Suggestion
Subscribe to the Subscribe
And/or subscribe to the Daily Meditation Newsletter (Many languages)
Chaine Youtube sur l'Enseignement de Krishnamurti en français S'abonner

                         Diaspora      rss 

Dix Causeries Publiques à Ojai - 1980

Dix Causeries Publiques à Ojai – 1980

Les enseignements sont importants en eux-mêmes et les interprètes et les commentateurs ne peuvent que les déformer. Il est conseillé d'aller directement à la source, les enseignements eux-mêmes, et non pas une quelconque autorité.Jiddu Krishnamurti

1. Pouvons-nous réfléchir ensemble à la crise actuelle ?

Comme on vous l'a dit, il y aura six causeries et quatre séances sous forme de discussions et de dialogues. Mais nous avons pensé préférable que ces quatre... non-entretiens soient consacrés à des questions. Je pense qu'il sera préférable d'avoir un dialogue, vu que nous sommes si nombreux. Un dialogue veut dire, vraiment, en fait, une conversation entre deux amis, entre deux personnes. Et comme ce n'est pas possible, nous avons pensé qu'il serait bon d'avoir des questions. Vous pouvez poser les questions que vous voulez, les questions les plus sottes comme les plus profondes.

Si je puis le suggérer, veuillez ne pas considérer ces rencontres comme un divertissement du week-end. Elles sont plutôt sérieuses et exigent de chacun d'entre nous un exercice de pensée considérable , une aptitude à enquêter, à observer. Et, au cours de ce processus, il se peut que survienne un changement radical dans l'esprit humain. C'est le sens de ces rencontres : nous sommes ici pour observer ce qui se passe dans le monde, et aussi pour observer ce qui se passe en chacun de nous, intérieurement, psychologiquement, sous la peau, pour ainsi dire.

Nous allons donc commencer par observer ce qui se passe à travers le monde. Et pour observer, il nous faut nécessairement être libre de tout engagement, ce qui va être plutôt difficile, car pour la plupart, nous sommes engagés à une chose ou une autre. Observer sans aucun préjugé, observer sans tirer de conclusion déterminée, observer sans aucune rationalisation, excuse, ni une quelconque forme de croyance – juste observer. Cela peut-être assez difficile pour la plupart des gens, car nous sommes si liés par nos propres croyances, par nos propres préjugés, par nos propres conclusions, par nos propres tendances personnelles et particularismes. Il devient presque impossible d'observer librement, sans choix. Et si nous pouvons faire cela ensemble, pendant ces entretiens et séances de questions-réponses, alors, peut-être pourrons-nous aller bien plus profond et plus loin.

On peut observer ce qui se passe dans le monde : le conflit. Où que vous alliez, il y a ce terrible conflit entre l'homme et l'homme, entre nation et nation, entre religion et religion, le conflit entre théoriciens et théologiens, – théologiens chrétiens et théologiens non-chrétiens – communistes et adeptes du totalitarisme et croyants, ceux qui ont foi dans les systèmes, ceux qui sont liés par des croyances, ceux qui sont complètement absorbés par des images, religieuses, chrétiennes, hindoues ou bouddhistes, ou leur propre image. Il y a donc cette bataille dans le monde, un énorme conflit, entre politiciens, entre gourous, chaque être humain luttant extérieurement, rivalisant, cherchant à s'exprimer, à s'identitifier, à devenir quelque chose. Probablement plus encore dans ce pays-ci où règne le culte du succès, où prime l'argent, la situation, le statut social.

Il y a donc cet énorme conflit, entre les scientifiques, entre les prêtres, en chaque être humain, sur cette malheureuse terre. Et personne ne semble capable de résoudre ce conflit, économique, social, politique. Dans cette lutte, personne ne semble se préoccuper de la destruction de l'homme, de l'être humain. Personne n'a consacré son esprit et son coeur à la résolution de ce problème, de ce conflit sans fin. La méditation devient un conflit, nous changer devient un conflit. Dans toutes nos relations, qu'elles soient intimes ou autres, on retrouve encore le conflit. Apparemment, après des millions et des millions d'années d'existence, l'homme n'a pas résolu ce problème. Il y a quelque chose de radicalement faussé dans le fait que les êtres humains, soi-disant hautement civilisés, dotés de beaucoup de savoir, tant psychologique que scientifique, éprouvant tant de lutte, de guerres, de larmes, de malheur, que l'homme, les êtres humains n'ont pas été capables, de résoudre ce problème. Tel est le monde extérieur, voilà ce qui s'y passe. Et personne ne semble ressentir la pertinence qu'il y a d'oublier ou de laisser tomber ses propres croyances, dogmes, opinions politiques, théories, et conclusions pour dire : rassemblons-nous et résolvons ce problème. Aucun politicien ne le fera, aucun prêtre ne le fera, aucun psychologue ne le fera, et les scientifiques pas davantage. N'est-ce pas?

Comprenez-vous la question? Voyez-vous la gravité de la question? Car nous nous détruisons mutuellement du fait de nos très fortes croyances, idéologies, concepts, images. Et apparemment nous sommes incapables de nous rassembler et de résoudre ce problème. C'est-à-dire de penser ensemble. Ni les républicains ni les démocrates, dans ce pays, ne laisseront tomber leur ligne particulière de pensée, ou leurs ambitions personnelles, leur soif de pouvoir, leur rang. Car, ce n'est que lorsque nous tous travaillons et pensons ensemble, en sentons ensemble la nécessité, l'absolue nécessité, qu'alors, peut-être, nous pouvons résoudre le problème. Mais aucun d'entre eux ne le fera, car cela veut dire renoncer à leur orgueil, à leur vanité, à leur rang, à leur pouvoir.

Et le monde se prépare à la guerre, une effroyable violence. Si vous êtes en désaccord avec quelqu'un on vient vous abattre. Toute considération pour le sentiment humain, la dignité humaine, la liberté humaine, a été progressivement détruite. Tel est donc le monde dans lequel nous vivons, extérieurement. Je pense qu'aucune personne raisonnable ne peut nier tout cela.

Et intérieurement, dans notre psychisme, sous la peau, dans nos pensées, dans nos sentiments, nous sommes aussi en conflit. Toujours en lutte pour nous améliorer, pour devenir intérieurement quelque chose, réussir, avoir une situation. Cette bataille a lieu au dedans. Et là encore, nous semblons incapables de la résoudre, malgré les psychologues, les psychothérapeutes, la confession chez les catholiques, malgré toutes les institutions et organisations que compte ce pays. Si vous ne vous sentez pas bien, vous prenez une pilule, si vous ne pouvez cesser de fumer, on vous aidera alors à pas fumer. Si vous voulez parler à Dieu, on vous y aidera. Ainsi, petit à petit, nous abdiquons notre responsabilité, à l'égard de nos propres actes, de notre propre esprit, de notre propre corps. Nous perdons petit à petit, hélas, tout ce qui est important. Là encore, c'est la vérité. Nous n'exagérons rien.

Donc, voyant ce qui se passe dans le monde extérieur, et voyant aussi ce qu'il advient de chacun d'entre nous, en tant qu'êtres humains, il s'agit de l'observer, et voir la nécessité absolue qu'il y a de penser ensemble. Vous comprenez ma question? Penser ensemble. Ainsi, nous sommes en conflit, extérieurement et intérieurement, et faute de résoudre ce conflit, l'humanité va se détruire.

Et puisque vous avez eu la bonté de venir ici, pour écouter tout cela, il devient essentiel que vous et l'orateur pensiez ensemble à ce conflit. Penser ensemble implique que vous et moi l'écartions si nous sommes sérieux, si nous savons ce qui a lieu dans le monde, si nous sommes responsables de tout ce qu'ont fait les êtres humains, et sentons la nécessité d'un changement radical dans le psychisme humain – car la société ne peut être changée que si chaque être humain change – voyant tout cela, nous devons penser ensemble. Je ne sais si vous avez observé à quel point il est difficile pour deux personnes de réfléchir ensemble, si intimes soient-elles – homme et femme, amis – de penser ensemble à quelque chose. Voici une crise qu'il nous faut affronter. Crise non seulement politique, économique, mais bien plus profondément, crise dans notre conscience, crise dans nos esprits. Et pouvons-nous, vous et l'orateur, y réfléchir ensemble? C'est-à-dire que vous renonciez à votre conclusion, à votre point de vue, à vos croyances, à vos engagements psychologiques personnels, et que l'orateur en fasse autant afin de nous rencontrer l'un et l'autre pour réfléchir ensemble à la possibilité de résoudre ce conflit. Vous comprenez ma question?

Plus vous observez, – comme l'a fait l'orateur ces soixantes dernières années, parlant dans le monde entier pendant cette période – plus les êtres humains deviennent d'une méchanceté incontrôlable, toujours plus violents, affirmant leur propre indépendance, chacun n'en faisant qu'à sa tête, n'obéissant qu'à son plaisir, « faisant sa propre chose » comme on le dit ici. Ainsi chacun s'isole et oublie le reste de l'humanité. Là encore, voilà ce qui se passe, si vous observez soigneusement, à la fois en vous-même et dans le monde, le fait que chacun de nous poursuit ses propres désirs, ses propres besoins, ses propres particularismes, le « fais ce qui te plaît » ! N'est-ce pas?

Aussi pouvons-nous, au moins pour une heure si ce n'est pour le reste de notre vie, réfléchir ensemble? On peut penser ensemble à propos de quelque chose. Non? Nous pensons ensemble quand il y a une crise, telle qu'une terrible guerre. Nous oublions alors nos propres petites absurdités, et la menace d'une chose aussi énorme que la guerre nous rassemble. C'est évident. Et quiconque objecte à cela est soit abattu, soit emprisonné, soit traité de lâche, d'objecteur de conscience, etc., etc. Donc apparemment une crise majeure rassemble l'homme, les êtres humains, au nom du patriotisme, au nom de Dieu, au nom de la paix et ainsi de suite. Mais actuellement, il n'y a pas de véritable crise visible, telle qu'une guerre, heureusement. Et donc chacun fait ce qu'il veut. Et cette quête est encouragée. Par conséquent, petit à petit, nous perdons notre liberté. Je me demande si vous observez tout cela.

Compte tenu de tout cela, pouvez-vous, avec l'orateur, réfléchir ensemble à cette crise qui nous fait face? Une crise qui n'est ni économique, ni politique, ni sociale – tout cela, c'est l'extérieur. La crise est en chacun de nous. La crise est dans notre conscience, dans nos esprits, dans nos coeurs. Et pouvons-nous donc observer cette crise et nous rassembler afin de la résoudre? Vous comprenez mon message? Afin que nous puissions réfléchir ensemble à la crise.

Il y a aussi un « penser ensemble » sans objet, ce qui est beaucoup plus complexe. Comprenez-vous? Ainsi, nous pouvons réfléchir ensemble à la guerre. S'il y a une crise telle que la guerre, nous nous oublions pour être responsables de l'ensemble. N'est-ce pas? Donc, réfléchir à une crise est relativement facile. Mais il s'agit de penser ensemble sans l'objet, penser ensemble sans le « à quelque chose ». Je me demande si vous comprenez cela. Peu importe, nous y viendrons bien plus tard.

Donc pouvons-nous, ce matin et les matins suivants, penser ensemble? C'est-à-dire, pouvons-nous tous deux voir la crise dans nos esprits, dans notre conscience, dans nos coeurs et parlons-en ensemble. Comme il est impossible de parler de la sorte avec tant de monde, l'orateur en parlera comme s'il s'agissait de deux personnes parlant l'une à l'autre. Vous comprenez? Comme si vous étiez seul avec l'orateur. Nous sommes tous assis ensemble, dans ce charmant verger, pour voir si nous pouvons résoudre ce problème. Pas en fin de compte, pas au bout de quelques jours, vous comprenez, mais, dans le processus même de discuter ensemble, résoudre le problème. Notre cerveau a évolué avec le temps. N'est-ce pas? Ce cerveau n'est ni votre cerveau ni le mien, c'est le cerveau de l'humanité. N'est-ce pas? Le voyez-vous? Suivez-vous tout ceci? Mais ce que nous avons fait, c'est restreindre l'énorme aptitude de ce cerveau, qui a évolué avec le temps à celle d'un petit cerveau réduit au « moi ». Vous comprenez? Le « moi » avec mes petits problèmes, mes querelles, mes jalousies, mes anxiétés, ma compétition, ma réussite, « je dois, je ne ne dois pas » Vous suivez? Cette énorme aptitude du cerveau, qui a évolué millénaire après millénaire, a été réduite à de la pacotille, à quelque chose, vous savez, d'assez malpropre.

Et le cerveau a pris l'habitude de se protéger contre tout changement fondamental. Je ne sais si vous avez observé vos propres cerveaux. Je ne suis pas spécialiste du cerveau, ni psycho-biologiste. Voyez ce qui a lieu, messieurs. Les scientifiques scrutent la matière pour trouver quelque chose au-delà. Vous comprenez? Si vous avez parlé à des savants ou si vous êtes vous-même un savant, si vous êtes sérieux, si vous vous sentez vraiment, profondément préoccupé, vous explorez la matière pour essayer de découvrir l'origine de tout cela, – pas Dieu, qui n'est qu'une invention de l'homme, n'entrons pas là-dedans pour le moment – passant par la matière pour trouver quelque chose au-delà. Mais nous, en tant qu'êtres humains, faisons partie de cette matière. Vous comprenez? Alors qu'en passant par nous-mêmes nous irions bien plus profond, bien plus loin, pour vraiment aboutir à la vérité de tout cela. Suivez-vous ce que je dis? Si ce que je dis n'est pas clair, merci de m'interrompre. Parce qu'après tout, pour tenter de communiquer l'un avec l'autre, les mots sont nécessaires. Si l'orateur use de termes non techniques, bannissant tout jargon, parlant le langage commun, cela faciliterait peut-être les choses.

Donc, notre cerveau a évolué au cours du temps. Notre cerveau dispose de son propre potentiel chimique pour s'auto-guérir ou se défendre lui-même. Vous le découvrirez pour peu que vous l'exploriez. Résister à tout changement ne lui apporte pas la sécurité. Et ce cerveau qui est l'essence du temps – vous comprenez ce que je dis? Me faut-il expliquer tout cela? Je vois que oui. Très bien – il est l'essence du temps, parce qu'il résulte du temps. Après tant de millions d'années, il a établi certaines ornières, une certaine façon de penser, certaines activités qui lui sont familières, certaines croyances et conclusions qui lui donnent un sentiment de sécurité. Tout cela s'est développé au cours du temps. Et nous disons – écoutez, s'il vous plaît – qu'à moins [d'un changement dans] la capacité de ce cerveau, qui a été conditionné selon certains concepts, croyances , idées, théories, par les théologiens, etc., etc., ce cerveau ne peut radicalement se changer lui-même. Ce qui est évident. Vous avez compris? Puis-je poursuivre là-dessus?

Et penser fait partie de ce processus cérébral traditionnel de culture temps. Bien? Tout à l'heure, l'orateur a dit parlons ensemble comme le feraient deux personnes, malgré le nombre de gens présents ici, comme deux personnes se souciant de cette question visant à mettre fin au conflit; pas d'y mettre fin graduellement, processus qu'accomplit un cerveau conditionné au temps, vous suivez tout cela? Nous disons qu'à moins de rompre cette chaîne, un changement fondamental de la nature humaine est impossible. Mettons que vous ayez observé votre propre cerveau en action, non d'après les livres – ceux-ci peuvent aider mais, essentiellement, ceux qui écrivent sur le cerveau, les chercheurs, etc., n'explorent pas leur propre cerveau. Ils explorent « le » cerveau. Je ne sais si vous suivez tout cela? Si nous sommes sérieux, nous explorons notre propre cerveau, pas le cerveau d'après certains psychologues, neurologues et ainsi de suite. En effet, si vous l'examinez d'après celui qui fait autorité, c'est cette autorité que vous examinez, pas votre cerveau. Vous avez compris? Est-ce clair? Je vous en prie, ceci est très important, car nous sommes tous si savants, nous avons tant lu, ou l'on nous en a tant raconté que nous dépendons des autres qui nous disent quoi faire : comment nourrir son bébé, comment marcher, comment courir. Vous suivez? On vous dit comment faire pour tout. Et nous, pauvres diables, obéissons, non sans quelque résistance, mais nous adhérons. Et l'orateur ne lit aucun de ces livres, mais il a beaucoup parlé à d'autres professeurs psychologues et savants, et a observé l'activité de son propre cerveau : l'activité du cerveau avec ses réactions, réponses sensorielles, choc – vous suivez – tout cela, l'observer. Pas par personne interposée, mais directement. Vous avez alors une vitalité extraordinaire, pas pour mal agir, une vitalité extraordinaire du cerveau.

Ainsi, ce que nous disons c'est que, comme le cerveau a évolué dans le temps et ne peut penser qu'en termes de temps, il pense que la crise « sera résolue ». Dès l'instant où vous utilisez les mots « sera résolue », vous pensez déja en termes de temps. Je ne sais si vous suivez cela. N'est-ce pas? Monsieur, vous et moi allons parler ensemble.

Nous disons, cette activité du cerveau qui a été cultivée dans le temps peut être rompue quand vous affrontez la crise et vous libérez de l'idée, du concept, du désir que « en fin de compte, nous changerons cela ». Vous suivez ce cheminement?

Alors, en discutant ensemble de cette question du conflit nous demandons : ce conflit peut-il finir immédiatement? Sinon, si vous ne ressentez pas l'urgence qu'il y a d'y mettre fin immédiatement, le temps entre en jeu. Vous avez compris cela? Ainsi, nous pensons désormais ensemble au sujet du conflit et pas en termes de « il finira au bout du compte, peu à peu » Vous y êtes? Comprenez-le, je vous prie. L'urgence même de la crise met donc fin au temps. Je me demande si vous le voyez. Vous avez rompu le schéma du cerveau. Le faites-vous à mesure que nous parlons ou ne faites-vous qu'écouter une sorte de discours bâti sur une idée. Vous comprenez?

Maintenant, un instant, mettons-le comme ceci : la crise est-elle dans votre esprit, dans votre coeur, dans votre attitude, est-ce une idée ou une réalité? Vous comprenez ma question? Est-ce un concept qui vous a été présenté verbalement, et vous acceptez ce concept qui devient ainsi une idée? Ou bien sa description même est-elle le fait de votre propre observation? Je me demande si vous le voyez. Qu'est-ce qui opère entre nous? Est-ce une idée, un concept, le concept du temps, le concept qu'il peut être rompu? Et vous demanderez alors comment peut-on y parvenir, ce qui est encore un processus qui admet le temps. Je me demande si vous voyez tout cela.

Prenez par exemple... l'orateur, quant à lui, n'aime pas prendre des exemples, c'est un moyen plutôt facile de s'en sortir. Nous autres, êtres humains, sommes violents, comme cela se voit partout dans le monde. C'est évident. Violence remontant génétiquement à l'origine des temps, à l'animal et ainsi de suite. Nous sommes donc par nature, dans notre comportement, très, très égoïstes, violents. Et nous disons que la violence ne peut être immédiatement stoppée, qu'il nous faut donc recourir à la non-violence. Vous suivez cela? La non-violence est une idée, ce n'est pas un fait. Je me demande si vous le voyez. Qu'est-ce que le fait? Par « fait », j'entends ce qui a lieu réellement, c'est-à-dire la violence. Vous pourriez ne pas être violent en ce moment, assis sous les arbres, par ce beau temps, mais le fait est qu'en tant qu'être humain, vous êtes violent. Et notre cerveau, qui a évolué dans le temps, se préservant chimiquement, etc., etc., conditionné à cela, dit : « je finirai par m'en débarrasser ». Ainsi, les théoriciens, les théologiens, les prêtres, tous ces gens ont, comme nous, dit : « nous finirons par nous en débarrasser ». Vous suivez? Tandis que si vous ne vous occupez que du fait, non de l'idée, alors vous pouvez faire quelque chose immédiatement, vous suivez? Vous savez, le mot « idée », en grec, signifie observer. Vous suivez? Simplement observer, non pas par l'observation en faisant une abstraction de ce qui a été observé. Vous comprenez? Je me demande si vos suivez tout cela. Voyez, en général, quand nous observons quelque chose, nous en faisons immédiatement une abstraction, une idée, pour ensuite essayer de mettre en pratique cette idée. Or il devient extrêmement difficile de mettre en pratique une idée, d'où le conflit. Tandis que si l'on ne fait qu'observer ce qui se passe réellement, on peut alors agir à son endroit non dans le contexte du temps, mais mû par la nécessité de s'en sortir. Je me demande si vous suivez tout cela? Si vous ne suivez pas, Monsieur, tant pis, continuons ! Au moins quelques uns suiveront.

Alors ensemble, nous pensons à la façon de mettre fin à ce conflit. Pas après-demain, ou la semaine prochaine, mais immédiatement. Désolé. Pardon, Monsieur. Pardon. C'est son patron. C'est l'éditeur que j'ai entendu parler hier soir. Ainsi, si nous comprenons cela, pensons alors ensemble. Quel est le problème? Car si nous comprenons le problème, la réponse est dans le problème, pas en dehors. Vous comprenez cela? Tandis que nous disons qu'elle est en dehors du problème, qu'en quelque sorte, elle est à chercher ailleurs, pas dans le problème lui-même. N'est-ce pas? Pouvons-nous avancer ensemble, s'il vous plaît?

Quel est donc le problème? Apparemment, le problème est que la société ne peut être changée que si les êtres humains qui l'ont créée changent eux-mêmes. Voilà le vrai problème, le coeur même du problème. N'est-ce pas? La société qui est corrompue, immorale, laide, où règnent l'injustice la cruauté, avec ses riches et ses pauvres, vous suivez, tout cela; la société que les êtres humains ont créée, pas Dieu, pas quelqu'agent extérieur. Ce sont les êtres humains qui l'ont créée, créé les divisions, divisions nationales, religieuses, économiques, et ainsi de suite. Nous, l'humanité, avons créé cela. A moins que l'humanité, dont nous faisons partie, ne change fondamentalement, vous ne pouvez engendrer une société saine, sensée, rationnelle. N'est-ce pas? Les matérialistes refusent de l'admettre. Ils disent, changez l'environnement, alors l'homme changera. C'est l'attitude totalitaire. C'est toute leur approche historico-expérimentale : changez la société, à l'aide de lois, de règles, de contrôle, contrôlez la pensée, privez les de liberté, changez cela et alors l'homme, lui aussi purement matériel, changera. N'est-ce pas? Nous disons tout autre chose, à savoir que c'est l'humanité qui a créé la société; à moins que chaque être humain ne change, la société ne peut changer. On en voit la preuve dans le monde totalitaire. Plus on est intelligent dans ces états là, plus on se révolte contre tout cela. Et alors, soit on est envoyé dans des camps de concentration, soit on est exilé du pays.

Telle est donc la crise. Dès lors, comment chacun de nous – écoutez cela quelques minutes, je vous prie – comment chacun de nous aborde-t-il cette crise? Vous comprenez? Aborde-t-il ce fait que les êtres humains ont créé la société, société qui ne peut changer d'elle-même puisqu'elle fait partie des êtres humains. A moins que ceux-ci ne changent fondamentalement, la société ne peut pas changer. C'est là le coeur même de notre problème. Et comment abordez-vous cela? Vous comprenez? S'agit-il d'une conclusion mentale, rationnelle, d'une abstraction à laquelle, après avoir observé, vous auriez abouti? Ou est-ce un fait. Vous voyez la différence? Est-ce un concept, une idée ou un fait? Si pour vous c'est un concept, voyez alors ce qui se passe. Un concept n'est qu'une conclusion à laquelle on est arrivé, intelligemment ou non, rationnellement ou irrationnellement, la conclusion que la société ne peut être changée, pas plus que les êtres humains, donc accomodez-vous de la situation. Il y a ceux qui disent : les êtres humains sont si conditionnés que ce conditionnement ne peut être changé, mais seulement un peu amélioré. Vous savez de quel groupe il s'agit, sa tendance, tout cela.

Nous nous demandons donc mutuellement si c'est une idée qu'on nous a inculquée, ou si c'est pour nous un fait. Vous voyez la différence? Quand c'est pour vous un fait non inculqué par autrui, il faut alors agir dessus. Comme quand vous avez mal, vous agissez en conséquence. Quand vous avez mal aux dents vous agissez immédiatement. Mais si le mal de dents est une idée, vous dites alors, « bon, je pourrai peut-être voir cela plus tard » Non, ne riez pas Monsieur, voyez-en la rationnalité.

Ceci soulève un autre point : les savants pensent que les êtres humains sont rationnels. Mais ils ne le sont pas. Vous comprenez? Le fait est que les êtres humains sont irrationnels. Mais il y a ce concept que les êtres humains sont rationnels. Et nous vivons d'après le concept que nous le sommes. Nous ne sommes donc jamais rationnels. Je ne sais si vous suivez cela.

Quelle heure est-il, Monsieur? Nous pousuivrons chaque jour, pendant les deux prochaines semaines, cette question. S'il s'agit d'un fait, alors comment concevez-vous... Non. Comment regardez-vous ce fait? Vous comprenez? Comment abordez-vous le fait? Donc la façon dont vous approchez le fait importe. Votre approche est-elle rationnelle, ou irrationnelle? Votre approche est-elle pessimiste, ou optimiste? Votre approche se fonde-t-elle sur l'espoir, le désir, etc.? Si c'est le cas, votre approche a déja été déterminée, vous n'êtes donc pas libre d'observer le fait. Vous suivez tout cela? Vous voyez, Monsieur, ceci est formidablement difficile. Ce n'est pas une chose avec laquelle vous jouez. Il s'agit de votre vie, pas des théories d'un autre, si ingénieuses, anciennes, soi-disant religieuses soient-elles. Il s'agit de votre vie. Et comment abordez-vous votre vie? Vous comprenez ma question? Votre approche est-elle conditionnée par votre éducation? Examinez cela messieurs, à mesure que nous parlons. Par votre situation sociale? Par vos exigence immédiates? Ou votre approche est-elle fondée sur votre foi en Jésus, Bouddha ou quelqu'un d'autre? Autrement dit, votre approche du problème est-elle... imaginaire? Vous comprenez? Car nous vivons d'images. Je ne veux pas compliquer la chose. Toute notre vie se forme par les images. Toutes nos religions sont des images fabriquées soit par la main, soit par l'esprit, mais ce sont des images qu'ensuite nous adorons, et que nous trouvons merveilleusement religieuses, ce qui est idiot.

Alors, notre approche est-elle libre de nos conclusions? De notre expérience, de notre savoir? Si elle résulte de notre expérience, de notre savoir, vous avez déja répondu au problème en termes de temps – vous suivez tout cela? – en fonction de votre conditionnement. Mais si vous l'approchez librement, pour observer, alors il y a action immédiate.

Je pense que cela suffit pour aujourdhui, non? Parce que passer une heure dans un tel état d'attention n'est probablement pas dans vos habitudes. Vous vous fatiguez, vos esprits vagabondent, vous n'êtes pas pleinement centrés. Donc, une heure suffit, arrêtons-nous et continuons mardi, jeudi et samedi, oh, demain, évidemment. Nous poursuivrons cela demain, vous voulez bien?

1980, Ojai, California

2. L'observation est le rejet en bloc de l'analyse

Je me demande pourquoi vous êtes tous ici. Je pense que l'on devrait considérer que ceci n'est pas un divertissement, ni un endroit où l'on se rend le dimanche matin ou le samedi après-midi pour se divertir, pour être stimulé, enseigné. Comme nous l'avons souligné, hier, nous sommes confrontés à de nombreux problèmes : politiques, religieux, économiques, sociaux, ainsi qu'à des problèmes personnels. Et peu d'entre nous sont libres de toute autorité, religieuse, psychologique, sociale. Il semble que nous soyons devenus incapables d'être responsables de nous-mêmes. Les psychologues, les savants, les prêcheurs, les prêtres, les organisations religieuses nous disent quoi faire. Par bonheur, les gourous indiens ne sont plus en vogue dans ce pays-ci. Cette déferlante appartient au passé. Mais il y a ces gens trop avides de vous dire ce qu'est l'illumination, comment l'atteindre, comment méditer, quoi faire, etc., etc.

Ici, nous ne faisons rien de semblable. L'orateur l'entend bien ainsi. Ici, si vous êtes sérieux, nous pensons ensemble, ce qui ne veut pas dire que vous acceptiez ce que dit l'orateur, que vous vous en teniez à votre propre point de vue, que vous vous accrochiez à votre propre expérience, car alors, penser ensemble devient rigoureusement impossible. Il est absolument nécessaire de voir où en est monde : l'extrême confusion, le terrorisme, les enlèvements, les états totalitaires avec leur image de comment gérer la société et ceux d'en face, avec leur image, sont aussi très clairs sur ce sujet.

Dès lors, en observant sans aucun préjugé que le monde est dans une grande crise il faut trouver une réponse à cette crise. Les êtres humains ont créé cette crise par leurs modes de vie, leurs croyances, leurs attitudes sectaires, leur prétendue liberté individuelle, qui n'est plus libre mais contrôlée. Nous avons créé ce conflit dans le monde. Et je suis sûr que la plupart de ceux d'entre vous qui observent, reconnaîtraient ce fait, à savoir que la société est le fruit de l'avidité humaine, du comportement de l'homme, de ses illusions et très nombreuses images, des divisions nationales, de l'adhésion religieuse consistant à accepter doctrines, croyances, dogmes et rituels. Et il y a donc eu, partout dans le monde, des guerres en série, des conflits brutaux, cruels, etc.

Et comme nous l'avons dit hier, très peu de gens disent : « résolvons vraiment ce problème, ce problème du conflit entre l'homme et l'homme, entre les êtres humains ». Il y a de nombreuses explications à ce conflit, certaines historiques, certaines factuelles, certaines imaginaires, certaines fondées sur des concepts, des images, etc. Mais quand l'orateur dit d'observer, il n'est pas en train d'analyser. Soyons, je vous prie, très clair sur ce point.

L'analyse, surtout la psychanalyse, de même que le communisme, ont une incidence fâcheuse sur notre vie. Bien? Si je puis le souligner, ne soyez pas irrité par ce que dit l'orateur, ne vous fâchez pas contre lui, ne lui jetez pas de bombe, ne tirez pas, mais discutons-en ensemble. Parce que la vie est très complexe et exige que nous l'interrogions, que nous la regardions. Vous pouvez ne pas aimer ce que vous voyez, vous pouvez être en désaccord, vous pouvez dire : « vous dites des sottises » ou contredire avec colère. Mais nous ne faisons d'abord qu'observer ce qui se passe. L'analyse n'a aucune place dans cette observation.

Nous allons voir cela. Soyez patient, je vous prie. Et, si vous êtes vraiment sérieux, ne vous contentez pas d'assister à un entretien et dire, « j'ai compris », ou « il dit des sottises », et partez, il vous faut écouter l'ensemble, lire le livre en totalité. Il vous faut, comme disent les agents commerciaux, acheter tout le paquet ! Pas seulement la partie qui vous va, qui vous plaît, mais il vous faut acheter – un mot bien malheureux – il vous faut acheter, si je puis me permettre ce mot, le tout. Donc, je vous prie, si vous êtes sérieux, assistez à tous les entretiens, jusqu'au bout. Ceci n'est pas une invite à venir plus nombreux; simplement une personne sérieuse se doit d'écouter toute l'histoire, de lire le livre en totalité, et voir alors si c'est juste, vrai, faux ou illlusoire. Pas se borner à lire la première page et dire « tout cela est absurde » ou le premier chapitre, qui peut ne pas vous plaire et jeter le livre. Le livre est votre vie. Une vie très, très complexe. Et il vous faut de la patience, de l'intégrité, le sens de l'observation et de la responsabilité pour lire ce livre qui est vous-même, si complètement, si à fond, dans sa totalité, afin de pouvoir aller au-delà du livre, ce livre qui est vous-même.

Donc, comme nous le disions, le monde est en conflit. Le monde, c'est-à-dire, l'économie, le social, le religieux, et le politique, est créé par les êtres humains, que ce soit dans ce pays-ci, en Europe, en Inde ou ailleurs. Nous en sommes responsables. Et quelques uns, les intellectuels, les psychologues, les psychobiologistes, les scientifiques ont dit « résolvons ce problème du conflit humain ». Et nous, qui ne sommes pas des professionnels, mais seulement des êtres humains ordinaires avec toutes nos anxiétés, peurs, plaisirs, souffrances, notre peur de la mort etc., nous devons le résoudre. Il est plus que jamais nécessaire de le résoudre, sinon les êtres humains vont s'entre-détruire. Répétons qu'il s'agit d'un fait actuel.

Il nous incombe donc de penser ensemble au problème. Penser ensemble implique que vous et l'orateur soyons libres de nos propres attitudes mesquines, provinciales et sectaires, de nos croyances, dogmes, expériences afin de pouvoir se rencontrer. Quel est donc le problème? Comme nous avons posé cette question hier, nous la reposons aujourdhui : quel est le problème? Le problème est essentiellement une crise dans notre conscience, dans notre esprit, notre cerveau, notre coeur. C'est là le coeur de la question. Et, comme nous l'avons aussi dit hier, et j'espère que vous ne m'en voulez pas de le répéter, notre cerveau, qui est le centre de toute notre existence, notre cerveau a évolué dans le temps, au cours de millions et de millions d'années. Au fil du temps, il a engendré toutes sortes de stratagèmes pour se protéger. Il a recherché – si vous regardez en vous-même sans vous borner à répéter ce que les psychologues et les spécialistes du cerveau en disent – il a toujours recherché la sécurité, sans quoi il ne peut fonctionner. N'est-ce pas? Il lui faut la sécurité. Donc il commence à créer des images, à créer des illusions dans lesquelles il se réfugie. Il s'est ainsi créé un certain schéma d'existence qui est notre vie. Et il s'est développé avec le temps, d'où persistance de cette question de l'acquisition du savoir, se servant du savoir pour sa sécurité vitale. Vous suivez tout cela, je l'espère.

Parce qu'après tout, le savoir est le facteur le plus important de notre vie : savoir dans les activités technologiques, dans le psychisme, en nous-mêmes. Ce savoir a été acquis au cours des millénaires, emmagasiné dans le cerveau, le cerveau avec ses myriades de cellules, etc. Comme nous l'avons dit hier, l'orateur n'a lu aucun de ces livres, Dieu merci ! Il a observé les activités des êtres humains, les activités de son propre cerveau, en observant les réactions au plaisir, à la douleur, aux impressions etc., etc. C'est donc une perception directe, pas de seconde main. Et c'est important pour notre communication mutuelle.

Donc, ce cerveau a acquis un formidable savoir afin d'être en complète sécurité. Que ce savoir soit illusoire, factuel, fantaisiste, imaginaire, source de plaisir, etc., il a créé un schéma d'existence pour lui-même, tel qu'il ne puisse jamais être lésé, blessé tant physiquement que psychologiquement. Il est important de comprendre cela, car nous vivons d'images. Nos religions ne sont rien d'autre que des images créées par l'esprit, par la pensée. Et l'objet dont on a fait une image sainte, vous vous mettez alors à l'adorer. Mais c'est essentiellement le désir, le besoin de l'esprit d'être en sécurité, à l'abri, protégé. Mais le savoir va toujours de pair avec l'ignorance. N'est-ce pas? Parce que le savoir ne peut jamais être complet. Je vous en prie, voyez-en l'importance : le savoir ne peut jamais être complet. Vous pouvez acquérir une masse d'informations sur le monde, la matière, le monde céleste – pas au sens spirituel, je ne dis pas cela – céleste : les cieux, l'univers, mais, quel que soit le savoir acquis par la science et transmis au fil des générations, il est toujours dans le champ de l'ignorance, dans la zone d'ombre, l'ombre du non-savoir.

Voyez donc ce que nous avons fait, comment le cerveau s'est pris à son propre piège de la sécurité par le savoir auquel il s'accroche, sans pourtant avoir jamais découvert par lui-même que le savoir ne peut jamais être complet et donc que toute action issue de ce savoir est forcément incomplète. J'espère que vous suivez tout cela. Je vous en prie, nous ne sommes pas intellectuels. L'intellect a sa place. Il a l'aptitude d'observer, de distinguer, de discerner, mais cet intellect en vient à dominer toute la vie, comme il tend maintenant à le faire, recouvrant tout le champ de la vie. C'est-à-dire, – l'intellect fait partie de toute l'existence humaine – quand une partie devient prééminente, l'action s'en trouve alors inévitablement fragmentée, incomplète, d'où conflit. J'espère que vous suivez tout cela. Bien, puis-je poursuivre? Non, je peux poursuivre mais, comme nous l'avons dit, nous pensons ensemble. Car l'orateur n'a rien à vous vendre, Dieu merci ! Il ne vous demande pas de le suivre et toutes ces inepties. L'orateur dit : le monde est dans une telle détresse, une telle confusion, un tel trouble, pour l'amour du Ciel, pensons ensemble. Et pour penser ensemble, il faut être libre d'observer; pas moi qui observe et qui vous parle, ou vous qui observez et dites « oh, vous ne le voyez pas bien », mais ensemble, observons. N'est-ce pas?

Comme nous le disions, l'analyse n'a pas sa place dans l'observation. L'analyse est la découverte de la relation de cause à effet. Bien? C'est bien, Monsieur. – l'oiseau. Peut-être nous aime-t-il ! – Comprenez cela je vous prie et explorez le soigneusement, parce que l'observation est tout autre chose que l'analyse. L'observation est immédiate : vous voyez l'arbre, mais dès que vous commencez à analyser, vous ne le voyez jamais. N'est-ce pas? Comprenez ceci. Autrement dit, observer c'est voir, être sensible, conscient, sans aucun mouvement de la pensée. Observer, sans plus. N'est-ce pas? Je vais doucement. « Sans pensée », ai-je dit; je vais m'expliquer. Soyez patient.

L'observation n'est donc pas l'analyse. L'analyse implique celui qui analyse quelque chose d'extérieur à lui-même. L'analyseur pense qu'il comprend, qu'il a un savoir supérieur et analyse une chose qu'il pense être extérieur à lui-même. Mais si l'on observe avec grand soin, l'analyseur est l'analysé. N'est-ce pas? Vous suivez cela? Voyez cela, non comme une idée, mais comme un fait. Vous comprenez? La colère, n'est pas distincte de vous, vous êtes la colère ! Désolé Monsieur. J'ai dit que je serai prudent. Quand vous êtes en colère, au moment même il n'y a pas de division entre moi et la colère. Mais quelques secondes après, vous dites, « j'ai été en colère ». Vous vous êtes ainsi séparé de cette réaction qui est pour vous la colère. Et de la même manière, quand vous vous analysez ou êtes analysé par quelqu'un d'autre, l'analyseur fait partie de l'analyse, il fait partie de la chose qui analyse, qui n'est pas distincte de l'analysé. N'est-ce pas? Veuillez le comprendre, l'explorer en vous pendant que nous parlons. C'est cela, penser ensemble. L'orateur ne vous dit pas quoi penser, ce que font en général les gens, les professeurs, les analystes, les prêcheurs et les autres; nous ne faisons pas cela. Nous disons que tant qu'il y a une division entre l'analyste et l'analysé, il y a inévitablement conflit. N'est-ce pas? Mais c'est une illusion, ce n'est pas un fait. Le fait est que l'observateur est l'observé, psychologiquement. N'est-ce pas. J'observe cet arbre, mais l'arbre n'est pas moi, je ne suis pas l'arbre. Mais psychologiquement, intérieurement, je suis la réaction de colère, d'avidité, de jalousie. Je n'en suis pas distinct. Mais nous avons créé cette séparation afin d'agir sur la situation. Vous avez compris? Je ressens de la violence et je crée l'idée de non-violence pour pouvoir agir sur la violence. Mais le fait est que je suis la violence, je ne suis pas différent du fait. Alors un tout autre mouvement a lieu. Vous comprenez? Je me demande si vous comprenez.

Nous pensons, réfléchissons maintenant ensemble afin d'éliminer le conflit. Vous comprenez? Tant qu'existe une division entre l'observateur, psychologiquement, entre l'analyseur et l'analysé, il y a inévitablement conflit. Tant qu'il existe des divisions entre les gens, il y a forcément conflit : religieux, économique, social, politique. Le conflit est inévitable tant qu'il y a un Juif, tant qu'il y a un Arabe, le conflit est inévitable. Ainsi, partout où existe la division, psychologiquement, il y a inévitablement conflit. C'est une loi !

Alors, en réfléchissant ensemble, nous voyons que là où il y a analyse, psychanalyse, psychothérapie, tout cela, ce processus amène la division, et le conflit est inévitable. J'ai oublié ! (Rires) Et observer, c'est refuser totalement d'analyser. Je me demande si vous comprenez cela. Tout notre conditionnement consiste à analyser. N'est-ce pas? Notre éducation, se limite à : « fais, ou ne fais pas, c'est bien, c'est mal, ce devrait être, ce ne devrait pas être », etc., etc. Et récemment, ces cent dernières années ont vu la naissance du processus psychanalitique, un événement aussi fâcheux que le communisme. Car l'observation montre que l'un et l'autre sont vraiment pareils. Je ne veux pas m'étendre là-dessus, c'est trop long. Ils ont analysé l'Histoire et ont abouti à une conclusion, vous suivez, une conclusion historique, d'après laquelle ils ont élaboré un schéma théorique, une image, une conception de l'Etat, et ont créé le totalitarisme. Et les psychologues, avec leur analyse etc., ont créé un schéma identique dans un autre domaine. Vous ne le voyez pas, mais cela ne fait rien.

Nous disons donc : observons ensemble. Observons maintenant le conflit. N'est-ce pas? Alors, de quel conflit s'agit-il? Et comment observez-vous le conflit? Vous comprenez ma question? Vous, en tant qu'être humain, – si vous me permettez, moi l'orateur, de le dire – en tant qu'être humain vous êtes en conflit, que vous en soyez conscient, ou que vous ayez négligé ou refusé de l'examiner, ou pensiez que Dieu, que quelqu'un va vous sauver, vous êtes essentiellement en conflit. Et, comme nous le disions hier, comment approchez-vous ce problème? Vous comprenez? Comment regardez- vous le problème? Autrement dit, comment l'abordez-vous, le regardez-vous, l'approchez-vous, l'observez-vous? Vous voyez, nous discutons ensemble. Je ne vous dis pas comment l'observer. Je vous demande seulement comment vous l'abordez, comment vous l'accueillez, comment vous le regardez. Si toutefois vous l'observez ou en êtes conscient. Etes-vous conscient de ce conflit sans aucun choix? Une conscience sans choix. Vous comprenez? Ou, en prenant conscience de ce conflit vous dites « je dois le résoudre ». Vous comprenez? Quand vous dites « je dois le résoudre », vous vous êtes déja séparé du fait. Je me demande si vous le voyez. Vous me suivez, certains d'entre-vous? Allons, messieurs, avançons ! Je vous en prie, nous pensons ensemble, c'est seulement ensemble que ce problème peut se résoudre. Rien d'autre au monde ne peut le faire.

Donc votre approche du problème compte énormément ! Si vous avez un motif, ce motif dicte la direction que le problème doit prendre. Vous comprenez? Votre approche doit donc être libre de tout motif. Votre approche doit être libre du désir de le résoudre. Voyez la difficulté. Si votre approche est conditionnée par votre éducation, votre désir, votre plaisir, vous ne pourrez jamais le résoudre. Donc l'esprit doit observer ce problème, libre de tout motif, de tout désir, y compris celui de le résoudre, car vous êtes le problème. N'est-ce pas? Avez-vous compris? Vous êtes le problème; le problème n'est pas le conflit. Bien? Pouvons-nous poursuivre à partir de là? Le conflit, c'est vous. Ce n'est pas moi qui vous le dis. Vous-même, en l'observant, l'avez découvert, en pensant ensemble nous avons découvert le fait : le conflit n'est pas à l'extérieur, il est à l'intérieur, et ce conflit, c'est vous ! Vous pouvez dire : « je suis Dieu » ou « quelqu'un va venir me sauver ». Vous savez, nous jouons à ce jeu depuis des millénaires. Vous comprenez? Pour l'amour du Ciel, soyons adultes.

Donc le problème est à présent notre conscience. Vous comprenez maintenant? Notre conscience, c'est-à-dire la façon dont nous pensons, dont nous vivons, dont nous croyons, dont nous réagissons, votre comportement, ce que vous pensez, tout cela est votre conscience, c'est-à-dire votre vie. Cette conscience, c'est vous ! Il importe vraiment de le comprendre, soyez-y attentif pendant quelques minutes. La totalité de cette conscience est essentiellement vous. Le contenu de cette conscience constitue la conscience. Vous comprenez? Le contenu de la conscience d'un protestant est ce à quoi il croit, ses rituels, son imaginaire religieux, Jésus et tout cela, et ses propres attitudes et opinions nationalistes, sa relation à l'autre, ses blessures, son anxiété, sa souffrance. N'est-ce pas? Et le catholique avec le contenu de sa conscience, et l'hindou avec le sien, et le bouddhiste etc., les Arabes et les Juifs. Vous suivez tout cela? Cette conscience est constituée de son contenu. Et tant que ce contenu demeure, le conflit ne peut que continuer. Avez-vous saisi ce point?

Ce contenu s'est constitué dans le temps, ce n'est pas l'acquis d'une seule journée. Notre cerveau est le produit du temps, de l'évolution. Notre cerveau n'est pas votre cerveau ni mon cerveau, mais le cerveau de l'humanité. Il vous est difficile de le voir et même de le reconnaître car nous avons été si conditionnés à l'idée que ce cerveau est mien. Vous comprenez? Et il s'agit de votre cerveau. Mais si vous observez, vous verrez que les êtres humains, partout dans le monde, passent par un énorme désordre, la pauvreté, l'anxiété, l'insécurité, la confusion, des blessures psychologiques, la peur, peur d'être blessé physiquement et psychologiquement, peur de la mort, se demandant : qu'est-ce qu'il y a au-delà? Et les innombrables images que l'homme a créées de Dieu, images vénérées dans le monde entier. Voilà le contenu de notre conscience. N'est-ce pas? Et tant qu'existe ce contenu qui crée toujours des divisions, qui est toujours fragmenté, notre action ne peut qu'être fragmentaire. N'est-ce pas?

Nous pensons ensemble, ce n'est pas moi qui vous le dis.

Dès lors, le problème est : est-il possible de dissoudre le contenu de cette conscience? Vous comprenez? Regardez cela d'un peu plus près. C'est-à-dire, un des contenus de cette conscience est l'ensemble des blessures psychologiques subies dès l'enfance. Vous les connaissez, n'est-ce pas? Elles vous sont familières. C'est probablement l'un des conflits majeurs, un facteur majeur de notre conscience. Nous allons explorer cela ensemble, complètement, de sorte, qu'ensemble, nous le dissolvions immédiatement. Vous comprenez? Ce n'est pas de l'analyse, mais de la pure observation. L'analyse implique que vous fonctionnez à partir d'un concept. Vous comprenez? N'est-ce pas Monsieur? Dans l'observation, il n'y a pas de concept.

Nous pensons donc ensemble. Les êtres humains, depuis les origines, ont été blessés intérieurement : par une remarque anodine, un regard, un mot, une attitude sarcastique, le déni de ce qui vous est cher, de ce qui compte le plus dans votre vie et que quelqu'un vient piétiner, vous voilà terriblement blessé. N'est-ce pas? Et les conséquences de cette blessure sont que l'on résiste, construisant un mur autour de soi, c'est-à-dire s'isolant. Observez tout cela, je vous prie, observez. Nous n'analysons pas, nous ne faisons qu'observer, que lire l'histoire de la blessure; lire n'est pas analyser. Vous comprenez? Avançons, bien?

La peur vient, vous résistez pour ne plus être blessé. Ainsi, petit à petit, cette blessure a contribué à vous isoler. N'est-ce pas? Voyez le fait. Les conséquences de cet isolement sont davantage de peur, davantage d'anxiété, etc. – les conséquences. Donc, le fait est que vous êtes blessé. Et qu'est-ce qui est blessé? Vous comprenez ma question? Quelle est la chose qui est blessée? Tout cela vous intéresse-t-il?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Il s'agit de votre vie après tout. Si cela ne vous intéresse pas, j'en suis navré pour vous. Quelle est la chose qui est blessée? Est-ce votre psychisme... – nous observons, n'analysons pas, nous observons – ...ou est-ce essentiellement l'image que vous avez construite de vous-même? Vous comprenez ma question? L'image que l'on a construite de soi. Je pourrais créer une image de moi montrant que je suis un grand homme, qui parle en public, vous savez, bla-bla-bla, Je voyage dans le monde entier, comme c'est important, etc. Je suis parvenu à un certain état, suivez? J'ai construit une image de moi, comme vous avez construit une image de vous. Je n'ai pas d'image, mais peu importe. Parce que dès l'enfance je n'ai jamais voulu d'image, c'est trop stupide.

Ainsi, ayant créé une image de soi, noble, ignoble, inférieure, supérieure, quelle qu'elle soit laide, belle, bourrée d'oripaux fantasques, romantique et sentimentale, vous connaissez l'image qu'a chacun. Celle-ci est blessée. N'est-ce pas? Alors – nous discutons ensemble, je vous prie – peut-on se libérer de l'image? Et qui est le créateur de l'image? Vous suivez tout cela? Oh Seigneur, vous voyez, vous ne pensez pas ensemble, c'est moi qui vous parle, qui pose les questions. Tant pis. J'espère malgré tout que nous pensons ensemble.

Qui est le créateur de cette image? Car il y a une sécurité dans cette image. Vous comprenez? Il y a une sécurité, il y a ce que vous appelez l'identification : identification à la nation, à la religion, au système, économique, démocratique, républicain – vous suivez? Cette image a été créée dès l'enfance. N'est-ce pas? Par l'éducation, etc. Qui est le créateur de tout cela?

Comme nous l'avons dit, cette image repose sur le savoir. N'est-ce pas? Je me demande si vous le réalisez. Sur notre expérience à tous les niveaux de l'existence, en tant que charpentier, savant, femme au foyer, entrepreneur en bâtiments, comme on dit aujourd'hui, etc., etc., nous avons tous créé des images de nous-mêmes. Et quand cette image est mise en question, contestée, et que quelqu'un y plante une épingle, vous êtes blessé. Tant que vous avez une image de vous, vous allez être blessé. Comme celui qui dirait : « je suis parvenu à l'illumination » et qui parle de l'environnement, prêchant au sujet de l'environnement, une telle personne ne sait rien de l'environnement et de l'illumination. Ce n'est que son concept. Vous suivez?

Alors, est-il possible de vivre une vie, quotidiennement, sans cette image? Et qui crée cette image? Elle résulte du savoir. Evidemment. Du savoir que l'esprit, le cerveau, a acquis au long des siècles, et ce savoir s'est traduit en image, et cette image devient prééminente. Mais cette image vit toujours dans le champ de l'ignorance. Je me demande si vous le voyez. Parce que le savoir ne peut jamais être complet. N'est-ce pas? Ainsi, quel que soit le savoir qu'on a acquis, psychologiquement, il est cerné par l'ombre de l'ignorance. N'est-ce pas? Le problème est donc – tout cela vous intéresse-t-il? – le problème est donc le suivant : est-il possible d'être libre du savoir psychologique sans pour autant confondre celui-ci avec le savoir technologique? Vous comprenez? Je me demande si vous le voyez. Je vais l'explorer. Nous parlons ensemble comme deux amis qui s'interrogent sur le problème du conflit, et voyant la nécessité, l'urgence absolue de mettre fin au conflit, parce que si nous n'y mettons pas fin, vous et moi l'orateur, nous allons détruire le monde. Ce que nous faisons en ce moment.

D'où la question de l'expérience, du savoir, de la mémoire; voyez-en la séquence : d'abord l'expérience, puis le savoir acquis grâce à cette expérience, personnelle ou collective, qui est emmagasinée dans le cerveau sous forme de mémoire. N'est-ce pas? Cette mémoire, ce savoir, cette expérience, crée cette image. Mais ce savoir n'a jamais pris en compte le fait qu'il est incomplet. Vous comprenez? Il ne peut exister que dans l'ombre de l'ignorance, quelles que puissent être ses avancées ou son essor. N'est-ce pas? Il ne peut qu'être dans le champ de l'ignorance. Et par conséquent, il est forcément en conflit. N'est-ce pas? Alors, est-il possible que cet énorme savoir acquis au plan technique, ce formidable savoir que nous avons acquis technologiquement comme charpentier, plombier, bureaucrate, politicien, etc., etc., ne soit pas identifié au psychisme, ce qui perpétue le savoir psychologique. Vous suivez? Non, vous ne suivez pas.

Je vais m'expliquer. Le savoir technologique est absolument nécessaire, sinon nous serions réduits à l'impuissance. Pourquoi devrions-nous avoir un savoir psychologique? Vous comprenez ma question? Nous l'avons. Ce savoir est devenu l'image et cette image va être blessée, et les conséquences de cette blessure sont l'isolement, davantage de conflit, de peur, de malheur, d'activité destructrice. Nous demandons donc : pourquoi devrait-il y avoir un savoir psychologique? Vous comprenez, Monsieur? Pourquoi? Explorons cela. Regardons cela, discutons-en. Est-ce la peur – écoutez, je vous prie – est-ce la peur de n'être rien? Vous suivez? Toute notre éducation nous dit : soyez quelque chose. N'est-ce pas? Ou devenez quelque chose : un modèle de réussite, de noblesse, de bravoure, ne soyez pas lâche, devenez un saint, méditez. Vous suivez? Tout savoir est donc purement technologique. N'est-ce pas? Quel besoin y a-t-il de l'autre? Je ne sais si vous pensez ensemble, si vous observez. Ce qui veut dire quoi? N'avoir aucun savoir psychologique. Vous comprenez, Monsieur, ce que cela signifie? Et découvre-t-on, en observant cela, l'absolue vacuité de l'existence? Vous comprenez? La vie n'ayant aucun sens, ce profond sentiment crée l'image et fait qu'on s'y accroche. Vous suivez tout cela? Est-ce cela? Parce que sans image vous n'êtes rien. « Nothing » = not-a-thing » traduisible par « pas-une-chose », rien. Cette « chose » est créée par la pensée, par l'esprit. Je me demande si vous suivez tout cela? Non, c'est trop.

Alors, est-ce pour cela que nous admettons d'être blessé et que nous nous y accrochons, car cela au moins, nous l'avons, une chose précieuse à laquelle nous tenons, comme à notre croyance en un dogme religieux, une image, etc., vous y tenez, car sans cela qu'êtes-vous?

Alors, pouvons-nous, en pensant ensemble, voir ce simple fait que notre vie, telle qu'elle est, n'a absolument aucun sens – vous ne voulez pas affronter cela – absolument dénuée de sens et donc profondément vide de sens, et alors vous créez toutes ces images, les croyances, les dogmes, les rituels, les papes, les gourous, et vous allez être blessé. Et celui qui voit, qui observe cela, en est aussitôt délivré. N'est-ce pas? Je me demande si vous le voyez. Vous êtes libre de toute image.

D'où la question suivante : qui a créé toute cette pagaille? Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: 12h30.

Krishnamurti: Une heure passe à toute allure. Allons-nous ontinuer?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Nous demandons donc : qui a créé toute cette pagaille? Explorons cela très soigneusement. L'homme, les êtres humains ont donné... – quand je dis l'homme, j'y inclus la femme, ne nous énervons pas là-dessus, je vous prie ! Sapristi, les mots sont devenus si chargés qu'on ne peut plus parler librement de quoi que ce soit. De tous temps, les êtres humains ont donné une énorme importance à la pensée. N'est-ce pas? La pensée a créé les guerres, les églises avec leur contenu et leur architecture, la pensée a créé la société, n'est-ce pas? La pensée a créé tout ce monde technologique complexe, comme elle a créé la division entre Arabes et Juifs, entre Américains, Anglais, Allemands, Italiens, entre hindous et bouddhistes : la pensée a créé cela. Et nous avons vécu avec cela, cette division que nous avons acceptée comme normale, naturelle, saine, et la pensée est l'auteur de toute cette division, et là où il y a division, il y a forcément conflit.

Notre intention, ce qui dicte nos rencontres durant ces quelques matinées est d'éliminer le conflit. Voyez : ce n'est qu'en étant délivré du conflit qu'il peut y avoir amour. Pas toutes ces sottises qui passent pour de l'amour. Seul un esprit et un coeur vraiment libres de tout conflit peuvent connaître ce que sont la compassion et l'amour.

Je pense que nous ferions mieux d'arrêter, non? Je sais que nous voulons continuer; nous le ferons samedi prochain ou après-demain, à l'occasion des questions. Monsieur, c'est un problème très complexe que celui du mouvement de la pensée dans sa totalité. Je vais l'aborder brièvement et nous continuerons une autre fois.

On observe une fois pour toutes que la pensée a été responsable de cette division, de ces images religieuses auxquelles on a attribué toutes sortes de vertus, etc., partout dans le monde. Quand l'orateur va en Inde, comme il le fait chaque année, il dit aux gens : vous êtes le peuple le plus superstitieux du monde. Et quand il vient ici, il voit exactement la même chose. L'adoration d'images, les prêcheurs, les gourous – vous suivez? Donc la pensée a construit le monde, tant technologiquement que psychologiquement, et la pagaille, l'agitation, l'anxiété, la peur, la destruction – vous suivez? La pensée en a été responsable. Il faut donc se demander : qu'est-ce que penser? Quelle est la nature de la pensée? Parce que nous vivons par elle. Tout ce que nous faisons est le produit de la pensée, votre relation à un autre, intime ou non, s'inscrit dans le mouvement de la pensée. Et si nous ne comprenons pas la nature et la structure de la pensée, nous continuerons à reproduire les mêmes schémas de conflit, passant d'un schéma à l'autre, dans l'espoir que ce dernier schéma résoudra le conflit. Mais ces schémas, qu'ils soient communiste, capitaliste, démocratique, etc., etc., sont créés par la pensée. Donc penser devient extraordinairement important. Et il s'agit de découvrir ce qu'est cette pensée qui a créé tant de malheur dans le monde. Comprenez-vous messieurs?

Il faut penser pour faire quoi que ce soit, pour rentrer chez soi, prendre le bus, conduire une voiture, la pensée doit être là, soit automatique, soit intentionnée, claire, faute de quoi on ne peut rien faire. Et penser est le facteur central de notre être. C'est un fait. C'est l'axe autour duquel tout se bâtit, plaisirs, douleurs, peurs, amours, jalousie, c'est le noyau, le coeur de notre existence. Et qu'est-ce que penser? Et qu'est-ce que la mémoire? Sans mémoire, il n'y a pas de pensée. Vous comprenez? Quelqu'un dans un état d'amnésie... La mémoire est donc au coeur de tout cela. N'est-ce pas? La souvenir de votre femme, de votre mari ou de votre petite amie, peu importe, c'est votre mémoire. Cette mémoire se construit à partir de l'expérience – n'est-ce pas? – qui devient le savoir. Donc le cerveau, qui n'est ni le vôtre ni le mien, est le cerveau des êtres humains; c'est merveilleux, si vous voyez le fait que ce n'est pas votre petit cerveau mesquin, mais le cerveau, qui a été cultivé, s'est développé, a évolué, vécu, souffert, éprouvé plaisir et douleur, ce cerveau est notre facteur commun. Dans ce cerveau, il y a les innombrables cellules qui contiennent la mémoire, comme un ordinateur. Cette mémoire est le produit de l'expérience, du savoir.

Dans le monde de la technique, cette mémoire est absolument nécessaire, sinon, impossible d'écrire une lettre, de se parler en anglais – si vous parlez français, latin ou autre, c'est une autre affaire. Donc à un certain niveau, la mémoire, est absolument nécessaire. Et la pensée, qui a fait de ce monde ce qu'il est, immoral, laid, brutal, destructeur, quelle place a-t-elle? Vous comprenez? Si elle n'est importante que dans le monde technologique, quelle est alors la place de la pensée? Vous comprenez ce que je dis? A-t-elle une place quelconque? Non, nous pensons ensemble, ne soyez ni d'accord, ni en désaccord.

Monsieur – je dois m'arrêter, je n'en ai plus que pour une minute – Travaillez-vous de concert avec moi? N'êtes-vous pas fatigué? Non, vous n'êtes pas fatigué, car ce n'est pas vous qui parlez. Vous n'y mettez pas toute votre vitalité. N'est-ce pas? Vous n'y mettez pas toute votre énergie, votre coeur, votre esprit, c'est pourquoi vous n'êtes pas fatigué. Car pour vous, le conflit est naturel, vous l'avez accepté, vous ne voulez pas le briser, le résoudre. Donc, si vous voulez bien, nous continuerons demain. Non, pas demain, quand il faudra.

3. Pour mettre fin à quoi que ce soit de psychologique, le temps est-il nécessaire ?

Pouvons-nous reprendre là où nous en étions dimanche dernier? Certains d'entre vous n'étaient peut-être pas là, il nous faut donc revenir un peu, brièvement, sur ce que nous disions.

Nous avons dit, durant de longues années qu'il est impossible de changer la société, société qui est en plein tumulte, qui est corrompue, où règne la guerre, où les êtres humains sont sans cesse en lutte les uns contre les autres; il est impossible de changer cette société si les êtres humains qui l'ont créée ne suscitent pas en eux-mêmes un changement radical. Voilà ce que nous avons dit, et il nous faut expliquer encore un peu de quoi il s'agit. Mais, je vous en prie, nous ne sommes pas réunis ici pour nous divertir. Ceci n'est pas le genre de rencontre où les gens viennent pour être stimulés sur le plan mental, intellectuel ou romantique . Nous sommes là, je l'espère, pour affronter le problème de cette énorme confusion, malfaisance, de ce grand danger qui guettent l'humanité. Pour bien approfondir cela, il nous faut réfléchir ensemble au problème.

Il nous est impossible de réfléchir ensemble si nos opinions sont contradictoires, si nous sommes ancrés dans nos propres conclusions et croyances, ou si nous nous accrochons à quelque expérience fantastique ou romantique. Parce que ce problème regarde toute l'humanité. Où que vous alliez, si vous voyagez autrement qu'en touriste, vous rencontrerez le même problème : l'antagonisme, la confusion, la peur, le manque d'intégrité. Et les scientifiques, les psychologues semblent en quelque sorte incapables de le résoudre, pas plus que les politiques ou les institutions, qu'elles soient religieuses, politiques ou sociales.

Alors, il nous incombe, si nous sommes quelque peu sérieux et concernés par le fait que les êtres humains ont créé cette société, et c'est le cas, de nous sentir responsables de tout ce qui se passe dans le monde, de l'effroyable cruauté envers les animaux et les humains, des persécutions religieuses du passé, et ainsi de suite. Nous les avons créées. Et il nous faut comprendre cela, pas juste intellectuellement, mais l'affronter vraiment.

J'espère que nous pouvons réfléchir ensemble au problème . Alors que si vous avez votre propre point de vue et que l'autre s'accroche à son opinion, il devient impossible de penser ensemble. Si vous avez des préjugés et si l'orateur a son propre point de vue, il nous est alors impossible de penser ensemble. Penser ensemble ne signifie pas que nous soyons d'accord, mais plutôt qu'ensemble, comme deux êtres humains, – pas des Américains ou des Hindous, rien de tout cela – ces deux êtres humains se confrontent à ce problème, problème que les êtres humains ont créé, à savoir : cette société est si terrifiante qu'en tant qu'êtres humains on doit radicalement se transformer. Et est-ce possible? Est-ce possible pour un esprit humain qui a évolué au cours du temps, de millénaire en millénaire, qui est passé par d'innombrables expériences, par tant de souffrances, d'affrontements, de guerres, cet esprit de l'être humain, ce cerveau qui n'est ni le mien ni le vôtre, mais qui résulte d'une évolution de 5, 10 millions d'années, qui est le cerveau de l'humanité et pas un cerveau individuel. Nous l'avons réduit à un cerveau individuel, le mien et le vôtre, mais si vous l'examinez avec grand soin, vous découvrirez que ce cerveau, qui a évolué au cours du temps, est le cerveau de l'humanité. Veuillez ne pas rejeter ou accepter cela, examinez-le, regardez-le. Car ce cerveau qui est le nôtre souffre, il est anxieux, esseulé, effrayé, constamment en quête de plaisir. Et ce cerveau a vécu selon un certain modèle, et ce modèle se reproduit répétivement partout dans le monde, que l'on soit bouddhiste, hindou, communiste, catholique, ou ce que vous voudrez.

Il ne s'agit donc pas de votre cerveau ou du cerveau de tel ou tel individu, mais du cerveau de l'humanité ! Et ce cerveau a fonctionné sur certains modes, le mode de la peur, le mode du plaisir, de la récompense ou de la punition. C'est ce schéma qu'il a développé au cours de ces millénaires. Est-il possible de susciter, non pas une nouvelle série de modes basés sur le plaisir, la peur, la croyance, etc., mais de dépasser ces modes de fonctionnement, faute de quoi il n'y a pas de changement radical, de révolution psychologique. Je pense qu'il est important de comprendre cela.

Permettez, encore une fois, vous n'êtes pas ici pour écouter les paroles de quelqu'un d'étrange. Nous pensons ensemble, explorant le problème. Alors, si vous voulez bien me suivre, vous n'avez pas à accepter l'autorité de qui que ce soit, nous ne faisons aucune propagande, ni n'essayons de vous convaincre de quoi que ce soit. Il s'agit de voir le problème, qui est très complexe, de le regarder, de lui faire face et d'explorer ensemble ce problème. L'exploration du problème n'est pas de l'analyse : la cause, l'effet. Elle ne relève pas... Explorer ne consiste pas à argumenter, à opposer une opinion à une autre, un préjugé à un autre. L'exploration implique l'observation. Là où il y a observation il n'y a pas d'analyse. Quand vous observez en étant libre de toute peur, de tout préjugé, de tout particularisme, alors l'analyse prend fin dans cette observation. J'espère que c'est ce que nous faisons ensemble.

Autrement dit, quand vous observez un arbre, l'observation même de la chose passe par les mots : dès l'instant où vous le voyez, vous l'appelez arbre. Veuillez le faire à mesure que nous parlons. Regarder cette chose sans le mot, c'est observer ce qu'elle est effectivement. C'est assez clair. Mais le faire sur le plan psychologique est beaucoup plus complexe. Observer sans le moindre motif, observer ce qui a effectivement lieu, votre peur, votre anxiété, votre solitude, votre sentiment d'insuffisance, votre dépression, tout ce qui a effectivement lieu. Observer cela sans analyser, sans juger, sans évaluer, simplement l'observer. J'espère que cela se clarifie. Pouvons-nous le faire ensemble? Nos esprits sont rompus à l'analyse, qui consiste à voir la cause et à en découvrir l'effet, mais ce processus a lui-même pour résultat que l'effet recherché devient la cause. Une chaîne sans fin. Vous suivez tout cela?

Je pense qu'une des calamités de notre époque, c'est que, depuis une centaine d'années, environ, nous avons le communisme et la psychanalyse, parce que ceux-ci vous empêchent, à présent, d'être réellement responsable de vous-même. Au moindre trouble, tourment, vous avez recours à un analyste ou à une institution ou un groupe quelconque, etc. Vous, en tant qu'être humain, êtes en train de perdre votre liberté pour dépendre d'autrui. Dépendant de l'église, de la politique, dépendant de vos gourous ou de qui que ce soit d'autre, dépendant toujours de quelqu'un pour changer, pour amener l'ordre en vous-même. Nous sommes donc tout près de perdre notre liberté, notre responsabilité à l'égard de nous-mêmes. C'est pourquoi le communisme rend irresponsable; comme la psychnanalyse, il vous restreint ou vous fait dépendre de quelqu'un pour résoudre votre problème.

Ce que nous disons, c'est qu'en tant qu'êtres humains, vous êtes responsables du désordre qui existe dans le monde. Et ce désordre a été créé par la pensée. C'est ce à quoi nous étions arrivés dimanche dernier. Nous disions que la pensée a créé non seulement la merveilleuse architecture, les cathédrales, les temples et les mosquées, mais aussi le monde de la technologie, à la fois bénéfique et destructeur, les guerres et les instuments de la guerre.

La pensée a créé, a engendré la division entre les êtres humains : divisions nationales, sociales, politiques, économiques spirituelles, religieuses. Si vous examinez cela de près, vous verrez que c'est un fait. La pensée a été responsable de tout cela, pas seulement de ce qui est dans les temples, les églises, mais aussi de ce qui est à l'extérieur, dans le monde. Aussi, à moins de comprendre très profondément la nature de la pensée, il est impossible qu'advienne un changement radical. N'est-ce pas? Sommes-nous ensemble, jusque là? La pensée a créé le monde de la technologie. N'est-ce pas? La pensée a aussi créé les images de soi, des diverses divisions nationales; la pensée a créé l'Arabe, le Juif, l'hindou, le musulman, etc., etc. La pensée a aussi créé la merveileuse architecture, les églises, les cathédrales et les images dans toutes ces cathédrales, temples et mosquées. Il n'y a pas d'images dans le monde islamique, mais ils ont leurs écritures, leur calligraphie, qui sont aussi une forme d'image.

Mais la pensée n'a pas créé la nature : l'arbre, la rivière, les cieux, les étoiles, ces splendides montagnes, les oiseaux. Mais la pensée s'en sert, les détruisant, détruisant la terre, polluant l'air et ainsi de suite. Si donc nous voulons résoudre ce problème du conflit, de la lutte, de la confusion dans l'esprit humain, et par là dans la société humaine, il faut explorer la question de ce qu'est penser. N'est-ce pas? Nous rencontrons-nous? Vous voulez bien? Non Monsieur, pas vous seulement, mais tous ensemble.

Nous demandons : qu'est-ce que la pensée, qu'est-ce que penser? Pourquoi la pensée a-t-elle fait tout cela? Pourquoi a-t-elle engendré cette merveilleuse médecine tout en créant des guerres qui détruisent les êtres humains? Pourquoi la pensée a-t-elle fabriqué Dieu, a-t-elle fabriqué l'image de Dieu? La pensée a fabriqué l'image de Dieu. Et la pensée a aussi suscité cet énorme conflit entre les êtres humains, entre vous et votre ami intime, vos relations les plus proches, mari, femme, enfant, etc. Tout cela vous intéresse-t-il? Ou êtes-vous venu pour profiter de la fraîcheur matinale, assis sous ces arbres? Etes-vous vraiment intéressé, pas tant par ce qui est dit, qu'intéressé à découvrir, pour vous-même, pourquoi la pensée a fait cela, et quelle est la nature de la pensée. Ce qui veut dire que nous l'explorons ensemble. Cela veut dire qu'il faut vous appliquer à observer, à explorer de manière aussi alerte, pointue, et passionnée que l'orateur. Il ne suffit pas de vous asseoir là, d'écouter en passant et vous en aller. Ceci n'a rien d'un divertissement, c'est une affaire très sérieuse.

Nous cherchons donc, discutons ensemble comme deux amis. On ne peut discuter ensemble étant si nombreux, mais c'est de personne à personne que vous et l'orateur essayez de découvrir pourquoi la pensée a créé cette confusion, ce désordre. Donc la pensée est matière. La pensée est la réponse de la mémoire. N'est-ce pas? Sans mémoire, vous seriez incapable de penser, sans le souvenir des choses passées, la pensée ne pourrait fonctionner. La pensée est donc la réponse de la mémoire. La mémoire est le produit de diverses expériences, de multiples incidents et accidents accumulés en tant que savoir – suivez tout ceci, messieurs – emmagasinés dans le cerveau. Et cette expérience, ce savoir qui est mémoire, et la réaction de cette mémoire, sont l'acte de penser. N'est-ce pas? Ce n'est pas moi qui le dit, vous pouvez le voir de vous-même. Bien? Est-ce clair? Pouvons-nous continuer? Autrement dit, au cours des millénaires, nous avons acquis divers types de savoir, littéraire, scientifique, personnel, expérimental. Ces expériences ont constitué le savoir, tant scientifique que personnel. Ce savoir est emmagasiné dans le cerveau. Donc ce cerveau n'est pas fait de votre savoir, mais du savoir humain. Je sais que nous aimons penser que c'est mon cerveau et votre cerveau.

Aussi, ce savoir emmagasiné dans le cerveau en tant que mémoire est forcément toujours limité, car le savoir n'est jamais complet. N'est-ce pas? Il ne peut jamais être complet, quel qu'en soit le domaine. Donc le savoir va de pair avec l'ignorance. Par conséquent, la pensée est toujours limitée, partielle. Elle ne peut jamais être complète. N'est-ce pas? Ne soyez pas d'accord avec moi, messieurs, examinez cela. Donc la pensée a créé ce monde de confusion parce qu'elle est en soi limitée. N'est-ce pas? La pensée, comme nous l'avons dit, est matière. Cette pensée ne peut que créer de la matière, l'objet. N'est-ce pas? Elle peut créer des illusions, de merveilleuses idées, utopies, de merveilleux systèmes et théories, mais ces mêmes théories, ce même idéal, ce même concept dûs aux théologiens ou aux historiens, sont toujours limités. N'est-ce pas? Dès lors, nos actions sont toujours limitées. Et de ce fait, nos actions sont fragmentées. N'est-ce pas? Notre action ne peut jamais être complète tant qu'elle se fonde sur la pensée. N'est-ce pas messieurs? Il s'agit d'en prendre conscience non comme une idée, mais comme une réalité – vous comprenez la différence? L'idée et la réalité. Vous entendez cet énoncé que la pensée ne peut jamais être complète, que tout ce qu'elle crée ne peut qu'être incomplet. Vous entendez cet énoncé et instinctivement vous en faites une abstraction, une idée. Vous suivez? Sommes-nous toujours ensemble? Une abstraction, éloignée de l'idée. Dès lors, c'est l'idée qui prédomine. Et vous pensez alors : « comment vais-je appliquer cette idée? » Voilà de nouveau la division entre action et idée. Allons-nous trop vite? Cela dépend de vous.

Donc : observer sans abstraire, observer sans analyser, observer sans conclure d'aucune façon, seulement observer la nature de la pensée. Dès lors, qui est cet observateur en train d'observer la nature de la pensée? Je me demande si vous le voyez. Vous comprenez, Monsieur? Il faut bien que je parle à quelqu'un. N'est-ce pas? Puis-je m'en prendre à vous, Monsieur? Bien Monsieur, mettons-le comme suit. Nous sommes très avides, centrés sur nous-mêmes. C'est un fait. L'avidité est-elle distincte de vous? Vous comprenez ma question? Vous êtes l'avidité ! Mais on a malheureusement créé une illusion, a savoir l'avidité et l'on agira, on fera quelque chose à ce sujet. N'est-ce pas? Il y a donc une division entre l'avidité et l'acteur qui veut agir sur l'avidité. N'est-ce pas? Alors est-ce un fait? Ou bien est-ce un schéma qui a été développé pour esquiver le fait? Je me demande si vous y êtes. Ainsi, je suis avide, je ne sais trop comment résoudre tout ce problème, j'ai donc créé son opposé, la non-avidité, et je travaille sur la non-avidité, qui est un non-fait. Vous suivez tout cela? Nous disons donc que l'observateur est l'observé. N'est-ce pas? N'est-ce pas Monsieur? Il n'y a donc pas de division. Regardez : il y a une division entre le Juif et l'Arabe – non? – créée par la pensée : par les préjugés raciaux, par le conditionnement religieux. Mais ils vivent sur la même terre. Poutant ils sont en lutte l'un contre l'autre.

Maintenant, si vous observez cela très attentivement, l'esprit humain est conditionné en tant qu'hindou, musulman, arabe, juif, chrétien, non chrétien. Vous suivez? Il a été conditionné. Et ce conditionnement dit : « je suis différent de vous ». N'est-ce pas? Et ces différents conditionnements dûs à la pensée sont encouragés par toutes sortes de gens, pour des raisons politiques et religieuses, et nous nous accrochons à cette division. Donc, là où il y a division, il y inévitablement lutte, inévitablement conflit. Alors, quand on réalise que l'avidité n'est pas distincte de moi, que je suis l'avidité, alors un tout autre mouvement a lieu. Vous suivez, Monsieur? Nous rencontrons- nous là-dessus? Dieu que cela semble difficile ! Ce dont nous parlons n'est-il pas trop complexe? Oui Monsieur? Regardez cela, Monsieur.

Comment allez-vous affronter la violence? Les êtres humains sont violents. N'est-ce pas? Nous avons cultivé l'opposé. N'est-ce pas? La non-violence, ne soyez pas violent, soyez bon, juste et tout le reste. Mais fondamentalement, nous sommes violents, sans discontinuer, depuis un million d'années. Cette violence est-elle distincte de vous? Evidemment pas. Vous êtes la violence. Alors, pouvez-vous observer ce fait sans formuler la moindre idée à son sujet? Que se passe-t-il alors? Vous suivez tout cela? Je suis violent. Comme être humain, je suis violent. J'ai vécu avec cette violence un million d'années durant, mon cerveau a élaboré un schéma de non-violence et ma violence persiste. Et cette quête de non-violence est une fuite devant le fait. Et si j'observe le fait, le fait que je suis violent est-il distinct de moi, de ma nature, de ma façon de voir? Je suis cela. N'est-ce pas? Sommes-nous d'accord?

Alors, le conflit qui existait au paravant prend fin, n'est-ce pas? Je me demande si vous le voyez. Le conflit de la division entre être violent et ne pas être violent, c'est un conflit, mais quand il y a une prise de conscience que « je suis le conflit », et non « je suis distinct du conflit », alors ce conflit prend fin. Et une tout autre action a lieu.

Alors, Monsieur, voici notre question : la pensée est un mouvement dans le temps. N'est-ce pas? La pensée repose sur la mémoire, qui est le passé, le passé avec toutes ses conclusions, idées, croyances, images, transposées du passé au présent, le passé rencontre le présent et le futur. N'est-ce pas? Ils se modifient constamment. C'est cela le temps. N'est-ce pas? Il n'y a pas seulement le temps chronologique mesuré par la montre, par le jour et la nuit, mais aussi le temps psychologique. N'est-ce pas? « Je serai ». Quand vous dites « je serai », c'est le temps. « Je dois devenir quelque chose » – c'est le temps. « Je ne suis pas bon, mais je serai bon », c'est le temps. Et le temps est aussi la pensée. N'est-ce pas? Le temps d'un jour et d'une nuit, le temps qu'il vous faut pour aller prendre le bus, pour acquérir du savoir, pour apprendre une langue, pour acquérir n'importe quel savoir technologique, pour agir avec compétence, pour gagner sa vie, tout cela est le temps, demande du temps. Psychologiquement, intérieurement, nous avons aussi cette idée de temps. Non? « Je ne suis pas », mais « je serai ». Je suis confus, j'irai voir l'analyste, il m'aidera. Le temps. Ainsi, psychologiquement, nous avons cultivé cette idée de temps. N'est-ce pas?

Donc le temps est un mouvement d'ici à là. Psychologiquement c'est aussi un mouvement d'ici à là. Donc la pensée est le temps. N'est-ce pas? Il est important de le comprendre, parce que notre cerveau est l'essence même du temps, et nous avons fonctionné psychologiquement sur ce schéma. « J'aurai du plaisir ». « Je me souviens d'avoir été heureux, d'avoir eu une merveilleuse expérience, et j'en veux encore ». Ce perpétuel devenir est le temps. Nous demandons maintenant : est-ce une réalité ou une fiction, une illusion de nature psychologique? Bien Monsieur, êtes-vous fatigué? C'est trop, probablement, tout cela.

Nous disons que le temps est nécessaire à l'acquisition du savoir, de toutes sortes de savoir. Alors, faut-il du temps pour mettre fin psychologiquement à quelque chose? Vous suivez? Ainsi, j'ai peur psychologiquement. La plupart des êtres humains ont peur. Et ils éprouvent cette peur, psychologiquement, probablement depuis le tout début, depuis l'origine même du temps psychologique. N'est-ce pas? Et nous ne l'avons pas résolue. Non seulement nous avons peur de la douleur physique, mais psychologiquement aussi nous avons une très grande peur d'être blessé, d'être meurtri, heurté psychologiquement, parce que depuis l'enfance, nous avons été blessé, etc. Notre cerveau fonctionne donc dans le temps, de sorte qu'il n'a résolu aucun des problèmes. Je me demande si vous le réalisez. Si je me dis, « je vais surmonter ma peur », ce qui se passe en réalité, c'est qu'au bout du compte j'ai encore peur. Par la volonté, je cherche à la contrôler, à la fuir, etc. Et ainsi, les êtres humains n'ont jamais résolu ce problème de la peur. Et nous disons que tant que nous pensons en termes de temps, psychologiquement, la peur se perpétuera. Est-ce clair?

Nous disons donc ceci : cette chose appelée la peur peut-elle être terminée immédiatement? Laissez-moi prendre un autre exemple. La peur est un problème assez complexe que nous approfondirons peut-être, lors d'un autre entretien. Prenons par exemple la dépendance psychologique. Les êtres humains ont cultivé celle-ci parce qu'ils ont peur d'être seuls; ayant peur d'être esseulés, ils veulent du réconfort, ils se sentent soutenus s'ils dépendent de quelqu'un. Parce qu'en eux-mêmes ils sont insuffisants psychologiquement, ils s'accrochent à quelqu'un, à une image religieuse ou à l'image d'une personne, etc., s'accrochant à quelqu'un.

Tel a été le schéma de l'esprit humain, cultivé au cours du temps. Les conséquences de la dépendance sont la peur, l'anxiété, la jalousie, la haine, l'antagonisme et tout ce qui s'ensuit. Nous avons vécu sur ce mode. N'est-ce pas? Mettre fin à ce schéma immédiatement, telle est la question. car, dès l'instant où vous admettez le temps – « J'y mettrai fin » – vous avez admis de vous écarter du fait. N'est-ce pas? Le fait est qu'on est dépendant. Alors, sans admettre le temps, vous comprenez, – « je le surmonterai » – mettez-y fin immédiatement. Vous avez brisé le schéma du temps. Vous suivez? Travaillez-vous aussi dur que je le fais pour vous? Autrement dit, observez combien vous dépendez d'un autre, psychologiquement. Tous les souvenirs, toutes les images, et ainsi de suite – dépendant. Et notre cerveau s'est habitué au schéma du temps, car il s'est développé dans le temps. Il a donc eu recours à un acte de volonté – « je vais » – ce qui équivaut à éviter le fait. Alors, si l'on comprend, pas intellectuellement ou verbalement, mais si l'on voit vraiment le fait que le cerveau fonctionne dans le temps, et par conséquent ne peut jamais rien résoudre, et combien est urgent de ne pas dépendre, c'en est terminé ! Quand vous mettez fin à une chose, quelque chose de neuf débute. N'est-ce pas?

Pensons-nous ensemble, ou vous contentez-vous d'écouter la causerie d'un orateur, puis d'acquiescer, disant « oui, je ne vois pas très bien de quoi il parle. Il parle de ceci ou cela ». Ce qui veut dire que vous ne réfléchissez pas au problème, qui est votre problème, le problème de l'humanité, qui consiste à faire advenir un type de société totalement différent.

Alors, vous est-il possible de mettre fin à votre antagonisme, à votre haine, à votre jalousie? – vous comprenez – immédiatement ! Afin que le cerveau, ayant brisé le schéma, puisse penser, agir, voir et observer tout autrement. Je me demande si vous le saisissez ! Monsieur, c'est la méditation. Vous comprenez ? pas cette imposture dont on a entend parler. Méditer, ce qui veut dire observer comment fonctionne votre esprit , pas selon ce qu'en ont dit les psychologues, Freud et tout le reste de la bande, mais observer par vous-même, parce que vous êtes responsable de vous-même, de votre corps, de votre esprit, de vos pensées. Alors, pouvez-vous observer tout le contenu de votre conscience? Vous comprenez? Est-ce que je rends cela trop difficile, messieurs? Je l'ignore, dites-moi un peu ce qu'il en est? Je le rends trop difficile? Votre conscience est remplie des choses créées par la pensée. N'est-ce pas? Vos anxiétés, vos croyances, vos dieux, vos sauveurs, vos Krishna – vous suivez? Tout cela a été créé par la pensée. Donc, votre conscience est l'essence du temps. Vous le saisissez? Et c'est le mode dans lequel nous vivons, fonctionnons, agissons. Et il n'y a donc jamais de changement psychologique radical. Et donc la société ne peut jamais être bonne. La bonté n'est pas l'opposé du mauvais. N'est-ce pas? Si elle l'était, elle ne serait pas bonne. L'amour n'est pas l'opposé de la haine. N'est-ce pas? S'il l'était, ce serait encore de la haine. N'est-ce pas?

Alors Monsieur, quelle heure est-il? Midi trente, il vaut mieux s'arrêter là. Nous continuerons demain, si vous voulez tous venir.

4. Le désir et la peur

Pouvons-nous continuer sur ce que nous disions hier? Nous disions, n'est-ce pas, que notre cerveau, qui est aussi la totalité de notre esprit, est passé par de très nombreuses expériences, de nombreux accidents, toutes sortes d'expériences et a accumulé un savoir considérable. Et ce savoir a modelé notre manière de vivre. Un modèle qui s'est créé au cours du temps; pas seulement le temps requis pour apprendre une langue, une technique quelle qu'elle soit, un métier, mais ce même savoir a aussi créé toute la structure de notre existence, psychologiquement, intérieurement, sous la peau, pour ainsi dire. Et il semble qu'après des millions et des millions d'années, nous ayons à peine changé psychologiquement. Nous nous sommes modifiés, devenant plus roublards, capables d'argumenter avec plus ou moins d'intelligence. Et ce schéma, créé au cours du temps, s'il ne vole pas en éclats, comme nous l'avons vu hier, nous ne pourrons créer une nouvelle société. La société dans laquelle nous vivons, avec ses guerres, son immoralité, sa violence, sa terreur, son climat de perpétuelle incertitude, a été créée par les êtres humains, que nous vivions ici, en Extrême Orient, au Proche Orient, elle a été structurée, édifiée par les êtres humains. Et, à moins que les êtres humains ne changent psychologiquement radicalement, profondément, la société ne peut être changée. On a tenté, comme l'on fait les communistes, de changer l'environnement dans l'espoir de changer l'homme. Ce qui, bien sûr, ne peut jamais aboutir. L'homme domine l'environnement, etc., etc.

Alors, si l'on est tant soit peu sérieux, soucieux des événements du monde, de toute la confusion et le malheur qui accablent notre vie à tous, il devient absolument nécessaire de susciter en nous-mêmes une révolution psychologique. Nous avons dit que la pensée a créé ce monde fou, insensé. La pensée pense qu'elle est rationnelle, capable. Dans certains domaines, celui de la technologie, du commerce, etc., elle est assez rationnelle, mais psychologiquement elle est totalement irrationnelle. Comme nous l'avons dit hier, la pensée est le produit de la mémoire, de l'expérience, du savoir. Nous avons aussi dit, hier, que la pensée est matière, et que tout ce qu'elle crée est forcément du même ordre. Et cette pensée, qui est limitée, comme l'est le savoir qui est toujours limité, peut-elle susciter en elle-même un changement radical? C'est ce dont nous parlions hier. Et nous devrions explorer plus à fond le problème.

Aussi gardez présent à l'esprit le fait que nous discutons ensemble. Ce n'est pas que l'orateur parle tandis que vous écoutez, mais plutôt que tous deux, nous mobilisons notre cerveau, nos facultés mentales, notre intellect, pour réfléchir ensemble rationnellement à ce problème. Ce qui ne veut pas dire que vous acceptiez ce que dit l'orateur, mais qu'ensemble, vous et lui approfondissiez le sujet. Vous savez, un des traits extraordinaires des religions orientales est qu'elles encouragent le doute – douter. Dans le monde religieux occidental, la foi se substitue au doute. Comprenez-vous ce que je dis? Par conséquent, nos esprits sont davantage portés à admettre qu'à examiner. Notre cerveau refuse de voir quelque chose de neuf, du fait qu'il est prisonnier du même vieux schéma. Et nous allons examiner ce schéma, car nous ne sommes partisan d'aucune foi, au contraire. Nous ne disons pas que vous devriez croire ou ne pas croire. Nous ne faisons aucune sorte de propagande, ce qui est par trop stupide s'agissant de tels sujets.

Nous allons donc examiner ensemble toute la question relative à notre existence humaine. Si je puis le suggérer, veuillez ne pas prendre de notes. On ne peut pas faire attention quand on prend des notes. Désolé ! Et, je vous en prie, pas de photographies et de magnétophones, car tout cela dérange les autres. Alors, merci de bien vouloir vous abstenir de ce genre de choses. J'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénient. Ce n'est pas une affaire de droits d'auteur, ou ce genre de choses, c'est simplement pour éviter le dérangement et la distraction occasionnés par la prise de photos, etc. Ce que nous essayons de faire ensemble, c'est d'examiner ce qui se passe maintenant, non seulement dans le monde, mais en nous-mêmes, comme nous l'avons fait lors des précédents entretiens.

Nous demandons donc si ce schéma d'existence dans lequel le cerveau s'est installé dans sa quête de sécurité, – car le besoin primordial du cerveau est d'être complètement en sécurité – si cette sécurité est une illusion ou quelque idée chimérique, ou quelque concept romantique, ou une image spirituelle, religieuse et tout ce genre de choses, ou l'image que vous avez de votre femme, de votre mari ou de votre petit(e) ami(e) – vous savez, tout cela. Le cerveau s'évertue donc toujours à trouver la sécurité, car ce n'est qu'alors qu'il peut fonctionner quelque peu adéquatement. Ce schéma a été élaboré par le désir, – d'abord par la pensée – par le désir à travers l'attachement, l'avidité. Et la pensée est prisonnière de la peur, elle semble incapable d'échapper à ces facteurs, de les surmonter, de s'en libérer. Si vous voulez bien examinez ces facteurs ensemble, à savoir, le désir – bien que nous l'ayons fait ensemble hier et précédemment pour tout le mouvement de la pensée – le désir, l'avidité, l'attachement, la peur. C'est le schéma dont nous sommes prisonniers. Est-il possible de briser ce schéma? Veuillez vous interroger de concert avec l'orateur. Autrement dit, réfléchissons ensemble à cette question. Il ne s'agit pas d'accepter mes explications, ni de les rejeter et ainsi de suite, mais tel est le problème auquel nous sommes confrontés.

Le désir a créé tellement de problèmes, tant sur le plan sexuel que sur celui des divers objets qu'il pousuit, du désir de réussir, du désir de dépasser les autres, etc., etc. Toute cette existence humaine si compétitive. La compétition est peut-être en train de détruire le monde : les super puissances, etc., avec la prééminence donnée au succès, à l'accomplissement, à la réussite, etc. Il nous faut donc examiner ensemble la nature du désir. Nous ne disons pas qu'il faille refouler ou satisfaire le désir, ni le fuir ou le surmonter, mais nous examinons toute la dynamique, le mouvement du désir. Sommes-nous ensemble?

Les religions, c'est-à-dire l'acceptation institutionnalisée de certains dogmes, rituels, images, etc., ces religions ont dit que le désir devait être réprimé. Pour servir Dieu, il faut y venir sans aucun désir. J'ignore si vous avez approfondi cela. Inutile d'explorer cela maintenant. Toutefois, ce n'est pas ce que nous disons, nous l'examinons. Si nous pouvons comprendre la nature et la structure du désir, pas verbalement ou intelectuellement, mais en réalité, dans les faits, alors, le désir a peut-être sa place. Mais à présent, le désir est tout-puissant, devant être immédiatement satisfait, qu'il s'agisse de méditer, de prendre une tasse de café, d'aller quelque part, il doit être satisfait passant à l'acte sans perdre un instant. Toute retenue est objet de mépris, voire même refusée. Mais nous disons qu'avant de faire quoi que ce soit du désir, qu'il soit bon ou mauvais, noble ou ignoble, qu'il ait ou non sa place dans la société etc., etc., il faut comprendre sa nature. N'est-ce pas, messieurs? Nous comprenons-nous? Bien !

Qu'est-ce que le désir? Quelle est sa racine, pas seulement les objets du désir qui varient en fonction de l'âge, des circonstances, de l'environnement, des pressions, etc., quelle est la racine du désir, comment naît-il, et pourquoi joue-t-il un rôle aussi extraordinaire dans notre vie? N'est-ce pas? Je vous en prie, messieurs, comme nous l'avons dit, nous discutons ensemble, observant la nature du désir, pas selon ce qu'en dit l'orateur. Comme il l'a indiqué plus tôt, il faut laisser la place au doute. Le doute est un grand nettoyeur. Mais il faut aussi le tenir en laisse, comme on tient un chien en laisse, laissant de temps à autre courir le chien. Mais aussi le tenir occasionnellement en laisse. De la même manière, le doute a la faculté extraordinaire de laver l'esprit, mais il faut aussi le tenir en laisse.

Nous disons donc, discutons ensemble de la nature du désir et découvrons quelle est sa juste place. Qu'est-ce que le désir? Comment naît-il chez tout un chacun, chez les intellectuels les plus éduqués et sophistiqués comme chez les gens ordinaires, et aussi chez tous ces moines et ces saints consumés par le désir? Vous pouvez faire voeu de célibat, comme le font les moines du monde entier, mais le désir brûle en eux. Nous devons donc examiner soigneusement cette chose. N'est-ce pas, messieurs?

Comment abordez-vous ce problème? Vous comprenez? Si vous voulez examiner la nature du désir, comment le regardez-vous? Vous comprenez ma question? Comment observez-vous le mouvement du désir? Si vous êtes conditionné, votre approche sera naturellement partiale. Si vous êtes dévoré par le désir, là encore, elle sera très limitée. Mais pour examiner sa nature, il faut une certaine liberté d'esprit. Bien Messieurs? Alors, faisons cela ensemble.

Il n'y a pas que la vision oculaire : vous voyez quelque chose de très beau, et la perception, la vision que vous en avez crée une sensation. N'est-ce pas? Il y a sensation, contact – n'est-ce pas? – la vision, la sensation, le contact, ensuite, que se passe-t-il? Vous comprenez ma question, ce que je dis? Vous voyez, disons, une femme, un homme, une voiture, un tableau, la vision crée la sensation. Puis vient le toucher. Ensuite que se passe-t-il? Vous suivez? Suivez, je vous prie, sinon, je parlerai et vous vous contenterez d'écouter, ce qui nous mènera nulle part.

Alors, où commence le désir? Vision, contact, sensation. La pensée crée alors l'image, et quand la pensée a créé l'image via ce processus de vision, sensation-contact, ayant créé l'image, la pensée fabrique ce désir de posséder ou non. N'est-ce pas? Je me demande si vous suivez. Vous voyez une chemise, un costume, une robe, une voiture, ou une jolie femme, un bel homme, peu importe. Il y a sensation, contact, puis la pensée crée l'image de vous dans cette chemise, cette robe ou dans cette voiture; à cet instant, le désir est né. Vous suivez tout cela? Ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est vous-même qui le découvrez. N'est-ce pas? Avançons-nous de concert?

Donc, le désir est né quand la pensée crée l'image. Quand il y a vision, contact, sensation, la pensée et son image de vous assis dans la voiture, la conduisant ou désirant, s'enclenche avec tout son mouvement. Vient alors la question – si cela vous intéresse – de savoir s'il est possible de voir quelque chose. La sensation est naturelle, le contact est naturel, mais il faut voir que quand surgit la pensée et son image, le désir crée toutes sortes de complications. N'est-ce pas? Je me demande si vous le suivez. D'où la question suivante : la pensée peut-elle ne pas créer d'image du tout? Vous comprenez? C'est-à-dire, la vision de la voiture, la sensation, la pensée qui crée l'image de vous au volant de cette voiture, la puissance, la classe, vous savez, le grand jeu. Mais avant même que la pensée crée l'image, il faut ne pas permettre à cette image de se former. Je me demande si vous suivez cela. Avez-vous compris quoi que ce soit? Avançons-nous ensemble?

Nous disons donc que la discipline n'est pas de se conformer – n'est-ce pas? – mais que l'observation même de tout le mouvement du désir crée son ordre propre. Suivez-vous tout cela? Faites-le maintenant, ici même, observez votre désir. Vous devez bien avoir le désir de quelque chose, même du ciel, de l'illumination, de la beauté, de la bonté, de quelque chose. Observez comment naît ce désir. Et comment, lorsque la pensée crée l'image, toute cette énergie se polarise. Vous suivez? Je me le demande; captez-vous quelque chose? Et ainsi, le désir ne crée pas de désordre, comme il le fait à présent. Autrement dit, la compréhension de la nature du désir est en soi l'ordre dans lequel n'entre ni refoulement, ni conformisme, ni conflit. Avez-vous compris quelque chose à tout cela? Alors, Monsieur, certains d'entre vous ont-ils compris? Pas compris, mais vu comment fonctionne le désir? Vous verrez alors que tout contrôle du désir pour le refouler ou le surmonter, prend fin. Car vous voyez comment naît le désir, et avant même son apparition vous êtes conscient de toute la nature de son mouvement. Je me demande si vous... Comprenez-le, Monsieur ! Il faut bien que je parle à quelqu'un !

Ainsi, l'avidité est une forme de désir. L'avidité est encouragée par tous les industriels, les commerciaux, vous savez, tout le commerce l'encourage. Et cela devient un formidable problème dans ce monde. Le matérialisme fait partie de l'avidité.

A partir de là, nous pouvons passer à la question de l'attachement. La plupart d'entre nous sommmes attachés à une chose ou l'autre, qu'il s'agisse d'une possession, de mobilier ancien, d'un tableau, ou d'une idée, d'une croyance ou d'une expérience. Observez-vous, je vous prie. Vous savez que vous êtes attaché à quelque chose ou à quelqu'un, à une expérience que vous avez eue. Où il y a attachement... contentez-vous d'écouter et d'observer la conséquence de l'attachement, nous ne disons pas qu'il ne faut pas être attaché, observez simplement la nature de l'attachement, et de cette observation vient l'action juste à l'égard de l'attachement. Si vous êtes attaché à une croyance, quelle est la nature de cette croyance, qui a créé la croyance? Vous comprenez? Vous êtes attaché à un concept religieux, à une image relgieuse ou à une personne. Qu'implique cet attachement? Contentez-vous d'écouter, je vous prie. Vous comprenez? Ecoutez seulement, puis nous pouvons avancer ensemble. Vous savez que vous êtes attaché à quelque chose, pourquoi? Est-ce parce que vous vous sentez seul? Est-ce qu'en étant attaché à quelque chose vous avez le sentiment de vous suffire à vous-même? Est-ce parce que si vous n'êtes attaché à rien vous vous sentez complètement isolé, vide? Est-ce qu'être attaché à quelqu'un vous réconforte, vous sécurise, vous donne un sentiment d'identification? Les conséquences en sont la peur, peur de perdre cela, la jalousie, l'anxiété, la haîne, le sentiment d'être profondément blessé. L'attachement va donc inévitablement conduire à cela. N'est-ce pas?

Dès lors, quand l'orateur explique tout cela, est-ce une idée ou une réalité? Vous comprenez ce que je dis? Vous faites-vous une idée de l'attachement ou voyez-vous réellement de vous-même que vous êtes attaché? Et voyez-vous de vous-même les conséquences de cela? Alors, ce n'est pas une idéé que vous acceptez, mais vous observez le mouvement de l'attachement. N'est-ce pas? Maintenant, qu'allez-vous faire à ce propos? Vous comprenez ma question? Vous avez observé la nature de l'attachement et comment la pensée crée l'image d'une personne et s'attache à cette image. N'est-ce pas? Et à la personne. L'image est beaucoup plus importante que la personne. Je me demande si vous suivez tout cela? Donc l'attachement, avec toutes ses conséquences, amenant l'énorme conflit, la misère, la confusion, l'antagonisme, tout cela peut-il prendre fin?

Alors, qu'arrive-t-il quand vous mettez fin à l'attachement? Suivez-vous? Je vous en prie, Monsieur. Vous comprenez ma question? Vous êtes attaché, vous avez intellectuellement ou réellement observé les conséquences de l'attachement, avec son conflit, sa peur, etc. Est-ce un acte de volonté qui fait dire « je vais mettre fin à l'attachement »? Ou avez-vous eu un « insight » [vision pénétrante] au sein de l'attachement? Si vous avez un « insight » dans l'attachement, parce que vous voyez la totalité de son mouvement, alors il prend fin de lui-même. Non que vous vous attachiez à autre chose. Vous comprenez? On peut être attaché à telle personne ou à telle idée et laisser tomber cet attachement pour s'attacher à une autre personne, une autre idée. Nous parlons de mettre fin à tout attachement qui cause un énorme conflit psychologique. Avez-vous eu cet « insight » qui met fin au processus? Que se passe-t-il alors? Quand vous mettez fin à quelque chose, quand vous arrêtez de boire, si c'est le cas, ou quand vous mettez fin au tabac ou a un de ces attachements, tant physique que psychologique, qu'arrive-t-il? Messieurs... Vous voulez que je vous le dise? Voyez-vous, c'est cela le danger. C'est ainsi que vous créez l'autorité, la dépendance à l'égard d'un autre. Tandis que si vous le découvrez vous-même, en mettant complètement fin à un attachement, dans quel état se trouve l'esprit pris dans la structure du mouvement de cet attachement? Qu'arrive-t-il à l'esprit? Quelque chose de tout nouveau a lieu, n'est-ce pas? Vous avez brisé le schéma de l'attachement donc, naturellement, quelque chose d'autre que ce shéma entre en jeu. Bien? Etes-vous en train de le faire? Vous voyez, vous êtes tous si effrayés. En voilà la racine.

Il nous faut donc examiner ce qu'est la peur. Tout cela vous interesse-t-il? Oui? Pas légèrement, assis sous les arbres par cette délicieuse matinée, regardant les feuilles, la lumière sur les feuilles, et tout cela, l'appréciant, avec ces montagnes à l'arrière-plan. Nous disons quelque chose de très, très sérieux. Vous ne pouvez jouer avec ces choses là. Parce que cela va transformer radicalement votre façon de vivre. Et si vous ne voulez pas être radicalement transformé, n'écoutez pas tout cela. C'est d'ailleurs probablement ce que vous faites. Mais si vous êtes sérieux, il se peut que vous écoutiez. Il ne s'agit donc pas de vous divertir intellectuellement, émotionnellement ou par romantisme. Ceci est très, très sérieux et concerne la vie.

Nous avons donc dit ceci : le désir, l'avidité, l'attachement font partie de notre vie, comme la lutte quotidienne, le conflit, occasionnellement la joie. Et maintenant, examinons ensemble, et je dis bien, ensemble, ce qu'est la peur, pourquoi nous sommes si effrayés. Car ce problème de la peur n'a pas du tout été résolu; bien qu'ayant vécu des milliers, des millions d'années, nous continuons à fonctionner selon ce même vieux schéma. Qu'est-ce donc que la peur? N'avons-nous pas peur d'abandonner l'attachement? Que nous soyons attaché à une personne, une croyance, un concept : les communistes ont créé un concept, et si vous parlez à un communiste, un membre du parti, il a peur d'abandonner ce schéma, il refuse de penser à quoi que ce soit de neuf. N'est-ce pas? Ou parlez à un catholique très pratiquant, à un protestant, à un hindou ou à un bouddhiste, c'est la même chose. Ils ont peur. Parce que dans ce schéma, dans une conclusion, dans une croyance, il y a une sécurité, un sentiment de stabilité, de force. Que cette idée, cette image, ce concept soit une illusion, cette illusion même vous donne une sécurité. Dans l'attachement, il y a un certain sentiment de bien-être, d'être à l'abri. N'est-ce pas, messieurs?

Nous n'analysons pas, nous ne faisons qu'observer le mouvement de la peur, ce qui est tout autre chose que l'analyse. Je sais qu'il y a ici beaucoup d'analystes qui pensent que je ne comprends pas, que ma position là-dessus est un peu bizarre, que je suis plutôt conditionné, étrange, plutôt timbré. J'en ai rencontré beaucoup, je les connais bien. Il ne s'agit donc pas d'analyser, je veux que ce soit très clair. Parce que l'analyse implique l'exercice de la pensée. La pensée est partiale, limitée, parce que tout savoir est limité et vit toujours dans l'ombre de l'ignorance. Et l'analyse est un processus consistant à appliquer le savoir que l'on a acquis et à fonctionner à partir de ce savoir. Nous disons tout le contraire : l'observation est entièrement différente de l'analyse. S'agissant seulement d'observer la nature de la peur, il devient très important de comprendre ce qu'est l'observation, observation qui n'est pas, – permettez que je le répéte pour la millième fois – l'analyse.

Qu'est-ce donc que l'observation, observer? Observer cette chose sans la nommer, car dès l'instant où vous avez nommé une chose, telle qu'un arbre, vous l'observez au moyen d'un mot, d'un concept, d'une image. Explorez cela un instant avec moi. Mais observez cette chose sans le mot, si vous en êtes capable. C'est comparativement facile. De même, observez psychologiquement vos réactions, ce qui se passe en vous, observez-le simplement, sans dire, c'est bon ou c'est mauvais, c'est de la haîne, c'est faux, c'est juste, observez seulement, sans le moindre mouvement de pensée. N'est-ce pas? Nous observons ainsi la réaction que nous appelons peur. La peur qui se manifeste quand vous ressentez la nécessité d'être libre de l'attachement, quel qu'il soit. Alors, la réaction immédiate est la peur. Parce que vous avez trouvé une sécurité dans l'attachement, le sentiment d'être protégé, et que si cela doit prendre fin, on frémit à l'idée de ce qui pourrait arriver. Puis-je dire à ma femme, à mon mari, mon petit ami, c'est selon, que je ne suis pas attaché? Que va-t-elle ou que va-t-il faire? Vous comprenez ce que je dis?

Donc nous examinons ensemble... – nous observons, pardon – nous observons la nature et le mouvement de la peur. Cela signifie que votre esprit est libre de tout conditionnement analytique. N'est-ce pas? L'est-il? Ou bien vous bloquez le processus analytique en vous disant « je vais observer sans analyser ». C'est impossible. Autant jouer à cache- cache avec soi-même. Pour observer, toute forme de conditionnement analytique doit cesser sans quoi, impossible d'observer correctement, avec précision. Parce que toute notre éducation, tout notre conditionnement consistent à analyser, à voir la cause ainsi que l'effet, à essayer de changer l'effet, etc., etc. Seulement, l'analyse est beaucoup plus complexe que cela, mais j'abrège beaucoup, et c'est forcément un peu court. Or observer est beaucoup plus ardu qu'analyser : observer votre femme, votre mari, votre enfant ou qui que ce soit, sans l'image que vous avez créée de la personne. Vous comprenez ma question? Chacun de nous a une image de la personne avec laquelle il vit. Et il trouve une sécurité dans cette image. Mais cette image n'est pas la personne réelle. Comment est créée cette image, et qu'elle puisse ou non prendre fin est un autre problème. C'est que cette image est créée par la pensée, du fait d'une constante interaction, et nous vivons avec elle. Et ainsi, l'image et la réalité sont deux choses différentes. N'est-ce pas? Et il y a donc conflit, évidemment. C'est la lutte entre deux personnes – entre l'homme, la femme ou l'épouse, etc., etc., une lutte, un conflit perpétuels entre deux personnes – du fait qu'elles vivent avec des images. Sans cette image, peut-être y aura-t-il amour, compassion, affection empathie.

Observons donc ensemble la nature de la peur. Pourquoi, après tous ces millions et millions d'années n'avons-nous pas résolu ce problème. Vous comprenez ma question, Monsieur? Pourquoi? Nous avons résolu de nombreux problèmes du monde extérieur, de l'environnement, etc., toutefois la peur n'est pas là-bas au dehors, mais en nous. C'est une réaction psychologique; et pourquoi, malgré toute notre astuce, tout notre savoir, toute notre expérience, n'avons-nous pas résolu à fond ce problème de la peur? Serait-ce que nous ne nous sommes jamais regardés, ayant toujours compté sur d'autres pour nous dire ce que nous sommes? Vous comprenez? Nous ne nous sommes jamais regardés tels que nous sommes effectivement. Pas selon des philosophes, des psychologues et les experts, parce qu'ils ne se sont jamais regardés eux-mêmes. Ils ont des idées sur ce qu'ils sont. Serait-ce que nous ne nous sommes jamais observés comme on s'observe dans un miroir? Le miroir, s'il est propre, ne déforme pas, il vous montre exactement ce que vous êtes, à quoi ressemble votre visage. Mais pour s'observer ainsi, sans aucune déformation, il faut regarder sans aucun motif, sans aucun désir, sans aucune pression, simplement regarder, observer. Nous allons observer de la même façon le mouvement de la peur.

La plupart d'entre nous a peur. Nous ne parlons pas des peurs physiques, tout aussi importantes, mais de celle de perdre un emploi, vous savez tout cela, ne plus avoir d'emploi, ne pas avoir assez d'argent, d'éprouver à nouveau une douleur physique subie dans le passé. Il y a donc toutes les peurs physiques. Mais il est beaucoup plus important de comprendre d'abord les peurs psychologiques, car alors, peut-être sera-t-il possible d'agir sur les peurs physiques de manière plus sensée, plus rationnelle. N'est-ce pas? Pouvons-nous continuer? Nous observons cela ensemble, vous ne m'écoutez pas. Nous observons ensemble cette chose extraordinaire nommée peur, que l'homme a portée pendant des millions d'années. Et l'orateur dit qu'il peut y être mis fin, complètement, psychologiquement – à toute peur – si vous avez la capacité d'observer cette peur. Sans la diriger, ni dire « je ne dois pas, ou je dois la subir, je dois... » – vous savez, tout cela.

Qu'est-ce que la peur? La peur est-elle le temps? Vous comprenez? Le temps, c'est-à-dire ce qui s'est produit hier et qui pourrait se reproduire demain. – vous comprenez? – c'est-à-dire le temps. Le temps est-il la cause de la peur? Explorons cela lentement. Car quand nous aurons fini d'observer la peur, ce matin, elle doit prendre si complètement fin que vous n'avez plus aucune peur psychologique. Dès lors, vous êtes un être humain rationnel, sensé.

La peur est-elle un mouvement de la pensée? Vous comprenez? Autrement dit, on a eu peur dans le passé, on en garde la mémoire, le souvenir, et le souvenir est un mouvement de la pensée. N'est-ce pas? Ce qui, à nouveau, est le mouvement du savoir. N'est-ce pas? Et ce savoir est emmagasiné dans le cerveau, et ce savoir est « moi » – n'est-ce pas? Quand je dis que je vous suis attaché, je vous suis attaché parce que vous êtes l'auditoire et que j'en retire un intense plaisir, car je puis vous parler, me réaliser et toutes ces sottises. Et cela me donne un vaste sentiment d'accomplissement. La pensée a donc ressenti ce sentiment de puissance. Cette pensée dit alors, « si j'abandonne cela, j'ai peur, je ne suis rien ». N'est-ce pas? Donc, la peur est-elle la cause de ce « moi », ce « je »? Explorez cela, messieurs. Nous parlons d'une chose très sérieuse. Tant qu'existe cette entité centrale, avec son activité égocentrique : désir, attachement, avidité, la peur persistera toujours. N'est-ce pas?

Alors, quand tout cela est compris, pas les mots, pas les idées, pas à travers l'intellect – qui a sa place – cette compréhension revient à voir la totalité de toute cette structure. Cela signifie avoir un « insight » immédiat dans la nature de la peur. Seulement alors, y aura-t-il peut-être l'amour. La peur et l'amour ne peuvent cohabiter. Vous voyez ce que nous avons fait? Nous le savons très bien, consciemment, et même inconsciemment, nous le savons. Mais, comme nous n'avons pas résolu ce problème entre les êtres humains, nous disons : « adorons Dieu ». Vous comprenez messieurs, comment vous avez transféré cela même qui doit exister entre les êtres humains, et qui ne peut exister que s'il n'y a pas de peur, vous avez transféré cet amour sur un objet créé par la pensée, et nous nous en satisfaisons. Parce que c'est très commode : on peut, tout en restant individualiste, égocentrique, anxieux, appeuré, avide, attaché, parler de l'amour de Dieu, ce qui est absolument irrationnel, absurde.

Alors, pour finir, nous avons parlé ensemble ce matin, comme deux amis également concernés par ce problème, se souciant de l'ordre social, qui est désordre, et voyant la nécessité d'une transformation de soi, avant que la société puisse être changée. Comme deux amis discutant ensemble de ce problème du désir, de l'avidité, de l'attachement et de la peur. Voilà le schéma d'après lequel nous avons vécu, et nous avons trouvé dans ce schéma une grande sécurité. Et dans ce schéma il y a la peur. Et voir cela totalement, c'est en avoir un « insight » En quand vous avez un « insight », l'ensemble du problème est complètement transformé, rompu. Pouvons-nous honnêtement nous dire que nous avons rompu ce schéma de la peur? Qu'en sortant d'ici, vous êtes délivré de cette chose. Alors, vous devenez un être humain rationnel, sensé. Malheureusement, nous n'en sommes pas là.

Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: Une heure moins vingt.

Krishnamurti: Une heure moins vingt? Désolé de vous avoir gardé si longtemps.

5. Psychologiquement, nous sommes un seul et unique mouvement

Pouvons-nous poursuivre ce dont nous parlions samedi et dimanche derniers? Permettez-moi de souligner que ceci n'est pas un divertissement destiné à vous amuser, à vous stimuler intellectuellement ou émotionnellement. Ne prenez pas de notes, sinon vous ne pouvez être totalement attentif. J'espère que cela ne vous fait rien.

Dans le monde entier, les êtres humains ont subi la tyrannie d'institutions, d'organisations, de prêtres, de gourous, de toutes les formes d'assertions doctrinaires émanant des philosophes ou des théologiens, ou de leurs propres particularismes, de leur avidité et anxiété. Et nous avons dit, durant ces entretiens – et celui de demain sera le dernier avec les questions-réponses – qu'il devient toujours plus impératif, pour les êtres humains, qu'ils vivent dans la lointaine Asie, dans le monde occidental ou ici même, de susciter en eux-mêmes une transformation radicale, une mutation. Et ceci est nécessaire, car la société telle qu'elle est organisée, maintenue, est devenue extraordinairement complexe, corrompue, immorale, et une telle société est très destructrice, conduisant aux guerres, à l'oppression, à toutes formes d'actes malhonnêtes. Et pour amener un changement dans la société, il est nécessaire que les êtres humains se transforment. Et la plupart d'entre nous s'y refuse. La plupart d'entre nous s'en remet à une institution, à une organisation ou à un leader pour changer la société, et ces leaders deviennent généralement tyranniques. Nous attendons des autres qu'ils amènent le changement nécessaire à la société. Et c'est nous, êtres humains, qui en sommes responsables. Nous l'avons créée, l'avons construite. Que nous vivions en Amérique, en Europe, en Inde ou ailleurs, c'est nous qui avons fait cette société.

Et nous ne semblons pas réaliser le fait capital que c'est nous, chacun de nous, qui sommes responsables de ce qui se passe dans le monde. La terreur, la violence, les guerres et tout le reste. Et pour amener ce changement en nous-mêmes, nous devons nous regarder. Nous regarder exactement tels que nous sommes et ne dépendre de personne, y compris de l'orateur. Nous avons tous été menés par d'autres, – une des pires calamités qui soit – devenant par là totalement irresponsables : irresponsables quant à nos propres actes, notre comportement, notre vulgarité, etc.

La plupart d'entre-nous, tout au moins ceux qui réfléchissent, sont conscients d'être conditionnés, par la société, l'éducation, les pressions de tous ordres, par les incidents et accidents de la vie et par les idées, conditionnés par les croyances religieuses, par les philosophes et leurs théories, qu'il s'agisse de communisme ou de toutes sortes d'idées tissées par les philosophes. Le mot « philosophie » désigne en réalité l'amour de la vie, l'amour de la vérité; pas l'amour des idées. Pas l'amour de concepts théologiques, mais la compréhension réelle de la vie, et l'amour qui se manifeste quand on comprend le sens profond de la vie. Voilà ce qu'est vraiment un philosophe.

Et nous avons été conditionnés par nos propres croyances, comme par celles qu'on nous a imposées, et par le désir d'être certain, le désir d'être sans peur; tout cela a engendré notre conditionnement : l'Américain, le Russe, l'Hindou, le Musulman, l'Arabe, le Juif et ainsi de suite. Nous sommes conditionnés. Et, comme nous sommes presque tous conscients d'êtres conditionnés, nous disons qu'on ne peut changer cela, que l'esprit, le cerveau ne peut se déconditionner, alors, autant s'y faire, le modifier, et continuer ainsi. Si vous vous observez, c'est ce que nous faisons. L'orateur peut-il se permettre de souligner que nous ne faisons aucune propagande. Nous n'instituons pas une croyance s'opposant à une autre, ni une dépendance s'opposant à une autre. Il n'y a rien à prouver du fait que nous pensons tous deux ensemble. Nous tous, ici présents, si nous sommes sérieux, sommes entièrement attentifs au fait que nous sommes conditionnés, et qu'à partir de ce conditionnement nous créons toujours plus de ravages dans le monde, toujours plus de malheur, de confusion. Et, discutant, pensant ensemble, nous demandons si ce conditionnement peut être complètement évacué, éradiqué mis en pièces, changé, muté, et ainsi de suite. Nous réfléchissons donc ensemble. Vous n'êtes pas, si je puis le souligner, en train d'écouter l'orateur, en accord ou non avec lui. Il n'y a pas lieu d'être d'accord ou pas. Nous pensons ensemble et voyons la nécessité qu'il y a de susciter un changement radical dans la société, et ce changement ne peut être complet, abouti, que si les êtres humains que nous sommes se transforment. C'est un fait, pas un concept.

Un concept n'est jamais qu'une conclusion, une opinion opposée à une autre, une croyance opposée à une autre, le prétexte à se chamailler ou se quereller à propos de ces concepts, idées et idéaux. Ici, nous ne faisons qu'examiner, regarder, observer notre conditionnement.

Notre conscience est faite de son contenu. Ce qui est encore un fait. Nos anxiétés, nos croyances, nos idéaux, nos expériences. Un contenu fait de souffrance, de douleur, de souvenirs des choses passées, de tout cela; le doute, la foi, l'incertitude, la confusion, tout cela constitue notre conscience. Regardez je vous prie, à mesure que nous parlons, observons notre propre conscience : la beauté des arbres, les montagnes, le joli ciel – en l'absence de brouillard – tout cela fait partie de notre conscience. La haine, les déceptions, la réussite, le dur labeur tout au long de la vie, tout cela constitue notre conscience. Votre croyance en Dieu ou votre athéisme, le fait que vous soyez adepte d'un gourou ou non, etc., tout cela est le contenu qui fait notre conscience. Vous pouvez étendre cette conscience, la limiter, mais cela fait toujours partie de cette conscience, de son contenu.

Et nous demandons, comme nous l'avons dit précédemment, s'il est possible à un être humain d'être, psychologiquement, totalement libre de la peur. Samedi ou dimanche dernier, nous avons vu cela avec grand soin. Et s'il est permis de le répéter brièvement : la peur que nous connaissons tous, sous une forme ou une autre, est-elle la peur de telle ou telle chose, ou la peur est-elle la structure même de l'esprit? Ou encore, est-ce la pensée qui l'y a mise? S'il vous plaît, je n'affirme rien, nous en discutons ensemble. L'esprit, qui est la totalité du mouvement du cerveau, avec les réactions, les réponses nerveuses et tout cela, cet esprit a-t-il intrinséquement peur? Ou la pensée, qui fait partie de l'esprit, a-t-elle suscité la peur? N'est-ce pas? Nous posons cette question. Et nous avons dit que, pour y répondre, il nous faut examiner la nature de la pensée. Tout notre processus de pensée résulte d'une réaction au savoir, à l'expérience emmagasinés dans le cerveau. Et le savoir est toujours incomplet, qu'il s'agisse du savoir scientifique ou du savoir acquis par l'expérience, par les livres, l'étude, la recherche, il est toujours forcément incomplet. C'est un fait. Et la pensée est donc incomplète, fragmentée, éparse, créant des divisions. Et nous demandons : la pensée a-t-elle introduit le fait de la peur?

Nous avons dit que la pensée est le temps parce que la pensée est mouvement et que le temps est mouvement. Soit, physiquement, pour aller d'ici à là, pour couvrir la distance. Et ce même mouvement a été introduit dans le monde psychologique : « Je suis ceci, mais je serai cela » ou, « je veux être cela ». Il y a donc, le temps physique et aussi le temps psychologique. Et tel est le schéma dans lequel nous vivons, qui fait partie de notre conditionnement. Et nous demandons, discutant et pensant ensemble, si la pensée n'est pas le facteur de la peur. Et si oui, cette pensée peut-elle s'observer engendrant la peur, pour que l'esprit découvre qu'il n'a lui-même pas de peur ? Nous avons vu cela et pouvons encore l'explorer si nécessaire.

C'est donc le temps, ces millions d'années et plus qu'il a fallu pour aboutir à notre cerveau conditionné, évolué. Et ce cerveau, cet esprit qui fait partie du cerveau, est conditionné. Et nous nous demandons, réfléchissant ensemble, si une telle mutation peut avoir lieu. Et cette mutation est forcément d'ordre psychologique, pourvu qu'on se regarde très attentivement, sans déformation, ce qui est essentiel. Sans la moindre déformation – est-ce possible? Cela n'est possible que s'il n'y a pas de motif : devenir quelque chose, changer les choses, etc. Il s'agit d'observer sans déformation ce que nous sommes en fait, pas ce que nous devrions être ou ce que nous avons été, mais ce qui a lieu maintenant.

Et la déformation survient quand notre observation comporte de la peur – comme nous l'avons vu l'autre jour – ou une forme quelconque de plaisir. Voilà un des points cruciaux qu'il nous faut comprendre, regarder. Le plaisir est une de nos forces motrices : le plaisir que procure la possession, le savoir, la réussite, le pouvoir, le prestige, le sexe, le plaisir d'être le disciple de quelqu'un et le plaisir d'atteindre l'illumination – quoique cela puisse vouloir dire. Le plaisir est au coeur de nos activités, comme la peur. Ils vont de pair, malheureusement. J'espère que nous nous observons tels que nous sommes, observant ces deux facteurs de l'existence. Pas parce que l'orateur vous le dit, vous connaissez tout ceci. Et nous disons que tant qu'il y a la peur avec toute son anxiété, la haine, l'antagonisme etc., etc., la comparaison, l'obéissance, l'imitation, et la formidable aspiration à toujours plus de plaisir, et la poursuite de celui-ci, ces facteurs déforment l'observation de ce qui est en train d'avoir lieu.

Si nous observons d'après les vues de quelque psychologue, philosophe, gourou, prêtre ou tout autre autorité, alors, nous n'observons pas. Nous observons selon leur savoir, leur façon d'enquêter. Et nos esprits ont pris l'habitude d'accepter les recherches, les questions et les conclusions d'autrui, et avec ce savoir à l'esprit, nous essayons de nous regarder. Par conséquent, nous ne nous regardons pas. Nous voyons à travers les yeux d'un autre. Et c'est bien la tyrannie que les êtres humains supportent depuis un million d'années ou plus.

Nous ne disons pas qu'il faille refouler le plaisir, le sublimer ou le fuir. C'est ce qu'ont fait les prêtres. Ce schéma, cette idée de refoulement, de fuite par le biais de l'identification à une idole, une personne ou un concept. Cela n'a pas résolu le problème. Il nous faut donc chercher ensemble, penser ensemble pour découvrir la nature du plaisir.

Comme nous l'avons dit, ceci n'a rien d'un divertissement, c'est très sérieux. Si vous n'êtes pas sérieux et préférez prendre un bain de soleil ou vous asseoir au dessous d'un bel arbre, faites-le, mais vous ne prêtez pas attention à ce qui est dit, et c'est une chose sérieuse qui affecte toute notre vie.

Alors, comme nous avons examiné l'autre jour la nature et la structure de la peur, observons à nouveau, ensemble, la nature du plaisir. Pourquoi les êtres humains, partout dans le monde, sont assujettis à ce facteur. Pourquoi les êtres humains le poursuivent-ils sans fin, de diverses façons. Bien? Alors qu'est-ce que le plaisir? Pourquoi la sexualité a-t-elle pris tant d'importance? Dans ce pays-ci, on écrit des volumes à son sujet. Est-ce en réaction à l'ère victorienne? C'est comme si on la découvrait pour la première fois. Et ici, sans la moindre retenue, sans aucune modération – nous ne condamnons pas, nous observons – on pratique la sexualité sous diverses formes. Cela fait partie du plaisir. Le souvenir, l'image, le désir et ainsi de suite. Nous avons vu cette question l'autre jour, la nature du désir. Laissons cela de côté pour l'instant, car notre temps est limité.

Et il y a toujours le souvenir : se souvenir du plaisir éprouvé lors d'un incident passé, cet incident a laissé une trace dans le cerveau, qui est la remémoration de cet incident passé, lequel incident a procuré à l'instant, à la seconde où il s'est produit, une grande jouissance. D'où le souvenir et sa poursuite. Donc notre cerveau, notre esprit est un amas de souvenirs passés. Et ces divers souvenirs ont engendré ce désir, cette recherche du plaisir. Peut-être voulez-vous explorer cela très profondément, ce que nous allons faire tout de suite : l'esprit comprend le cerveau – veuillez, je vous prie, garder à l'esprit que notre usage de ce mot inclut le cerveau avec toutes ses circonvolutions et toute son expérience stockée sous forme de savoir. L'esprit est la réaction, les sensations physiques, tout cela, dont la totalité constitue l'esprit. L'esprit fait partie de la conscience avec tout son contenu.

La pensée est donc l'artisan du souvenir – souvenir qui est l'enregistrement d'un incident qui, pour une seconde, une minute, a procuré une sensation qui a été changée en plaisir – l'esprit peut-il ne pas enregistrer? Vous comprenez ce que nous disons? Peut-être n'avez-vous pas creusé cela, alors, faisons-le faire maintenant. Notre cerveau est une machine à enregistrer. Enregistrant toutes les expériences passées, les plaisirs, la douleur, l'anxiété, les blessures, les chocs psychologiques, que l'on a reçus, tout cela est assemblé par la pensée. C'est-à-dire, le souvenir, puis l'action et la poursuite qui découlent de ce souvenir. Nous disons, est-ce que le cerveau, la totalité de l'esprit peut ne pas continuer à enregister? S'il survient un incident : terminé, fini, pas d'enregistrement. Je vais explorer cela un peu plus.

Nous enregistrons depuis l'enfance les blessures psychologiques, que nous avons reçues. La douleur que nous ont infligée nos parents, lors de l'éducation par la comparaison, c'est-à-dire : tu dois être comme ton frère, tu dois décrocher une bonne situation etc. Ainsi, nous autres, êtres humains, sommes blessés psychologiquement. Et si l'on met maintenant en doute votre façon de vivre, vos croyances, votre confusion, votre soif de pouvoir, votre manie de suivre n'importe qui, vous êtes blessé. Il s'agit donc d'écouter ce qui est dit, demandé, et ne pas enregistrer. Je me demande si vous suivez tout cela. Non, non, Madame, ceci est très difficile. Non, non, ne vous prononcez pas si facilement.

Ne pas enregistrer la flatterie, la blessure ou l'insulte. Et cet enregistrement est presque instantané. Si quelqu'un vous dit que vous êtes merveilleux, l'enregistrement est immédiat. « Oh, quel merveilleux discours vous avez fait l'autre jour » ! Vous enregistrez et vous retirez du plaisir de cet enregistrement. Ou : « Ce discours était plutôt stupide », c'est immédiatement enregistré, et cela devient la blessure que vous portez pour le restant de vos jours, psychologiquement. Nous disons qu'il faut s'interroger en se regardant dans le miroir qui nous est présenté, dans lequel nous nous voyons sans la moindre déformation. C'est-à-dire, être si attentif au moment de la flatterie, au moment de l'insulte, à l'instant où quelqu'un vous dit une parole cruelle, ou vous signale votre comportement névrotique, que vous en voyez le fait sans l'enregistrer. Cela nécessite d'être attentif à cet instant. C'est ce qu'implique l'attention, et dans cette attention il n'y a pas de centre à partir duquel vous êtes attentif. Laissons cela de côté, nous l'avons vu l'autre jour.

Nous voyons donc la nature du plaisir. Je n'irai pas plus loin, c'est suffisant. Parce que nous avons beaucoup de choses à voir ensemble.

Donc peur et plaisir, et poursuivons : l'amour est-il plaisir? Allons-y, mesdames et messieurs. L'amour est-il désir? L'amour est-il une chose dont on se souvient? Une image créée de l'autre, et vous aimez cette image, est-ce cela l'amour? Peut-il y avoir amour quand il y a conflit, ambition, soif de succès? Explorez tout cela, je vous prie, regardez le dans vos propres vies. Nous connaissons l'amour de la nature, des livres, de la poésie, l'amour de ceci ou de cela, mais psychologiquement parlant, c'est tellement plus important, car cela déforme nos vies, et par conséquent nos activités, nos actes. Et sans amour, il n'y a rien.

Alors, si nous sommes sérieux, nous nous préoccupons du fait que les êtres humains, qui ont créé cette société, s'ils n'amènent pas en eux-mêmes une transformation psychologique radicale, ils continueront à souffrir siècle après siècle, à semer le malheur chez autrui, et à poursuivre sans fin cette illusion appelée Dieu et tout ce qui s'ensuit.

Il s'agit donc de découvrir ou de rencontrer cette fleur étrange appelée amour, qui ne peut émaner d'institutions, d'organisations, de croyance. Et l'amour est-il plaisir, désir, jalousie? Et s'il ne l'est pas, est-il possible de balayer tout cela sans effort, naturellement, facilement? Ainsi la haine, la violence, qui ne sont vraiment pas l'amour, peuvent-elles prendre fin? Pas dans un futur incertain, pas demain. Tout de suite. A mesure que vous écoutez, mettez-y fin. Et nous avons également vu que l'attachement n'est pas l'amour. Parce que l'attachement engendre toutes les formes d'antagonisme, de dépendance, de peur et ainsi de suite. Vous le voyez tous, vous le savez tous, vous êtes pleinement conscients de tout cela. Et le voir, c'est y mettre fin ! Le voir, non seulement de manière logique, analytique, mais voir le fait, toutes les conséquences de l'attachement. C'est très clair. Mais, pour beaucoup, voir c'est analyser intellectuellement, expliquer verbalement et se satisfaire d'explications philosophiques, psychologiques, etc. Voir vraiment ce qu'implique l'attachement ! La douleur, la jalousie, l'antagonisme qu'il engendre, vous savez, ce mouvement et tout son enchaînement. Voir effectivement, non seulement au sens de voir, d'observer visuellement, mais aussi l'art d'être à l'écoute de ce mouvement, et quand vous êtes complètement à son écoute, celui-ci prend fin.

D'où la fin du contenu de notre conscience qui est l'essence même du « moi », du « je ». Car c'est bien cela, le « je ». Les anciens hindous disaient que le « je », le centre, la source, l'essence même est là, que la réalité, Dieu, la vérité est là, enfouie sous de nombreuses couches d'ignorance et pour libérer l'esprit de ces diverses couches, il faut passer par de nombreuses vies, vous savez, la réincarnation et tout cela. Ce n'est pas ce que nous disons. Nous disons qu'au moment de voir le danger, d'être à son écoute, de l'observer, la réponse est instantanée. Quand vous voyez le danger de l'autobus qui vient sur vous, vous vous en écartez aussitôt, à moins d'être névrotique. Peut-être le sommes-nous, pour la plupart. Mais nous ne voyons pas le formidable danger de l'attachement, du nationalisme, de nos croyances séparatrices, de nos idées, de nos idéaux séparateurs, etc. Nous n'en voyons pas l'immense danger qui dresse l'homme contre l'homme, un gourou contre un autre, une certaine organisation religieuse s'opposant à une autre. C'est ce qui arrive partout dans ce pays et dans le monde entier. Quand vous voyez le danger, vous agissez. Mais malheureusement, on ne voit pas les dangers psychologiques : le danger de la comparaison, de l'attachement, le danger d'exigences individuelles isolées. Car nous ne sommes pas des individus, si vous observez, il n'en est rien; le mot « individu » signifie indivisible, d'une seule pièce, non fragmenté. Car si vous observez attentivement, nos esprits, nos cerveaux qui ont évolué à travers des millénaires, qui datent de plusieurs millions d'années, ne nous appartiennent pas en propre, c'est le cerveau de l'humanité. Psychologiquement, vous souffrez, vous êtes anxieux, incertain, confus, en quête de sécurité. C'est exactement ce qui se fait en Inde, en Asie, dans le monde entier. Or psychologiquement, nous sommes un, un seul mouvement unitaire. Et du fait de notre éducation, de tous nos désirs personnels, etc., nous avons réduit ce vaste, cet immense esprit à nos mesquines petites querelles, jalousies et anxiétés.

Et si le temps le permet, nous devons nous pencher sur la question de la mort, de la souffrance, de la douleur. J'ignore si vous voulez aborder tout cela, car c'est une partie de la vie. Vous ne pouvez dire, « Eh bien, la mort ne m'intéresse pas, la souffrance ne m'intéresse pas ». Ce serait bancal, irréaliste, et l'esprit qui s'y refuse est un esprit infantile. Il nous faut explorer tout la problème complexe de la vie. Ou l'on comprend immédiatement l'ensemble de la structure, ou l'on prend la chose bout par bout dans l'espoir d'en comprendre la totalité. Sil vous plaît Monsieur, ceci n'est pas une séance de questions-réponses.

Il faut donc aussi considérer, discuter ensemble, de ce qu'est la souffrance, de la raison pour laquelle les êtres humains, dans le monde entier, subissent cette torture. Si vous êtes sensible, alerte, vigilant, vous souffrez beaucoup. Pas seulement à votre sujet, mais au sujet de tous les êtres humains qui n'ont pas la moindre opportunité, qui n'ont pas de quoi se nourrir, pas d'accès à l'éducation, qui n'irons jamais en voiture, qui n'ont qu'un unique vêtement. Et la souffrance que l'homme fait endurer à l'animal. Tout cela, cette immense souffrance globale, due aux guerres, à la tyrannie imposée par les dictateurs, la souffrance imposée par diverses doctrines, etc. Qu'est-ce que c'est, pourquoi l'humanité, les êtres humains, vous, nous tous, ne sommes-nous pas complètement libérés de cet état de choses?

Là où règne la souffrance, il n'y a pas d'amour. Comment cela se pourrait-il ? Ainsi, là où il y a désir, plaisir, peur, conflit, souffrance, il ne peut y avoir amour. Il importe donc de comprendre pourquoi les êtres humains endurent cela, année après année, siècle après siècle. Ne le réduisons pas à quelque absurdité romantique. Il s'agit d'un fait réel. Quand vous perdez quelqu'un que vous pensez aimer, quelle souffrance ! De même, quand vous échouez dans quelque chose. Tout cet énorme fardeau qui pèse sur les êtres humains et dont ils ne se sont jamais défait.

Peut-il être mis fin à la souffrance par un acte de volonté? Comprenez-vous? On ne peut pas dire « je ne veux pas souffrir ». Un tel acte de volonté fait aussi partie de la souffrance. On ne peut la fuir – bien qu'on puisse se précipiter à l'église. Toutes ces tentatives pour fuir cet énorme fardeau... Dans le monde chrétien, vous l'avez fui à travers votre propre image. Les hindous, un peu plus astucieux à ce genre de jeu, disent : la souffrance est due à votre vie passée, à vos mauvaises actions et ainsi de suite. Tout d'abord, pourquoi n'avons-nous pas résolu cela? Pourquoi les êtres humains, si habiles en technologie, et pour s'entretuer, n'ont-ils pas résolu cette question? La première chose est de ne jamais chercher à s'en échapper. Vous comprenez? Ne jamais fuir la souffrance psychologique. En cas de douleur physique, vous agissez en conséquence, prenez un médicament, allez chez le médecin, etc.

Mais psychologiquement, quand vous perdez un proche, en cas de profond attachement à quelque chose ou à quelqu'un, et que cet attachement est rompu, vous êtes en larmes, anxieux, effrayé, vous souffrez. Et quand la souffrance est là, la réaction, naturelle ou non, est de chercher un réconfort, dans la boisson, dans la drogue, ou dans quelque rituel religieux. Lors d'une telle souffrance, – les larmes, le choc – vous ne pouvez faire autrement, vous êtes en état de choc. Ne l'avez-vous pas remarqué? Mais, à mesure que cela s'estompe – cela peut durer un jour, quelques heures, pas plus d'un jour ou deux, j'espère – vous vous en sortez, la réaction immédiate est de découvrir la cause de cette souffrance, de l'analyser, ce qui est une autre forme de fuite. Car vous tentez d'échapper au fait capital consistant à la regarder tout en demeurant avec elle. Et quand vous sortez de ce choc, commence la pensée : le souvenir de ce que nous faisions ensemble, de ce que nous n'avons pas fait, le remords, la douleur du passé, la solitude qui émerge, qui s'affirme – tout cela. La regarder sans un seul mouvement de la pensée. Parce que la pensée est le principal artisan de la peur. La pensée est aussi l'artisan du plaisir et de cette souffrance dont l'homme porte le fardeau depuis des millions d'années. Elle fait partie de toute cette structure du « moi », du « je ».

Et nous disons avec précaution, à dessein, qu'il y a une fin à la souffrance, une fin complète. Et c'est là seulement, qu'il y a la passion de la compassion, l'amour.

Avons-nous le temps ce matin d'aborder la question de la mort? Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: Une heure moins vingt-cinq.

Krishnamurti: Une heure moins vingt-cinq. Voyez, demain c'est notre dernier entretien. Il nous faut parler de la mort, qui est une affaire très complexe, et de la nature de la méditation, qui fait partie de la vie. Pas la méditation à laquelle on consacre cinq minutes le matin, l'après-midi et le soir, mais la méditation en tant que totalité du mouvement de la vie, indissociable de l'action, de notre action quotidienne. Donc nous devons explorer la nature de la mort, de l'action et de la méditation.

Vous savez, mesdames et messieurs, vous pouvez écouter tout cela, trouver l'orateur stimulant ou éprouver à son égard de l'antagonisme parce qu'il vous dérange et démolit votre propre vanité; il vous montre vos petits plaisirs plutôt mesquins et vous vous voyez dans le miroir qu'il tient devant vous. Mais tout cela a très peu de sens si vous n'agissez pas. L'action est quelque chose de très, très complexe. Ce n'est pas seulement « je ferai ce dont j'ai envie ». Voilà où vous en êtes maintenant : satisfaction imméditate de vos désirs, méditation imméditate, illumination imméditate. Quelle absurdité ! Voilà ce que certains psychologues et d'autres disent : faites ce que vous voulez. Et ce que vous voulez a eu pour effet d'engendrer cette terrible société dans laquelle nous vivons. C'est le début de la dégénérescence. Ce beau pays au climat merveilleux est en voie de dégénérescence rapide, ce dont peu d'entre nous se rendent compte. Nous n'avons même pas mûri avant de dégénérer. Nous n'avons même pas atteint ce stade.

Donc tous ces entretiens, ces discussions et séances de questions-réponses ont très peu de sens, sauf si l'on apprend l'art d'écouter, de s'écouter sans faiblir, sans la moindre déformation, sans la moindre fausse réponse, simplement de s'écouter. De même pour l'art de vous voir, de vous observer. Vous ne pouvez vous observer à l'aide de votre expérience passée. Vous devez vous observer tel que vous êtes, en mouvement. Vient ensuite un art d'apprendre qui n'est pas l'accumulation de savoir et d'informations. Vivre est une affaire tellement complexe que l'on doit observer tout le mouvement de la vie. Peut-être explorerons-nous la mort, l'action et la méditation demain.

6. L'action, l'observation, et mourir tout en vivant

J'espère que l'on se rend compte que cette réunion de dimanche matin n'est pas un amusement ou un divertissement, ni une sorte de soi-disant renaissance spirituelle. Nous sommes plutôt sérieux, et avons surtout parlé durant ces entretiens et ces séances de questions-réponses du problème complexe de la vie dans sa totalité. Et ensemble, avec l'orateur, nous essayons de résoudre tous nos problèmes. Pas seulement le problème de la peur, de l'avidité et de l'attachement, mais aussi, la question dont nous avons parlé hier, à savoir que l'amour n'est pas le désir. L'amour n'est pas l'expression d'un plaisir permanent.

Et nous voudrions ce matin, comme c'est le dernier entretien, explorer la question de savoir ce qu'est l'action, de la signification de la mort, et aussi ce qu'est la méditation, un mot très galvaudé. Parce que cela concerne l'essentiel de notre vie. Nous n'essayons pas de prouver quoi que ce soit, ni de vous convertir à un nouvel ensemble de croyances ou d'idéaux, ni de nous livrer à une quelconque propagande. L'orateur a tout cela en horreur. Mais ensemble, avec l'orateur, si vous le voulez et si vous êtes sérieux, nous allons explorer toutes ces questions.

Même si, pour la plupart, vous avez probablement été présents ici ces deux dernières semaines, nous allons maintenant examiner ce qu'est l'action. Parce que l'essentiel de notre vie est action : toutes nos relations sont action, nos attitudes, notre comportement, nos particularismes personnels, notre retenue ou notre liberté d'exprimer ce que nous aimons ou n'aimons pas. Nous sommes violents, agressifs, disposés à obéir, à croire. Tout cela est action. Cela ne se limite pas à aller tous les jours au bureau pendant cinquante ans d'affilée – je ne sais pas comment vous tolérez cela – ou à effectuer un certain travail, jour après jour, pour le restant de la vie. Tout cela est aussi de l'action. Et tous ces modes d'action sont fondés sur le savoir passé modifié par le présent, et se prolongeant dans le futur.

Je vous en prie, comme nous l'avons dit, nous discutons ensemble. Nous n'essayons pas de communiquer ou de dire quelque chose qui ne soit pas clair. Ensemble, vous et l'orateur, devons explorer cette question de l'action, tachant de découvrir s'il existe une action complète, ne comportant ni regrets, ni le sentiment d'une action partielle, non aboutie, et par conséquent source de conflit, de division, et ainsi de suite.

Voilà donc ce que nous allons faire ce matin, par cette belle journée, si vous êtes sérieux, et désireux d'explorer cela, comme nous l'avons fait des les autres problèmes de la vie. Nous traitons de la vie, c'est-à-dire de notre vie quotidienne : nos conflits, notre confusion, nos jalousies, notre agressivité, nos attachements, nos croyances, notre lutte incessante contre la douleur et la souffrance. Telle est notre vie. Et pour fuir ce tourment, nous nous tournons vers diverses philosophies et sujets psychanalytiques, dans l'espoir de résoudre au quotidien nos conflits, malheurs et confusions. Apparemment, nous ne les affrontons jamais. Nous avons très soigneusement cultivé diverses formes de fuites, tout un réseau, religieux, sensasionnel, vulgaire, etc.

Donc ce matin, comme pour les matins précédents, nous allons considérer ensemble – l'orateur ne vous dit pas ce qu'est l'action – nous allons comprendre ensemble la nature de l'action, et s'il existe une action si complète, si totale, qu'elle ne laisse aucune cicatrice dans notre vie quotidienne qui soit de nature à engendrer le conflit. Qu'est-ce que l'action, le faire? Pour la plupart d'entre nous elle est fondée sur le savoir accumulé, sur l'expérience et de là, l'action. Bien? J'espère que nous suivons. Autrement dit, passer des années à étudier, à s'exercer et acquérir beaucoup de savoir, et à partir de là, agir avec compétence ou pas. C'est ce que nous faisons tout le temps. Un charpentier, un scientifique, un astrophysicien ont la même démarche qui consiste à acquérir du savoir, à enrichir ce savoir en le modifiant, en le changeant, mais la base est d'acquérir du savoir, et d'agir à partir de ce savoir. L'alternative étant d'agir, puis d'apprendre de cette action. De faire immédiatement la chose qui vous plaît, d'apprendre de cela, d'acquérir du savoir en agissant. Les deux sont donc semblables. J'espère que nous saisissons tous cela. Ainsi, l'acquisition du savoir se fait soit par l'étude en apprenant progressivement par l'expérience et en agissant sur la base de ce savoir, soit en agissant à travers l'action et acquérant ainsi plus de savoir. Les deux choses sont semblables. Vous comprenez? Notre action se fonde donc sur le savoir et sur une grande quantité d'informations, d'où résulte la compétence. N'est-ce pas? Et comme nous l'avons dit, le savoir est toujours incomplet. Je pense qu'il faut le comprendre très clairement. Le savoir ne peut jamais être complet. Que l'on soit astrophysicien, scientifique, peintre, musicien, pianiste, charpentier ou plombier, le savoir ne peut jamais, jamais être complet. Et ainsi, le savoir va toujours de pair avec l'ignorance. Donc quand notre action repose sur le savoir, elle est forcément incomplète. Il faut voir cela très clairement.

Et, dans la vie quotidienne, dans nos relations mutuelles, intimes ou pas, l'action se fonde sur des souvenirs antérieurs, des images que nous nous sommes faites l'un de l'autre et d'où nous agissons. Voyez tout cela clairement, je vous prie. Parce que la question qui suit risque d'être plutôt difficile si vous ne comprenez pas vraiment ce point. A savoir que l'action fondée sur le savoir, sur l'image, dans nos relations mutuelles, ne peut qu'engendrer division, conflit, partialité. Et dans cette relation mutuelle, ou bien il n'y a pas d'images du tout, auquel cas la relation est réelle, ou s'il y a une image, celle-ci est le produit du savoir et l'action découle de cette image. Notre relation, intime ou autre, est alors partielle, fragmentée, cahotique. Et donc l'amour ne peut jamais exister dans cette relation. L'amour n'est pas un souvenir, comme la Fête des Pères, des Mères et toute cette affaire. C'est bien une affaire commerciale.

Alors, existe-t-il une action qui ne soit pas issue du temps? Je vais l'expliquer soigneusement. L'acquisition du savoir, dans n'importe quel domaine, demande du temps. Il faut du temps pour se connaître mutuellement, d'autant plus pour une relation intime. Toute notre action résulte donc du savoir et du temps. N'est-ce pas? Non seulement le temps de l'horloge, du lever et du coucher du soleil, mais aussi le temps psychologique. C'est-à-dire : « je suis, je serai ». « Je n'ai pas, mais j'aurai ». Ou, « je suis avide, coléreux, violent, mais le temps m'aidera à résoudre cela ». Ainsi, notre esprit est une construction de la pensée, du temps et du savoir. Donc notre action est la résultante de cela. Si vous l'examinez attentivement, toute notre action repose là-dessus. Et donc, puisque le savoir est incomplet, que la pensée est incomplète, le conflit est inévitable entre deux personnes, que ce soit entre l'homme et la femme, ou entre l'homme et l'homme, – toute l'histoire de la relation. Comprendre cela ou en être conscient intellectuellement... La prise de conscience intellectuelle est partielle, car l'intellect n'est qu'une part de notre vie. La prise de conscience émotionnelle est tout aussi partielle. Il s'agit donc d'en être complètement conscient, avec tout ce que cela implique. N'est-ce pas? Nous avançons ensemble, je l'espère?

Vient alors la question suivante : y a-t-il une action – doucement, je vous prie – y a-t-il une action qui ne résulte pas du savoir? Vous suivez? C'est une question; nous n'y répondons ni par oui, ni par non. Pour apprendre une langue, une technique, pour devenir techniquement compétent en informatique, etc., il faut une compétence basée sur le savoir. Là, c'est nécessaire. N'est-ce pas? Ce que nous demandons est très différent : nous agissons psychologiquement à partir du savoir. Je vous connais depuis quelques années, j'ai construit une image de vous et j'agis avec vous sur la base de ce savoir. N'est-ce pas? Notre recherche porte sur la mémoire psychologique, d'où surgit l'action. N'est-ce pas? Avançons-nous ensemle? Je vous en prie, nous explorons quelque chose de très, très subtil et difficile, et si vous ne suivez pas, je n'y peux rien. C'est très simple si vous vous y appliquez. Si vous écoutez attentivement, non seulement ce que dit l'orateur, mais aussi ce qui se passe dans votre propre esprit. A moins que vous ne préfériez dormir, prendre un bain de soleil ou vous restaurer. Vous devez donner un peu d'attention à cela.

Psychologiquement, nous avons échaffaudé tout un savoir à partir duquel nous agissons. Autrement dit, notre savoir est égocentrique. N'est-ce pas? « Je veux, je ne veux pas, je suis avide, je dois m'accomplir, la sexualité m'est nécessaire », etc., etc. C'est ainsi que, psychologiquement, nous avons construit une image de nous-mêmes et des autres. Cette image, ce symbole, ce mot constitue le savoir. N'est-ce pas? Donc, ce savoir egocentrique à partir duquel nous agissons, est essentiellement égoïste. N'est-ce pas? Et quand l'action provient d'un état égocentrique, une telle action ne peut qu'être nuisible, blessante, violente, cause d'isolement. N'est-ce pas? Je ne sais si vous avez remarqué, si vous avez étudié votre propre vie, que, pour la plupart, nous sommes si égotistes si enracinés dans notre vanité égocentrique que nous construisons un mur autour de nous. N'est-ce pas? Si je suis agressif, j'ai déja construit ce mur autour de moi, et à partir de cet état, je veux agir. N'est-ce pas? Voyez tout cela en vous, Monsieur. Vous êtes réellement en train de vous observer, si vous le voulez, dans le miroir que l'orateur vous présente. C'est votre miroir, pas mon miroir. Ainsi, nous autres, êtres humains, partout dans le monde, bougeons, agissons à partir de ce centre. N'est-ce pas? Et tant que nous agissons à partir de ce centre, il y a forcément conflit. Comme nous l'avons souligné depuis le début de ces entretiens, notre préoccupation est d'éliminer le conflit, qu'il soit national, économique, social, les guerres, les conflits entre religions, doctrines, croyances, superstitions et rituels qui font partie de la superstition. Tant qu'existe cet élément de division dans l'esprit il y a inévitablement conflit. Et cet élément facteur de division existe tant que notre action est égocentrique. N'est-ce pas? Et cet état égocentrique est l'accumulation du savoir et de l'expérience emmagasinés dans le cerveau, et dans cet état, il y a cette quête constante de « moi et mon expression ». N'est-ce pas?

D'où la question suivante : est-il possible d'agir, de vivre sans cet égocentrisme? Il s'agit donc d'une question très sérieuse, pas d'un délire évangéliste dominical, c'est une chose qu'il nous faut explorer avec très grand soin. Parce que les êtres humains, depuis l'aube des temps, ont vécu dans le conflit. Et nous vivons toujours dans cet état après des millions et des millions d'années. Il y a donc quelque chose de radicalement faussé : en dépit de toutes les philosophies, religions, croyances, nous sommes encore dans l'animalité, nous avons encore ce centre terriblement destructeur d'où nous agissons. J'espère que nous ne nous bornons pas à écouter un tas de mots et que vous observez votre esprit en étant conscient de votre propre esprit travaillant, regardant, questionnant, demandant s'il existe une tout autre façon de vivre sans être captif du même schéma vieux d'un million d'années. N'est-ce pas? Veuillez vous poser cette question avec le plus grand sérieux, parce que nous nous détruisons, nous détruisons la terre, l'air et nous détruisons les êtres humains.

Notre responsabilité est donc énorme. J'utilise ce mot « responsabilité » sans connotation de culpabilité. Si vous vous sentez responsable, vous agissez. Mais si vous n'agissez pas, vous ne vous sentez pas coupable. Vous n'êtes simplement pas responsable.

Qu'est-ce donc que ce centre? N'est-ce pas? Comment est-il apparu? Et nous avons dit que nous parlerions aussi de la mort. Quand la mort survient, le centre de cette action prend fin. Vous suivez ce que je dis? Je vais l'expliquer, l'explorer avec soin. D'abord, nous demandons : ce centre peut-il prendre fin tout en menant cette vie, sans se rendre dans un monastère, sans s'identifier à une utopie ou idéologie quelconque, et dire « je n'ai plus de centre », ce qui serait absurde. Parce que vous n'avez fait qu'identifier le centre à autre chose. N'est-ce pas? Je ne sais si vous voyez cela. Autrement dit, cette activité egotiste, avec ses plaisirs, peurs, anxiétés, etc., ce centre, cet ego croit à quelque chose et s'identifie à ce quelque chose, à une image, à une doctrine et ainsi de suite; il peut changer de nom, mais le centre est toujours là. Vous suivez cela? Bien !

D'où notre question : peut-on mourir à cela et cependant vivre, être actif, travailler, aller de l'avant? C'est-à-dire, aller de l'avant sans créer de conflit. Vous suivez? Il faut donc se demander ce qu'est ce centre auquel l'esprit, le cerveau, la forme, le nom se cramponnent? Vous comprenez? Je ne sais si vous suivez tout cela? Nous demandons : quelle est la nature et la structure du moi? N'est-ce pas? Qu'êtes-vous? On ne peut le découvrir qu'en absence de toute présomption. N'est-ce pas? Si l'on dit, « et bien, je suis ce que je suis », on ne peut alors découvrir ce que l'on est. Ou, « Je crois être une entité spirituelle », là encore, on ne peut le découvrir. Ou si son approche comporte un préjugé, c'est impossible. Donc pour explorer cela, il faut être libre d'observer. Sachant que l'observation n'est pas l'analyse. Il vous faut aussi bien comprendre cela. Notre esprit et notre cerveau sont entièrement formés à l'analyse. Tel a été notre schéma de vie. Et quand on voit que vivre selon ce schéma n'a pas mis fin au conflit, il faut regarder dans d'autres directions. N'est-ce pas? L'autre direction, c'est l'observation. L'observation sans direction, ce qui veut dire, pas d'analyse. Désolé s'il y a des analystes ici, qu'ils me pardonnent ! Si vous n'êtes pas d'accord, pas de problème, mais accompagnez-moi, l'orateur.

Lorsque vous observez, quand la pensée intervient dans cette observation, vous l'orientez dans un certain sens en fonction de votre mémoire, motif, désir. N'est-ce pas? Il n'y a alors pas d'observation. Votre désir, votre motif, votre plaisir dirigent l'observation. N'est-ce pas? Ainsi, pour observer effectivement ce que vous êtes, votre approche doit être libre. Et c'est là notre difficulté, parce que nos esprits sont conditionnés. Et du fait de ce conditionnement, notre approche est toujours limitée. N'est-ce pas? Alors, assis ici ce matin, parlant ensemble, pouvez-vous être libre de cela? Libre de vos préjugés, de votre analyse, de l'agressivité que comporte votre analyse, de tout cela. Simplement observer, comme on observe son visage dans un miroir quand on se coiffe, quand on se rase. N'est-ce pas?

Dès lors, qu'est-ce que ce « je », cet ego, ce « moi » auquel nous donnons une si formidable importance? Car on doit découvrir si c'est quelque chose de réel – pas une illusion, vous comprenez? – une chose que l'on peut toucher, ressentir, regarder, et pas une sorte d'illusion qu'on a créée. Il faut alors découvrir quelle est la nature de ce « moi ». Parce que nous allons discuter aujourdhui non seulement de ce dont nous avons parlé auparavant, mais encore de ce qu'est la mort. Tout cela est lié. A coup sûr, le « moi » s'est construit par l'éducation, la comparaison, la soi-disant culture, la prétendue idée d'individualité; tout cela est le mouvement de la pensée qui a créé le « moi ». Vous comprenez? C'est bel et bien ainsi; le « moi » qui est agressif, le'moi » qui croit fermement à quelqu'idée grotesque, qui est romantique, terriblement esseulé, et fuyant cette solitude à travers toutes sortes d'idioties. Ainsi, tout cela est ce « moi », élaboré par la pensée. N'est-ce pas? Quand vous parlez « d'âme » et de toute cette affaire, c'est encore la pensée. Et nous disons : c'est de cela qu'émane l'action, n'est-ce pas?

Existe-t-il une action qui ne soit pas égocentrique? N'est-ce pas? Pour l'exprimer très simplement. Qui n'est pas motivée, orientée de manière égoïste. Parce que cela a fait des ravages dans le monde. N'est-ce pas? Pas seulement dans nos relations personnelles, mais avec nos voisins, proches ou éloignés. Alors, ce mode d'existence égocentrique peut-il prendre fin, alors qu'on est vivant, actif, pensant, sensible dans ce monde? Autrement dit, nous avons bâti psychologiquement, un grand savoir à notre sujet. Peut-on mourir à tout ce savoir psychologique? N'est-ce pas? Et, est-ce cela la mort? Vous suivez?

Vous savez, nous avons si peur de la mort. Nous n'avons jamais ni cherché à comprendre un esprit qui n'a pas peur – ce dont nous avons parlé l'autre jour – ni étudié ce qu'est la mort. N'est-ce pas? Voyez-vous, nos esprits s'accrochent à une continuité. N'est-ce pas? Il y a une sécurité dans la continuité : « j'étais, je suis, je serai ». Ce concept, cette idée procure une force énorme. N'est-ce pas? Je me sens en sécurité, à l'abri. Et la mort est la négation de tout cela. N'est-ce pas? Ma sécurité, mon attachement à tout ce que j'ai rassemblé. Et nous avons peur de perdre cela. C'est-à-dire de pénétrer quelque chose d'inconnu. N'est-ce pas? Parce que nous avons toujours vécu avec le connu. Vous suivez tout cela? Suivez, je vous prie, c'est votre vie : votre accablement, vos malheurs, vos dépressions, votre solitude, c'est votre vie. Tôt ou tard vous devrez l'affronter. Du moins si vous voulez comprendre et vivre différemment, sans le moindre problème, sans l'ombre d'un conflit, avec beaucoup d'affection et d'amour. Du moins si c'est ce que vous voulez. Mais sinon, continuez comme vous le faites, maintenez le vieux schéma, amenant beaucoup de malheur, aux autres et à vous-même, la guerre et tout le malheur qui a lieu dans le monde. Cela dépend de vous.

Donc notre vie, notre vie quotidienne, telle que nous la connaissons, telle que nous en sommes conscients, est une succession de luttes incessantes, de conflits entre personnes, si intimes soient-elles, tout cela, dans un climat de confusion : un politicien disant une chose et un autre son contraire, un économiste éminent contredisant un autre économiste, un scientifique... vous connaissez la chanson. Cette lutte constante les uns contre les autres et en nous-mêmes. Telle est notre vie. N'est-ce pas? C'est une réalité, pas une théorie, ni une chose imposée par un autre, vous êtes cela !

Est-ce donc cela qui nous fait peur : tout perdre? Vous comprenez ce que je dis? Permettez que je prenne peut-être un bon exemple, à savoir l'attachement – désolé de le répéter pour ceux qui l'ont déja entendu. On voit la nature et la structure de l'attachement, les conséquences de cet attachement : la douleur, la jalousie l'anxiété, la haine, le plaisir, ainsi qu'une fine couche, un vernis de soi-disant amour. Aller à l'usine ou au bureau, être secrétaire sténodactylo, vous suivez, jour après jour, sans interruption pendant cinquante ans. Quelle manière tragique de vivre ! Ou vous fuyez tout cela vers une autre idiotie. Avec, là encore, le conflit, l'agressivité, le plaisir, et vous répétez le même schéma sous une autre forme. Et c'est ce qu'on appelle vivre.

Et il y a tous ces prêcheurs, ces prêtres, les autorités soi-disant religieuses, la hiérarchie, qui disent : « le paradis n'est pas ici-bas, il est là haut. Il faut avoir la foi. » N'est-ce pas? Pour comprendre, pour éviter tout cela, il faut avoir la foi. Je me demande si vous avez remarqué que les religions se fondent sur des livres. N'est-ce pas? Ici, dans la chrétienté, c'est la Bible. N'est-ce pas? Et dans le monde islamique, c'est le Coran. Dans le monde bouddhiste et hindou, il y a de très nombreux livres. Il n'y a pas de livre unique avec ses commandements. Ainsi, ces religions fondées sur les livres refusent le doute. Explorez cela avec moi. N'est-ce-pas? Si vous doutez, c'en est fini de toute la structure religieuse dans le monde occidental, comme d'ailleurs dans le monde bouddhiste et hindou. La foi a donc remplacé le doute. Je ne sais si vous avez exploré cette question du doute. L'extraordinaire effet nettoyant qu'il a sur l'esprit ! Bien sûr, si vous doutez de tout, vous finissez dans un asile psychiatrique ! Mais il faut savoir quand douter. C'est-à-dire : si vous avez un chien, vous savez quand il faut le tenir en laisse et quand il faut le détacher, pour lui donner un peu de liberté; on ne peut tout le temps le tenir en laisse, pauvre chien ! De même, il faut tenir le doute en laisse et parfois le détacher. Ce qui veut dire commencer avec l'incertitude – vous comprenez? – pas avec la certitude – suivez cela, je vous prie ! Les livres vous donnent une certitude. N'est-ce pas? La Bible, celui-là ou un autre. Vous devez y croire. Cela démarre donc dans la certitude, puis l'on commence à examiner, et cela finit dans l'incertude. Tandis que si l'on démarre dans l'incertitude on peut aboutir à quelque chose au-delà de la certitude, au-delà de tout le reste. Nous allons examiner cela présentement.

Alors, pouvons-nous, dans notre vie intime ou autre, nous libérer de l'attachement, immédiatement, ce qui est la mort ! Vous comprenez ce que je dis? Vous comprenez? On ne discute pas avec la mort. Vous ne pouvez dire à la mort : « Laissez-moi un peu de temps, attendez s'il vous plaît ». Mais vous savez ce qu'est la mort, c'est la fin – n'est-ce pas? – finir tandis que l'on vit, mettre fin à l'attachement. Vous suivez maintenant? C'est ce que la mort va vous dire : « Vous devez tout laisser derrière vous ». Mais une telle fin est effrayante. N'est-ce pas? Alors vous croyez en la réincarnation – un espoir et tout le reste – ou au ciel, en la résurrection, etc. Maintenant, pendant que vous vivez, pouvez-vous mettre fin à quelque chose? Pas au tabac ni à toutes ces sottises, mais bien plus profondément, psychologiquement : mettre fin à votre avidité, à votre agressivité, à vos croyances dogmatiques et expériences, vous suivez, y mettre fin. La fin de quelque chose donne lieu à un tout nouveau commencement. Bien? Je me demande si vous le voyez. Mais y mettre fin au moyen de l'analyse, de la volonté n'est pas y mettre fin. N'est-ce pas? C'est difficile. Bien, je vais l'expliquer.

S'il y a un motif à vouloir mettre fin, alors ce motif est érigé par la pensée, le désir, et quand vous passez par l'analyse pour y mettre fin, c'est encore le processus de la pensée – n'est-ce pas? – qui continue sous d'autres formes, mais vous y avez mis fin dans une direction déterminée. N'est-ce pas? L'avez-vous compris? Bien.

Nous disons donc d'observer sans direction l'attachement, l'agressivité ou votre violence. L'observer sans aucun motif, aucune direction, aucun désir, l'observer, c'est tout, et cette observation met fin d'elle-même à la chose. Et vous invitez donc la mort de votre vivant. Vous suivez? Je me demande si vous le comprenez? Ce n'est pas se suicider, cela, c'est autre chose. Mais l'esprit vivant dans le conflit, la peur, la souffrance, sans aucun sentiment d'affection, d'amour, parce qu'il est égocentrique – et qu'une des nombreuses facettes de cet égocentrisme est l'agréssivité, la compétition, l'avidité – [peut] mettre fin à un ou à plusieurs de ces facteurs, instantanément, facilement. Vous vivez alors une vie d'un genre bien différent dans ce monde.

La mort est alors présente pendant que l'on vit. Vous comprenez? Comprenez-vous cela? Pas à la fin de la vie, quand vous êtes vieux, gaga, malade, inconscient, passant par tout ce malheur, vous comprenez? Mais mettre fin à toutes les choses accumulées par l'esprit avec aise, avec une certaine grâce, afin que l'esprit ait une qualité différente. Vous comprenez? Un tel esprit n'a pas cette continuité et cette ténacité.

Et puis, nous devrions aussi nous entretenir, comme deux amis, d'un problème très, très complexe – notre vie est un problème complexe, malheureusement – celui de la religion, de la méditation, et voir s'il y a quelque chose au-delà de toute matière. Vous comprenez ma question?

Les religions, ou plutôt l'homme s'est toujours demandé s'il y a quelque chose de plus que cette existence matérielle : la routine quotidienne, le travail, cette solitude, la douleur et la souffrance incéssantes. L'homme, depuis des temps immémoriaux, s'est demandé s'il y a quelque chose au-delà. Il a toujours été en quête de cela, et les prêtres et les esprits qui veulent institutionnaliser cela – la quête, l'interrogation – en ont fait une religion. N'est-ce pas? Ils en on fait une organisation, une institution. Et l'homme qui cherche s'y laisse prendre. Je ne sais si vous voyez. Il faut donc découvrir si l'on est pris là-dedans. Ou vous poursuivez votre recherche – n'est-ce pas? – sans croyance, sans foi, mais cherchant, observant, questionnant. N'est-ce pas? C'est-à-dire, vous vous demandez s'il y a quelque chose de plus que cette existence, ce bien-être matériel, pour savoir s'il y a quelque chose bien au-delà de l'existence limitée de l'homme. N'est-ce pas? Nous allons explorer cela ensemble, pas juste moi, et vous, vous contentant d'écouter, ce qui est très facile. Une fois parti, vous oubliez tout ce que vous avez entendu. Mais si c'est votre vie, votre souci quotidien, alors cela vous appartient.

Comment vous... Non, pas comment. De quelle manière explorez-vous cette question? Vous comprenez? Nos esprits, nos cerveaux sont le produit du temps. N'est-ce pas? Pendant des millions et des millions d'années le cerveau a évolué, s'est développé, accumulant des savoirs de toutes sortes à travers l'expérience, la douleur. Voilà ce qu'est notre cerveau. Toujours en quête de sécurité, tant physiquement que psychologiquement. Son essence même est : « donnez-moi la sécurité ». Parce que, quand le cerveau et l'esprit sont en complète sécurité, il règne alors un tout autre état d'esprit. Mais hélas, nos cerveaux, nos esprits, nos réactions et ainsi de suite, n'ont pas trouvé la sécurité tant dans le monde physique qu'intérieurement, dans le monde de la psychologie, de la psychée.

Y a-t-il une sécurité? Vous comprenez? Je vous en prie, interrogez-vous. Y a-t-il une sécurité dans votre relation à un autre? – pour être terre à terre. Evidemment pas, mais vous aimeriez l'avoir. Et cette sécurité implique une ténacité, une continuité – n'est-ce pas? Y a-t-il cela dans votre relation? Evidemment pas, si vous êtes honnêtes. Mais c'est ce que l'esprit recherche. S'il ne le trouve pas, il invente une illusion espérant le trouver dans cette illusion? N'est-ce pas? Vous comprenez? Donc la pensée, qui fait partie de l'esprit et du cerveau, recherche constamment ce mouvement de sécurité. N'est-ce pas? Et ne le trouvant pas, il lui faut inévitablement inventer quelque chose qui devient une illusion. Cela aussi est une réalité. N'est-ce pas? L'illusion est une réalité.

Donc, l'esprit doit être libre dans sa quête pour comprendre s'il existe quelque chose au-delà de la matière. L'esprit doit être libre de toute forme d'illusion. N'est-ce pas? L'illusion est la croyance, l'illusion est la foi, l'illusion est la dépendance. Vous suivez? Donc, l'esprit peut-il être libre de toute forme d'illusion, faute de quoi il ne peut pas aller plus loin? Pas vous, le cerveau, l'esprit ne peut plus aller de l'avant. C'est être conscient que vous avez des illusions et y mettre fin, sans les garder à l'arrière-plan tout en essayant d'explorer, car alors vous vous abusez. L'esprit peut-il donc être libre du désir de créer des illusions? N'est-ce pas? Cela fait partie de la méditation, qui n'est pas de s'asseoir quelque part en silence pendant dix minutes, matin, midi et soir, peu importe, et le reste de la journée être malfaisant, égocentrique. N'est-ce pas?

Ainsi les scientifiques, les astrophysiciens ne cessent de poser cette question – du moins s'ils sont sérieux et pas seulement inventifs et commerçants – de savoir s'il existe quelque chose au-delà de la matière. Y a-t-il quelque chose au-delà de la pensée? Parce que la pensée est matière. N'est-ce pas? Parce qu'elle siège dans les cellules cérébrales, dans la mémoire, l'expérience et le savoir contenus dans les cellules cérébrales; par conséquent, c'est toujours de la matière. Et la pensée est matière. Vous suivez? Vous pouvez ne pas l'admettre, mais explorez, examinez la chose. Donc, existe-t-il quelque chose au-delà de la matière? Comment allez-vous le découvrir? Les scientifiques entre autres, les astrophysiciens, etc., regardent là-bas. N'est-ce pas? A l'extérieur d'eux-mêmes. N'est-ce pas? Nous disons que si vous savez comment vous regarder, – ce qui est aussi de la matière – comment vous comprendre, vous regarder vous-même, là où vous êtes, cette démarche est beaucoup plus réelle que l'autre. Vous pouvez le vérifier – vous comprenez? le vérifier dans vos actions quotidiennes. Sinon, ce n'est qu'une théorie. Je ne sais si vous suivez tout cela? Qu'en dites-vous, Monsieur? J'espère que vous profitez de ce beau soleil. Si cela ne vous intéresse pas, regardez les arbres, la beauté des arbres, le soleil à travers les feuilles, la chaîne de montagnes au loin, la beauté du ciel. Car si vous êtes sensible à cela vous serez alors sensible au sens de ces paroles.

Quel est donc l'état de l'esprit, de la conscience, qui a la capacité de découvrir?... J'utilise le mot « savoir » dans un sens plutôt large. Vous savez, le « savoir-connaître », est très limité, n'est-ce pas? Vous pouvez dire à votre femme, « je te connais » mais connaissez-vous vraiment votre femme ou votre mari, ou votre petit ami? Non. Vous ne les connaissez qu'à travers l'image que vous vous êtes faite d'eux. Ici, le mot « savoir » devient... Quand vous dites, « je sais qu'il y a quelque chose au-delà », vous l'avez détruit. Vous comprenez ce que je dis?

La méditation n'est donc pas quelque chose que l'on pratique. C'est la compréhension du mouvement total de la vie. N'est-ce pas? La souffrance, la douleur, l'anxiété l'agressivité, la solitude. Sinon, si l'esprit n'est pas libre de tout cela, votre méditation est sans valeur. Vous comprenez? Vous savez, ces gourous qui sont venus d'Inde, ont amené avec eux leurs très nombreux systèmes, leurs superstitions et leurs concepts. Il y a la méditation tibétaine, zen, la méditation en vue d'éveiller – c'est leur phraséologie, ne vous en prenez pas à moi – la méditation en vue d'éveiller leur kundalini, différentes formes de yoga. Yoga : la signification réelle de ce mot est joindre. N'est-ce pas? C'est-à-dire, selon eux, joindre l'existence matérielle inférieure à la supérieure. Les pratiques du yoga, vous savez, la respiration, les différentes postures, tout cela fut inventé autour du 18ème, ou du 17ème siècle par un homme ou un groupe à la recherche de pouvoirs occultes. C'est-à-dire par la maîtrise, par l'effort – vous suivez – par l'effort dirigé, ils disaient pouvoir éveiller la perception extrasensorielle – cela en langage moderne ! Et depuis ce temps là, ils l'ont pratiqué. Mais il n'y a qu'un yoga, appelé Raja Yoga, qui n'exige aucune de ces pratiques. Aucun exercice artificiel, simplement marcher, nager, mener une vie naturelle et extraordinairement morale, qui soit intègre. Vous suivez? Voilà le vrai yoga, pas toutes ces choses qui ne font que vous distraire.

Et quand vous comprenez la nature d'un système de méditation, vous comprenez tous les systèmes. N'est-ce pas? Qu'il soit tibétain, zen, ou celui de votre propre gourou indigène, pas un gourou importé mais un gourou bien de chez vous, si vous comprenez un de leurs systèmes vous avez compris tous les systèmes de méditation. A savoir qu'ils se fondent essentiellement sur la maîtrise, la concentration, la pratique. N'est-ce pas? Faites ceci et cela chaque jour. Ce qui – le Zen compris – rend l'esprit de plus en plus morne à force de répéter, répéter répéter. Vous comprenez? J'espère que vous comprenez tout cela.

Et ces gourous viennent à vous et vous donnent ce qu'ils appellent des mantras. Vous en avez entendu parler. Je suis navré que vous soyez encombré par tout cela. La racine du mot « mantra » se compose de deux mots différents : « man » et « tra ». Le premier mot,'man », signifie méditer – écoutez bien – méditer ou réfléchir au non-devenir. Vous comprenez? Ne pas devenir quelque chose. « Tra » signifie – tout cela me fatigue ! – « Tra » signifie écarter toute activité égocentrique. Vous comprenez? Mantra signifie méditer ou réfléchir, se préoccuper du non-devenir. Vous comprenez? Vous comprenez cela, Monsieur? Ne rien devenir. Vous pourriez devenir quelque chose dans le monde matériel, mais ne devenez rien intérieurement. Et si vous avez des activités égocentriques, écartez-les. Telle est sa vraie signification. Et voyez à quoi ils ont réduit cela !

Ainsi, dans tout système, qu'il soit tibétain, birman, zen hindou ou chrétien, dès lors qu'il y a répétition, cela signifie que vous répétez, espérant accomplir quelque chose. Et ce système est l'invention de votre gourou ou super gourou etc., et vous ne faites que suivre. N'est-ce pas? Suivre une autorité. Par conséquent, votre esprit devient infantile, étroit, mécanique et vide de toute substance. Quand vous comprenez un seul système, cela suffit. Vous comprenez? Inutile d'aller au Japon pour comprendre le bouddhisme Zen, ou aller en Inde et tout le reste. Le mot Zen vient du mot sanscrit « Dhyanam ». Il apparut après la période bouddhiste, ou pendant la période bouddhiste, un moine l'importa de Chine, et comme les Chinois et les Japonais semblent incapables de prononcer le mot « Dhyan », ils le changèrent en « Zen ». Et ce mot est devenu quasiment sacré !

Ainsi, la méditation, c'est mettre fin : mettre fin à votre avidité, à votre attachement. N'est-ce pas? Car seulement alors l'esprit est libre, c'est seulement alors que l'esprit n'a pas de problèmes. Seul un tel esprit peut aller au-delà. C'est-à-dire, l'esprit avec sa conscience, laquelle est faite de tout ce qu'elle contient; vous comprenez, le contenu fait la conscience : votre avidité, votre envie, votre anxiété, votre solitude, vos croyances, vos attachements, votre soif de sécurité – vous suivez – tout cela, votre violence est le contenu de notre conscience. Et pour aller au-delà, pour découvrir ou plutôt voir, observer s'il y a quelque chose au-delà de tout cela, l'esprit doit être complètement libre de tout son contenu. C'est rationnel, ce n'est pas illogique. Vous comprenez? Alors, l'esprit est vide. Le vide est plein d'énergie. Ce que disent aussi les scientifiques. N'est-ce pas? Quand l'esprit est vide, il n'y a rien, rien, ce qui signifie : pas une chose créée par la pensée. Un tel esprit étant vide, il est plein d'énergie. N'est-ce pas? Vous ne savez rien de cela, n'allez pas vous y plonger; à moins d'avoir accompli le reste, ce ne sont que des mots.

Alors, y a-t-il quelque chose au-delà de l'énergie? Quelle est l'origine de l'énergie? Vous comprenez? Pas Dieu, tout cela a été complètement écarté. Y a-t-il quelque chose au-delà de cette énergie, quelle en est l'origine? Il y en a si l'esprit est complètement vide : connaissant compassion et amour, un tel esprit viendra à sa rencontre. Quelle heure est-il Monsieur?

Questioneur: Une heure moins cinq.

Krishnamurti: Oh, je suis navré, il est une heure moins cinq. Désolé de vous avoir retenu si longtemps.

1980, Ojai, California

1ière Questions/Réponses

Ceci est une séance de questions et réponses. Environ cinquante questions, voire plus, ont été posées et nous ne pouvons répondre à toutes. Aussi avons-nous tenté de choisir les plus représentatives de toutes ces questions.

Nous nous sommes entretenus ensemble des raisons pour lesquelles les êtres humains, dont l'existence remonte, semble-t-il, à des millions et des millions d'années, n'ont pas été capables de résoudre leurs conflits tant au dehors qu'au dedans; pourquoi détruisent-ils la terre, polluant l'air, pourquoi deviennent-ils toujours plus cruels et violents. Et il semble qu'aucune de ces questions n'ait été résolue. Nous sommes censés être des êtres humains hautement civilisés, mais l'on commence à douter qu'il en soit ainsi. Et quant à ces questions que nous avons posées, c'est peut-être en tentant d'y répondre que nous pourrions commencer à appréhender une manière de vivre qui serait totalement différente.

1ère Question: « Quelle importance a l'Histoire dans l'éducation des jeunes? » « Quelle importance a l'Histoire dans l'éducation des jeunes? »

Pour qui a lu des livres d'histoire, je pense qu'il est assez clair que l'homme a lutté contre la nature, l'a conquise, la détruisant et polluant tout ce qu'il touche. Il y a eu des guerres, des monarques, la renaissance, l'industrialisation et la lutte de l'homme pour être libre, et cependant il devient l'esclave d'institutions, d'organisations dont il tente de se libérer, mais, là encore, en créant d'autres séries d'institutions, d'autres séries d'organisations. D'où cette lutte interminable pour être libre. Telle est probablement l'histoire de l'humanité vue au travers des livres. Comme aussi les guerres tribales, féodales, les guerres entre barons, entre rois, entre nations, tout cela continue. Cet esprit tribal est devenu national, un esprit sophistiqué, mais toujours aussi tribal.

Voilà ce qu'il en est plus ou moins – peut-être en simplifant un peu – de l'Histoire et de la culture, la musique, la peinture, vous savez, tout cet ensemble. Comment tout cela doit-il être enseigné à la jeunesse? Assurément, l'Histoire est l'histoire de l'humanité. L'humanité, l'être humain qui a enduré toutes sortes de souffrances, les nombreuses maladies, les guerres, les croyances et dogmes religieux, la persécution, l'inquisition, la torture, tout cela au nom de Dieu, au nom de la paix, au nom d'idéaux. Et comment tout cela doit-il être enseigné à la jeunesse? Telle est la question.

Si c'est l'histoire de l'humanité, l'histoire des êtres humains, alors, l'éducateur et l'élève étant des êtres humains, c'est leur histoire ! Pas l'histoire des rois et des guerres, c'est leur histoire. C'est-à-dire, leur histoire à eux ! N'est-ce pas? Dès lors, l'éducateur peut-il aider l'étudiant à comprendre sa propre histoire? Je ne sais si vous suivez tout ceci. L'histoire, le passé dont il est le produit. N'est-ce pas? Ainsi, l'éducateur peut-il aider l'étudiant à se comprendre, car il est l'histoire. C'est là tout le problème. Sommes-nous d'accord là-dessus?

Ainsi, si vous êtes l'éducateur et moi l'étudiant, comment aideriez-vous le jeune élève que je suis à comprendre toute la nature et la structure de moi-même? Moi-même étant l'humanité toute entière. Mon cerveau est le produit de plusieurs millions d'années. Comment m'aideriez-vous à me comprendre, à comprendre l'histoire, le passé tout entier, contenu en moi, la violence, l'esprit de compétition, l'agressivité, la brutalité, la violence, la cruauté, la peur, le plaisir, la joie fugitive et ce subtil parfum d'amour? Comment m'aiderez-vous à comprendre tout cela? Ce qui veut dire que l'éducateur doit aussi comprendre cela. Il est aussi en train de se comprendre lui-même, n'est-ce pas? Et ainsi il m'aide, moi l'étudiant, à me comprendre. Il s'agit donc d'une communication entre l'enseignant et moi-même, et dans ce processus de communication, il se comprend lui-même et m'aide à me comprendre. Je me demande si vous le voyez. Non que l'enseignant ou l'éducateur doive d'abord se comprendre lui-même avant d'enseigner, cela risquerait de prendre le reste de sa vie, mais la relation entre l'éducateur et la personne à éduquer est une relation de recherche mutuelle. Est-il possible de faire cela avec un jeune enfant, un jeune étudiant? Et comment vous y prendriez-vous? C'est bien la question, n'est-ce pas?

Cela vous intéresse-t-il?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Comment le parent que vous êtes pourrait-il appréhender ceci? Comment aideriez-vous votre enfant, votre fils ou votre fille, à comprendre en totalité la nature et la structure de son esprit, de ses désirs, de ses peurs, vous suivez? Tout le mouvement de la vie? Inutile de me regarder ! (Rires) Comment allez-vous traiter cela? N'allez pas dire aussitôt qu'il nous faut de l'amour et d'autres sornettes de ce genre. Mais c'est un problème majeur, et sommes-nous prêts, comme parents et enseignants, à faire naître une nouvelle génération? Voilà ce que cela implique. Une génération totalement différente, un esprit et un coeur totalement différents. Sommes-nous prêts à cela? Si vous êtes un parent, abandonneriez-vous, pour le bien de votre fille, de votre fils, l'alcool, les cigarettes, l'herbe – vous savez, toute la culture de la drogue – et feriez-vous en sorte que le parent et l'enfant soient de bons êtres humains?

Le mot « bon » veut dire bien ajusté, sans friction, psychologiquement, comme une porte bien ajustée. Comprenez-vous? Comme un bon moteur. Mais bon veut aussi dire entier, d'une seule pièce, non fragmenté. Alors, sommes-nous, les aînés, préparés à faire naître, au moyen de l'éducation, un bon être humain, un être humain qui n'ait pas peur? Peur de son voisin, peur du futur, peur de tant et tant de choses, de la maladie, de la pauvreté – Peur? Et aussi, sommes-nous préparés, dans notre quête du bien, ou dans l'action de le fonder, à préparer ou aider l'enfant – comme nous-mêmes – à être... intégral? L'intégrité. Le mot « intégrité » veut dire être entier. Et intégrité, c'est aussi dire ce que l'on veut dire et s'y tenir, et non pas dire une chose, puis en faire une autre. L'intégrité implique l'honnêteté. Et y sommes-nous préparés? Pouvons-nous être honnêtes si nous avons des illusions, des idées ou idéaux romantiques, spéculatifs? Si nous avons de fortes croyances, pouvons-nous être honnêtes? Vous pouvez être fidèle à la croyance, mais cela n'implique pas l'intégrité. Sommes-nous prêts pour tout cela? Ou bien, nous mettons des enfants au monde, les gâtons jusqu'à l'âge de 2 ou 3 ans, et les jetons en pâture aux loups. N'est-ce pas? Les préparons à la guerre. Vous savez ce qui se passe dans le monde.

C'est pourquoi l'histoire n'a pas instruit les êtres humains. Combien de mères n'ont-elles pas pleuré leurs fils tués à la guerre – vous comprenez? Et cependant, nous sommes incapables d'arrêter ce monstrueux processus consistant à s'entretuer.

Ainsi donc, si vous devez enseigner la jeunesse, il faut avoir en soi ce sens... d'une exigence de bonté. Le bien n'est pas un idéal. Vous comprenez? On peut traduire le bien par être entier, être intègre, être sans peur, dépourvu de confusion. Il ne s'agit pas d'idéaux, mais de faits. Vous comprenez? Alors, pouvons-nous être factuels ! Et ainsi engendrer un bon être humain par l'éducation? Si la réponse est oui, alors qu'allez-vous faire à ce sujet, vous et vos parents? Vous comprenez? Quelle est votre responsabilité? Car vous avez probablement des enfants. Si c'est le cas, alors quoi? Comprenez-vous le problème?

Nous demandons donc : voulons-nous vraiment une culture différente, un être humain différent dont l'esprit ne soit pas confus, qui ne connaisse pas la peur, qui ait cette qualité d'intégrité? J'espère avoir répondu à cette question.

2ème Question : « Pourquoi le savoir est-il toujours incomplet? Quand on observe, est-on conscient que l'on observe, ou seulement conscient de la chose en train d'être observée? La conscience mène-t-elle à l'analyse? Qu'est-ce que le savoir psychologique? » Je vais la relire. « Pourquoi le savoir est-il, d'après vous, toujours incomplet? Quand on observe, est-on conscient que l'on observe ou seulement conscient de la chose en train d'être observée? la conscience mène-t-elle à l'analyse? Qu'est-ce que le savoir psychologique? »

De qui attend-on la réponse à ces questions? (Rires) De l'Oracle de Delphes (rires), des grands prêtres, des astrologues, des devins, de ceux qui lisent dans les feuilles de thé ! (Rires) De qui attendez-vous la réponse à cette question? Mais si vous n'attendez la réponse de personne, et puisque vous avez posé la question, pouvons-nous en discuter ensemble? Vous comprenez? En discuter ensemble, non que l'orateur y réponde, et alors vous acceptez ou refusez la réponse, et repartez chez vous insatisfait, disant : « J'ai gâché ma matinée ». Mais si nous pouvions sérieusement discuter de ces questions de manière à pénétrer tous deux le problème, ce serait alors votre propre réponse. Pas la réponse de quelqu'un à ces questions, que vous avez entendue, qui n'est donc pas la vôtre. Vous comprenez? Comme un homme atteint d'un cancer : vous pouvez toujours parler du cancer, vous qui ne l'avez pas. Mais si vous l'avez, vous êtes en proie à la douleur, à l'anxiété, à la peur.

Pouvons-nous alors discuter de toutes ces questions, pas seulement de celle-ci, mais aussi de la précédente. Pourquoi le savoir est-il toujours incomplet, comme vous l'avez dit? Qu'est-ce que le savoir? Qu'entendons-nous par « je sais – je connais »? – abordons cela ensemble, pas à pas, je vous prie – quand je dis « je connais les mathématiques » ou « je connais la médecine, la chirurgie » et aussi « je sais »... par l'expérience, l'accumulation de faits. Alors quand je dis « je sais, nous savons », qu'entendons-nous par là? Vous suivez? Savoir- connaître. Vous pouvez dire, je connais ma femme ou mon mari, ou ma fille, ma copine ou mon copain. Les connaissez-vous vraiment? Pouvez-vous jamais les connaître? Veuillez suivre ceci pas à pas. Ou, comme nous l'avons dit l'autre jour, vous avez une image d'eux. L'image est-elle le fait? Vous comprenez ce que je dis? Sommes-nous ensemble? Ainsi le mot « savoir » est très, très limité. N'est-ce pas? Et le savoir acquis à travers la science, pas seulement le côté technologique, mais aussi ce que les savants s'efforcent de découvrir à travers la matière, ce qui est au-delà, l'origine de tout ceci. Et ils ont accumulé beaucoup de savoir, mais ce qui est au-delà, ils n'ont jamais été capables jusqu'ici de le découvrir. Ainsi le savoir, selon la science, est limité, étriqué, et donc le savoir et l'ignorance vont toujours de pair. L'ignorance, c'est-à-dire ne pas savoir, et le savoir, vont toujours de pair. N'est-ce pas? je pense que c'est assez clair.

Mais pour aller un peu plus avant dans la réponse : les savants disent qu'à travers la matière ils trouveront ce qui pourrait y avoir au-delà. Nous autres êtres humains sommes matière. Vous comprenez? Pourquoi ne pas approfondir ceci plutôt que cela? Comprenez-vous ce que je dis? Suivez-vous ce que je dis? Communiquons-nous? Car si l'esprit peut aller au-delà de lui-même, la possibilité de découvrir ce qui est à l'origine de toutes choses est bien plus probable que par l'autre voie. Je ne sais... Ainsi, se connaître est toujours limité. Je ne sais si vous suivez ceci. Je puis dire « je dois me connaître, je peux étudier la psychologie, discuter avec des psychologues, des psychanalystes, des psychothérapeutes, des psychobiologistes et ainsi de suite », mais c'est toujours limité. Tandis que si je me comprends moi-même, si je pénètre cette entité appelée « moi », la possibilité existe d'aller infiniment au-delà. C'est ce dont nous allons discuter, et peut-être serons-nous capables d'aller au-delà durant les prochaines discussions, car c'est très important. Sinon, la vie a très peu de sens – vous comprenez? – naturellement. Notre vie est plaisir, douleur – vous en connaissez tout le cycle – récompense et punition; tel est le schéma dans lequel nous vivons. Et ce schéma a créé le savoir que nous avons acquis psychologiquement. Ce savoir que nous avons acquis a créé le schéma qui nous retient prisonnier. N'est-ce pas? Donc le savoir, qu'il soit biologique, médical, scientifique, est forcément toujours limité. C'est simple. Bien?

« Quand on observe, est-on conscient qu'on observe, ou seulement conscient de la chose en train d'être observée? Cette conscience mène-t-elle à l'analyse? » Pour commencer, discutons ensemble de ce que nous entendons par observer. Il y a l'observation visuelle, l'arbre, ce qu'on entend, non seulement par l'oreille, mais aussi intérieurement. Vous suivez? Vous savez cela. Alors, quand nous observons, observons-nous réellement? Ou bien nous observons avec le mot. Vous comprenez? Suivez-vous cela? C'est-à-dire, j'observe cette chose et je dis, « l'arbre », ainsi j'observe avec le mot. Je ne sais si vous suivez cela. Qu'en est-il, Monsieur? Il y a observation avec le mot. Alors, pouvons-nous découvrir comment observer sans le mot? Comprenez-vous ce que je dis? Bien? Avançons-nous ensemble? Le mot donc a pris la suprématie sur le « voir ». N'est-ce pas? Nous observons, si nous avons une femme ou un mari, avec tous les souvenirs, les images, les sensations, les irritations, etc.; que l'un a de l'autre, donc nous n'observons jamais.

Alors, le pas suivant est : pouvons-nous observer une personne avec qui nous avons vécu, sans l'image, sans le souvenir, sans l'idée? En êtes-vous capable? Peut-être pouvons-nous percevoir cette chose que nous appelons l'arbre sans le mot, c'est assez facile. Si vous vous y êtes essayé, c'est assez facile. Mais observer une personne avec qui vous avez vécu, et cela sans accumulation de mémoire à son sujet. Si vous avez exploré cela, si la chose vous intéresse... Non, tout d'abord, cette observation qui passe par l'image, le souvenir, les sensations et tout le reste, par cette accumulation de souvenirs n'est pas de la relation. C'est une relation entre une image et une autre image et voilà ce que nous appelons relation. Mais quand vous l'examinez de près, ce n'est pas être en relation. C'est mon idée et votre idée.

Alors, pouvons-nous, au cours de l'observation, ne pas faire de ce que nous observons une abstraction, une idée? Suivez-vous tout cela? Ne soyez pas perplexes, messieurs. Vous n'êtes pas habitués à tout cela, n'est-ce pas? Voilà donc ce que nous entendons par savoir psychologique. C'est-à-dire, j'ai accumulé sur le plan psychologique tout un tas d'informations sur ma femme, si j'en ai une, ou sur une bonne amie. J'ai bâti ce savoir à son sujet, pertinemment ou non, selon ma sensibilité, mon ambition, mon avidité, mon envie et tout cela, en fonction de mon activité ego-centrée. Suivez-vous tout cela? Si bien que le savoir empêche l'observation réelle de la personne, qui est une chose vivante. N'est-ce pas? Donc je ne veux jamais rencontrer cette chose vivante, car j'ai peur. Il est beaucoup plus sécurisant d'avoir une image de cette personne plutôt que de voir la chose vivante. N'est-ce pas? Vous suivez ceci?

Ainsi, mon savoir psychologique va empêcher la pure observation. Est-il donc possible d'en être libéré? Vous suivez? Cette machinerie qui construit ces images peut-elle prendre fin? Comprenez-vous ma question? Alors, direz-vous, « Comment vais-je y mettre fin? » N'est-ce pas? J'ai une image de mon ami ou de qui que ce soit, et elle est là, comme un fait énorme, comme une pierre suspendue à mon cou. Comment vais-je m'en débarrasser? N'est-ce pas? Est-ce que la pierre, l'image (rires) suspendue au cou, est différente de l'observateur? J'explore cela lentement. Est-ce que cette image – ce poids suspendu à votre cou – est distincte de l'observateur qui dit : « j'ai une image? » Je me demande si vous saisissez? Comprenez-vous ma question, Monsieur? Accompagnez-moi, Monsieur, discutons ensemble, avançons.

L'observateur qui dit « j'ai une image » et dit « comment vais-je m'en débarrasser » est-il distinct de la chose qu'il a observée? Vous suivez? D'évidence non. N'est-ce pas? Donc, l'observateur est le fabricant de l'image. Je me demande si vous voyez cela. Bien? Vous y êtes?

Alors, qu'est-ce que l'observateur? Qui est cet observateur qui fabrique l'image, et puis se sépare de cette image en disant alors : « que vais-je en faire? » Comprenez-vous? C'est ainsi que nous vivons. Voilà le schéma de notre action et c'est notre conditionnement qu'à force d'habitude nous acceptons naturellement. Nous disons tout autre chose, à savoir que l'observateur est l'observé. Permettez-moi d'explorer cela un peu plus. J'observe l'arbre, mais je ne suis pas l'arbre – Dieu merci ! Il serait trop stupide de dire que je suis l'arbre. Ou bien je me suis identifié à l'arbre, et ainsi de suite, et tout ce processus d'identification est encore l'observateur essayant d'être ou de devenir quelque chose. Il faut donc se pencher sur ce qu'est l'observateur, qui est l'observateur. L'observateur est le produit de tout le savoir passé. N'est-ce pas? Son expérience, son savoir, ses souvenirs, ses peurs, ses anxiétés sont le passé. Ainsi, l'observateur vit toujours dans le passé. Vous le remarquerez en regardant en vous-même. Et il se modifie tout le temps au contact du présent, bien qu'ayant ses racines dans le passé. Non? Il y a donc ce mouvement dans le temps, qui est le passé se modifiant dans le présent, puis se projetant dans le futur. C'est l'impulsion ou le mouvement du temps. Je ne vais pas aborder cela pour l'instant.

Donc quand nous observons, nous observons à travers l'image que nous avons créée de cette chose ou de cette personne. Pouvons-nous observer cette chose sans le mot, et pouvons-nous observer la personne sans l'image? Ce qui veut dire, l'observateur peut-il être absent de l'observation? N'est-ce pas? Vous saisissez ce point? En faites-vous usage? Quand vous regardez une personne – bien sûr, si c'est un étranger vous n'avez pas d'image ou vous dites : « oh, c'est un étranger, mettez-le à la porte! » (Rires). Mais quand vous regardez quelqu'un que vous connaissez assez intimement, plus grande est l'intimité, plus importante est l'image. Pouvez-vous regarder cette personne sans l'image? C'est-à-dire, pouvez-vous regarder cette personne sans l'observateur? Vous saisissez? C'est de la pure observation.

Alors, cette conscience conduit-elle à analyser? D'évidence non. Vous comprenez la question? Qu'entendons-nous par analyse? C'est-à-dire, analyser. Qui analyse? Vous comprenez? Je m'analyse – bon, je vais aborder cela. Je m'analyse, ou l'analyste m'analyse. Quand je m'analyse, qui est celui qui analyse? Vous suivez? Celui qui analyse est-il distinct de l'objet de son analyse : moi, – vous comprenez? – celui qui analyse est-il autre que moi-même? Evidemment pas. Voyez-vous, dans nos causeries et dans ces réponses et questions, nous éliminons la structure même du conflit – vous comprenez? – entre les êtres humains. La structure du conflit existe tant qu'il y a division. La division en moi-même crée la division au dehors. Il y a une division en moi parce que je me dis hindou, et le fait de m'identifier à cette image d'être un hindou me donne une sécurité, donc je m'y accroche. Ce qui est absurde, il n'y a pas de sécurité dans une image. Et celui d'à côté en fait de même, il est musulman, Arabe ou Juif, il en fait de même. Et alors, nous nous prenons à la gorge. Donc, celui qui analyse est l'analysé. Vous comprenez? Qu'arrive-t-il alors? Quand l'observateur est l'observé, psychologiquement, il n'y a pas de conflit – vous comprenez? – parce qu'il n'y a pas de division. Il s'agit de voir cela clairement, car nos esprits ont été dressés, éduqués à endosser cette division. Moi et la chose sommes différents. Moi, avec ma colère, ma jalousie. La jalousie est distincte de moi, donc je dois en faire quelque chose : la maîtriser, la réprimer, la dépasser – j'agis dessus. Mais quand la jalousie, l'anxiété, c'est moi, qu'est-il arrivé? Vous comprenez ma question? Il y a élimination du conflit. Que se passe-t-il alors? Continuez Monsieur. Allez-y, que se passe-t-il? Si vous faites vraiment cela à mesure que nous parlons, quand vous mettez fin à la division entre les deux, que se passe-t-il? Quand l'anxiété est moi, je suis l'anxiété. Bien sûr. Alors, que se passe-t-il? N'attendez pas que je réponde.

Tout d'abord – puis-je continuer – tout d'abord, le schéma s'est rompu. N'est-ce pas? Le schéma, qui est le conditionnement de mon esprit, ce schéma s'est rompu. C'est bien cela? Ce qui veut dire quoi? La fin de quelque chose – n'est-ce pas? – est le commencement d'autre chose ! Je me demande si vous saisissez cela. Si le schéma est brisé, mettant fin à la lutte, que se passe-t-il alors? Une nouvelle dynamique entre en jeu – vous suivez? Un nouveau mouvement a lieu. N'est-ce pas Monsieur? Ne soyez pas sceptique. Si vous le faites, vous le découvrirez, si vous y appliquez votre esprit, votre énergie et creusez la chose. Vous pouvez observer l'arbre et aussitôt le mot « arbre » s'interpose. Au moment où vous voyez que vous dites : un arbre, un papillon, un daim, la montagne, la rivière – vous suivez? – la réaction est immédiate. Cette réaction peut être observée et probablement écartée pour se borner à observer l'arbre, sa beauté, sa silhouette – vous suivez? – sa grâce et sa qualité.

Faites-en maintenant de même pour la personne avec qui vous avez vécu, avec qui vous avez été intime. N'ayez aucune image de cette personne. La relation est alors quelque chose d'extraordinaire, n'est-ce pas? Je me demande si vous voyez. Non? Vous ne le faites pas, c'est pourquoi vous ne le découvrez pas. Nous sommes si ancrés dans notre propre passé, notre propre conditionnement, notre propre schéma. Dieu seul sait comment vous allez le briser. N'est-ce pas? Il doit être brisé ! C'est comme un homme vivant dans une illusion qu'il appellerait réalité.

Questioneur: Monsieur, si l'observateur est l'observé, comment peut-on jamais aller au-delà? Il vous est impossible d'en sortir.

Questioneur: Si l'observateur est celui qui est observé, celui qui observe est aussi ce qui est observé. Comment pouvez-vous jamais vous en sortir? Car... (inaudible)

Krishnamurti: Un instant, Monsieur. Etes-vous – je ne m'adresse pas à vous personnellement, je ne suis pas personnel – est-on conscient de ce fait – du fait, pas de l'idée du fait? Le fait que l'observateur a une image de la personne qu'il est en train d'observer, sa femme et ainsi de suite. Est-il conscient de ce fait qu'il y a division? Et est-il conscient que cette division est créée par l'image qu'il a fabriquée de lui ou d'elle? N'est-ce pas? Etes-vous conscient de ce fait? Ou, du fait que je vous le dis, vous l'admettez d'emblée? Il n'est donc pas réel, c'est juste une idée. Mais si vous dites oui, c'est un fait, il y a cette image d'elle ou de lui, je suis conscient de cette image, de ce cliché, de cette idée. Ensuite, le cliché, l'image, est-ce la personne même qui vit avec vous? De toute évidence, non. Alors, qui crée cette image? Vous suivez? Si vous procédez par séquence, la réponse est très simple. Non?

Alors Monsieur, commencez par observer l'arbre, voyez si vous pouvez le regarder sans le mot; quand vous voyez la chose appelée rose, pouvez-vous regarder cette fleur sans la nommer? Vous comprenez, Monsieur? Testez-le. Ensuite découvrez si vous avez une image d'une personne. Maintenant, un instant. Vous avez une image de moi, n'est-ce pas? Parce que les journaux en parlent, ou un livre quelconque. Vous suivez? Vous avez une image de moi. Alors, écoutez-vous à travers l'image, à travers des articles ou des livres que vous avez lus? Ou écoutez-vous directement, sans l'image? Vous comprenez? Oh, allons Monsieur !

Questioneur: Monsieur, qu'arrive-t-il quand la personne en question se conduit de manière à confirmer votre image?

Krishnamurti: Supposez qu'une femme n'ait pas d'image de son mari, quelle est alors la relation entre le mari et la femme qui n'a pas d'image? Vous comprenez la question? C'est ce que vous demandez. Vous comprenez Monsieur? Vous êtes violent et l'autre personne ne l'est pas, quelle est alors la relation? Avez-vous une relation autre que sensorielle, sexuelle, avez-vous la moindre relation? Evidemment pas. Mais vous vivez sous le même toît. (Rires) Alors, qu'allez-vous faire? M., vous ne confrontez pas, ni ne vous mesurez au fait, n'est-ce pas, c'est pourquoi vous vivez avec des idées, c'est toute la difficulté de cette affaire.

Très bien, Monsieur, abordons cela. Ma femme n'a pas d'image de moi. D'abord, c'est la façon la plus extraordinaire de vivre qui soit. Vous comprenez? Il pourrait y avoir là un amour réel et profond. Elle n'a pas d'image de moi, mais moi j'en ai une, des clichés, des idées, tout cela s'empille en moi. Et nous vivons sous le même toît. Que se passe-t-il? Elle est libre, pas moi. Et je crée le conflit, pas elle. C'est juste? Je veux qu'elle ait une image de moi parce que j'y suis habitué, alors j'agis. Une relation des plus destructrices s'instaure. N'est-ce pas? Jusqu'à ce qu'elle dise : assez. Va-t-elle demander le divorce? Allons messieurs, c'est votre tâche, affrontez tout cela. Va-t-elle me quitter? Ou bien, le fait qu'elle n'a pas d'image de moi a amené une toute autre atmosphère à la maison. Vous comprenez Monsieur? Vous n'avez jamais fait cela, testez-le, messieurs! Là, c'est tout à fait différent... Je commence à en prendre conscience, car elle est inébranlable, – Vous comprenez? – et je tourne en rond. En confrontant l'inébranlable, je commence à voir qu'il m'arrive quelque chose . N'est-ce pas en train de vous arriver, là? Oh, allons messieurs !

Monsieur, un homme va d'une religion à l'autre, d'un gourou à l'autre, d'une philosophie... – vous savez – il tourne en rond, et un autre dit, je suis passé par tout cela : terminé, fini. Il est inébranlable. Vous comprenez? Alors qu'arrive-t-il? Faites-en l'essai.

Questioneur: Comment éliminer l'image?

Krishnamurti: Comment éliminer l'image. Vous voyez, vous n'avez pas compris. Vous ne pouvez pas éliminer l'image, car vous en êtes le fabricant. Oui? Vous le voyez? Vous devez vous éliminer vous-même ! (Rires) C'est-à-dire, votre pensée qui a construit cette image de vous. Je ne vais pas entrer dans tout ce mouvement de la pensée parce que cela demande un très grand... vous savez. Il y a trop de questions, nous aborderons cela au fur et à mesure.

3ème Question : « La pensée n'est-elle pas à l'origine une défense contre la douleur? Le jeune enfant commence à penser pour s'isoler de la douleur physique. Qui a la primauté? La pensée, qui est savoir psychologique, résulte-t-elle de la douleur, ou la douleur résulte-telle de la pensée? Comment dépasse-t-on les défenses développées dans l'enfance? » « La pensée n'est-elle pas à l'origine une défense contre la douleur? Le jeune enfant commence à penser pour s'isoler de la douleur physique. Qui a la primauté? La pensée, qui est savoir psychologique, résulte-t-elle de la douleur, ou la douleur résulte-t-elle de la pensée? Comment dépasse-t-on les défenses développées dans l'enfance? »

Bien? Vous avez compris la question? Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: Cinq heures et demie.

Krishnamurti: Oh Seigneur ! Vous voyez combien de temps prennent une ou deux questions. Vous savez, en réalité, il n'y a qu'une seule question. Si vous regardez toutes ces questions, il n'y a qu'une seule vraie question. Quelle est-elle? Posez-la, Monsieur. Une seule, si vous aviez... attention, je vous prie, un ange vient à passer et dit : vous ne pouvez poser qu'une seule question et ce doit être la vraie question, pas comment vais-je m'enrichir, qui dois-je épouser – vous suivez? – mais la vraie question, profonde, fondamentale.

Questioneur: Comment va-t-on éliminer la pensée?

Krishnamurti: Quelle est l'entité qui dit « comment vais-je »? Vous n'êtes pas...

Questioneur: Qui suis-je?

Krishnamurti: Je ne répondrai pas à cette question car vous n'en êtes pas encore là. A vous de le découvrir.

Questioneur: Pourquoi ne posez-vous pas la question?

Krishnamurti: Je l'ai posée.

Questioneur: Je ne la comprends pas.

Krishnamurti: Oh, vous n'êtes pas assez rapide. Monsieur, la question est celle-ci : est-ce la pensée qui crée la douleur ou la douleur qui crée la pensée? Vous comprenez? Vous plantez une aiguille dans cette jambe, c'est communiqué au cerveau, d'où la douleur, d'où l'anxiété de la voir persister. Tout cela est un élan de la pensée, non? La réaction nerveuse, l'identification à cette réaction, et l'identification disant « j'espère que cela va s'arrêter, et cela ne doit plus m'arriver à l'avenir ». Tout cela fait partie de tout l'élan, n'est-ce pas, de tout le mouvement. Pourquoi séparez-vous les deux : la pensée vient-elle en premier ou la douleur vient-elle en premier? Vous comprenez? « Qui de la poule ou de l'oeuf... » vous connaissez l'histoire. Est-ce la poule ou bien l'oeuf qui vient en premier? Vous passez à côté de la question, Monsieur. Ce n'est plus le moment d'explorer cela. La peur, qui fait partie de la souffrance, résulte-t-elle de la pensée? Vous comprenez? La peur existe-t-elle sans la pensée?

Questioneur: Peut-on être libre de la peur même en présence de la pensée?

Krishnamurti: Monsieur, le « moi » est une construction de la pensée, évidemment. Une succession d'incidents, d'idées, plus l'héritage génétique et ainsi de suite, le « moi » est le produit de la pensée : je suis hindou, je suis catholique, je suis ceci, je suis cela, vous suivez? Je suis un Américain, je réussis, je suis médecin, je suis... Tout cela fait un paquet assemblé par la pensée.

Monsieur, la plupart d'entre-nous a connu la souffrance. Avez-vous jamais fait l'expérience de dissocier la pensée de la souffrance? L'avez-vous faite? Bien sûr que vous l'avez faite. D'observer la douleur sans vous identifier à elle et de dire :'Oh, j'ai mal ». Vous comprenez? Asseyez-vous dans le fauteuil du dentiste un moment et regardez la chose se dérouler de sorte que votre esprit observe sans s'identifier. Vous pouvez le faire, Monsieur. Je suis resté dans le fauteuil du dentiste 4 heures durant. Je peux vous en parler. Pas une seule pensée ne m'est venue à l'esprit. Je m'en suis rendu compte après être resté assis quatre heures.

Comment dépasser les défenses cultivées dans l'enfance? Iriez-vous chez un psychanalyste? Le feriez-vous? Non, attendez, ne dites pas non. C'est leur moyen d'existence. (Rires) Ce sont les prêtres modernes. Alors, iriez-vous voir un psychologue, un psychothérapeute, un psycho... et ainsi de suite? Il y a une telle variété de ces guérisseurs. Désolé, je ne veux pas être impoli à leur égard. Je demande simplement si vous iriez les voir? C'est la plus facile des solutions, n'est-ce pas? Et nous pensons qu'ils résoudront tous les problèmes liés à l'enfance. Ils ne le peuvent pas. Ils peuvent apporter un léger changement. Ils le disent eux-mêmes. Alors, que ferez-vous? Il n'y a personne qui puisse vous aider. N'est-ce pas? Monsieur, affrontez-vous cela? Il n'y a personne ! Ni votre gourou, ni Dieu, ni prêtre, ni psychanalyste, Krishnamurti inclus, personne pour vous aider, qu'allez-vous faire? Avez-vous jamais affronté cela, le fait de cette impossibilité? Vous pouvez consulter un médecin, si vous avez le cancer, c'est une autre affaire. Le savoir psychologique que vous avez construit depuis l'enfance qui devient névrotique, – névrotique, comme l'est plus ou moins la plupart des gens. Et personne ni sur terre ni au ciel ne pouvant vous aider, qu'allez-vous faire? Comment allez-vous découvrir que vous êtes névrotique? Non pas que quelqu'un vous dise que vous êtes névrotique parce que la plupart des gens le sont. Si quelqu'un me dit que je suis névrotique, c'est un peu comme l'hôpital se moquant de la charité. Non? Alors, comment découvrir que je suis névrotique? Est-ce que je veux le découvrir? Si oui, comment le savoir, comment le voir? Ai-je vraiment éliminé de ma pensée, de mon esprit l'idée que quelqu'un va pouvoir m'aider? Vous comprenez, Monsieur? Voyez ce que j'ai fait. Vous comprenez? Aller chercher de l'aide chez quelqu'un est peut-être l'essence de la névrose. Je me demande si vous le voyez ! Peu importe.

Alors, que vais-je faire? Comment vais-je le savoir, dans un monde presqu'entièrement névrotique, tous mes amis, mes relations étant passablement déséquilibrés. Et il est probable que je suis aussi déséquilibré. Alors, que vais-je faire, sachant que personne ne peut m'aider? Personne à qui me confesser et tout cela, personne. Alors, que vais-je faire? Vous voyez ce qui m'est arrivé, Monsieur? Vous n'y êtes pas ! Comme plus personne ne peut m'aider, que se passe-t-il dans mon esprit habitué à dépendre des autres? Des livres, des psychologues – vous suivez? – de l'autorité, qu'est-il arrivé à mon esprit?

Questioneur: (inaudible)

Krishnamurti: Allons Monsieur, qu'est-il arrivé à votre esprit si vous réalisez vraiment que personne ne peut vous aider?

Questioneur: Il faut vous débrouiller tout seul.

Krishnamurti: Non, regardez, Monsieur, ne répondez pas – qu'arrive-t-il à votre esprit? La névrose est-elle le résultat de la dépendance? Je dépends de ma femme, je dépends du médecin, je dépends de Dieu, je dépends des psychologues. Vous suivez? J'ai mis en place toute une gamme de dépendances autour de moi, espérant qu'à travers elles je serai en sécurité. Bien? Et je découvre que je ne peux dépendre de personne, qu'arrive-t-il? Oh, allons, qu'arrive-t-il quand vous ne dépendez pas?

Questioneur: Il vous faut résoudre le problème.

Krishnamurti: Faites-le, Monsieur, faites-le. Vous comprenez, Monsieur? Nous engendrons une formidable révolution, une révolution psychologique. N'est-ce pas? N'est-ce pas? Et vous ne voulez pas y faire face. Je dépends de ma femme. Elle m'encourage à être dépendant d'elle, ou elle de moi, etc., cela vaut dans les deux sens. Donc vous me dites que cela fait partie de ma névrose. Je ne le rejette pas, je l'examine. Je dis, vous avez tout à fait raison. Je le vois. Alors, puis-je être libre, ne pas dépendre de ma femme, psychologiquement, s'entend. Allez-vous le faire? Non, Monsieur, vous ne le ferez pas, parce que vous avez peur. Vous voulez quelquechose d'elle, sexe, ceci ou cela. Ou elle vous encourage dans vos idées, vous aide à dominer, à être ambitieux, vous suivez? Elle dit : « tu es un merveilleux philosophe. » (Rires) Il s'agit donc de voir que l'état même de dépendance à l'égard d'autrui constitue peut-être le coeur de la névrose psychologique. Et quand vous brisez ce schéma, qu'arrive-t-il? Vous êtes sain d'esprit. Quand vous êtes libéré de l'église, des prêtres, des papes – vous suivez? – de toute la machinerie. Alors... Vous comprenez, que vous arrive-t-il, quel est l'état de votre esprit? Monsieur, il vous faut un tel esprit pour découvrir ce qu'est la vérité.

La dépendance a été, depuis l'enfance, un facteur préservant de la douleur, des blessures, apportant consolation, soutien émotionnel, encouragement. Et tout cela s'est construit en vous, vous en faites partie. Si vous dites : plus l'autorité, l'autorité religieuse, savez-vous ce qui se passe?

Questioneur: Pourquoi le Christ a-t-il dit...

Krishnamurti: Oh, Monsieur. Voyez-vous, il est impossible de discuter avec vous. Monsieur, avant le Christ il y avait le Bouddha, en l'an 500 av. J.C., et avant lui, quelqu'un d'autre, donc il n'y a pas que cette seule personne qui ait fait une soudaine découverte. Voilà votre conditionnement vieux de 2000 ans, de même qu'en Inde ils sont conditionnés depuis 3000 ans. Cet esprit conditionné ne peut jamais découvrir ce qu'est la vérité. Vous pouvez adorer vos images, y prendre plaisir, mais ce n'est pas la vérité. N'allez pas lancer des bombes ! (Rires)

Donc, Monsieur, cela veut dire : ne dépendre de rien, ce qui signifie que vous êtes seul. Savez-vous ce que ce mot « seul » veut dire? Il veut dire : « Un ». Etre sain, c'est cela. Cette santé engendre la rationalté, la clarté et l'intégrité.

Désolé de ne pas répondre à toutes les autres questions.

1980, Ojai, California

2ième Questions/Réponses

L'orateur n'essaie pas de vous raconter quelque chose, ni de vous convaincre de quoi que ce soit, ni de vous transmettre quelques unes de ses idées, concepts ou croyances, que vous acceptez, essayant ensuite d'examiner ces croyances, idées et concepts. Je pense que nous devons être très clairs là-dessus. En répondant à ces questions, vous et moi explorons ensemble la question. Ce n'est pas que l'orateur explore et vous dise ce qu'il en est, et qu'ensuite vous l'acceptez. Mais plutôt qu'ensemble, nous explorions la question afin que ce ne soit pas une personne qui, comprenant, vous dise ensuite ce qu'il en est. J'espère que c'est clair.

1ère question :'Il prévaut de nos jours l'hypothèse selon laquelle tout est relatif et matière à opinion personnelle, qu'il n'existe ni vérité, ni fait indépendant de la perception personnelle. Comment répondre intelligemment à cette croyance? » « Il prévaut de nos jours l'hypothèse selon laquelle tout est relatif et matière à opinion personnelle, qu'il n'existe ni vérité ni fait indépendant de la perception personnelle. Comment répondre intelligemment à cette croyance? »

Bien? Serions-nous tous si terriblement personnels? Ce que je vois, ce que vous voyez, est-ce là la seule vérité? Mon opinion et votre opinion sont-ils les seuls faits que nous ayons? C'est ce qu'implique la question. Que tout est relatif. La bonté est relative, le mal est relatif, l'amour est relatif. Dès lors, comme tout est relatif, la vérité est par conséquent partielle, incomplète, et nos actions, nos affections, nos relations personnelles sont relatives et nous pouvons donc y mettre fin quand cela nous plaît ou nous déplaît, etc. C'est ce qu'implique cette question. Bien?

Maintenant – je vous en prie, nous explorons, vous et moi, je ne vous énonce rien – peut-on parler de la vérité? Toute croyance, opinion, perception personnelles mises à part, peut-on parler de la vérité? Cette question a été posée par les anciens Grecs, les anciens hindous et les bouddhistes. Une des étrangetés des religions orientales est que le doute y était encouragé. Vous comprenez? Douter, mettre en question. Alors qu'en Occident, c'est plutôt critiquable. On appelle hérésie le fait de douter. Il faut donc découvrir pour soi-même si, hormis les opinions, perceptions et expériences personnelles qui sont toujours relatives, il existe une perception, une vision qui soit absolument vraie, non relative. Vous comprenez? Vous comprenez ma question? Alors, comment le découvrir? Si nous disons que l'opinion et la perception personnelles sont relatives, et qu'on ne peut donc parler de vérité absolue, c'est que celle-ci est alors relative. Et, partant, notre comportement, notre conduite, notre façon de vivre sont relatifs, désinvoltes, inaboutis, incomplets et donc fragmentaires. J'espère que nous sommes en phase. Et nous essayons de découvrir si une chose telle que la vérité existe, qui ne soit ni relative, ni fonction d'opinion et de perception personnelles. Alors, comment procéderez-vous?

Comment feriez-vous, si cette question vous était posée, comment pourriez-vous découvrir s'il existe une vérité absolue, non relative, complète, ne changeant jamais en fonction du climat, des opinions personnelles, etc., comment allez-vous le découvrir? Comment votre esprit, l'intellect, le découvrent-ils? Ou la pensée le découvre-t-elle? Pouvons-nous poursuivre cela? Tout cela vous intéresse-t-il? Je me demande pourquoi. (Rires) Parce qu'enquêter sur quelque chose demande énormément d'investigation, d'action dans la vie quotidienne, la faculté d'écarter ce qui est faux. C'est la seule façon de procéder. N'est-ce pas? Ainsi, si nous avons un rêve, une image, une illusion, un concept romantique de la vérité, de l'amour et tout le reste, ce sont autant de barrières qui empêchent d'aller plus loin.

Peut-on honnêtement enquêter sur ce qu'est une illusion? L'esprit vit-il dans l'illusion? Ou bien avons-nous des illusions sur les gens, les nations, Dieu, la religion, sur toutes choses? Vous suivez? Comment naissent nos illusions? Je me demande si vous suivez tout cela. Comment en vient-on à avoir une illusion, quelle en est la racine? Que désignons-nous par le mot « illusion »? Il vient du latin et ainsi de suite, de « ludere », qui veut dire jouer. La racine de ce mot veut dire jouer, « ludere ». C'est-à-dire jouer avec une chose irréelle. Vous comprenez? Est réel ce qui est en train d'avoir lieu, que l'on qualifie cela de bon, mauvais, neutre et ainsi de suite, ce qui est en train d'avoir lieu. Et quand on est incapable de faire face à ce qui a effectivement lieu en soi, alors le fuir revient à créer l'illusion. Je me demande... Bien?

Ne soyez pas d'accord, je ne fais qu'explorer la chose, nous l'explorons ensemble. Le mot « illusion » implique jouer avec quelque chose qui n'est pas réel. « Ludere ». Je ne vais pas m'étendre sur son sens en grec et en latin. Et les mêmes mots servent aussi en sanscrit.

Ainsi, si l'on refuse ou si l'on craint ou si l'on veut éviter ce qui a effectivement lieu, cet évitement même crée l'illusion, un fantasme, un mouvement romantique vous éloignant de « ce qui est ». On peut admettre que telle est la signification de ce mot illusion : s'éloigner de « ce qui est », n'est-ce pas? – pouvons-nous partir de là? Non, ne soyez pas d'accord avec moi, voyez cela comme un fait. Pouvons-nous alors éviter ce mouvement, cette fuite devant la réalité? Nous demandons ensuite : qu'est-ce que le réel? N'est-ce pas? Vous suivez? Le réel, c'est cela même qui a lieu, c'est-à-dire vos réponses, vos idées, bien réelles, la croyance qui est la vôtre, l'opinion qui est la vôtre. Et leur faire face, c'est ne pas créer d'illusion. N'est-ce pas? Pouvons-nous poursuivre notre recherche, en sommes-nous là? Oui? Car autrement, on ne peut aller plus loin.

Donc tant qu'il y a des illusions, des opinions, des perceptions fondées sur l'évitement de « ce qui est », alors c'est forcément relatif. N'est-ce pas? D'accord Monsieur? « Avanti », en avant? Le relatif, c'est-à-dire... je ne m'étendrai pas sur le mot « relatif », le mot... non, désolé (Rires) Cela n'a lieu que lorsqu'il y a un mouvement à l'écart du fait, de ce qui se passe, « ce qui est ». La compréhension de « ce qui est » ne doit rien à votre opinion personnelle qui juge « ce qui est », ni à votre perception personnelle, mais naît de l'observation même de « ce qui est ». Vous comprenez? On ne peut observer ce qui est en train d'avoir lieu si l'on dit : ma croyance détermine l'observation, mon conditionnement détermine l'observation. On évite alors de comprendre « ce qui est ». Je me demande si vous saisissez. Oui? Sommes-nous en train de le faire? Pour de bon, voir, percevoir ce qui est factuel : le fait de votre croyance, de votre de dépendance, de votre compétitivité, et ne pas s'en écarter, l'observer. Cette observation n'est pas personnelle. N'est-ce pas? Mais vous pouvez la rendre personnelle en pensant : « je dois, je ne dois pas, je dois être mieux que cela », elle devient alors personnelle et, par conséquent, relative. Tandis que si nous pouvions regarder ce qui a effectivement lieu, nous éviterions alors complètement toute forme d'illusion. N'est-ce-pas? Pouvons-nous le faire? Vous pouvez être d'accord verbalement, mais pouvons-nous effectivement percevoir notre dépendance? Dépendre d'une personne, d'une croyance, d'un idéal ou d'une expérience qui nous a donné beaucoup de plaisir et tout le reste, et par conséquent, cette dépendance à l'égard de tout cela créera inévitablement l'illusion. Alors, pouvons-nous observer le fait que nous sommes dépendants et l'observer? Bien?

Alors, de la même manière, nous allons découvrir s'il existe une vérité absolue. Si cela vous intéresse, car cette question a été posée non seulement par un auditeur désinvolte, mais par des moines qui y ont consacré leur vie – vous comprenez? Par des philosophes, par toute personne religieuse ne dépendant pas d'institutions, se souciant profondément de la vie, de la réalité et de la vérité. Vous comprenez? Ainsi, si vous vous préoccupez réellement de ce qu'est la vérité, il vous faut l'explorer très, très profondément.

Tout d'abord, il faut comprendre ce qu'est la réalité. N'est-ce-pas? Qu'est-ce que la réalité? Ce que vous percevez, ce que vous touchez, ce que vous goûtez – N'est-ce-pas? – quand vous avez mal, et ainsi de suite. La réalité est donc la sensation et la réaction à cette sensation, la réponse à la sensation sous forme d'une idée – Correct? Et cette idée a été créée par la pensée, donc la pensée a créé la réalité. La merveilleuse architecture, les grandes cathédrales du monde, les temples, les mosquées, et les idoles qu'on y a placées, les images sont toutes créées par la pensée. Et l'on dit : c'est la réalité, parce qu'on peut la toucher, la goûter, la sentir.

Questioneur: Qu'en est-il des hallucinations? Elles existent par suite d'un désordre dans le cerveau physiologique.

Krishnamurti: Oui, Monsieur. Le cerveau peut être malade ou atteint, blessé, irrité, d'où les illusions, les hallucinations.

Questioneur: Je veux dire psychologiquement, si l'on a une forte fièvre.

Krishnamurti: Si je puis me permettre... Bien entendu, il doit être répondu aux question, mais si elles émanent de l'auditoire, vous interrompez le cours de la recherche, aussi puis-je vous prier coutoisement de les poser par écrit, ou de vous abstenir. Pardon de vous demander cela.

Hallucinations, illusions, erreurs surviennent quand le cerveau est dérangé, quand il y a évitement ou fuite devant « ce qui est ». Ces mots, illusion, hallucinations, erreurs, relèvent tous de cette catégorie.

Nous disons donc : tout ce que que la pensée a créé – vous comprenez – le savoir, l'acquisition de savoir par la science, par les mathématiques, etc., est la réalité. Mais la nature n'est pas créée par la pensée. N'est-ce pas? Vous suivez cela? Cet arbre, les montagnes, les rivières, les eaux, le daim, le serpent, ne sont pas créés par la pensée, c'est là. Mais, à partir d'un arbre, nous fabriquons une chaise, cela est créé par la pensée. N'est-ce-pas? Il y a donc la pensée qui a créé le monde réel dans lequel nous vivons, et la nature – y compris l'environnement, tout cela – qui n'est pas créée par la pensée. De toute évidence.

Ensuite, demandons-nous, la vérité est-elle la réalité? Comprenez-vous? Suivez-vous ceci? On perçoit que la pensée a créé le monde dans lequel nous vivons, mais la pensée n'a pas créé l'univers. Toutefois, la pensée peut explorer l'univers. La cosmologie, les astrophysiciens, poursuivent la recherche au moyen de la pensée, et parviendront à certaines conclusions, certaines hypothèses, tentant de prouver ces hypothèses, toujours dans le sillage de la pensée. Je ne sais si vous suivez tout cela. Par conséquent, la pensée est relative et donc, quoi qu'elle crée, quelle que soit sa direction, elle ne peut être que relative, elle ne peut être que limitée. Suivez-vous tout cela? je vous en prie, ceci n'est pas une conférence. (Rires) Je ne suis pas un professeur, Dieu merci ! Nous ne faisons qu'explorer comme deux êtres humains voulant découvrir ce qu'est effectivement la vérité, si une telle chose existe. Ainsi, l'esprit n'étant plus dans l'illusion – pour commencer – il n'a plus d'hypothèses, plus d'hallucinations, d'erreurs. Il ne veut pas s'approprier quelque chose ni créer une expérience qu'il appelle vérité, comme le fait la plupart des gens.

Donc l'esprit a désormais amené l'ordre en lui-même. N'est-ce-pas? N'est-ce-pas, messieurs? Il est en ordre, il n'est plus empêtré dans les illusions, dans les erreurs, les hallucinations, à propos de l'expérience. Donc l'esprit, le cerveau a perdu sa capacité de créer des illusions. N'est-ce-pas? Qu'est-ce alors que la vérité? C'est-à-dire, Monsieur, quelle rapport y a-t-il entre la réalité – vous comprenez ce mot, nous avons expliqué ce qu'est la réalité – et ce qui n'est pas créé par la pensée? Existe-t-il quelque chose qui ne soit pas le produit de la pensée? Vous comprenez? Pouvons-nous continuer là-dessus?

C'est-à-dire, votre esprit, nos esprits – assis ici, maintenant, dans cette atmosphère un peu torpide, à l'ombre fraîche des arbres – nos esprits sont-ils libres de toute forme d'illusion? N'est-ce-pas? Sinon, vous ne pouvez aucunement découvrir l'autre chose. Autrement dit, votre esprit est-il complètement libre de toute confusion? Dès lors, c'est l'ordre absolu. Vous suivez? Vraiment? Vous comprenez ma question? Comment un esprit confus, désordonné, plongé dans le tourment, peut-il découvrir ce qu'est la vérité? Il peut l'inventer et dire, « la vérité est là », ou « il n'y a pas de vérité », contrairement à un esprit qui ressent l'ordre absolu, un esprit complètement libre de toute forme d'illusion. Il peut alors avancer dans sa recherche. Vous comprenez? Sinon, c'est impossible, évidemment.

Regardez, voici quelque chose d'assez remarquable, pour autant que cela vous intéresse. Les astrophysiciens se servent de la pensée pour s'ouvrir à l'extérieur. Vous comprenez? C'est ce qu'ils font. Ils explorent le monde qui les entoure, le matériel, et vont au-delà de l'astrophysique, au-delà, mais procédant toujours vers l'extérieur. N'est-ce-pas? Alors qu'en partant de l'intérieur, le « moi » est aussi matériel, n'est-ce-pas? La pensée est matière. Donc si vous pouvez vous tourner vers l'intérieur, vous procédez alors de fait en fait. N'est-ce-pas? Je me demande si vous voyez tout cela. Dès lors, vous commencez à découvrir ce qui est au-delà de la matière. Cela dépend de vous.

Messieurs, c'est une affaire très sérieuse, il ne suffit pas d'une matinée, d'un jeudi matin, d'une heure pour discuter de cela. Il faut y consacrer son... – vous comprenez? Il faut y consacrer sa vie, sans se détourner de la vie. Vous comprenez? La vie, c'est ma peine, mon anxiété, mes peurs, mon ennui, ma solitude, ma souffrance – vous suivez? Mes revers, tous les regrets – tout cela est ma vie. Cela, je dois le comprendre et je dois en passer par là – vous suivez? – sans m'en détourner. On peut alors parler de vérité absolue, à condition d'avoir procédé de la sorte.

2ème question : « Comment endosser la responsabilité de ce qui se passe dans le monde tout en continuant à fonctionner dans notre vie quotidienne? Quelle est l'action juste à l'égard de la violence quand nous y sommes confrontés? »

« Comment endosser la responsabilité de ce qui arrive dans le monde tout en continuant à fonctionner dans notre vie quotidienne? Quelle est l'action juste à l'égard de la violence quand nous y sommes confrontés? » Comment endosser la responsabilité de ce qui se passe dans le monde tout en continuant à fonctionner dans notre vie quotidienne. Tout d'abord, Monsieur, le monde, ce qui se passe à l'extérieur, est-il différent de ce qui se passe à l'intérieur? Vous comprenez ma question? Ce qui se passe dans le monde, c'est la violence, ce qui se passe dans le monde, c'est cet extraordinaire état de confusion, crise après crise – n'est-ce-pas? Les guerres, les divisions nationales, les différences religieuses, différences raciales, communautaires, un système de concepts s'opposant à un autre, vous suivez? Cette bataille qui n'en finit pas. Est-ce différent de ce qui se passe en nous? Non? je vous en prie, interrogez-vous. Est-ce différent? Parce que, nous aussi sommes violents, nous aussi sommes pleins de vanité, si terriblement malhonnêtes, revêtant des masques différents selon les circonstances. N'est-ce-pas? Alors, s'agit-il du même mouvement – vous comprenez? – comme la marée descendante et la marée montante? Vous suivez? C'est un seul mouvement. Et non « comment puis-je être responsable de cela ».

Donc si le monde est moi – n'est-ce-pas? – c'est que les êtres humains que nous sommes ont créé cela ! Ce ne peut être changé que si nous autres, êtres humains, changons. C'est le fond de la question, vous comprenez messieurs? Nous voulons faire quelque chose là, dans le monde : de meilleures institutions, de meilleurs gouvernements, une meilleure économie, etc., etc., etc., mais nous ne disons jamais que nous avons créé cela, et à moins que nous, moi, vous, ne changions, cela ne peut être changé. Nous n'endosserons pas la responsabilité de ceci, mais endosserons la responsabilité de cela. Vous comprenez la différence? Nous rencontrons-nous sur ce point?

Donc je suis le monde. N'est-ce-pas Monsieur? Je suis le monde. Ce n'est ni une idée, ni une croyance, ni un concept, c'est la réalité. Après dix millions d'années, peu ou prou, nous sommes exactement les mêmes. Vous suivez? Nous n'avons pas changé fondamentalement, et avons donc causé tant de ravages dans le monde. Le fait que je suis le monde n'est donc pas une idée, mais une réalité; voyez-vous la différence, entre l'idée et la réalité? L'idée est qu'ayant entendu cela – que vous êtes le monde – vous en faites une abstraction, une idée, et en discutez pour voir si elle est vraie ou fausse, tantôt pour, tantôt contre, et vous perdez l'essentiel. Vous comprenez? Mais le fait est que vous l'êtes, c'est ainsi !

Donc votre responsabilité est de changer cela. Cela signifie que vous êtes complètement responsable de la façon dont vous vivez votre vie quotidienne. Je vous en prie, ceci n'est ni un prêche ni un plaidoyer, nous explorons ensemble.

Notre responsabilité n'a donc pas trait au chaos existant que nous voulons modifier, changer, orner, ou qui nous fait adhérer à tel ou tel groupe, telle ou telle institution, etc., mais l'être humain que nous sommes, qui est le monde, doit passer par une transformation radicale, sans quoi il n'y aura pas de bonne société. Et la plupart d'entre-nous trouve qu'il est diablement difficile de changer. N'est-ce-pas? Même d'arrêter de fumer. Vous comprenez? Vous avez des instituts pour vous aider à arrêter de fumer. Vous voyez comme nous dépendons d'institutions, vous suivez? Alors pouvons-nous découvrir pourquoi nous ne changeons pas. Pourquoi, voyant quelque chose de faux – « faux » – n'y mettons-nous pas immédiatement fin? Est-ce parce que nous pensons qu'un autre apportera l'ordre dans le monde et qu'alors nous n'aurons qu'à nous y ajuster? Vous comprenez? Est-ce parce que nous sommes indolents, psychologiquement, paresseux, inefficaces? Vous comprenez Monsieur? Combien d'années passons-nous à acquérir une certaine technique, à aller à l'école, au lycée, à l'université ou à la faculté, pour devenir médecin – dix ans, ou plus – et nous ne voulons pas consacrer une journée à... Vous comprenez? Donc notre responsabilité est d'engendrer un changement radical en nous-mêmes, parce que nous sommes le reste de l'humanité.

Et la question suivante est : « Qu'est-ce que l'action juste à l'égard de la violence quand nous y sommes confrontés? » Qu'est-ce que l'action juste à l'égard de la violence. Qu'est-ce que la violence? Allons Monsieur, qu'est-ce que la violence? La colère? La haine? Je ne fais qu'explorer, je vous en prie. Colère, haine, conformisme, imitation, obéissance? Ou le déni de tout cela, l'opposé de tout cela? Vous comprenez ma question? Et la violence fait partie de notre vie, héritée probablement de l'animal, et ainsi de suite. Et, est-il possible d'en être délivré? Non pas relativement, mais complètement libéré. Vous comprenez ce que cela veut dire? Etre libre de la colère ce qui veut dire, non seulement d'en être délivré, mais d'être sans colère. Vous comprenez? Je me demande si vous saisissez tout cela !

Prenez, par exemple le besoin de se conformer. Pas extérieurement, vous comprenez, mais le sentiment de se conformer par la comparaison. Vous suivez ce que je veux dire? Nous sommes tout le temps en train de comparer, n'est-ce-pas? Psychologiquement : « j'étais, je serai » ou « je suis », ce qui est comparatif. Vous suivez tout ceci, messieurs? Aussi, cet esprit qui est toujours en train de comparer, juger est agressif, son agressivité consistant à comparer ! N'est-ce-pas? Je ne pense pas que vous le voyez. Alors l'esprit peut-il être absolument libre de toute violence? S'il l'est, supposez alors qu'il rencontre la violence, quelle est sa réponse? Tout d'abord, si l'esprit est libre de l'imitation, du conformisme, de la comparaison et ainsi de suite, il en découle une action juste. Non? Je ne sais si vous suivez cela. Et si l'on se trouve face à face avec la violence, quelle action a lieu? Pouvez-vous juger ce que vous allez faire au moment de cette rencontre? Vous suivez ma question? Je me le demande.

Monsieur, je ne veux pas aller trop en profondeur là dedans. Le cerveau, disais-je – je ne suis pas un spécialiste du cerveau, je n'ai pas étudié la neurologie et toutes ces choses, mais on peut observer en soi-même, si l'on est sensible, vigilant – le cerveau, quand il est confronté à la violence, est l'objet d'un changement chimique, car il réagit beaucoup plus vite que le coup porté. Je ne sais si vous suivez tout cela. N'est-ce-pas? Et il a la capacité de s'autoguérir. Je n'irai pas plus loin que cela.

Donc le cerveau, qui sait ce qu'est la violence, peut réagir à cette violence, mais il s'agit pour ce cerveau d'être conscient, conscient de la liberté à l'égard de la violence. Vous comprenez? Mes explications sont-elles claires ou vaseuses? Probablement claires comme de la vase !

Monsieur, faisons très simple. Quand vous voyez quelqu'un en proie à la colère, tout votre corps réagit. La réponse chimique, tout cela survient et la réponse est immédiate, peut-être ne riposterez-vous pas, mais la présence même de la colère ou de la haine engendre une action. N'est-ce-pas? Or, en présence de la violence, il s'agit de ne pas avoir cette réponse. Je me demande si vous comprenez ! Bien? Me suis-je bien expliqué? Essayez de le faire à l'occasion. J'espère que vous ne serez jamais confronté à la violence, mais je suis sûr que vous le serez. Et en présence d'une personne en colère, voyez ce qui a lieu, soyez-en conscient et ne réagissez pas. Vous suivez? Ainsi, au moment où vous êtes conscient de la colère chez l'autre, si vous-même ne ripostez pas, la réponse est très différente. Je me demande si vous comprenez ceci. N'appelez pas cela l'amour ou des sornettes de ce genre. La réaction instinctive est de répondre à la haine par la haine, à la colère par la colère, car en présence de la colère il y a – vous suivez? – cet afflux qui crée dans le système des réactions nerveuses, etc., affectant sa chimie, or il s'agit d'apaiser tout cela en présence de la colère, et alors une toute autre action a lieu quand vous êtes confronté à la violence. Ais-je éclairci tout cela? Ou est-ce encore vaseux? Bien, Monsieur? Non? C'est clair? – au moins verbalement.

3ème question : « L'espoir que demain résoudra nos problèmes nous empêche de percevoir l'urgence absolue d'un changement. Comment faire dans ce cas? » « L'espoir que demain résoudra nos problèmes nous empêche de percevoir l'urgence absolue d'un changement. Comment faire dans ce cas? »

Est-ce la raison pour laquelle nous ne changeons pas? Nous comptons sur demain, l'espoir de ce demain, sur le futur, demain, l'année prochaine et ainsi de suite, le futur, parce que nos esprits sont conditionnés au futur; est-ce pourquoi nous ne changeons pas, demande l'auteur de la question. Maintenant... Nous allons explorer cette question.

Qu'entendez-vous par le futur? Qu'est-ce que le futur? Vous comprenez ma question? Si l'on est dans un état désespéré, demain a du sens. Vous comprenez? Parce que demain, je peux être guéri. Et il faut donc demander ceci : qu'est-ce que le futur? Vous comprenez ma question? Qu'est-ce que le futur? Parce que nous connaissons le passé – vous comprenez? – et parce que nous vivons dans le passé, qui est un fait. Le mouvement opposé, c'est le passé traversant le présent, se modifiant et se projetant vers ce que nous appelons le futur. N'est-ce pas? Suivez-vous, Monsieur? Tout d'abord, sommes-nous conscients de vivre dans le passé? Non? Nous vivons dans le passé, n'est-ce-pas? Et ce passé se modifie constamment, s'ajustant, se dilatant se contractant, mais c'est toujours le passé. Expérience passée, savoir passé, compréhension passée, délice passé, le plaisir qui est devenu le passé, etc., etc. Donc le futur modifié est le passé. N'est-ce-pas? N'est-ce pas? J'ai dit que le futur est la modification du passé. Bien? Donc le futur est le passé modifié. Je me demande si vous voyez cela.

Alors mon espoir dans le futur est encore le passé se projetant dans ce que je considère être le futur. N'est-ce-pas? Bien, Monsieur? Il faut bien que je m'adresse à quelqu'un ! (Rires) Ainsi, l'esprit n'a jamais quitté le passé. C'est tout ce que je veux dire. Bien? Le futur est encore le passé, donc l'esprit agit, vit et pense toujours dans le passé. Dès lors, le passé peut-il prendre fin, sans avoir à « percevoir l'urgence absolue d'un changement »? Vous comprenez ma question?

Qu'est-ce que le passé? Regardons cela un moment. Qu'est-ce que le passé? Mon héritage racial, mon conditionnement en tant que hindou, bouddhiste, chrétien, catholique, Américain, ceci ou cela. Le passé est l'éducation que j'ai reçue, les expériences passées que j'ai eues, les blessures, les joies, les souvenirs, etc. Voilà ce qu'est le passé. Bien, Monsieur? C'est ma conscience, c'est notre conscience... ce n'est pas ma conscience, c'est notre conscience. Alors, cette conscience, avec tout son contenu, c'est-à-dire mes croyances, mes dogmes, mes espoirs, mes peurs, mes aspirations, mes illusions, etc., peut-elle prendre fin? Monsieur, vous ignorez tout de cela.

Maintenant, regardez. Pouvez-vous, ce matin, mettre complètement fin à votre dépendance à l'égard d'un autre? Car cela fait partie de votre conscience. N'est-ce-pas? Car à l'instant de cette fin, quelque chose de neuf commence. C'est évident. Mais nous ne mettons jamais complètement fin à quoi que ce soit. Le non-finir c'est l'espoir. N'est-ce-pas? Suivez-vous, Monsieur? Pouvez-vous donc mettre fin et voir les conséquences de la dépendance, psychologiquement, je ne parle pas de l'extérieur : – je dépends du facteur, du téléphone, de ceci, de cela et d'autres choses – mais psychologiquement, intérieurement, voir ce qu'implique la dépendance et l'action immédiate qui en résulte – la fin de celle-ci.

Maintenant... Le contenu de notre conscience doit-il être traité élément par élément? Vous comprenez? C'est-à-dire, éliminer la colère, la jalousie – vous suivez? – à la queue leu leu. Ce serait trop long, n'est-ce-pas? Ou le tout peut-il être fait instantanément, immédiatement? Vous comprenez ma question, messieurs? En effet, prendre les contenus de notre conscience un à un pour les éliminer prendra toute une vie sinon bien des jours, bien des années. Alors est-il possible de voir d'un coup tout le contenu et d'y mettre fin? Vous comprenez ma question? Voir tout son contenu, dans son ensemble, ce qui est assez simple – si vous le faites. Mais nos esprits sont si conditionnés que nous introduisons le temps comme facteur de changement.

J'espère que nous répondons bien à ces questions.

4ème Question : « Existe-t-il des besoins psychologiques auxquels nous autres, êtres humains, devons répondre dans nos rapports quotidiens les uns avec les autres? Peut-on parler d'un vrai besoin psychologique? » Voilà la vraie question : peut-on parler d'un vrai besoin psychologique? Vous avez répondu à la question vous-même, n'est-ce-pas? Est-il besoin que j'y réponde? Ai-je besoin de répondre à la question? Oh, j'ai besoin d'y répondre? Non, Dieu merci !

5ème Question : « Que veut dire voir la totalité de quelque chose? Est-il jamais possible de percevoir la totalité d'une chose en mouvement »?

Vous comprenez la question? « Que veut dire voir la totalité de quelque chose? Est-il jamais possible de percevoir la totalité d'une chose en mouvement? » Allons-nous répondre ensemble?

Comme nous l'avons dit en explorant la question précédente, il s'agit de percevoir la totalité de notre conscience. N'est-ce-pas? Cette conscience est centrée sur le « moi », la personne, l'activité égotiste, un mouvement centré sur soi, c'est-à-dire la totalité de notre conscience. Bien? Alors, pouvons-nous voir cela complètement? Bien sûr que oui. N'est-ce-pas? Est-ce difficile ou est-ce... C'est-à-dire, notre conscience est faite de tout son contenu. N'est-ce-pas? C'est clair. Autrement dit, ma jalousie, ma nationalité, mes croyances, mes expériences etc., etc., etc., sont le contenu de cette chose appelée conscience. Son noyau est moi, l'ego. N'est-ce-pas? Il s'agit de voir cela en totalité, maintenant. N'est-ce-pas? N'est-ce-pas, Monsieur? Le pouvez-vous? Bien sûr que oui. Ce qui veut dire que vous lui donnez toute votre attention. N'est-ce-pas? A nouveau, nous prêtons rarement toute notre attention à quoi que ce soit. Dès lors, chacun de nous demande à l'autre : prêtons toute notre attention à ce contenu qui est au coeur même du « moi ». L'ego, le « moi » en est l'essence. Et lui prêter son attention c'est voir le tout, n'est-ce-pas?

Puis – c'est intéressant – l'auteur de la question ajoute : est-il jamais possible de percevoir la totalité d'une chose en mouvement? Le « moi » est-il en mouvement? Le contenu de votre conscience est-il en mouvement? Il est en mouvement à l'intérieur de ses propres limites. Bien Monsieur? Je me demande... suivez-vous tout cela? Est-ce que je parle tout seul?

Voyons Monsieur, qu'est-ce qui se meut dans la conscience? L'attachement, la peur de ne pas être attaché, la peur de ce qui pourrait arriver si je ne suis pas attaché. Ce qui veut dire quoi? Se mouvoir dans son propre rayon, – n'est-ce-pas? – dans son territoire limité. Cela, vous pouvez l'observer. Vous pouvez donc observer ce qui est limité. Alors, je veux explorer cela un peu plus, ne soyez pas choqué. Notre conscience, avec son contenu, est-elle vivante? Vous comprenez ma question? Mes idées sont-elles vivantes? Votre croyance est-elle vivante? Alors, qu'est-ce qui vit? Suivez-vous ceci? On a une expérience, plaisante, déplaisante, noble, ignoble, de soi-disant illumination – On ne peut expérimenter la vérité, l'illumination, c'est hors de propos. Alors, l'expérience que vous avez eue, vit-elle? Ou est-ce le souvenir de cette expérience qui vit? N'est-ce-pas? Le souvenir, pas le fait. Le fait n'est plus là. Mais le mouvement du souvenir est ce qu'on appelle vivre. Vous suivez? Allons, messieurs, avancez ! Donc l'expérience, qui n'est plus là, bien sûr, est l'objet d'un souvenir; c'est cela que nous appelons vivre. Cela, vous pouvez l'observer, mais pas ce qui n'est plus là. Je me demande si le vous voyez.

Ainsi, nous appelons vivre ce qui s'est passé et n'est plus. Voyez, Monsieur, ce que vous faites. Ce qui n'est plus est mort – nos esprits sont si morts – et la remémoration de tout cela est ce qu'on appelle vivre. C'est la tragédie de notre vie. Je me souviens des amis qui furent les nôtres, ils ne sont plus, des frères, des soeurs, des épouses qui sont morts, des mères... je me souviens. Le souvenir est identifié à la photographie, et regarder celle-ci constamment, s'en souvenir, est le vécu. Vous comprenez, Monsieur? Et voilà ce que nous appelons vivre.

Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: Midi trente cinq.

Krishnamurti: Je pense qu'il vaudrait mieux arrêter. Puis-je arrêter? On m'a dit que je devais m'arrêter à l'heure pile, à cause de l'enregistrement ! (Rires)

Voici une question plutôt intéressante.

6ème question : « Existe-t-il un état dépourvu d'opposé et peut-on savoir comment communiquer avec cela? » « Existe-t-il un état sans opposé et peut-on savoir comment communiquer avec cela? »

Voyons cela très simplement. L'opposé existe-t-il, hormis l'homme, la femme, l'obscurité, la lumière, le grand, le petit, cheveux clairs, foncés, l'arbre – les différences – nuit et jour. Et la bonté a-t-elle un opposé? Si elle a un opposé ce n'est pas la bonté. N'est-ce-pas? Je me demande si vous le voyez. Si la bonté a un opposé, alors cette bonté doit être née de l'opposé. Suivez-vous cela? Est-ce que je vais trop vite? Entendu, allons lentement.

Voyez-vous, je ne pense pas à tout cela, on me force à l'exprimer. La bonté. Qu'est-ce qu'un opposé? Nous avons cultivé les opposés, – n'est-ce-pas? – bon, mauvais. Et nous disons que la « bonté » est l'opposé du « mauvais », les deux termes entre guillemets, Maintenant, si l'un et l'autre sont en relation, ou s'ils découlent l'un de l'autre, alors, ce n'est pas le bon, le bon étant encore enraciné dans le mauvais. Suivez-vous tout cela? Donc l'opposé a-t-il la moindre existence? Vous comprenez? Je suis violent, la violence existe. La pensée a créé la non-violence, ce qui est un non-fait, parce que la fin de la violence est un état très différent de l'état de non-violence. N'est-ce-pas? Ainsi l'esprit a créé l'opposé afin, soit d'échapper à l'action – n'est-ce-pas? – soit de surmonter la violence ou de réprimer la violence. Toute cette activité fait partie de la violence. Faites-vous face à tout cela?

Donc, dans la mesure où seul le fait vous intéresse, les faits n'ont pas d'opposé. N'est-ce-pas? Je me demande si vous le voyez. Mettons, par exemple, que j'éprouve de la haine – j'espère que non – mais supposons-le. Mon esprit, ma pensée, la société diront, « ne haïssez pas ». N'est-ce-pas? C'est-à-dire l'opposé. L'opposé est né de son propre opposé. N'est-ce-pas? Bien – vous suivez cela? Il n'y a donc que la haine, pas son opposé. Si j'observe ce fait et toutes les réponses à ce fait, pourquoi devrais-je avoir un opposé? Comprenez-vous ce que je dis? L'opposé a été créé par la pensée et, par conséquent, il y a lutte continuelle entre la haine et la non-haine : « Comment puis-je surmonter ma haine? » Mais si seul demeure le fait et non son opposé, vous avez de l'énergie pour le regarder. N'est-ce-pas? Vous avez l'énergie de faire... Non, pas d'y faire quoi que ce soit, le fait lui-même est dissout quand vous l'observez. Vous avez saisi?

Cela suffit Monsieur.

3ième Questions/Réponses

Il y a eu beaucoup, beaucoup de questions posées par écrit, mais nous ne pouvons répondre à toutes. Répondre à ces questions, ou plutôt explorer ces questions nous engage tous deux. L'orateur n'est pas seul à répondre aux questions, mais ensemble, vous et l'orateur, partageons la question. Ne vous contentez donc pas d'écouter ce que dit l'orateur, mais, plutôt, joignez-vous à lui pour répondre aux questions.

1ère question : « Qu'est-ce que la vraie créativité? Et en quoi diffère-t-elle de ce qui est célébré par la culture populaire? » « Qu'est-ce que la vraie créativité? Et en quoi diffère-t-elle de ce qui est célébré par la culture populaire? »

Généralement, ce qu'on appelle créativité est surtout l'oeuvre de l'homme : la peinture, la musique, la littérature, à la fois romantique et objective, toute l'architecture, la merveilleuse technologie et tous ceux qui y participent, les peintres, les écrivains, les poètes, les auteurs d'essais philosophiques se considèrent probablement comme des créatifs. Et il semble que nous soyons tous d'accord avec eux. Telle est la conception populaire de ce qu'est une personne créative. Sommes-nous d'accord là-dessus? Je pense que nous le voyons tous. Ces oeuvres faites par l'homme, d'une si grande beauté, les grandes cathédrales, les temples, et les mosquées musulmanes sont extraodinaires, certaines sont sublimement belles. Je ne sais si vous en avez vu, et si c'est le cas, elles ne sont-elles pas merveilleuses? Et les gens qui les ont bâties étaient des anonymes, nous ne savons pas qui les a bâties. Ils ne se souciaient que de construire, d'écrire, la Bible, tout cela. Personne ne connaît leurs auteurs. Mais aujourd'hui, chez nous, l'anonymat a presque disparu. Et il est possible que l'anonymat s'accompagne d'une autre sorte de créativité. Elle n'est pas fondée sur le succès, l'argent, avec 28 millions de livres vendus en 10 ans et ainsi de suite. L'orateur lui-même s'est autrefois essayé à l'anonymat, car il n'aime pas toutes ces histoires et ces inepties. Il a essayé de parler derrière un rideau ! (Rires) Et cela devint plutôt absurde. (Rires)

Donc l'anonymat a une grande importance. Il s'accompagne d'une différente qualité... le motif personnel n'existe pas, ni les attitudes et opinions personnelles, c'est d'un sentiment de liberté que surgit votre action. Mais la créativité, comme on l'appelle, est surtout le fait de l'homme. C'est-à-dire que cette création emprunte au connu. N'est-ce pas? Le connu. Les grands musiciens, Beethoven, Bach, etc., agissent en s'inspirant du connu. Et les écrivains, les philosophes et ainsi de suite ont lu aussi, amassé, développé leur propre style etc., partant toujours, dans leurs pièces ou leurs écrits, de ce qui a été amassé, connu avant eux. Et c'est ce que nous appelons généralement la créativité.

Or, est-ce vraiment créatif? S'il vous plaît, discutons-en. Ou y a-t-il une autre sorte de créativité qui serait le fruit d'une libérté à l'égard du connu? Comprenez-vous ma question? Car lorsque nous peignons, écrivons, tirons une merveilleuse structure de la pierre, il s'agit d'un savoir accumulé tant dans le champ scientifique que dans le monde de l'art, cet art humain, où existe toujours cette tendance à perpétuer le passé à travers le présent. Ou bien l'imagination, romantique ou réaliste, avec ses larmoiements, etc. La créativité serait-elle tout autre chose que cette activité que nous appelons généralement créativité? Vous suivez?

Nous demandons, et je pense que c'est une question qu'il importe d'explorer, si vous le voulez, s'il y a une action, une façon de vivre, un mouvement qui ne provient pas du connu. C'est-à-dire, existe-t-il une création provenant d'un esprit qui ne soit pas accablé par tous les remous de la vie, les pressions sociales, économiques, etc., une création issue d'un esprit qui s'est libéré du connu? Et qui peut alors utiliser la mémoire – vous comprenez ce que je dis? – le savoir. Mais nous partons du savoir et disons que c'est créatif. Cependant nous suggérons qu'il y a une créativité qui ne provient pas du connu. Quand cet élan ou mouvement créatif a lieu, il peut alors se servir du connu. Mais pas l'inverse. Je ne sais si vous suivez ce que je dis.

Si vous le voulez bien, essayez un jour, ou bien... découvrez si l'esprit peut jamais être libéré du connu. Le connu étant toute l'expérience accumulée, le souvenir, le savoir acquis, les impressions et ainsi de suite, il s'agit de savoir si l'esprit peut être libéré de tout cela. Et, dans cet état d'esprit là, la création telle que nous la connaissons n'est peut-être pas nécessaire. Vous comprenez? Un homme qui a un talent pour écrire sent qu'il doit s'exprimer. Il développe son propre style, sa manière d'écrire – Keats, Eliot, etc., et les autres. Ils éprouvent cet élan à écrire, à s'accomplir, à créer. Peut-être que leurs propres vies ne sont pas si belles que cela, comme celles de Michel-Ange, Raphaël et de tous ces gens. Désolé de citer ces noms. Je ne suis pas érudit, mais j'ai visité bien des musées quand j'étais jeune. On m'y a propulsé, pour tout dire (Rires) et il m'en est resté quelques miettes. Et j'ai parlé avec de très nombreux artistes, écrivains, amis et ainsi de suite.

Il me semble que toute notre création dans le monde scientifique, dans tout l'art humain, ait toujours pour point de départ un talent, un don, et ce don est exploité sans retenue. Comme un musicien qui dispose d'un don, un prodige, il devient formidablement important. Et nous, gens ordinaires, admirons tout cela et souhaiterions en avoir un peu. Et comme ce n'est pas le cas, nous leur courons après. Nous les adorons presque – les chefs d'orchestre. Vous connaissez toute cette partie qui se joue.

Et quand vous commencez à vous interroger sur ce qu'est la créativité, comme le fait l'auteur de la question, c'est alors une toute autre chose que, je pense, nous pouvons tous avoir. Pas seulement les spécialistes, les professionnels, les talentueux, les doués. Je pense que nous pouvons tous avoir cet esprit extraordinaire, vraiment libéré de tout le fardeau que l'homme s'est imposé, a créé pour lui-même. Et de cette vie sensée, rationnelle, saine, quelque chose de totalement différent advient. Et qui n'a pas nécessairement besoin d'être exprimé, comme dans la peinture, l'architecture. Pourquoi l'exprimer? Vous suivez? Si vous avez exploré cela assez profondément, comme je l'espère, vous découvrirez qu'il existe un état d'esprit réellement dépourvu de toute expérience. Car l'expérience implique un esprit qui tâtonne toujours, interrogeant, cherchant et donc se débattant dans l'obscurité et voulant aller au-delà. Mais un esprit très clair, non confus, n'a pas de conflit, – vous comprenez? – n'a pas de problème. Essayez donc. Un tel esprit n'a pas besoin d'exprimer, de parler. Je parle, désolé ! (Rires) L'orateur parle, non parce qu'il veut vous faire impression, ou quelque chose de la sorte, ce qui est trop stupide, ou parce qu'il veut vous inculquer certaines attitudes, opinions et jugements; c'est une sorte de conversation amicale entre deux personnes qui se préoccupent de toute l'énorme complexité de la vie, qui n'ont pas trouvé de réponse complète, totale à tout ceci. Et il y a bien une réponse complète et totale si nous y consacrons nos esprits et nos coeurs.

Il y a donc une créativité qui n'est pas l'oeuvre de l'homme. N'allez pas dire, s'il vous plaît, qu'elle est l'oeuvre de Dieu, cela n'a pas de sens non plus, car si nos propres esprits sont extraordinairement clairs, sans l'ombre d'un conflit, alors un tel esprit est vraiment dans un état de création qui n'a besoin ni d'expression, ni d'accomplissement, ni de toute cette publicité et toutes ces sottises.

2ème question: « Vous avez dit que le fait de voir est en soi action. Cette action est-elle identique à l'expression de l'action? Sinon, existe-t-il un lien entre les deux et quel peut-être leur rapport avec le refoulement? » « Vous avez dit que le fait de voir est en soi action. Cette action est-elle identique à l'expression de l'action? Sinon, existe-t-il un lien entre les deux et quel peut-être leur rapport avec le refoulement? » Vous avez dit que le fait de voir est en soi action. Cette action est-elle identique à l'expression de l'action? Sinon, existe-t-il un lien entre les deux et quel peut être leur rapport avec le refoulement?

Ce que l'orateur a dit était, s'il a bonne mémoire, que dans l'observation, l'observation même est action. Il existe une observation de l'avidité – l'observation – qui consiste à observer sans distorsion, sans motif, sans dire « je dois dépasser cela » etc., à observer simplement ce mouvement de l'avidité. Et cette observation même voit le mouvement dans sa totalité, pas seulement une forme particulière d'avidité, mais tout le mouvement de l'avidité, et cette perception, ce voir, cette observation met fin au mouvement. C'est ce qu'il appelle l'action.

Il n'y a pas d'intervalle... – je vous prie de m'excuser si je l'approfondis un peu plus – il n'y a pas d'intervalle entre voir et agir. Il faut faire attention ici. Ce n'est pas un agir impulsif. Il ne s'agit pas de dire, « j'en ai envie et je vais agir ». C'est ce que nous faisons tous. Mais ce que nous disons, c'est qu'en observant l'avidité – je prends cet exemple là – en observant l'avidité, la haîne la violence ou quoi que ce soit, quand cette observation est complètement non directive – n'est-ce pas? – il n'y a pas alors d'intervalle entre le « voir » et l'agir. Tandis que nous avons des intervalles : voir, conclure, élaborer une idée abstraite et puis la mettre en application, qui est l'intervalle entre la création d'une idée et sa mise en action. Je ne sais si vous suivez cela. Si vous vous observez, c'est bien ce qui se passe. L'intervalle de temps dans lequel surgissent toutes sortes de problèmes. Tandis que le « voir » est le mouvement même qui met fin à l'avidité.

Puis l'auteur de la question dit : cette action est-elle identique à son expression? Avez-vous compris? Est-elle identique à l'expression de l'action? Ainsi, vous voyez un cobra, un serpent : il y a expression instantanée de l'instinct de préservation, d'auto-protection, ce qui est naturel, sain, etc., à moins que vous ne soyez quelqu'un d'un peu bizarre et alors vous jouez avec ces choses. Mais l'instinct de conservation est immédiat : s'enfuir ou remédier à la situation. Là, le fait de voir s'est exprimé dans l'action, l'action physique. N'est-ce pas? Nous parlons non seulement de l'observation physique, mais aussi de l'observation avec la totalité de votre esprit. Pas de l'observation partielle – que nous pratiquons – mais d'être si attentifs que tout l'esprit est mobilisé, si vous en êtes capable. Je ne sais si vous avez essayé toutes ces choses. C'est-à-dire, prêter une attention complète. N'est-ce pas? A savoir : l'attention implique qu'il n'y a pas de centre à partir duquel vous êtes attentif. Je ne sais si vous suivez cela. Dois-je explorer tout cela? Très bien.

Quand vous vous concentrez, c'est à partir d'un centre, d'un point à un autre. Je ne sais si vous comprenez cela. Par conséquent c'est limité, restreint, étriqué. Tandis que l'attention n'a pas de centre, vous êtes attentif ! Je ne sais si vous suivez ceci. Maintenant – excusez-moi d'insister – si vous êtes réellement attentif en ce moment, vous verrez que vous ne l'êtes pas à partir d'un point. N'est-ce pas? Découvrez-le donc par vous-même – si vous le voulez, je ne cherche pas à vous persuader, ni rien de la sorte, ce n'est pas un groupe de thérapie et toute cette affaire – si vous le voulez, voyez seulement si vous pouvez être complètement attentif. C'est-à-dire, vous entendez, vous voyez, vous sentez, tout dans votre esprit est vivant, attentif. Vous découvrirez alors qu'il n'y a pas de point à partir duquel vous êtes attentif, d'un point à l'autre. Cette attention n'a pas de frontière. Alors que la concentration a une frontière.

« Sinon, y a-t-il un lien entre les deux, et quel peut-être leur rapport avec le refoulement? » Je ne suis pas sûr de comprendre la question. Existe-t-il un lien entre les deux, c'est-à-dire entre l'action physique – quand vous voyez un danger vous vous en écartez aussitôt – et la perception, l'observation qui met fin à une réaction particulière, telle que l'avidité, une fin totale, non partielle. L'auteur de la question demande : « y a-t-il un lien entre ces deux et quel peut être leur rapport avec le refoulement. » Il n'y a pas de refoulement.

Regardez Monsieur – bien, prenons l'avidité comme nous l'avons fait avant-hier. Nous connaissons tous l'avidité : comment elle survient, ce que sont ses réponses, et ainsi de suite. En observant l'avidité, existe-t-il une division entre l'observateur et l'observé?

C'est-à-dire, il y a l'avidité et je dis, « je suis avide », ce qui signifie que je suis séparé de cette chose appelée avidité. Bien? Vous suivez? Ainsi, dans cette séparation il y a soit conflit, soit refoulement, désir de surmonter, etc., toute la peine qui accompagne cette division. Mais cette division n'existe pas en réalité si vous creusez la chose. L'avidité c'est moi, l'observateur ! N'est-ce pas? Je me demande si vous comprenez cela. Puis-je continuer? L'avidité n'est pas distincte de la personne qui observe comme si elle était séparée de l'observateur. Nous disons que l'observateur est l'observé, ce qui ne veut pas dire : j'observe l'arbre, je suis l'arbre. Je finirais à l'asile. Mais nous disons que quand a lieu cette réaction appelée avidité, cette avidité n'est pas distincte de moi qui l'observe. Vous éliminez donc entièrement la division. Il n'y a pas là de refoulement – vous suivez? – vous êtes cela ! Si vous en êtes arrivé là, quand vous dites « oui, je suis cela », non comme une idée mais comme une réalité, alors un tout autre mouvement a lieu. J'ignore si vous vous y êtes essayé après ces semaines de discussion, vous avez bien dû essayer l'une de ces choses. Si oui, vous avez dû le découvrir. Faites-en l'essai. C'est-à-dire l'absence totale de conflit, ce qui est extraordinaire, car vous avez brisé le schéma de cette division qui crée le conflit.

3ème question : « Pour que cesse la fabrication d'images, la pensée doit-elle aussi prendre fin? L'une implique-t-elle nécessairement l'autre? La fin de la fabrication d'images n'est-elle qu'une base sur laquelle on peut commencer à découvrir ce que sont l'amour et la vérité? Ou cette fin est-elle l'essence même de la vérité et de l'amour? » « Pour que cesse la fabrication d'images la pensée doit-elle aussi prendre fin? L'une implique-t-elle nécessairement l'autre? La fin de la fabrication d'images n'est-elle qu'une base sur laquelle on peut commencer à découvrir ce que sont l'amour et la vérité? Ou cette fin est-elle l'essence même de la vérité et de l'amour? »

Nous en avons parlé l'autre jour, comment se fabriquent les images. Nous allons l'aborder à nouveau, car nous vivons d'images, pas seulement d'images réelles, faites par la main, mais d'images créées par l'esprit, par la pensée. Ces images font continuellement l'objet d'ajouts ou d'atténuations. C'est le mouvement dont nous sommes l'objet. Je ne sais si vous regardez vos propres images. Vous avez votre propre image de vous-même. Si vous êtes un écrivain, vous avez une image de vous, si vous êtes poète, vous avez une image, si vous êtes une épouse, un mari et tout le reste, chacun a créé pour lui-même une image de lui-même. Cela commence dès l'enfance par la comparaison, la suggestion, quand on s'entend dire « tu dois être aussi bon que tel autre ou tu ne dois pas ou, tu dois », ainsi, progressivement, ce processus d'accumulation commence. Et dans nos relations, personnelles et autres, il y a toujours cette image : homme, femme et tout ce qui s'ensuit. Et aussi longtemps que cette image existe soit vous êtes blessé, meurtri, peiné, soit cette image vous empêche d'avoir une véritable relation avec un autre. Nous avons expliqué et exploré cela.

Alors, l'auteur de la question demande : cela peut-il jamais prendre fin, ou est-ce une chose avec laquelle il nous faut vivre éternellement, et le fait de mettre fin à l'image met-il pour autant fin à la pensée? Et il demande aussi : l'image et la pensée sont-elles liées? Et quand la machine à fabriquer des images prend fin, est-ce là l'essence même de l'amour et de la vérité? C'est plus ou moins ce qu'il veut dire. Avez-vous jamais vraiment mis fin à une image? Volontairement, facilement, sans contrainte, sans aucun motif, sans dire : « je dois mettre fin à mon image, je ne veux pas être blessé et tout ce qui s'ensuit. Volontairement, agréablement, facilement, joyeusement mis fin à l'image que vous avez : l'image de Dieu, l'image de – vous savez, il y en a de toutes sortes – prenez une image et explorez-la. En l'explorant, vous découvrez tout le mouvement de la fabrication d'images. Vous comprenez ce que je dis? Ainsi, vous avez une image, disons une croyance, c'est une image, explorez-la. Avec cette image, vous commencez à découvrir dans le fait même d'y mettre fin, qu'il y a de la peur, de l'anxiété, un sentiment d'isolement, et vous voyez donc que la fabrication d'images implique tout cela. Et si cela vous effraie, vous reconduisez la chose. Vous dites, mieux vaut garder une chose que je connais plutôt qu'une chose que je ne connais pas. N'est-ce pas? Tandis qu'il s'agit d'explorer assez sérieusement et en profondeur, qui est le faiseur de cette image. Pas une image en particulier, mais la machine à fabriquer les images, la totalité du processus. Est-ce la pensée? Est-ce la réponse naturelle, la réaction naturelle en vue de se protéger? Attendez une minute, n'adhérez pas encore. La réponse naturelle est de se protéger, se protéger physiquement et se protéger psychologiquement. On peut comprendre la réaction naturelle de se protéger physiquement : comment se procurer de la nourriture, un toit, des vêtements, ne pas se faire renverser par l'autobus etc., ne pas se jeter dans un précipice. C'est une réponse naturelle, saine, intelligente. En cela, il n'y a pas d'image. Je ne sais si vous le suivez. Quand vous voyez un précipice, vous vous en écartez. Ce n'est pas l'image qui vous fait vous écarter, vous voyez le danger physique et la réaction d'autoprotection vous fait vous écarter. En cela, il n'y a pas d'image. Je ne sais si vous le voyez.

Mais psychologiquement, intérieurement, nous avons créé cette image. Et cette image est le résultat d'une série d'incidents, d'accidents, de blessures, d'irritations, vous savez, qui est, tout compte fait, l'état d'un esprit inattentif. Je ne sais si vous suivez cela. Puis-je continuer? Vous suivez? Tout cela vous intéresse-t-il? Ne soyez pas d'accord avec moi, faites-le pour vous-même. Peu importe que vous me flattiez ou soyez d'accord avec moi, ce n'est rien pour moi. Vous suivez? A défaut de vouloir le faire, ne le faites pas. Si vous voulez le faire, faites-le. Psychologiquement, cette fabrication d'images est-elle le mouvement de la pensée? Vous comprenez? S'il se peut que la pensée intervienne de façon infime dans la réaction physique d'autoprotection, nous savons qu'au plan psychologique la fabrication d'images ne peut qu'être le résultat d'une inattention constante qui est l'essence même de la pensée. Je me demande si vous saisissez. Vous comprenez ce que je viens de dire? En elle-même, la pensée est inattentive. Je vous en prie, j'ai bien expliqué précédemment que l'attention n'a pas de centre, qu'elle ne part pas d'un point pour aller à un autre point, comme le fait la concentration. Quand il y a attention complète, il n'y a aucun mouvement de pensée. C'est seulement dans un état d'esprit inattentif que la pensée, qui est toujours partielle et donc incomplètement attentive, crée l'image. Je me demande si vous avez suivi ceci.

Avez-vous un tout petit peu suivi? Regardez, je suis inattentif, occupé à autre chose, vous savez, inattentif. Ma femme, mon ami ou quelqu'un me dit : « tu es stupide » et aussitôt j'ai formé une image. Ou quelqu'un dit : « quelle merveilleuse personne tu es », j'ai formé une image. C'est-à-dire, l'état d'inattention, le manque d'attention, crée l'image par le truchement de la pensée, en elle-même inattentive. Saisi? J'ai découvert quelque chose de nouveau. N'est-ce pas? Parce que – regardez bien cela pour vous-même, je vous prie – la pensée qui est matière, issue de la mémoire – mémoire issue de l'expérience, du savoir – est forcément toujours limitée, partielle. La mémoire, le savoir ne peuvent jamais être complets. N'est-ce pas? Ils ne peuvent jamais l'être. La pensée est donc partielle, donc inattentive. Elle est inattentive en soi. Je me demande si vous le voyez.

Alors, quand il y a attention, il n'y a pas de fabrication d'images. Vous y êtes? Il n'y a pas de conflit. Vous voyez le fait. Quand vous m'insultez ou me flattez, si je suis complètement attentif, c'est insignifiant. Mais dès que je ne fais pas attention, ma pensée prend le dessus, et, étant en soi inattentive, elle crée l'image. Vous y êtes?

Là, l'auteur de la question demande : la fin de la fabrication d'images est-elle le début, l'essence de l'amour et de la vérité? Pas tout à fait. Désolé de l'exprimer ainsi, pas tout à fait ! (Rires) Il faut explorer cela très, très profondément. Ce n'en est peut-être ni le moment ni l'occasion. Je m'apprêtais à en parler, l'orateur s'apprêtait à en parler samedi et dimanche. Mais cela ne fait rien, voyons cela brièvement maintenant, et parlons-en.

L'amour est-il désir? Creusez cela, Monsieur. L'amour est-il plaisir? Qu'en dites-vous? Je sais, toute notre vie, ou presque, est orientée vers le plaisir sous ses diverses formes. Et dans ce mouvement du plaisir, la sexualité, etc., etc., tout cela entre en jeu, et on appelle cela l'amour. Bien? N'est-ce pas vrai? Alors nous demandons : l'amour est-il désir, plaisir? Et peut-il y avoir amour quand il y a conflit? Quand l'esprit est accablé de problèmes, à propos du ciel, de la méditation, problèmes entre homme et femme, vous suivez? Quand l'esprit vit dans les problèmes, comme le font la plupart des esprits, peut-il y avoir amour? Et quand il y a beaucoup de souffrance, physique comme psychologique, peut-il y avoir amour?

Aussi, je ne réponds pas à cette question, à vous de découvrir.

Et la vérité est-elle affaire de conclusion, affaire d'opinion, l'affaire des philosophes, des théologiens, de ceux qui croient si profondément au dogme, aux rituels, choses qui sont toutes oeuvre de l'homme. Un tel esprit peut-il savoir ce qu'est la vérité? Ou la vérité ne peut exister que lorsque l'esprit est totalement libre de ce fatras? Les philosophes et bien d'autres n'examinent jamais leur propre vie et s'évadent dans un monde métaphysique, psychologique à propos duquel ils commencent à publier et deviennent célèbres.

La vérité est donc une chose, Monsieur, qui demande un esprit d'une extraordinaire clarté, dépourvu de tout problème, physique ou psychologique. Un esprit qui n'a même pas connu le conflit. Vous comprenez ce que je dis? La mémorisation du conflit doit finir. Vous suivez tout cela? Car nous avons un grand nombre de souvenirs agréables et désagréables, de souvenirs délectables et de souvenirs extrêmement douloureux. Avec cet esprit, ce fardeau, nous essayons de trouver la vérité. Vous comprenez? C'est impossible.

Donc un esprit étonnamment libre de tout ce que l'homme a fabriqué psychologiquement – vous suivez? – tout cela, dès lors la vérité existe quand il y a amour et compassion. Vous ne pouvez avoir d'amour et de compassion quand vous êtes sujet à la violence, quand vous vous cramponnez à un quelconque attachement, quand l'attachement devient prédominant.

Mesdames et Messieurs, je ne veux pas être personnel, ces mots ne me conviennent pas – vous comprenez? S'il ne s'agissait d'une réalité, je ne parlerais pas. Vous comprenez ce que je dis? Je ne voudrais pas être malhonnête vis-à-vis de moi-même. Si ce n'était un fait, je serais un tel hypocrite ! En aucun cas m'adresserais-je aux gens à partir d'une estrade. Vous comprenez ce que je dis? Cela demande une formidable intégrité.

4ème question : « Voudriez-vous vous prononcer de manière définitive sur la non-existence de la réincarnation, vu qu'un nombre croissant de « preuves scientifiques » s'accumule pour appuyer le fait de la réincarnation. Cela me préoccupe, car je vois que nombreux sont ceux qui commencent à utiliser ces preuves pour renforcer leur système de croyance qui leur permet d'éviter de faire face aux problèmes touchant la vie et la mort. Ne vous incombe-t-il pas d'être clair (rires) direct et sans équivoque à ce sujet au lieu de tourner autour du pot? » (Rires) « Voudriez-vous vous prononcer de manière définitive sur la non-existence de la réincarnation, vu qu'un nombre croissant de « preuves scientifiques » s'accumule pour appuyer le fait de la réincarnation. Cela me préoccupe, car je vois que nombreux sont ceux qui commencent à utiliser ces preuves pour renforcer leur système de croyance qui leur permet d'éviter de faire face aux problèmes touchant la vie et la mort. Ne vous incombe-t-il pas d'être clair, direct et sans équivoque à ce sujet au lieu de tourner autour du pot? »

Nous serons très précis. (Rires) Monsieur, cette idée de la réincarnation existe depuis bien avant la chrétienté. N'est-ce pas? Les hindous, les anciens hindous en parlaient. Je dois vous raconter une charmante histoire, mais ce serait un digression. Elle est prévalente et presque actuelle en Inde et probablement dans le monde asiatique. Ils croient en la réincarnation. Alors, qu'est-ce qui s'incarne? Pas seulement maintenant, mais se réincarne. Vous suivez? C'est un premier point.

Le second : cette idée de réincarnation serait prouvée scientifiquement, preuve dont les gens se prévalent pour pouvoir s'évader, comme le suggère l'auteur de la question, qui ajoute : je suis préoccupé du fait que les gens s'évadent. N'est-ce pas? Cela vous préoccupe-t-il vraiment que les gens s'évadent? Ils s'évadent dans le football, ils s'évadent en allant voir... du basketball, oui et, puis-je ajouter s'évadent en allant à l'église? Un autre divertissement ! Mais écartons toute cette préoccupation au sujet de ce que font les autres, car ce qui nous intéresse est le fait, la vérité concernant la réincarnation. N'est-ce pas? Et vous voulez une réponse précise de l'orateur. Qu'est-ce qui s'incarne? S'incarner, c'est naître. N'est-ce pas? En ce moment, vivant ici et maintenant, assis là,

qu'est-ce qui vit? Vous comprenez? Réincarnation veut dire dans une vie future. N'est-ce pas? Je demande : qu'est-ce qui a lieu maintenant, c'est-à-dire l'incarnation? Vous comprenez ma question? Bien? Qu'est-ce que c'est? Allons, Monsieur, examinez cela. Alors que nous sommes assis ici, rien ne se passe – c'est assez simple. Vous écoutez un discours, ou quelqu'idiotie, ou des sornettes; soit vous aimez ce que vous entendez, soit vous n'aimez pas ce que vous entendez. Mais dans notre vie quotidienne, une fois parti d'ici, que se passe-t-il en fait, c'est-à-dire le mouvement même de l'incarnation, quoi donc? Vous le savez, pas moi... Vos luttes, vos appétits, vos avidités, vos envies, vos attachements – vous suivez, tout cela. Est-ce cela qui va se réincarner dans une prochaine vie? Vous comprenez ce que je dis? Allons, Monsieur, réfléchissez-y.

Maintenant, ceux qui croient en la réincarnation, c'est-à-dire naître avec tout ce que j'ai maintenant, tout ce que nous avons, renaître dans une prochaine vie – peut-être modifiée – et se perpétuer vie après vie. Telle est l'idée. Si vraiment vous croyez en la réincarnation – vraiment – il s'agit de quelque chose de vivant, d'une croyance – la croyance n'est jamais vivante, mais supposez qu'elle le soit intensément – alors, ce que vous êtes maintenant compte beaucoup plus que ce que vous serez ensuite. Vous comprenez ce que je dis? Suivez-vous? C'est, Monsieur, ce qu'on appelle le Karma dans le monde asiatique. Je ne vais pas aborder tout cela. Cela veut dire action – pas tout le fatras – action. Si je mène maintenant, à cette époque-ci, une vie pleine de malheur, de confusion, colère, jalousie, haine, violence, elle pourrait être modifiée, mais continuera dans la prochaine vie. N'est-ce pas? C'est évident si vous explorez tout cela. Donc il y a preuve de cela. Preuve de la violence, preuve d'une remémoration des choses passées – vous suivez? C'est peut-être une remémoration d'événements d'une vie antérieure. N'est-ce pas? Cette remémoration, ce « moi » fait d'accumulation, cette accumulation est le « moi », le « je », l'ego, la personnalité. Ce paquet, modifié, assagi, un peu lissé, continue dans la prochaine vie. N'est-ce pas? La preuve est là. Oui, suivez-vous tout ceci?

Donc la question n'est pas de savoir si la réincarnation existe – vous suivez? Je suis très clair à ce sujet, je suis très précis. Pas au sujet de la réincarnation, mais ce qui importe bien plus, c'est de mettre fin à ce gâchis, à ce conflit, maintenant. Vous suivez? Alors quelque chose de tout différent a lieu. Je me demande si vous saisissez tout cela ! C'est comme être malheureux, lamentable, accablé de souffrance et dire : « j'espère que dans ma prochaine vie cela ira mieux ». N'est-ce pas? Cet espoir d'une prochaine vie, c'est remettre à plus tard d'avoir à confronter le fait actuel. L'orateur a beaucoup parlé à tous ces croyants, etc., qui ont donné des conférences, écrit, et parlé sans fin de la réincarnation. Cela fait partie de leur jeu. Et je leur dis, très bien, vous croyez en tout cela, parfait. Si vous y croyez, ce que vous faites maintenant compte. N'est-ce pas? N'est-ce pas, messieurs? Mais cela ne les intéresse pas, ils s'intéressent au futur. Vous suivez? Ils ne disent pas : « écoutez, je crois, mais je vais changer ma vie si complètement qu'il n'y a pas de futur ». Vous suivez l'argument?

N'allez pas dire, à la fin de ma réponse à cette question, « vous l'esquivez ». Je ne le fais pas. Je dis que la vie présente est capitale. Si vous comprenez, explorez cette vie présente et toute l'agitation, la complexité qu'elle comporte, et mettez-y fin. Vous suivez? Y mettre fin, ne pas perpétuer tout cela. Vous pénétrez alors un monde tout différent. Pour y mettre fin, il faut s'y consacrer – vous suivez? – y prêter son attention, persévérer, ne pas se contenter de dire « j'y crois, en la réincarnation, j'espère que dans le futur il se passera quelque chose ». Je pense que c'est clair, n'est-ce pas? Je ne biaise pas.

Vous me demander peut-être si je crois en la réincarnation, non? C'est aussi ce qu'implique la question. Je ne crois en rien. (Rires) Ce n'est pas une échappatoire. Je n'ai aucune croyance, ce qui ne signifie pas que je sois athée, impie et toute ces balivernes. N'avoir aucune croyance. Explorez cela, Monsieur, voyez ce que cela signifie. Cela signifie que l'esprit est libre de toutes les confusions de la croyance.

Questioneur: Voudriez-vous nous raconter cette charmante histoire?

Krishnamurti: Oh, vous avez entendu parler des Upanishads, en Inde, la littérature de l'Inde ancienne. On y trouve une histoire au sujet de la mort, de la réincarnation et tout ce qui s'ensuit. Le fils d'un brahmane – vous savez ce qu'est un brahmane – le père pratique le sacrifice, l'abandon. Il a beaucoup accumulé, et l'une des anciennes coutumes et règles voulait qu'après avoir amassé, au bout de cinq ans, vous abandonniez tout cela pour repartir à nouveau. Le feriez vous? (Rires) Ainsi donc, il avait un fils, et le fils lui dit : « Vous donnez tout cela à diverses personnes, etc., à qui allez-vous me donner? A qui m'envoyez-vous? » Le père lui répondit : « vas-t-en, cela ne m'intéresse pas ». Mais le garçon revient plusieurs fois à la charge et le père se met en colère et dit : « Je vais t'envoyer à la mort ». En tant que brahmane il doit tenir parole. Il l'envoie donc à la mort. Et, tout en cheminant vers la mort, le garçon va voir divers maîtres, et dit : « Certains disent qu'il y a la réincarnation, d'autres que non ». Il continue donc à chercher et arrive à la maison de la mort. A son arrivée, la mort est absente. C'est une merveilleuse histoire, si vous vous y penchez. La mort est absente. Il attend trois jours. Le troisième ou le quatrième jour la mort apparaît et s'excuse. Elle s'excuse parce que le garçon était brahmane, et lui dit : « Je suis désolée de vous avoir fait attendre, et pour gage de mes regrets je vous offre d'exaucer trois de vos voeux, au choix. Vous pouvez être le plus grand roi, avoir la plus fabuleuse richesse, ou avoir l'immortalité ». Elle promet tout. Et le garçon répond : « j'ai été voir tous ces maîtres et chacun dit autre chose. Que dites-vous au sujet de la mort, et qu'arrive-t-il après? » Et la mort répond : « j'aimerais avoir des élèves tels que vous » – vous comprenez? – qui ne se soucient de rien d'autre que cela. Et elle commence donc à lui parler de la vérité, d'un état d'être où le temps n'existe pas, etc., etc. Voilà l'histoire.

5ème question : « Si vous êtes le monde, et que c'est ressenti, vu, que veut dire sortir du courant? Qui sort du courant? »

L'auteur de la question a probablement lu des livres de l'orateur. « Si vous êtes le monde – entre guillemets – et que c'est ressenti, vu, que veut dire sortir du courant? Qui sort du courant? » Quelle heure est-il?

Questioneur: Une heure moins vingt.

Krishnamurti: Seigneur ! Monsieur, c'est une question très importante, car ce sera la dernière, si vous le voulez bien; désolé de vous faire attendre si longtemps, malgré l'enregistrement !

Je me demande si chacun réalise, non en tant qu'idée, non comme quelque chose de romantique et séduisant, mais comme un fait réel, que nous sommes le monde, psychologiquement; pas physiquement, la couleur, les cheveux et tout cela, mais psychologiquement, intérieurement, nous sommes le monde. Allez en Inde, ils ont les mêmes problèmes qu'ici : la souffrance, la solitude, la mort, l'anxiété, la tristesse – n'est-ce pas? – tout comme nous en Occident. Ou que vous alliez, c'est le facteur commun à l'humanité, le facteur commun à tous les êtres humains. Donc, psychologiquement, intérieurement, nous sommes le monde. Bien? Est-ce une idée ou un fait? Vous comprenez? Quand vous entendez dire cela, en faites-vous une idée ou le réalisez-vous vraiment, comme vous le feriez si une aiguille transperçait votre cuisse ou votre bras, causant une vraie douleur? Pas la douleur de la réalisation. La douleur lors d'une injection, c'est une réalité, vous ne vous en faites pas une idée, c'est ainsi, cela fait mal. Dès lors, réalisons-nous vraiment ce fait énorme? Ou il ne s'agit que d'un tas de mots. Vous dites : « je le vois, et je le sais, je le sens »... Mais c'est comme une morsure ! Quelque chose de formidablement réel. Alors, le fait psychologique de cela affecte l'esprit. Vous comprenez? L'esprit n'est pas votre esprit. Votre cerveau n'est pas votre votre petit cerveau familial d'Américain. C'est le cerveau humain. Et quand on le réalise, cela suscite un grand sens – vous savez – pas seulement de responsabilité, la responsabilité implique en général une culpabilité, étant vraiment responsable, vous vous en sentez un peu de coupable. J'utilise le mot « responsabilité » sans le moindre sentiment de culpabilité. Mais au sens d'une formidable responsabilité humaine pour tout ce qui se rapporte aux êtres humains : comment vous éduquez vos enfants, comment vous vous comportez. Quand vous réalisez vraiment cette immensité – c'est immense – alors l'entité particulière, le « moi » paraît si insignifiante. Vous comprenez? Avec tous mes petits soucis, vous savez, cela devient si médiocre. Et quand vous voyez ce fait et que, dans votre coeur, dans votre esprit vous sentez cela, vous recouvrez la terre – vous comprenez? Vous recouvrez la terre : la nature, l'écologie et tout cela – vous suivez? Vous voulez protéger tout ce que vous pouvez. Parce que vous êtes responsable de tout cela.

Et quand vous réalisez cela, demande l'auteur de la question, que veut dire sortir de ce courant? Et qui sort du courant? Le courant est cette lutte, ce malheur perpétuels – n'est-ce pas? – chez tous les êtres humains, qu'ils soient communistes, socialistes, impérialistes en Chine – vous suivez? – techniciens. C'est le terrain commun sur lequel nous nous tenons tous. Et il s'agit d'en être délivré – vous suivez? Etre libre de tout cela, et non « qui sort de cela ». L'esprit est devenu quelque chose de tout à fait différent. Vous comprenez? Suis-je clair là-dessus? Ce n'est pas « moi qui en sort ». L'esprit n'est plus là-dedans. Monsieur, si vous êtes attaché et mettez fin à l'attachement, quelque chose de tout différent a lieu, et non pas : « vous êtes libre de l'attachement ». Vous comprenez? Alors, une autre qualité, une autre tonalité imprègne toute votre vie quand on réalise ce fait énorme que l'on est l'humanité. Bien Monsieur?

Je pense que cela suffit, n'est-ce pas?

1980, Ojai, California

4ième Questions/Réponses

En discutant ensemble de ces questions, nous partageons non seulement la question mais aussi les réponses tout en explorant celles-ci. Ce n'est donc pas seulement moi qui répond et vous qui écoutez, approuvant ou désapprouvant, mais ensemble, nous tâchons d'y trouver la bonne réponse.

1ère question: « Je ne demande pas comment survient la peur, cela, vous l'avez déja expliqué. Mais plutôt, quelle est la vraie substance de la peur? Qu'est-ce que la peur en soi? Est-ce un type de réactions physiologiques et de sensations, contraction des muscles, afflux d'adrénaline, etc., ou plus que cela? Que dois-je regarder quand j'observe la peur? Ce regard peut-il avoir lieu hors de la présence immédiate de la peur? » « Je ne demande pas comment survient la peur, cela vous l'avez déja expliqué. Mais plutôt, quelle est la vraie substance de la peur? Qu'est-ce que la peur en soi? Est-ce un type de réactions physiologiques et de sensations, une contraction des muscles, un afflux d'adrénaline, etc., ou plus que cela? Que dois-je regarder quand j'observe la peur? Ce regard peut-il avoir lieu hors de la présence immédiate de la peur? »

Une assez longue question. L'auteur de la question, si j'ai bien compris celle-ci, veut savoir quelle est la substance de la peur, ce qu'est la vraie peur et comment on peut observer la peur présente ou passée. N'est-ce pas? C'est la question. Comprenons-nous la question?

Qu'est-ce que la peur en soi, hormis les réactions physiologiques, crispation, etc., quel est le mouvement réel de la peur? Quelle est la nature, la stucture interne de la peur, sa substance? Bien? Pouvons-nous poursuivre avec cela? Avons-nous tous compris cette assez longue question?

Qu'est-ce, en soi, que la peur? Nous avons généralement peur de quelque chose. N'est-ce pas? Ou du souvenir d'une chose qui a eu lieu, ou d'une projection de la réaction dans le futur. N'est-ce pas? Mais l'auteur de la question ne demande pas que cela. Il demande aussi quelle est la nature réelle de la peur. Je ne le sais vraiment pas , nous allons le découvrir.

Quand on a peur, tant physiologiquement que psychologiquement, c'est qu'on éprouve, n'est-ce-pas, comme une sensation de danger. Une sensation d'isolement total, autrement dit une solitude profonde, tenace, durable. Ce sont autant de réactions à quelque chose : on a peur d'un serpent ou l'on a eu mal et l'on a peur de cette douleur, et ainsi de suite. Ainsi, ce peut être le souvenir de quelque chose qui a eu lieu dans le passé, dont on se remémore quand survient un danger quelconque; s'identifiant au souvenir du passé, on se dit : voilà la peur. L'auteur de la question dit – et je pense qu'il y a là quelque chose que nous devons explorer ensemble, à savoir : hormis toutes ces réactions physiques, psychologiques, que nous connaissons en tant que peur, la peur existe-t-elle en soi? – pas la peur de quelque chose. Vous comprenez? Est-ce plus clair? La peur existe-t-elle « per se » (en soi)? Ou nous ne connaissons la peur qu'en relation à autre chose. Si ce n'est pas en relation à autre chose, est-ce la peur? Nous ne connaissons la peur qu'en relation à quelque chose, de quelque chose ou vers quelque chose. Mais si vous éliminez tout cela, y a-t-il une peur réelle? Que vous pouvez examiner? Vous comprenez ma question? Ou la peur, une peur profondément enracinée, est-elle le fait d'un esprit qui a toujours voulu une complète sécurité et qui, ne la trouvant pas, est effrayé? Vous comprenez?

Je vous en prie, nous examinons cela ensemble, il ne s'agit pas d'un jeu entre nous. La balle n'est ni dans votre camp, ni dans le mien. Nous regardons cela ensemble. L'esprit, le cerveau a besoin d'une sécurité complète pour fonctionner correctement, sainement, de manière sensée. Ne la trouvant nulle part, ni dans une relation, ni dans une idée, une croyance ou une image, un esprit intelligent rejette tout cela. Mais il doit pourtant avoir une sécurité complète. Et ne l'ayant pas, la peur apparaît. N'est-ce pas? Alors, existe-t-il une chose totalement, complètement sûre, certaine? Pas la certitude de la croyance, du dogme, des rituels et des idées, qui peuvent être abolis et remplacés par d'autre idées, dogmes et théories, mais si nous écartons tout cela, l'esprit, le cerveau est-il en quête d'une sécurité qui soit impérissable? Et ne la trouvant pas il a une peur profondément enracinée. Sommes-nous ensemble?

Alors je me demande, on se demande : hormis les peurs ordinaires, l'esprit, le cerveau crée-t-il la peur elle-même, vous suivez? Du fait qu'il n'y a rien de valide, rien qui soit complet, est-ce donc là la substance de la peur? c'est-à-dire, le cerveau – et l'esprit inclut le cerveau, les réactions et tout cela – cet esprit global peut-il avoir la sécurité complète, la certitude, non à propos de quelque chose – vous comprenez? – de Dieu, d'une croyance, etc., mais être en lui-même complètement unifié? Bien? Je vous transmets quelque chose?

C'est-à-dire, l'esprit peut-il en lui-même n'avoir aucune peur? Je vous transmets quelque chose, sommes-nous ensemble? La pensée, qui fait partie de l'esprit et du cerveau, désirant la sécurité a créé diverses illusions, philosophique, théologique et ainsi de suite, et ne la trouvant pas là, elle crée quelque chose au-delà d'elle-même où elle peut trouver une sécurité totale, à moins que l'esprit ne soit dans une telle unicité qu'il ignore la peur. Sommes-nous ensemble? Ceci est assez difficile. Il ne s'agit pas de se débarasser de la peur, ou de la refouler, ou de voir quelle en est la cause – nous avons vu tout cela l'autre jour – mais ce que nous demandons est toute autre chose, à savoir :

l'esprit peut-il n'avoir en lui-même ni cause, ni contenu, ni réaction pouvant susciter la peur? Monsieur, s'il vous plaît, c'est là une question assez difficile à explorer, c'est-à-dire, l'esprit peut-il... peut-il jamais être dans un état... – là encore, pour moi ce mot « état » n'implique pas une chose statique. Peut-il jamais être dans une qualité, un état dépourvu de tout de mouvement visant à chercher à atteindre – vous suivez? Complètement unifié en soi?

Voyez-vous, cela implique d'explorer, de comprendre ce qu'est la méditation, si cela vous intéresse. La méditation n'a rien à voir avec toutes ces sottises qui ont cours, mais il s'agit d'être libre de la peur – vous suivez? – tant physiologique que psychologique, en être libre. Sans quoi on ne peut aimer, il n'y a ni amour, ni compassion, vous savez? Tant qu'il y a la peur, le reste ne peut exister. Et méditer, non pour atteindre quelque chose, mais pour comprendre la nature de la peur et aller au-delà, cela veut dire découvrir si l'esprit n'a ni mémoire ni souvenir de ce qui a causé la peur, afin qu'il soit dans un état totalement unifié.

Je pense avoir plus ou moins répondu à cette question. Oh oui, sauf : « Ce regard peut-il avoir lieu hors de la présence immédiate de la peur? » On peut se souvenir de la peur, non? Et le fait de s'en souvenir peut-être observé, n'est-ce pas? Assis ici tranquillement, vous n'avez probablement pas peur. Mais, vous avez connu la peur dans le passé et vous pouvez la convoquer, mais en fait, ce n'est pas la même. N'est-ce pas? Parce que sur le moment quand il y a... Non. La peur existe un moment après, pas au moment même. Je ne sais si vous... Vous l'avez nommée, – la réaction , etc. – et vous appelez cela la peur. Mais au moment même où surgit un grand danger, au moment de confronter une chose pouvant causer la peur, à cet instant il n'y a pas de peur, il n'y a rien. Puis, il y a remémoration du passé, et alors que vous la nommez, vous dites : « Ciel, j'ai peur ». Tous les muscles se contractent, l'adrénaline etc., etc. Il est possible, je pense, d'évoquer les peurs passées et de les regarder. L'observation de cette peur est importante, car ou vous en faites quelque chose d'extérieur à vous, ou bien vous dites : « je suis cette peur ». Il n'y a pas de vous en train d'observer cette peur, vous êtes cette réaction. Alors, quand il n'y a plus de division en tant que vous et la peur, mais seulement l'état de cette réaction, si vous l'avez remarqué, quelque chose d'entièrement neuf a lieu. N'est-ce pas?

2ème question : « Quand on constate dans le monde qui nous entoure l'absence manifeste de tout principe universel de justice, je ne vois aucune raison impérieuse de changer, qu'il s'agisse de moi ou de la société chaotique au dehors. Je ne vois aucun critère rationnel pouvant servir à mesurer les conséquences de l'action en termes de responsabilité. Pourriez-vous partager avec nous la façon dont vous percevez cela? »

« Quand on constate dans le monde qui nous entoure l'absence manifeste de tout principe universel de justice, je ne vois aucune raison impérieuse de changer, qu'il s'agisse de moi ou de la société chaotique au dehors. Je ne vois aucun critère rationnel pouvant servir à mesurer les conséquences de l'action en termes de responsabilité. Pourriez-vous partager avec nous la façon dont vous percevez cela? »

Y a-t-il une justice dans le monde? Voilà une question que tous les philosophes ont explorée, déversant des flots de paroles à ce sujet. Alors, y a-t-il une justice dans le monde, une justice sensée, rationnelle? Vous êtes malin, moi pas. N'est-ce pas? Vous avez de l'argent, moi pas. Vous êtes capable et un autre ne l'est pas. Vous avez du talent, vous profitez de tout cela, un autre est né pauvre. L'un a une maladie invalidante et pas l'autre. Le criminel, comme nous l'appelons, est jugé et emprisonné, c'est selon. Nous considérons donc qu'il faut une justice. N'est-ce pas? Voyant tout cela nous disons : « il doit y avoir une justice quelque part ». Nous passons donc d'un manque de justice à une idée de la justice. Je ne sais si vous suivez cela? Dieu est juste, etc. Mais demeure le fait qu'il y a une terrible injustice dans le monde. N'est-ce pas? Et l'auteur de la question veut savoir ceci : s'il n'y a pas de justice, pourquoi devrais-je changer? Vous comprenez? Cela n'a pas de sens. Pourquoi devrais-je changer ce monde chaotique où triomphent les dictateurs. Leur vie même est injustice, ils terrorisent des millions de gens. Au vu de tout cela, il n'y a pas de cause rationnelle à ce que je change. Je pense que c'est une question plutôt irrationnelle, si je puis dire. Changez-vous pour une cause, parce que vous êtes sous pression? Ou pour une récompense? Vous suivez? La récompense et la punition appellent-elles le changement? Ou bien vous voyez à quel point les êtres humains sont irrationnels, partout dans le monde, et que toutes les choses qu'ils ont faites sont tout aussi irrationnelles, et que l'être humain que vous êtes est le reste de l'humanité. Je ne sais si vous le voyez. Bien? Nous avons vu cela l'autre jour. Et si vous êtes le reste de l'humanité, vous êtes responsable ! Pas parce que c'est gratifiant, pas pour une récompense, ou parce que vous voyez tant d'injustice dans le monde, comment les escrocs s'en tirent toujours; ils construisent de merveilleuses églises, etc., beaucoup d'argent, alors que des millions et des millions meurent de faim.

Donc le changement ne survient pas par la contrainte, la récompense ou la punition. L'esprit lui-même voit l'absurdité de tout ceci et dit : « Je vais... » Vous suivez? Il voit intrinsèquement la nécessité du changement, non parce que vous me dites de changer, ou parce que Dieu, le prêtre ou quelqu'un me dit de changer. Je vois le chaos autour de moi et ce chaos a été créé par les êtres humains, je suis cet être humain, et je dois agir, c'est ma responsabilité, une responsabilité globale !

3ème question : « Pouvons-nous mourir psychologiquement au moi? Découvrir est un processus de conscience sans choix » – j'aimerais bien que vous ne me citiez pas – (Rires) « néanmoins, pour pouvoir observer sans choix il faut, semble-t-il, avoir mis fin ou être mort à l'ego, au « moi ».

D'où ma question : comment puis-je observer vu mon état actuel de fragmentation? C'est comme si l'oeil essayait d'observer le « je »? Comme vous l'avez dit, il faut être libre de la peur pour observer la peur. C'est un impossible paradoxe. Cela me rend fou. (Rires) Merci de clarifier ce point ».

Je vais clarifier ce point : ne me citez pas, ni quiconque, car alors cela ne vous appartient pas, vous devenez des êtres humains de seconde main, ce qui est le cas. Voilà donc la première chose à faire, car cela déforme notre pensée. Vous comprenez? Nous résultons d'une pression d'un million d'années exercée par la pensée des autres, la propagande, tout cela. Et si l'on n'est pas libre de tout cela on ne peut découvrir l'origine de toutes choses. Vous comprenez? Donc ma question est : comment puis-je observer vu mon état actuel de fragmentation? C'est impossible. N'est-ce pas? Mais vous pouvez observer votre fragmentation. Je ne sais si vous suivez cela. Je m'observe. En m'observant je découvre que je me regarde avec un certain préjugé, alors je cesse de me regarder pour explorer la question du préjugé. Je deviens conscient de mon préjugé, et puis-je le regarder sans la moindre déformation, sans choix ni tout le reste, simplement observer mon préjugé? Laisser le préjugé me dire son histoire, et pas l'inverse, mais laisser le préjugé se dévoiler. Vous comprenez ce que je veux dire? Quelle est la cause du préjugé : l'image, les conclusions, les opinions – vous suivez?

On commence ainsi à découvrir; en regardant la peur, je réalise que je suis fragmenté, que cette fragmentation est produite par la pensée – naturellement – et par conséquent je deviens conscient du mouvement de la pensée. Donc l'important n'est pas d'observer la peur quand mon esprit est embrumé, confus, mais d'explorer ma confusion. Pourquoi les êtres humains sont-ils confus? Pourquoi êtes-vous tous confus? Si vous étiez très clairs, vous ne seriez pas ici et je ne serais pas ici – Dieu merci ! Du fait que nous sommes confus, notre question est : qu'est-ce cette confusion, qui a créé cette confusion en nous et au dehors de nous? N'est-ce pas? Donc dans notre recherche, ou en observant la confusion, nous devenons conscients du mouvement de la pensée, de la nature contradictoire de la pensée. Vous suivez? Toute la chose se dévoile si vous regardez. L'histoire est là, mais nous ne lisons pas l'histoire. Nous dictons au livre ce qu'il est censé nous dire. Vous comprenez? Nous ne disons pas, oui, voilà mon histoire, l'histoire de l'humanité c'est moi. Alors, en explorant, en lisant ce livre, je le lis chapitre par chapitre, ou bien je comprends tout le livre instantanément. Ce qui implique que l'on ait un profond « insight » [vision globale immédiate] – je ne veux pas aborder tout cela. Je ne sais si vous voulez que je m'y penche.

Monsieur, regardez : il y a en nous tous de la confusion et il serait trop stupide de dire « je ne suis pas confus ». Ou : « j'ai d'excellents rapports avec untel », ce qui est tout aussi stupide. On est donc dans la confusion. Dès lors, vous en analysez la cause – vous comprenez, suivez un peu, je vous prie. La cause est la pensée, laquelle est par nature contradictoire, son mouvement est facteur de division – division nationale – donc la pensée est forcément limitée en soi, puisqu'elle se fonde sur le savoir, et le savoir ne peut jamais être complet. Jamais ! N'est-ce pas? Ainsi, nous suivons un mode analytique, ou laissons la pensée examiner dans une certaine direction, ce qui signifie que ce sont le souvenir, la mémoire, l'expérience qui observent. N'est-ce pas? Vous suivez tout cela? Non? Bien.

Quand vous observez quelqu'un, votre ami, ou qui que ce soit, vous observez quoi? Pas son visage, ni sa silhouette, pas son apparence, ni ses cheveux, longs ou courts, vous observez l'image que vous vous êtes faite d'elle ou de lui. Nous disons donc : tout cela est un mouvement de la pensée fondé sur des souvenirs, des conclusions, des idées. Tout cela est un mouvement de la pensée. C'est un fait évident. Inutile de prouver à qui que ce soit que la pensée en soi divise, qu'elle est fragmentaire, partielle. Ne pouvant jamais être complète, elle ne peut donc que créér la confusion. Voilà, je l'ai expliqué. Dès lors, pouvez-vous regarder en vous ce sentiment de confusion. – suivez un peu cela, je vous prie – sans passer par tout ce processus? Vous comprenez? Sans explication, sans souvenir, simplement le regarder et le voir, avoir un « insight » dans tout cela, alors vous pouvez l'expliquer. Vous avez compris? Je veux dire, l'ai-je bien expliqué?

L'ai-je expliqué? « Insight », ce mot même veut dire avoir une vision au sein de la chose. Mais on ne peut avoir un « insight » s'il ne s'agit que d'une réponse de la mémoire. Monsieur, une religion organisée n'est pas la religion – n'est-ce pas? avec toute l'ineptie qui va avec : les rituels, les dogmes, les théories, les théologiens qui échafaudent de nouvelles théories, etc., etc., etc. Cela n'est pas la religion ! Or qu'est-ce qui vous fait dire que ce n'est pas la religion? N'est-ce qu'un examen réfléchi de toutes les religions, de leurs dogmes, superstitions, ignorance, rituels qui vous fait dire en fin de compte « c'est de l'ineptie »? Ou voyez-vous immédiatement que toute forme de propagande, de pression, etc., n'est en aucun cas la religion? Vous le voyez alors d'un coup et vous en êtes sorti. Je ne sais si vous le voyez. Mais si vous ne faites qu'examiner diverses religions pour en venir à une conclusion, cette conclusion sera alors limitée, pouvant être démontée par argumentation, par un savoir supérieur, etc. Mais si vous avez un « insight » dans la nature de cette structure religieuse que l'homme a inventée, l'esprit en est immédiatement délivré. Je ne sais si vous suivez tout cela. Je prends un autre exemple. Si vous comprenez la tyrannie d'un seul gourou – la tyrannie, ce sont des tyrans parce qu'ils veulent le pouvoir, une situation et tout le reste, ils savent, pas les autres. Donc, si vous voyez la tyrannie d'un seul gourou, vous avez vu la tyrannie de tous les gourous. Vous comprenez? Dès lors, vous n'allez pas d'un gourou à l'autre. Je crains que c'est ce que vous faites. (Rires)

4ème question : « Dans l'observation sans l'observateur, « une transformation a-t-elle lieu si l'on reste avec le fait, qui conduit à toujours plus d'attention? L'énergie ainsi créée a-t-elle une direction? » – Seigneur ! J'ignore tout cela – « Quel rapport y a-t-il entre l'attention d'une part et la pensée, le centre, le moi, d'autre part? Y a-t-il un intervalle entre l'attention et la pensée conduisant à la liberté? »

Monsieur, ces questions sont malheureusement sans lien avec votre vie réelle. N'est-ce pas? Je ne dis pas que vous ne devriez pas les poser, mais je vous prie très respectueusement de noter qu'en fait, toutes ces questions n'affectent pas votre vécu quotidien. Vous comprenez? N'est-ce pas? En est-il ainsi, ou non? Donc toutes ces questions deviennent théoriques, quelque chose d'abstrait, que vous avez entendu et vous dites alors, « eh bien, qui est l'observateur », et « l'observateur est l'observé », et ainsi de suite. Mais si vous dites, voyons, voilà ma vie. Découvrons pourquoi je vis de cette façon. Vous comprenez, Monsieur? Pourquoi suis-je anxieux, pourquoi mon esprit ne cesse-t-il de bavarder, pourquoi n'ai-je pas de relation juste avec un autre, pourquoi suis-je cruel. Vous comprenez? Pourquoi mon esprit est-il si mesquin? Pourquoi suis-je névrotique? Quelqu'un de névrotique ne dit jamais : « je suis névrotique ». Mais on peut observer la personne qui est névrotique, c'est peut-être ma femme ou mon mari qui l'est; mais apparemment, nous ne traitons jamais les questions qui affectent notre vie quotidienne. Je me demande pourquoi. Vous comprenez ma question?

Toutes ces questions sont ainsi. Je pense qu'il y a environ 250 questions, nous les avons parcourues. Je ne suis pas en train de gronder, ni de m'impatienter, ou de sermoner, mais me borne à me demander, après les avoir toutes lues, pourquoi pas une seule question ne touche psychologiquement l'intérieur – vous comprenez? Pourquoi suis-je malheureux, pourquoi suis-je en conflit avec mon voisin, avec mon mari? Vous suivez? Alors, pourquoi en est-il ainsi? Je répondrai à ces questions, si il le faut, mais pourquoi sommes-nous si timides, ou si renfermés, ou effrayés de nous exposer au regard de l'autre, ce qui ne veut pas dire qu'il faille s'exposer. Si nous posons vraiment, sincèrement, une question affectant profondément notre vie, cela a beaucoup plus de vitalité que tout ceci. N'est-ce pas?

Je vais donc poser la question. (Rires) Pourquoi vivons-nous tous comme nous le faisons? Prenant de la drogue, de l'herbe, buvant, fumant, en quête de plaisir et d'agession, pourquoi? Vous comprenez? Pourquoi? Pourquoi sommes-nous ainsi? Je vousen prie Monsieur, explorez cela avec moi. Pourquoi sommes- nous agressifs? Cette société occidentale dans laquelle nous vivons valorise au plus haut degré l'agressivité, et la compétition, elles vont de pair. Pourquoi?

On peut voir chez les animaux à quel point ils sont agressifs, pendant la saison d'accouplement. Ils ne se font pas concurrence, n'est-ce pas? Vous savez, quand un lion a tué un zèbre, les autres lions ont leur part. Vous avez vu cela à la télévision, etc. Mais chez nous, l'agressivité semble être l'élément le plus enraciné, comme la compétition. Pourquoi sommes-nous ainsi? Est-ce la faute de la société? Ou de notre éducation? Mais la société est ce que nous en avons fait. Alors, ne dites pas : « la société », blâmant la société ou un certain mode d'éducation, car apparemment, nous sommes profondément agressifs et compétitifs. Et si vous n'êtes pas compétitif, si vous n'êtes pas agressif dans cette société, on vous marche dessus. N'est-ce pas? On vous ignore, on vous méprise. Pourquoi sommes-nous agressifs? Penchez-vous là-dessus. Serait-ce dû à cette emphase mise sur la liberté individuelle – vous comprenez? – liberté individuelle qui demande que l'on s'exprime à tout prix? Est-ce cela? Spécialement dans ce pays-ci, à l'Ouest, vous connaissez ce sentiment de liberté. Si votre instinct vous pousse à faire quelque chose, si vous le voulez vraiment, faites-le. Ne vous restreignez pas, n'hésitez pas, peu importe, si c'est votre sentiment, allez-y.

Questioneur: N'y a-t-il aucune différence entre l'agression et la compétition?

Krishnamurti: Madame, de grâce, j'y viens, soyez sans inquiétude.

Questioneur: Je vois une différence pour l'instant.

Krishnamurti: Soit vous posez les questions par écrit et j'y répondrai, soit vous me laissez en parler un peu. On peut voir ce que produit l'agression. N'est-ce pas? En prétendant au même emploi, vous et moi devenons agressifs, brigant tout deux une même chose. Et nous nous confrontons donc tout du long – n'est-ce pas? – tant psychologiquement que physiquement. Et nous continuons. Cela fait partie de notre mode d'action, de notre éducation sociale, et pour briser ce mode, nous disons qu'il faut faire acte de volonté. N'est-ce pas? Ce qui est une autre forme d'agression. Je ne sais si vous suivez cela. Oui? Oui? Vous suivez cela, Monsieur? Quand je fais acte de volonté, la volonté est une autre forme de « je dois » – vous comprenez – c'est de l'agression sous une autre forme. Alors, pouvez-vous avoir un « insight » dans l'agressivité? Avez-vous compris ma question, ou est-ce trop difficile? Vous comprenez ma question, Monsieur? Ainsi, je suis agressif – Dieu merci, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, je ne veux pas l'être. (Rires) Supposons que je sois agressif, tel est le schéma depuis l'enfance, c'est l'éducation, la mère, le père, et la société, les garçons de mon entourage, tous sont agressifs, je le vois et j'aime cela, j'en retire du plaisir. Et je l'accepte et à mon tour, devenant agressif. N'est-ce pas? Puis, alors que je grandis, quelqu'un m'explique la nature de l'agression, ce que cela donne dans la société, la manière dont la compétition détruit les êtres humains. L'orateur n'est pas le seul à le dire, les scientifiques commencent à le dire, alors peut-être admettrez- vous leurs propos. Vous expliquez donc cela très soigneusement, les raisons, la cause et la nature destructrice de la compétition qui consiste à comparer, toujours comparer. Vous comprenez?

Maintenant, un esprit qui ne compare pas du tout est un esprit d'une toute autre nature. Il a beaucoup plus de vitalité. Tout cela est donc expliqué, et pourtant on continue à être agressif, compétitif, à se comparer à quelqu'un, toujours à ce qu'il y a de plus grand, pas au plus humble, mais toujours au plus grand. Voilà donc établis ce schéma, ce cadre, cette structure dans lesquels l'esprit s'est fait prendre. Et, écoutant cela, vous dites : « je dois m'en extirper, faire quelque chose à ce sujet », ce qui veut dire quoi? Une autre forme d'agressivité. Vous comprenez? Je me demande si vous le voyez. Alors pouvons-nous avoir un « insight » dans l'agressivité? Pas d'explications, pas le souvenir de toutes ses implications etc., etc. ce qui revient à examiner en continu pour aboutir à une conclusion et agir en fonction de cette conclusion. Ce n'est pas là un « insight ». Tandis que si vous en avez un « insight » immédiat – vous comprenez? – vous avez alors brisé tout le schéma de l'agression.

Ainsi, Monsieur, nous comparons, n'est-ce pas? Tant physiquement – vous avez de longs... j'aimerais être aussi beau que vous – que psychologiquement; il y a continuellement comparaison. Ce qui veut dire quoi? Je ne sais si vous avez exploré cela. Se comparer à quelqu'un d'autre, de supérieur, de plus intelligent, de plus brillant etc., cela revient à quoi? A refuser et vouloir changer ce que vous êtes. Je me demande si vous le comprenez. Suis-je clair là-dessus? Voyons, je me compare à vous et me dis que vous êtes redoutablement malin, tout cela, et par comparaison je me dis, Dieu que je suis ennuyeux. N'est-ce pas? Vous suivez? Mais en l'absence de toute comparaison, suis-je ennuyeux? Je commence alors à découvrir que la chose est « telle quelle ». Je me demande si vous voyez.

Alors, qu'allons-nous faire de notre mode de vie? Désolé de « revenir à nos moutons ». Qu'allons-nous faire? Vous irez participer à des rencontres de diverses sortes, des discussions – des philosophes exposant leur philosophie, le dernier psychologue non-freudien, non-ceci, non-cela, mais le dernier en date, et il vous expliquera tout. Vous comprenez? Nous faisons cela tout le temps, allant d'une chose à l'autre, et c'est ce qu'on appelle un esprit ouvert. Mais jamais nous ne disons : c'est vrai, je suis ainsi, alors découvrons. pourquoi je suis ainsi. Pourquoi ai-je des blessures, des traumas psychologiques. Pourquoi? Pourquoi devrais-je vivre avec cela? Je ne sais si vous suivez tout cela. Mais lire quelqu'un comme... des livres... ou assister à des causeries de Krishnamurti pour ensuite le citer : « c'est ainsi, je sais tout cela par coeur ! » (Rires) Je m'y consacre depuis soixante ans ou plus, donc inutile de me citer. Mais si vous ne citez pas et découvrez par vous-même, vous comprenez, il y a davantage d'énergie, c'est plus amusant, plus vivant, vous devenez beaucoup plus vivant.

« Quel rapport y a-t-il entre l'attention et la pensée? Y a-t-il un intervalle entre l'attention et la pensée? » Bien?

C'est une bonne question car elle nous affecte. C'est-à-dire, qu'est-ce que l'attention. Quel rapport y a-t-il entre la pensée et l'attention. L'attention inclut-elle la liberté? Bien? Est-ce une question qui nous affecte? Nous savons ce qu'est la concentration. N'est-ce pas? Oui, pour la plupart; dès l'enfance nous sommes entraînés à nous concentrer et cette concentration consiste à rassembler toute l'énergie sur un certain point, et rester focalisé sur ce point. N'est-ce pas? Un écolier regarde par la fenêtre, il contemple les oiseaux et les arbres et le mouvement des feuilles ou l'écureuil grimpant le long du tronc, et l'éducateur dit : « Voyons, vous ne faites pas attention, concentrez-vous sur le livre. » N'est-ce pas? « Ecoutez ce que je dis », etc. Ce qui veut dire quoi? Cherchez, Monsieur. Cela veut dire quoi? Que vous donnez à la concentration bien plus d'importance qu'à l'attention. Ainsi, si le garçon regarde par la fenêtre, observant cet écureuil, je l'aiderais à observer – si j'étais l'éducateur – je l'aiderais à observer cet écureuil, complètement. Vous suivez? A l'observer. Observer le mouvement de sa queue, son museau, comment sont ses griffes, tout observer. Dès lors, s'il apprend à observer cela attentivement, il prêtera attention à ce sacré bouquin ! (Rires) Vous suivez ce que je veux dire? Il n'y a donc pas de contradiction.

Ainsi, l'attention est un état d'esprit qui ne comporte aucune contradiction. N'est-ce pas? Aucune entité, ni centre, ni point fixe pour dire : « je dois être attentif ». Dans cet état, il n'y a pas de gaspillage d'énergie. Tandis que dans la concentration, le processus de contrôle est toujours en activité : je veux me concentrer sur cette page, mais la pensée vagabonde, et il faut la rappeler à l'ordre, une lutte de chaque instant. Tandis qu'avec l'attention, si vous l'examinez, c'est vraiment très simple. Quand quelqu'un dit : « je vous aime », et qu'il est sincère, vous êtes attentif ! Vous n'irez pas dire : « m'aimez-vous pour mon physique, ou pour mon argent, ou sexuellement, ou ceci ou cela. Suivez-vous ce que je dis? Donc l'attention est tout autre chose que la concentration.

Et cette attention, demande l'auteur de la question, quel rapport y a-t-il entre cette attention et la pensée? N'est-ce pas? Aucun, évidemment. Je ne sais si vous suivez cela. La concentration a un rapport avec la pensée, parce que la pensée dirige : « Je dois apprendre, je dois me concentrer afin de me contrôler ». N'est-ce pas? Ainsi, la pensée dirige d'un point à un autre. Tandis que dans l'attention, la pensée n'a pas sa place : – vous êtes attentif.

« Et y a-t-il un intervalle entre l'attention et la pensée? » Seigneur ! Monsieur, comme nous l'avons expliqué l'autre jour, si vous comprenez une fois pour toute, si vous saisissiez une bonne fois tout le mouvement de la pensée, vous ne poseriez pas cette question. Vous comprenez? Je vais y répondre, mais il faut d'abord comprendre ce qu'est la pensée. Vous comprenez? Non pas que quelqu'un vous dise ce qu'est la pensée, mais voir ce qu'elle est, comment elle apparaît. Et si vous voulez bien, je vais y revenir, nous allons l'explorer.

Il ne peut y avoir de pensée en cas d'amnésie totale. N'est-ce pas? Mais malheureusement, ou heureusement, nous ne sommes pas amnésiques. Et l'on veut découvrir ce qu'est la pensée, quelle est sa place dans la vie. Vous comprenez? On commence donc à examiner l'acte de penser – n'est-ce pas? Alors, qu'est-ce que penser? L'acte de penser a lieu en réaction à la mémoire. C'est évident. La mémoire répond à un défi, à une question, à une action, ou par rapport à quelque chose, ou à une idée, à une personne. N'est-ce pas? Vous voyez tout cela dans la vie. Qu'est-ce donc que penser, que la pensée? Comment la pensée existe-t-elle dans l'esprit humain? De là on demande, qu'est-ce que la mémoire? Vous comprenez? Qu'est-ce que la mémoire? La mémoire c'est : vous avez marché sur un insecte qui vous a piqué. Ce souvenir, cette douleur est inscrite, rangée dans le cerveau; cette douleur, qui devient un souvenir, n'est pas une vraie douleur. Cette douleur est finie, mais le souvenir persiste. Alors la prochaine fois vous faites attention. Ainsi, l'expérience de la douleur est devenue du savoir, et ce savoir, cette expérience est de la mémoire, laquelle répond sous forme de pensée. N'est-ce pas? Cette mémoire est la pensée. Et le savoir, si vaste, si profond, si étendu soit-il, est forcément toujours limité. N'est-ce pas? Il n'y a pas de savoir complet. Je ne sais si vous suivez tout cela.

La pensée est donc toujours partielle, limitée, elle divise, parce qu'en soi elle est incomplète. Intrinsèquement, elle ne peut jamais être complète, elle peut penser qu'elle est compléte, – vous comprenez? – elle peut penser à la totalité, au tout, mais en elle-même la pensée n'est pas entière. Donc tout ce qu'elle crée, philosophiquement, religieusement, est toujours partiel, limité, fragmentaire, parce que le savoir fait partie de l'ignorance. Vous comprenez, Monsieur? Je ne sais si vous comprenez cela. Comme le savoir ne peut jamais être complet, il va toujours de pair avec l'ignorance. N'est-ce pas? C'est logique, rationnel. Et si l'on comprend la nature de la pensée et que l'on comprend ce qu'est la concentration, alors la pensée ne peut agir, car l'attention, c'est donner toute son énergie – vous comprenez? – sans la moindre réserve. Je me demande si vous comprenez cela. Si vous écoutez en ce moment, j'espère que c'est le cas, si vous écoutez avec attention, que se passe-t-il? Il n'y a pas de « vous » qui soit attentif. N'est-ce pas? Il n » y a pas de centre disant « je dois être attentif ». Vous êtes attentif parce que c'est votre vie, votre intérêt. Si vous n'êtes pas intéressé, préférant profiter du soleil, disant,'bon je vais vaguement écouter », c'est une autre affaire. Mais si vous êtes sérieux et prêtez attention, vous verrez bientôt que tous vos problèmes, que tout cela a disparu – du moins pour l'instant.

Donc résoudre les problèmes c'est être attentif. Je me demande si vous le saisissez. Vous le comprenez? Ce n'est pas un tour de passe-passe ! (Rires)

Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioneur: Une heure moins dix-sept.

Krishnamurti: Désolé, il est une heure moins dix-sept.

Voilà Monsieur, les autres questions sont du même ordre. Comme ceci est la denière séance de questions et réponses peut-être allons-nous, pour certains, nous retrouver samedi et dimanche après quoi nous fermons boutique ! (Rires)

Donc, toutes ces questions, il y en a 250 et plus, sont toujours quelque peu sans rapport avec les faits de notre vie. Vous comprenez Monsieur? Pourquoi mon esprit bavarde-t-il sans fin? Vous suivez? Vous ne posez pas une telle question ! Vous êtes-vous jamais posé la question de savoir pourquoi vous êtes si agités, particulièrement dans ce pays, l'esprit étant si bavard, remuant, mobile, passant d'une chose à l'autre, ne pensant qu'à se divertir. N'est-ce pas? Pourquoi votre esprit bavarde-t-il? Et qu'allez-vous faire à ce sujet. N'est-ce pas? Votre réaction immédiate est de le maîtriser, non? disant » je ne dois pas bavarder », ce qui veut dire quoi? Que celui qui maîtrise bavarde. Je ne sais si vous le voyez. Le voyez-vous? L'entité qui maîtrise et dit « je ne dois pas bavarder » fait elle-même partie du bavardage. Voyez-vous la beauté de la chose? Alors, qu'allez-vous faire? Allez-y Monsieur.

Questioneur: L'observer.

Krishnamurti: Si vous l'observez, si vous dites, voyons, mon esprit bavarde, et je peux examiner les causes du bavardage, voyez que bavarder est le propre d'un esprit occupé. N'est-ce pas? Je ne sais si vous avez remarqué que l'esprit, toute la structure du cerveau doit s'occuper de quelque chose. N'est-ce pas? De sexe, de problèmes, de télévision, d'aller au football, à l'église – il doit être occupé. N'est-ce pas? Pourquoi? Pourquoi doit-il être occupé? Si il n'est pas occupé, n'êtes-vous pas un peu incertain, ne craignez-vous pas d'être inoccupé? Vous suivez? Vous vous sentez vide, n'est-ce pas? Non? Vous vous sentez perdu. Vous commencez alors à réaliser ce que vous êtes, qu'il y a en vous une terrible solitude. N'est-ce pas? Alors, pour éviter cette profonde solitude avec toutes ses angoisses, l'esprit bavarde, s'occupe de tout sauf de cela. Ce qui devient alors l'occupation. Vous suivez? A défaut d'être occupé par toutes les choses extérieures, comme la cuisine, la vaisselle, le ménage, etc., je réalise alors que je suis esseulé, c'est mon souci. Vous suivez? Comment vais-je surmonter cela, il faut que j'en parle : « comme je suis malheureux » – retour au bavardage. Mais si vous dites : « Pourquoi l'esprit bavarde-t-il? » Posez la question, Monsieur, accompagnez-moi. Pourquoi votre esprit bavarde-t-il? Jamais un moment de répit – vous comprenez? – jamais un moment de complète liberté à l'égard de tout problème. N'est ce pas?

Encore une fois, cette occupation résulte-t-elle de notre éducation, de la nature sociale de notre vie? Ce sont autant d'excuses, c'est évident. Mais quand on réalise, si tel est le cas, que son esprit bavarde et qu'on l'observe – vous suivez? – il faut attendre, rester avec – je ne sais si j'arrive à l'expliquer. Mon esprit bavarde. Bien, je vais l'observer. Je dis : « d'accord, bavarde ». Je lui donne mon attention. Vous suivez? Je me demande si vous comprenez cela. Je fais attention, ce qui signifie que je n'essaie pas d'arrêter de bavarder, je ne dis pas : « il faut le réprimer », ni rien de tout cela. Je ne fais que donner mon attention au bavardage. Si vous le faites, vous verrez ce qui se passe. Votre esprit est alors très clair, libéré de tout cela. Et c'est probablement l'état d'un être humain normal, sain. N'est-ce pas? Je pense que cela suffit, messieurs.

1980, Ojai, California

Sauf mention contraire, le contenu de ce site est mis à disposition selon les termes de la Licence CC BY-SA 4.0
Feedback
Web Statistics