assez longtemps dans ce pays pour s'habituer à la chaleur et aux lourdes pluies. Il avait travaillé pendant la guerre, disait-il, comme médecin et psychologue, et avait fait tout ce que sa science lui permettait de faire, mais il n'était pas satisfait de ce qu'il avait donné. Il voulait donner davantage, il voulait soigner et guérir plus profondément ; ce qu'il donnait était si peu, et il y avait quelque chose qui manquait dans tout cela.

II resta sans dire mot pendant un long moment tandis qu'il méditait sur sa détresse. Le silence est une chose étrange. La pensée ne conduit pas au silence, elle ne construit pas le silence. On ne peut pas provoquer le silence par la volonté. Le souvenir du silence n'est pas Je silence. Le silence était là dans la pièce, dans une immobilité palpitante, et la conversation ne le troublait pas. La conversation n'avait de sens que par ce silence, et le silence formait l'arrière-plan des paroles. Le silence donnait sa signification à la pensée, mais la pensée n'était pas le silence. Il n'y avait pas de pensée, mais il y avait le silence ; et le silence pénétrait, unissait et signifiait. Penser ne peut jamais pénétrer, et dans le silence il y a communion.

Le docteur disait que rien ne lui donnait de satisfaction, ni son travail, ni son talent, ni toutes les idées qu'il avait soigneusement cultivées. Il avait tâté de diverses écoles de pensée, mais aucune ne lui avait donné satisfaction. Pendant les premiers mois de son séjour dans ce pays, il avait fréquenté divers maîtres, mais il s'était détourné d'eux, de plus en plus déçu. Il avait essayé de nombreux « ismes », y compris le cynisme, mais le mécontentement était toujours là.

Est-ce que vous cherchez quelque chose qui vous satisfasse et que vous ne l'avez pas encore trouvé? Est-ce le désir de trouver une satisfaction qui crée le mécontentement? La recherche implique le connu. Vous dites que vous êtes mécontent, et cependant vous continuez à chercher ; vous recherchez des satisfactions, et vous ne les avez pas encore trouvées. Si vous étiez réellement mécontent de tout, vous ne chercheriez pas à sortir de ce mécontentement. Le mécontentement qui cherche à être contenté trouve bientôt ce qu'il désire sous une forme ou sous une autre, dans une relation avec des possessions, avec une personne ou avec un « isme » quelconque.

« – J'ai connu tout cela, et cependant rien ne me satisfait. » Vous êtes peut-être déçu dans vos relations extérieures, mais vous recherchez peut-être quelque attachement psychologique qui vous donne Pleinement satisfaction.

« – J'ai connu cela aussi, mais je suis toujours aussi déçu. »

Je me demande si vous l'êtes réellement? Si vous étiez mécontent de tout, si tout vous avait déçu, il n'y aurait aucun mouvement dans une direction particulière. Si vous êtes entièrement, totalement mécontent d'être dans une chambre, vous ne cherchez pas une chambre plus grande avec un mobilier plus beau ; et pourtant c'est ce désir de trouver une chambre meilleure que vous appelez mécontentement. Toutes les chambres ne vous donnent pas ce sentiment, c'est cette chambre particulière qui vous gêne, et dont vous voulez vous échapper. Votre mécontentement vient du fait que vous n'avez pas trouvé le contentement parfait. En réalité vous cherchez quelque chose qui vous soit agréable, et c'est pour cela que vous vous démenez, jugeant et comparant, pesant et rejetant ; et naturellement vous n'êtes pas satisfait. N'est-ce pas cela?

« – C'est probablement cela. »

Ainsi vous n'êtes pas réellement insatisfait ; c'est simplement que vous n'avez pas encore eu la possibilité de trouver quelque part une satisfaction totale et durable. C'est cela que vous désirez: une satisfaction totale, un contentement intérieur profond et qui soit durable.

« – Mais je voudrais aider les gens, faire du bien, et cette insatisfaction m'empêche de me donner entièrement à cette tâche. »

Vous avez pour objectif de faire le bien et d'y prendre un plaisir total. En réalité vous ne désirez pas faire le bien, mais prendre plaisir à faire le bien. Vous cherchez le plaisir de faire le bien, un autre cherche son plaisir dans un « isme » quelconque ou dans un vice. Ce que vous recherchez, c'est une drogue qui vous donne entièrement satisfaction et que pour l'instant vous appelez faire le bien. En cherchant les moyens de faire le bien, vous recherchez en réalité les instruments de votre plaisir. C'est cela que vous cherchez, un plaisir égoïste et durable.

Chez la plupart d'entre nous, le mécontentement trouve facilement les moyens de se satisfaire. Le mécontentement est bientôt mis en sommeil ; il est rapidement drogué, apaisé et respectable. Extérieurement vous en avez peut-être fini avec tous les « ismes », mais psychologiquement, tout au fond de vous, vous recherchez quelque chose sur quoi vous appuyer. Vous dites que vous en avez fini avec toutes les relations de personnes. C'est peut-être que vous n'avez trouvé chez aucune de satisfaction durable, aussi cherchez-vous à établir des relations avec une idée, qui est toujours une projection de soi. Dans cette recherche d'une relation qui soit entièrement agréable, d'un refuge sûr qui vous mette à l'abri de toutes les tempêtes, ne perdez-vous pas la seule chose qui donne en réalité satisfaction? Satisfaction, contentement, sont peut-être des mots bien laids, mais le réel contentement n'implique pas stagnation, réconciliation, apaisement, insensibilité. Le contentement est la compréhension de ce qui est, et ce qui est n'est mais statique. Un esprit qui interprète, qui traduit ce qui est, est prisonnier de ses propres préjugés, de l'idée qu'il se fait de la satisfaction. L'interprétation n'est pas la compréhension.

Avec la compréhension de ce qui est vient l'amour inépuisable, la tendresse, l'humilité. C'est peut-être cela que vous recherchez ; mais on ne peut pas chercher et trouver cela. Quoi que vous fassiez, vous ne le trouverez jamais. C'est là quand toute recherche a cessé. Vous ne pouvez chercher que ce que vous connaissez déjà, c'est-à-dire plus de satisfaction. Chercher et observer sont deux processus entièrement différents ; l'un enchaîne, l'autre amène la compréhension. La recherche, avec un objectif en vue, enchaîne toujours ; l'observation passive amène la compréhension de ce qui est instantanément, spontanément. Dans le la qui est instantané il y a toujours une fin ; dans la recherche il y a continuité. La recherche ne peut jamais trouver le nouveau ; ce n'est que dans la fin de ce qui est qu'il y a le nouveau. Le nouveau est l'inépuisable. L'amour seul est un perpétuel renouveau.

Sagesse n'est pas accumulation de savoir

La cabane était très haut dans les montagnes, et pour y parvenir il fallait passer par le désert, puis traverser plusieurs villes, de luxuriants vergers et de riches fermes qui avaient été conquises sur le désert grâce à des travaux d'irrigation. L'une de ce villes était particulièrement plaisante avec des pelouses vertes et de grands arbres, car non loin de là coulait une rivière qui descendait de la montagne jusqu'au cœur du désert. Au-delà de la ville, en longeant la rivière qui formait de nombreuses cascades, la route menait vers les sommets couverts de neige. Maintenant le sol était rocheux, stérile et brûlé par le soleil mais il y avait beaucoup d'arbres au bord de l'eau. La route s'élevait par de nombreux lacets, traversait à nouveau des forêts de très vieux pins aux senteurs chaudes. Puis l'air devint plus frais, et bientôt nous arrivâmes à la cabane.

Au bout de deux jours, lorsqu'il se fut habitué à notre présence, un écureuil roux et noir vint sur le rebord de la fenêtre et se mit à nous apostropher. Il voulait des noix. Tous les visiteurs devaient lui donner à manger ; mais maintenant les visiteurs étaient peu nombreux, et il devenait urgent pour lui de faire des provisions pour l'hiver. C'était un écureuil très actif, d'un naturel aimable, et il réunissait tout ce qu'il pouvait en prévision des longs mois de froid et de neige qui allaient venir. Il habitait dans le creux d'un arbre mort depuis longtemps. Il prenait une noix, courait vers l'énorme tronc, grimpait sans bruit mais en poussant de petits grognements et en proférant des menaces, disparaissait dans son trou, puis reparaissait aussitôt et redescendait si vite qu'on s'attendait à le voir tomber ; mais cela n'arrivait jamais. Nous passâmes la matinée à lui donner un plein sac de noix ; il devenait très amical et n'hésitait pas à entrer à l'intérieur de la pièce en nous regardant de ses grands yeux brillants. Ses griffes étaient acérées et sa queue très fournie. C'était un petit animal gai et conscient de ses responsabilités, et il semblait régner sur tout le voisinage, car à plusieurs reprises il chassa les autres écureuils qui auraient voulu eux aussi profiter de l'aubaine.

C'était un homme attirant la sympathie et très avide de sagesse. Il voulait l'amasser comme cet écureuil amassait des noix. Bien qu'il ne fût pas très riche, il avait beaucoup voyagé, car il semblait avoir rencontré beaucoup de gens dans de nombreux pays. Il semblait également avoir beaucoup lu, car il lui arrivait fréquemment de citer tel philosophe ou tel saint. Il disait qu'il lisait couramment le grec, et qu ü connaissait un peu le sanscrit. Il commençait à se faire vieux et désirait ardemment trouver la sagesse.

Peut-on acquérir la sagesse?

« Pourquoi pas? C'est l'expérience qui rend l'homme 5age, et les connaissances sont essentielles pour acquérir la sagesse. »

Un homme qui a amassé beaucoup de savoir peut-il être sage?

« – La vie est un processus d'accumulation, l'édification progressive du caractère, une lente découverte. L'expérience, en somme, est la mise en réserve du savoir. Le savoir est essentiel pour comprendre toutes choses. »

La compréhension vient-elle du savoir, de la lente édification du caractère, d'une lente découverte? Le savoir est le résidu de l'expérience, l'accumulation du passé. Le savoir, la conscience, appartient toujours au passé ; et le passé peut-il comprendre? La compréhension ne vient-elle pas pendant ces intervalles au cours desquels la pensée est silencieuse? Et l'effort en vue de prolonger ou d'accumuler ces intervalles de silence amène-t-il la compréhension?

« – Sans accumulation nous ne serions pas ; il n'y aurait aucune continuité de la pensée, de l'action. L'accumulation fait le caractère, l'accumulation est une vertu. Nous ne pouvons pas exister sans amasser. Si je ne connaissais pas la structure de ce moteur, je serais incapable de le comprendre ; si je ne connaissais pas les lois de la musique, je serais incapable de l'apprécier profondément. Il n'y a que les esprits superficiels qui goûtent la musique. Pour apprécier la musique, il faut savoir comment elle se fait, quelles sont ses règles. Le savoir est accumulation. On ne peut rien apprécier si l'on ne connaît pas les faits. L'accumulation est nécessaire pour comprendre, et c'est cela la sagesse. »

Pour découvrir, il faut la liberté, n'est-ce pas? Si vous êtes enchaîné, si vous avez un énorme fardeau à porter, vous ne pouvez pas aller loin. Comment peut-il y avoir liberté s'il y a accumulation de quelque sorte que ce soit? L'homme qui accumule, que ce soit de 1'argent ou des connaissances, ne peut jamais être libre. Vous ne désirez peut-être pas amasser des biens, mais le désir d'amasser des connaissances est encore un esclavage ; ce désir vous tient, vous possède. Un esprit prisonnier du désir d'acquérir est-il capable d'aller loin et de faire des découvertes? La vertu est-elle l'accumulation? Un esprit qui accumule la vertu est-il vertueux? La vertu, n'est-ce pas être délivré du désir de devenir? Le caractère, la personnalité peut être elle aussi un esclavage. La vertu ne peut jamais être un esclavage, mais l'accumulation l'est toujours.

« – Comment peut-il y avoir sagesse sans expérience? »

La sagesse est une chose, le savoir en est une autre. Le savoir est l'accumulation de l'expérience ; il est la continuation de l'expérience, qui est mémoire. La mémoire peut être cultivée, fortifiée, façonnée, conditionnée ; mais la sagesse est-elle l'extension de la mémoire? Ce qui a de la continuité est-il la sagesse? Nous avons des connaissances, l'accumulation des âges ; et pourquoi ne sommes-nous pas sages, heureux, créateurs? Le savoir donne-t-il la félicité? Savoir, c'est-à-dire accumuler des expériences, n'est pas percevoir directement. Le savoir empêche la perception directe. L'accumulation de l'expérience est un processus continu, et chaque expérience fortifie ce processus ; chaque expérience renforce la mémoire, la fait vivre. Sans cette constante réaction de la mémoire, la mémoire disparaîtrait bientôt. La pensée est mémoire, le mot, l'accumulation de l'expérience. La mémoire est le passé, tout comme la conscience. Tout ce fardeau du passé est l'esprit, est pensée. La pensée est l'accumulé, tout ce qui est mis en réserve ; et comment la pensée peut-elle être jamais libre pour découvrir le nouveau? Elle doit cesser pour que soit le nouveau.

« – Je comprends cela dans une certaine mesure ; mais sans la pensée, comment peut-il y avoir compréhension? »

La compréhension est-elle un processus du passé, ou bien est-elle toujours le présent? Compréhension veut dire action dans le présent. N'avez-vous pas remarqué que la compréhension est dans l'instant, qu'elle n'appartient pas au temps? Pouvez-vous comprendre graduellement? La compréhension est toujours immédiate. La pensée est le produit du passé ; elle est fondée sur le passé, elle est une réponse du passé. Le passé est l'accumulé, et la pensée est la réponse de l'accumulation. Comment, alors, la pensée peut-elle jamais comprendre? La compréhension est-elle un processus conscient? Vous mettez-vous délibérément à comprendre? Décidez-vous d'éprouver la beauté d'un crépuscule?

« – Mais la compréhension n'est-elle pas un effort conscient? »

Qu'entendons-nous par conscience? Quand êtes-vous conscient? La conscience n'est-elle pas la réponse à la provocation, au stimulus, agréable ou douloureux? Cette réponse à la provocation, à la vie, est l'expérience. L'expérience est la parole, l'association. Sans les mots, il n'y aurait pas d'expérience, n'est-ce pas? Tout ce processus de la provocation, de la réponse, de la dénomination, de l'expérience, est l'état de conscience. Cet état de conscience est toujours un processus du passé. L'effort conscient, la volonté de comprendre, d'accumuler, la volonté d'être, est une continuation du passé, peut-être modifié, mais toujours du passé. Lorsque nous faisons un effort pour être ou pour devenir quelque chose, ce quelque chose est une projection de nous-même. Lorsque nous faisons un effort conscient pour comprendre, nous entendons le bruit de nos propres accumulations. C'est ce bruit qui empêche de comprendre.

« – Alors qu'est-ce que la sagesse? »

La sagesse est lorsque le savoir cesse. Le savoir a une continuité ; sans continuité il n'y a pas de savoir. Ce qui a une continuité n'est jamais libre, n'est jamais le nouveau. Il n'y a liberté que pour ce qui a une fin. Le savoir ne peut jamais être nouveau, il devient toujours l'ancien. L'ancien absorbe toujours le nouveau, ce qui le fortifie. L'ancien doit cesser pour que soit le nouveau.

« – En somme, vous dites que la pensée doit cesser pour que vienne la sagesse. Mais comment la pensée peut-elle cesser? »

Il n'y a pas de discipline, de pratique ou d'austérité qui soit capable de mettre fin à la pensée. Le sujet pensant est la pensée, et il ne peut opérer sur lui-même ; s'il le fait, il se fait illusion à soi-même. Il est pensée, il n'est pas distinct de la pensée ; il peut prétendre qu'il différent, il peut faire semblant d'être autre, mais ce n'est là une ruse de la pensée pour se donner la permanence. Lorsque la pensée tente de cesser, la pensée ne fait que se fortifier. Quoi qu'elle fasse, la pensée ne peut pas se taire. Ce n'est que lorsque l'on voit la vérité de cela que la pensée cesse. Il n'y a liberté que lorsque l'on voit la vérité de ce qui est, et la sagesse est la perception de cette vérité. Ce qui est n'est jamais statique, et pour observer passivement cela il faut être libre de toute accumulation.

La distraction

C'était un long et large canal, amenant l'eau du fleuve dans des terrains désertiques. Le canal était plus haut que le fleuve, et l'eau qui entrait était contrôlée par un système d'écluses. Tout était calme le long de ce canal ; des péniches lourdement chargées glissaient lentement sur ses eaux, et leurs voiles blanches et triangulaires se découpaient sur le fond bleu du ciel et le feuillage sombre des palmiers. C'était une belle soirée, calme et libre, et la surface de l'eau était lisse. Les palmiers et les manguiers se reflétaient avec une telle netteté dans ce miroir qu'on ne savait plus quel monde était le reflet de l'autre. Le soleil couchant rendait l'eau transparente et la colorait de toutes les nuances allant du rose au pourpre. Pas une ride sur les eaux, et les villageois, qui d'ordinaire parlaient fort, n'osaient pas faire de bruit et troubler ce silence. Même le murmure des feuilles avait cessé. Un animal s'approcha nonchalamment, se mit à boire à longs traits, et disparut aussi silencieusement qu'il était venu. Le silence étreignait le monde, enveloppant toutes choses.

Le bruit cesse, mais le silence pénètre et n'a pas de fin. On peut se protéger du bruit, mais on est sans défense contre le silence ; on ne peut lui résister. Le bruit éloigne toutes choses, il exclut et isole ; le silence appelle et retient toutes choses. Le silence, comme l'amour, est indivisible. L'esprit ne peut pas le suivre et ne peut pas être immobilisé pour le recevoir. L'esprit que l'on a immobilisé ne peut que refléter ses propres images, et elles sont nettes et bruyantes dans leur exclusion. Un esprit que l'on immobilise ne peut que résister, et toute résistance est agitation. L'esprit qui est immobile, et non l'esprit que l'on a immobilisé, perçoit toujours directement le silence ; la pensée, le mot, est alors à l'intérieur du silence, et non à l'extérieur. Et dans ce silence, l'esprit est étrangement tranquille, d'une tranquillité qui n'est pas formée. Comme la tranquillité ne s'achète pas, comme elle est sans valeur et sans utilité, elle a la qualité de ce qui est pur, de ce qui est seul. Ce que l'on peut utiliser est bientôt hors d'usage. La tranquillité n'a ni commencement ni fin, et un esprit tranquille de cette façon a conscience d'une félicité qui n'est pas le reflet de son propre désir.

Elle disait qu'elle avait toujours été troublée par une chose ou une autre ; si ce n'était pas la famille, c'étaient les voisins ou quelque activité sociale. Sa vie avait été une perpétuelle agitation, et elle n'avait jamais pu en trouver la raison. Elle n'avait jamais été particulièrement heureuse ; et comment pouvait-on l'être dans le monde où nous vivons? Elle avait eu son lot de bonheurs éphémères, mais tout cela était du passé, et elle était en quête de quelque chose qui donnerait un sens à la vie. Elle avait goûté à bien des choses qui lui avaient paru valables, mais qui bientôt lui paraissaient insipides. Elle avait pris part à diverses activités sociales sérieuses ; elle avait cru avec ardeur aux choses de la religion, la mort était entrée dans sa famille et elle avait souffert, et elle avait dû subir une grave opération. La vie n'avait pas été tendre pour elle, ajoutait-elle, et il y en avait des millions comme elle dans le monde. Mais elle voulait dépasser toutes ces histoires, et trouver quelque chose qui en vaille vraiment la peine.

Les choses qui en valent la peine ne sont pas de celles qui se trouvent. On ne peut pas les acheter, elles doivent arriver ; et on ne peut pas les faire arriver par l'effet de la volonté ou du calcul. N'est-il pas vrai que tout ce qui a une signification profonde arrive toujours, sans qu'on fasse rien pour cela? Ce qui est important, ce n'est pas ce que l'on trouve, mais le fait que cela arrive. II est relativement facile de trouver ; mais que cela arrive est une tout autre affaire. Non que cela soit difficile ; mais le besoin que nous avons de chercher, de trouver, empêche que cela arrive. Pour trouver, il faut perdre ; vous devez avoir pour perdre. Posséder ou être possédé, ce n'est jamais être libre de comprendre.

Mais pourquoi avez-vous toujours connu cette agitation? Vous êtes-vous jamais posé cette question?

« – J'ai essayé, mais sans jamais aller au fond de la chose. Il y avait toujours quelque chose pour me déranger et me distraire. » Alors c'est simplement que le problème n'était pas vital pour vous. Lorsqu'il y a un problème vital, il n'y a pas de distraction. La distraction n'existe pas ; la distraction implique un centre d'intérêt dont l'esprit s'écarte ; mais s'il y a un centre d'intérêt, il n'y a pas de distraction. Lorsque l'esprit vagabonde d'une chose à une autre d'un sujet à un autre, ce n'est pas de la distraction, c'est la fuite devant ce qui est. Nous aimons vagabonder et nous éloigner parce que le problème est tout proche. Nous errons de-ci de-là pour avoir quelque chose à faire, pour être occupés, par des soucis ou par du bavardage ; et quoique ce vagabondage soit souvent douloureux, nous le préférons à ce qui est.

Voulez-vous sérieusement aller au fond de la chose, ou jouez-vous simplement avec votre problème?

« – Je désire vraiment aller au fond des choses. C'est pour cela que je suis venue. »

Vous êtes malheureuse parce qu'il n'y a pas de source pour alimenter votre puits, n'est-ce pas? Il vous est peut-être arrivé d'entendre le murmure de l'eau sur les pierres, mais maintenant la rivière est à sec. Vous avez connu le bonheur, mais il n'a cessé de reculer, c'est toujours une chose du passé. Est-ce cette source que vous souhaitez trouver? Et pouvez-vous la trouver, ou devez-vous la rencontrer à l'improviste? Si vous saviez où elle se cache, vous trouveriez le moyen pour parvenir jusqu'à elle ; mais comme vous ne le savez pas, il n'y a pas de chemin pour vous y conduire. Savoir, c'est empêcher la chose de se produire. Est-ce là l'un de vos problèmes?

« – Oui, c'est exactement cela. La vie est triste et ne crée rien, et si cela pouvait arriver, on ne demanderait plus rien. » Avez-vous peur de la solitude?

« – Non, ce n'est pas cela. Je sors me promener, ou je m'assois tranquillement jusqu'à ce que la solitude cesse. D'ailleurs j'aime être seule. »

Nous savons tous ce que c'est que d'être seul: un vide douloureux, terrifiant, et qui ne peut être apaisé. Nous savons aussi comment lui échapper, car nous avons exploré toutes les avenues qui nous permettent de fuir. Certains s'en tiennent à l'une de ces avenues, et d'autres continuent à explorer ; mais aucun de ces moyens d'évasion n'est en relation directe avec ce qui est. Vous dites que vous avez l'habitude de la solitude, que vous aimez être seule, mais c'est encore là un moyen de lui échapper. Vous sortez faire une promenade, ou bien vous restez tranquillement assise jusqu'à ce que la solitude cesse. Cela veut dire que vous opérez toujours sur la solitude, que vous ne la laissez pas vous conter son histoire. Vous voulez la dominer, la surmonter ou la fuir ; aussi vos rapports avec la solitude sont-ils essentiellement fondés sur la peur.

L'accomplissement est-il aussi un de vos problèmes? S'accomplir dans quelque chose implique une fuite devant ce que l'on est, n'est-ce pas? Je suis petit ; mais si je m'identifie au pays, à la famille ou à quelque croyance, je me sens accompli, achevé. Cette recherche de l'accomplissement est la fuite devant ce qui est.

« – Oui, c'est vrai ; c'est aussi mon problème. »

Si nous pouvons comprendre ce qui est, alors tous ces problèmes cesseront peut-être. Nous abordons tous les problèmes en les esquivant ; nous voulons faire quelque chose pour les résoudre. Cet acte nous empêche d'être en relation directe avec le problème, et cette façon de l'aborder arrête toute compréhension du problème. L'esprit est occupé à trouver un moyen de traiter le problème, ce qui, en fait, est une fuite devant le problème ; ainsi le problème n'est jamais compris, il est toujours là. Pour que le problème, ce qui est, se dévoile et conte son histoire, l'esprit doit être sensible et agile. Si nous anesthésions l'esprit avec des moyens de fuite, les moyens de traiter le problème, ou en cherchant des explications ou des causes, ce qui n'est qu'une conclusion verbale, alors l'esprit devient insensible et n'a plus l'agilité nécessaire pour suivre l'histoire que le problème, ce qui est, en en train de dévoiler. Voyez la vérité de cela, et l'esprit est sensible ; et c'est alors seulement qu'il peut recevoir. Toute activité de l'esprit concernant un problème ne fait qu'insensibiliser l'esprit qui perd sa faculté d'écouter le problème. Lorsque l'esprit est sensible – et non lorsqu'on l'a rendu sensible, ce qui n'est qu'une autre forme d'insensibilité – ce qui est, le vide, a une signification entièrement différente.

Essayez de comprendre cela directement, ne restez pas au niveau des mots.

Quelle est la relation de l'esprit à ce qui est? Jusque-là ce qui est a reçu un nom, un symbole d'association, et cette dénomination empêche la relation directe et insensibilise l'esprit. L'esprit et ce qui est ne sont pas deux processus séparés, ce sont les noms qu'on leur donne qui les séparent. Lorsque l'on cesse de donner des noms, il y a relation directe: l'esprit et ce qui est ne font qu'un. Ce qui est est maintenant l'observateur lui-même en l'absence de tout nom, et c'est alors seulement que ce qui est est transformé ; il n'est plus cette chose appelée vide avec tout son cortège de peur et ainsi de suite. Alors l'esprit n'est plus que l'état de perception directe, état dans lequel l'expérimentateur et l'expérimenté ne sont plus. Alors il y a l'incommensurable profondeur, car celui qui mesure a disparu. Ce qui est profond est silencieux, tranquille, et dans cette tranquillité est la source de l'inépuisable. L'agitation de l'esprit est l'usage du mot. Quand le mot n'est plus, il y a l'incommensurable.

Le temps

C'était un vieillard bien conservé, avec de longs cheveux blancs et une grande barbe. Il avait enseigné la philosophie dans les universités de l'ancien et du nouveau monde. Il était très érudit et calme. Il dit qu'il ne méditait pas, et qu'il n'était pas religieux au sens ordinaire du terme. Il ne s'intéressait qu'au savoir ; et bien qu'il eût enseigné la philosophie et les expériences religieuses, il n'avait fait lui-même aucune de ces expériences et ne désirait pas en faire. H était venu pour discuter de la question du temps.

L'homme qui possède se libère difficilement. Il est très dur pour le riche de se défaire de ses richesses. Il ne renoncera à ses biens que contre l'assurance d'une plus grande richesse sur un autre plan. Pour l'homme riche, l'argent représente le pouvoir, et il est le maître de ce pouvoir ; il peut donner de grandes sommes d'argent, mais c'est lui le donneur.

Le savoir est une autre forme de richesse, et elle donne à l'érudit une grande satisfaction intérieure ; pour lui, les connaissances sont une fin en soi. Il a le sentiment – du moins c'était le sentiment de ce respectable vieillard – que l'érudition, la culture, si elle était universellement répandue, résoudrait tous les problèmes du monde. Il est encore plus difficile à l'érudit qu'à l'homme riche d'être libre. Il est étrange de voir avec quelle facilité le savoir prend la place de la compréhension et de la sagesse. Nous connaissons certains aspects des choses, et nous croyons les comprendre ; nous croyons que le fait d'avoir connaissance de la cause d'un problème le fera disparaître. Nous recherchons les causes de nos problèmes, et cette recherche retarde précisément la compréhension. La plupart des gens connaissent la cause ; la cause de la haine n'est pas cachée très profondément, mais en cherchant la cause nous pourrons encore jouir de ses effets. Nous cherchons la réconciliation des effets, et non la compréhension du processus total. La plupart des gens tiennent à leurs problèmes, car sans eux ils se sentiraient perdus ; les problèmes nous donnent quelque chose à faire, et les activités du problème remplissent notre vie. Nous sommes le problème et ses activités.

Le temps est un phénomène très étrange. Le temps et l'espace ne font qu'un ; l'un n'existe pas sans l'autre. Le temps a pour nous une importance extraordinaire, et chacun de nous lui donne sa propre signification. Pour le primitif le temps n'a presque aucune signification, mais pour l'homme civilisé son importance est énorme. Le primitif oublie d'un jour à l'autre ; mais si l'homme instruit vivait ainsi il perdrait sa situation ou bien on l'enverrait à l'asile. Pour le savant le temps est une chose, pour le profane c'est une chose toute différente. Pour l'historien le temps est l'étude du passé ; pour l'employé c'est une pendule ; pour une mère c'est le souvenir de son fils ; pour un homme fatigué c'est le repos à l'ombre d'un arbre. Chacun le traduit selon ses propres besoins, ses plaisirs ou ses souffrances, et le façonne à la mesure de son esprit. Et pourtant nous ne pouvons pas nous passer du temps. Si nous voulons vivre, le temps chronologique est aussi nécessaire que les saisons. Mais y a-t-il un temps psychologique, ou est-ce seulement une commodité illusoire de l'esprit? Il n'y a certainement que le temps chronologique, et tout le reste est une illusion. Il y a un temps pour croître et un temps pour mourir, un temps pour semer et un temps pour moissonner ; mais le temps psychologique, le processus de devenir, n'est-il pas entièrement faux?

« – Qu'est-ce que le temps pour vous? Pensez-vous au temps ? Avez-vous conscience du temps? »

Peut-on penser au temps autrement qu'au sens chronologique? Nous pouvons nous servir du temps comme d'un instrument, mais en soi il ne signifie pas grand-chose, n'est-ce pas? Le temps en tant qu'abstraction est une vue de l'esprit, une spéculation, et toute spéculation est vaine. Le temps est nécessaire pour aller prendre le train, mais la plupart des gens utilisent le temps à des fins psychologiques, et les fins sont nombreuses. Nous avons conscience du temps lorsqu'il y a un empêchement à notre réalisation ou lorsqu'il y a l'intervalle du succès. Le temps est l'espace compris entre ce qui est et ce qui pourrait, devrait être ou sera. Le commencement qui s'achemine vers la fin, voilà le temps.

« – N'y a-t-il pas d'autre temps? Et les implications scientifiques de l'espace-temps? »

Il y a le temps chronologique et le temps psychologique. Le temps chronologique est nécessaire et il est là ; mais l'autre est un sujet entièrement différent. On prétend que le passage de la cause à l'effet est un processus du temps, non seulement physique mais aussi psychologique. On considère que l'intervalle entre la cause et l'effet est le temps ; mais y a-t-il un intervalle? La cause et l'effet d'une maladie peuvent être séparés dans le temps, qui de nouveau est chronologique ; mais y a-t-il un intervalle entre une cause et un effet psychologiques? La cause et l'effet ne sont-ils pas un unique processus? Il n'y a pas d'intervalle entre la cause et l'effet. Aujourd'hui est l'effet d'hier et la cause de demain ; c'est un seul mouvement, le cours d'un même fleuve. II n'y a pas de séparation, pas de ligne distincte entre la cause et l'effet ; mais intérieurement nous les séparons afin de devenir, de réaliser. Je suis ceci, et je deviendrai cela. Pour devenir cela j'ai besoin du temps – le temps chronologique utilisé à des fins psychologiques. Je suis ignorant, mais je deviendrai sage. L'ignorance devenant sage, c'est là un processus d'ignorance ; car l'ignorance ne peut jamais devenir sage, pas plus que la cupidité ne peut devenir non cupide. L'ignorance est le processus même du devenir.

La pensée n'est-elle pas le produit du temps? Le savoir est la continuation du temps. Le temps est continuation. L'expérience est savoir, connaissances, et le temps est la continuation de l'expérience en tant que mémoire. Le temps en tant que continuation est une abstraction, et la spéculation est ignorance. L'expérience est mémoire, l'esprit est la machine du temps. L'esprit est le passé. La pensée est toujours du passé ; le passé est la continuation du savoir. Le savoir est toujours du passé ; le savoir n'est jamais hors du temps, mais toujours dans le temps et du temps. Cette continuation de la mémoire, du savoir, est la conscience. L'expérience est toujours dans le passé ; elle est le passé. Tout ce processus est la pensée, l'esprit. La pensée ne peut pas fonctionner dans un autre champ que celui du temps. La pensée peut spéculer sur l'intemporel, mais ce sera une projection d'elle-même. Toute spéculation est ignorance.

« – Alors pourquoi faites-vous même mention de l'intemporel? Peut-on jamais connaître l'intemporel? Peut-on jamais le reconnaître pour l'intemporel? »

Pour reconnaître, il faut un sujet, l'expérimentateur, et l'expérimentateur est toujours du temps. Pour reconnaître quelque chose, la pensée doit en avoir fait l'expérience ; et si elle l'a expérimenté, alors c'est du connu. Le connu n'est évidemment pas l'intemporel. Le connu est toujours dans le filet du temps. La pensée ne peut pas connaître l'intemporel ; ce n'est pas une acquisition ultérieure, une nouvelle réalisation ; on ne peut pas aller vers cela. C'est un état d'être dans lequel la pensée, le temps, n'est pas.

« – Quelle valeur a-t-il? »

Aucune. Ce n'est pas monnayable. On ne peut pas le peser dans Un but quelconque. Il a la valeur de l'inconnu.

« – Mais quel rôle joue-t-il dans la vie? »

Si la vie est pensée, il ne joue aucun rôle. Nous désirons l'atteinte comme une source de paix et de bonheur, comme un bouclier contre tous les ennuis, ou comme un moyen d'unir les gens. On ne peut pas l'utiliser dans un but quelconque. Un but implique des moyens pour parvenir à une fin, et nous voilà pris de nouveau dans le processus de la pensée. L'esprit ne peut pas formuler l'intemporel, le façonner à son profit ; sinon la vie est douleur, conflit et souffrance. La pensée ne peut résoudre aucun problème humain, car c'est la pensée qui est le véritable problème. La fin du savoir est le commencement de la sagesse. La sagesse n'est pas du temps, elle n'est pas la continuation de l'expérience, du savoir. La vie dans le temps est confusion et misère ; mais lorsque ce qui est est l'intemporel, il y a la félicité.

La souffrance

Un gros animal mort descendait au fil de l'eau. Plusieurs vautours s'étaient posés sur le cadavre et le déchiquetaient. Ils se battaient contre les autres vautours qui voulaient leur part du festin, et ne s'en allaient que lorsqu'ils étaient repus. D'autres attendaient sur les arbres, sur la berge, ou voletaient au-dessus de la carcasse. Le soleil venait de se lever, et la rosée scintillait dans l'herbe. De l'autre côté du fleuve les champs étaient enveloppés d'une légère brume, et la voix des paysans sonnait étonnamment claire dans l'air frais. C'était une belle matinée toute neuve. Un bébé singe jouait autour de sa mère dans les branches. Il courait sur une branche, sautait sur une autre et revenait en courant, ou sautillait autour de sa mère. Ces bouffonneries l'ennuyaient et elle changeait d'arbre ; mais le petit avait vite fait de la rattraper et de lui sauter sur le dos, puis il recommençait son manège. Il avait une toute petite figure, et des yeux brillants de malice et de crainte tout à la fois.

Comme nous avons peur du nouveau, de l'inconnu! Nous aimons rester enfermés dans nos habitudes, notre routine, nos querelles et nos angoisses. Nous aimons penser à l'aide des bonnes vieilles formules, prendre la même route, voir les mêmes visages et connaître les mêmes tracas. Nous n'aimons pas rencontrer des étrangers, et lorsque nous ne pouvons pas faire autrement nous nous sentons perdus et nous nous tenons à distance. Et comme nous avons peur de rencontrer un animal que nous ne connaissons pas! Nous tournons entre les murs de notre pensée; et lorsque nous nous aventurons au dehors, nous transportons avec nous nos quatre murs. Nous n'en finissons jamais avec nous-même, mais nous alimentons sans cesse le continu. Nous portons jour après jour le fardeau d'hier; notre vie est un seul mouvement continu, et notre esprit est obscur et insensible.

Il ne pouvait plus s'arrêter de pleurer. Ce n'était pas un chagrin contenu, mais un sanglot qui secouait tout son corps. C'était un homme assez jeune, alerte, et dont les yeux avaient eu des visions. Il fut incapable de parler pendant un moment; et quand il put le faire à la fin, ses paroles étaient encore entrecoupées de grands sanglots, qu'il ne cherchait pas à contenir et dont il n'avait pas honte. Enfin il dit :

« – Je n'ai jamais pleuré comme cela depuis la mort de ma femme. Je ne sais pas ce qui m*arrive aujourd'hui, mais cela m'a soulagé. Il m'est arrivé de pleurer autrefois, avec elle, lorsqu'elle était encore en vie, et alors cela nous faisait du bien, cela nous purifiait comme le rire; mais tout a changé depuis sa mort. J'étais peintre, mais maintenant je ne peux plus toucher mes pinceaux ni regarder les choses que j'ai faites. Depuis six mois, j'ai moi aussi l'impression d'être mort. Nous n'avions pas d'enfant, mais elle en attendait un; et maintenant elle est morte. Même maintenant je n'arrive pas à y croire, car nous ne nous quittions jamais. Elle était si belle et si bonne; que vais-je faire maintenant? Je m'excuse d'avoir pleuré comme cela, je ne sais pas ce qui m'a pris; mais je sais que cela m'a fait du bien. Ce ne sera jamais plus comme avant maintenant; quelque chose a quitté ma vie. L'autre jour j'ai pris mes pinceaux, et je ne les reconnaissais plus. Autrefois je ne les sentais même pas dans ma main, mais maintenant ils sont lourds, et je ne sais plus qu'en faire. Souvent je suis descendu vers le fleuve pour en finir; mais je n'ai jamais pu me résoudre à me jeter à l'eau. Je ne vois plus les gens, car son visage est toujours devant moi. Je dors, je rêve et je mange avec elle, mais je sais que ce ne sera plus jamais comme avant J'ai essayé de me raisonner, j'ai essayé d'analyser lucidement ce qui m'arrive et de le comprendre; mais je sais qu'elle n'est pas là. Toutes les nuits je rêve d'elle ; mais je ne peux pas dormir tout le temps, bien que j'aie essayé. Je n'ose pas toucher ses affaires, et leur parfum me rend presque fou. J'ai essayé d'oublier, mais ce n'est pas possible. Ce ne sera jamais comme avant. J'aimais écouter chanter les oiseaux, mais maintenant j'ai envie de tout détruire. Je ne peux pas vivre ainsi. Je n'ai plus revu nos amis depuis qu'elle est morte, car sans elle plus rien n'a de sens pour moi. Que dois-je faire? »

Nous restâmes un long moment sans rien dire.

L'amour qui devient de la douleur et de la haine n'est pas l'amour. Savons-nous ce que c'est que l'amour? Est-ce l'amour, cette chose qui, si elle est frustrée, tourne en fureur? Y a-t-il amour là où il y a gain et perte?

« – Quand je l'aimais, toutes ces choses cessaient d'exister. Je les oubliais complètement, je m'oubliais même moi-même. J'ai connu cet amour, et j'éprouve toujours cet amour pour elle ; mais maintenant j'ai aussi conscience d'autre chose, de moi-même, de ma douleur, des jours, de ma misère. »

Comme l'amour a vite fait de se transformer en haine, en jalousie, en douleur! Nous sommes perdus au plus épais de la fumée, et ce qui était tout près se trouve loin de nous. Maintenant nous avons conscience d'autres choses, qui sont tout à coup devenues de la plus haute importance. Nous avons maintenant conscience d'être seul, sans compagne, sans le sourire et les querelles familières ; nous avons maintenant conscience de nous-même, et pas seulement de l'autre. L'autre était tout, et nous rien ; maintenant l'autre n'est plus, et nous sommes ce qui est. L'autre est un rêve, et la réalité est ce que nous sommes. L'autre fut-il jamais réel, ou un rêve que nous avions créé, vêtu de la beauté de notre propre joie qui bientôt s'évanouit? Ce qui s'évanouit est la mort, et la vie est ce que nous sommes. La mort ne peut pas toujours recouvrir la vie, quelque désir que nous en ayons. La vie est plus forte que la mort. Ce qui est est plus fort que ce qui n'est pas. Comme nous préférons la mort à la vie! Il est si agréable de refuser la vie, d'oublier. Lorsque l'autre est, nous ne sommes pas ; lorsque l'autre est, nous sommes libres, sans inhibitions ; l'autre est la fleur, le voisin, le parfum, le souvenir. Nous désirons tous l'autre, nous nous identifions tous à l'autre ; c'est l'autre qui est important, ce n'est pas nous. L'autre est le rêve de nous-même ; et lorsque nous nous éveillons, nous sommes ce qui est. Ce qui est est impérissable, mais nous voulons mettre fin à ce qui est. Le désir de finir donne naissance au continu, et ce qui est continu ne peut jamais connaître l'impérissable.

« – Je sais que je peux continuer à vivre ainsi, entre la vie et la mort. Je ne suis pas bien sûr de comprendre ce que vous dites. Je suis trop hébété pour comprendre quoi que ce soit. »

N'avez-vous pas souvent remarqué que, bien que vous ne prêtiez pas toute votre attention à ce qui se dit ou à ce que vous lisez, il y a cependant quelque chose qui écoute en vous, peut-être inconsciemment, et qu'à votre insu vous avez reçu ce qui était dit ou ce qui était écrit? Bien que vous n'ayez pas pris le temps de contempler ces arbres, leur image se présente néanmoins subitement à vous dans tous ses détails ; n'avez-vous jamais prêté attention à ce phénomène? Naturellement vous êtes encore sous le coup de votre récent malheur, mais en dépit de cela, vous vous rappellerez ce que nous disons aujourd'hui, et alors cela pourra peut-être vous aider. Mais ce qu'il importe de comprendre est ceci: lorsque vous ne serez plus sous le coup de ce choc, la douleur sera encore plus intense, et alors vous désirerez vous échapper, fuir votre désespoir. Trop de personnes alors désireront sincèrement vous aider à vous évader hors de vous-même ; elles vous offriront toutes les explications plausibles, toutes les conclusions auxquelles elles-mêmes ou d'autres seront arrivés, toutes sortes de rationalisations ; ou bien vous trouverez vous-même quelque échappatoire, agréable ou déplaisante, pour noyer votre chagrin. Jusqu'à présent vous avez été trop proche de l'événement, mais avec le temps vous rechercherez des consolations: la religion, le cynisme, l'activité sociale, ou quelque idéologie. Mais toutes les échappatoires, que ce soit Dieu ou la boisson, ne font qu'empêcher la compréhension du chagrin.

Il faut comprendre et ne pas refuser le chagrin. Le refuser c'est donner de la continuité à la souffrance ; le refuser c'est échapper à la souffrance. Pour comprendre la souffrance, il faut l'aborder directement, comme une expérience que vous faites, sans chercher à trouver un résultat déterminé. Si vous recherchez un résultat déterminé, l'expérimentation n'est pas possible. Si vous savez ce que vous voulez trouver, la recherche n'est plus une expérimentation. Si vous cherchez à vous débarrasser de la souffrance, ce qui est la condamner, vous ne pouvez pas comprendre son processus total ; lorsque vous essayez de surmonter la souffrance, tout ce qui compte pour vous c'est de la fuir. Pour comprendre la souffrance, l'esprit ne doit avoir aucune action positive pour la justifier ou la surmonter: l'esprit doit être entièrement passif, silencieux et vigilant, afin qu'il puisse suivre sans hésitation le dévoilement du chagrin. L'esprit ne peut suivre l'histoire du chagrin s'il est enchaîné à un espoir, une conclusion ou un souvenir. Pour suivre le rapide mouvement de ce qui est, l'esprit doit être libre ; la liberté n'est pas une chose qui s'obtient à la fin, elle doit être là dès le commencement.

« – Que signifie toute cette douleur? »

La douleur n'est-elle pas l'indice du conflit, le conflit de la souffrance et du plaisir? La douleur n'est-elle pas une preuve d'ignorance? L'ignorance n'est pas le manque d'informations sur les faits ; l'ignorance est la non-conscience du processus total de soi-même. Il y a souffrance tant qu'il n'y a pas compréhension des voies du moi ; et les voies du moi ne peuvent se découvrir que dans l'action de la relation.

« – Mais ma femme est morte. »

Il n'y a pas de fin à la relation. Une relation particulière peut mourir, mais la relation ne peut cesser. Être, c'est être en relation, et rien ne peut vivre dans l'isolement. Nous essayons de nous isoler à travers une relation particulière, et un tel isolement engendre inévitablement la douleur. La douleur est le processus d'isolement.

« – La vie pourra-t-elle jamais redevenir ce qu'elle a été? » Les joies d'hier peuvent-elles se répéter aujourd'hui? Le désir de répétition ne vient que de l'absence de joie dans le présent ; lorsqu'aujourd'hui est vide, nous nous tournons vers le passé ou vers le futur. Le désir de répétition est le désir de continuité, et dans la continuité il n'y a jamais le renouveau. Il n'y a pas de bonheur dans le passé ni dans le futur, mais seulement dans le mouvement du présent.

Sensation et bonheur

Nous survolions la mer verte, et le vrombissement des moteurs rendait la conversation difficile. En outre il y avait un groupe de jeunes gens qui se rendaient à une manifestation sportive ; l'un d'eux avait un banjo et il joua et chanta pendant tout le trajet. Il encouragea les autres et ils se mirent tous à chanter. Le garçon au banjo avait une bonne voix, et les chansons étaient américaines, chansons sentimentales, chansons de cowboys et de jazz. Ils chantaient bien, tout à fait comme dans les disques. C'était une curieuse bande de garçons uniquement préoccupés du présent ; ils ne pensaient à rien d'autre qu'au plaisir immédiat. Demain ce seraient tous les ennuis de la vie: mariage, situation, vieillesse et mort. Mais là, au-dessus de la mer, c'étaient des chansons américaines et des journaux illustrés, Ils ne prêtèrent pas attention à l'orage qui éclatait entre les nuages noirs, et ils ne virent pas le dessin de la côte, ni le petit village dans le soleil.

L'île était presque au-dessous de nous maintenant. Elle était verte et étincelante, et les récentes pluies l'avaient toute lavée. Comme tout était net et bien ordonné vu de cette altitude! La plus haute montagne paraissait toute plate, et les vagues blanches semblaient immobiles.

Un bateau de pêche, toutes voiles dehors, se hâtait avant la tempête ; le port n'était pas loin et il arriverait bientôt. La rivière s'étirait nonchalamment en de nombreux méandres avant de se jeter dans la mer, et la terre était d'un brun doré. A cette altitude on voyait ce qui se passait sur les deux rives de la rivière, et le passé et le futur se rencontraient. D'en haut, il n'y avait ni passé ni futur ; l'espace courbe ne cachait ni le temps pour semer ni le temps pour moissonner.

Le passager occupant le siège voisin se mit à parler des difficultés la vie. Il se plaignait de son travail, des voyages incessants, de sa lie qui ne se rendait pas compte des efforts qu'il faisait et de stupidité de la politique moderne. Il allait très loin et il était peiné quitter son foyer. Et à mesure qu'il parlait il devenait de plus en plus grave, de plus en plus préoccupé par le monde, par lui-même et sa famille.

« – Je voudrais abandonner tout cela et trouver un petit emploi dans un coin tranquille et être heureux. Je crois que je n'ai jamais été heureux de toute ma vie ; non, je ne sais pas ce que c'est que le bonheur. Nous vivons, nous faisons des enfants, nous travaillons et nous mourons, comme des bêtes. J'ai perdu tout enthousiasme, sauf pour gagner de l'argent, mais cela aussi commence à m'ennuyer. Je réussis assez bien dans mon travail et je gagne bien ma vie, mais à quoi bon tout cela? Je voudrais être heureux, mais à votre avis, que faut-il faire pour cela? »

C'est une chose très complexe et difficile à comprendre, et ce n'est guère l'endroit pour une conversation sérieuse.

« – Je crains que je ne puisse pas disposer d'un autre moment ; dès que nous atterrirons, je repartirai. Vous ne me prenez peut-être pas au sérieux, mais il y a des côtés sérieux en moi ; le seul ennui, c'est que tous ces côtés sérieux en moi n'arrivent jamais à se raccorder. Mais je suis vraiment sérieux au fond du cœur. Mon père et mes anciennes relations étaient bien connus pour leur sérieux, mais les conditions économiques actuelles ne vous permettent plus de s'occuper de choses vraiment sérieuses. J'ai été entraîné là où je ne voulais pas, mais j'aimerais redevenir sincère et oublier toutes ces bêtises. Je suis peut-être trop faible devant la vie, mais tout de même, je voudrais être vraiment heureux. »

La sensation est une chose, autre chose est le bonheur. La sensation cherche toujours d'autres sensations, et dans des cercles toujours de plus en plus vastes. Il n'y a pas de fin aux plaisirs de la sensation ; ils se multiplient, mais il y a toujours de l'insatisfaction dans leur accomplissement ; il y a toujours le désir d'avoir davantage, et c'est un désir qui ne finit pas. La sensation est inséparable de l'insatisfaction, et c'est le désir d'obtenir toujours davantage qui les unit étroitement. La sensation est le désir d'avoir plus et le désir d'avoir moins. Le désir d'avoir plus naît au moment même où la sensation est accomplie. Le plus est toujours dans le futur ; c'est l'éternelle insatisfaction de ce qui a été. Il y a conflit entre ce qui a été et ce qui sera. La sensation est toujours insatisfaction. On peut déguiser la sensation sous un vêtement religieux, mais elle sera toujours ce qu'elle est: une chose de l'esprit et une source de conflit et d'appréhension. Les sensations physiques réclament toujours davantage ; et quand elles sont frustrées, il y a la colère, la jalousie, la haine. Il y a du plaisir dans la haine, et l'envie est agréable ; lorsque la sensation est frustrée, le plaisir se trouve dans l'antagonisme même que la frustration a provoqué.

La sensation est toujours une réaction, et elle vagabonde d'une réaction à une autre. Le vagabond, c'est l'esprit ; l'esprit est sensation. L'esprit est l'entrepôt de la sensation, agréable ou déplaisante, et toute expérience est réaction. La réaction ou sensation ne peut jamais être satisfaite ; la réponse ne peut jamais être adéquate. La réponse est toujours négation, et ce qui n'est pas ne peut jamais être. La sensation ne connaît pas de contentement. La sensation, la réaction ne peut qu'engendrer le conflit, et le conflit n'est qu'une nouvelle sensation. La confusion engendre la confusion. L'activité de l'esprit, à tous ses différents niveaux, favorise la sensation ; et lorsque toute expansion lui est refusée, elle trouve du plaisir dans la contraction. La sensation, la réaction, est le conflit des contraires ; et dans ce conflit de résistance et d'acceptation, il y a une satisfaction qui cherche toujours de nouvelles satisfactions.

L'esprit ne peut jamais trouver le bonheur. Le bonheur n'est pas une chose que l'on puisse rechercher et trouver, comme la sensation. On peut trouver et retrouver sans cesse la sensation, car on la perd toujours ; mais on ne peut pas trouver le bonheur. Le souvenir du bonheur n'est qu'une sensation, une réaction pour ou contre le présent. Ce qui n'est plus n'est pas le bonheur ; l'expérience du bonheur qui n'est plus n'est qu'une sensation, car le souvenir est du passé, et le passé est sensation. Le bonheur n'est pas une sensation. Avez-vous jamais eu conscience d'être heureux? « – Naturellement, Dieu merci, sinon je ne saurais pas ce que est que d'être heureux. »

En réalité, ce dont vous aviez conscience n'était que la sensation une expérience que vous appeliez le bonheur ; mais ce n'est pas le bonheur. Ce que vous connaissez est le passé, non le présent ; et le passé est sensation, réaction, mémoire. Vous vous souvenez d'avoir été heureux ; mais le passé peut-il dire ce qu'est le bonheur? Il peut rappeler, mais il ne peut pas être. La reconnaissance n'est pas le bonheur ; savoir ce que c'est que d'être heureux, ce n'est pas le bonheur. La reconnaissance est la réponse de la mémoire ; et l'esprit, qui est un complexe de souvenirs, d'expériences, peut-il être heureux? Le fait même de reconnaître empêche la perception directe.

Lorsque vous avez conscience d'être heureux, est-ce là le bonheur? Lorsqu'il y a le bonheur, en avez-vous conscience? La conscience ne vient qu'avec le conflit, le conflit du souvenir d'un plus. Le bonheur n'est pas le souvenir d'un plus. Là où il y a conflit, le bonheur n'est pas. Il y a conflit là où il y a l'esprit. La pensée à tous les niveaux est la réponse de la mémoire, et ainsi la pensée engendre invariablement le conflit. La pensée est sensation, et la sensation n'est pas le bonheur. Les sensations cherchent toujours des satisfactions. La fin est sensation, mais le bonheur n'est pas une fin ; on ne peut pas se lancer à sa recherche.

« – Mais comment les sensations cessent-elles? »

Faire cesser la sensation, c'est appeler la mort. La mortification est une autre forme de sensation. Dans la mortification, physique ou psychologique, la sensibilité est détruite, mais pas la sensation. La pensée qui se mortifie elle-même ne fait que chercher de nouvelles sensations, car la pensée elle-même est sensation. La sensation ne peut jamais mettre un terme à la sensation ; elle peut avoir des sensations différentes à des niveaux différents, mais il n'y a pas de terme à la sensation. Détruire la sensation, c'est être insensible, mort ; ne pas voir, ne pas sentir, ne pas toucher, c'est être mort, c'est être isolé. Notre problème est entièrement différent, n'est-ce pas? La pensée ne peut jamais amener le bonheur ; elle ne peut que ressusciter des sensations, car la pensée est sensation. Elle ne peut faire naître le bonheur ni progresser en direction du bonheur. La pensée ne peut aller que vers ce qu'elle connaît, mais le connu n'est pas le bonheur ; le connu est sensation. Quoi qu'elle fasse, la pensée ne peut être ni chercher le bonheur. La pensée ne peut avoir conscience que de sa propre structure, de son propre mouvement. Lorsque la pensée fait un effort pour mettre un terme à elle-même, elle ne fait en réalité que chercher à réussir davantage, à atteindre un but qui lui donnera plus de satisfactions. Le plus est savoir, mais non bonheur. La pensée doit prendre conscience de son propre fonctionnement, de ses tricheries, de ses illusions. En prenant conscience d'elle-même, sans aucun désir d'être ou de ne pas être, l'esprit arrive au stade d'inaction. L'inaction n'est pas la mort ; c'est un état de vigilance passive dans lequel la pensée est totalement inactive. C'est l'état le plus élevé de la sensibilité. Lorsque l'esprit est totalement inactif sur tous les plans, alors seulement il y a l'action. Toutes les activités de l'esprit ne sont que des sensations, des réactions à un stimulus quelconque, à une influence, ce qui n'est pas du tout l'action. Lorsque l'esprit est sans activité, il y a l'action ; cette action est sans cause, et alors seulement il y a la félicité.

Voir le faux tel qu'il est

C'était une belle soirée. Le ciel rougeoyait derrière les rizières, et les grands palmiers se balançaient nonchalamment dans la brise. L'autobus bondé de gens faisait un bruit épouvantable en gravissant la petite côte, et la rivière contournait la colline avant de se jeter dans la mer. Le bétail était gras, la végétation épaisse, et il y avait des fleurs à profusion. Des enfants jouaient dans un champ, et les petites filles regardaient passer le véhicule avec des yeux étonnés. Il y avait un petit sanctuaire près de là, et quelqu'un alluma une lampe devant la statue. Dans une maison isolée, on disait des prières, et la pièce était éclairée par une faible lampe. Toute la famille s'était réunie là, et tous semblaient heureux de dire leurs prières. Un chien dormait au milieu de la route, et un cycliste fit un détour pour ne pas le heurter. La nuit tombait maintenant, et les lucioles illuminaient le visage des gens qui passaient en silence. L'une d'elles se prit dans les cheveux d'une femme, et ce fut comme une auréole autour de sa tête.

Une douceur naturelle nous envahit dès que nous nous éloignons des villes et que nous nous retrouvons dans les champs et les petits villages. La vie est plus intime parmi les gens moins instruits et que la fièvre de l'ambition n'a pas encore corrompus. L'enfant vous sourit, la vieille femme vous regarde, d'un air étonné, l'homme hésite et passe. Un groupe s'arrête de parler en vous dévisageant, et une femme attend que vous l'ayez dépassée. Nous nous connaissons si mal, nous savons si peu de choses sur nous-même ; nous savons, mais nous ne comprenons pas ; nous savons, mais nous n'avons aucune communion avec personne. Nous ne nous connaissons pas nous-même. Comment pourrions-nous connaître les autres? Nous ne pouvons jamais connaître l'autre, nous ne pouvons que communier avec l'autre. Nous pouvons connaître ce qui est mort, mais jamais ce qui est vivant ; ce que nous connaissons est toujours passé, mort. Pour avoir conscience de ce qui est vivant, nous devons enterrer ce qui est mort en nous. Nous savons les noms des arbres, des oiseaux, des magasins, mais que savons-nous de nous en dehors de quelques mots et de quelques désirs? Nous sommes informés de beaucoup de choses ; mais il n'y a pas de bonheur, de paix qui ne soient pas stagnants. Nos vies sont obscures et vides, ou si pleines de mots et d'activités que nous sommes aveugles. Le savoir n'est pas la sagesse, et sans sagesse, il n'y a pas de paix, pas de bonheur.

C'était un jeune professeur, insatisfait, plein de soucis et de responsabilités. Il se mit à faire le récit de ses ennuis, cette chose la plus commune aux hommes. Il avait reçu une bonne éducation, disait-il, qui était essentiellement une accumulation de faits pris dans les livres. Il déclara qu'il avait assisté au plus grand nombre de réunions possible, et poursuivit en expliquant que depuis des années il essayait de ne plus fumer, mais qu'il n'avait jamais réussi entièrement. Il voulait y renoncer parce que cela revenait cher et que c'était une sotte habitude. Il avait fait tout ce qu'il avait pu pour cesser de fumer, mais il y était toujours revenu. C'était là un de ses problèmes, parmi d'autres. Il était tendu, mince et nerveux.

Pouvons-nous comprendre quelque chose si nous la condamnons? Refuser ou accepter est facile ; mais le refus ou l'acceptation sont une même fuite devant le problème. Condamner un enfant c'est l'écarter de vous pour qu'il ne vous ennuie plus ; mais l'enfant est toujours là. Condamner c'est négliger, c'est dédaigner! et il ne peut y avoir aucune compréhension si l'on condamne.

« – Je me suis condamné bien des fois pour continuer de fumer. Il est difficile de ne pas condamner. »

Oui, il est difficile de ne pas condamner, car tout notre conditionnement est basé sur le refus, la justification, la comparaison et la résignation. C'est là l'arrière-plan de notre vie, c'est avec ces données que nous abordons tous les problèmes. Et c'est ce conditionnement qui engendre le problème, le conflit. Vous avez essayé d'analyser rationnellement le problème de la cigarette, n'est-ce pas? Lorsque vous dites que c'est une sotte habitude, vous avez analysé le problème et vous êtes arrivé à la conclusion qu'il est stupide de fumer. Et pourtant l'analyse rationnelle ne vous a pas donné les moyens de vous défaire de cette habitude. Nous croyons nous libérer d'un problème lorsque nous en connaissons la cause ; mais la connaissance est pure information, c'est une conclusion verbale. Cette connaissance vous empêche manifestement de comprendre le problème. Connaître la cause d'un problème et comprendre le problème sont deux choses entièrement différentes.

« – Mais de quelle autre manière peut-on aborder un problème? »

C'est ce que nous essayons de trouver. Lorsque nous découvrons ce qu'est la manière fausse, nous prenons conscience de la seule manière juste. Comprendre le faux, c'est découvrir le vrai. Il est très difficile de voir le faux tel qu'il est. Nous considérons le faux au moyen de comparaisons, d'après une échelle de valeur fournie par la pensée ; mais le faux peut-il être vu tel qu'il est par un processus de la pensée? La pensée n'est-elle pas elle-même conditionnée, et par conséquent fausse?

« – Mais comment peut-on voir le faux tel qu'il est sans passer par le processus de la pensée? »

C'est là tout le problème. Lorsque nous nous servons de la pensée ur résoudre un problème, nous utilisons un instrument qui n'est certainement pas adéquat ; car la pensée est elle-même le produit du passé, de l'expérience. L'expérience est toujours du passé. Pour voir le faux tel qu'il est, la pensée doit réaliser qu'elle est un processus mort. La pensée ne peut jamais être libre, et il faut la liberté pour découvrir ; il faut être délivré de la pensée.

« – Je ne vois pas très bien ce que vous voulez dire. »

L'un de vos problèmes est le fait de fumer. Vous l'avez abordé en jugeant et en condamnant, ou bien vous avez essayé d« vous défaire de cette habitude en vous démontrant la sottise de la chose. Cette manière d'aborder le problème est fausse. Comment découvrez-vous que cela est faux? Certainement pas au moyen de la pensée, mais en prêtant une attention vigilante et passive à la manière dont vous abordez le problème. La vigilance passive ne réclame pas la pensée ; au contraire, si la pensée fonctionne, il ne peut y avoir de passivité. La pensée ne fonctionne que pour condamner ou justifier, pour comparer ou accepter ; s'il y a une attention passive à ce processus, il est alors perçu tel qu'il est.

« – Oui, je comprends cela ; mais comment peut-on appliquer cela à mon vice de fumer? »

Essayons de voir ensemble si l'on peut aborder le problème de fumer sans condamnation, comparaison, et ainsi de suite. Pouvons-nous observer le problème d'une manière entièrement nouvelle, sans que le passé ne vienne l'obscurcir? Il est extrêmement difficile de le considérer sans aucune réaction, n'est-ce pas? Il semble que nous soyons incapables d'en avoir conscience d'une manière passive, il y a toujours une réponse de quelque sorte que ce soit qui remonte du passé. Il est intéressant de voir comme nous sommes incapables d'observer le problème comme s'il était entièrement nouveau. Nous emportons partout avec nous tous nos efforts passés, toutes nos conclusions et nos intentions antérieures ; nous ne pouvons considérer le problème qu'au travers de ces écrans.

Il n'y a pas de problèmes vieux, mais nous les abordons avec de vieilles formules qui nous empêchent de les comprendre. Observez passivement ces réponses. Ayez simplement conscience d'elles, passivement, et voyez qu'elles ne peuvent pas résoudre le problème. Le problème est réel, mais notre façon de l'aborder est absolument inadéquate. La réponse inadéquate à ce qui est provoque le conflit ; et le conflit est le problème. S'il y a la compréhension de tout ce processus, alors vous verrez que vous agirez d'une manière adéquate pour ce qui est de fumer.

La sécurité

Le petit ruisseau coulait très doucement en longeant le sentier qui contournait les rizières, et il était couvert de lotus ; ils étaient d'un violet foncé avec le cœur doré, et ils se balançaient au-dessus de l'eau. Ils étaient très beaux, et tout enveloppés de leur parfum. Le ciel était couvert ; une petite pluie fine commençait à tomber, et l'on entendait tonner au loin. L'orage était encore éloigné, mais il se rapprochait de l'arbre sous lequel nous nous étions abrités. Puis une lourde pluie éclata, et les feuilles de lotus commençaient à retenir des gouttelettes d'eau. Lorsque la charge devenait trop lourde, la feuille s'inclinait, provoquant une petite cascade ; la feuille se redressait alors, et l'eau, imperceptiblement, l'alourdissait de nouveau. L'orage était maintenant au-dessus de l'arbre, et les bêtes, effrayées, tiraient désespérément sur leur corde. Un veau noir, tout mouillé et frissonnant, jetait des appels plaintifs ; il brisa son lien et se réfugia dans une hutte voisine. Les fleurs de lotus se refermaient pour se protéger de la nuit ; il aurait fallu déchirer les pétales mauves pour atteindre le cœur doré. Ils resteraient ainsi tout repliés sur eux-mêmes jusqu'à ce que le soleil vînt à nouveau les effleurer. Même dans leur sommeil ils étaient beaux. L'orage s'éloignait en direction de la ville ; il faisait tout à fait nuit maintenant, et l'on entendait tout juste le murmure du ruisseau.

Le sentier conduisait au village, puis à la route qui nous ramenait à la ville pleine de bruit.

C'était un jeune homme bien nourri, qui avait un peu voyagé et avait été au collège. Il était nerveux et ses yeux étaient inquiets. Il était tard, mais il désirait parler ; il voulait que quelqu'un explorât son esprit pour lui. Il se décrivit d'une manière très simple, sans hésitation et sans prétention. Son problème était clair, mais pas pour lui ; il tâtonnait.

Nous n'écoutons ni ne découvrons ce qui est ; nous jetons nos idées et nos opinions à la face de l'autre, en essayant de faire pénétrer l'autre dans le cadre de notre pensée. Nos pensées et nos jugements nous importent beaucoup plus que de découvrir ce qui est. Ce qui est est toujours simple ; c'est nous qui sommes complexes. Nous rendons complexe ce qui est simple, ce qui est, et nous nous noyons dans cette complexité. Nous ne prêtons l'oreille qu'au bruit toujours croissant de notre confusion. Pour écouter, nous devons être libres. Non que nous ne devions pas avoir de distractions, car penser est une forme de distraction. Nous devons être libres pour être silencieux, et c'est alors seulement que nous pouvons entendre.

Il disait qu'au moment de s'endormir, il se redressait toujours sur son lit saisi de terreur. La chambre alors perdait toutes proportions. Les murs s'écartaient, il n'y avait plus de toit et le plancher disparaissait. Il avait peur et il transpirait abondamment. Cela durait depuis des années.

De quoi avez-vous peur?

« – Je ne sais pas ; mais quand je me réveille ainsi, je vais vers ma sœur, ou vers mon père et ma mère, et je parle avec eux un moment pour me calmer, puis je retourne me coucher. Ils sont très compréhensifs, mais j'ai plus de vingt ans et cela devient un peu ridicule. »

Êtes-vous inquiet pour l'avenir?

« – Oui, un peu. Nous avons de l'argent, mais l'avenir m'inquiète un peu. » Pourquoi?

« – Je voudrais me marier et assurer une vie confortable à ma future femme. »

Pourquoi vous inquiéter de l'avenir? Vous êtes très jeune, et vous pouvez travailler et lui assurer le nécessaire. Pourquoi vous préoccupez-vous tant de cela? Avez-vous peur de perdre votre position sociale?

« – Un peu. Nous avons une voiture, des biens et une bonne réputation. Naturellement je ne voudrais pas perdre tout cela, et c'est peut-être ce qui me donne ces cauchemars. Mais ce n'est pas exactement cela. C'est la peur de ne pas être. Quand je me réveille dans cet état de terreur, j'ai le sentiment d'être perdu, de n'être personne, il me semble que je vais tomber en morceaux. »

Après tout, un nouveau gouvernement peut venir au pouvoir, et vous pouvez perdre tous vos biens ; mais vous êtes jeune et vous pouvez toujours travailler. Il y a des millions de gens qui perdent tout ce qu'ils ont, et cela peut vous arriver à vous aussi. En outre les choses de ce monde doivent être partagées, et non gardées égoïstement pour soi. A votre âge, pourquoi êtes-vous si préoccupé de ces choses, pourquoi avoir peur de perdre ce que vous avez?

« – Voyez-vous, je désire épouser une jeune fille que j'aime, et j'ai peur que quelque chose nous empêche de nous marier. Pour l'instant il n'y a aucun empêchement, mais elle me manque, et je lui manque, et c'est peut-être là un autre motif de peur. »

Est-ce là la cause de votre peur? Vous dites qu'il n'y a aucune raison pour que votre mariage ne se fasse pas ; alors pourquoi avoir peur, et de quoi?

« – Oui, c'est vrai, nous pouvons nous marier dès que nous le déciderons ; cela ne peut donc pas être cela la cause de ma peur, du moins pas maintenant. Je crois qu'en réalité j'ai peur de ne plus exister, de perdre mon identité, mon nom. »

Si vous ne vous souciiez pas de votre nom et que vous eussiez encore *os biens, votre réputation, et ainsi de suite, n'auriez-vous pas toujours peur? Qu'entendons-nous par identité? C'est s'identifier à un nom, des biens, une personne, des idées ; c'est être associé à quelque chose, c'est être considéré comme ceci ou cela, être étiqueté comme appartenant à un groupe particulier ou à un pays, etc. Vous avez peur de perdre votre étiquette, est-ce cela?

« – Oui, autrement dit, qui suis-je? Oui, c'est cela. »

Ainsi vous êtes vos biens. Votre nom et votre réputation, votre voiture et vos autres biens, la jeune fille que vous allez épouser, les ambitions que vous avez – vous êtes toutes ces choses. Ces choses ainsi que certaines caractéristiques et certaines valeurs constituent ce que vous appelez « je » ; vous êtes la somme de tout cela, et vous avez peur de le perdre. Comme pour tout le monde, il y a toujours la possibilité de perdre ce que l'on a ; une guerre peut venir, il peut y avoir une révolution ou un nouveau gouvernement de gauche. Quelque chose peut arriver qui vous privera de toutes ces choses, dans l'immédiat ou plus tard. Mais pourquoi avoir peur de l'insécurité? L'insécurité n'est-elle pas dans la nature de toutes choses? Contre cette insécurité vous dressez un mur qui vous protégera ; mais ce mur peut être renversé ; il est déjà en train de crouler. Vous pouvez échapper à sa ruine pendant quelques temps, mais le danger de l'insécurité est toujours là, que vous le vouliez ou non. Ce qui est, vous ne pouvez pas l'éviter ; l'insécurité est toujours là. Cela ne veut pas dire que vous deviez vous y résigner, ni que vous deviez l'accepter ou la refuser ; mais vous êtes jeune, et pourquoi avoir peur de l'insécurité?

« – Maintenant que vous présentez les choses de cette façon, je ne crois pas que ce soit de l'insécurité que j'aie peur. Ce n'est pas le travail qui m'effraie ; j'ai un emploi et je travaille huit heures par jour, et bien que je n'y prenne pas grand plaisir, je peux le supporter. Non, je n'ai pas peur de perdre mes biens, la voiture et ainsi de suite ; et ma fiancée et moi pouvons nous marier quand nous voudrons. Je vois maintenant que ce n'est pas de tout cela que j'ai peur. Alors qu'est-ce que c'est? »

Cherchons ensemble. Je pourrais peut-être vous le dire, mais cela ne viendrait pas de vous ; cela resterait sur le plan verbal, et cela ne vous servirait à rien. La découverte doit venir de vous, et c'est cela qui est important. La découverte est une expérience directe ; nous découvrirons ensemble.

Si vous n'avez pas peur de perdre aucune de ces choses, si vous n'avez pas peur de l'insécurité matérielle, alors de quoi avez-vous peur? Ne répondez pas tout de suite ; écoutez simplement, soyez attentif à la réponse. Êtes-vous bien sûr que ce n'est pas de l'insécurité matérielle que vous avez peur? Pour autant qu'on puisse être sûr de ces choses, vous dites que ce n'est pas de cela que vous avez peur. Si vous êtes sûr que ce n'est pas là une simple affirmation verbale, alors de quoi avez-vous peur?

« – Je suis absolument sûr que je n'ai pas peur de l'insécurité matérielle ; nous pouvons nous marier et avoir le nécessaire. C'est d'autre chose que la simple perte de biens matériels que j'ai peur. Mais qu'est-ce que c'est? »

Nous trouverons, mais n'allons pas trop vite. Vous voulez réellement trouver, n'est-ce pas?

« – Oui, surtout maintenant que nous avons déjà fait tout ce chemin. De quoi ai-je peur? »

Pour trouver, nous devons être calme, vigilant, et ne pas désirer trouver à tout prix. Si vous n'avez pas peur de l'insécurité matérielle, avez-vous peur d'une insécurité intérieure, ou de n'être pas capable de réaliser un but que vous vous êtes assigné? Ne répondez pas, écoutez simplement. Vous sentez-vous incapable de devenir quelqu'un? Vous avez probablement un idéal religieux ; avez-vous le sentiment que vous n'êtes pas capable de vivre conformément à cet idéal, ou de l'atteindre? Avez-vous un sentiment de désespoir, de culpabilité ou de frustration?

« – Vous avez tout à fait raison. Depuis que je vous ai entendu, il y a des années de cela, j'étais encore un jeune garçon, mon idéal a été, si j'ose dire, d'être comme vous. Nous avons la religion dans le sang, et j'ai senti que je pouvais être comme cela ; mais il y a toujours eu au fond de moi la peur de ne jamais y arriver. »

Allons doucement. Quoique vous n'ayez pas peur de l'insécurité matérielle, vous avez peur de l'insécurité intérieure. Un autre trouve la sécurité dans la réputation, la célébrité, l'argent, et ainsi de suite, tandis que vous, vous désirez la sécurité intérieure que donne un idéal. Et vous craignez de n'avoir pas les capacités voulues pour devenir cet idéal. Pourquoi voulez-vous devenir ou atteindre un idéal? N'est-ce pas seulement pour vous sentir en sécurité? C'est ce refuge que vous appelez un idéal ; mais en réalité vous voulez être en sécurité, protégé? Est-ce cela?

« – Oui, vous avez mis le doigt dessus, c'est exactement cela. »

Maintenant vous l'avez découvert, n'est-ce pas? Mais allons plus loin. Vous voyez la futilité de la sécurité matérielle, extérieure ; mais voyez-vous aussi combien il est vain de rechercher la sécurité intérieure en voulant devenir l'idéal? L'idéal est votre refuge, comme d'autres cherchent refuge dans l'argent. Voyez-vous réellement cela? « – Oui, je le vois. »

Soyez donc ce que vous êtes. Lorsque vous voyez la fausseté de l'idéal, il se détache de vous. Vous êtes ce qui est. De là, essayez de comprendre ce qui est – mais non en vue d'une fin particulière, car la fin, le but, l'objectif est toujours très loin de ce qui est. Ce qui est, c'est vous-même, non à une période particulière, non dans certaines conditions subjectives privilégiées, mais vous-même tel que vous êtes spontanément, instantanément, immédiatement. Ne portez pas de jugement ni de condamnation sur vous-même, et ne vous résignez pas à ce que vous voyez, mais soyez vigilant et attentif sans interpréter le mouvement de ce qui est. Ce sera difficile, mais vous en éprouverez aussi de la joie. Seul ce qui est libre connaît le bonheur, et la liberté vient avec la vérité de ce qui est.

Le travail

Distant et quelque peu cynique, il avait un poste de ministre dans le Gouvernement. Il avait été amené, ou plus probablement traîné, par un ami, et se trouvait assez surpris d'être là. L'ami voulait discuter de quelque sujet particulier, et désirait de toute évidence que l'autre l'entendît exposer son problème. Le ministre était amusé et affichait un air supérieur. C'était un gros homme au regard perçant et il avait la parole facile. Il était arrivé dans la vie et il s'installait tout doucement dans son existence confortable. Voyager est une chose, une autre est d'arriver. Voyager c'est arriver sans cesse, tandis qu'être arrivé, c'est ne plus avoir d'autre perspective que la mort. Comme nous sommes faciles à contenter, et comme le mécontentement est prompt à se satisfaire! Nous cherchons tous un refuge quelconque, un havre où nous soyons à l'abri de tout conflit, et le plus souvent nous le trouvons. L'homme habile comme le sot finit par découvrir son havre et s'y trouve à l'aise.

« – J'ai essayé de comprendre mon problème pendant de nombreuses années, mais je ne suis jamais arrivé à en toucher le fond. Dans mon travail j'ai toujours suscité des antagonismes, et j'ai toujours senti une part d'inimitié chez les gens que je m'efforçais d'aider. En aidant les uns, je me mettais les autres à dos. Il semble que je donne d'une main et que je blesse de l'autre. Cela dure depuis des années des années, et maintenant je me trouve dans une situation telle que je dois prendre une décision. Sincèrement, je n'ai jamais désiré faire de mal à personne, et je ne sais plus que faire. »

Qu'est-il plus important: ne pas faire le mal, ne pas se créer des ennemis ou accomplir sa tâche?

« – Dans mon travail je blesse les autres. Je suis de ces gens qui se donnent entièrement à leur tâche ; lorsque j'entreprends quelque chose, je veux la mener à bonne fin. J'ai toujours été comme cela. Je crois que je suis assez efficace, et j'ai horreur des incapables ou des paresseux. Après tout, si nous entreprenons une tâche sociale quelconque, nous devons tout mettre en œuvre pour obtenir un résultat, et naturellement les incapables et les paresseux se vexent et vous deviennent hostiles. Il est important de venir en aide aux autres, et en aidant les nécessiteux, je blesse ceux qui se mettent en travers de la route. Mais je n'ai jamais désiré blesser personne, et j'ai compris que je devais faire quelque chose pour cela. »

Quel est le plus important pour vous: travailler ou ne pas blesser les gens?

« – Lorsqu'on voit tant de misère dans le monde et qu'on s'est engagé dans la voie des réformes, au cours de ce travail on blesse certaines personnes, bien que ce soit tout à fait sans le vouloir. »

En sauvant une certaine catégorie de gens, on détruit les autres. Un pays survit aux dépens d'un autre. Les gens soi-disant spirituels, dans leur ardeur de réformes, sauvent certains et détruisent les autres ; ils font le bien et le mal à la fois. Il semble que nous soyons toujours bons pour certains et méchants pour les autres. Pourquoi?

Quel est le plus important pour vous: travailler on ne pas blesser les gens?

« – Après tout, on ne peut pas éviter de blesser certaines personnes, les mous, les incapables, les égoïstes. Vos causeries ne blessent-elles pas certaines gens? Je connais un homme riche qui a été très blessé par ce que vous dites de la richesse. »

Je ne désire blesser personne. Si des gens sont blessés au cours de certains travaux, c'est qu'il faut abandonner ces travaux. Je ne prépare aucune réforme, je ne travaille à aucune révolution. Pour moi ce n'est pas le travail qui compte en premier lieu, mais c'est de ne pas blesser les gens. Si l'homme riche s'est senti blessé par ce que j'ai dit, ce n'est pas moi qui l'ai blessé, mais la vérité de ce qui est, et qu'il n'aime pas ; il ne veut pas se trouver exposé. Je n'ai pas l'intention de mettre à nu qui que ce soit. Si un homme se trouve momentanément mis à nu par la vérité de ce qui est et si ce qu'il voit l'irrite, il en accuse les autres ; mais ce n'est qu'une fuite devant les faits. Il est stupide de s'emporter devant les faits. La fuite devant les faits au moyen de la colère est la réaction la plus commune et la plus déraisonnable.

Mais vous n'avez pas répondu à ma question. Quel est le plus important pour vous: travailler ou ne pas blesser les gens?

« – Il faut travailler, ne croyez-vous pas? » déclara le ministre.

Pourquoi ce travail plutôt qu'un autre? Quelle valeur a le travail effectué avec les meilleures intentions du monde s'il doit être source de souffrance et de destruction? Vous pouvez sauver votre pays, mais vous en mutilez et exploitez un autre. Pourquoi vous préoccupez-vous tant de votre pays, de votre parti, de votre idéologie? Pourquoi vous identifiez-vous ainsi à votre tâche? Pourquoi le travail a-t-il une telle importance?

« – Nous devons travailler, nous devons nous donner à une tâche quelconque, sinon autant vaudrait être mort. Lorsque la maison brûle, nous n'avons pas le temps de nous préoccuper des problèmes essentiels. »

Les gens actifs ne se préoccupent jamais des problèmes fondamentaux ; ils ne s'intéressent qu'à leur activité, qui produit un bien superficiel et un mal profond. Mais, si je puis me permettre de poser la question à notre ami: pourquoi attachez-vous une telle importance à une tâche déterminée? Pourquoi tenez-vous tant à cette tâche?

« – Oh! je ne sais pas, mais cela me cause une grande joie. » Ainsi vous ne vous intéressez pas réellement à la tâche elle-même, mais au profit que vous en retirez. Cela ne vous rapporte peut-être pas d'argent, mais vous y trouvez le bonheur. De même que d'autres trouvent, en sauvant leur pays ou leur parti, la puissance, le prestige et une position sociale, vous trouvez du plaisir à accomplir votre tâche ; un autre trouve de grandes satisfactions, qu'il appelle une félicité, à servir son sauveur, son gourou, son Maître, et vous, vous trouvez du plaisir dans ce que vous appelez une œuvre altruiste. En réalité ce n'est ni le pays, ni la tâche ni le sauveur qui est important à vos yeux, mais ce que vous en retirez. C'est votre propre bonheur qui vous importe, et la tâche que vous vous êtes choisie vous permet d'obtenir ce que vous cherchez. Ce ne sont pas les gens que vous êtes censé aider qui vous intéressent ; ils ne sont que les instruments de votre bonheur. Et évidemment les incapables, ceux qui vous gênent dans votre tâche, sont blessés ; car c'est le travail qui importe, le travail qui est votre bonheur. Voilà le fait, brutalement exposé, mais nous déguisons tous les faits sous des mots ronflants tels que service, patrie, paix, Dieu, et ainsi de suite.

Ainsi, si vous me permettez d'aller au fond des choses, le fait que des gens se trouvent blessés par l'efficacité de votre travail qui vous procure le bonheur ne vous touche pas réellement. Vous êtes heureux d'accomplir une certaine tâche, et cette tâche, quelle qu'elle soit, est vous-même. Vous ne vous souciez que de trouver le bonheur, et cette tâche vous en donne les moyens ; par conséquent c'est la tâche qui prime tout, et naturellement vous êtes très efficace, impitoyable, pour la cause qui vous procure le bonheur. Ainsi vous ne vous souciez pas de blesser les gens, de vous faire des ennemis.

« – Je n'avais jamais envisagé les choses sous cet angle auparavant, et c'est parfaitement vrai. Mais alors, que dois-je faire? »

N'est-il pas important également de découvrir pourquoi vous avez mis tant d'années pour vous apercevoir d'un fait aussi simple que celui-là?

« – je pense que, comme vous le dites, je ne me suis jamais réellement soucié du fait que je blessais des gens ; il fallait que j'aille de l'avant, parce que j'ai toujours été très efficace et direct – impitoyable, dites-vous, et vous avez parfaitement raison. Mais que dois-je faire maintenant? »

Vous avez pris tant de temps pour vous rendre compte de ce simple fait parce que jusqu'à présent vous n'avez pas voulu le voir ; car si vous le regardez en face, vous attaquez les fondements mêmes de votre être. Vous avez cherché le bonheur et vous l'avez trouvé, mais toujours au prix du conflit et de l'antagonisme ; et maintenant, pour la première fois peut-être, vous regardez les faits en face par vous-même. Qu'allez-vous faire? N'est-il pas possible de considérer votre travail d'une manière différente? N'est-il pas possible d'être heureux et de travailler plutôt que de chercher le bonheur dans le travail? Lorsque nous utilisons le travail ou les gens comme un moyen d'atteindre un but, il est évident que nous ne pouvons avoir aucune relation, aucune communion ni avec le travail ni avec les gens ; et ainsi nous sommes incapables d'amour. L'amour n'est pas un moyen de parvenir à une fin, il est sa propre éternité. Lorsque je me sers de vous et que vous vous servez de moi, et c'est cela que l'on appelle généralement les relations, nous n'avons d'importance mutuelle que dans la mesure où chacun est un moyen en vue d'autre chose ; et ainsi nous n'avons en réalité aucune importance l'un aux yeux de l'autre. De cette utilisation mutuelle il ne peut sortir que du conflit et de l'antagonisme. Aussi qu'allez-vous faire? N'attendez pas une réponse de moi, découvrons plutôt ensemble ce qu'il convient de faire. Si vous cherchez honnêtement, ce que vous trouverez sera vraiment une expérience directe, spontanée ; ce sera quelque chose de réel, et non pas seulement une confirmation ou une conclusion, une réponse purement verbale.

« – Quel est, alors, mon problème? »

Ne pouvons-nous pas le poser de cette façon? Spontanément, quelle est votre première réaction à la question: le travail est-il la chose la plus importante? Sinon, quelle est la chose importante?

« – Je commence à voir où vous voulez en venir. Ma première réaction est un choc ; je suis vraiment épouvanté de voir ce que j'ai fait dans mon travail depuis tant d'années. C'est la première fois que je regarde en face le fait de ce qui est comme vous l'appelez, et je vous assure que ce n'est pas très agréable. Si je peux aller plus loin, peut-être verrai-je ce qui est important, et alors le travail suivra naturellement. Mais je ne vois pas encore bien clairement si c'est le travail qui est le plus important ou autre chose. »

Pourquoi n'est-ce pas clair? La clarté est-elle une affaire de temps, ou du désir de voir? Le désir de ne pas voir disparaîtra-t-il de lui-même petit à petit? Votre manque de clarté n'est-il pas dû au simple fait que vous refusez encore cette clarté qui bouleverserait tout l'édifice de votre vie quotidienne? Si vous prenez conscience du fait que vous remettez délibérément à plus tard cette clarté en vous, la clarté ne se fait-elle pas immédiatement? C'est ce refus de voir clair qui provoque et entretient la confusion.

« – Tout cela devient très clair maintenant, et ce que je dois faire est sans importance. Je ferai probablement ce que j'ai fait jusqu'à présent, mais dans un esprit tout à fait différent. Nous verrons. »

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