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Liberté, Amour et Action

Jiddu Krishnamurti
Liberté, Amour et Action
Titre original : Freedom, love and action publié par Shambhala
Traduit de l’anglais par Claude Dhorbais

Cinq Conversations

1

La méditation est la voie de la transformation totale de la folie de l’homme. L’homme est piégé dans des principes et des idéologies qui l’empêchent de mettre un terme au conflit qui l’oppose à autrui. L’idéologie de la nationalité et de la religion ainsi que l’obstination de sa propre vanité détruisent l’homme. Ce processus destructif se poursuit à travers le monde. L’homme a tenté d’y mettre un terme par la tolérance, la conciliation, l’échange de paroles et par des dispositifs destinés à sauver la face — mais il demeure retranché dans son propre conditionnement.

La bonté ne réside pas dans des dogmes ni dans de vains principes, de vaines formules. Ceux-ci nient l’amour, et la méditation est l’épanouissement de l’amour.

La vallée était très calme en ce tout début de matinée. Même la chouette avait cessé d’appeler son compagnon ; son hululement grave s’était arrêté une heure plus tôt. Le soleil n’était pas encore levé et les étoiles brillaient toujours. L’ une d’elles disparaissait tout juste derrière les collines occidentales, et la lumière de l’Orient se répandait lentement. Tandis que le soleil se levait, les rochers, couverts de rosée, brillaient — les cactus et les feuilles, rutilants, s’argentaient. Et la beauté du pays commençait à s’éveiller.

Les singes étaient dans la véranda maintenant ; deux d’entre eux, faces rouges et toisons brunes, exhibaient une queue de longueur modeste. L’un grattait l’autre à la recherche d’insectes et, quand il en trouvait, il les attrapait soigneusement et les avalait. En perpétuel mouvement, ils sautèrent hors de la véranda, gagnèrent la branche d’un grand arbre tropical et disparurent dans la ravine.

Le calme de la nuit régnait encore malgré l’éveil du village. C’était un calme particulier. Ce n’était pas l’absence de bruit. Ce n’était pas que le mental produisait le calme ou le concevait à partir de son propre et interminable bavardage. C’était un calme qui venait sans demande, sans aucune cause. Et les collines, les arbres, les gens, les singes, les corneilles — qui appelaient — étaient dans ce calme. Et cela durerait jusqu’au soir. Seul l’homme n’en était pas conscient. Ce serait là de nouveau quand la nuit viendrait, et les rochers le sauraient, et aussi les figuiers récemment plantés, et le lézard entre les rochers.

Il y avait quatre ou cinq personnes dans la pièce. Certaines étaient des étudiants, d’autres des universitaires en poste. L’un des étudiants dit : « Je vous ai écouté l’année dernière, et de nouveau cette année. Je sais que nous sommes tous conditionnés. Je suis conscient des brutalités de la société, du fait que je suis personnellement envieux et coléreux. Je connais l’histoire de l’Église, de ses guerres et de ses activités immorales. J’ai étudié l’histoire et les éternelles guerres des croyances et des idéologies retranchées, qui suscitent tant de conflits dans le monde. La folie de l’humanité — dont je fais également partie — semble nous tenir et nous semblons être condamnés à ce destin pour l’éternité — à moins, naturellement, que nous ne puissions produire un changement en nous-mêmes. C’est la petite minorité qui importe vraiment, qui s’étant réellement changée elle-même — peut faire quelque chose dans ce monde meurtrier. Et quelques-uns d’entre nous sont venus, qui en représentent d’autres, pour discuter cette question avec vous. Je pense que certains d’entre nous sont sérieux, et je ne sais pas jusqu’où ce sérieux va nous mener. Ainsi, avant toute chose, nous prenant comme nous sommes, à demi sérieux, quelque peu hystériques, déraisonnables, emportés par nos a priori et nos vanités — nous prenant, donc, tels que nous sommes, pouvons-nous réellement changer ? Si ce n’est pas le cas, nous allons nous détruire mutuellement ; notre propre espèce va disparaître. Il peut y avoir une réconciliation dans toute cette terreur, mais le danger existe toujours que quelque groupe de maniaques ne déchaîne la bombe atomique, et nous serons tous engloutis dans la catastrophe. Ainsi, voyant tout cela, qui est assez évident, qui est sans cesse décrit par des auteurs, des professeurs, des sociologues, des hommes politiques, etc., nous est-il possible de changer radicalement ? »

Certains d’entre nous ne sont pas tout à fait sûrs que nous voulions changer, car nous prenons plaisir à cette violence. A certains d’entre nous, elle est même avantageuse. D’autres n’ont qu’un seul désir : rester dans leurs positions retranchées. D’autres encore cherchent à travers le changement une certaine forme de surexcitation, d’expression émotionnelle exagérée. La plupart d’entre nous veulent du pouvoir sous une forme ou sous une autre — du pouvoir sur soi-même, du pouvoir sur autrui, du pouvoir associé à de nouvelles et brillantes idées, du pouvoir associé au leadership, à la célébrité, etc. Le pouvoir politique est aussi mauvais que le pouvoir religieux. Ni le pouvoir temporel ni le pouvoir d’une idéologie ne changent l’homme. La volonté de changement, d’auto-transformation, ne produit pas non plus ce changement.

« Je puis comprendre cela, dit: l’étudiant. Mais alors, quelle est la voie du changement si les principes et les idéologies ne sont pas la voie ? Quelle est alors l’énergie motrice ? Et changer pour aller vers quoi ? »

Les gens d’un certain âge, dans la pièce, écoutaient cela plutôt sérieusement. Ils étaient tous attentifs et pas un d’entre eux ne regardait par la fenêtre pour voir l’oiseau jaune-vert perché sur une branche et prenant le soleil en ce début de matinée, lissant ses plumes, faisant toilette et contemplant le monde du haut de ce grand arbre.

L’un des hommes les plus âgés dit : « Je ne suis pas sûr du tout de vouloir le moindre changement. Il pourrait s’effectuer pour le pire. Il est préférable, ce désordre méthodique, à un ordre qui peut signifier incertitude, insécurité totale et chaos. Ainsi, quand vous parlez de la manière de changer et de la nécessité du changement, je ne suis pas sûr du tout d’être d’accord avec vous, mon ami. En tant que pure spéculation, j’y prends plaisir: Mais une révolution qui me privera de mon emploi, de ma maison, de ma famille, etc., est une idée des plus désagréable et je ne pense pas que je la veuille. Vous êtes jeune et vous pouvez jouer avec ces idées. Tout de même, je vais écouter et voir quelle sera l’issue de cette discussion. »

Les étudiants le regardèrent avec cette supériorité que donne la liberté, avec cette aisance que confère le sentiment de ne pas dépendre d’une famille, d’un groupe, d’un parti politique ou religieux. Ils avaient dit qu’ils n’étaient ni capitalistes ni communistes ; ils n’étaient nullement concernés par une quelconque activité politique. Ils souriaient avec tolérance et un certain sentiment de gêne. Il y a ce fossé qui existe entre l’ancienne génération et la nouvelle, et ils n’allaient pas essayer de le combler.

« Nous sommes libres, poursuivirent les étudiants, et par conséquent nous ne sommes pas hypocrites. Bien sûr que nous ne savons pas ce que nous voulons faire, mais nous savons ce qui ne va pas. Nous ne voulons pas de différences sociales ou raciales, nous ne sommes pas concernés par toutes ces stupides croyances religieuses et ces superstitions ; nous ne voulons pas non plus de leaders politiques — bien qu’il doive y avoir une sorte totalement différente de politique qui empêchera les guerres. Nous sommes donc réellement concernés et nous voulons être impliqués dans les possibilités d’une transformation totale de l’homme. Ainsi, pour poser encore une fois la question : premièrement, quelle est la chose qui va nous faire changer ? Et, deuxièmement, changer pour aller vers quoi ? »

La seconde question est sûrement impliquée dans la première, n’est-ce pas ? Si vous savez déjà pour aller vers quoi vous changez, s’agit-il vraiment d’un changement ? Si l’on sait ce qu’on veut être demain, alors « ce qui sera » est déjà dans le présent. Le futur est le présent ; l’avenir connu est le présent connu. L’avenir est la projection, modifiée, de ce qui est connu maintenant.

« Oui, je vois cela très clairement. Ainsi donc, il n’y a que la question du changement, et non. la finition verbale de ce pour aller vers quoi nous changeons. Nous nous limiterons donc à la première question. Comment changeons-nous ? Quel est le mouvement, le moteur, la force qui nous fera renverser toutes les barrières ? »

Seulement l’inaction complète, la négation complète de « ce qui est ». Nous ne voyons pas la grande force qui gît dans la négation. Si vous rejetez toute la structure des principes et des formules, et par conséquent le pouvoir qui en dérive, l’autorité, ce rejet même vous donne la force nécessaire pour rejeter toutes les autres structures de pensée et vous avez ainsi l’énergie pour changer ! Le rejet est cette énergie.

« Cela est-il ce que vous appelez mourir à l’accumulation historique qu’est le présent ? »

Oui. Cette mort elle-même est à remettre au monde. Vous avez là tout le mouvement du changement — mourir au connu.

« Ce rejet est-il un acte positif, déterminé ? »

Quand les étudiants se révoltent, c’est un acte positif bien déterminé, mais une telle action n’est que très partielle et fragmentaire. Ce n’est pas un rejet total. Vous demandez : « Est-ce un acte positif, cette mort, ce rejet ? » Oui et non. Quand vous quittez positivement une maison pour entrer dans une autre, votre acte positif cesse d’être un acte positif parce que vous avez abandonné une structure de pouvoir pour une autre, que vous aurez de nouveau à quitter. Ainsi cette constante répétition, qui apparaît comme une action positive, est en réalité de l’inaction. Mais si vous rejetez le désir et la quête de toute sécurité intérieure, il s’agit d’une totale négation qui est une action des plus positive. C’est seulement cette action qui transforme l’homme. Si vous rejetez la haine et l’envie sous toutes leurs formes, vous rejetez la structure complète de ce que l’homme a créé en lui-même et hors de lui-même. C’est très simple. Chaque problème est en relation avec tous les autres problèmes.

« Cela est-il ce que vous appelez “la vision de problème” ? »

Cette vision révèle la structure globale et la nature du problème. La vision n’est pas l’analyse du problème ; ce n’est pas la révélation de la cause et de l’effet. Tout est là, exposé, comme sur une carte. C’est là pour que vous le voyiez, et vous ne pouvez le voir que si vous n’avez aucun endroit d’où regarder, c’est là notre difficulté. Nous sommes engagés et, intérieurement, cela nous procure un grand plaisir d’appartenir. Quand nous appartenons, il n’est pas possible de voir ; quand nous appartenons, nous devenons irrationnels, violents, et alors nous voulons mettre fin à la violence en appartenant à quelque chose d’autre. Et nous sommes ainsi entraînés dans un cercle vicieux. Et c’est ce que l’homme a fait pendant des millions d’années et il appelle vaguement cela « évolution ». L’amour ne se situe pas à la fin des temps. Il est pour tout de suite ou il n’est pas. Et c’est l’enfer quand il n’est pas, et la réforme de l’enfer est la décoration de ce même enfer.

2

En Europe, le printemps glissait vers l’été. Il commençait dans le chaud midi avec le mimosa, puis venaient les arbres fruitiers en fleurs et le lilas, et le ciel bleu s’approfondissait ; on le suivait vers le nord, où. le printemps était tardif. Les châtaigniers se couvraient tout juste de feuilles, mais n’avaient pas encore de fleurs. Et le lilas était encore en boutons. Et quand on observait, les feuilles de châtaignier se faisaient plus grandes, plus épaisses et couvraient la route et la vue à travers la prairie. Les châtaigniers étaient maintenant en pleine floraison le long des avenues, dans les bois, et le lilas, déjà flétri dans le sud, était en fleur. Il y avait du lilas blanc dans une petite cour ; il y avait peu de feuilles, mais les fleurs blanches semblaient couvrir l’horizon. Et quand on montait vers le nord, le printemps ne faisait que commercer. Les tulipes — des champs entiers — étaient fleuries, et les canards voyaient leurs petits poussins jaunes ramer rapidement après leur mère dans l’eau calme du canal. Le lilas était encore en fleur et les arbres étaient encore dénudés ; avec les jours qui passaient, le printemps mûrissait. Et la terre plate avec son vaste horizon et des nuages si bas qu’on sentait qu’on pourrait les toucher — s’étirait d’un côté à l’autre.

Le printemps était ici dans toute sa gloire ; rien n’était séparé. L’arbre et vous et ces canards avec leurs petits poussins, les tulipes et la vaste étendue du ciel — il n’y avait pas de séparation. L’intensité du ciel rendait si vive, si proche la couleur de la tulipe, du lis et de la tendre feuille verte que les sens étaient les fleurs, l’homme et la femme qui passaient sur leurs bicyclettes et la corneille, tout haut dans les airs. Il n’y a réellement aucune séparation entre l’herbe nouvelle, l’enfant et vous-même : nous ne savons pas comment regarder, et le regard est la méditation.

C’était un homme jeune et brillant, aux yeux clairs et insistants. Il disait qu’il avait autour de trente-cinq ans et qu’il avait un bon job. Il ne se souciait ni de nationalisme, ni de troubles raciaux, ni des conflits entre croyances religieuses. Il disait qu’il avait un problème et espérait pouvoir en discuter sans être vulgaire, sans verser dans les grossièretés. Il disait qu’il était marié et avait une enfant, et que l’enfant était gentille, et qu’il espérait qu’elle grandirait dans un monde différent. Son problème était, disait-il, le sexe. Ce n’était pas une question d’entente avec sa femme ; il n’y avait pas non plus d’autre femme dans sa vie. Il disait que cela devenait un problème parce qu’il semblait consumé par lui. Son travail, qu’il faisait plutôt bien, était envahi par ses pensées sexuelles. Il en voulait de plus en plus — le plaisir et la jouissance du sexe, sa beauté et sa tendresse. Il ne voulait pas en faire un problème, comme c’était le cas de la plupart des gens, qui étaient frigides ou impuissants, ou encore réduisaient toute leur vie à une question sexuelle. Il aimait sa femme et il sentait qu’il commençait à l’utiliser pour son propre plaisir personnel ; et maintenant son appétit grandissait, ne faiblissant nullement avec les années, et cela devenait un grand fardeau.

Avant d’aborder ce problème, je pense que nous devrions comprendre ce que sont l’amour et la chasteté. Le vœu de chasteté n’est pas du tout de la chasteté car, sous les mots, le désir obsédant se poursuit, et essayer de le supprimer par différents moyens, religieux ou autres, est une forme de laideur qui, dans son essence même, est impudique. La chasteté du moine, avec ses vœux et ses refus, est essentiellement mondaine, ce qui est impudique. Toute forme de résistance édifie un mur de séparation qui transforme la vie en champ de bataille ; et ainsi la vie ne devient pas chaste du tout. C’est pourquoi il faut comprendre la nature de la résistance. Pourquoi résistons-nous ? Est-ce l’aboutissement de la peur traditionnelle — peur de mal faire, de dévier ?

La société et imprimé sa respectabilité si profondément en nous que nous voulons nous conformer. Si nous n’avions aucune résistance, perdrions-nous l’équilibre ? Nos appétits augmenteraient-ils ? Ou bien est-ce la résistance elle-même qui nourrit le conflit et la névrose ?

Traverser la vie sans résistance, c’est être libre, et la liberté, quoi qu’elle fasse, sera toujours chaste. Le mot chasteté et le mot sexe sont des mots brutaux ; ils ne représentent pas la réalité. Les mots sont faux, et l’amour n’est pas un mot. Quand l’amour est plaisir, il y a de la douleur et de la peur en lui, et ainsi l’amour sort par la fenêtre, et la vie devient un problème. Pourquoi avons-nous fait du sexe une question aussi énorme — non seulement dans nos vies personnelles mais aussi dans les magazines, les films, les photos, les religions qui l’ont condamné ? Pourquoi l’homme a-t-il donné une importance aussi extraordinaire à ce fait de vie, et non aux autres faits de vie, comme le pouvoir et la cruauté ?

Nier le sexe est une autre forme de brutalité ; il est là, c’est un fait. Quand nous sommes des esclaves intellectuels, répétant indéfiniment ce que les autres ont dit, quand nous suivons, obéissons, imitons, alors c’est toute une artère de la vie qui est fermée ; quand l’action n’est qu’une répétition mécanique et non un mouvement libre, alors il n’y a pas de délivrance ; quand il y a cette incessante pression d’accomplir, d’être, alors nous sommes émotionnellement contrariés, il y a un blocage. Ainsi le sexe devient-il la question qui nous est propre, qui n’est pas de seconde main. Et dans l’acte sexuel il y a un oubli de soi-même, de ses problèmes et de ses peurs. Il n’y a pas du tout de moi. Cet oubli de soi n’est pas seulement dans le sexe, mais vient aussi avec l’alcool, ou les drogues, ou certains divertissements. C’est cet oubli de soi que nous recherchons, nous identifiant avec certains actes ou avec certaines idéologies et images, et ainsi le sexe devient-il un problème. Alors la chasteté devient une chose de grande importance, de même que la jouissance du sexe, de même que sa rumination ; ses images perpétuelles deviennent également importantes.

Quand nous voyons l’ensemble de la chose, ce que nous faisons de l’amour, du sexe, du sybaritisme, des vœux que nous prononçons contre lui — quand nous voyons l’ensemble du tableau, non pas comme une idée mais comme un fait réel, alors l’amour, le sexe et la chasteté sont un. Ils ne sont pas séparés. C’est la séparation dans la relation qui corrompt. Le sexe peut être aussi chaste qu’un ciel bleu sans nuages ; mais les nuages arrivent avec la pensée et ils assombrissent. La pensée dit : « Ceci est chaste et cela est débauche », « Ceci doit être contrôlé » et « En cela je vais m’abandonner ». Ainsi est-ce la pensée qui est le poison et non l’amour, non la chasteté, non le sexe.

Ce qui est: innocent, quoi qu’il fasse, est toujours chaste ; mais l’innocence n’est pas le produit de la pensée.

3

« Qu’est-ce que l’action ? » demanda-t-il. « Et qu’est-ce que l’amour ? Y a-t-il un lien entre eux ? Ou est-ce que ce sont deux choses différentes ? »

C’était un homme grand qui avait de longs cheveux lui tombant presque sur les épaules, ce qui soulignait la forme carrée de son visage. Il portait un pantalon en velours côtelé et arborait une certaine rudesse. Cependant, il parlait doucement, avait le sourire facile et l’esprit vif. Il ne s’intéressait pas particulièrement à lui-même mais était prompt à poser des questions et à trouver les bonnes réponses. L’amour et l’action ne sont pas séparés ; c’est la pensée qui les sépare. Là où il y a de l’amour, l’action en fait partie. L’action en elle-même n’a pas grand sens. L’action est la réponse au défi, et cette réponse vient de arrière-plan culturel, subit les influences sociales, celles de la tradition ; ainsi est-elle toujours vieillie. Le défi est toujours neuf, sinon on ne l’appellerait pas défiA moins que la réponse ne soit adéquate au défi, il doit y avoir conflit, et par conséquent déchéance. Nos actions, jaillissant du passé, doivent toujours conduire au désordre, à la déchéance.

« Y une action qui ne soit pas en elle- même cause de déchéance ? Et une telle action est-elle possible en ce monde ? » demanda-t-il.

Ce n’est possible que si nous comprenons la nature du défi. Y a-il seulement un défi, ou y a-t-il de multiples défis ? Ou bien traduisons-nous cet unique défi en défis diversifiés et fragmentaires ? Il est sûr qu’il n’y en a qu’un, mais notre esprit, étant fragmentaire, traduit cet unique défi en nombreux défis et essaie de répondre à ces multiples fragments. Et ainsi nos actions deviennent contradictoires et conflictuelles, provoquant misère et confusion dans toutes nos relations.

« Cela, je le vois, dit»il, nos esprits sont fragmentaires ; je vois cela très clairement, mais quel est défi unique?»

C’est que l’homme devrait être complètement, totalement libre. Non pas libéré de tel ou tel problème, de telle ou telle servitude, mais de toutes les servitudes et de tous les problèmes. Quand on accepte le défi — et ce défi a toujours été là pour que l’homme l’accepte, depuis les temps les plus reculés jusqu’à maintenant —, il n’est pas possible de l’interpréter en fonction de telle ou telle condition de la culture ou de la société. Nier la liberté, c’est rétrograder. Peut-on accepter ce défi non pas intellectuellement, mais avec l’impact, avec l’intensité de quelque maladie aiguë et dangereuse ? Si on ne l’accepte pas, alors on agit simplement en fonction de son propre plaisir, en fonction de son idiosyncrasie personnelle, qui fait de la servitude, de l’esclavage un modèle particulier de pensée. Si on n’accepte pas ce défi que l’homme est complètement libre — alors on nie l’amour. Alors l’action est une série d’ajustements à des exigences sociales et environnementales, avec des angoisses, des désespoirs et des peurs.

« Mais peut-on être si complètement libre quand on vit dans ce monde meurtrier ? »

C’est une mauvaise question. C’est simplement une façon intellectuelle de s’enquérir qui n’a que très peu de validité. Soyez libre, et alors vous aimerez, dans n’importe quelle société ou culture. Sans liberté, l’homme dépérit, quelque grand que soit son travail, que ce soit en art, en science, en politique ou en religion. Liberté et action ne sont pas séparées. Être libre est action ; ce n’est pas qu’il y ait une action pour être libre, agissant afin d’être libre. Aimez, et la haine cesse. Mais rejeter la haine afin d’aimer appartient à ce plaisir que la pensée établit. Ainsi, la liberté, l’amour et l’action sont interconnectés pour ne pas être séparés, pour ne pas être découpés en activité politique, sociale ou autre. L’esprit, installé dans la liberté, agit. Et cette action est amour.

4

Nous dépassâmes le village bien connu, qui était devenu à la mode tant en hiver qu’en été, au bord d’un fleuve ; et la voiture tourna sur la droite et traversa une vallée bordée de collines abruptes des deux côtés, couvertes de pins. De temps en temps, nous apercevions les chamois folâtrer, tout là-haut, les pins se faisaient plus rares. La route suivait le fleuve, puis nous grimpâmes, mais la pente n’était pas trop raide. On aurait pu très facilement la gravir à pied. Nous arrivâmes sur une route non pavée qui était très poussiéreuse et cahoteuse, avec de grands nids-de-poule, et une autre rivière, charmante avec ses eaux vert-bleu, coulait sur le côté. La voiture ne pouvait pas aller plus loin et le sentier se poursuivait à travers un bois de pins clairsemés où de nombreux arbres avaient été déracinés par la récente tempête. Ce sentier, qui traversait le bois silencieux, devenait de plus en plus tranquille et solitaire. Il n’y avait pas d’oiseaux, ici, il n’y avait que la chanson de l’eau qui courait sur les rochers et les arbres tombés, par-dessus les blocs erratiques. C’était le seul bruit ici et là, l’eau était très calme et formait de profonds bassins où l’on aurait pu se baigner si l’eau n’avait été aussi froide. Il y avait ici beaucoup de fleurs sauvages, jaunes, violettes et roses. C’était réellement un bel endroit, rempli du bruit de la rivière descendant en cascade. Mais par-dessus tout cela, il y avait cet étrange silence qui se manifeste là où l’homme n’a jamais mis les pieds. Nous marchions sur de la mousse ; un arbre penché en était couvert et, à la lumière du soleil, il était d’un vert et d’un jaune très brillants. De l’autre côté de la ravine, on pouvait Voir la lumière vespérale du soleil et le vert brillant d’une prairie qui s’étirait jusqu’au ciel, lequel était d’un bleu intense.

Le silence vous enveloppait et vous restiez là tranquillement, observant la lumière, écoutant l’eau et le silence intense qu’aucune brise ne troublait. C’était une belle soirée et il semblait dommage de rentrer.

C’était un homme assez jeune et il avait probablement étudié un peu la nature humaine, non seulement dans les livres, mais aussi en observant, en causant avec beaucoup de gens. Il avait énormément voyagé et disait qu’il avait rencontré de nombreuses personnes et s’intéressait aux; relations que l’homme entretient avec même. Il avait été témoin des récentes émeutes estudiantines en différentes parties du monde, ces explosions spontanées contre l’ordre établi, et il connaissait apparemment certains leaders, tant dans le sud que dans le nord. Il s’intéressait à la découverte du moi qui se cache tant dans le subconscient que dans les couches supérieures de la conscience.

Il dit : « Je vois la nécessité d’explorer l’ensemble de ce domaine et d’y mourir, de manière qu’une nouvelle chose puisse venir à l’existence, mais je ne peux pas mourir à quelque chose que je ne connais pas — le subconscient, les couches les plus profondes qui se cachent si secrètement, qui sont un entrepôt insondable de choses inconnues ou à demi oubliées, qui sont tributaires d’ une source qui demeure scellée. Bien que vous ayez dit que le subconscient est aussi trivial que la conscience, et que par conséquent il n’est que de peu d’importance, bien que vous l’ayez comparé à un ordinateur et ayez souligné qu’il est mécanique, il n’en demeure pas moins que ce subconscient est responsable de tout notre comportement, de toutes nos relations. Comment pouvez-vous le qualifier de trivial Réalisez-vous ce que vous êtes en train de dire ? »

Pour comprendre tout cela, qui est un problème tout à fait complexe, il est important d’examiner toute la structure de la conscience et de ne pas la scinder en conscient et caché. Nous acceptons cette division comme naturelle, mais est-elle naturelle, ou est-ce une observation à partir d’un fragment Notre difficulté va être de voir la totalité et non pas le fragment. Le problème surgit alors de la question de savoir qui est l’observateur qui voit la totalité. N’est-il pas aussi un fragment, qui par conséquent ne peut que regarder de façon fragmentaire ?

« Sommes-nous jamais la totalité, ou ne sommes-nous que des fragments agissant séparément, en contradiction les uns avec les autres »

Il nous faut être clair sur cette question de la totalité et du fragment. Pouvons-nous jamais voir la totalité, ou avons-nous le sentiment de la totalité à travers ce fragment ? Voyez-vous la totalité de l’arbre ou seulement une branche de l’arbre ? Vous pouvez voir la totalité de l’arbre si vous êtes à une certaine distance pas trop loin, et cependant pas trop près. Si vous êtes trop près, vous ne voyez que diverses branches séparées. Ainsi, pour voir la totalité de quoi que ce soit, il doit y avoir non pas l’espace que crée le mot, mais l’espace de la liberté. C’est seulement dans la liberté que vous pouvez voir la totalité. Comme vous l’avez dit, Monsieur, nous agissons toujours en fragments qui sont en opposition les uns avec les autres, ou en un fragment qui est en harmonie avec un autre fragment.

« Toute notre vie est morcelée entre la famille, le travail, la citoyenneté, l’art, la sensualité, la bonté, etc. Nous ne connaissons que cette action fragmentaire avec ses terribles tensions et délices. »

Ces fragments ont leurs propres motifs cachés différents et contradictoires —, et les couches supérieures de la conscience répondent selon ces éléments opposés et souterrains de conditionnement. Ainsi sommes-nous un faisceau de motifs et d’urgences contradictoires qui réagissent au défi de l’environnement.

« Le mental quotidien est constitué de ces réponses en action effective, et du conflit effectivement visible. »

Eh bien, où est le problème ? Que voulez-vous résoudre ou comprendre ?

« Le problème est que je dois voir la totalité de tous ces motifs et conditionnements cachés qui sont responsables du conflit visible. En d’autres termes, je dois voir ce qu‘il est convenu d’appeler le subconscient. Même si je n’étais pas en conflit — et je suis en conflit —, même si je ne l’étais pas, j’aurais encore à connaître tout ce subconscient pour simplement me connaître. Et pourrai-je jamais me connaître ? »

Ou bien vous connaissez ce qui est arrivé, ou bien vous connaissez ce qui a lieu actuellement. Pour connaître ce qui a lieu à présent, vous regardez avec les yeux du passé, et par conséquent vous ne connaissez pas ce qui est en train d’advenir. Regarder le présent vivant avec les yeux du passé signifie ne pas le voir. Ainsi le mot connaître est-il un mot dangereux, de même que tous mots sont dangereux et faux. Quand vous dites : « Je veux me connaître », il y a deux choses qui sont impliquées. Qui est l’entité qui dit : « Je dois me connaître moi-même », et qu’y a-il à connaître, à part soi-même ? Et cela devient ainsi une question absurde ! Ainsi l’observateur est-il celui qui est observé. L’observateur est l’entité qui rêve, qui est en conflit, qui veut connaître et veut être connu, l’illusion et l’exigence de mettre fin à l’illusion, le rêve qu’il interprète en état de veille et l’interprétation qui dépend du conditionnement. Il est le tout, l’analyse et l’analyseur, l’expérimentateur et l’expérience. Il est le tout. Il est le faiseur de dieu et son adorateur. Tout cela est un fait qui est effectivement, que n’importe qui peut voir avec un peu d’observation. Alors, quelle est la question ? La question est celle-ci, n’est-ce pas, Monsieur : y a-t-il une action, à l’intérieur de ce cadre, qui ne créera pas davantage de conflit, davantage de misère, davantage de confusion, davantage de chaos ? Ou bien y a-t-il une action en dehors de cette accumulation historique ?

« Vous demandez s’il y a une partie de moi qui peut agir sur cette accumulation, qui ne lui appartient pas ? »

Vous voulez dire que je postule quelque divinité, une âme à l’intérieur de vous, qui soit intacte ?

« Cela en a tout l’air. »

Certainement pas, Monsieur. Rien qui y ressemble. Quand vous posez cette question, vous perpétuez réellement une vieille tradition de dérobade. Nous avons à repenser cela, à ne pas répéter une superstition éculée. A l’intérieur de ce cadre du moi, de l’ego, du soi, il n’y a manifestement aucune liberté, et par conséquent il nourrit toujours sa propre misère sociale, personnelle, etc. Est-il jamais possible d’être libéré de cela ? Nous dépensons nos énergies à discuter de liberté politique, religieuse, sociale, de l’éviction de la pauvreté et de l’inégalité, etc.

« Je suis d’accord avec vous, Monsieur. Nous passons notre temps à nous interroger si nous pouvons être libres d’agir, de changer les structures sociales, de supprimer le désordre social, la pauvreté, l’inégalité, etc., et je ne suis pas sûr du tout que nous voulions seulement la liberté. »

La liberté réside-t-elle à l’intérieur de la structure de ce passé accumulé, ou bien en dehors d’elle ? La liberté est nécessaire, et la liberté ne peut pas être à l’intérieur de cette structure. Ainsi vous demandez, réellement, s’il est possible, pour l’homme, d’aller au-delà de cette structure pour être libre — pour agir d’un point de vue qui ne soit pas dans cette structure ? Pour être, pour agir et pour vivre en dehors de ce cadre ? Une telle liberté existe et elle ne se manifeste que quand il y a refus total de [non-résistance à] ce qui est effectivement, sans aucune aspiration secrète à la liberté.

Ainsi la négation de ce qui est est-elle liberté.

« Comment le rejetez-vous ? »

Vous ne pouvez pas le rejeter Si vous dites : « Je veux le rejeter », vous êtes de nouveau à l’intérieur du cadre. Mais le fait même de voir ce qui est est la manière de s’en libérer, et cela peut être appelé « rejet », ou qualifié de tel ou tel mot qu’il vous plaira d’utiliser. Ainsi la vision devient la chose importante, et non pas cette logomachie de subtilités rusées et d’explications tortueuses. Le mot n’est pas la chose, mais nous nous attachons au mot, et non à la vision.

« Mais nous sommes revenus à notre point de départ Comment puis-je voir la totalité de moi-même, et qui est là pour la voir puisque l’observerteur est celui qui est observé ? »

Comme nous l’avons dit précédemment, Monsieur, vous ne pouvez pas la voir. Il n’y a que de la vision, non pas « votre » vision. Le « ce qui est » est devant vos yeux. Cela est vision, cela est la vérité.

« Est-il important de voir la structure qui opère, ou bien le contenu de cette structure ? »

Ce qui est important, c’est de voir l’ensemble, non pas comme structure et contenu, mais de voir que la structure est le contenu, et que le contenu est la structure, l’un ne pouvant exister sans l’autre. Ainsi, l’important est de voir.

5

La pensée ne peut jamais pénétrer très profondément dans un quelconque problème de relation humaine. La pensée est superficielle et vieille, elle est l’aboutissement du passé. Le passé ne peut entrer dans quelque chose de totalement neuf. Il peut expliquer le neuf, l’organiser, le communiquer, mais le mot n’est pas le neuf. La pensée est le mot, le symbole, l’image. Sans ce symbole, y a-t-il de la pensée ? Nous avons utilisé la pensée pour reconstruire, pour changer la structure sociale. La pensée, étant vieille, réforme cette structure en un nouveau modèle fondé sur l’ancien. Et, fondamentalement, la pensée divise, fragmente ; quoi qu’elle fasse, elle sépare et génère des contradictions. Si parfaitement qu’elle puisse expliquer, philosophiquement ou religieusement, la structure sociale nouvelle et nécessaire, il y aura toujours en elle le germe de la destruction, de la guerre et de la violence. La pensée n’est pas la voie du neuf. Seule la méditation ouvre les portes à ce qui est éternellement neuf. La méditation n’est pas un artifice de la pensée. Elle est la vision de la futilité de la pensée et des voies de l’intellect. L’intellect et la pensée participent nécessairement de toute opération mécanique, mais l’intellect est une perception fragmentaire du tout, et la méditation est la vision du tout. L’intellect ne peut opérer que dans le champ du connu. C’est pourquoi la vie devient une routine monotone dont nous tentons de nous échapper par des révoltes et des révolutions — simplement pour retomber encore une fois dans un autre champ du connu. Ce changement n’est pas du tout un changement puisqu’il est le produit de la pensée, laquelle est toujours vieille. Méditer, c’est fuir le connu. Il n’y a qu’une seule liberté, celle qui consiste à se libérer du connu. Et la beauté et l’amour gisent dans cette liberté.

C’était une petite pièce surplombant une charmante vallée. Il était tôt le matin, le soleil perçait à travers les nuages et éclairait ici et là les collines, les prairies et la rivière éclatante. Plus tard, il pleuvrait probablement, il y aurait du vent, mais maintenant la vallée était calme, rien ne venait la troubler. Les montagnes semblaient très proches, on avait l’impression de pouvoir les toucher, bien qu’elles fussent lointaines et difficiles à atteindre. Il y avait de la neige sur elles, et celle-ci fondait en ce début d’été. Quand le soleil se montrait, les collines projetaient des ombres profondes sur la vallée, les pissenlits et les éclatantes fleurs sauvages étaient de sortie dans les champs. Ce n’était pas une vallée très large et une rivière y courait allègrement, accompagnant les bruits de la montagne. Les eaux étaient claires maintenant, et gris-bleu, mais elles deviendraient boueuses et rapides avec la fonte des neiges. Il y avait un écureuil au pelage roux assis dans l’herbe ; il nous regardait, plein de curiosité mais toujours sur ses gardes, prêt à se précipiter sur la branche la plus haute d’un arbre. Quand il le fit, il s’arrêta et regarda en bas pour voir si nous étions toujours là. Il perdit bientôt sa curiosité et partit vaquer à ses propres affaires.

La pièce était petite, avec des chaises inconfortables et un tapis bon marché sur le sol. Il était assis sur la chaise la plus confortable, homme grand et important, bureaucrate de haut rang, et même de très haut rang. Et il y avait d’autres personnes, des étudiants, l’hôtesse et quelques invités. Le personnage officiel était tranquillement assis, mais il était fatigué. Il avait fait un long voyage, de nombreuses heures dans les airs, et il était content d’être assis sur un siège plus ou moins confortable.

L’étudiant dit : Vous avez fait un monde terrible de sang et de larmes. Vous avez eu toutes les occasions de faire un monde différent. Vous êtes très instruit, avec une position importante — et vous ne pouvez rien faire. Vous soutenez réellement l’ordre établi avec ses brutalités, ses inégalités et toutes les laideurs du monde social actuel. Nous autres, la jeune génération, à cause de cela, sommes en révolte contre lui. Nous savons que vous êtes tous des hypocrites. Nous n’appartenons à aucun groupe, à aucun corps politique ou religieux. Nous n’avons pas de race, nous n’avons pas de dieux, car vous nous avez privés de ce qui aurait pu être une réalité. Vous avez divisé la monde en nationalités. Nous sommes contre tout cela, mais nous ne savons pas ce que nous voulons. Nous ne savons pas où nous allons, mais nous savons très bien que nous ne voulons pas de ce que vous nous offrez. Et le fossé entre vous et nous est en fait très large ; et il est probable qu’il ne pourra jamais être comblé. Nous sommes neufs et nous ne tenons pas à tomber dans le piège du vieux. »

« Vous allez y tomber », dit-il, seulement ce sera un nouveau piège. Vous ne pouvez pas vous entre tuer physiquement, et j’espère que vous ne le ferez pas, mais vous vous entre-tuerez à un niveau différent, intellectuellement, avec des mots, du cynisme et de l’amertume. Le cri contre l’ancienne génération est vieux comme le monde, mais il est maintenant plus articulé, plus efficace. Vous pouvez me qualifier de bourgeois, et j’en suis un. J’ai travaillé dur pour créer un monde meilleur, pour aider à tempérer les antagonismes et les oppositions, mais ce n’est pas facile ; quand deux croyances, deux idéologies opposées se rencontrent, la haine, la guerre et les camps de concentration sont inévitables. Nous sommes aussi contre cela, et nous pensons que nous pouvons faire quelque chose, mais, réellement, nous ne pouvons pas faire grand-chose. »

Il n’était pas en train de se défendre. Il était juste en train de constater de simples faits tels qu’il les voyait. Mais l’étudiant, qui était très brillant, Vit la situation et sourit inexorablement.

« Nous ne vous accusons pas. Nous n’avons rien à faire avec vous ; et c’est ça l’ennui. Nous voulons un monde différent, un monde d’amour ; nous voulons que les affaires gouvernementales soient décidées par des ordinateurs, non par des ambitions et intérêts personnels, non par des groupes de pression religieux ou politiques. Aussi y a-t-il un gouffre. Nous avons pris position et certains d entre nous, au moins, ne céderont pas l’a-dessus. »

L’homme important avait dû être jeune, un jour, rempli de zèle et de curiosité, mais maintenant c’était fini. Qu’est-ce qui émousse le mental ? Les exigences bruyantes de la jeune génération se calmeront bientôt, quand ces jeunes seront mariés, fixés, quand ils auront des enfants et des responsabilités Leurs esprits, qui étaient naguère si vifs, vont s’émousser. Eux aussi vont s’embourgeoiser. Peut-être quelques-uns échapperont-ils à cette agonie s’ils ne deviennent pas spécialistes et étonnamment capables.

« Je suppose, dit-il, que mon esprit a perdu son élasticité, sa flamme, parce que je n’ai véritablement rien qui me fasse vivre. J’avais l’esprit plutôt religieux, mais j’ai vu tant de prêtres dans des situations élevées qu’ils ont dissipé tous mes espoirs. J’ai étudié avec acharnement, travaillé dur, et j’essaie de rapprocher des éléments opposés, mais tout cela fait partie de la routine, maintenant, et je suis bien conscient que je dépéris. »

« Oui, dit l’étudiant, il y en a parmi nous qui sont très brillants, incisifs comme des aiguilles et superbement doués, mais je vois bien ce qu’a de dangereux leur accession au rang de leader reconnu. Il y a l’adoration du héros — et l’éclat de la jeunesse, la finesse de la perception s’amoindrissent peu à peu. Moi-même, je me suis souvent demandé pourquoi tout devient terne, usé et dépourvu de sens — le sexe, l’amour et la beauté du matin. L’artiste veut exprimer quelque chose de neuf, mais c’est toujours le même vieil esprit, le même vieux corps qu’il y a derrière ses peintures. »

Ceci est l’un des facteurs communs de la relation entre les vieux et les jeunes : la lente contagion du temps et du chagrin, l’anxiété et la pilule amère de l’apitoiement sur soi-même. Qu’est-ce qui émousse l’esprit — cet esprit qui est si extraordinairement capable d’inventer de nouvelles choses, d’aller sur la lune, de construire des ordinateurs, tant de choses réellement extraordinaires, presque magiques ? Naturellement, c’est l’esprit collectif qui a produit l’ordinateur ou composé une sonate. Le collectif, le groupe, est une pensée commune qui est à la fois dans le pluriel et le singulier. Par conséquent, il n’y a pas le collectif et l’individuel — il y a seulement la pensée. L’individuel combat le collectif et le collectif combat l’individuel, mais ce qui est commun aux deux est la pensée. Et c’est la pensée qui émousse l’esprit, que cette pensée soit dans l’intérêt du singulier ou du pluriel, la pensée de l’éducation personnelle ou de l’agitation sociale. La pensée est toujours à la recherche de la sécurité — sécurité qui se trouve dans la maison, dans la famille, dans la croyance, ou la sécurité qui refuse tout cela. La pensée est sécurité, et la. sécurité n’est pas seulement dans le passé dont est construite la future sécurité ; il y a aussi la sécurité que la pensée essaie d’établir au-delà du temps.

Il y eut un silence. Et un moineau se posa sur le balcon, où il y avait quelques miettes de pain, qu’il picorait. Ses petits vinrent bientôt également, battant des ailes, et la mère se mit à les nourrir, l’un après l’autre. Et un morceau de ciel bleu, très intense, apparut au-dessus de la colline verte.

« Mais nous ne pouvons nous en tirer sans la pensée, dit l’étudiant. Tous nos livres, tout ce qui est écrit, mis noir sur blanc sur du papier, tout cela est le résultat de la pensée. Et voulez-vous dire que tout cela est superflu ? L’instruction disparaîtrait si nous allions dans votre sens. En est-il ainsi ? Cela semble plutôt étrange et fantastique. Il y a quelques instants, vous êtes apparu comme très intelligent.

Êtes-vous en train de régresser dans le primitif ? »

Pas du tout. En vue de quoi êtes-vous instruit, de toute façon ? Vous pouvez être sociologue, anthropologue ou scientifique, avec votre esprit spécialisé travaillant sur un fragment de l’ensemble du champ de la vie. Vous êtes rempli de connaissances et de mots, d’explications et de rationalisations. Et peut-être qu’un jour l’ordinateur sera capable de faire tout cela infiniment mieux que vous ne le pouvez. L’instruction peut avoir une signification complètement différente — non pas simplement le transfert à votre cerveau de ce qui est imprimé sur une page. L’éducation peut signifier l’ouverture des portes de la perception au vaste mouvement de la vie. Elle peut signifier l’apprentissage d’une façon de vivre heureusement, librement, sans haine ni confusion, mais dans la béatitude. L’éducation moderne nous aveugle ; nous apprenons de plus en plus à nous combattre les uns les autres, à entrer en compétition, à lutter les uns contre les autres. Une véritable éducation trouvera sûrement un mode de vie différent, libérant l’esprit de ses propres conditionnements. Et peut-être qu’alors il pourra y avoir de l’amour lequel, en action, instaurera de vraies relations entre l’homme et l’homme.

Huit Conversations

1

QUESTIONNEUR — J’aimerais soudain me trouver dans un monde totalement différent, suprêmement intelligent, heureux, avec un grand sens de l’amour. J’aimerais être sur l’autre rive de la rivière, ne pas avoir à lutter pour la traverser, demandant la voie aux experts. J’ai vagabondé en maint endroit dans le monde et observé les efforts de l’homme en différents domaines de la vie. Rien ne m’a attiré, à l’exception de la religion. Je ferais n’importe quoi pour aborder l’autre rive, pour entrer dans une dimension différente et voir toute chose comme si c’était pour la première fois, avec des yeux clairs. Je sens très fortement qu’il doit y avoir une soudaine percée à travers tout ce clinquant de la vie. Il faut que cela soit !

Récemment, alors que j’étais en Inde, j’ai entendu sonner la cloche d’un temple et cela a fait sur moi un effet très étrange. J’ai éprouvé soudainement une extraordinaire sensation d’unité et de beauté, comme je n’en avais jamais connue auparavant. Cela s est produit si soudainement que J’en fus plutôt abasourdi ; et c’était réel, ni imagination ni illusion. Puis un guide qui passait me demanda s’il pouvait me montrer les temples, et à l’instant même je me retrouvai dans le monde du bruit et de la vulgarité. Je veux retrouver cette sensation, mais naturellement, comme vous dites, ce n’est qu’un souvenir mort et par conséquent sans valeur. Que puis-je faire, ou ne pas faire, pour aborder sur l’autre rive ?

KRISHNAMURTI — Il n’y a pas d’itinéraire pour l’autre rive. Il n’existe pas d’action, de conduite, de prescription qui ouvrira la porte de l’autre. Ce n’est pas un processus évolutif ; ce n’est pas l’aboutissement d’une discipline ; ça ne peut pas être acheté, ni donné, convoqué. Si cela est clair, si l’esprit s’est oublié et ne dit plus « l’autre rive » ou cette « rive-ci », si l’esprit a arrêté de tâtonner et de chercher, s’il y a vacuité totale et espace dans l’esprit lui-même, alors, et seulement alors, c’est là.

Q. — Je comprends ce que vous dites verbalement, mais je ne puis cesser de tâtonner et de désirer ardemment car, tout au fond de moi, je ne crois pas qu’il n’y ait pas d’itinéraire, pas de discipline, pas d’action pour me conduire sur l’autre rive.

Krishnamurti: — Qu’entendez-vous par : « Je ne crois pas qu’il n’y ait pas d’itinéraire » ? Voulez-vous dire qu’un professeur va vous prendre par la main et vous faire passer de l’autre côté ?

Q. — Non. J’espère, cependant, que quelqu’un qui comprend me montrera du doigt la direction, car cela doit effectivement être là tout le temps puisque c’est réel.

Krishnamurti: — Il est sûr que tout cela n’est que supputation. Vous avez eu cette sensation soudaine de réalité quand vous avez entendu la cloche du temple, mais cela est un souvenir, comme vous l’avez dit, et de là vous tirez la conclusion que cela doit être toujours là parce que c’est réel. La réalité est une chose particulière ; elle est là quand vous ne regardez pas mais, quand vous regardez avec convoitise ce que vous captez est le sédiment de votre convoitise, non la réalité. La réalité est une chose vivante et ne peut être captée, et vous ne pouvez pas dire qu’elle est toujours là. Il n’y a d’itinéraire que vers une chose qui est stationnaire, vers un point fixe, statique. Vers une chose vivante, qui est constamment en mouvement, qui n’a pas de point d’appui, comment peut-il y avoir un guide, un chemin ? L’esprit est si avide de l’atteindre, de la saisir, qu’il la transforme en une chose morte. Ainsi, pouvez-vous mettre de côté le souvenir de cet état que vous avez connu ? Pouvez-vous mettre de côté le professeur, le chemin, l’aboutissement — les mettre de côté si complètement que votre esprit soit vidé de toute cette recherche ? A présent, votre esprit est si occupé par cette exigence envahissante que cette occupation elle-même devient une entrave. Cherchant, questionnant, vous aspirez à marcher sur l’autre rive. L’ autre rive implique que celle-ci existe et que, entre celle-ci et l’autre, il y ait de l’espace et du temps. C’est ce qui vous tient et provoque cette douleur en vous. C’est le problème réel — le temps qui divise, l’espace qui sépare, le temps nécessaire pour parvenir là, et l’espace qui est la distance entre ceci et cela. Ceci veut devenir cela et trouve que ce n’est pas possible à cause de la distance et du temps que cela prend de couvrir cette distance. En cela il n’y a pas seulement comparaison mais aussi mesurage, et un esprit capable de mesurer est capable aussi d’illusion. Cette division de l’espace et du temps entre ceci et cela est la voie du mental, qui est pensée. Savez-vous que, quand il y a de l‘amour, l’espace et le temps disparaissent ? C’est seulement quand pensée et désir se manifestent qu’il y a un intervalle de temps à combler. Quand vous voyez ceci, c’est cela.

Q. — Mais je ne le vois pas. Je sens que ce que vous dites est vrai, mais cela m’échappe.

Krishnamurti: — Monsieur, vous êtes tellement impatient ! Et cette impatience même comporte sa dose d’agressivité. Vous attaquez, vous affirmez. Vous n’avez pas la quiétude nécessaire pour regarder, pour écouter, pour sentir profondément. Vous voulez atteindre l’autre rive à tout prix et vous nagez frénétiquement, sans savoir où se trouve l’autre rive. L’autre rive est peut-être celle-ci, et ainsi vous vous en éloignez en nageant. Si je puis me permettre de vous le suggérer : cessez de nager. Cela ne signifie pas que vous deviez vous abêtir, végéter et ne rien faire, mais plutôt que vous devriez être passivement conscient sans faire aucun choix d’aucune sorte, ni aucun mesurage. Puis voyez ce qui arrive. Il est possible que rien n’arrive. Mais, si vous attendez que la cloche sonne de nouveau, si vous attendez le retour de toutes ces sensations et délices, alors vous nagez dans la direction opposée. Être calme exige une grande énergie ; la nage dissipe cette énergie. Vous avez besoin de toute votre énergie pour le silence du mental, et c’est seulement dans la vacuité, la vacuité complète, qu’une chose nouvelle peut advenir.

2

QUESTIONNEUR — Toutes les personnes qu’on dit religieuses ont quelque chose en commun et je vois cette même chose chez la plupart des gens qui viennent vous écouter. Ils cherchent tous quelque chose à quoi ils donnent des noms variés : nirvana, libération, illumination, réalisation de soi, éternité, Dieu. Leur objectif est défini et maintenu devant eux par divers enseignements, et chacun de ces enseignements, de ces systèmes a sa collection de livres sacrés, ses disciplines, ses professeurs, sa morale, sa philosophie, ses promesses et ses menaces — un sentier droit et étroit qui exclut le reste du monde et promet à la fin un certain paradis. La plupart de ces chercheurs vont d’un système à un autre, substituant le dernier enseignement à celui qu’ils viennent d’abandonner. Ils vont d’une orgie émotionnelle à une autre, sans penser que le même processus est à l’œuvre dans toute cette recherche. Certains d’entre eux restent dans un système avec un groupe et refusent de bouger. D’autres croient avoir réalisé ce qu’ils voulaient réaliser puis passent leurs journées dans quelque retraite béate, attirant à leur tour un groupe de disciples qui recommencent le cycle complet. Il y a dans tout cela l’avidité compulsive d’atteindre quelque réalisation et, habituellement, la déception amère et la frustration de l’échec. Tout cela me semble très malsain. Ces personnes sacrifient la vie ordinaire au profil: de quelque but imaginaire, et une impression des plus désagréable émane de cette sorte de milieu : fanatisme, hystérie, violence et stupidité. On est surpris de trouver parmi eux certains bons écrivains qui, par ailleurs, sont tout à fait sains. Tout cela est appelé religion. Toute la chose pue le paradis C’est l’encens de la piété. Je l’ai observé partout. Cette quête de l’illumination cause de gros dégâts, et des gens sont sacrifiés dans son sillage. Maintenant, j’aimerais vous demander s’il existe quelque chose qui ressemble à l’illumination et, dans l’affirmative, ce que c’est.

KRISHNAMURTI — S’il s’agit d’échapper à la vie quotidienne — la vie quotidienne étant un extraordinaire mouvement relationnel —, alors cette prétendue réalisation, cette soi-disant illumination, ou quelque nom que vous veuillez lui donner, n’est qu’illusion et hypocrisie. Tout ce qui nie l’amour ainsi que la compréhension de la vie et de l’action crée nécessairement beaucoup de dommages. Cela déforme l’esprit, et la vie devient une affaire horrible. Donc, si nous considérons cela comme :axiomatique, alors peut-être devons-nous découvrir si l’illumination — quoi que cela puisse signifier — peut être trouvée dans l’acte même de vivre. Après tout, la vie est plus importante que n’importe quelle idée, but idéal ou principe. C’est parce que nous ne savons pas ce qu’est vivre que nous inventons ces concepts visionnaires et irréalistes qui offrent une possibilité d’évasion. La vraie question est la suivante : peut-on trouver l’illumination dans la vie, dans les activités quotidiennes de la vie, ou bien est-elle réservée aux quelques personnes qui sont douées de la capacité extraordinaire de découvrir cette béatitude ? Être illuminé, c’est être une lumière à soi-même, mais une lumière qui n’est pas projetée par soi ou imaginée, qui n’est pas quelque idiosyncrasie personnelle. Après tout, cela a toujours été l’enseignement de la vraie religion (mais non de la croyance et de la peur organisées).

Q. — Vous avez dit l’enseignement de la vraie religion ! Cela crée immédiatement le camp des professionnels et des spécialistes contre le reste du monde. Voulez-vous dire, alors, que la religion est séparée de la vie ?

Krishnamurti: — La religion n’est pas séparée de la vie ; au contraire, c’est la vie elle-même. C’est la division entre la religion et la vie qui a nourri toute la misère dont vous parlez. Ainsi en revenons-nous à la question fondamentale de savoir s’il est possible, dans la vie quotidienne, de vivre un état que, pour le moment, nous appellerons illumination.

Q. — Je ne sais toujours pas ce que vous entendez par illumination.

Krishnamurti: — Un état de négation. Négation de l’action la plus positive, assertion non positive. C’est une chose très importante à comprendre. La plupart d’entre nous acceptent aisément un dogme positif, une croyance positive, parce que nous voulons être sécurisés, appartenir, être attachés, dépendre. L’attitude positive divise et produit la dualité. Le conflit, alors, commence entre cette attitude et les autres. Mais la négation de toutes les valeurs, de toute morale, de toute croyance, n’ayant pas de frontières, ne peut être en opposition à quoi que ce soit. Une affirmation positive, dans sa définition même, sépare, et la séparation est résistance. Nous sommes accoutumés à cela, c’est notre conditionnement. Nier tout cela n’est pas immoral ; au contraire, nier toute division, toute résistance ressortit à la plus haute moralité. Nier tout ce que l’homme a inventé, nier toutes ses valeurs, sa morale et ses dieux, c’est être dans un état d’esprit dans lequel il n’y a pas de dualité, et par conséquent pas de résistance ni de conflit entre des opposés. Dans cet état, il n’y a pas d’opposés et cet. état n’est pas l’opposé de quelque chose d’autre.

Q. — Alors, comment savez-vous ce qui est bien et ce qui est mal ? Ou bien n’y a-y-il ni bien ni mal ? Qu’est-ce qui va m’empêcher de commettre un crime, ou même un meurtre ? Si je n’ai pas de normes, qui va me préserver de Dieu sait quelles aberrations ?

Krishnamurti: — Nier tout cela, c’est se nier soi-même, et soi- même est l’entité conditionnée qui poursuit continuellement un bien conditionné. Pour la plupart d’entre nous, la négation apparaît comme un vide parce que nous ne connaissons l’activité que dans la prison de notre conditionnement, la peur et la misère. C’est de là que nous regardons la négation et l’imaginons être quelque terrible état d’oubli et de vacuité. Pour l’homme qui a nié toutes les affirmations de la société, de la religion, de la culture et de la morale, l’homme qui est encore dans la prison du conformisme social est un homme de douleur. La négation est l’état d’illumination qui fonctionne dans toutes les activités d’un homme libéré du passé. C’est le passé avec sa tradition et son autorité qui doit être nié. La négation est liberté, et c’est l’homme libre qui vit, aime et sait ce que mourir vent dire.

Q. — Tout cela est très clair ; mais vous ne dites rien d’une quelconque sollicitation du transcendantal ou du divin, quel que soit le nom que vous vouliez lui donner.

Krishnamurti: — Une telle sollicitation ne peut intervenir que dans la liberté, et toute déclaration à son propos est un déni de liberté ; toute déclaration à son propos devient une communication verbale sans signification. C’est là, mais ça ne peut être ni trouvé ni convoqué, surtout pas par les prisonniers d’un quelconque système, ni débusqué par quelque truc de l’esprit. Cela ne se trouve pas dans les églises, les temples ou les mosquées. Aucun sentier n’y mène ; aucun gourou, aucun système qui puisse révéler sa beauté ; son extase ne vient que quand il y a de l’amour. C’est cela l’illumination.

Q. — Cela apporte-t-il une nouvelle compréhension de la nature de l’univers, de la nature de la conscience ou de l’être ? Tous les textes religieux sont pleins de cette sorte de choses.

Krishnamurti: — C’est comme de poser des questions à propos de l’autre rivage alors qu’on vit et qu’on souffre sur ce rivage-ci. Quand on est sur l’autre rivage, on est tout et rien, et on ne pose jamais de telles questions. Toutes ces questions sont de ce rivage et n’ont réellement aucun sens. Commencez à vivre, et vous y serez sans questions, sans recherches et sans peur.

3

QUESTIONNEUR — Je vois l’importance d’en finir avec la peur, le chagrin, la colère et tout le labeur de l’homme. Je vois que l’on doit poser les fondations d’une bonne conduite, généralement appelée droiture, et qu’en cela il n’y a ni haine ni envie, ni aucune des brutalités dans lesquelles l’homme vit. Je vois aussi qu’il doit y avoir la liberté — non pas relativement à une chose particulière, mais liberté en elle-même — et qu’on ne doit pas être toujours dans la prison de ses propres exigences et désirs. Je vois tout cela très clairement et j’essaie — bien que peut-être vous n’appréciez guère le mot essayer — de vivre à la lumière de cette compréhension. Je suis descendu, dans une certaine mesure, profondément en moi-même. Je ne suis tenu par aucune des choses de ce monde, ni par aucune religion. Maintenant, je voudrais poser la question suivante : en admettant que l’on soit libre, non seulement extérieurement mais intérieurement, libéré de toute la misère et de toute la confusion de la vie, qu’y a au-delà du mur ? Quand je dis le « mur », je veux dire la peur, la douleur et la constante pression de la pensée. Qu’y a-t-il qui puisse être vu quand le mental est tranquille, qu’il n’est engagé dans aucune activité Particulière ?

KRISHNAMURTI — Que voulez-vous dire quand vous dites : « Qu’y a-t-il ? » Entendez-vous quelque chose qui puisse être perçu, ressenti, expérimenté ou compris ? Êtes-vous en train de demander, par hasard : « Qu’est-ce que l’illumination ? Ou bien demandez-vous : « Qu’y a-t-il lorsque l’esprit a stoppé toutes ses divagations et est parvenu à la tranquillité ? » Demandez-vous ce qu’il y a de l’autre côté quand le mental est réellement calme ?

Q. — Je m’interroge sur toutes ces choses. Quand l’esprit est calme, il semble qu’il n’y ait rien. Il doit y avoir quelque chose de terriblement important à découvrir derrière toute pensée. Le Bouddha et quelques autres ont parlé de quelque chose de tellement immense qu’ils ne pouvaient pas le mettre en mors. Le Bouddha a dit : « Ne mesurez pas avec des mots ce qui est incommensurable. » Chacun a connu des moments où l’esprit était parfaitement tranquille et où il ne se passait rien de vraiment grandiose ; ce n’était que de la vacuité. Et cependant on a le sentiment que, passé le prochain tournant, il y a quelque chose qui, une fois découvert, transforme la vie tout entière. Il semblerait, d’après ce qu’ont dit les gens, qu’un esprit calme soit nécessaire pour découvrir cela. De même, je vois bien que seul un esprit calme et non encombré peut être efficace et véritablement perceptif Mais il doit y avoir quelque chose de beaucoup plus que simplement un esprit calme et non encombré, quelque chose de beaucoup plus qu’un esprit frais, qu’un esprit innocent — plus même qu’un esprit aimant.

Krishnamurti: — Et alors, quelle est la question maintenant ? Vous avez constaté qu’un esprit tranquille, sensible et alerte est nécessaire non seulement pour être efficace, mais aussi pour percevoir les choses autour de vous et en vous-même.

Q. — Tous les philosophes et les scientifiques perçoivent tout le temps quelque chose. Certains d’entre eux sont remarquablement brillants, beaucoup d’entre eux sont même droits et vertueux. Mais quand vous avez passé en revue tout ce qu’ils ont perçu, créé ou exprimé, vous vous apercevez que c’est vraiment très peu et qu’il n’y a certainement aucun recours à quoi que ce soit de divin.

Krishnamurti: — Êtes-vous en train de demander s’il y a quelque chose de sacré au-delà de tout ça ? Demandez-vous s’il y a une dimension différente dans laquelle l’esprit peut vivre et percevoir quelque chose qui ne soit pas purement et simplement la formulation intellectuelle de la finesse et de l’adresse ? N’êtes-vous pas en train de demander, par un chemin détourné, s’il y a ou s’il n’y a pas quelque chose de suprême ?

Q. — Un très grand nombre de gens ont dit, de la façon la plus convaincante, qu’il y a un formidable trésor qui est la source de la conscience. Ils sont tous d’accord pour dire qu’il ne peut être décrit. Ils ne sont pas d’accord sur la manière de le percevoir. Ils semblent tous dire que la pensée doive être suspendue avant qu’il ne puisse se manifester. Certains disent que c’est la matière elle-même dont la pensée est faite, etc., etc. Tous sont d’accord pour dire que vous ne vivez pas vraiment si vous ne l’avez pas découvert. Apparemment, vous-même dites plus ou moins la même chose. Or, je ne suis aucun système ou discipline, aucun gourou ni croyances. Je n’ai besoin d’aucune de ces choses pour me dire qu’il y a quelque chose de transcendantal. Quand on regarde une feuille ou un visage, on réalise qu’il y a quelque chose de beaucoup plus grand que les explications, scientifiques ou biologiques, de l’existence. Il semble que vous ayez bu à cette source. Nous écoutons ce que vous dites. Vous montrez prudemment la trivialité et les limitations de la pensée. Nous écoutons, nous réfléchissons et nous parvenons à une nouvelle tranquillité. Le conflit se termine. Mais ensuite ?

Krishnamurti: — Pourquoi demandez-vous cela ?

Q. — Vous demandez à un aveugle pourquoi il veut voir.

Krishnamurti: — La question n’a pas été posée comme un habile gambit, ni afin de souligner qu’un esprit silencieux ne demande rien du tout, mais pour découvrir si vous êtes réellement en quête de quelque chose de transcendantal. Si c’est la cas, quelle est la motivation qui se cache derrière cette recherche — la curiosité, un besoin urgent de découvrir ou le désir de voir une beauté telle que vous n’en aviez jamais vue auparavant N’est-il pas important pour vous de découvrir pour vous-même si vous en redemandez , ou bien si vous essayez de voir exactement ce qu’il y a ? Les deux choses sont incompatibles. Si vous pouvez mettre de côté la demande de supplément, alors nous sommes seulement concernés par ce qu’il y a quand l’esprit est silencieux. Qu’est-ce qui se passe effectivement quand l’esprit est réellement tranquille ? C’est la vraie question, n’est-ce pas — et non pas celle de savoir ce qui est transcendantal ou ce qui gît au-delà ?

Q. — Ce qui gît au-delà est ma question.

Krishnamurti: — Ce qui gît au-delà ne peut être trouvé que si l’esprit est calme. Il se peut qu’il y ait quelque chose et il se peut qu’il n’y ait rien du tout. Ainsi, la seule chose importante est que l’esprit soit calme. Encore une fois, si vous vous intéressez à ce qui gît au-delà alors vous ne regardez pas ce qu’est l’état de silence véritable. Si le calme, pour vous, n’est qu’une porte vous séparant de ce qui gît au-delà, alors vous n’êtes pas intéressé par cette porte, alors que c’est la porte elle-même qui est importante, la tranquillité elle-même. Par conséquent, vous ne pouvez pas demander ce qui gît au-delà. La seule chose qui soit importante, c’est que l’esprit soit silencieux. Qu’est-ce qui se passe alors ? C’est tout ce qui nous intéresse, et non pas ce gît au-delà du silence.

Q. — Vous avez raison. Le silence m’importe peu, sauf en tant que portail.

Krishnamurti: — Comment savez-vous que c’est un portail, et non la chose elle-même ? Le moyen est la fin, ce ne sont pas deux choses séparées. Le silence est le fait unique, non ce que vous découvrez à travers lui. Restons-en au fait et voyons ce qu’est ce fait. Il est de grande importance, peut-être de la plus grande importance, que ce silence soit silence en lui-même et non pas quelque chose d’induit comme un moyen en vue d’une fin, non pas quelque chose d’induit par des drogues, une discipline ou la répétition de mots.

Q. — Le silence vient tout seul, sans motif et sans cause.

Krishnamurti: — Mais vous l’utilisez comme un moyen.

Q. — Non, j’ai connu le silence et je vois que rien n’arrive.

Krishnamurti: — C’est là toute la question. Il n’y a pas d’autre fait que le silence qui n’a pas été invité, induit, recherché, mais qui est l’issue naturelle de l’observation et de compréhension de soi-même et du monde qui vous entoure. En cela, il n’y a eu aucun motif qui a apporté le silence. S’il y a quelque ombre ou suspicion d’un motif, alors ce silence est dirigé et délibéré, et ce n’est plus du tout du silence. Si vous pouvez dire honnêtement que ce silence est libre, alors ce qui se passe effectivement est que le silence est notre seule préoccupation. Quelles sont la qualité et la texture de ce silence Est-il superficiel, défilant, mesurable ? En êtes-vous conscient après qu’il est passé, ou pendant qu’il dure ? Si vous êtes conscient que vous avez été silencieux, alors ce n’est qu’un souvenir, et donc quelque chose de mort. Si vous êtes conscient du silence pendant qu’il se produit, est-ce alors du silence ? S’il n’y a pas d’observateur — c’est-à-dire aucun faisceau de souvenirs —, est-ce alors du silence ? Est-ce quelque chose d’intermittent qui va et vient selon la chimie de votre corps ? Vient-il quand vous êtes seul, ou avec des gens, ou quand vous essayez de méditer ? Ce que nous tentons de découvrir, c’est la nature de ce silence. Est-il riche ou pauvre ? Je ne veux pas dire « riche d’expérience » ou « pauvre parce qu’ignorant ». Est-il plein ou creux ? Est-il innocent ou composite ? Un esprit peut considérer un fait et ne pas voir la beauté, la profondeur, la qualité de ce fait. Est-il possible d’observer le silence sans l’observateur ? Quand il y a du silence, il y a seulement du silence, et rien d’autre. Et alors, qu’est-ce qui se passe dans ce silence ? Est-ce cela que vous demandez ?

Q. — Oui.

Krishnamurti: — Y a-t-il une observation du silence par le silence dans le silence ?

Q. — C’est une nouvelle question.

Krishnamurti: — Ce n’est pas une nouvelle question si vous avez suivi. Le cerveau tout entier, l’esprit, les sentiments, le corps, tout est calme. Est-ce que ce calme, ce silence, peut se regarder soi-même, non pas comme un observateur qui est calme ? La totalité de ce silence peut-elle observer sa propre totalité ? Le silence devient conscient de lui-même — en cela il n’y a pas de division entre un observateur et un observé. C’est le point essentiel. Le silence ne s’utilise pas pour découvrir quelque chose au-delà de lui-même. Il n’y a que ce silence-là. Maintenant, voyez ce qui arrive.

4

QUESTIONNEUR — J’ai une habitude prédominante ; j’ai d’autres habitudes, mais elles sont de moindre importance. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai combattu cette habitude-là. Elle a dû se former dans la prime enfance. Personne ne semble s’être suffisamment préoccupé de la corriger et, progressivement, elle s’est enracinée de plus en plus profondément tandis que je grandissais. Elle ne disparaît parfois que pour revenir. Je ne parais pas capable de m’en débarrasser. Je voudrais en être totalement maître. La surmonter est devenu chez moi une manie. Que vais-je faire ?

KRISHNAMURTI — D’après ce que vous dites, vous êtes tombé dans une habitude depuis un grand nombre d’années, et vous avez cultivé une autre habitude, l’habitude de la combattre. Aussi voulez-vous vous débarrasser d’une habitude en en cultivant une autre, qui est le refus de la première. Vous combattez une habitude par une autre. Quand vous ne pouvez pas vous débarrasser de la première habitude, vous vous sentez coupable, vous avez honte, vous êtes déprimé, peut-être en colère contre vous-même à cause de votre faiblesse. L’une et l’autre habitudes sont les deux côtés de la même pièce de monnaie : sans le premier, le second ne serait pas ; ainsi le second est réellement la suite du premier, en réaction. Donc, vous avez maintenant deux problèmes, alors qu’au début vous n’en aviez qu’un.

Q. — Je sais ce que vous allez dire parce que je sais ce que vous dites à propos de la conscience, mais je ne peux pas être conscient tout le temps.

Krishnamurti: — Donc, maintenant, vous avez plusieurs choses qui se poursuivent en même temps : tout d’abord l’habitude originelle, puis le désir de vous en débarrasser, puis la frustration d’avoir failli, puis la résolution d’être conscient tout le temps. Ce réseau s’est constitué parce que, profondément, vous voulez vous débarrasser de cette unique habitude ; c’est votre seul moteur, et vous hésitez tout le temps entre l’habitude et la lutte contre cette habitude. Vous ne voyez pas que le problème réel est d’avoir des habitudes, bonnes ou mauvaises, et non pas une habitude particulière. La vraie question est donc la suivante : est-il possible de rompre sans effort avec une habitude sans cultiver son contraire, sans la supprimer par une vigilance ininterrompue, qui est résistance ? La vigilance ininterrompue est simplement une autre habitude puisqu’elle est générée par l’habitude qu’elle essaie de surmonter.

Q. — Vous voulez dire : puis-je me débarrasser de l’habitude sans générer ce réseau complexe de réactions à cette habitude?

Krishnamurti: — Aussi longtemps que vous voulez vous en débarrasser, ce réseau complexe de réactions est effectivement à l’œuvre. La volonté de vous en débarrasser est ce réseau réactionnel. Ainsi, réellement, vous n’avez pas stoppé cette réaction futile à l’habitude,

Q. — Mais tout de même, il faut bien que je fasse quelque chose à son propos !

Krishnamurti: — Cela indique que vous êtes dominé par ce seul désir. Ce désir et ses réactions ne sont pas différents de l’habitude, et ils se nourrissent mutuellement. Le désir d’être supérieur n’est pas différent de l’état d’infériorité ; ainsi, le supérieur est l’inférieur. Le saint est le pêcheur.

Q. — Devrais-je alors simplement ne rien faire à propos de tout cela ?

Krishnamurti: — Ce que vous êtes en train de faire à ce propos est de cultiver une autre habitude en opposition avec la vieille.

Q. — Donc, si je ne fais rien, je suis abandonné avec mon habitude, et nous sommes revenus à notre point de départ.

Krishnamurti: — Le sommes-nous vraiment ? Sachant que ce que vous faites pour rompre l’habitude est la culture d’une autre habitude, il ne peut y avoir qu’une action, qui consiste à ne rien faire du tout contre cette habitude. Quoi que vous fassiez, ce que vous faites s’inscrit dans le modèle des habitudes ; ainsi donc, ne rien faire, avoir le sentiment que vous n’avez pas à la combattre est la plus grande action de l’intelligence. Si vous faites quoi que ce soit de positif, vous êtes revenu dans le champ des habitudes. Si vous voyez cela très clairement, vous avez immédiatement un sentiment de grand soulagement et de grande légèreté. Vous voyez maintenant que combattre une habitude en en cultivant une autre ne met pas fin à la première habitude ; ainsi, vous cessez de la combattre.

Q. — Ainsi, seule l’habitude subsiste, et il n’y a aucune résistance à cette dernière.

Krishnamurti: — Toute forme de résistance nourrit l’habitude, ce qui ne signifie pas que vous continuez à vivre avec l’habitude. Vous prenez conscience de l’habitude et de la culture de son contraire, qui est aussi une habitude, et cette prise de conscience vous montre que, quoi que vous fassiez par rapport à l’habitude, il s’agit de la formation d’une autre habitude. Maintenant, donc, après avoir observé l’ensemble de ce processus, votre intelligence vous dit : ne fais rien à propos de l’habitude. N’y prêtez aucune attention. Ne soyez pas concerné par elle parce que, plus vous serez concerné par elle, plus elle deviendra active. Maintenant, l’intelligence est en œuvre et elle observe. Cette observation est tout à fait différente de la vigilance visant à résister à l’habitude, à y réagir. Si vous captez le sentiment de cette intelligence observante, alors ce sentiment agira et s’occupera de l’habitude, et non pas la vigilance de la résolution et de la volonté. Ainsi, ce qui est important, ce n’est pas l’habitude, mais la compréhension de l’habitude, qui produit l’intelligence. Cette intelligence reste éveillée sans le combustible du désir, qui est volonté. Dans la première instance, l’habitude est confrontée à la résistance ; dans la seconde, elle n’est pas confrontée du tout, et cela est intelligence. L’action de l’intelligence a la résistance à l’habitude, dont se nourrit l’habitude.

Q. — Voulez-vous dire que je me suis débarrassé de mon habitude ?

Krishnamurti: — Procédez lentement. Ne soyez pas trop rapide dans votre supposition de vous en être débarrassé. Plus importante que l’habitude est cette compréhension, qui est intelligence. Cette intelligence est sacrée et, par conséquent, elle doit être touchée avec des mains propres, et non pas exploitée pour de petits jeux vulgaires. Votre petite habitude est sans aucune importance. Si l’intelligence est là, l’habitude est triviale. Si l’intelligence n’est pas là, alors la roue de l’habitude est tout ce que vous avez obtenu.

5

QUESTIONNEUR — Je trouve que je m’attache affreusement aux gens et que je deviens dépendant d’eux. Dans mes relations, cet attachement évolue en une sorte d’exigence possessive, qui produit un sentiment de domination. Étant dépendant et voyant l’inconfort et la douleur de cet état, j’essaie d’être détaché. Je me sens alors terriblement seul et incapable de faire face à la solitude. Je m’en échappe par la boisson et par d’autres moyens. Cependant, je ne veux pas avoir des relations purement superficielles et anecdotiques.

KRISHNAMURTI — Il y a l’attachement, puis la lutte pour être détaché ; il en résulte un conflit plus profond, la peur de la solitude. Alors, quel est votre problème, qu’est-ce que vous essayez de découvrir, d’apprendre ? Si toutes les relations sont une question de dépendance ? Vous êtes dépendant de l’environnement et des gens. Est-il possible d’être libéré non seulement de l’environnement et des gens, mais aussi d’être libre en vous-même, de manière à ne dépendre de rien ni de personne ? Peut-il y avoir une joie qui ne soit pas issue de l’environnement ou des gens ? L’environnement change, les gens changent et, si vous dépendez d’eux, vous êtes emporté par eux ou, sinon, vous devenez indifférent, insensible, cynique, dur. Alors, ne s’agit-il pas de savoir si vous pouvez vivre une vie de liberté et de joie qui ne soit pas le résultat de l’environnement, humain ou autre ? C’est une question très importante. La plupart des êtres humains sont esclaves de leur famille ou des circonstances dans lesquelles ils vivent, et ils veulent changer les circonstances et les gens, espérant ainsi trouver la joie, vivre librement et plus ouvertement. Mais même s’ils créent leur propre environnement ou choisissent leurs propres relations, ils retombent bientôt sous la dépendance de leur nouvel environnement et de leurs nouveaux amis. La dépendance, quelle que soit la forme qu’elle prenne, apporte-t-elle la joie ? Cette dépendance est aussi le besoin pressant de s’exprimer, le besoin pressant d’être quelque chose. L’homme qui a un certain don, une certaine aptitude, en dépend et, quand ces qualités diminuent ou disparaissent complètement, il est désorienté, il devient misérable et laid. Ainsi, dépendre psychologiquement de quelque chose — personnes, possessions, idées, talent —, c’est inviter la souffrance. C’est pourquoi on demande : y a-t-il une joie qui ne soit pas dépendante de quelque chose ? Y a-t-il une lumière qui ne soit pas allumée par un autre ?

Q. — Jusqu’ici ma joie a toujours etc allumée par quelque chose ou quelqu’un d’extérieur à moi-même ; je ne puis donc pas répondre à cette question. Peut-être que je n’ose même pas me la poser parce qu’alors il me faudrait envisager de changer ma façon de vivre. Je dépends certainement de la boisson, des livres, du sexe et de compagnie des autres.

Krishnamurti: — Mais quand vous voyez pour vous-même, clairement, que cette dépendance nourrit diverses formes de peur et de misère, ne vous posez-vous pas inévitablement une autre question, qui n’est pas de savoir comment se libérer de l’environnement et des gens, mais plutôt de savoir s’il existe une joie, une félicité qui soit sa propre lumière ?

Q. — Je puis me la poser, mais elle n’a aucune valeur. Comme je suis impliqué dans tout cela, c’est tout cela qui, en fait, existe pour moi.

Krishnamurti: — Ce qui vous préoccupe, c’est la dépendance, avec toutes ses implications, ce qui est un fait. Puis il y a un fait plus profond, qui est la solitude, le sentiment d’être isolé. Nous sentant seuls, nous nous attachons à des gens, nous buvons et avons recours à toutes sortes d’évasion. L’attachement est une fuite loin de la solitude. Cette solitude peut-elle être comprise et peut-on découvrir pour soi-même ce qui est au-delà ? C’est la vraie question, et non pas ce qu’il convient de faire à propos de l’attachement aux gens et à l’environnement. Ce sens profond de la solitude, de la vacuité, peut-il être transcendé ? Tout mouvement effectué pour s’éloigner de la solitude renforce la solitude, et il devient encore plus impératif qu’auparavant de s’en éloigner. Cela favorise l’attachement, qui apporte ses propres problèmes. Les problèmes de l’attachement occupent l’esprit au point qu’on perd la solitude de vue et qu’on la néglige. Ainsi, nous faisons abstraction de la cause et ne nous occupons que de l’effet. Mais la solitude agit tout le temps, parce qu’il n’y a pas de différence entre la cause et l’effet. Il n’y a que ce qui est. Cela ne devient une cause que quand cela se déplace loin de soi. Il est important de comprendre que ce mouvement loin de lui-même est lui-même, et par conséquent il est son propre effet. Il n’y a par conséquent ni cause ni effet, il n’y a de mouvement nulle part, mais seulement ce qui est. Vous ne voyez pas ce qui est parce que vous vous cramponnez à l’effet. Il y a la solitude et un mouvement apparent allant de la solitude à l’attachement ; puis cet attachement, avec toutes ses complications, devient si important, si dominant qu’il vous empêche de regarder ce qui est. Le mouvement qui tend à éloigner de ce qui est est la peur, et nous essayons de la résoudre par une autre évasion. C’est un déplacement perpétuel, éloignant apparemment de ce qui est, mais, en réalité, il n’y a pas de mouvement du tout. Ainsi, seul l’esprit qui voit ce qui est et ne s’en éloigne dans aucune direction est libéré de ce qui est. Puisque cet enchaînement de cause et d’effet est l’action de la solitude, il est clair que la seule façon de mettre fin à la solitude est de mettre fin à cette action.

Q. — Il va falloir que j’entre très, très profondément dans cela.

Krishnamurti: — Mais cela aussi peut devenir une occupation qui devient une évasion. Si vous voyez tout cela avec une clarté totale, c’est comme le vol de l’aigle qui ne laisse aucune trace dans les airs.

6

QUESTIONNEUR — Je suis venu vous voir afin de découvrir pourquoi il y a une division, une séparation entre soi-même et tout le reste, même entre soi-même et sa famille, femme et enfants. Où qu’on aille, on trouve cette séparation, non seulement en soi-même, mais chez tous les autres. Les gens parlent beaucoup d’unité et de fraternité, mais je me demande s’il est jamais possible d’être réellement libéré de cette division, de cette séparation douloureuse. Je puis, intellectuellement, faire « comme si » il n’y avait pas de séparation ; je puis m’expliquer à moi-même les causes de ces divisions a non seulement entre l’homme et l’homme, mais aussi entre les théories, les théologies et les gouvernements —, mais en réalité je sais en moi-même qu’il y a cette division insoluble, cet abîme béant qui me sépare de l’autre. Je sens constamment que je me tiens sur cette rive et que tous les autres sont sur l’autre rive, et qu’il y a ces eaux profondes entre nous. C’est mon problème : pourquoi y a-t-il cette coupure qui sépare ?

KRISHNAMURTI — Vous avez oublié de mentionner la différence, la contradiction, le trou entre une pensée et une autre, entre un sentiment et un autre, la contradiction entre les actions, la division entre la vie et la mort, le couloir interminable des contraires. Après avoir constaté tout cela, nous nous posons cette question : pourquoi y cette division, cette fissure entre ce qui est et ce qui a été ou ce qui devrait être ? Nous demandons pourquoi l’homme a vécu dans cet état de dualité, pourquoi il a cassé la vie en divers fragments. Est-ce que nous nous interrogeons pour trouver la cause, ou bien essayons-nous d’aller au-delà de la cause et de l’effet ? Est-ce un processus analytique ou une perception, la compréhension d’un état d’esprit dans lequel la division n’existe plus Pour comprendre un tel état d’esprit, nous devons regarder le commencement de la pensée. Nous devons être conscients de la pensée lorsqu’elle naît, et nous devons aussi être conscients de ce dont elle émane. La pensée naît du passé. Le passé est pensée. Quand nous disons que nous devons être conscients de la pensée lorsqu’elle naît, nous voulons dire que nous devons être conscients de la signification effective de la pensée, et non simplement du fait qu’une pensée a lieu. C’est la signification de la pensée qui est le passé. Il n’y a pas de pensée sans sa signification. Une pensée est comme un fil dans un morceau de tissu. La plupart d’entre nous sommes inconscients du tissu dans son ensemble, qui est l’esprit dans son ensemble, et nous essayons de contrôler, de façonner ou de comprendre la signification d’un fil, qui est une pensée. Sur quoi le tissu de pensées tout entier repose-t-il ? Est-il étendu sur quelque substance ? S’il en est ainsi, quelle est cette substance ? Est-il étendu sur une pensée plus profonde, ou sur rien du tout ? Et quel est le matériau de ce tissu ?

Q. — Vous posez trop de questions. Rien de tout cela ne m’est jamais arrivé auparavant, je dois donc aller assez lentement.

Krishnamurti: — La pensée est-elle la cause de toute division, de toute fragmentation dans la vie ? De quoi la pensée est-elle faite ? Quelle est la substance de ces morceaux de fil tissés en cette étoffe complexe que nous appelons l’esprit ? La pensée est matière, probablement mesurable. Et elle vient de la mémoire accumulée, qui est matière et est emmagasinée dans le cerveau. La pensée a son origine dans le passé, récent et éloigné. Peut-on être conscient de la pensée lorsqu’elle naît du passé — de la remémoration du passé, de l’action du passé ? Et peut-on être conscient au-delà du passé, derrière le mur du passé ? Cela ne signifie pas « encore plus loin en arrière dans le temps », cela signifie « l’espace qui n’est pas touché par le temps ou la mémoire ». Tant que nous ne l’aurons pas couvert, l’esprit ne pourra pas se voir lui-même dans des termes autres que la pensée, qui est temps. Vous ne pouvez pas regarder la pensée par la pensée. Et vous ne pouvez pas regarder le temps avec le temps. Ainsi donc, quoi que fasse la pensée, ou quoi qu’elle nie, ce qu’elle fait ou nie reste à l’intérieur de ses propres frontières mesurables.

Pour répondre à toutes les questions que nous avons posées, il nous faut poser une question supplémentaire : qu’est-ce que le pnseur ? Le penseur est-il séparé de la pensée ? L’expérimentateur est-il différent de la chose qu’il expérimente ? L’observateur est-il différent de la chose qu’il observe ? Si l’observateur est différent de la chose qu’il observe, il y aura toujours division, séparation et, par conséquent, conflit. Pour aller au-delà de cette fissure, nous devons comprendre ce qu’est l’observateur. Manifestement, il fait cette division. Vous qui observez faites cette division, que celle-ci soit entre vous et votre femme, ou l’arbre, ou quoi que ce soit. Or, qu’est-ce que l’observateur, ou le penseur, ou l’expérimentateur ? L’observateur est l’entité vivante qui est toujours en mouvement, qui agit, qui est consciente des choses et consciente de sa propre existence. Cette existence dont cette entité est consciente est sa relation aux choses, aux gens et aux idées. Cet observateur est la machinerie tout entière de la pensée, il est aussi observation, il est aussi système nerveux et perception sensorielle. L’observateur est son nom, son conditionnement et la relation entre ce conditionnement et la vie. Tout cela est l’observateur. Il est aussi sa propre idée de lui-même — une image également construite à partir du conditionnement, du passé, de la tradition. L’observateur pense et agit. Son action est toujours conforme à l’image qu’il se fait de lui-même et à l’image qu’il se fait du monde. Cette action de l’observateur en relation nourrit la division. Cette action est la seule relation que nous connaissions. Cette action n’est pas séparée de l’observateur, elle est l’observateur lui-même. C’est l’observateur qui parle du monde et de lui-même en relation, ne parvenant pas à voir que sa relation est sa propre action, et par conséquent lui-même. Ainsi donc, la cause de toute cette division est l’action de l’observateur. L’ observateur lui-même est l’action qui divise la vie en chose observée, d’une part, et en lui-même, d’autre part — séparé de la chose. Voilà la cause fondamentale de la division, et par conséquent du conflit.

La division, dans nos vies, est la structure de la pensée, qui est l’action de l’observateur se pensant séparé. Il se pense en outre comme le penseur, comme quelque chose de différent de sa pensée. Mais il ne peut pas y avoir de pensée sans le penseur, ni de penseur sans la pensée. Ainsi, les deux sont vraiment un. Il est aussi l’expérimentateur et, là encore, il se sépare lui-même de la chose qu’il expérimente. L’ observateur, le penseur, l’expérimentateur ne sont pas différents de la chose observée, pensée, expérimentée. Cela n’est pas une conclusion verbale. Si c’est une conclusion, alors c’est une autre pensée, qui à son tour fait la division entre la conclusion et l’action qui est censée suivre cette conclusion. Quand l’esprit voit la réalité de cela, la division ne peut plus subsister. C’est là le point crucial de notre exposé. Tout conflit est la bataille entre l’observateur et ce qui est observé. C’est la plus grande chose à comprendre. C’est seulement maintenant que nous pouvons répondre a nos questions ; c’est seulement maintenant que nous pouvons aller au-delà du mur du temps et de la mémoire, qui est pensée, parce que c’est seulement maintenant que la pensée se termine. C’est seulement maintenant que la pensée ne peut plus nourrir la division. La pensée qui peut fonctionner pour communiquer, pour agir, pour travailler est une sorte de pensée différente de celle qui ne nourrit pas la division dans la relation. L’honnêteté consiste à vivre sans l’action séparatrice de l’observateur.

Q. — Qu’est-ce donc, alors, que cette chose sur laquelle repose l’étoffe de la pensée, et où est-elle ?

Krishnamurti: — C’est ce qui n’est pas l’action de l’observateur. Réaliser cela, c’est faire preuve du grand amour. Cette réalisation n’est possible que quand vous comprenez que l’observateur lui-même est la personne observée — et cela est méditation.

7

QUESTIONNEUR — Je suis en conflit sur tant de choses, non seulement extérieurement, mais intérieurement ! Je puis, dans une certaine mesure, traiter les conflits extérieurs, mais je veux savoir comment je puis mettre fin au conflit, à la bataille qui se poursuit à l’intérieur de moi-même la plupart du temps. Je veux en finir avec cela. Je veux, d’une manière ou d’une autre, me libérer de toute cette lutte. Que dois-je faire ? Parfois, il me semble que le conflit est inévitable. Je le vois dans la lutte pour la survie, le gros poisson vivant du petit, la grande intelligence dominant les intelligences plus petites, une croyance en supprimant, en supplantant une autre, une nation en gouvernant une autre, etc., perpétuellement. Je vois cela et je l’accepte, mais, quelque part, cela ne semble pas juste ; cela ne semble pas avoir les qualités de l’amour et je sens que, si je pouvais mettre fin à cette lutte en moi-même, l’amour pourrait venir de cette fin. Mais je suis tellement incertain, tellement embarrassé dans toute cette affaire Tous les grands maîtres ont affirmé que l’on doit faire des efforts, que la voie pour trouver la vérité, ou Dieu, passe par la discipline, le contrôle et le sacrifice. Sous une forme ou sous une autre, cette bataille est sanctifiée. Et vous dites maintenant que le conflit est la racine même du désordre. Comment vais-je savoir quelle est la vérité à propos du conflit ?

KRISHNAMURTI — Le conflit, sous quelque forme qu’il se présente, déforme l’esprit. Cela est un fait, et non pas quelque opinion ou jugement émis à la légère. Tout conflit entre deux personnes empêche leur compréhension mutuelle. Le conflit empêche la perception. La compréhension de ce qui est est la seule chose importante, et non pas la formulation de ce qui devrait être. Cette division entre ce qui est et ce qui devrait être est l’origine du conflit. Et l’intervalle qui sépare l’idée de l’action nourrit aussi le conflit. Le fait et l’image sont deux choses différentes. La poursuite de l’image mène à toutes formes de conflit, à l’illusion et à l’hypocrisie, tandis que la compréhension de ce qui est, qui est la seule chose que nous ayons réellement, conduit à un état d’esprit tout à fait différent.

Des énergies contradictoires produisent le conflit ; une volonté opposée à une autre forme de désir est conflit. Le souvenir de ce qui a été, opposé à ce qui est, est conflit et cela est du temps. Le fait de devenir, d’accomplir est conflit, et cela est du temps. L’imitation, le conformisme, l’obéissance, le fait de prononcer un vœu, de regretter, de supprimer — tout cela amène plus ou moins du conflit. La structure même du cerveau, qui exige la sécurité, qui est consciente du danger, est source de conflit. La sécurité, la permanence sont des choses qui n’existent pas, Ainsi donc, notre être tout entier, nos relations, nos activités, nos pensées, notre façon de vivre engendrent la lutte et le conflit. Et maintenant, vous me demandez comment cela doit prendre fin. Le saint, le moine et l’ascète vagabond tentent d’échapper au conflit, mais ils sont encore en conflit. Comme nous le savons, toute relation est conflit — conflit entre l’image et la réalité. Il n’y a pas de relation entre deux personnes, même pas entre les deux images qu’elles se font l’une de l’autre. Chacun vit dans son propre isolement, et la relation consiste simplement à regarder par-dessus le mur. Ainsi donc, où qu’on regarde, superficiellement ou très, très profondément, il y a cette angoisse de lutte et de souffrance. La totalité du champ de l’esprit, dans ses aspirations, dans son désir de changer, dans son acceptation de ce qui est et sa volonté d’aller au-delà de cette acceptation — tout cela est par essence conflit. Ainsi, l’esprit lui-même est conflit, la pensée est conflit, et quand la pensée dit : « Je ne penserai pas », cela aussi est conflit. Quand vous demandez comment vous pouvez en finir avec le conflit, vous demandez réellement comment vous pouvez cesser de penser, comment votre esprit peut être drogué pour être tranquille.

Q. — Mais ne veux as d’un esprit drogué et stupide. Je veux qu’il soit hautement actif, énergique et passionné. Faut-il qu’il soit drogué ou en conflit ?

Krishnamurti: — Vous voulez qu’il soit actif, énergique, passionné, et vous voulez quand même mettre fin au conflit ?

Q. — Précisément, car, quand il y a conflit, il n’est ni actif ni passionné. Quand il y a conflit, c’est comme si l’esprit était blessé par sa propre activité et perdait sa sensibilité.

Krishnamurti: — Ainsi, il apparaît clairement que le conflit détruit la passion, l’énergie et la sensibilité.

Q. — Vous n’avez pas besoin de me convaincre. Je le sais, mais cela ne m’avance à rien.

Krishnamurti: — Qu’entendez-vous quand vous dites que vous le savez ?

Q. — Je veux dire que la vérité de vos paroles est manifeste, mais que cela ne nous avance pas.

Krishnamurti: — En voyez-vous la vérité, ou bien en voyez-vous la structure verbale — le fait lui-même ou l’explication ? Nous devons être très clairs là-dessus, parce que l’explication n’est pas le fait, la description n’est pas la chose décrite ; et quand vous dites : « Je sais », il se peut que vous ne perceviez que la description.

Q. — Non.

Krishnamurti: — S’il vous plaît, ne soyez pas aussi rapide et aussi impatient. Si la description n’est pas la chose décrite, alors il n’y a que la chose décrite. La chose décrite est le fait, ce fait : la passion, la sensibilité et l’énergie se perdent quand il y a conflit. Et le conflit est tout entier pensée et sentiment, c’est-à-dire tout l’esprit. L’esprit est à la fois attirance et aversion, jugement et préjugé, condamnation et justification, etc. Et une activité très importante de l’esprit est la description, dans laquelle il est impliqué. L’esprit voit sa propre description et y est impliqué, et il pense qu’il voit le fait, alors qu’en réalité il est pris dans son propre mouvement. Alors, où en sommes-nous maintenant, quand il ne reste plus que ce qui est, et non pas la description ?

Q. — Vous disiez que le conflit était entièrement constitué par les actions de l’esprit, et que ce conflit détruisait la sensibilité, l’énergie et la passion de l’esprit lui-même. Ainsi, l’esprit s’émousse dans le conflit en travaillant contre lui-même.

Krishnamurti: — Alors, Votre question devient : comment l’esprit peut-il cesser de travailler contre lui-même ?

Q. — Oui.

Krishnamurti: — Cette question est-elle une condamnation de plus, une justification, une fuite supplémentaires, l’une de ces activités supplémentaires importunes de l’esprit qui le fait travailler contre lui-même ? Si c’est le cas, il nourrit le conflit. Cette question tente-t-elle de se débarrasser du conflit ? Si c’est le cas, c’est un conflit de plus, et vous êtes pour toujours dans ce cercle vicieux. Ainsi donc, la bonne question n’est pas de savoir comment mettre fin au conflit, mais comment voir la vérité selon laquelle là où passion et sensibilité sont présentes, le conflit est absent. Voyez-vous cela ?

Q. — Oui.

Krishnamurti: — Ainsi, vous n’êtes plus inquiété par la fin du conflit ; il va dépérir. Mais il ne dépérira jamais tant que la pensée le nourrit. Ce qui est important, c’est la passion et la sensibilité, non pas la fin du conflit.

Q. — Je vois cela, mais cela ne signifie pas que j’ai obtenu la passion, cela ne signifie pas que j’ai mis fin au conflit.

Krishnamurti: — Si vous voyez réellement cela, cet acte de voir lui-même est passion, sensibilité, énergie. Et dans cet acte de voir, il n’y a pas de conflit.

8

QUESTIONNEUR — J’ai quitté le monde, mon monde d’écriture professionnelle, parce que je voulais mener une vie spirituelle. J’ai abandonné tous mes appétits, toutes mes ambitions d’accéder à la célébrité, bien que j’eusse le talent nécessaire, et je suis venu à vous en espérant trouver, réaliser l’ultime. Je suis sous ce grand figuier depuis maintenant cinq ans et je me sens soudain abêti, lessivé, intérieurement solitaire et plutôt misérable. Je m’éveille le matin pour trouver que je n’ai rien réalisé du tout, que je m’en sortais peut-être mieux il y a quelques années, quand j’avais encore une ferveur religieuse assez forte. Maintenant, il ne me reste plus de ferveur ; ayant sacrifié les choses de ce monde pour trouver Dieu, je n’ai plus ni l’un ni l’autre. Je me sens comme un citron pressé. Qu’est ce qui en est responsable ? Est-ce que ce sont les enseignements, vous, votre environnement, ou est- ce que je n’ai aucune aptitude pour cette chose, que je n’ai pas trouvé dans le mur la fente qui révélera le ciel ? Ou est-ce simplement que toute cette quête, depuis le début jusqu’à la fin, est un mirage et que je m’en serais mieux sorti de n’avoir jamais pensé à la religion, mais d’avoir collé au tangible, à l’accomplissement quotidien de mon ancienne vie ? Qu’est-ce qui ne va pas, et que vais-je faire maintenant ? Vais-je abandonner tout cela ? Et pour aller vers quoi ?

>KRISHNAMURTI — Sentez-vous que la vie sous ce figuier, ou sous n’importe quel arbre, vous détruit, vous empêche de comprendre, de voir ? Cet environnement vous détruit-il ? Si vous quittez ce monde et retournez à ce que vous faisiez avant — le monde de l’écriture et de toutes les choses quotidiennes de la vie —, ne serez-vous pas détruit, abêti et pressé comme un citron, là aussi, par les choses de cette vie-là ? Vous voyez ce processus destructif se poursuivre partout, chez les gens qui courent après le succès, quoi qu’ils fassent et quelle qu’en soit la raison. Vous le voyez chez le médecin, chez le politicien, chez le savant et chez l’artiste. Est-ce que quelqu’un, quelque part, échapper à cette destruction ?

Q. — Oui, je vois cela ; tout le monde est pressé comme un citron. Ils peuvent avoir la célébrité et la fortune mais, s’ils se regardent eux-mêmes objectivement, il leur faut bien admettre qu’ils ne sont en fait rien de plus qu’une façade prétentieuse d’actions, de mots, de formules, de concepts, d’attitudes, de platitudes, d’espoirs et de peurs. En dessous, il y a le vide et la confusion, l’âge et l’amertume de l’échec.

Krishnamurti: — Voyez-vous aussi que les personnes religieuses qui sont censées avoir abandonné le monde y sont encore réellement, parce que leur conduite est gouvernée par les mêmes ambitions, la même pression d’accomplir, de devenir, de réaliser, d’atteindre, de saisir et de garder ? Les objets de cette pression sont dits « spirituels » et paraissent différents des objets qui sont sous la pression du monde, mais ils ne sont pas différents du tout parce que la pression est exactement le même mouvement. Ces personnes religieuses aussi sont prises dans des formules, des idéaux, des imaginations, des espoirs, de vagues certitudes, qui ne sont que des croyances, et ils deviennent eux aussi vieux, laids et creux. Ainsi, le monde qu’ils ont quitté est exactement le même que le monde de la prétendue vie spirituelle. Dans ce monde soi-disant spirituel, vous êtes détruit exactement comme vous étiez détruit dans cet autre monde qu’est le quotidien.

Pensez-vous que cette mort à petit feu, cette destruction, vient de votre environnement, ou bien qu’elle vient de vous-même ? Vient-elle d’un autre, ou de vous ? Est-ce quelque chose qui vous est fait, ou bien quelque chose que vous faites ?

Q. — Je pensais que cette mort à petit feu, cette destruction, était le résultat de mon environnement, mais maintenant que vous m’avez montré comment elle se produit dans tous les environnements, partout, et se poursuit même quand on change d’environnement, je commence à voir que cette destruction n’est pas le résultat de l’environnement. Cette mort à petit feu est autodestruction. C’est quelque chose que je me fais à moi-même. C’est moi qui le fais, moi qui suis responsable, et cela n’a rien à voir avec les gens ou l’environnement.

Krishnamurti: — C’est là le point le plus important à réaliser. Cette destruction vient de vous-même, de rien ni de personne d’autre ; elle ne vient pas de l’environnement, elle ne vient pas des gens, elle ne vient ni des événements ni des circonstances. Vous êtes responsable de votre propre destruction et de votre misère, de votre propre solitude, de vos propres humeurs, de votre vacuité creuse. Quand vous réalisez cela, ou bien vous devenez amer et insensible à toute chose, affirmant que tout est bien ; ou bien vous devenez névrosé, oscillant entre un monde et un autre, pensant qu’il y a quelque différence entre eux, ou encore vous vous mettez à boire ou à vous droguer, comme l’ont fait tant de gens.

Q. — Je comprends cela maintenant.

Krishnamurti: — Dans le cas présent, vous abandonnerez tout espoir de trouver une solution en changeant simplement l’environnement extérieur de votre vie, en remplaçant simplement un monde par un autre, car vous saurez que les deux sont le même ; dans tous les deux il y a le désir d’accomplir, d’atteindre, de gagner l’ultime plaisir, que ce soit dans la prétendue illumination, en Dieu, dans la vérité, l’amour, un compte en banque bien garni ou n’importe quelle autre forme de sécurité.

Q. — Je vois cela, mais que vais-je faire ? Je continue de mourir, de me détruire moi-même. Je me sens pressé comme un citron, vide, inutile. J’ai perdu tout ce que j’avais et je n’ai rien obtenu en retour.

Krishnamurti: — Si vous dites, si vous ressentez cela, c’est que vous n’avez pas compris ; vous marchez toujours sur la même route, celle dont nous avons parlé, cette route de l’auto-accomplissement dans un monde ou dans l’autre. Cette route est le suicide; cette route est le facteur de la mort à petit feu. Votre sentiment d’avoir tout perdu et de ne rien avoir obtenu en retour est de marcher sur cette route ; cette route est la destruction ; la route elle-même est sa propre destruction, qui est autodestruction, frustration, solitude, immaturité. Ainsi, la question, maintenant, est la suivante : avez-vous vraiment tourné le dos à cette route ?

Q. — Comment sais-je si j’ai ou non tourné le dos à la route ?

Krishnamurti: — Vous ne le savez pas mais, si vous voyez ce qu’est effectivement cette route, non seulement à son terme mais à son commencement, qui est la même chose que son terme, alors il vous est impossible d’y marcher. Vous pouvez, connaissant le danger de cette route, y faire des incursions dans des moments d’inattention, puis vous reprendre soudainement ; mais la vision de la route et de sa désolation est la fin de cette route, et c’est là le seul acte. Ne dites pas : « Je ne le comprends pas, je dois y réfléchir, il faut que j’y travaille, je dois pratiquer la conscience, je dois découvrir ce que c’est que être attentif, je dois méditer et entrer dans cela », mais voyez que chaque mouvement d’accomplissement, de réalisation ou de dépendance dans la vie est la route. Voir cela, c’est abandonner cette route. Quand vous voyez le danger, vous ne faites pas un grand discours pour essayer de préparer votre esprit à ce qu’il faut faire. Si, face au danger, vous dites : « Il faut que je médite, il faut que j’en prenne conscience, il faut que j’entre dedans, que je le comprenne », vous êtes perdu, c’est trop tard. Ainsi, ce que vous avez à faire, c’est simplement de voir cette route, ce qu’elle est, où elle mène et comment on la ressent — et déjà vous allez marcher dans une direction différente.

C’est ce que nous voulons dire quand nous parlons de conscience. Nous voulons dire « être conscient de la route et de toute la signification de cette route, être conscient des mille mouvements différents de la vie, qui sont sur cette même route ». Si vous essayez de voir « l’autre » route, ou de marcher sur elle, vous êtes encore sur la même vieille route.

Q. — Comment puis-je être sûr que je vois ce que je dois faire ?

Krishnamurti: — Vous ne pouvez pas voir ce que vous devez faire, Vous ne pouvez voir que ce que vous ne devez pas faire. La négation totale de cette route est le nouveau commencement, l’autre route. Cette autre route n’est pas sur la carte, elle ne pourra jamais être tracée sur aucune carte. Toute carte est une carte de la mauvaise route, de la vieille route.

Méditation 1969

1

Dans l’espace que la pensée crée autour d’elle-même, il n’y a pas d’amour. Cet espace sépare l’homme de l’homme, et il contient tout le devenir, la bataille de la vie, l’angoisse et la peur. La méditation est l’abolition de cet espace, la fin du moi, La relation a alors une signification totalement différente car, dans cet espace, qui n’est pas fait de pensée, l’autre n’existe pas, car vous n’existez pas. La méditation n’est pas alors la poursuite de quelque vision, si sanctifiée qu’elle puisse être par la tradition. Elle est plutôt l’espace infini où la pensée ne peut entrer. Pour nous, le petit espace créé par la pensée autour d’elle-même, qui est le moi, est extrêmement important, car c’est tout ce que l’esprit sait, lui qui s’identifie avec tout ce qui est dans cet espace. Et la peur de ne pas être est née dans cet espace. Mais dans la méditation, quand cela est compris, l’esprit peut entrer dans une dimension de l’espace où l’action est inaction. Nous ne savons pas ce qu’est l’amour, car dans l’espace fait par la pensée autour d’elle-même, et qui est le moi, l’amour est le conflit du moi et du non-moi. Ce conflit, cette torture, n’est pas amour. La pensée est le reniement même de l’amour, et elle ne peut entrer dans cet espace où le moi n’est pas. Dans cet espace est la bénédiction que l’homme cherche et ne peut trouver. Il la cherche dans les limites de la pensée, et la pensée détruit l’extase de cette bénédiction.

2

La perception sans le mot, qui est sans pensée, est l’un des phénomènes les plus étranges. La perception est alors beaucoup plus aiguë, non seulement par le cerveau, mais aussi par tous les sens. Une telle perception n’est pas la perception fragmentaire de l’intellect, non plus que l’affaire des émotions. On peut dire qu’elle est une perception totale et qu’elle fait partie de la méditation. La perception sans celui qui perçoit, dans la méditation, est une conversation avec la hauteur et la profondeur dans l’immense. Cette perception est entièrement différente de la vision d’un objet sans observateur parce que, dans la perception de la méditation, il n’y a pas d’objet, et par conséquent pas d’expérience. Cependant, la méditation peut avoir lieu quand les yeux sont ouverts et qu’on est entouré par des objets de toutes sortes. Mais alors, ces objets n’ont aucune importance. On les voit mais il n’y a aucun processus de reconnaissance, ce qui signifie qu’on n’expérimente rien.

Quelle signification une telle méditation a-t-elle ? Il n’y a pas de signification ; il n’y a pas d’utilité. Mais dans cette méditation il y a un mouvement de grande extase qui ne doit pas être confondu avec le plaisir. C’est cette extase qui donne à l’œil, au cerveau et au cœur la qualité de l’innocence. Quand on ne voit pas la vie comme quelque chose de totalement neuf, on est dans la routine, l’ennui, une situation sans signification. Aussi la méditation est-elle de la plus grande importance. Elle ouvre la porte à l’incalculable, à l’infini.

3

Quand vous tournez la tête d’un horizon à l’autre, vos yeux voient un vaste espace dans lequel toutes les choses de la terre et du ciel apparaissent. Mais cet espace est toujours limité là où la terre rencontre le ciel. L’espace de l’esprit est aussi petit. C’est dans ce petit espace que toutes nos activités semblent prendre place, la vie quotidienne et les luttes cachées contre les désirs et les motivations contradictoires. L’esprit cherche la liberté dans ce petit espace : ainsi, il est toujours prisonnier de lui-même. Méditer, c’est en finir avec ce petit espace. Pour nous, l’action produit l’ordre dans ce petit espace de l’esprit. Mais il y a une autre action qui ne met pas d’ordre dans ce petit espace. La méditation est l’action qui vient quand l’esprit a perdu son petit espace. Ce vaste espace que l’esprit, le moi, ne peut atteindre, est silence. L’esprit ne peut jamais être silencieux à l’intérieur de lui-même ; il n’est silencieux qu’à l’intérieur du vaste espace que la pensée ne peut toucher. De ce silence naît une action qui n’est pas de l’ordre de la pensée. La méditation est ce silence.

4

La méditation est l’une des choses les plus extraordinaires et, si vous ne savez pas ce que c’est, vous êtes comme l’aveugle dans un monde de couleurs vives, d’ombres et de lumière mouvante. Ce n’est pas une affaire intellectuelle mais, quand le cœur entre dans l’esprit, l’esprit a une qualité toute différente ; il est alors réellement sans limites, non seulement dans sa capacité de penser et d’agir efficacement, mais aussi du point de vue du sens de la vie dans un vaste espace où vous faites partie du tout. La méditation est le mouvement de l’amour. Ce n’est pas l’amour de l’un ou du plusieurs. C’est comme l’eau que chacun peut boire dans mon écuelle, qu’elle soit en or ou en terre cuite ; elle est inépuisable. Et une chose particulière a lieu, que ni la drogue ni l’auto-hypnose ne peuvent produire : c’est comme si l’esprit rentrait en lui-même, commençant à la surface et pénétrant de plus en plus profondément jusqu’à ce que la profondeur et la hauteur aient perdu leur signification et que cesse toute forme de mensuration. Dans cet état, il y a la paix complète — non pas un contentement qui serait issu d’une gratification —, mais une paix qui comporte de l’ordre, de la beauté et de l’intensité. Elle peut être entièrement détruite, comme vous pouvez détruire une fleur, et cependant, grâce à sa vulnérabilité même, elle est indestructible. La méditation ne peut s’apprendre auprès d’un autre. Vous devez commencer sans rien savoir à son propos, et: aller d’innocence en innocence.

Le terrain sur lequel l’esprit méditatif peut commencer est le terrain de la vie quotidienne, la polémique, la douleur et la joie passagère. Cela doit commencer ici et apporter de l’ordre puis, à partir de là, se déplacer indéfiniment. Mais si vous n’êtes intéressé que par l’ordre, alors cet ordre même produira sa propre limitation, et l’esprit sera son prisonnier. Dans tout ce mouvement, vous devez, d’une certaine manière, commencer par l’autre bout, à partir de l’autre rive, et ne pas vous préoccuper constamment de cette rive ni de la manière dont vous pourrez traverser la rivière. Vous devez plonger dans l’eau sans savoir nager. Et la beauté de la méditation est que vous ne savez jamais où vous en êtes, où vous allez, quel en est le terme.

5

Y a-t-il une expérience nouvelle dans la méditation ? Le désir d’expérience — de l’expérience supérieure qui est au-delà et au-dessus du quotidien ou du lieu commun — est ce qui tarit la source. L’appétit d’expérience, de visions, de perception supérieure, de quelque réalisation ou de quoi que ce soit amène l’esprit à regarder vers l’extérieur, ce qui n’est pas différent de sa dépendance envers l’environnement et les gens. L’élément curieux de la méditation est qu’un événement n’est pas transformé en expérience. Il est là, comme une nouvelle étoile dans le ciel, sans mémoire pour le prendre et le garder, sans le processus habituel de reconnaissance ni la réponse en termes d’amour et de détestation. Notre recherche est toujours une sortie ; l’esprit à la recherche d’une expérience est orienté vers une sortie. Aller vers l’intérieur ne constitue pas du tout une recherche ; c’est une perception. La réaction est constamment répétitive, car elle vient toujours de la même rive de la mémoire.

6

Après la pluie les collines étaient splendides. Elles étaient encore brunies par le soleil d’été, et par la suite tout ce qu’elles ont de vert disparaîtrait. Il avait plu à seaux et la beauté de ces collines était indescriptible. Le ciel était encore couvert de nuages, et l’odeur du sumac, de la sauge et de l’eucalyptus flottait dans l’air. C’était merveilleux d’être dans ces collines, et un silence étrange nous possédait. Contrairement à la mer, qui s’étendait loin au-dessous de nous, elles étaient totalement tranquilles. Nous observions et regardions autour de nous ; nous avions tout laissé en bas, dans cette petite maison — nos vêtements, nos pensées et nos bizarres manières de vivre. Ici, on voyageait très légèrement, sans aucune pensée, sans aucun fardeau et avec un sentiment de compète vacuité et de totale beauté. Les petits buissons verts seraient bientôt encore plus verts et, dans quelques semaines, leur odeur serait encore plus forte. Les cailles margotaient et quelques-unes d’entre elles nous survolaient. Sans le savoir, l’esprit était dans un état de méditation dans lequel l’amour sait. Après tout, cette fleur ne peut s’épanouir que dans le terreau de la méditation. C’était vraiment tout à fait merveilleux et, étrangement, cela nous accompagna toute la nuit, puis, quand nous nous éveillâmes, longtemps avant le lever du soleil, c’était toujours là dans nos cœurs avec son incroyable joie, sans aucune espèce de raison. C’était là, sans raison, et c’était tout à fait enivrant. Ce serait là toute la journée, sans que nous le demandions, sans que nous l’invitions à rester avec nous.

7

Il avait plu à seaux pendant la nuit et le jour et, en bas des ravins, le flot boueux se déversait dans la mer, la rendant couleur chocolat. Nous marchions sur la plage ; les vagues étaient énormes et venaient se briser avec élégance et force. Nous marchions contre le vent et, soudain, nous sentions qu’il n’y avait rien entre nous et le ciel, et cette ouverture était paradisiaque. Être si complètement ouvert, vulnérable — devant les collines, devant la mer et devant l’homme — est l’essence même de la méditation.

N’avoir aucune résistance, n’avoir aucune barrière intérieure envers quoi que ce soit, être réellement libéré, totalement libéré de toutes les pressions, compulsions et exigences mineures, avec tous leurs petits conflits et hypocrisies, c’est marcher dans la vie les bras ouverts. Et ce soir-là, marchant en cet endroit sur le sable humide, avec les mouettes autour de nous, nous ressentions la signification extraordinaire de la liberté illimitée et la grande beauté de l’amour, qui n’était ni en nous ni hors de nous mais qui était partout.

Nous ne réalisons pas combien il est important d’être libéré des plaisirs vulgaires et des souffrances qui leur sont associées, de manière que l’esprit reste seul. Seul l’esprit totalement seul est ouvert. Nous ressentions tout cela soudainement, comme un grand vent qui balayait le pays et nous balayait nous-mêmes. Nous étions là — dépouillés de tout, vides — et par conséquent extrêmement ouverts. La beauté de la situation n’était pas dans les mots ni dans les sensations, mais semblait être partout — autour de nous, à l’intérieur de nous, au-dessus des eaux et dans les collines. La méditation est cela.

8

C’était l’un de ces matins ravissants comme on n’en a jamais connu auparavant. Le soleil venait de se lever et nous le voyions entre les eucalyptus et les pins. Il se tenait au-dessus des eaux, doré, avivé — une lumière telle qu’il n’en existe qu’entre montagnes et océan. C’était un matin clair, sans un souffle, rempli de cette lumière étrange que l’on voit non seulement avec ses yeux mais aussi avec son cœur. Et, quand on la voir, le paradis est très près de la terre et l’on est perdu dans la beauté. Vous savez, on ne devrait jamais méditer en public, ou avec quelqu’un d’autre, ou dans un groupe ; on ne devrait méditer que dans la solitude, dans la quiétude de la nuit, ou tôt le matin, dans le silence. Quand on médite dans la solitude, ce doit être la solitude. On doit être complètement seul, sans suivre un système, une méthode, sans répéter des mots; sans poursuivre une pensée ni former une pensée selon son désir.

Cette solitude vient quand l’esprit est libéré de la pensée. Quand il y a les influences du désir ou des choses que l’esprit poursuit, dans le futur ou dans le passé, il n’y a pas de solitude. Cette solitude n’arrive que dans l’immensité du présent. Et puis, dans la secrète quiétude où toute communication a pris fin, dans laquelle il n’y a pas d’observateur avec ses angoisses, avec ses stupides appétits et problèmes — et seulement alors, dans cette solitude tranquille, la méditation devient quelque chose qui ne peut être mis en mots. Alors, la méditation est un mouvement d’éternité.

Je ne sais pas si vous avez jamais médité, si vous avez jamais été seul, tout seul, loin de tout, de toute personne, de toute pensée et poursuite, si vous avez jamais été complètement seul, non pas isolé, non pas retiré dans quelque rêve ou vision fantasque, mais loin, de manière que, en vous-même, il n’y ait rien de reconnaissable, rien que vous touchiez par la pensée ou la sensation, si loin que, dans cette solitude totale, le silence lui-même devienne la seule fleur, la seule lumière et la qualité intemporelle qui n’est pas mesurable par la pensée. C’est seulement dans une telle méditation que l’amour existe. Ne vous souciez pas de l’exprimer ; il s’exprimera tout seul. Ne l’utilisez pas. N’essayez pas de le mettre en action ; il agira et, quand il agit, dans cette action il n’y a pas de regret, pas de contradiction, aucune des misères et aucun des labeurs de l’homme.

Ainsi donc, méditez seul. Perdez-vous. Et n’essayez pas de vous souvenir de là où vous avez été. Si vous essayez de vous souvenir, alors ce sera quelque chose de mort. Et, si vous vous cramponnez à son souvenir, vous ne serez jamais plus seul de nouveau. Ainsi donc, méditez dans cette solitude infinie, dans la beauté de cet amour, dans cette innocence, dans le neuf. Alors, il y a la félicité qui est impérissable.

Le ciel est très bleu, de ce bleu qui vient après la pluie, et ces pluies sont venues après des mois de sécheresse. Après la pluie les cieux sont lavés et les collines se réjouissent, et la terre est tranquille. Et chaque feuille a sur elle la lumière du soleil, et la sensation de la terre est très proche de vous. Ainsi donc, méditez dans les recoins les plus secrets de voue cœur et de votre esprit, là où vous n’avez jamais été auparavant.

9

Ce matin-là la mer était comme un lac ou une énorme rivière, sans une ride et si calme que l’on pouvait voir le reflet des étoiles si tôt le matin. L’aube n’était pas encore arrivée, et ainsi les étoiles, et le reflet de la falaise, et les lointaines lumières de la ville étaient là sur les eaux. Et lorsque le soleil s’éleva au-dessus de l’horizon dans un ciel sans nuages, il laissa une trace dorée et c’était extraordinaire de voir cette lumière de Californie emplissant la terre et chaque feuille, chaque brin d’herbe. Quand nous prêtions attention, un grand calme pénétrait en nous. Le cerveau lui-même devenait très tranquille, dépourvu de réaction, de mouvement, et il était étrange de ressentir ce silence immense. Ressentir n’est pas le mot qui convient ; la qualité de ce silence, de cette tranquillité n’est pas ressentie par le cerveau ; elle est au-delà du cerveau. Le cerveau peut concevoir, formuler ou élaborer un dessein pour l’avenir, mais ce silence est au-delà de ses compétences, au-delà de toute imagination, au-delà de tout désir. On est tellement calme que son corps devient partie intégrante de la terre, partie intégrante de tout ce qui est silencieux.

Et lorsque la brise légère arriva des collines, remuant les feuilles, ce calme, cette extraordinaire qualité de silence ne fut pas dérangée. La maison se trouvait entre les collines et la mer, surplombant cette dernière. Et quand on contemplait la mer, si tranquille, en devenait réellement partie intégrante du tout. On était le tout. On était la lumière et la beauté de l’amour.

Là encore, dire que « l’on était partie intégrante du tout » est aussi inexact ; le mot on n’est pas adéquat, parce que l’on n’était pas réellement là. On n’existait pas. Il n’y avait que ce silence, cette beauté, cet extraordinaire sens de l’amour. Les mots on, nous et je séparent les choses. Cette division, dans cet étrange silence et dans cette tranquillité, n’existe pas. Et, quand on regardait par la fenêtre, l’espace et le temps semblaient avoir pris fin, et l’espace qui divise n’avait pas de réalité. Cette feuille et cet eucalyptus, le miroitement bleu de l’eau n’étaient pas différents de soi.

La méditation est réellement très simple. Nous la compliquons. Nous tissons un réseau d’idées autour d’elle, sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle n’est pas. Mais elle n’est rien de toutes ces choses. Parce que c’est tellement simple que cela nous échappe, parce que nos esprits sont tellement compliqués, tellement usés par le temps, tellement fondés sur le temps. Et cet esprit dicte l’activité du cœur, et alors les ennuis commencent. Mais la méditation vient naturellement, avec une facilité extraordinaire, tandis que vous marchez sur le sable ou regardez par la fenêtre, ou quand vous voyez ces merveilleuses collines brûlées par le soleil de l’été dernier. Pourquoi sommes-nous des êtres humains si torturés, avec des larmes dans les yeux et un rire faux sur les lèvres ? Si vous pouviez marcher seul à travers ces collines, ou dans les bois, ou encore le long de ces sables blancs ou décolorés, dans cette solitude, vous sauriez ce qu’est la méditation. L’extase de la solitude arrive quand on n’a plus peur d’être seul, qu’on n’appartient plus au monde et qu’on n’est plus attaché à rien Alors, comme cette aube qui se lève ce matin, elle vient silencieusement et trace un sentier doré dans le silence même, celui qui était au commencement, qui est maintenant et qui sera toujours là.

10

Le bonheur et le plaisir, vous pouvez les acheter à un certain prix sur n’importe quel marché. Mais la félicité, vous ne pouvez pas l’acheter, ni pour vous-même ni pour autrui. Le bonheur et le plaisir nous lient au temps. La félicité n’existe que dans une totale liberté. Le plaisir et le bonheur, vous pouvez les chercher et les trouver de bien des manières. Mais ils vont et ils viennent. La félicité, ce sens étrange de la joie, n’a pas de motif. Vous n’avez pas la possibilité de la chercher. Une fois qu’elle est là, conséquence de la qualité de votre esprit, elle reste — intemporelle, sans cause, non mesurable en termes de temps. La méditation n’est pas la poursuite du plaisir, non plus que la recherche du bonheur. La méditation, au contraire, est un état d’esprit dans lequel il n’y a ni concepts ni formules, et par conséquent liberté totale. C’est seulement dans un tel esprit que vient la félicité, non recherchée et non invitée. Une fois qu’elle est là, tout conflit a cessé. Mais la fin du conflit n’est pas nécessairement la liberté totale. La méditation est un mouvement de l’esprit dans cette liberté. Dans cette explosion de félicité, les yeux sont rendus innocents, et l’amour est alors bénédiction.

11

La méditation n’est pas le pur contrôle du corps et de la pensée, non plus qu’un système d’inspirations et d’expirations. Le corps doit être calme, en bonne santé et sans tensions. La sensibilité à la sensation doit être aiguisée et maintenue — et l’esprit, avec tous ses bavardages, perturbations et tâtonnement, doit prendre fin. Ce n’est pas par l’organisme que l’on doit commencer , c est plutôt l’esprit, avec ses opinions, ses préjugés et ses propres intérêts, qu’il faut voir. Quand l’esprit est en bonne santé et vigoureux, la sensation sera exaltée et extrêmement sensible. Le corps — avec sa propre intelligence naturelle, non gâtée par l’habitude et le goût — fonctionnera alors comme il le devrait.

Ainsi, il faut commencer par l’esprit et non par le corps, l’esprit étant la pensée et les diverses expressions de la pensée. La pure concentration rend la pensée étroite, limitée et fragile, mais la concentration vient comme une chose naturelle quand on prend conscience des voies de la pensée. Cette conscience ne vient pas du penseur qui choisit et écarte, qui garde et rejette. Cette conscience est sans choix, elle est à la fois l’extérieur et l’intérieur ; c’est un mélange des deux, et ainsi la division entre l’extérieur et l’intérieur prend fin.

La pensée détruit le sentiment, le sentiment étant amour. La pensée ne peut offrir que du plaisir et, dans la poursuite du plaisir, l’amour est mis de côté. Le plaisir de manger, de boire a sa continuité dans la pensée ; contrôler simplement ce plaisir que la pensée a produit, ou le supprimer, n’a pas de sens ; cela ne fait que créer diverses formes de conflit et de compulsion.

La pensée, qui est matière, ne peut chercher ce qui est au-delà du temps, car la pensée est mémoire — et l’expérience, dans cette mémoire, est aussi morte que la feuille de l’automne dernier.

Dans la conscience de tout cela vient l’attention, qui n’est pas le produit de l’inattention. C’est l’inattention qui a dicté les habitudes de plaisir du corps et dilué l’intensité de la sensation. L’inattention ne peut être transformée en attention. La conscience de l’inattention est attention.

La vision de l’ensemble de ce processus complexe est méditation, seule capable de mettre de l’ordre dans cette confusion. Cet ordre est aussi absolu que l’est l’ordre en mathématique, et cela entraîne une action, le faire immédiat. L’ordre n’est pas arrangement, dessin et proportion ; ces derniers viennent beaucoup plus tard. L’ordre provient d’un esprit qui n’est pas encombré par les choses de la pensée. Quand la pensée est silencieuse, il y a vacuité, qui est ordre.

L’Épanouissement Intérieur

DIALOGUE AVEC DES ÉTUDIANTS ET AVEC LE PERSONNEL A BROCKWOOD PARK

KRISHNAMURTI — Je pense que ce serait bien si nous pouvions discuter ensemble, ce matin, de la question de savoir si ici, dans cette communauté, chacun d’entre nous s’épanouit et grandit. Ou bien sommes-nous en train de nous encroûter et allons-nous par conséquent réaliser à la fin de notre vie que nous n’avons jamais eu une occasion de nous épanouir en profondeur ?

Nous devrions nous demander, je pense, en tant qu’étudiants de Brockwood, non seulement si nous grandissons physiquement, si nous devenons plus forts, mais également si quelque chose nous entrave, nous bloque ou nous empêche de croître en profondeur, de nous épanouir intérieurement. La plupart d’entre nous auront du mal à s’épanouir. Il se passe dans notre vie quelque chose qui nous ridiculise, qui nous aveulit ; nous ne sommes plus nourris intérieurement, profondément. Peut-être est-ce parce que le monde, autour de nous, exige que nous devenions des spécialistes — médecins, savants, archéologues, philosophes, etc. Il se peut que ce soit là l’une des raisons pour lesquelles, psychologiquement, nous ne semblons pas grandir immensément. Je pense que c’est l’une des questions que nous autres, petite communauté d’enseignants et d’étudiants, devrions discuter ici ensemble : y a-t-il quelque chose qui nous empêche de nous épanouir ? Sommes-nous trop profondément conditionnés par notre société, par nos parents, par notre religion et même par nos connaissances ? Toutes ces influences environnementales nous entravent-elles réellement Est-ce qu’elles nous bloquent, empêchent cet épanouissement ? Comprenez-vous ma question ? Vous ne comprenez pas ?

Regardez, si je suis catholique, mon esprit, mon cerveau, toute ma structure psychologique sont déjà conditionnés, n’est-ce pas ? Mes parents me disent que je suis catholique, je vais à l’église tous les dimanches Et il y a la messe, toute sa beauté, l’encens, les gens à observer et les psalmodies du prêtre. Tout cela conditionne l’esprit, et ainsi il n’y a jamais d’épanouissement. Vous comprenez ? Je me déplace sur un certain rail, un certain sentier, je suis un certain système, et ce sentier même, ce système même, cette activité même est limitative, et par conséquent il n’y a jamais d’épanouissement. Est-ce cela qui arrive ici ?

Sommes-nous si lourdement conditionnés par les nombreux accidents et incidents de la vie, par les pressions et affirmations des parents que cela nous empêche de croître facilement, heureusement ? Si c’est cela, est-ce que la vie ici, à Brockwood, nous aide à casser notre conditionnement ? Si ce n’est pas le cas, qu’est-ce qui ne va pas ? Qu est-ce qui ne va pas a Brockwood Park si nous prenons le même chemin que ces millions de gens qui n’ont jamais senti ni vécu dans ce vaste cadre d’approfondissement, d’aisance, d’épanouissement ? Vous comprenez ma question ? La comprenez-vous ? Je vous en prie, il s’agit d’un dialogue, vous savez je ne suis pas en train de faire une conférence.

ETUDIANT — A l’extérieur, il y a trop de pression, vous savez.

Krishnamurti: — Trop de pression. Oui, il y a trop de pression. Entrez lentement dans cette problématique. Si vous n’aviez pas de pression, feriez-vous quelque chose ? Feriez-vous même attention à présent ? Je suis en train de vous presser, vous comprenez ? Je ne suis pas vraiment en train de vous acculer, mais je vous mets en garde, et cela peut aussi être une pression, parce que vous ne voulez pas regarder les choses en face. Vous voulez vous amuser dans le vie ; vous pensez que vous êtes une personne particulière ; vous voulez faire une chose et par conséquent vous négligez tout le reste. Mais si vous n’aviez pas de pression du tout, d’aucune sorte, seriez-vous actif ? Ou bien deviendriez-vous de plus en plus paresseux et indifférent ? Ne dépéririez-vous pas progressivement ? Bien que vous puissiez avoir un mari, une femme, des enfants, une maison et un travail, intérieurement, l’épanouissement n’aurait jamais lieu.

Donc, est-ce que vous recevez la bonne sorte de pression ? Non pas une pression contraignante, non pas une pression d’imitation, non pas la pression de la réussite, de grimper à l’échelle, de devenir quelqu’un, mais la pression qui vous aide à croître intérieurement. S’il n’y a pas d’épanouissement, on vit une vie terrestre ordinaire et on meurt au bout de cinquante, soixante ou quatre-vingts ans. C’est la vie habituelle d’une personne moyenne. Quand vous observez tout cela, quelle est votre réaction ? Qu’est-ce que vous en dites ?

E. — On se demande si c’est sensé de vivre de cette manière.

Krishnamurti: — Non. Regardez, mon vieux, vous savez, quand ils vieillissent, très peu de gens sont heureux ; il y a trop de pression, il y a la compétition, mille personnes pour un emploi, et la surpopulation. Tout, dans le monde, devient de plus en plus dangereux. Vous comprenez ? Quand vous observez tout cela, quelle est votre réaction ?

E. — Je peux voir mes parents vieillir. Je vois davantage leur insécurité et la façon dont ils courent de droite et de gauche, sans signification pour leurs vies.

Krishnamurti: — Vous êtes en train de dire que la plupart des gens, dans le monde, sont à la recherche de la sécurité, de la sécurité physique, et, peut-être, de la sécurité psychologique. Mais la sécurité, biologique aussi bien que psychologique, vous donnera-t-elle ce sens de l’épanouissement ? J’utilise le mot épanouissement au sens de « croissance » — comme une fleur qui pousse dans un champ sans aucune entrave. Eh bien, êtes-vous à la recherche des deux sortes de sécurité, en dépendant psychologiquement, intérieurement, de quelqu’un, ou d’une croyance, en vous identifiant à une nation, à un groupe ? Ou apprenez-vous une matière technologique spécifique de manière qu’elle vous donne aussi la sécurité extérieure ? Êtes-vous à la recherche des deux sortes de sécurité dans quelque espèce de connaissance ?

Vous devez vous poser toutes ces questions pour trouver, n’est-ce pas ? La sécurité psychologique existe-t-elle ? Comprenez-vous ma question ? Je dépends de mon mari, ou de ma femme, pour beaucoup, beaucoup de raisons — confort, sexe, encouragements ; quand je me sens solitaire ou déprimé, il y a quelqu’un qui me dit: : « Tout va bien, tu t’en tires très bien, comme tu es gentil », et qui me donne une tape dans le dos, et cela me réconforte ; ainsi, je m’attache et dépends d’elle, ou de lui. Y a-t-il de la sécurité dans cette relation ? Je vous en prie, discutons-en.

E. — La relation est très fragile.

Krishnamurti: — Elle est très fragile, mais y a-t-il jamais une sécurité permanente dans une relation Vous allez tomber amoureux — quoi que cela puisse signifier — et pour quelques années vous serez attaché à quelqu’un, vous dépendrez l’un de l’autre à tous égards. Et dans cette relation vous cherchez tout le temps la continuité de ce sentiment, n’est-ce pas ? Mais, avant de vous lier complètement dans ce nœud qu’on appelle « coup de foudre », ne devriez- vous pas vous enquérir sur la question suivante : y a-t-il jamais la moindre sécurité dans une relation entre des êtres humains ? Ce qui ne signifie pas une solitude désespérée et déprimante.

Parce que vous êtes seul, que vous vous sentez mal dans la solitude, insuffisant en vous-même, que vous avez peur de ne pouvoir vivre seul, vous commencez progressivement à vous attacher. Et alors, qu’est-ce qui arrive ? Quand vous êtes attaché, vous êtes également effrayé à l’idée de pouvoir perdre ce à quoi vous êtes attaché. Cette personne peut vous quitter, tomber amoureux de quelqu’un d’autre. Je pense donc qu’il est très important de se demander s’il y a jamais la moindre sécurité dans une relation. Si vous découvrez qu’il n’y a aucune sécurité dans une relation, alors vous devrez vous demander s’il y a de la sécurité dans l’amour. Vous comprenez ? Non, vous n’avez pas compris. D’accord, nous allons nous attaquer à cette question.

Je suis attaché à vous, je vous aime, je « tombe amoureux » de vous, je veux vous épouser, faire l’amour, avoir des enfants et tout ce qui s’ensuit. Mais est-ce un attachement permanent, durable ? Ou bien est-il très fragile, très chancelant, incertain ? Je veux le rendre certain, bien qu’en réalité il soit très incertain. D’accord ? Maintenant, nous disons qu’il y a de l’amour dans une relation. Or, y a-t-il de la sécurité dans l’amour ? Et qu’entendons-nous par « amour » ? Sommes-nous branchés sur la même longueur d’onde en la matière ?

Ma première question est celle-ci : est-il possible de resplendir, de s’épanouir, de grandir, de danser et de renverser des montagnes, ou bien la vie est-elle toujours déprimante, solitaire, misérable, violente, stupide ? Vous suivez ? C’est la première chose que nous voulons découvrir. Et Brockwood nous aide-t-il à nous épanouir ?

A Brockwood, nous avons des relations les uns avec les autres ; on n’y peut rien ; on se voit mutuellement tous les jours. Et, dans ces relations, vous pourriez tomber amoureux de quelqu’un. Oui ? Et vous vous attachez à cette personne. Quand vous êtes attaché, vous voulez que cet attachement continue, n’est-ce pas ? Jusqu’à la fin des temps. Vous voulez découvrir s’il existe quoi que ce soit de permanent dans cette relation. Cette relation est-elle permanente ?

Vous dites qu’elle n’est pas permanente. Comment savez-vous qu’elle n’est pas permanente ? Vous pouvez vous marier mais, dans cette relation, y a-t-il continuité sans aucun conflit, sans aucune dispute, sans isolement, sans dépendance ? Vous dites que non. Mais pourquoi dites-vous cela ? Je veux découvrir pourquoi vous le dites. Le direz-vous dans l’année qui suit votre coup de foudre et votre mariage ? Le direz-vous ? Ou seulement au bout de cinq ans ou d’une douzaine d’années ; allez-vous dire : « Oh, mon Dieu, il n’y a aucune sécurité dans tout cela » ?

Et, dans cette relation d’insécurité et d’incertitude — avec la peur, l’ennui, les habitudes, la répétition, le fait de voir la même figure encore et encore, pendant vingt, trente, cinquante ans —, vous avez aussi à découvrir si vous allez vous épanouir. Allez- vous grandir ? Allez-vous devenir une entité extraordinairement belle, une entité totale ? Vous aussi, quand vous êtes soi-disant « amoureux » — ce qui est l’expression la plus couramment utilisée, la plus éculée —, vous avez à découvrir si vous allez vous épanouir.

E. — Tout d’abord, la relation sera peut-être davantage une relation entre deux images.

Krishnamurti: — Êtes-vous en train de dire que nous avons des images de l’homme et de la femme, et que nous voulons que ces images, ou ces photos, ou ces conclusions se poursuivent en permanence ?

E. — Il y a tellement de choses superficielles impliquées dans cette relation qu’il ne reste plus de temps pour enquêter dans ce qui est réel.

Krishnamurti: — Écoutez ! Ce dont nous parlons en premier lieu, c’est si vous considérez comme importante la nécessite de s’épanouir — son importance, sa vérité, sa réalité, sa beauté —, si vous considérez comme important le fait que l’on doive s’épanouir. Est-ce que la relation, telle qu’elle existe maintenant entre deux êtres humains, vous aide à vous épanouir ? C’est un point important. Attendez, attendez. Et nous disons aussi que nous nous aimons l’un l’autre. Cet amour va-t-il nourrir l’épanouissement d’un esprit humain, d’un cœur humain, de qualités humaines ?

Nous nous demandons aussi si le fait d’être ici, à Brockwood, nous aide à grandir, à nous épanouir, non seulement d’un point de vue technologique — le fait de devenir un spécialiste en ceci ou en cela — mais aussi intérieurement, psychologiquement, sous la peau, à l’intérieur de nous, de manière que rien ne nous bloque, ne nous entrave, de manière que nous ne soyons pas névroses ou déséquilibres, mais que nous soyons des êtres humains complets, qui grandissent et s’épanouissent.

Maintenant, nous avons à nous demander ce qu’est l’amour. Que pensez-vous que ce soit ? Vous aimez vos parents, et vos parents vous aiment. Du moins ils le disent, et vous le dites aussi. Sommes-nous sur un terrain dangereux ? Le sommes-nous ? Ma question est : « Vous aiment-ils ? » Ne répondez pas. S’ils vous aiment, ils verront que, dès votre naissance, vous êtes libre de tout conditionnement, que vous vous épanouissez, parce que vous êtes un être humain. Si vous ne vous épanouissez pas, vous êtes piégé dans le monde, vous détruisez d’autres êtres humains. Si vos parents vous aiment, ils verront que vous êtes correctement éduqués, non seulement d’un point de vue technologique, pour obtenir un emploi, mais aussi intérieurement, de manière que vous n’ayez aucun conflit et ne soyez pas tués dans des guerres. Tout cela est sous-entendu quand j’aime ma fille ou mon fils. Je ne veux pas que mon fils soit élevé et mis en pièces en l’espace de vingt ans, avec une dalle de marbre ou une croix dans un cimetière pourri pour solde de tout compte. Et je ne veux pas qu’il devienne simplement un homme d’affaires de première classe, gagnant beaucoup d’argent. Ni qu’il devienne un merveilleux spécialiste qui peut aider un peu ici et là, extérieurement — construisant de meilleurs ponts, devenant un meilleur médecin, faisant une meilleure médecine. Pour quoi faire ?

Alors, c’est quoi l’amour ? Que pensez-vous que ce soit ? Allez-y ! N’est-il pas très important, pour vous, de le découvrir ? Je vous en prie. Ne voulez-vous pas le découvrir, quand vous avez observé les gens autour de vous, vos parents, vos grands-parents, vos amis, tout le monde autour de vous ? Ils emploient tous le mot amour, et pourtant ils se querellent, la compétition règne, ils sont décidés à se détruire mutuellement. Est-ce cela, l’amour ? Qu’est-ce que c’est pour vous, alors, l’amour ?

E. — Il est difficile d’en parler parce qu’on entend toujours ce mot employé de cette manière.

Krishnamurti: — Que ressentez-vous vous-même ? Parlez-en. Qu’est-ce que c’est que l’amour pour vous ? Je suis sûr que vous utilisez beaucoup le mot amour, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qu’il signifie Vous connaissez le mot haine, la signification de ce mot. Et Vous connaissez le sentiment correspondant, n’est-ce pas ? Antagonisme, colère, jalousie — tout cela fait partie de la haine, n’est-ce pas ? Même la compétition appartient à la haine. D’accord ? Ainsi, vous connaissez le sentiment qui correspond au fait de haïr les gens, et vous pouvez très bien le mettre en mots. Maintenant, est-ce que l’amour est l’opposé de cela ?

E. — Les sentiments sont opposés.

Krishnamurti: — Je sais. Par conséquent, pouvez-vous avoir les deux dans votre esprit, dans votre cœur, la haine et l’amour ?

E. — Nous ne les éprouvons jamais ensemble.

Krishnamurti: — Collez à cela ! Avez-vous de tels sentiments, haine et amour, ensemble ? Ou bien l’un est-il gardé dans un coin, et l’autre dans un autre coin : « Je hais quelqu’un, et j’aime quelqu’un » ? Mais, si vous avez de l’amour, pouvez-vous haïr quelqu’un ? Pouvez-vous tuer quelque chose, tuer des gens, lancer des bombes et faire tout le reste de ce qui arrive dans le monde ?

Donc, revenons à notre première question : ressentons-nous — à la fois l’éducateur et celui qui est éduqué ici — la grande importance de la nécessité de grandir, de s’épanouir, de mûrir, non seulement physiquement, mais en profondeur, intérieurement ? Si vous ne le pouvez pas, qu’est-ce que tout cela signifie ? Qu’est-ce que représente votre éducation ? Passer un examen et obtenir un diplôme, obtenir un emploi et, si vous avez de la chance, avoir une maison — tout cela va-t-il vous aider, aider un être humain, ou va-t-il nous aider mutuellement à nous épanouir ? Vous, venez ici !

Si vous étiez ma fille ou mon fils, c’est la première chose dont je vous parlerais. Je vous dirais : « Regarde, regarde autour de toi, regarde tes amis à l’école, tes voisins, vois ce qui arrive autour de toi, non pas en fonction de ce que tu aimes ou de ce que tu n’aimes pas, mais regarde simplement le fait, vois exactement ce qui arrive, sans aucune distorsion. Les gens mariés sont malheureux, se disputent perpétuellement, tu le sais. Les garçons et les filles ont aussi leurs problèmes, leurs ennuis. Et vois la division des peuples, des races, des groupes — les groupes religieux, les groupes scientifiques, les groupes d’affaires, les groupes artistiques tout, autour de toi, est démembré. Vois-tu cela ? Et qui a démembré tout cela ? Ce sont les êtres humains qui l’ont fait. C’est-à-dire que la pensée a fait cela. La pensée dit “je suis catholique”, “je suis juif”, “je suis arabe” ; la pensée dit “je suis bouddhiste”, “je suis musulman”, “je suis chrétien”. La pensée a créé cela. Ainsi donc la pensée, de par sa nature même, dans son action même, doit produire la fragmentation, non seulement en toi-même, mais aussi extérieurement. Vois-tu cela ? Ou est-ce trop difficile ? »

E. — Monsieur, on peut effectivement le voir ; oui, on peut le voir.

Krishnamurti: — Ah, non. Je pose la question à chaque personne individuellement. Voyez-vous effectivement le fait — je vous en prie, écoutez très attentivement — le fait que la pensée, de par sa nature même, dans son action même, doit produire la fragmentation ? Voyez-vous le fait ? Ou bien voyez-vous l’idée ? Lequel des deux ? Est-ce une idée ou est-ce un fait ?

Krishnamurti: — C’est une idée, n’est-ce pas ? Pourquoi en faites-vous une idée ? Vous comprenez ma question ? Je dis : « Regardez autour de vous les guerres, les terreurs, les bombes, la violence, la société compétitive et, dans chaque maison, la perturbation permanente des relation. Voyez-vous tout cela comme un fait, comme une réalité, ou bien est-ce une abstraction que l’on appelle “une idée” ? Si c’est une idée, pourquoi en faites-vous une idée ? »

E. — Pouvons-nous examiner la question de savoir si la pensée est fragmentaire ? Que pensez-vous que soit le conditionnement ? Ce n’est pas la pensée elle-même, c ’est tout juste mécanique.

Krishnamurti: — Non, écoutez seulement. Pourquoi la pensée est-elle fragmentaire ? Pourquoi est-elle démembrée en elle-même ? Non pas son résultat ; pourquoi la pourquoi la pensée est-elle limitée en elle-même ?

E. — C’est probablement la structure de son mode de fonctionnement. C’est le fait de prendre quelque chose du passé et de le comparer avec autre chose.

Krishnamurti: — La pensée n’est-elle pas le résultat du temps ? Soyez-en sûr ; n’acquiescez pas ; observez seulement, découvrez ! La pensée n’est-elle pas le résultat du mouvement du temps ? C’est-à-dire que la pensée est mémoire, la réaction de la mémoire. Voyez-vous cela ? La mémoire, l’expérience, la connaissance — tout ce qui est dans le passé — ne sont-elles pas modifiées dans le présent avant de se poursuivre ? Ainsi, tout cela est un mouvement du temps, n’est-ce pas ? Et parce que c’est du passé, ce doit être fragmentaire. La pensée ne peut jamais être le tout.

Regardez, j’ai appris l’anglais ; cela m’a pris quelques années pour l’apprendre et l’enregistrer dans mon cerveau les mots, la syntaxe, la manière d’agencer les phrases. Tout cela a pris du temps, n’est-ce pas ? Et toute pensée surgissant de cette période est limitée, n’est-ce pas ? Ainsi donc, la Pensée n’est pas un tout, n’est pas achevée. La pensée ne peut jamais être complète parce qu’elle est toujours limitée. Je vous en prie, voyez cela non pas comme une idée, mais comme une réalité. Nous avons dit que la pensée était la réaction de la mémoire. La mémoire est enregistrée dans le cerveau par l’expérience et par la constante accumulation de connaissances. Et, quand on vous demande quelque chose, la mémoire réagit. D’accord ? Ainsi donc, la pensée doit être limitée parce que la mémoire est limitée, que les connaissances sont limitées et que le temps est limité. Voyez-vous cela ?

La pensée a créé les problèmes dans le monde. Vous êtes Hollandais, je suis Allemand, vous êtes Britannique, il est Chinois. C’est la pensée qui a créé cette division. La pensée a créé les religions : la pensée dit « Jésus est le plus grand sauveur » ; allez en Inde et ils disent « nous avons notre Dieu, qui est bien meilleur que le vôtre ». La pensée a créé leur dieu, comme la pensée a créé celui des chrétiens. Ainsi donc, la pensée a créé les guerres et les instruments de la guerre. La pensée est responsable de tout cela. D’accord ?

E. — Toutes ces idées, dont vous avez donné des exemples...

Krishnamurti: — Ce n’est pas une idée, c’est un fait.

E. — Oui, oui, mais poursuivez.

Krishnamurti: — Pas de « oui, oui, poursuivez ». Je ne vais pas poursuivre. Je vais coller à cela jusqu’à ce que vous le voyiez. Ne soyez pas impatient avec moi. Je vous demande si vous voyez le fait que vous êtes Indonésien et que je suis de l’Inde. Nous avons des couleurs et des cultures différentes, mais qu’est-ce qui a créé la division ?

E. — Le conditionnement de l’idée, non pas la pensée elle-même. Je connais la différence, mais je ne m’en soucie pas.

Krishnamurti: — Vous pouvez ne pas vous en soucier, mais les gens qui se haïssent mutuellement s’en soucient.

E. — Il y a quelque chose derrière la pensée.

Krishnamurti: — Qu’est-ce qu’il y a derrière la pensée ? Le conditionnement. Mes parents m’ont dit : « Tu es brahmane, tu es hindou », et vos parents vous ont dit : « Tu es chrétien ».

E. — Il y a l’instinct d’appartenance à un groupe.

Krishnamurti: — L’instinct d’appartenance à un groupe — pourquoi ? Parce que c’est beaucoup plus sûr d’appartenir à une communauté ?

E. — C’est là l’ennui.

Krishnamurti: — Parce que vous vous êtes identifié à un petit groupe. Pourquoi ne vous identifiez-vous pas à l’être humain total, avec tous les êtres humains du monde ? Pourquoi le petit groupe ?

Je suis en train de vous montrer que la pensée a créé tous ces problèmes — humains, psychologiques et mondiaux. On ne peut le nier. Voyez-vous cela comme un fait, et non pas comme une idée, un fait du même ordre que quand vous avez mal aux dents ? Vous ne dites pas : « C’est une idée ; je pense à mon mal de dents ! »

Exprimons cela de la manière suivante : la pensée est-elle amour ? Le fait de penser peut-il produire de l’amour ? Je vous en prie, discutons cela, qu’est-ce que vous en dites ?

E. — Si vous aimez quelqu’un, il vous faut penser.

Krishnamurti: — Non, je vous demande si l’amour peut être cultivé par la pensée.

E. — C’est un autre conditionnement.

Krishnamurti: — Vous ne répondez pas. Nous avons dit que la pensée est fragmentaire. D’accord ? Elle sera toujours fragmentaire. Les Nations unies sont fragmentaires, réunies par la pensée. Maintenant, je pose la question : la pensée étant fragmentée et, dans son activité comme dans son action, elle doit produire la fragmentation –, peut-elle cultiver, produire l’amour ? Qu’en dites-vous ?

E. — Non.

Krishnamurti: — Quand vous dites « non », soyez prudent. Je vais vous faire trébucher là-dessus ! Quand vous dites « non », est-ce de nouveau une idée, ou est-ce une réalité ? Si c’est une réalité, alors, là où il s’agit d’amour, il n’y a pas de mouvement de pensée. Comprenez-vous cela, non pas là-haut [il se touche le front], mais en profondeur, intérieurement ?

E. — Qu’entendez-vous par « en profondeur »

Krishnamurti: — Attention, soyez prudent. Si l’amour n’est pas pensée, s’il n’est pas fondé sur la pensée, alors, qu’est-ce que la relation ? Si la pensée n’est pas amour, alors, qu’est notre relation ? Quelle est la relation qui est maintenant fondée sur la pensée ?

Si la pensée n’est pas amour, alors, que faites-vous de la relation effective que vous avez maintenant ?

Je me dis à moi-même que je vois le fait — non pas l’idée, le fait — que la pensée n’est pas l’amour. Mais je suis marié, j’ai des enfants, j’ai ma femme, ma mère ; nous avons des images les uns des autres, des relations interactives. Ces relations interactives sont l’action d’images que j’ai construites à propos de ma mère, de ma femme, de mes enfants. Et c’est cela que j’appelle « amour ». Or, je dis que je vois que ces relations sont fondées sur l’image. Et je vois aussi très clairement que l’amour n’est pas le produit de la pensée, que l’amour ne peut pas être pensée. Alors, qu’est-ce qui arrive à ma relation avec ma mère, ma femme, mes enfants ? Cela est-il trop difficile ?

E. — Comment voyez-vous cela ?

Krishnamurti: — Que voulez-vous dire quand vous me demandez comment je vois cela ? Il n’y a pas de « comment » ce n’est pas une chose mécanique, mon vieux. Ne voyez-vous pas cela réellement ? Soyez simple. Qu’est-ce que vous voyez ?

E. — Eh bien, comme vous dites, l’amour n’a rien à voir avec la pensée.

Krishnamurti: — L’amour n’a rien à voir avec la pensée — point. Parce que je vois très clairement que la pensée est un mouvement en fragmentation. C’est un fait, c’est une réalité, non pas une idée. Mais je suis marié, j’ai une femme, j’ai des enfants. Quand je réalise comme un fait réel que mes relations ont été fondées sur des images, sur la pensée, qu’est-ce qui se passe ? Certains d’entre vous comprennent-ils ce que je suis en train de dire ?

E. — Êtes-vous en train de dire que l’amour que je connaissais auparavant, je veux dire la relation entre des images qu’on a l’habitude d’appeler « amour », est différent de cela ?

Krishnamurti: — Faites attention, je l’ai dit et répété. Je « suis tombé amoureux » et je suis marié ; je suis marié depuis un certain nombre d’années, j’ai des enfants et j’ai une image de ma femme. Je l’ai créée, d’accord ? Elle m’a chamaillé, elle m’a rudoyé, elle m’a dominé ; ou bien je l’ai dominée, je l’ai malmenée. Il y a cette interaction qui continue, sexuellement, etc. J’ai bâti une image d’elle et elle a bâti une image de moi. C’est un fait. C’est-à-dire que cette construction d’images est le mouvement de la pensée. A moins que vous ne voyiez cela, ne bougez pas de là ! Or, vous venez me dire que la pensée est un mouvement de fragmentation. Vous m’expliquez très soigneusement pourquoi il en est ainsi — parce qu’elle est liée au temps, liée à la mémoire, liée à la connaissance, et par conséquent très limitée. Je vois cela. Et la démarche suivante est, quand j’ai vu cela en relation avec ma mère, avec ma femme, avec mes enfants : que vais-je faire ? Certains d’entre vous ont-ils vu cela ?

Qu’est-ce qui arrive quand je réalise que ma relation avec ma femme, ou avec ma fille, ou avec mon fils, ou avec qui que ce soit, est un mouvement de temps et de fragmentation ? Si vous voyez cela, alors, qu’est-ce que c’est que l’amour ? L’amour est-il la même chose que cela ? L’amour est-il une fragmentation, une image, un souvenir ?

E. — A la première sensation d’être amoureux, on voit quelque chose de beau. Alors, on aimerait cristalliser cela.

Krishnamurti: — Vous voyez quelque chose de beau ? Vraiment ? Ne dites pas oui. Voyez-vous effectivement quelque chose de beau ? Quand vous regardez un arbre, ou une femme, ou un homme, ou un nuage, ou un plan d’eau, vous voyez combien c’est extraordinairement beau et vous restez avec cela ? Le voyez-vous, ou bien est-ce une idée que c’est beau ?

E. — Sur le moment, je le vois réellement.

Krishnamurti: — Qu’est-ce qui se passe sur le moment ?

E. — Il n’y a pas de mots.

Krishnamurti: — Ce qui veut dire quoi ? Pas de pensée, d’accord ? Ainsi, la beauté a lieu quand il n’y a pas de mouvement de pensée. Vous êtes d’accord avec ça ? [Approbation de la tête.] Ah, vous êtes d’accord avec ça. Pourquoi ? Vous êtes tout entier dans cela ? Comme c’est extraordinaire ! Quand vous voyez quelque chose de beau, il y a absence de pensée. Maintenant, pouvez-vous rester là sans vous éloigner, tester en cet instant à observer ce nuage ? Il n’y a pas de pensée en opération, ainsi il n’y a pas de bavardage. La pensée est totalement absente quand vous voyez quelque chose de très beau.

Observez attentivement; s’il vous plaît, écoutez. Ce nuage, par sa lumière, par son immensité, vous a transporté. D’accord ? Le nuage vous a absorbé. Ce qui veut dire que, dans cette absorption, vous êtes absent. Voyez-vous cela ? Démarche suivante : un enfant est absorbé par un jouet. Enlevez-lui le jouet et il revient à sa malice. C’est exactement ce qui est arrivé. Le nuage vous a absorbé et, quand il s’en va, vous revenez à vous-même. D’accord ?

Maintenant, sans être absorbé par une montagne, par un nuage, par un arbre, par le chant d’un oiseau, par la beauté du paysage, pouvez-vous être totalement vide en vous-même ? Comprenez- vous ? Supprimez le jouet, et l’enfant retombe dans sa malice, ses hurlements et ses cris, mais donnez-lui un autre jouet et le jouet de nouveau le transporte. Je vous le demande, sans le jouet, et par conséquent sans rien pour vous absorber, peut-il y avoir une absence de vous-même ? Oh, répondez à cela ; trouvez. Voyez la beauté de cela.

Ainsi donc, la beauté est quand vous n’êtes pas. La beauté est quand la pensée est absente.

Ainsi donc, l’amour n’est pas pensée, n’est-ce pas ? Commencez-vous à voir la connexion ? Je ne la discuterai pas. Si vous voyez la connexion, abandonnez-la.

Je vous aime, vous m’avez absorbé, je vous veux, vous avez l’air gentil, vous sentez bon, vous avez de beaux cheveux, mes glandes exigent toute sorte de choses, sexe, etc. Je suis tombé amoureux de vous, cela est absorption. Je m’accroche à vous. Mais mon vieux moi s’affirme avec le temps et dit : oui, elle était très gentille il y a deux ans, mais maintenant je ne l’aime plus. Je suis tombé amoureux de son visage, mais maintenant, voyez ce qui est arrivé !

Je vous en prie, voyez la vérité de ceci : que, là où il y a beauté, il y a absence totale de pensée. Ainsi donc, l’amour est l’absence totale du « moi ». D’accord ? Pigé ? Si vous avez pigé, vous avez bu à la source de la vie.

E. — La sensation inclut-elle le fait d’être absorbé, ou bien est-ce juste un autre mot ?

Krishnamurti: — Qu’est-ce que la sensation S’il n’y a pas de pensée, avez-vous des sensations Examinez la chose soigneusement. La beauté est-elle sensation ? Nous avons dit que la beauté est sans pensée. Et y a-t-il une sensation quand il n’y a pas de pensée ? Abandonnez tout le reste ; saisissez-vous de l’amande, de la chair, de l’intérieur, au lieu de rassembler tous les détails. Les détails pourront venir plus tard. Voyez la vérité de cette unique chose, qui est la suivante : là où il y a beauté, il n’y a pas de pensée. Là où il y a amour, il y a absence du « moi » qui bavarde, qui bavarde avec ses problèmes, son anxiété et sa peur. Quand il y a absence du moi, il y a amour. D’accord ?

E. — Vous contemplez un nuage, le nuage passe, et vous retombez en vous-même.

Krishnamurti: — C’est exact. Quand vous voyez un nuage, ou quelque chose de beau, un oiseau volant dans le ciel, votre bavardage cesse, n’est-ce pas, parce que ce que vous voyez est beaucoup plus intéressant ? Quand vous voyez un film, vous ne ruminez pas tous vos problèmes, vos inquiétudes, vos peurs. Vous êtes simplement: absorbé par lui, n’est-ce pas ?Arrêtez le film et vous retombez en vous-même ! Non ?

E. — D’une certaine manière. On commence à voir cela.

Krishnamurti: — Poussez cela beaucoup plus loin : les idées sont vos jouets, les idéaux sont vos jouets, les religions sont vos jouets, et ils vous transportent. Mais dès le moment où ces choses sont mises en question, dérangées, vous retombez en vous-même et vous êtes effrayé.

E. — N’y pas une chose qui en soit excepté, excepté du monde des jouets ?

Krishnamurti: — Je vous l’ai montré.

E. — Oui mais...

Krishnamurti: — Pas de « oui mais » ! Je vais coller à cela. Nous avons dit — je vous en prie, écoutez attentivement — que la pensée a créé ce monde. Les guerres, l’homme d’affaires, le politicien, l’artiste ; la société de l’escroquerie a fait tout cela. La société est notre relation mutuelle, qui est fondée sur la pensée. Ainsi, la pensée est responsable de cet grabuge. En est- il ainsi ? Ou est-ce une idée ? Si vous dites que c’est une idée, c’est que vous ne regardez pas les faits réels ? D’accord ? Maintenant, écartez-vous. La pensée, avons-nous dit, est fragmentée ; tout ce qu’elle fera se fragmentera. Voyez-vous cela comme une réalité, comme quelque chose de réel, comme vous me voyez . « Me » n est pas une idée : je suis assis ici. Vous pourriez avoir envie d’en faire une idée, mais le fait réel est que je suis assis ici.

E. — Tout cela n’est que pensée mécanique, mais y derrière elle quelque chose qui l’utilise ?

Krishnamurti: — Seule la pensée mécanique existe. Quand cesse cette pensée mécanique, alors, il y a quelque chose d’autre. Mais vous ne pouvez pas dire : « Oui, cela est mécanique, examinons l’autre sorte de pensée. » La pensée doit s’arrêter. Et elle s’arrête quand vous voyez la beauté, quelque chose comme une vaste chaîne de montagnes avec des pics couverts de neige. Leur majesté, leur grandeur vous transportent. Et, quand cette montagne n’est pas là, vous êtes de retour avec vos querelles, avec vos pensées. C’est tout.

Je vous dis donc : « Je vous en prie, découvrez, asseyez-vous, méditez, rentrez dans cela pour vous-même : là où il y a beauté, il y a absence totale de cette pensée malfaisante. Et l’amour est comme cela également. »

E. — Tout cela est très bien, mais...

Krishnamurti: — Tout cela est très bien, comme vous dites, mais il faut que je retourne chez mon oncle, chez ma tante, ma mère et ma grand-mère, et: il faut que je gagne de l’argent. C’est notre problème à tous. Alors, qu’est-ce que vous allez faire ? Quand vous réalisez, quand vous voyez effectivement ceci excepté dans les questions pratiques et technologiques, la pensée est la chose la plus malfaisante, la chose la plus mortelle dans les relations parce qu’elle détruit l’amour — alors, qu’est-ce que vous allez faire ? Il vous faut gagner de l’argent, gagner votre vie ; cela exige la pensée, donc, vous allez exercer là votre pensée. Quand vous devez aller chez le dentiste, vous exercez votre pensée. Quand vous avez un costume à acheter, une robe, vous comparez ; cela requiert la pensée. Mais vous réalisez que la pensée est mortelle dans les relations. C’est tout.

Paix.

Un Dialogue avec Soi-même

Je réalise que l’amour ne peut exister quand il y a jalousie ; que l’amour ne peut exister quand il y a attachement. Or, est-il possible pour moi d’être libéré de la jalousie et de l’attachement ? Je réalise que je n’aime pas. C’est un fait. Je ne vais pas me tromper moi-même ; je ne vais pas donner le change à ma femme en prétendant l’aimer. Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Mais je sais très bien que je suis jaloux et je sais très bien que je suis terriblement attaché à elle et que, dans cet attachement, il y a de la peur, il y a de la jalousie, de l’anxiété ; il y a un sens de la dépendance. Je n’aime pas dépendre, mais je dépends parce que je me sens seul ; je suis ballotté au bureau, à l’usine, puis je rentre à la maison et je veux goûter le confort et la compagnie pour échapper à moi-même. Maintenant, je me demande : comment vais-je être libéré de cet attachement ? Je ne prends cela que comme exemple.

Tout d’abord, je veux fuir la question. Je ne sais pas comment cela va se terminer avec ma femme. Quand je serai vraiment détaché d’elle, il se peut que ma relation à elle change. Il se pourrait qu’elle fût attachée à moi et que je ne fusse pas attaché à elle, non plus qu’à aucune autre femme. Mais je vais enquêter. Ainsi, je ne vais pas fuir ce qui, je l’imagine, pourrait être la conséquence de ma libération totale de tout attachement Je ne sais pas ce qu’est l’amour, mais je vois très clairement, très précisément, sans le moindre doute, que l’attachement à ma femme signifie jalousie, possession, peur, anxiété, et je veux me libérer de tout cela. Alors, je commence à m’enquérir ; je cherche une méthode et je me fais prendre dans un système. Un certain gourou me dit : « Je vais vous aider à vous détacher ; faites ceci et cela ; pratiquez ceci et cela. » J’accepte ce qu’il dit parce que je vois l’importance d’être libre et qu’il me promet que, si je fais ce qu’il dit, j’aurai une récompense. Mais je vois de cette façon que je cherche une récompense. Je vois combien je suis stupide en voulant me libérer et en m’attachant à une récompense.

Je ne veux pas être attaché et, pourtant, je me retrouve attaché à l’idée que quelqu’un — ou un livre, ou une certaine méthode — me récompensera par la libération de l’attachement. Ainsi, la récompense devient un attachement. Ainsi, je me dis : « Regarde ce que tu as fait ; sois prudent, ne tombe pas dans ce piège. » Qu’il s’agisse d’une femme, d’une méthode ou d’une idée, c’est encore de l’attachement. je suis très circonspect maintenant, car j’ai appris quelque chose : à ne pas troquer l’attachement contre quelque chose d’autre qui est encore de l’attachement.

Je me demande : « Que vais-je faire pour me libérer de l’attachement ? » Quelle est ma motivation quand je veux être libéré de l’attachement ? N’est-ce pas que je veux atteindre un état où il n’y a ni attachement, ni peur, etc. ? Et je réalise soudain que la motivation donne la direction et que la direction va dicter ma liberté. Pourquoi avoir une motivation ? Qu’est-ce qu’une motivation ? Une motivation est un espoir ou un désir d’accomplir quelque chose. Je vois que je suis attaché à une motivation. Ce n’est plus seulement ma femme, ce n’est plus seulement mon idée, la méthode, mais aussi ma motivation qui est devenue mon attachement ! Ainsi donc, je fonctionne en permanence à l’intérieur du domaine de l’attachement — la femme, la méthode et la motivation pour accomplir quelque chose dans le futur. A tout cela je suis attaché. Je m’aperçois qu’il s’agit d’une chose extraordinairement complexe. Je n’avais pas réalisé que me libérer de l’attachement impliquait tout cela. Maintenant, je vois cela aussi clairement que je vois sur une carte les routes principales, les routes secondaires et les villages. Je vois cela très clairement. Alors, je me dis à moi-même : « Maintenant, est-il possible pour moi de me libérer du grand attachement que j’ai pour ma femme, et aussi de la récompense que je pense recevoir, et également de ma motivation ? » A tout cela je suis attaché. Pourquoi ? Est-ce que je suis insuffisant en moi-même ? Est-ce que je suis très, très seul, et que par conséquent je cherche à fuir ce sentiment d’isolement en me tournant vers une femme, une idée, une motivation, comme si je devais me cramponner à quelque chose ? Je vois qu’il en est ainsi. Je suis solitaire et je fuis, à travers mon attachement à quelque chose, ce sentiment d’extraordinaire isolement.

Ainsi, j’ai envie de comprendre pourquoi je me sens abandonné, car je vois que c’est cela qui me rend attaché. Ce sentiment d’abandon m’a forcé à fuir par l’attachement à ceci ou à cela, et je m’aperçois que, aussi longtemps que je me sentirai abandonné, la même séquence se répétera. Qu’est-ce que cela signifie que de se sentir abandonné ? Comment cela se produit-il ? Est-ce instinctif, hérité, ou bien est-ce produit par mon activité quotidienne ? Si c’est un instinct, si c’est hérité, cela fait partie de mon destin ; je ne suis pas à blâmer. Mais, comme je n’accepte pas cela, je mets les choses en question... et je reste avec la question. J’observe et je n’essaie pas de trouver une réponse intellectuelle. Je n’essaie pas de dire à la solitude ce qu’elle devrait faire, ou ce qu’elle est ; j’observe pour qu’elle me le dise. Il existe une vigilance pour que le sentiment d’abandon se révèle. Il ne se révélera pas si je fuis, si je suis effrayé, si je lui résiste. Alors, je l’observe. Je l’observe de manière qu’aucune pensée n’interfère. L’observation est beaucoup plus importante que l’arrivée de la pensée. Et, parce que toute mon énergie est mobilisée par l’observation de ce sentiment d’abandon, la pensée ne se présente pas. L’esprit est défié et il doit répondre. Étant défié, il est en crise. En état de crise, vous avez une grande énergie, et cette énergie reste sans être affectée par l’interférence de la pensée. C’est là un défi auquel il faut répondre.

J’ai commencé par avoir un dialogue avec moi-même. Je me suis demandé quelle était cette chose étrange qu’on appelle amour ; tout le monde en parle, écrit à son sujet — tous les poèmes et les images romantiques, le sexe et tous ses autres domaines. Je demande : l’amour existe-t-il ?Je vois qu’il n’existe pas quand il y a jalousie, haine, peur. Ainsi, Je ne suis plus concerné par l’amour ; je suis concerné par « ce qui est », ma peur, mon attachement. Pourquoi suis-je attaché ? Je vois que l’une des raisons — je ne dis pas que c’est la seule — est que je me sens désespérément abandonné, isolé, solitaire. Plus je vieillis, plus je me sens isolé. Alors, j’observe mon sentiment d’abandon. C’est un défi ou le découvrir et, parce que c’est un défi, toute l’énergie est là pour répondre. C’est simple. S’il arrive quelque catastrophe, un accident ou quoi que ce soit, c’est un défi, et j’ai l’énergie pour y faire face. Je n’ai pas à me demander : « Où est-ce que je puise cette énergie ? » Quand la maison est en flammes, j’ai l’énergie pour bouger, une énergie extraordinaire. Je ne me rassois pas en disant : « Eh bien, il faut que je trouve cette énergie », et en attendant ; toute la maison aura brûlé pendant ce temps-là.

Ainsi donc, il y a cette énergie extraordinaire pour répondre à la question de savoir pourquoi il y a ce sentiment d’abandon. J’ai rejeté les idées, suppositions et théories selon lesquelles il est héréditaire ou instinctif. Tout cela ne signifie rien pour moi. Le sentiment d’abandon est « ce qu’il est ». Pourquoi y a-t-il ce sentiment d’abandon que traverse tout être humain, d’une façon superficielle ou plus profondément, pour peu qu’il soit conscient ? Pourquoi prend-il naissance ? Est-ce que c’est l’esprit qui fait quelque chose qui le produit rejeté les théories sur l’instinct et l’hérédité et je demande : est-ce l’esprit, le cerveau lui-même, qui produit cette solitude, ce total isolement ? Est-ce le mouvement de la pensée qui fait cela ? Est-ce que c’est la pensée, dans ma vie quotidienne, qui crée ce sentiment d’isolement ? Au bureau, je m’isole parce que je veux devenir le grand patron — et par conséquent ma pensée travaille constamment à s’isoler. Je vois que la pensée opère tout le temps pour se rendre supérieure ; l’esprit s’efforce de se diriger vers cet isolement. Aussi le problème est-il le suivant : pourquoi la pensée fait-elle cela ? Est-ce la nature de la pensée que de travailler pour elle-même ? Est-ce la nature de la pensée que de créer cet isolement ? C’est l’éducation qui produit cet isolement ; elle m’assure une certaine carrière, une certaine spécialisation et, ainsi, m’isole. La pensée, étant fragmentaire, étant limitée et liée au temps, crée cet isolement. Dans cette limitation, elle a trouvé la sécurité en disant : « J’ai une carrière particulière dans ma vie ; je suis professeur ; je suis parfaitement en sécurité.» Mon problème est alors le suivant : pourquoi la pensée le fait-elle ? Est-ce dans sa nature même de faire cela ? Quoi que fasse la pensée, ce doit être limité.

Maintenant, le problème est le suivant : la pensée peut-elle réaliser que, quoi qu’elle fasse, ce qu’elle fait est limité, fragmenté, et par conséquent isolant, et que tout ce qu’elle fera sera ainsi ? C’est là un point très important : la pensée elle-même peut-elle réaliser ses propres limitations ? Ou est-ce moi qui lui dis qu’elle est limitée ? Cela, je le vois, est très important à comprendre ; c’est la quintessence de la question. Si la pensée réalise elle-même qu’elle est limitée, il n’y aura alors aucune résistance, aucun conflit elle dit : « Je suis cela. » Mais si c’est moi qui lui dis qu’elle est limitée, alors elle devient séparée de la limitation. Alors je lutte pour surmonter la limitation ; par conséquent, il y a conflit et violence, et non amour.

Ainsi donc, la pensée réalise-t-elle d’elle-même qu’elle est limitée ? Je dois le découvrir. Je suis défié. Parce que je suis défié, j’ai une grande énergie. En d’autres termes, la conscience réalise-t-elle que son contenu est elle-même ? Ou bien est-ce que j’ai entendu quelqu’un d’autre dire : « La conscience est son contenu ; son contenu constitue la conscience » Par conséquent, je dis : « Oui, il en est ainsi. » Voyez-vous la différence entre les deux ? La seconde version, créée par la pensée, est imposée par le « moi ». Si j’impose quelque chose à la pensée, alors il y a conflit. C’est comme un gouvernement tyrannique imposant quelque chose à quelqu’un ; mais ici ce gouvernement est ce que j’ai créé.

Ainsi, je me demande si la pensée a réalisé ses propres limitations. Ou fait-elle semblant d’être quelque chose d’extraordinaire, de noble, de divin ?

Ce qui est un non-sens, puisque la pensée est fondée sur la mémoire. Je vois qu’il faut la clarté sur ce point : qu’il n’y a pas d’influence extérieure imposant à la pensée de dire qu’elle est limitée. Alors, comme rien n’est imposé, il n’y a pas de conflit elle réalise simplement qu’elle est limitée ; elle réalise que, quoi qu’elle fasse son adoration de « Dieu », etc. —, ce qu’elle fait est limité, insignifiant, de pacotille, même si elle a créé de merveilleuses cathédrales dans toute l’Europe pour y pratiquer l’adoration.

Ainsi, il y a eu dans ma conversation avec moi- même la découverte que le sentiment d’abandon est créé par la pensée. La pensée a maintenant réalisé à propos d’elle-même qu’elle est limitée et qu’ainsi elle ne peut résoudre le problème de la solitude. Étant donné qu’elle ne peut pas résoudre le problème de la solitude, cette dernière existe t-elle ? La pensée a créé ce sens de la solitude, ce vide parce qu’elle est limitée, fragmentaire, divisée et, quand elle réalise cela, la solitude n’est pas, et par conséquent on est libéré de l’attachement. Je n’ai rien fait. J’ai observé l’attachement, ce qu’il implique — avidité, peur, solitude, tout cela — et, en le traquant, en l’observant, non pas en l’analysant mais en le regardant simplement, j’ai découvert que la pensée a fait tout cela. La pensée, parce qu’ elle est fragmentaire, a créé cet attachement. Quand elle le réalise, l’attachement cesse. Aucun effort n’est fait. Dès qu’il y a effort, le conflit revient.

Dans l’amour, il n‘y a pas d’attachement ; s’il y a attachement, il n’y a pas d’amour. Il y a eu la suppression du principal facteur par la négation de ce qui n’est pas, par la négation de l’attachement. Je sais ce qu’elle signifie dans ma vie quotidienne : aucun souvenir de ce que ma femme, ma petite amie ou mon voisin ont pu me faire pour me blesser ; aucun attachement à une image que la pensée a créée à leur propos — comment ils m’ont malmené, comment ma femme m’a réconforté, comment j’ai eu du plaisir sexuel, toutes ces différentes choses dont le mouvement de la pensée a créé des images. L’attachement à ces images s’en est allé.

Et il y a d’autres facteurs : dois-je les prendre en compte l’un après l’autre ? Ou tout cela a-t-il disparu ? Dois-je enquêter — comme je l’ai fait pour l’attachement — à propos de la peur, du plaisir et du désir de confort ? Je vois que je n’ai pas à enquêter sur ces divers facteurs. Je le vois d’un coup d’œil. J’ai saisi.

Ainsi, par la négation de ce que l’amour n’est pas, l’amour est. Je n’ai pas besoin de me demander ce qu’est l’amour. Je n’ai pas besoin de courir après lui. Si je cours après lui, ce n’est pas de l’amour, c’est une récompense. Ainsi, dans cette enquête, j’ai supprimé lentement, soigneusement, sans distorsions, sans illusions, tout ce qu’il n’est pas — et l’amour est.

Achevé d’imprimer en octobre 2002 sur les presses de la Nouvelle Imprimerie Laballery 58500 Clamecy

Dépôt légal : octobre 2002

Numéro d’impression : 210061

Imprimé en France

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