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Questions et Réponses

Questions et reponses
Traduit de l'anglais par Mary VRIACOS

Questions et reponses

Au début d'une réunion de Brockwood Park, ayant pour objet un échange de questions et de réponses, Krishnamurti nous dit : Se mettre en quête de quelque chose, c'est faire une recherche. Ensemble, nous allons chercher, trouver, découvrir la réponse juste. Il ne s'agit pas de l'oracle de Delphes! Nous allons découvrir ensemble le sens et l'importance de la question et nous allons aussi chercher la réponse. Il n'y a pas d'autorité ici. Je me trouve assis sur une estrade pour des raisons de commodité, afin que tout le monde puisse voir, mais cette petite hauteur ne m'investit d'aucune autorité.

1. LE MOI

Question : Est-il possible de se libérer un jour de l'activité égocentrique? Existe-t-il un moi réel à part l'image qu'on se crée soi-même?

Qu'entendons-nous par le moi ? Si vous demandiez à quelqu'un ce qu'est le moi, il dirait : « c'est tous mes sens, mes sentiments, mon imagination, mes exigences romanesques, mes possessions, un mari, une épouse, mes qualités, mes luttes, mes réussites, mes ambitions, s aspirations, mes malheurs, mes joies » – tout cela serait le moi. On peut lui ajouter des mots, mais ce qui Je constitue essentiellement, c'est le centre, le « je », mes impulsions « Je » me sens poussé à partir en Inde pour trouver la vérité, etc. Toute action. a lieu à partir de ce centre ; toutes nos aspirations, nos ambitions, nos querelles, nos différends, nos opinions, nos jugements, nos expériences sont centrés sur ce moi. Ce centre n'est pas seulement le moi conscient agissant extérieurement, mais aussi la conscience intérieure profonde, qui n'est pas ouverte et évidente ; il est tous les différents niveaux de conscience.

Voilà qu'on pose la question : est-il possible de se libérer de ce centre ? Pourquoi vouloir s'en affranchir ? Est-ce parce que ce centre est cause de division ? C'est-à-dire que le « je » est l'élément actif qui fonctionne tout le temps ; il est le même « je » sous des noms différents, une couleur de peau différente, occupant un emploi différent, une position différente dans la hiérarchie sociale – vous êtes Lord Untel, cet autre est un serviteur – c'est le même « je » se divisant entre toutes ces catégories différentes – du point de vue social, économique et religieux.

Là où il y a une telle division, il doit y avoir conflit l'Hindou s'oppose au musulman, au juif, à l'Arabe, à l'Américain, l'Anglais, le Français. Cela est une évidence physique qui a provoqué de terribles guerres, une immense angoisse, la brutalité et fa violence. Le moi s'identifie à un idéal – noble ou ignoble – et lutte pour lui. Mais c'est encore « le cheminement de l'ego ». Les gens vont en Inde pour essayer de trouver la spiritualité. Ils se déguisent autrement, mais ils n'ont changé que leur costume, leurs vêtements ; essentiellement, chacun d'eux est le « je » en fonctionnement, luttant tout le temps, faisant des efforts, saisissant ceci, niant cela, profondément attaché à ses expériences, ses idées, ses opinions et ses envies. Au cours de la vie, on observe que ce centre, ce « je » est l'essence de tous les ennuis. On remarque aussi qu'il est l'essence de tout plaisir, de toute crainte et de toute peine. Alors, on demande : « comment puis-je me débarrasser de ce centre afin d'être vraiment libre de manière absolue et non relative ? II est assez simple d'être relativement libre ; on peut être un peu altruiste, s'intéresser un peu au bien-être social, aux difficultés des autres, mais le centre est toujours là, mordant dur.

Est-il possible de se libérer absolument de ce centre ? Tout d'abord, il faut se rendre compte que, plus on fait d'effort pour s'en affranchir, plus cet effort même renforce ce centre, le moi. Ceux qui s'adonnent à diverses sortes de méditations, essayant de s'imposer quelque chose, capturent ainsi le « je » qui s'identifie à cet effort et dit « j'ai réussi », mais ce « je » est encore le centre.

Se libérer ne doit pas demander d'effort cela ne signifie pas que l'on peut faire ce qui plaît, car c'est encore là le mouvement du moi.

Mais alors que faire ? Si on ne doit pas faire d'effort parce qu'on voit la vérité, c'est-à-dire que plus on fait d'effort, plus le centre se fatigue, alors que doit-on faire ?

On pose la question y a-t-il un moi réel à part celui que créent la pensée et ses images ? Beaucoup de personnes demandent la même chose. Les Hindous ont dit qu'il existe un principe supérieur qui est le moi. Nous imaginons également qu'il existe un moi réel en dehors du « je ». Vous tous sentez, j'en suis sûr, qu'au-delà de ce cc je », il y a autre chose qu'on a appelé le moi supérieur, le moi sublime ou suprême. A partir du moment où nous employons le mot « moi » ou bien n'importe quel autre mot pour décrire ce qui est au-delà du moi, du « je », il s'agit toujours du moi.

Est-il possible de se libérer du moi ? – sans devenir un végétal, sans paraître distrait ou quelque peu fou ? Ce qui signifie : est-il possible de se trouver complètement libéré de tout attachement, celui-ci étant un des attributs, une des qualités du moi ? On est attaché à sa réputation, à son nom, à ses expériences. On est attaché à ses propos. Si on veut vraiment se libérer du moi, cela veut dire demeurer sans aucun attachement ; ce qui ne signifie pas qu'on devienne détaché, indifférent, endurci, replié sur soi ; ce serait là une autre activité du moi. Auparavant, il était attaché ; à présent, il dit « je ne veux pas m'attacher ». Cela est encore le mouvement du moi.

Lorsque vous n'êtes réellement pas attaché, fondamentalement, profondément et sans faire d'effort, alors de ce sentiment profond de non-attachement découle la responsabilité. Non pas la responsabilité envers votre femme ou vos enfants, mais le sens profond de la responsabilité. Allez-vous volis y mettre ? Voilà la question. Nous pouvons en parler à perpétuité, l'exprimer en paroles différentes, mais au moment d'en faire l'essai, quand il faut passer à l'acte, nous n'avons pas l'air d'avoir envie de le faire ; nous préférons continuer comme de coutume, avec un état de choses légèrement modifié, mais sans cesser nos querelles.

II est possible de se libérer de sa propre expérience de sa propre connaissance, de ses propres perceptions accumulées – c'est possible si l'on s'y applique. Cela ne prend pas de temps. C'est là une de nos excuses :pour être libre, il faut en avoir le temps. Quand on voit que l'un des principaux facteurs du moi est l'attachement, ainsi que son action sur le monde et dans nos rapports avec les autres – querelles, séparations, toutes les laideurs des relations – si l'on perçoit la vérité de l'attachement, alors on s'en libère. Votre propre perception vous en délivre. Allez-vous agir ?

2. LA SECURITE

Question: Peut-il y avoir pour l'homme une sécurité absolue dans cette vie ?

Ceci est une question très sérieuse: nous voulons tous la sécurité, à la fois physique et, surtout, psychologique. Si nous avions la sécurité et la certitude psychologiques, alors, nous n'aurions pas autant le souci de la sécurité physique. La recherche de la sécurité psychologique est un obstacle à la sécurité physique.

On pose la question : Existe-t-il une sécurité absolue pour nous, êtres humains ? Nous devons avoir la, sécurité – comme un enfant cramponné à sa mère ; si la mère et le père ne font pas suffisamment attention au bébé, ne lui donnent pas d'affection et de soins, son cerveau et ses nerfs en seront affectés. L'enfant“ doit avoir la sécurité physique. Alors, pourquoi exigeons-nous la sécurité psychologique? Il y a la psyché qui réclame la sécurité; mais existe-t-il une sécurité, psychologique ? Nous voulons la sécurité dans nos _rapports – ma femme, mes enfants, la cellule familiale. Nous pensons qu'il y a une certaine sécurité. dans ces attaches, mais lorsque nous ne l'y trouvons, pas, nous nous hâtons de les rompre et d'essayer de trouver cette sécurité ailleurs.

Nous essayons de trouver la sécurité dans un groupe, la tribu – cette tribu glorifiée qu'est la nation. Pourtant, cette nation se dresse contre une autre. Penser que la sécurité psychologique se trouve chez une personne, dans un pays, une croyance, dans sa propre expérience, revient à vouloir la sécurité physique. En exigeant la sécurité psychologique, nous nous sommes divisés : Hindous, musulmans, juifs, arabes, ceux qui croient en Jésus, ceux qui croient à autre chose -tous ceux-là exigent la sécurité. On a quêté la sécurité psychologique dans ces illusions: les diverses illusions de se trouver en sécurité dans le catholicisme, le bouddhisme, l’hindouisme, le judaïsme, l'Islam, etc. Ces derniers n'ont créé que des sécurités illusoires, puisqu'ils se combattent. Dès qu'on s'en aperçoit, on n'appartient plus à rien. Quand on voit la vérité, c'est-à-dire que l'esprit ou la pensée ont recherché la sécurité dans ces illusions, cette perception même fait surgir l'intelligence.

On cherche la sécurité dans sa croyance à l'hindouisme et en étant hindou, avec toutes les superstitions absurdes, les dieux et les rites que cela comporte. Mais on s'oppose ainsi à un autre groupe de personnes qui ont des superstitions différentes, des dieux et des rites différents. Ces deux éléments opposés peuvent se tolérer mutuellement, mais essentiellement, ils s'affrontent. Il y a conflit entre les deux, et l'on a recherché la sécurité dans l'un ou dans l'autre. Alors, on se rend compte que tous deux se basent sur des illusions. Voir cela est l'intelligence, c'est comme de voir un danger. Un homme aveugle au danger est un idiot, il y a en lui quelque chose qui ne va pas. Mais on ne voit pas le danger de ces illusions dans lesquelles on recherche la sécurité. L'homme dont l'intelligence fonctionne se rend compte du danger. Dans cette intelligence se trouve la sécurité absolue. La pensée a créé les diverses formes d'illusions – les nationalités, les classes, les divers dieux, les croyances diverses, les différents dogmes et rites, ainsi que les extraordinaires superstitions religieuses dont le monde est imprégné – et c'est là qu'elle a recherché la sécurité. On ne voit pas le danger de cette sécurité, de cette illusion. Lorsqu'on s'en aperçoit – non pas comme une idée. Mais comme un fait réel – cette vision constitue l'intelligence, la forme suprême de la sécurité absolue. Donc. la sécurité absolue existe : c'est de voir le vrai dans le faux.

3. L'EMOTION

Question: Les émotions sont fortes. Nos attachements sont forts. Comment peut-on réduire la force et la puissance de ces émotions par le regard et la vision ?

Essayer de maîtriser, de réprimer ou de sublimer des émotions et des attachements ne diminue le conflit en aucune façon, n'est-ce pas ? La force de nos émotions est-elle tellement extraordinaire qu'elles agissent ? D'abord, il faut être conscient, lucide, afin de savoir ou de reconnaître – et de constater – que l'on a des émotions fortes et aussi que l'on est attaché. Une fois qu'on en a pris conscience, qu'est-ce qui se passe ?

Nous sommes conscients de notre attachement ou de nos fortes émotions de haine, de jalousie, d'antagonisme, de sympathie ou d'antipathie. Tout cela étant si fort, peut-il éclipser et contrôler nos actes ? Nous examinons, nous regardons nos émotions et nos attachements, apparemment très forts, et nous voyons qu'ils font obstacle à la pensée limpide et lucide, à l'action claire. En sommes-nous conscients, ou bien considérons-nous cela comme une évidence ? Dit-on : « Oui, j'ai des émotions très fortes, je suis terriblement attaché, mais cela ne fait rien. Cela fait partie de la vie. Peu m'importe de lutter, peu m'importe de me disputer avec tout le monde ? » Quand on dit qu'on est conscient, qu'entend-on par la: savoir, connaître ? La pensée reconnaît-elle l'attachement ? On dit: « oui, je suis attaché » ; est-ce l'activité de la pensée qui dit: « je suis attaché » ?

Si on dit: « je suis attaché », est-ce une idée ou un fait ? Le fait n'est pas l'idée. Prenez ce micro: je peux en créer une idée, mais le micro est un fait. Je peux le toucher, le voir. Ainsi, mon attachement est-il un concept, une conclusion, ou bien un fait ? A présent, si l'on observe le fait et non l'idée, non la conclusion sur le fait, mais le fait lui-même, le fait est-il distinct de celui qui l'observe ?

Quand vous observez le fait à travers une idée, ou la conclusion d'un tiers – ce que vous avez entendu dire par quelqu'un – vous ne regardez pas le fait. Si vous regardez le fait, vous ne le traduisez pas en paroles. Alors, comment le regardez-vous ? Comme quelque chose de distinct de vous-même ? L'attachement est-il distinct de vous, ou bien en fait-il partie ? Le micro est un objet qui ne fait pas partie de vous, mais l'attachement, l'émotion en font partie. L'attachement est le « moi ». Sans attachement, il n'y a pas de « moi ». Ainsi, avoir conscience de vos émotions, de vos attachements, fait partie de votre nature, de votre structure. Si vous tournez votre regard sur vous-même, il n'y a pas de division, de dualité telle que le « moi » et l'attachement. Il y a seulement l'attachement, non pas le mot, mais le fait, le sentiment, l'émotion, le sens de possession liés à l'attachement. Il s'agit d'un fait; ce fait est « moi ».

Alors, que dois-je faire au sujet du « moi ». Quand il y avait division entre moi et l'attachement, je pouvais essayer d'intervenir au sujet de ce « moi », je pouvais essayer de le maîtriser, je pouvais dire: « je dois le réprimer » – ce que nous faisons tout le temps. Mais si c'est « moi », que puis-je faire ? Rien; je ne peux qu‘observer. Auparavant, j'agissais sur le « moi ». A présent, je ne peux agir sur lui, car c'est moi-même. Tout ce que je peux faire est observer. L'observation – et non ce que je fais du « moi » – acquiert une importance primordiale.

Ainsi, il y a observation, non pas « je suis en train d'observer ». Il y a uniquement observation. Si, au cours de cette observation. je commence à choisir et je dis: « je ne dois pas m'attacher », je me suis déjà éloigné, je dis que ce n'est pas « moi ». Dans l'observation il n'y a pas de choix, pas de direction, il y a seulement observation pure et absolue, alors l'objet observé se dissout. Auparavant, vous lui résistiez, vous le maîtrisiez, vous le réprimiez, vous agissiez sur lui; alors que dans cette observation, toute l'énergie est rassemblée. Il n'y a attachement que si cette énergie fait défaut. Quand l'observation est complète, sans intervention de la pensée – que viendrait faire la pensée là-dedans ? – vous ne faites qu'observer, comme vous observeriez ce que vous appelez une mouche. Contentez-vous d'observer vos émotions et vos attachements de la même façon : alors, toute votre énergie se rassemblera dans cette observation – donc sans attachement. Seuls sont attachés ceux qui manquent d'intelligence, ceux qui ne voient pas tout ce qu'implique l'attachement. On les trouve partout dans le monde, dont ils sont l'élément le plus fort, et nous nous trouvons piégés dans tout cela. Toutefois. lorsque vous en venez à l'examiner de près, vous vous en dégagez et vous ne gaspillez plus votre énergie pour quelque chose qui n'a pas de sens. Cette énergie est rassemblée à présent entièrement dans l'observation ; en conséquence, l'attachement se dissipe totalement. Faites-en l'expérience, observez ainsi, et vous saurez. Vous devez examiner la chose de très, très près, afin d'avoir l'esprit absolument clair pendant l'observation. Seuls sautent par-dessus bord ceux qui n'ont pas conscience de la situation. Dès que vous prenez conscience du danger, vous agissez. L'attachement est un danger parce qu'il engendre la peur, l'anxiété, la haine et la jalousie. La possession et la non-possession – tout cela ensemble constitue un danger terrible. En s'en apercevant, on passe à l'action.

4. LES MOTS

Question: Pourquoi l'esprit accepte-t-il aussi aisément des réponses insignifiantes à des problèmes ressentis profondément ?

Pourquoi accepte-t-on une explication banale à un problème profond ? Pourquoi vit-on de mots ? Voilà le vrai problème. Pourquoi les mots ont-ils pris une importance aussi immense ? L’on soufre, on endure le martyre, puis on cherche un réconfort dans les explications du premier venu. Il y a Dieu, la réincarnation, ceci, cela et autre chose. On accepte le mot, l'explication parce qu'ils consolent ; la foi vous soulage quand on se trouve dans la détresse, en état d'anxiété. Ce sont les explications des philosophes, des psychologues, des prêtres, des gourous et des enseignants qui vous font vivre; ce qui veut dire qu'on mène une vie d'emprunt. On devient une personne de seconde main et on s'en contente. Le mot « dieu » est un symbole. Les symboles deviennent extraordinairement importants, comme le drapeau. Pourquoi l'esprit agit-il ainsi ? On lit beaucoup ce que les autres ont pensé ; on voit les événements à la télévision. Ce sont toujours les autres qui vous indiquent ce qu'il faut faire – quelqu'un d'autre, ailleurs. On en a l'esprit mutilé et on vit de seconde main.

Personne n'a jamais demandé: « puis-je devenir ma propre lumière, ne pas utiliser celle de quelqu'un d'autre, celle de Jésus ou du Bouddha ? » Peut-on devenir sa propre lumière ? C’est-à-dire une absence d'ombre, car être sa propre lumière signifie que celle-ci ne s'éteint jamais par des moyens artificiels, à cause des circonstances, d'un chagrin, d'un accident. Peut-on être cela pour soi ? On ne le peut que si on a l'esprit tellement éveillé qu'il n'a plus de défi à relever.

Toutefois, la majorité d'entre nous a besoin de stimulation, car nous dormons pour la plupart – nous dormons parce que tous les philosophes, les saints, les dieux, les prêtres et les hommes d’État nous ont endormis. On a été endormi, et on ne sait pas que l'on dort, on pense que c'est normal. Un homme qui veut être sa propre lumière doit se libérer de tout cela. On ne peut être sa propre lumière que s'il n'y a pas de moi. Alors, cette lumière est éternelle, immortelle, incommensurable.

5. LA VISION PENETRANTE

Question: La vision pénétrante n'est-elle pas l'intuition ? Pourriez-vous parler de cette lucidité soudaine dont jouissent certaines personnes ? Qu'entendez-vous par vision pénétrante ? Est-elle un phénomène momentané ou bien peut-elle être continue ?

Au cours de ses divers entretiens, l'orateur a utilisé l'expression « vision pénétrante », c'est-à-dire la vision qui pénètre à l'intérieur des choses, à l'intérieur de tout le mouvement de la pensée, par exemple, de tout le mouvement de la jalousie. Avoir une vision pénétrante, c'est percevoir la nature de l'avidité, voir le contenu entier de affliction. Ce n'est pas une analyse, ni l'exercice d'une faculté intellectuelle, ni le résultat du savoir. Ce dernier est le produit de ce que l'expérience a accumulé par le passé et qui s'est emmagasiné dans le cerveau. Il n'y a pas de savoir complet, par conséquent l'ignorance accompagne toujours la connaissance, comme deux chevaux en tandem. Si l'observation n'est pas basée sur le savoir, ou bien sur la capacité intellectuelle ou le raisonnement, l'exploration et l'analyse, alors qu'est-elle ? Toute la question est là. On demande: est-ce l'intuition ? « Intuition » est un mot plutôt délicat qu'on utilise beaucoup. La réalité de l'intuition peut être le résultat du désir. On peut désirer une chose puis, quelques jours plus tard, avoir une intuition à ce sujet. On lui accorde alors une importance extraordinaire. Mais, en approfondissant, on peut s'apercevoir qu'elle se fonde sur le désir, la crainte ou diverses formes de plaisir. On doit donc avoir des doutes au sujet de ce mot « intuition », surtout lorsqu'il est employé par des personnes plutôt romanesques, plutôt imaginatives, sentimentales et à la recherche de quelque chose. Elles auraient certainement des intuitions, mais celles-ci se fonderaient sur quelque désir évident et trompeur. Donc, pour le moment, mettez ce mot de côté.

Qu'est-ce, alors, que la vision pénétrante ? C'est la perception instantanée de quelque chose qui doit être vrai, logique, sensé, rationnel. La vision pénétrante doit agir immédiatement. Il n'est pas question de voir en profondeur pour ne rien faire de cette vision. Si on pénètre l'entière nature de la pensée, l'action est instantanée. La pensée est une réaction de la mémoire. Celle-ci est l'expérience, la connaissance entreposées dans le cerveau. La mémoire réagit: – où habitez-vous ? Vous répondez. Comment vous appelez-vous ? La réponse est immédiate. La pensée est le résultat ou la réaction de l'accumulation d'expérience et de connaissances emmagasinées sous forme de mémoire. La pensée se fonde sur le savoir ou bien elle en est l'aboutissement; elle est limitée, car le savoir est limité. Elle ne peut jamais tout englober: par conséquent, elle est éternelle confinée, bornée. étroite. Voir cela d'une manière pénétrante implique une action qui n'est pas simplement la répétition de la pensée. Voir en pénétrant, par exemple, dans la nature des organisations, signifie qu'on observe sans souvenirs, sans argumentation pour ou contre; c'est simplement voir tout le mouvement et la nature du besoin d'organisation. On en a une vision pénétrante à partir de laquelle on agit et cette action est logique, sensée, saine. Une vision pénétrante ne vous fait pas agir en sens opposé, car alors elle n'en serait pas une.

Regardez, par exemple, de façon pénétrante, les blessures et les coups subis depuis l'enfance. Pour des raisons diverses, tout le monde est blessé, de l'enfance à la mort. Du point de vue psychologique, ces blessures demeurent en chacun de nous. Pénétrez, a présent, dans toute la nature et la structure de ce mal. Vous êtes blessé, peiné psychologiquement ? Vous pouvez vous adresser à un psychologue, un analyste, un psychothérapeute qui sachent en dépister la cause : depuis l'enfance, votre mère était ceci et votre père était cela et ainsi de suite, mais la blessure ne se refermera pas simplement parce qu'on a cherché la cause. Elle est là. Elle a pour conséquences l'isolement, la crainte, la résistance dont le but est d'éviter de nouvelles blessures; par conséquent, on se renferme en soi. Vous savez tout cela. C'est là tout le mouvement des blessures subies. La blessure est l'image de vous-même que vous vous êtes forgée. Aussi longtemps que cette image demeure, vous serez évidemment blessé. A présent, si vous voyez tout cela de façon pénétrante – sans analyse – si vous percevez cela instantanément, cette perception même est une vision pénétrante; elle exige toute votre attention et toute votre énergie ; dans cette vision, la blessure disparaît. Cette pénétration va complètement dissoudre votre blessure, ne laissant aucune trace, si bien que personne ne pourra plus vous faire de mal. L'image de vous-même que vous aviez créée n'existe plus.

6. L'ÉDUCATION

Question: Quelle place tient l'histoire dans l'éducation des jeunes ?

Il apparaît assez clairement à celui qui a étudié l'histoire que l'homme a lutté contre la nature, l'a conquise, détruite et polluée; l'homme a combattu l'homme; il y a toujours eu des guerres. L'homme, lutte pour être libre, et cependant il devient l'esclave d'institutions et d'organisations dont il essaie de se dissocier, rien que pour former une autre série d'institutions et d'organisations. Il lutte perpétuellement, pour être libre. L'histoire de l'humanité est une suite. de guerres tribales, féodales, coloniales, de guerres de rois et de nations; et cela continue ; l'esprit de tribu est devenu national et sophistiqué, mais c'est toujours l'esprit de tribu. La culture de l'homme fait partie de son histoire ; cette dernière est celle de l'être humain qui a subi toutes sortes de souffrances, diverses maladies, des guerres, qui a connu des croyances religieuses et des dogmes, la persécution, l'inquisition, la torture au nom de Dieu, au nom de la paix, au nom des idéaux.

Comment enseigner tout cela aux jeunes ? Si c'est là l'histoire de l'humanité, celle des êtres humains, alors, tant les éducateurs que les élèves sont les êtres-humains; c'est leur histoire, non seulement l'histoire de rois et de guerres, c'est leur propre histoire. Comment l'éducateur peut-il aider l'étudiant à comprendre sa propre histoire, qui est celle du passé dont il provient ? Voilà le problème. Si vous êtes le professeur et que je suis le jeune étudiant, comment m'aiderez-vous à comprendre l'ensemble de ma nature et de ma structure, si je suis moi-même l'ensemble de l'humanité et mon cerveau le fruit de plusieurs millions d'années ? Tout est en moi : la violence, la concurrence, l'agressivité. la brutalité, la cruauté, la peur, le plaisir, à l'occasion la joie et aussi ce léger parfum d'amour. Comment allez-vous m'aider à comprendre tout cela ? Cela signifie que l'éducateur doit à la fois se comprendre lui-même et m'aider, moi, l'étudiant, à me comprendre moi même. Il s'agit donc d'une communication entre mon professeur et moi, au cours de laquelle il se comprend et m'aide à me comprendre. Il ne s'agit pas pour l'enseignant ou l'éducateur de se comprendre d'abord lui-même et ensuite d'enseigner – cela prendrait peut-être le restant de sa vie – mais cela veut dire que, dans la relation entre enseignant et enseigné, il y a enquête réciproque. Cela peut-il se réaliser avec le jeune enfant ou le jeune étudiant ? Comment vous y prendriez-vous ? Voilà la question.

En tant que parent, comment aborderiez-vous le problème, comment aideriez-vous votre enfant à comprendre toute la nature et toute la structure de son esprit, de ses désirs, de ses craintes – tout l'élan de la vie ? C'est un grand problème. En tant que parents et enseignants, sommes-nous prêts à former une nouvelle génération de personnes – car c'est de cela qu'il s'agit – totalement différente des précédentes, avec des esprits et des cœurs totalement différents ? Sommes-nous prêts à cela ? Si vous êtes un parent, renonceriez-vous, pour l'amour de votre enfant, à la boisson, au tabac, à la marijuana, vous savez, tout le monde de la drogue, et vous appliqueriez-vous à faire de vous aussi bien que de l'enfant de bons êtres humains ?

Ici, le mot « bon » signifie bien adapté du point de vue psychologique, sans friction, comme une porte bien faite – vous me comprenez ? Comme un bon moteur. Également, par « bon », j'entends entier, non brisé, non fragmenté. Ainsi, sommes-nous prêts à former par l'éducation un être humain qui soit bon, qui n'ait pas peur – de son voisin, de l'avenir, de tant de choses, de la maladie et de la pauvreté ? Également, sommes-nous prêts à aider l'enfant et nous-mêmes à être intègres ? Le mot « intègre » signifie, lui aussi, être total et dire ce qu'on entend, non dire une chose et en faire une autre. L'intégrité implique l'honnêteté. Pouvons-nous être honnêtes si nous entretenons des illusions, des idéaux romanesques et spéculatifs et de fortes croyances ? Nous pouvons être honnêtes vis-à-vis d'une croyance, mais cela n'implique pas l'intégrité. En fait, nous mettons des enfants au monde, nous les gâtons jusqu'à deux ou trois ans, puis nous les préparons à la guerre. L'histoire n'a rien appris aux êtres humains ; combien de mères ont dû pleurer leurs fils disparus à la guerre, et pourtant nous sommes incapables d'arrêter cette tuerie monstrueuse.

Si nous voulons enseigner aux jeunes, nous devons avoir en nous le sens de l'exigence du bien. Le bien n'est pas un idéal; c'est être total, intègre, sans peur, ne pas avoir l'esprit confus; ce ne sont pas là des idéaux mais des faits. Pouvons-nous nous en tenir aux faits et créer ainsi, par l'éducation, un être humain qui soit bon ? Voulons-nous vraiment une culture différente, un être humain différent, doté d'un esprit sans confusion, sans peur et possédant cette qualité qu'est l'intégrité ?

7. LE SAVOIR

Question : Pourquoi le savoir est-il toujours incomplet, ainsi que vous l'avez affirmé ? En observant, est-on conscient d'observer, ou bien seulement conscient de l'objet observé ? Le fait d'être conscient conduit-il à l'analyse ? Qu'est-ce que la connaissance psychologique ?

De qui attendez-vous des réponses à ces questions, de l'oracle de Delphes, du grand-prêtre, des astrologues, des devins, des diseurs de bonne aventure ? De qui voulez-vous une réponse à ces questions ? Mais, puisque vous les avez posées, nous pouvons en discuter ensemble. Ce qui ne veut pas dire que j'y répondrai, moi, l'orateur, et que vous, de votre côté, accepterez ou rejetterez les réponses en partant mécontent et en disant: « j'ai perdu ma matinée ». Si nous pouvions sérieusement discuter de ces questions afin de pénétrer tous deux dans le problème, alors vous trouveriez votre propre réponse, et non celle que vous aura donnée un autre. On peut parler du cancer sans l'avoir, mais si on en est atteint, on y est intimement mêlé avec tout ce qu'il implique de douleur, d'angoisse et d'effroi.

Pourquoi le savoir est-il toujours incomplet ? Qu'est-il. en fait, et qu'entendons-nous par: « je sais » ? On peut dire: « je connais ma femme ou mon mari, ou mon ami ou ma petite amie ». Les connaît-on vraiment ? Peut-on jamais les connaître ? Ne se crée-t-on pas une image d'eux ? L'image est-elle le fait ? Ainsi, savoir ou connaître est très limité. Il en est de même pour la connaissance scientifique ; les savants essaient de découvrir ce qui existe au-delà de la matière; bien qu'ils aient accumulé beaucoup de connaissances, ils n'ont encore rien trouvé. Le savoir et l'ignorance vont toujours de pair: c'est le connu et l'inconnu. Les hommes de science disent: à travers la matière, nous découvrirons ce qu'il y a au-delà. Mais nous, êtres humains, sommes de la matière. Nos esprits sont matière. Pourquoi ne pas nous lancer dans ce sujet, car si l'esprit peut passer au travers de lui-même, nous avons beaucoup plus de probabilités de découvrir l'origine des choses.

La connaissance de soi est également limitée. Si je cherche à me connaître, je peux étudier la psychologie, je peux discuter avec les psychologues, les psychanalystes, les psychothérapeutes, les psychobiologies, mais cette connaissance sera toujours limitée. Il existe une possibilité d'aller infiniment plus loin si je pénètre dans cette entité qui s'appelle moi-même. Ceci est une chose très importante sans laquelle la vie a très peu de sens. Elle se réduit alors au cycle du plaisir et de la douleur. de la récompense et de la punition – le modèle selon lequel nous vivons. La connaissance psychologique que nous avons acquise a créé les modèles qui nous tiennent captifs. La connaissance, qu'elle soit physiologique ou psychologique, est forcément très limitée.

Lorsqu'on observe, en est-on conscient, ou bien n'est-on conscient que de la chose observée ? Le fait d'être conscient conduit-il à l’analyse ? Qu'entendons-nous par observation ? Il y a l'observation visuelle extérieure – celle d'un arbre, par exemple – et aussi l'observation tournée vers l’intérieur. Il y a l'ouïe externe et aussi ce qu'on entend intérieurement.

Quand nous observons, le faisons-nous vraiment, ou bien est-ce à l'aide de mots ? C'est-à-dire : j'observe la chose appelée arbre et je dis: « arbre ». C'est observer à travers le mot. Pouvons-nous apprendre, à présent, s'il est possible d'observer autrement que par l'intermédiaire du mot ? – car le mot devient plus important que la vision. Le mari observe sa femme et la femme son mari avec toute leur mémoire, leurs images, sensations et irritations. Ils n'observent jamais directement.

Pouvons-nous observer une personne avec qui nous vivons intimement sans passer par l'image ni l'idée ? Peut-être pouvons-nous percevoir ce que nous appelons arbre sans le désigner par un mot. Cela est assez facile si vous avez approfondi le sujet. Toutefois, observer la personne avec qui vous vivez sans qu'intervienne la mémoire en ce qui la concerne n'est pas si facile.

Cette observation à travers l'image, à travers la mémoire accumulée n'est nullement une relation. C'est le rapport d'une image avec une autre et c'est ce que nous appelons une relation. Mais, si vous y regardez. de près, vous verrez que ce n'en est pas une: c'est l'idée de l'un se dressant contre l'idée de l'autre.

Alors, pouvons-nous observer sans créer une abstraction ou une idée de ce que nous observons ? C'est ce qu'on entend par la connaissance psychologique; j'entasse, psychologiquement, beaucoup de connaissances au sujet de ma femme, exactes ou inexactes selon ma sensibilité, mon ambition, mon avidité, mon envie, mon activité égocentrique. Ces connaissances empêchent l'observation réelle de la personne vivante – que je ne veux jamais rencontrer, car j'ai peur de la voir. Il est beaucoup plus sûr de s'être fait une image de cette personne, plutôt que de se trouver en face de l'être vivant. Ma connaissance psychologique est un obstacle à l'observation pure. Peut-on s'en libérer ? Le mécanisme qui construit ces images peut-il disparaître ? J'ai ces images au sujet de ma femme, elles sont la: c'est un fait énorme, comme une pierre autour du cou. Comment m'en débarrasser ? Cette image, cette pierre autour de mon cou est-elle distincte de celui qui observe ? Cette image, ce poids autour de mon cou, est-il distinct de l'observateur qui dit: « j'ai ces images » ?

L'observateur qui dit : « j'ai ces images et comment faire pour m'en débarrasser ? » est-il distinct des images qu'il observe ? Évidemment non.

Ainsi, l'observateur est le fabricant d'images. Il les forge, puis se dissocie d'elles et dit: « que dois-je faire à leur sujet ? » Voilà notre façon de vivre, voilà le modèle de nos actes. voilà notre conditionnement: nous y sommes accoutumés, donc nous l'acceptons. Mais ce que nous sommes en train de dire est entièrement différent, à savoir que l'observateur est l'observe. Nous devons nous renseigner sur ce qu'est l'observateur. Il est le résultat de toutes ses expériences; il est son savoir, ses souvenirs. ses craintes, ses anxiétés le passé. Il vit toujours dans le passé; bien qu'il se modifie continuellement pour s'adapter au présent, il a toujours ses racines dans le passé. Le mouvement du temps change le passé en présent et va vers le futur. C'est l'élan psychologique ou l'avance du temps.

Nous avons coutume d'observer a travers l'image que nous avons créée de la chose ou de la personne observée. Pouvons-nous observer la chose ou la personne sans cette image ? Ce qui veut dire: l'observateur peut-il être absent de l'observation ? Lorsque nous regardons une personne que nous connaissons très intimement, l'image apparaît ; plus la connaissance est intime, plus l'image est définie. Pouvons-nous regarder cette personne sans l'image ? C'est-à-dire: pouvons-nous regarder cette personne sans l'observateur ? Voilà l'observation pure.

Le fait d'être conscient conduit-il a l'analyse ? Évidemment non. Qu'entendons-nous par analyse et quel est celui qui la fait ? Supposons que je m'analyse moi-même. Qui analyse ? Celui qui analyse est-il distinct de moi ? Évidemment non.

Nous éliminons la structure même du conflit entre êtres humains – le conflit qui existe aussi longtemps qu'il y a division. C'est la division en moi qui crée la division extérieure. Il y a une division en moi si je dis que je suis hindouiste. M'identifier à l'image de l'hindouisme me procure la sécurité, alors, je m'y accroche, ce qui est absurde, car il n'y a pas de sécurité dans une image. Le musulman, l'arabe, le juif font de même. Ainsi, nous nous prenons à la gorge.

Lorsque l'observateur est psychologiquement l'observé, il n'y a pas de conflit, car il n'y a pas de division. Voyez cela clairement ; nos esprits ont été formés et éduqués à conserver cette division, à savoir que « moi » et ce qui est observé sommes deux choses différentes – ma colère et ma jalousie sont distinctes de moi; par conséquent, je dois m'en occuper, les réprimer, aller au-delà, agir sur elles. Mais, si la colère et la jalousie sont « moi », que s'est-il passé ? Le conflit a été éliminé, le modèle a été brisé. Le modèle, le conditionnement de mon esprit a été brisé. C'est la fin d'une chose et le début d'une autre. Si le modèle est brisé et la lutte terminée, alors, que se passe-t-il ? Nous nous trouvons devant un nouvel élan, un nouveau mouvement.

Vous pouvez observer un arbre, le mot « arbre » intervient; au moment où vous le voyez, vous dites: « voilà un arbre » ou un papillon, un cerf ou la montagne, ou la rivière; il y a réaction immédiate. Cette dernière peut être observée et peut-être mise de côté, si bien qu'il ne reste que l'observation de l'arbre, la beauté de sa ligne, sa grâce, sa qualité. A présent, faites de même au sujet d'une personne avec qui vous avez vécu, avec qui vous avez été intime – observez-la sans une seule image à son sujet. Alors, la relation devient extraordinaire.

Supposez qu'une femme n'ait pas d'image de son mari; que devient alors leur relation pour le mari ? Il est violent, la femme ne l'est pas. Existe-t-il un rapport quelconque – excepté peut-être à travers les sens, sexuellement – y a-t-il quelque relation ? Évidemment non, mais ils vivent sous le même toit. Alors, que fera le mari ? Premièrement, cela constitue une façon bien extraordinaire de vivre, dans laquelle il peut y avoir peut-être un amour réel et profond. La femme n'a pas d'image de son mari, mais lui amasse tout le temps des images et des idées. Ils vivent sous le même toit. Que se passe-t-il ? Elle est libre, il ne l'est pas. Il veut qu'elle ait une image de lui, car il y est habitué. Ainsi, le rapport le plus destructeur continue jusqu'à ce qu'elle dise: « assez ». Divorce-telle, l'abandonne-t-elle ? Peut-être, puisqu'elle n'a pas d'image de lui, une atmosphère totalement différente s'est-elle établie dans la maison. Il commence à se rendre compte de quelque chose car elle, rien ne l'atteint – vous comprenez ? – tandis qu'il n'arrête pas de s'agiter. Quand il rencontre un être immuable, il se passe quelque chose en lui.

8. LA DOULEUR

Question: L'origine de la pensée n'est-elle pas une défense contre la douleur ? Le bébé commence à penser afin de se dissocier de la douleur physique. La pensée – qui est la connaissance psychologique – résulte-t-elle de la douleur, ou bien la douleur est-elle le résultat de la pensée ? Comment aller au-delà des défenses acquises pendant l'enfance ?

Piquez une épingle dans une jambe, vous provoquez la douleur, suivie du souci d'y mettre fin. C'est l'élan de la pensée, la réaction nerveuse; puis vient l'identification à cette réaction et on dit: « j'espère que cela va se terminer et que je ne ressentirai plus rien de tel à l'avenir » ; tout cela fait partie de l'élan de la pensée. La peur fait partie de la douleur; la peur existe-t-elle sans la pensée ?

Avez-vous jamais fait l'expérience de la dissociation de la pensée et de la douleur ? Asseyez-vous un moment dans un fauteuil de dentiste et suivez ce qui se passe; votre esprit doit observer sans rien identifier. Vous pouvez le faire. Je me suis assis dans un fauteuil de dentiste pendant quatre heures et jamais aucune pensée ne m'est venue à l'esprit. Comment dépasser les défenses établies pendant l'enfance ? Irait-on chez un psychanalyste ? On pourrait penser que c'est la voie la plus facile, un moyen de résoudre tous les problèmes posés depuis l'enfance. On ne peut pas les résoudre, on peut les modifier légèrement. Alors, que fait-on ? Il n'y a personne à qui s'adresser. Va-t-on affronter cela ? Il n'y a personne. S'est-on jamais trouvé face à ce fait, qu'il n'y a personne à qui s'adresser ? Si on a un cancer, on peut aller chez un médecin, c'est différent de la connaissance psychologique acquise depuis l'enfance et qui rend névrosé ; la plupart des gens sont névrosée.

Alors, que faire ? Dans un monde quelque peu névrosé, où tous les parents et amis sont légèrement déséquilibrés, comment savoir qu'on l'est également ? On ne peut s'adresser à personne ; alors, que se passe-t-il dans un tel esprit, à présent qu'il ne dépend plus des autres, des livres, des psychologues, de l'autorité ? Que se passe-t-il dans cet esprit s'il se rend vraiment compte qu'il n'a la possibilité de s'adresser à personne ? La névrose résulte de la dépendance. On dépend de sa femme, du médecin, on devient tributaire de Dieu ou des psychologues. On s'est installé dans une série de dépendances en espérant trouver en elles la sécurité. Quand on découvre qu'on ne peut dépendre de personne, qu'est-ce qui se passe ? On provoque une terrible révolution psychologique, qu'en général on n'affronte pas volontiers. On dépend de sa femme, elle vous encourage à dépendre d'elle et vice versa. Cela fait partie de la névrose dont on souffre. On ne doit pas la rejeter, mais l'examiner. Peut-on s'en libérer, peut-on ne pas dépendre de sa femme – du point de vue psychologique, bien entendu ? On ne le fera pas, car on est effrayé; on veut d'elle quelque chose, des relations sexuelles, ou ceci ou cela. Ou bien elle se sert de vos propres idées pour vous inciter à dominer, à être ambitieux, ou bien elle vous appelle un merveilleux philosophe.

Rendez-vous compte que si l'on est tributaire de quelqu'un, cet état même de dépendance peut être la cause d'une profonde névrose psychologique. Si on brise ce modèle, que se passe-t-il ? On est sensé! Il faut jouir de cet équilibre mental pour découvrir la vérité. La dépendance existe depuis l'enfance; elle a été un facteur dans la lutte contre la douleur et la souffrance, un facteur de confort, d'encouragement, elle a nourri les émotions – tout cela a fusionné en un tout dont on fait partie. Cette esprit conditionné ne peut jamais découvrir la vérité. Ne dépendre de rien signifie qu'on est seul, qu'on est un, entier – c'est cela la santé mentale qui engendre la raison, la clarté,l'intégrité.

9. LA VERITE

Question: Un fait généralement admis de nos jours est que tout est relatif, une question d'opinion personnelle, qu'il n'y a pas de vérité ou de fait indépendant de la perception personnelle. Comment réagir intelligemment à cette croyance ?

Sommes-nous tous tellement personnels que ce que je vois, ce que vous voyez est la seule vérité ? Que votre opinion et la mienne sont les seuls faits à notre disposition ? C'est ce qu'implique la question; que tout est relatif ; la bonté est relative, le mal est relatif, l'amour est relatif. Si tout est relatif (c'est-à-dire que ce n'est pas la vérité entière et complète) alors nos actes, nos affections, nos rapports personnels sont relatifs, ils peuvent se terminer à tout moment si nous le désirons, dès qu'ils ne nous satisfont pas.

Y a-t-il une vérité en dehors de la croyance et de l'opinion personnelles ? La vérité existe-telle ? Les Grecs, les Hindous et les bouddhistes ont posé cette question dans l'antiquité. C'est un des faits singuliers des religions orientales qu'on y ait encouragé le doute – douter, mettre en question – alors que dans celles d'Occident, il n'est guère admis et s'appelle hérésie.

On doit découvrir soi-même, en dehors de ses opinions personnelles, de ses perceptions, de ses expériences qui sont toujours relatives, s'il existe une perception, une vision qui corresponde à la vérité absolue, non relative. Comment le savoir ? Si on dit que les opinions personnelles et les perceptions sont relatives, alors la vérité absolue n'existe pas, tout est relatif. Par voie de conséquence, notre conduite, nos manières. notre mode de vie sont relatifs, fortuite, incomplets, non pas entiers mais fragmentaires.

Comment découvrir s'il existe une vérité absolue, complète, qui ne s'altère jamais dans le climat des opinions personnelles ? Comment l'esprit, l'intellect, la pensée vont-ils procéder ? On enquête sur quelque chose qui exige énormément de recherches, de l'action dans la vie quotidienne, la mise de côté de ce qui est faux – c'est la seule façon de procéder.

Si on a une illusion, un fantasme, une image, un concept romanesque de la vérité ou de l'amour, c'est là la barrière même qui empêche d'avancer. Peut-on honnêtement mener une enquête sur ce qu'est une illusion ? Comment se manifeste-t-elle ? Où prend-elle racine ? Cela ne signifie-t-il pas qu'on joue avec quelque chose qui n'est pas réel ?

La réalité est ce qui a lieu, qu'on appelle cela bon, mauvais ou indifférent; c'est ce qui se passe réellement. Quand on est incapable d'affronter cela en soi, on se crée des illusions pour s'en évader. Si on ne veut pas faire face à ce qui se passe réellement, ou bien qu'on a peur de le faire, cet acte même de l'éviter crée l'illusion, un fantasme, un mouvement romanesque, loin de ce qui est. Ce mot « illusion » implique l'éloignement de ce qui est.

Peut-on éviter ce mouvement, cette évasion de la réalité ? Qu'est-ce que le réel ? C'est ce qui a lieu, y. compris les réactions, les idées, les croyances et les opinions que l'on a. Leur faire face, c'est ne pas créer d'illusion.

Il ne peut y avoir illusion que s'il y a mouvement d'éloignement du fait, de ce qui a lieu, de ce qui est réellement. En comprenant ce qui est, on ne juge pas par opinion personnelle, mais par observation réelle. On ne peut observer ce qui se passe réellement si la croyance ou le conditionnement qu'on peut avoir pèsent sur l'observation. Dans ce cas, il n'y a pas de compréhension de ce qui est.

Si on pouvait regarder ce qui se passe réellement, on pourrait éviter complètement toute forme d'illusion. Peut-on le faire ? Peut-on réellement observer sa dépendance ? – que ce soit d'une personne, d'une croyance, d'un idéal ou d'une expérience particulièrement stimulante ? Cette dépendance crée inévitablement l'illusion.

Ainsi, un esprit qui ne crée plus d'illusion, qui n'émet pas d'hypothèses, qui n'a pas d'hallucinations, qui ne veut pas s'engager dans une expérience de ce qu'on appelle la vérité a mis de l'ordre chez lui. Il est en ordre. Les illusions, les leurres, les hallucinations ne provoquent plus de confusion; l'esprit a perdu sa capacité de créer des illusions. Alors, qu'est-ce que la vérité ? Les astrophysiciens, les scientifiques utilisent la pensée pour faire de la recherche sur le monde matériel qui les entoure, ils vont au-delà de la physique, ils la dépassent, mais en avançant toujours vers l'extérieur. Si l'on commence toutefois par se diriger vers l'intérieur, on s'aperçoit que le « moi » est aussi de la matière. La pensée est également de la matière. Si on peut se mouvoir vers l'intérieur en passant d'un fait à l'autre, alors on commence à découvrir ce qui est au-delà de la matière. Donc, la vérité absolue existe. à condition d'aller jusqu'au bout.

10. LA VIOLENCE

Question: Comment pouvons-nous prendre la responsabilité de ce qui se passe dans le monde tout en continuant de fonctionner dans notre vie quotidienne ? Comment agir correctement en ce qui concerne la violence et quand on y est confronté ?

Y a-t-il une différence entre ce qui arrive dans le monde extérieur et ce qui se passe à l'intérieur de nous ? Il y a, dans le monde, de la violence, une effervescence extraordinaire, une crise après l'autre. Il y a des guerres, des divisions entre nationalités, des différences religieuses, raciales et communautaires, un ensemble de concepts systématiser. se dressant contre un autre. Est-ce différent de ce qui se passe à l'intérieur de nous-mêmes ? Nous aussi sommes violents, nous aussi sommes pleins de vanité, terriblement malhonnêtes, portant des masques différents selon l'occasion.

Il s'agit donc d'un mouvement analogue à la marée montante et descendante. C'est nous, êtres humains, qui avons créé ce qui se passe au dehors, et changer cela est impossible si nous ne changeons pas nous-mêmes en tant qu'êtres humains. C'est là qu'est la racine du mal. Nous voulons faire quelque chose dans le monde, avoir de meilleures institutions, de meilleurs gouvernements. etc., mais jamais nous n'admettons que nous avons créé ce monde tel qu'il est. Si nous ne changeons pas, il ne pourra changer. Après avoir vécu des millions d'années, nous sommes exactement les mêmes. Nous n'avons pas fondamentalement changé et nous continuons à ravager le monde.

Le fait est que nous sommes le monde, non en tant qu'idée, mais en tant que réalité. Voyez-vous la différence entre l'idée et la réalité ? Nous avons entendu dire que nous sommes le monde et nous en avons fait une idée, une abstraction. Puis nous nous mettons à discuter cette idée pour savoir si elle est vraie ou fausse, et nous la perdons de vue. Mais le fait est que nous sommes le monde; c'est ainsi.

Donc, nous portons la responsabilité de changer le monde. Cela veut dire que nous portons la pleine responsabilité de notre façon de vivre tous les jours. Il ne s'agit pas d'essayer de modifier le chaos existant, de l'embellir, de faire partie d'un groupe ou d'un autre, ou de quelque institution; en tant qu'être humain qui est le monde, il s'agit de subir soi-même une transformation radicale; sans cela, il ne peut y avoir de bonne société.

La plupart d'entre nous trouvons le changement difficile, par exemple : ne plus fumer. Il y a des institutions qui vous aident à ne plus fumer ! Voyez comme on en dépend. Peut-on découvrir pourquoi on ne change pas, pourquoi si on voit le mal – le « mal » entre guillemets -- on n'y met pas fin immédiatement ? Est-ce parce qu'on espère qu'il se trouvera quelqu'un d'autre pour mettre de l'ordre dans le monde et qu'on n'aura plus qu'à s'y glisser ? Est-ce parce que nous sommes indolents, psychologiquement paresseux, inefficaces ?

Que d'années on passe à acquérir certaines techniques. à terminer ses études secondaires, supérieures, l'université, a devenir docteur, cependant, on ne veut pas consacrer une journée à effectuer un changement en soi-même.

Donc, la responsabilité de chacun est d'opérer un changement radical en soi, parce qu'on est le reste de l'humanité.

La question suivante est: quelle est l'action juste vis-à-vis de la violence et lorsqu'on y est confronté ? La violence, c'est la colère, la haine, le conformisme, l'imitation, l'obéissance. Le refus de tout cela est son contraire. Est-il possible de se libérer de la violence qui fait partie de la vie de chacun, probablement héritée de l'animal – de s'en affranchir, non relativement, mais complètement ? Cela signifie se libérer de la colère; non seulement de s'en libérer, mais de ne pas la ressentir dans son esprit. Ou bien, est-il possible de s'affranchir du conformisme – non du conformisme extérieur, mais du conformisme par comparaison ? On compare tout le temps, psychologiquement – j'étais, je serai ou je suis quelque chose. Un esprit qui compare, qui juge sans cesse, est agressif. Si l'esprit se dégage de l'imitation, du conformisme et de la comparaison, alors, à partir de là, il pourra poursuivre une action juste.

L'esprit peut-il s'affranchir absolument de toute violence ? Si oui, comment réagit-il en rencontrant la violence ? Si on se retrouve face à face avec elle, dans quel sens agit-on ? Peut-on être juge de ce que l'on va faire en l'abordant ? Confronté à la violence, l'esprit subit une rapide altération chimique: il réagit beaucoup plus vite que le coup. Le corps entier réagit et la riposte est immédiate; on peut ne pas rendre le coup, mais la présence même de la colère ou de la haine provoque la réaction et l'acte.

Voyez ce qui se passe en présence d'une personne en colère si on en est conscient sans réagir. A partir du moment où on prend conscience de la colère de l'autre sans réagir, il y a une réaction très différente. L'instinct est de répondre à la haine par-la haine. À la colère par la colère: la poussée chimique dans le système crée les réactions nerveuses mais calmez tout cela en présence de la colère et l'action qui en découlera sera différente.

11. L'ESPOIR

Question: L'espoir que le lendemain résoudra nos problèmes nous empêche de voir l'urgence absolue du changement. Comment traiter cette question ?

Qu'entendez-vous par avenir, qu'est-ce que c'est ? Si quelqu'un est très gravement malade, le lendemain a un sens: il pourrait lui apporter la guérison. On doit donc demander: qu'est-ce que ce sens de l'avenir ? Nous connaissons le passé, qui est le mouvement opposé, et nous y vivons; le passé, traversant le présent. se modifiant, avance vers ce que nous appelons le futur.

Tout d'abord, sommes-nous conscients de vivre dans le passé – un passé qui se modifie toujours, s'adapte, s'étend et se contracte, mais demeure le passé, l'expérience, la connaissance, la compréhension passées, l'enchantement passé, le plaisir devenu le passé ?

Le futur est le passé modifié. Ainsi, l'espoir de l'avenir est encore le passé avançant vers ce qu'on considère l'avenir. L'esprit ne sort jamais du passé. Le futur est toujours l'esprit agissant, vivant, pensant dans le passé.

Qu'est-ce que le passé ? C'est le patrimoine héréditaire de la race, le conditionnement en tant qu'hindouiste, bouddhiste, chrétien, catholique, Américain,etc. C'est l'éducation reçue, les expériences vécues, les blessures, les jouissances sous forme de souvenirs. C'est cela, le passé. C'est l'état conscient de quelqu'un. Cette conscience peut-elle disparaître avec tout son contenu de croyances, de dogmes, d'espoir, de crainte, de désir ardent et d'illusions ? Par exemple, peut-on mettre fin, ce matin, complètement, à sa dépendance d'un autre ? La dépendance fait partie de la conscience. Dès qu'elle se termine, il est évident que c'est le début d'une chose nouvelle. Mais on ne met jamais terme à quoi que ce soit complètement et cette absence de fin constitue l'espoir. Peut-on percevoir la dépendance et ses conséquences et y mettre fin intérieurement, psychologiquement ? Voyez ce que signifient la dépendance, ainsi que l'action immédiate pour y mettre fin.

Et maintenant, doit on se débarrasser peu à peu du contenu de sa conscience ? En d'autres termes, se défaire de la colère, puis de la jalousie, petit à petit ? Cela prendrait trop de temps. Ou bien la chose peut-elle se faire instantanément, immédiatement ? Prendre le contenu de sa conscience et le vider, pièce par pièce, demandera plusieurs années, peut-être toute une Vie. Est-il possible de voir ce contenu en entier et de le faire disparaître – ce qui est assez simple si on s'y met ? Toutefois, notre esprit est ainsi conditionné que nous nous accordons du temps comme facteur de changement.

12. VIVRE

Question: Que signifie voir la totalité de quelque chose ? Est-il jamais possible de percevoir un objet en mouvement dans sa totalité ?

Peut-on avoir une vision complète de la totalité de sa conscience ? Évidemment, on le peut. La conscience de chacun consiste en tout son contenu: sa jalousie. sa nationalité, ses croyances, ses expériences, etc; tout cela forme le contenu de ce qu’on appelle conscience, dont le noyau est soi, le « moi ». Exact ? Voir cette chose en entier signifie lui accorder une attention complète. Mais, on prête rarement une attention complète à quoi que ce soit. Si on prête une attention complète au cœur même de la chose, le moi, on aperçoit le tout. On demande également, ce qui est intéressant: est-il jamais possible de percevoir la totalité d'un objet en mouvement ? Le moi est-il en mouvement ? Et le contenu de votre conscience ? Il se meut à l'intérieur de ses propres limites.

Ou est-ce qui est en mouvement dans la conscience – l'attachement, ou la peur de ce qui pourrait arriver si on n'était pas attaché ? La conscience se meut dans les limites de son rayon, à l'intérieur de son champ restreint. Cela peut être observé. La vie est-elle la conscience et son contenu ? Vos idées, vos croyances constituent-elles le fait de vivre ? Qu'est-ce que vivre ?

Ensuite: se souvenir d'une expérience, est-ce vivre ? Il s'agit du souvenir, pas du fait, le fait a disparu. Pourtant, on prétend que le mouvement du souvenir, c'est vivre. On se souvient de l'expérience passée et on appelle ce souvenir avoir vécu. On peut observer ce qui vit, mais pas ce qui est passé. Ainsi, ce qu'on appelle vivre est ce qui a eu lieu et s'en est allé. Ce qui est passé est mort, c'est pourquoi nos esprits sont si morts. C'est la tragédie de la vie.

13. LES FAITS

Question : Existe-il un état qui n'ait pas son contraire ? Pouvons-nous le connaître et communiquer avec lui ?

Les contraires existent-ils, à part les notions opposées telles que l'homme et la femme, les ténèbres et la lumière, le grand et le petit, le jour et la nuit ? La bonté a-t-elle un contraire ? Si elle en a un, elle n'est pas la bonté. Je me demande si vous comprenez cela. Si elle a un contraire, elle doit être née de celui-ci. Qu'est-ce qu'un contraire ? Nous avons cultivé les contraires et nous disons que le bien est le contraire du mal. Mais, s'il y a un rapport entre eux, ou si l'un est l'aboutissement de l'autre, c'est que le bien a encore ses racines dans le mal. Alors, existe-t-il un contraire quelconque ? On est violent, la pensée a créé la non-violence, son contraire, qui est un non-fait ; mais la fin de la violence est un état très différent de la non-violence.

L'esprit a créé ce contraire, soit pour échapper à l'action, soit afin de supprimer la violence. Toute cette activité fait partie de la violence. Mais si on ne s'occupe que des faits, alors ceux-ci n'ont pas de contraire. On hait; l'esprit, la pensée et la société disent qu'il ne faut pas haïr, ce qui est le contraire. Les contraires sont issus l'un de l'autre. Il n'y a donc que la haine et non son contraire. Si on observe le fait de la haine et toutes les réactions à ce fait, pourquoi devrait-il y avoir un contraire ? Le contraire est créé par la pensée qui mène à une lutte constante entre la haine et la non-haine, entre le fait et la pensée. Comment surmonter la haine ? Si le fait seul demeure, et non son contraire. alors on a la force de le regarder. On a la force de ne rien faire à son sujet, et le fait même se dissout.

14. LA CREATIVITE

Question: Qu'est-ce que la vraie créativité et en quoi diffère-t-elle de ce qu'on considère comme tel dans la culture populaire ?

On applique en général le terme de créativité à ce qui est fait de main d'homme – la peinture, la musique, la littérature romanesque et réaliste, toute l'architecture et les merveilles de la technique. Les peintres, les écrivains, les poètes se considèrent probablement créateurs. Nous semblons tous être d'accord sur cette idée populaire d'une personne créatrice. Beaucoup de choses faites par les êtres humains sont extrêmement belles: les grandes cathédrales, les temples et les mosquées; certaines d'entre elles sont d'une beauté extraordinaire et nous ne savons rien des personnes qui les ont construites. Mais à présent, de nos jours, l'anonymat a presque disparu. La créativité anonyme est d'un genre différent; elle ne se fonde pas sur le succès ou l'argent – vingt-huit millions de volumes vendus en dix ans !

L'anonymat est très important, empreint d'une qualité différente: le mobile personnel, l'attitude et l'opinion personnelles n'existent pas; l'action dérive d'un sentiment de liberté.

Toutefois, la plus grande partie de ce que nous appelons créativité de l'homme part du connu. Beethoven, Bach et les autres ont composé à partir du connu. Les écrivains et les philosophes ont lu et accumulé du savoir ; bien qu'ils aient développé leur style propre, le point de départ de leurs mouvements, leurs actes et leurs écrits a toujours été ce qu'ils avaient amassé dans leurs esprits – le connu. Et c'est ce que nous nommons en général créativité.

Est-ce vraiment de la création ? Ou bien existe-t-il une espèce différente de créativité qui naît une fois qu'on s'est libéré du connu ? En effet, qu'on peigne, qu'on écrive ou que l'on crée une merveilleuse structure de pierre, tout cela est fondé sur le savoir accumulé, reporté du passé au présent. Existe-t-il une créativité totalement différente de l'activité que nous désignons généralement par ce terme ?

Y a-t-il une vie, un mouvement qui ne provienne pas du connu ? En d'autres termes, un esprit peut-il créer quelque chose qui ne soit pas accablé par l'agitation de la vie, avec toutes ses contraintes sociales et économiques ? La création peut-elle provenir d'un esprit qui s'est libéré du connu ?

En général nous partons du connu et, de là nous créons, mais existe-t-il une impulsion ou un mouvement créateurs qui puissent utiliser le connu et non pas l'inverse ? Dans cet état d'esprit, la création, telle que nous l'entendons, n'est peut-être pas nécessaire.

La créativité serait-elle quelque chose de totalement différent, quelque chose dont nous pourrions tous disposer – non seulement le spécialiste, le professionnel, celui qui est doué ou pourvu de talent ? Je crois que nous pouvons tous faire preuve de cet esprit extraordinaire qui soit vraiment libre de tous les fardeaux que l'homme s'est imposés. Un tel esprit sensé, sain, rationnel, peut donner naissance à une chose totalement différente qui ne doive pas nécessairement s'exprimer par la peinture, la littérature ou l'architecture. Pourquoi le devrait-elle ? Si vous approfondissez suffisamment ce sujet, vous trouverez qu'il existe un état d'esprit qui n'a en réalité, aucune expérience. L'expérience implique un esprit qui tâtonne encore, qui interroge, cherche et par conséquent lutte dans l'obscurité avec la volonté de se dépasser.

Nous pouvons donner une réponse complète et totale à la question si nous y appliquons nos esprits et nos cœurs; il existe une créativité qui n'est pas l'œuvre de l'homme. Si l'esprit est extraordinairement clair sans l'ombre d'un conflit, il est alors vraiment en état de créer; il n'a besoin d'aucune expression, d'aucun accomplissement, d'aucune publicité ou autres absurdités de ce genre.

15. L'ACTION

Question: Vous avez dit que l'action se trouve dans la vision même. Cette action est-elle pareille à l'expression de l'action ?

L'action se trouve dans l'observation même. Observez l'avidité sans aucune déformation, sans motif, sans dire: « je dois aller au-delà » – observez simplement le mouvement de l'avidité. C'est cette observation qui permet d'en suivre tout le mouvement, non seulement d'apercevoir une forme particulière d'avidité, mais de voir tout son mouvement.

Si l'observation de l'avidité, ou de la haine, ou de la violence, ou de quoi que ce soit, se fait sans être dirigée d'aucune manière, alors il n'y a pas d'intervalle entre la vision et l'action. Par contre, on rencontre normalement des intermittences s'il y a vision, puis conclusion, puis extraction d'une idée; il se présente dans tout cela un écart entre la naissance des idées et l'action dont elles sont le fondement. C'est pendant ce laps de temps que toutes sortes d'autres problèmes se présentent, alors que la vision constitue l'acte même de faire cesser l'avidité.

Puis on pose la question: « cette action est-elle pareille à l'expression de l'action ? » En d'autres termes, vous voyez un serpent, un cobra. L'instinct de conservation, qui est naturel, intervient immédiatement; le besoin de se protéger aussitôt dicte la fuite ou l'action. Là la vision s'est exprimée par un acte physique. Mais nous parlons de l'observation avec tout notre esprit, non de l'observation partielle, comme nous la pratiquons normalement ; il s'agit d'être tellement attentif que l'esprit entier consacre son attention complète. Celle-ci implique l'absence d'un centre à partir duquel vous projetez votre attention. Quand vous vous concentrez, c'est à partir d'un centre, d'un point ; par conséquent, cette concentration est limitée, restreinte, étroite; alors que l'attention n'a pas de centre, tout ce qu'il y a dans votre esprit est vivant, attentif. Alors, vous vous apercevrez que votre attention ne part pas d'un point donné, qu'elle est sans bornes, alors que la concentration en a.

16. LES IMAGES

Question: Afin que la création d'images prenne fin, faut-il aussi arrêter la pensée ? L'an de ces aspects implique-t-il forcément l'autre ? Est-ce que mettre un terme à la projection d'images peut vraiment servir de fondement pour commencer à découvrir ce que sont l'amour et la vérité ? Ou bien cet arrêt de production d'images est-il l'essence même de la vérité et de l'amour ?

Nous vivons à travers les images créées par l'esprit, la pensée. Il s'en ajoute et s'en retranche continuellement. Vous avez votre propre image de vous-mêmes : si vous êtes écrivain, vous vous êtes fait une image d'écrivain ; si vous êtes une épouse ou un mari, chacun de vous s'est créé une image de soi. Cela commence depuis l'enfance. par la comparaison, par la suggestion. parce qu'on vous a dit que vous devez être à la hauteur de quelqu'un d'autre, ou bien vous ne devez pas faire ceci, vous devez faire cela; de sorte que ce processus devient progressivement cumulatif. Dans nos relations personnelles ou autres, il y a toujours une image. Tant qu'elle existe, vous risquez d'être blessé, lésé ou meurtri. De plus, elle entrave un rapport réel avec une autre personne.

On demande à présent : cela peut-il jamais se terminer, ou bien doit-on vivre éternellement avec ? Et aussi: quand l'image disparaît, la pensée finit-elle ? L'image et la pensée sont-elles en corrélation ? Quand le mécanisme de fabrications d'images s'arrête est-ce là l'essence même de l'amour et de la vérité ?

Avez-vous jamais réellement mis fin à une image volontairement, facilement, sans aucune obligation, sans aucun motif ? – non pas en disant: « je dois mettre fin à l'image que j'ai de moi-même, je ne veux pas être blessé ». Prenez une image et examinez-la en détail: vous découvrez le mouvement entier de la création d'images. Vous commencez à y découvrir la peur, l'anxiété, un sentiment d'isolement; si vous êtes effrayé, vous dites : « il vaut mieux m'en tenir à quelque chose que je connais, plutôt que de m'aventurer dans ce que je ne connais pas ». Mais si vous approfondissez suffisamment. vous recherchez ce qui a forgé cette image, non pas cette image particulière, mais ce qui est à l'origine de la création d'images dans son ensemble. Est-ce la pensée ? Est-ce la réaction naturelle de protection physique et psychologique ? On peut comprendre l'instinct naturel de se protéger physiquement, de trouver à se nourrir, s'abriter, s'habiller, d'éviter de se faire écraser par un autobus, etc. Il s'agit d'une réaction naturelle, saine, intelligente. Il n'y a pas d'image là-dedans. Mais psychologiquement, intérieurement, nous avons forgé une image qui est l'aboutissement d'une série d'incidents, d'accidents, de blessures, d’irritations.

Cette création psychologique d'images est-elle le mouvement de la pensée ? Nous savons que la pensée n'entre peut-être pas à un degré très avancé dans la réaction physique d'auto-protection. Mais la création psychologique d'images est l'aboutissement d'une inattention constante qui est l'essence même de la pensée. La pensée en elle-même est inattentive. L'attention n'a pas de centre, ne comporte pas de point donné à partir duquel elle peut en atteindre un autre, comme la concentration. Lorsque l'attention est complète, il n'y a pas de mouvement de pensée. Celle-ci ne naît que dans un esprit inattentif.

La pensée est de la matière; elle est le produit de la mémoire, celle-ci provenant de l'expérience; tout cela ne peut jamais être que limité, partiel. La mémoire, le savoir ne peuvent jamais être complets, ils sont toujours partiels, par conséquent inattentifs.

Donc, s'il y a attention, il n'y a pas de création d'images, pas de conflit. Voilà un fait. Si je suis complètement attentif pendant que vous m'insultez ou bien que vous me flattez, ce que vous me dites ne veut plus rien dire. Mais à partir du moment où je ne prête plus attention, la pensée qui est inattentive en soi prend le dessus et crée l'image.

La question suivante est: la fin de la création d'images est-elle l'essence de la vérité et de l'amour ? Pas tout à fait. Le désir est-il de l'amour ? Le plaisir en est-il ? La plus grande partie de notre vie se tourne vers le plaisir sous ses différentes formes et nous appelons amour ce mouvement du plaisir, de l'attrait sexuel, etc. Peut-il y avoir amour quand il y a conflit, quand l'esprit est paralysé par des problèmes de paradis, de méditation, des problèmes entre homme et femme ? Peut-il y avoir amour lorsque l'esprit vit plongé dans les problèmes, comme c'est le cas pour la plupart d'entre nous ?

Peut-il y avoir amour là où règne une grande souffrance, physique aussi bien que psychologique ? La vérité est-elle affaire de conclusion, d'opinion de philosophes ou de théologiens, de ceux qui croient si profondément aux dogmes et aux rites, toutes ces œuvres de l'homme ? Un esprit ainsi conditionné peut-il connaître la vérité ? Celle-ci ne peut exister que si l'esprit est absolument libre de tout ce fatras. Les philosophes et les autres ne regardent jamais leurs propres vies ; ils se perdent dans quelque monde métaphysique ou psychologique sur lequel ils se mettent à écrire ; ils publient leurs livres et deviennent célèbres. La vérité exige une clarté d'esprit extraordinaire, un mental sans aucun problème d’ordre physique ou psychologique, et qui ne connaisse pas le conflit. Même le souvenir du conflit doit se dissiper, car le fardeau du souvenir nous empêche de découvrir la vérité. Cela devient impossible. La vérité ne peut se manifester qu'à un esprit étonnamment libéré de tout ce qui est fait par l'homme.

Pour moi, comprenez-moi, ce ne sont pas là des paroles. S'il ne s'agissait pas de la réalité, je ne parlerais pas, je ne serais pas malhonnête envers moi-même. Si ce que j'ai exposé n'était pas un fait, je serais un terrible hypocrite. Cela réclame une immense intégrité.

17. LA REINCARNATION

Question : Veuillez nous exposer avec précision votre position sur la non-existence de la réincarnation, puisqu'il s'accumule à présent de plus en plus de « preuves scientifiques » démontrant qu'elle est un fait. Ce sujet me préoccupe, car je vois un grand nombre de personnes qui commencent à utiliser ces preuves pour fortifier davantage une croyance qu'ils ont déjà et qui leur permet d'échapper aux problèmes de la vie et de la mort. La responsabilité ne vous incombe-t-elle pas de donner une réponse claire, directe et sans équivoque en cette matière au lieu de tourner autour de la question ?

Nous serons très explicite. L'idée de la réincarnation existait bien avant le christianisme. Elle prévaut presque partout en Inde et probablement dans tout le monde asiatique. D'abord, qu'est-ce qui s'incarne, non seulement à présent, mais qui se réincarne encore plusieurs fois ? Ensuite, l'idée que la vérité de la réincarnation peut être prouvée scientifiquement pousse les gens à échapper à leurs problèmes, ce qui préoccupe l'auteur de la question. Se soucie-t-il vraiment du fait que les gens s'évadent ? Ils font de même en allant à un match de football ou à l'église. Mettez de côté votre souci de ce que font les autres. Nous nous intéressons au fait, à la vérité de la réincarnation, et vous attendez de l'orateur une réponse claire et nette.

Qu'est-ce qui s'incarne, qui renaît ? Qu'est-ce qui est vivant en ce moment, assis ici ? Qu'est-ce qui se passe actuellement dans ce qui est incarné ?

Hors d'ici, que se passe-t-il en réalité dans notre vie quotidienne, qui est le mouvement vivant de l'incarnation – nos luttes, nos appétits, notre avidité, nos envies, nos attachements – qu'advient-il de tout cela ? Est-ce ce qui va se réincarner dans la vie suivante ?

Ceux qui croient à la réincarnation pensent renaître avec tout ce qu'ils ont à présent – peut-être modifié – et continuer ainsi, vie après vie. La croyance n'est jamais vivante. Mais supposez qu'elle soit éminemment vivante, alors ce que vous êtes à présent est beaucoup plus important que ce que vous serez dans une vie future.

Dans le monde asiatique, il y a le mot « karma » qui comprend les actes de la vie présente au cours de cette période, avec toute sa misère, sa confusion, sa colère, sa jalousie, sa haine, sa violence ; ils peuvent être modifiés, mais ils seront transposés dans la vie suivante. Ainsi, il existerait une preuve de notre souvenir du passé, d'une vie antérieure. Ce souvenir est le « moi » accumulé, l'ego, la personnalité. Cet ensemble modifié, assagi, un peu affiné, continue dans la vie suivante.

Il ne s'agit donc pas de savoir s'il y a réincarnation (je suis très explicite là-dessus, je vous en prie), mais s'il y a incarnation en ce moment ; ce qui est beaucoup plus important que la réincarnation, c'est de mettre fin à présent à ce gâchis, ce conflit. Alors survient une chose totalement différente.

Malheureux, misérable, dominé par la peine on dit: « j'espère que la prochaine vie sera meilleure ». Cet espoir d'une vie suivante est une façon de remettre à plus tard l'affrontement des faits présents. L'orateur n'a jamais cessé de parler à ceux qui croient à la réincarnation, qui écrivent ou font des conférences sur ce sujet. Cela fait partie de leur jeu. Je leur dis: « bien, Messieurs, vous croyez à tout cela. Si vous y croyez, ce que vous faites en ce moment est important ». Mais ils ne s'intéressent pas à ce qu'ils font à présent, ils s'intéressent à l'avenir. Ils ne disent pas : « je crois. et je vais changer ma vie à tel point qu'il n'y aura pas d'avenir ». A la fin de cet entretien, ne dites pas que j'élude cette question particulière, c'est vous qui l'éludez. J'ai dit que la vie actuelle est d'une importance capitale; si vous avez compris et approfondi la question, avec tout ce qu'elle comporte de tourment et de complexité, ne vous en préoccupez plus. Alors, vous entrerez dans un monde totalement différent. Je pense que cela est clair, n'est-ce pas ? Je n'élude pas le problème. Vous pouvez me demander: « croyez-vous à la réincarnation ? » Bien. Je ne crois à rien. Ce n'est pas être évasif. Je n'ai aucune croyance, et cela ne signifie pas que je sois athée ou impie. Réfléchissez, voyez ce que cela veut dire: que l'esprit n'est pas empêtré dans des croyances.

On trouve, dans la littérature de l'Inde antique, une histoire de mort et d'incarnation. Les coutumes et les lois anciennes exigent qu'un Brahmane, après avoir accumulé des richesses matérielles, y renonce au bout de cinq ans pour recommencer. Un certain Brahmane avait un fils qui lui dit: « vous distribuez tous vos biens à diverses personnes; et moi, à qui allez-vous me donner ? Chez qui allez-vous m'envoyer ? » Le père répond: « va-t'en, ce que tu dis ne m'intéresse pas ». Mais le garçon revient plusieurs fois à la charge, si bien que le père en colère réplique : « je t'enverrai à la Mort ». Étant donné qu'il est Brahmane, il est obligé de tenir parole. Donc, il envoie son fils à la Mort. Sur son chemin, le garçon va trouver plusieurs maîtres et s'aperçoit que certains affirment que la réincarnation existe, alors que d'autres la nient. Il continue sa recherche et arrive finalement chez la Mort. A son arrivée, elle est absente. (Un merveilleux sous-entendu, si on y réfléchit bien). La Mort n'est pas là. Le garçon attend trois jours. Le quatrième jour, la Mort apparaît et, parce que le garçon est Brahmane, elle s'excuse en disant: « je regrette de t'avoir fait attendre et, pour cette raison. je t'accorde trois vœux. Tu peux, soit devenir le plus grand roi, soit acquérir la plus grande fortune sur terre, soit devenir immortel ». Le garçon répond: « je suis allé chez de nombreux maîtres, et ils enseignent tous des choses différentes. Qu'avez-vous à dire sur la mort et ce qui la suit ? » La Mort réplique : « j'aimerais bien avoir des élèves comme toi, qui ne s'intéressent qu'à cela et rien d'autre ». Elle lui parle alors de la vérité, de l'état d'une vie où le temps n'existe pas.

18. LA PEUR

Question: Je ne demande pas comment nuit la peur – vous l'avez déjà expliqué – mais plutôt en quoi elle consiste. Qu'est-ce que la peur elle-même ? Est-ce une suite de réactions et de sensations physiologiques : contraction des muscles, production d'adrénaline, et ainsi de suite – ou bien est-ce quelque chose de plus ? Que dois-je regarder lorsque je considère la peur elle-même ? Cette vision peut-elle avoir lieu sans la présence immédiate de la peur?

Qu'est-ce que la peur elle-même ? En général, nous avons peur de quelque chose, ou bien du souvenir d'une chose passée, ou bien de la projection d'une réaction dans le futur. Mais on demande: quelle est la nature réelle de la peur ?

Lorsqu'on a peur, à la fois physiologiquement et psychologiquement, n'est-ce pas parce qu'on a le sens du danger, un sentiment d'isolement total qui s'appelle la solitude, une solitude profonde, persistante, durable ? Toute réaction correspond à quelque chose: on a peur d'un serpent, on a peur du retour d'une douleur éprouvée dans le passé. En somme, il s'agit, soit de la peur d'une chose réelle, soit du souvenir d'une chose passée. Mais en dehors des réactions psychologiques connues sous le nom de peur, celle-ci existe-t-elle intrinsèquement, sans objet direct ? Y a-t-il une peur en soi ? Ou bien ne connaît-on la peur que par rapport à autre chose ? Si elle ne se rapporte pas à autre chose, est-ce de la peur ? On la connaît par rapport à quelque chose, à partir de quelque chose ou envers quelque chose, mais si vous éliminez cela, y a-t-il une peur réelle que vous pouvez examiner ?

L'esprit, le cerveau ont besoin de sécurité complète afin de bien fonctionner, de manière saine et sensée. Un esprit intelligent rejette la sécurité que pourraient procurer une relation, une idée, une croyance. Ne trouvant de sécurité nulle part, il la cherche quand même et la veut absolue. Le fait de ne pas trouver cette sécurité fait naître la peur. Existe-t-il quelque part une certitude totale, sûre et absolue, non pas la certitude des croyances, des dogmes, des rituels, et des idées, qui peuvent tous se trouver abolis lorsque de nouveaux dogmes et de nouvelles théories les remplacent ? L'esprit, le cerveau qui écarte tout cela et qui cherche une sécurité intelligible sans la trouver, ressent-il une peur aux racines profondes ? Ainsi, en dehors des craintes ordinaires, le mental crée-t-il la peur elle-même parce qu'il n'existe rien de valable, rien d'entier ? Est-ce là en quoi consiste la peur ?

L'esprit en lui-même peut-il être sans peur ? La pensée – qui fait partie des fonctions de l'esprit et du cerveau – en désirant la sécurité, a créé diverses illusions philosophiques et théologiques parmi les quelles elle n'a pas trouvé cette sécurité. En conséquence, ou bien elle crée quelque chose au-delà de soi, dans quoi elle espère trouver la sécurité complète, ou bien alors, l'esprit a atteint un tel degré de plénitude qu'il n'a pas besoin d'avoir peur.

Nous ne parlons pas de nous débarrasser de la peur ou de la réprimer; nous demandons: l'esprit en lui-même peut-il n'avoir ni cause, ni matière, ni réaction provoquant la peur ? L'esprit peut-il se trouver dans un état – ce mot « état » évoque « statique », ce n'est pas ça – peut-il jamais jouir d'une qualité qui lui évite tout mouvement vers l'extérieur, qui lui permette d'être complet et total par lui-même ? Cela implique la compréhension de la méditation. Celle-ci n'est pas l'amas d'absurdités dont on l'entoure. Elle représente l'affranchissement, à la fois physiologique et psychologique de la peur; sans cela, il n'y a ni amour, ni compassion. Tant que la peur sévit, le reste ne peut se réaliser. Méditer – non pour atteindre quelque chose – c'est comprendre la nature de la peur et la dépasser – ce qui revient à découvrir un esprit qui n'ait aucun souvenir d'une chose ayant causé la peur, si bien qu'il est demeuré complet et total.

Puis il y a l'autre partie de la question : cette vision peut-elle avoir lieu sans la présence immédiate de la peur ?

On peut se rappeler la peur, et ce souvenir peut être observé. On a eu peur autrefois et on peut le rappeler à sa mémoire, mais ce n'est pas vraiment la même chose, car la peur survient un instant plus tard et non au moment réel ; il s'agit d'une réaction qu'on appelle la peur. Mais au moment même d'un grand danger, au moment de faire face à quelque chose qui peut effrayer, elle n'existe pas, il n'y a rien. Par la suite vient le souvenir du passé, qu'on désigne en disant « j'ai peur », avec toute la contraction des muscles, la sécrétion d'adrénaline.

On peut se rappeler une peur passée et la regarder. L'observation de cette peur est importante car on peut, soit la mettre en dehors de soi, soit dire: « je suis cette peur » ; on n'est pas séparé de la peur en l'observant, on est cette réaction. S'il n'y a pas de division entre la peur et soi, s'il n'y a que l'état de cette réaction, alors il se passe quelque chose d'entièrement nouveau.

19. L'INJUSTICE

Question: Quand on n'aperçoit dans le monde aucun principe universel de justice qui puisse se démontrer, on ne voit aucune raison astreignante de se changer soi-même ni de modifier le chaos de la société autour de soi. On ne discerne pas de critères rationnels qui permettent de mesurer les conséquences des actes et leur responsabilité. Pouvez-vous partager avec nous votre perception en cette matière ?

La justice existe-t-elle dans le monde ? C'est une question qu'ont abordée tous les philosophes, avec la force mots à son sujet. Y a-t-il une justice au monde, rationnelle et sensée ? Vous êtes brillant, je ne le suis pas. Vous avez de l'argent, je n'en ai pas. Vous avez des aptitudes, un autre n'en a pas. Vous avez du talent, vous pouvez profiter de la vie et moi je suis né pauvre. Quelqu'un a une infirmité. un autre n'en a pas. En voyant tout cela. on dit: « il doit y avoir une justice quelque part ». Nous partons de l'absence de justice pour aboutir à une idée de justice – Dieu est juste. Mais le fait demeure qu'il y a au monde une injustice terrible.

Et l'auteur de la question veut savoir: s'il n'y a pas de justice, pourquoi changer ? C'est inutile. Pourquoi devrais-je changer dans ce monde chaotique où les dictateurs sont souverains ? Leur vie même constitue une injustice, puisqu'ils terrorisent des millions de gens. Au vu de tout cela, changer n'aurait pas de cause rationnelle. Je pense que ce n'est pas une question rationnelle, si je puis m'exprimer ainsi. Changez-vous parce qu'on vous y oblige, ou parce que vous allez en être récompensé – n'êtes-vous incité au changement que par la récompense et la punition ?

Dans le monde entier, les êtres humains sont tellement irrationnels et vous, en tant qu'être humain, vous êtes le reste de l'humanité. Comme tel, vous êtes responsable ; non pas à cause de l'injustice que vous voyez dans le monde, ni parce que les escrocs se tirent partout d'affaire, ni parce que vous faites le contraste entre les merveilleuses églises et les grandes richesses d'une part, et les nombreux millions de personnes qui meurent de faim de l'autre.

Le changement ne se fait pas par la contrainte, la récompense et la punition. L'esprit lui-même discerne l'absurdité de tout cela; il voit la nécessité du changement, non parce que Dieu ou le prêtre ou quelqu'un vous l'indique. On voit le chaos autour de soi, et il a été créé par les êtres humains; je suis tel que ces êtres humains, je dois agir, c'est ma responsabilité et celle de tous.

20.LA FRAGMENTATION

Question : Peut-il y avoir une mort psychologique vis-à-vis du moi? Découvrir cette possibilité correspond à un processus de prise de conscience ou n'entrerait aucun choix. Afin d'observer sans choisir, il semble que nous devions prendre fin ou mourir visa-vis de l'ego, du « moi ». La question est la suivante: comment puis-je observer dans mon état actuel de fragmentation ? C'est comme le « je » essayant de voir le « je ». C'est un impossible paradoxe. Veuillez l'élucider.

Ne me citez pas – ni un autre – car alors, cela ne vient pas de vous et vous devenez un être humain de seconde main, ce que nous sommes tous. C'est la première chose dont il faut se rendre compte, car cela déforme notre façon de penser. Nous sommes le résultat de la contrainte exercée par la pensée et la propagande des autres au cours de millions d'années. Si on n'est pas libre de tout cela, on ne peut jamais remonter à l'origine des choses.

On pose la question: comment puis-je observer dans mon état actuel de fragmentation ? On ne peut pas. Mais on peut observer sa fragmentation. En s'observant, on se découvre certains préjugés dans la façon de regarder. On oublie alors de se regarder soi-même pour s'attacher à la question des préjugés. On en devient conscient; peut-on les regarder sans aucun sentiment de déformation, sans inclination personnelle ? Observez simplement les préjugés, donnez-leur la parole pour qu'ils vous racontent leur histoire, mais ce n'est pas à vous de raconter l'histoire du préjugé; laissez se dérouler le préjugé: sa cause, son image, ses conclusions et ses opinions.

Ainsi, en découvrant le préjugé, vous commencez à découvrir que vous êtes fragmenté et que c'est la pensée qui a provoqué cette fragmentation ; il est naturel, par conséquent, que vous commenciez à être conscient du mouvement de la pensée.

Vous vous embrouille: ; quelle est cette confusion ? Qui l'a créée, à l'intérieur et à l'extérieur de vous-même ? En l'observant, vous commencez à prendre conscience du mouvement de la pensée, de sa nature contradictoire ; laissez tout cela se dérouler sous votre regard.

L'histoire se raconte, mais vous ne la lisez pas; vous dictez au livre ce qu'il devrait dire. Il ne s'agit pas de votre histoire personnelle, mais de l'histoire du genre humain. Votre vision ne peut être pénétrante si elle se contente d'être une réaction de la mémoire. La religion organisée n'est pas la religion. Toutes les absurdités qui s'y attachent, les rites, les dogmes, les théories et les théologiens en dévidant de nouvelles – cela n'est pas la religion. Bon, qu'est-ce qui nous fait dire que ce n'est pas la religion ? Est-ce simplement un examen réfléchi de toutes les religions, de leurs dogmes, de leurs superstitions, de leurs rituels, de leur ignorance, au bout duquel on conclut: « cela est absurde » ? Ou bien est-ce de s'apercevoir immédiatement que toute forme de propagande ou de contrainte n'est jamais une religion ? On voit cela instantanément et par conséquent on s'en écarte. Mais si on se contente d'un examen de diverses religions pour en tirer une conclusion, celle-ci sera limitée et pourra être démolie par un argument ou une connaissance supérieure.

Par contre, si la vision pénètre dans la nature des structures religieuses inventées par l'homme, l'esprit s'en libère aussitôt. Si on comprend la tyrannie d’un gourou – ce sont des tyrans, car ils veulent le pouvoir une fonction; ils savent, les autres ne savent pas – on découvre la tyrannie de tous les gourous. Ainsi, on ne va pas d'un gourou à l'autre.

21. L'ATTENTION

Question: Quel est le rapport de l'attention à la pensée ? Y a-t-il un écart entre l'attention et la pensée ?

Vous savez ce que c'est que la concentration, on nous apprend des l'enfance à nous concentrer. Elle consiste à ramener toute son énergie sur un point particulier et à l'y maintenir. Un écolier regarde par la fenêtre les oiseaux et les arbres, le mouvement des feuilles ou l'écureuil qui grimpe à l'arbre. Le professeur lui dit: « vous ne faites pas attention, concentrez-vous sur le livre ». Ou bien: « écoutez ce que je dis ». C'est donner beaucoup plus d'importance à la concentration qu'à l'attention. Si j'étais l'enseignant, j'aiderais l'enfant à regarder, à regarder pleinement cet écureuil ; à surveiller le mouvement de sa queue, ce qu'il fait de ses griffes, enfin tout. Si l'écolier apprend à suivre cette scène attentivement, il fera attention au livre.

L'attention est un état d'esprit dans lequel il n'y a pas de contradiction. Il n'y a pas d'entité, de centre qui dise: « je dois faire attention ». C'est un état dans lequel il n'y a pas de gaspillage d'énergie, tandis que la concentration comporte toujours un processus de contrôle – « je veux me concentrer sur cette page », mais la pensée vagabonde, elle est rappelée à l'ordre – une bataille continue. L'attention diffère totalement de la concentration.

On demande: « quel est le rapport de l'attention à la pensée ? » Il n'y en a aucun, évidemment. Je ne sais pas si vous suivez cela. La concentration est en apport avec la pensée parce que la pensée dirige: « je dois apprendre », « je dois me concentrer afin de me maîtriser ». La pensée donne la direction entre un point et un autre, alors qu'elle ne tient aucune place dans l'attention qui consiste simplement à faire attention. Passons à la dernière partie de la question : y a-t-il un écart entre l'attention et la pensée ? Une fois que vous avez saisi tout le mouvement de la pensée, vous ne posez pas cette question. Vous devez comprendre la nature de la pensée, voir ce qu'elle est et comment elle prend naissance. S'il y a amnésie totale, il n'y a pas de pensée. Malheureusement ou heureusement, vous n'êtes pas en état d’amnésie. Vous voulez découvrir ce qu'est la pensée, la place qu'elle tient dans la vie, alors vous vous mettez à l'examiner. Elle apparaît comme une réaction de la mémoire. Celle-ci répond à un défi, a une question, à un acte, ou bien à une idée, à une personne. Vous avez peut-être marché sur un insecte qui vous a piqué. La douleur est enregistrée et entreposée dans le cerveau sous forme de mémoire; ce n'est pas de la douleur réelle, celle-ci est terminée, mais son souvenir demeure. Donc, la prochaine fois, vous faites attention, car vous avez eu l'expérience de la douleur devenue connaissance et réagissant sous forme de pensée. La mémoire est la pensée. La connaissance, si profonde, si étendue soit-elle, ne peut être que limitée. Il n'y a pas de connaissance totale.

La pensée est toujours particulière, limitée, elle divise; elle est incomplète en soi et ne peut jamais devenir complète. Elle peut penser à la plénitude, à l'intégralité, mais elle-même n'est jamais entière, Toute création de la pensée, philosophique ou religieuse, est toujours partielle, limitée, fragmentaire, et fait partie de l'ignorance. La connaissance ne peut jamais être complète, elle va forcément toujours de pair avec l'ignorance. Si vous comprenez la nature de la pensée et ce qu'est que la concentration, alors vous vous rendez compte que la pensée ne peut pas faire attention, parce que l'attention consiste à tendre toute votre énergie, sans la limitation ou la restriction imposées par la pensée.

Si vous faites attention, qu'est-ce qui se passe ? Il n'y a pas de « vous » qui fasse attention. Il n'y a pas de centre qui dise: « je fais attention ». Vous faites attention parce qu'il s'agit de votre vie. Si vous êtes sérieux et que vous prêtez attention, vous vous apercevez bientôt que tous vos problèmes se sont envolés- tout au moins pour le moment. Résoudre ses problèmes, c'est faire attention. II n'y a pas d'astuce.

22. LE BAVARDAGE

Question: Pourquoi mon esprit bavarde-t-il, est-il si agité ?

Vous êtes-vous jamais posé cette question pour vous-même ? Pourquoi votre esprit est-il tellement agité, toujours jacassant, sautant d'un sujet à l'autre, d'une distraction à l'autre ? Pourquoi votre esprit bavarde-t-il ? Et qu'allez-vous faire à ce sujet ? Votre impulsion immédiate est de le maîtriser: « je ne dois pas bavarder ». Cette phrase même fait partie du bavardage. Voyez-vous comme c'est beau ?

Alors, qu'allez-vous faire ? Vous pouvez examiner les causes du bavardage, comment il est le fait de l'esprit qui s'occupe. L'esprit, y compris toute sa structure, le cerveau, doit s'occuper de quelque chose – des relations sexuelles, de la télévision, de la cuisine, du ménage, du football, de l'église, il doit toujours être occupé. Pourquoi ? S'il ne l'est pas, cela ne vous met-il pas dans quelque incertitude, n'avez-vous pas peur d'être inoccupé ? Vous vous sentez vide, perdu, vous commencez à ressentir une immense solitude intérieure.

Alors, afin d'éviter cette solitude profonde avec toute son angoisse, l'esprit s'occupe de tout autre chose, sauf de cela, ce qui devient son occupation. A force de s'employer à toutes ces choses extérieures, il dit: « je suis seul, c'est là mon problème ? Comment le résoudre ? » Vous pensez alors à toutes vos misères et retournez ainsi au bavardage. Puis vous demandez pourquoi l'esprit bavarde, sans un moment de tranquillité, d’absence complète de tout problème ? Une fois de plus, cette occupation mentale résulte de votre éducation, de la nature sociale de votre existence. Mais si vous vous rendez compte que votre esprit papote et que vous le regardez sans le quitter, alors vous verrez ce qui se passe. Votre esprit bavarde. Bien, suivez-le. Dites : « bien, bavarde ». Vous êtes attentif, ce qui signifie que vous n'essayez pas de ne pas bavarder, vous ne dites pas « je ne dois pas », vous ne réprimez pas le bavardage, vous vous contentez d’y assister attentivement. Si vous procédez ainsi, vous verrez ce qui se passera: votre esprit sera clair, et c'est probablement l'état d'un être humain normal et en bonne santé.

23. L'ILLUMINATION

Question : Il y a aujourd'hui bien des gourous en Orient et en Occident, chacun enseignant sa propre voie vers l'illumination. Comment savoir s'ils disent la vérité ?

Quand un gourou dit qu'il sait, il ne sait pas. Quand un gourou oriental ou un homme occidental prétendent avoir atteint l'illumination, vous pouvez être sûrs qu'ils ne sont pas illuminés; on n'atteint pas l'illumination. Ce n'est pas une chose à laquelle on accède pas à pas, comme si on grimpait sur une échelle. L’illumination n'appartient pas au temps. Ce n'est pas : « je suis ignorant, mais si je fais certaines choses, j'atteindrai l'illumination » – quelle que soit la signification de ce mot. Qu'est-ce que le temps ? Il faut du temps pour aller physiquement d'ici à un autre endroit. Du point de vue psychologique, le temps est-il du tout nécessaire ? Nous avons admis qu'il l'est, et cela fait partie de notre tradition et de notre formation: je suis ceci, mais je deviendrai cela. Ce que je serai n'existent jamais, car je n'ai pas compris « ce qui est a». On comprend immédiatement ce qui est, sans avoir à faire des analyses ou subir des tortures.

On n'aime pas utiliser le mot « illumination », tellement il est chargé du sens que lui ont donné tous ces gourous. Ils ne savent pas de quoi ils parlent : non pas que l'orateur prétende savoir, ce qui serait une sottise de sa part, mais on voit ce que cela implique quand ils parlent d'atteindre l'illumination pas à pas, en s'exerçant, si bien que l'esprit s'émousse, se mécanise et s'abêtit.

Qu'ils s'agisse de gourous orientaux ou occidentaux, doutez de ce qu'ils disent, doutez aussi de ce que dit l'orateur, d'autant plus qu'il a beau être très clair sur ces questions, cela ne veut pas dire qu'il soit la seule personne qui sache, ce qui est tout aussi absurde. L'esprit doit se libérer de toute autorité – n'admettre ni adeptes, ni disciples, ni modèles.

On pose la question: comment savoir si ces gourous disent la vérité? Comment savez-vous si les prêtres de paroisse, les évêques, les archevêques et les papes disent la vérité ? Au lieu de partir pour l'Inde en cautionnant ces gourous, réfléchissez d'abord: comment savez-vous s'ils disent la vérité ? Peut-être sont-ils engagés dans quelque imposture qui se traduit par de l'argent, une situation sociale, de l'autorité, la faculté de procéder à des initiations, et tout ce qui s'ensuit. Interrogez-les, demandez-leur: « pourquoi avez-vous adopté l'autorité ? » Doutez de tout ce qu'ils disent, et vous vous apercevrez bientôt qu'ils vous mettront à la porte. Un jour, un gourou très célèbre vint trouver l'orateur et lui dit : « je suis un gourou avec de nombreux adeptes. J « ai commencé par en avoir un, et à présent j'en ai mille et plus, en Occident comme en Orient, et surtout en Occident. Je ne peux pas les quitter; ils font partie de moi et je fais partie d'eux. Nous nous sommes forgés mutuellement. » Les disciples forgent le gourou, le gourou forge les disciples et il ne peut les laisser partir. C'est ainsi que s'établit l'autorité dans le monde « spirituel ». Voyez le danger. Là où il y a autorité dans le domaine de l'esprit et du cœur, il n'y a pas d'amour – un amour frelaté peut-être, mais dénué de sentiment profond d'affection, de tendresse et de sollicitude.

Afin de découvrir qui dit la vérité, ne cherchez pas, mais contestez. La vérité ne se rencontre pas au coin de la rue. Elle n'apparaît que si l'esprit est totalement, complètement libéré de tout leurre. Alors, la compassion et l'amour sont là, pas pour votre gourou, pas pour votre famille, pas pour vos idéaux et votre sauveur, mais l'amour sans motif aucun qui agit à travers l'intelligence. Et vous pensez que la vérité s'achète à quelqu'un d'autre !

Les gourous orientaux et occidentaux citent tous une vieille maxime: « vous devez devenir votre propre lumière ». C'est un dicton ancien et très célèbre en Inde. Ils le répètent en ajoutant: « vous ne pouvez devenir votre propre lumière que si je vous la donnes ». Les gens sont si crédules, c'est là l'erreur. Ils veulent tous quelque chose, les jeunes et les vieux. Pour les jeunes, le monde est trop cruel; ce que les vieilles générations en ont fait est trop épouvantable. Ils n'y trouvent pas leur place, ils sont perdus, alors ils s'adonnent à la drogue et à la boisson; il se passe toutes sortes de choses parmi la jeunesse à travers le monde: des communautés, des orgies sexuelles, des départs précipités en Inde, chez les gourous, afin de trouver quelqu'un qui leur indique ce qu'il faut faire – quelqu'un en qui avoir confiance. Ils partent jeunes, neufs, sans savoir; les gourous leur donnent le sentiment d'être protégés et guidés – c'est tout ce qu'ils veulent. Ils ne peuvent l'obtenir de leurs parents, de leurs prêtres respectifs, des psychologues, parce que tous ces gens-là se trouvent dans le même état de confusion. Ils partent dans ce pays dangereux, l'Inde, et là, ils se font prendre par milliers. Ils recherchent la consolation, quelqu'un qui leur dise: « je m'occupe de vous, j'assume votre responsabilité. Faites ceci, faites cela », et c'est un état de choses très heureux, agréable, car on leur dit aussi: « vous pouvez faire ce qui vous plaît: l'amour, la boisson, allez-y ».

La génération précédente se trouve également dans la même situation, mais elle l'exprime de manière plus sophistiquée. Jeunes et vieux sont pareils dans le monde entier. Mais personne ne peut guider, éclairer quelqu'un d'autre. Vous seuls pouvez y parvenir. Mais vous devez demeurer tout à fait seuls. C'est ce qu'il y a d'effrayant pour les vieux et les jeunes. Si vous appartenez à quelque chose, si vous suivez quelqu'un, vous touchez déjà à la corruption. Comprenez cela en profondeur, les larmes aux yeux: lorsqu'il n'y a pas de gourou, pas de maître et pas de disciple, il n'y a plus que vous, un être humain vivant dans ce monde – le monde et la société que vous avez créés. Si vous n'agissez pas pour vous-mêmes, la société ne va pas vous aider. Au contraire, elle veut que vous soyez ce que vous êtes. N'appartenez à rien, à aucune institution ni organisation; ne suivez personne, ne soyez le disciple de personne. Vous êtes un être humain vivant dans ce monde terrible qui est le monde, tandis que le monde est vous. Vous devez vivre ici, comprendre ce monde et aller au-delà de vous-même.

24. LA VIE JUSTE

Question: Je travaille comme enseignant et je suis en conflit constant avec le système scolaire et le modèle de la société. Dois-je renoncer à tout travail ? Quel est le bon moyen pour gagner honorablement sa vie ? Y a-t-il un mode de vie qui ne perpétue pas le conflit ?

Ceci est une question plutôt complexe et nous l'approfondirons pas à pas.

Qu'est-ce qu'un enseignant ? Ou bien il informe sur l'histoire, la physique, la biologie, etc, ou bien il apprend en même temps que son élève à bien se connaître. C'est un processus de compréhension de tout le mouvement de la vie. Si j'enseigne la psychologie au lieu de la biologie ou de la physique, l'élève me comprendra-t-il, ou bien mes indications l'aideront-elles à se comprendre lui-même ?

Nous devons faire très attention, et être très clairs sur ce que nous entendons par enseignant. Un professeur de psychologie existe-t-il du tout ? Ou bien n'y a-t-il que des professeurs se fondant sur les faits ? Existe-t-il un enseignement qui vous aidera à vous comprendre vous-même ? On pose la question suivante: je suis un enseignant. Je dois, non seulement lutter avec les systèmes scolaires et les méthodes d'éducation en vigueur, mais de plus, ma propre vie est une bataille constante contre moi-même. Dois-je renoncer à tout cela ? Alors, si j'y renonce, que ferai-je ? L'auteur de la question ne demande pas seulement ce qu'est un bon enseignement, il veut aussi apprendre ce qu'est une vie juste.

Qu'est-ce qu'une vie juste ? Dans la situation actuelle de la société, il n'y a pas de mode de vie juste. Vous devez gagner votre vie, vous vous mariez, vous avez des enfants, vous en assumez la responsabilité, alors vous acceptez la vie d'un ingénieur ou d'un professeur. Telle que la société existe, peut-il y avoir un mode de vie juste ? Ou bien le chercher n'est-il que la poursuite d'une chimère, un désir de quelque chose de plus ? Que doit-on faire dans une société corrompue qui se contredit comme elle le fait, où il y a tant d'injustice ? – car telle est la société dans laquelle nous vivons.Il n'y a pas que les enseignants qui se demandent ce qu'ils doivent faire.

Est-il possible de vivre dans cette société, non seulement pour avoir des moyens honnêtes de gagner sa vie, mais aussi pour vivre sans conflit ? Est-il possible de gagner sa vie honnêtement et, en même temps, de mettre fin à tout conflit intérieur ? S'agit-il de deux choses distinctes: gagner sa vie comme il faut et ne pas avoir de conflit intérieur ? Ces deux choses se trouvent-elles dans des compartiments séparés et étanches ? Ou bien vont-elles de pair ? Vivre une vie sans conflit exige énormément de compréhension de soi et par conséquent une grande intelligence – pas l'intelligence brillante de l'intellect, mais l'aptitude à observer, à voir objectivement ce qui se passe, à la fois à l'extérieur et à l'intérieur, et savoir qu'il n'y a pas de différence entre le dehors et le dedans. C'est comme le flux et le reflux d'une marée. Vivre dans cette société que nous avons créée, sans aucun conflit intérieur et tout en gagnant convenablement sa vie, est-ce possible ? Sur quoi dois-je mettre l'accent, sur un gagne-pain honnête, ou bien sur une vie juste, c'est-à-dire sur la découverte d'un moyen de vivre sans conflit ? Qu'est-ce qui est plus important ? Ne vous contentez pas de m'écouter pendant que je parle, en étant ou non d'accord avec moi, en disant : « ce n'est pas pratique, ce n'est pas comme ci, ce n'est pas comme ça » – car il s'agit de votre problème. Nous nous demandons mutuellement : existe-t-il un mode de vie qui entraîne de manière naturelle un moyen convenable de gagner sa vie et qui, en même temps, nous permette de vivre sans une seule ombre de conflit ?

On a dit qu'il est impossible de vivre ainsi, sauf dans un couvent, comme un moine; parce que vous avez renoncé au monde et à toute sa misère, et vous vous êtes engagé au service de « Dieu », parce que vous avez dédie votre vie à une idée ou à une personne, une image ou un symbole, vous vous attendez à ce qu'on vous soigne et qu'on s'occupe de vous. Mais très peu de monde continue à croire aux monastères, ou à dire : « je vais renoncer à moi-même ». Si, effectivement, ils renoncent, c'est pour se livrer à l'image d'un autre, telle qu'ils l'ont créée ou projetée.

Vivre une vie sans l'ombre d'un conflit n'est possible que si vous avez compris toute la signification de la vie – qui est la relation et l'action. Quelle est l'action juste, en toutes circonstances ? Une telle chose existe-t-elle ? Existe-t-il une action juste qui soit absolue et non relative ? La vie est l'action, le mouvement, la parole, l'acquisition du savoir et aussi les rapports avec les autres, qu'ils soient profonds ou superficiels. Vous devez trouver une relation juste si vous voulez trouver une action juste qui soit absolue.

Quelle est votre relation actuelle avec une autre personne – non cette chose romanesque et superficielle, pleine d'imagination et de fioritures, qui disparaît en quelques minutes – mais quel est, en réalité votre rapport avec quelqu'un ? Quel est votre rapport avec une certaine personne en particulier ? – peut-être intime, comportant une relation sexuelle, impliquant une dépendance réciproque, une possession mutuelle, produisant par conséquent de la jalousie et de l'antagonisme. L'une des deux personnes du couple part au bureau, ou bien pour quelque travail physique où, dans le but de réussir, elle se montre ambitieuse, avide, compétitive, agressive; elle revient à la maison et devient un mari (ou une femme) soumis, amical, peut être affectueux. C'est le rapport quotidien réel. Personne ne peut le nier. Et nous demandons : est-ce une relation juste ? Non, certainement pas, il serait absurde de prétendre qu'elle est bonne. Nous disons cela, mais nous continuons de la même façon. Nous reconnaissons que c'est faux, mais nous ne semblons pas être à même de comprendre ce qu'est une relation juste – excepté selon le modèle établi par nous-mêmes, par la société. Nous pouvons la vouloir, la souhaiter, la désirer ardemment, mais toutes ces envies ne la font pas apparaître. Nous devons approfondir sérieusement la question afin de nous rendre compte.

Une relation est généralement sensuelle – commençons par là – puis la sensualité entraîne le sentiment d'avoir un compagnon ou une compagne, et aussi un sens de dépendance mutuelle que vient augmenter la création d'une famille. S'il y a de l'incertitude dans cette dépendance, cela fait déborder le vase. Afin de pouvoir établir un rapport juste, il faut examiner ce qu'est cette grande dépendance mutuelle. Du point de vue psychologique, pourquoi dépendons-nous tellement de l'autre dans nos relations réciproques ? Est-ce parce que nous sommes désespérément seuls ? Est-ce parce que nous n'avons confiance en personne, pas même en notre propre mari ou notre femme ? D'un autre côté, la dépendance donne un sentiment de sécurité, de protection contre ce vaste monde de terreur. Nous disons: « je t'aime ». Cet amour comporte toujours le sens de la possession mutuelle. Lorsque cette situation se trouve menacée, tout le conflit apparaît. C'est notre relation réciproque actuelle, intime ou autre. Nous nous créons une image l'un de l'autre et nous nous y accrochons.

A partir du moment où vous êtes lié à une autre personne, ou bien à une idée, à un concept, la corruption a commencé. C'est ce dont nous devons nous rendre compte et nous ne le voulons pas. Pouvons-nous vivre ensemble sans être liés, sans dépendre psychologiquement l'un de l'autre ? A moins de découvrir cela, vous vivrez toujours en conflit, car la vie est relation. Pouvons-nous objectivement, sans motif aucun, observer les conséquences de l'attachement et nous en défaire immédiatement ? L'attachement n'est pas le contraire du détachement. Si je suis attaché et que je lutte pour me détacher, je crée un contraire. A partir de ce moment, le conflit apparaît. Il n'y a pas de contraire, il n'y a que ce que j'ai, qui est l'attachement. Il n'y a que le fait de l'attachement – dans lequel je vois toutes les conséquences de l'attachement sans amour – et non la poursuite du détachement. Le cerveau a été conditionné, éduqué, formé à observer ce qui est et à créer son contraire. « Je suis violent et je ne dois pas l'être », d'où conflit. Mais si je n'observe que la violence, sa nature – il s'agit d'observer et non d'analyser – alors le conflit qui naît du contraire se trouve totalement éliminé. Si l'on veut vivre sans conflit, ne s'occuper que de « ce qui est » tout le reste n'est pas. Et si l'on vit de cette manière – ce qui est possible – en demeurant avec « ce qui est », alors « ce qui est » s'éteint et meurt. Faites-en l'expérience.

Quant vous aurez réellement compris la nature des relations qui n'existent qu'en l'absence d'attachement, d'image de l'autre, alors s'établit une réelle communion.

Action juste signifie une action précise, exacte, non fondée sur un mobile, une action qui ne soit ni dirigée, ni engagée. La compréhension d'une action juste, d'une relation juste, fait naître l'intelligence. Non pas celle de l'intellect, mais cette intelligence profonde qui n’est pas la vôtre ou la mienne. Elle vous dictera ce que vous devez faire pour gagner votre vie; lorsqu'elle existe, vous pouvez être jardinier ou cuisinier, peu importe. Sans cette intelligence, vos moyens de subsistance vous seront dictés par les circonstances.

Il existe une façon de vivre sans conflit; en l'absence de conflit, l'intelligence vous indiquera le mode de vie juste.

25. ENREGISTRER

Question: Est-il possible d'être tellement éveillé au moment de la perception que l'esprit ne se souvienne pas de l'événement ?

La réponse se trouve dans la question. Nous allons mener notre enquête à ce sujet. Est-il possible de ne pas enregistrer du tout ses échecs, ses désespoirs, ses anxiétés, toutes les choses qui se passent à l'intérieur et à l'extérieur, afin que l'esprit soit toujours libre ?

Enregistrer est une fonction du cerveau. Quelqu'un me traite d'idiot et le cerveau l'enregistre immédiatement. Je n'aime pas ça, car j'ai une image de moi qui me dit que je ne suis pas idiot et, en m’appelant ainsi, vous me blessez. C'est cela, enregistrer. La blessure existe aussi longtemps que j'ai une image de moi – tout le monde piétinera cette image. Alors, je suis blessé, et mon cerveau l'enregistre. Cela sert à construire un mur autour de moi afin de ne plus être blessé. J'ai peur, je me replie donc sur moi, je dresse un mur de résistance et je me sens en sécurité.

On demande à présent: est-il possible de ne pas enregistrer cette blessure au moment où on m'appelle un idiot ? Est-il possible de ne rien enregistrer du tout, ni la blessure, ni la flatterie ? Est-il possible de n'enregistrer ni l'une ni l'autre ? Le cerveau a été exercé à enregistrer, car il y trouve une certaine sûreté, une certaine sécurité, un sentiment de vitalité; en enregistrant ainsi, l'esprit crée l'image de soi, image qui sera constamment blessée. Est-il possible de vivre sans une seule image de soi, de son mari, de sa femme, de ses enfants, de son entreprise, ou des hommes politiques, des prêtres, ou bien de l'idéal – sans l'ombre d'une seule image ? C'est possible, et si vous n'en trouvez pas le moyen, vous serez toujours blessé, vous vivrez toujours selon un modèle où il n'y a pas de liberté. Quand vous prêtez une attention complète, rien n'est enregistré. Vous n'enregistrez que lorsque vous ne faites pas attention. En d'autres termes : vous me flattez, j'aime bien cela; le fait de bien aimer est de l'inattention, donc on enregistre. Mais si j'écoute parfaitement, sans aucune réaction, pendant que vous me flattez, alors il n'y a pas de centre qui enregistre.

Vous devez approfondir la question de ce qu'est l'attention. La plupart d'entre nous connaissent la concentration – d'un point à un autre, d'un désir, d'un espoir à un autre. Vous vous concentré: sur votre travail. Vous vous concentré: afin d'exercer un contrôle sur votre esprit, afin d'obtenir un certain résultat. Il doit y avoir conflit dans cette concentration car, pendant qu'elle a lieu, les pensées se déversent et vous essayez de les repousser. Cette lutte constante avec la pensée importune est la concentration; tandis que l'attention ne comporte ni lutte ni centre à partir duquel vous êtes attentif.

Avez-vous jamais fait attention à quelque chose ? C'est-à-dire sans pensée, sans mouvement, sans interprétation ni mobile – rien que l'attention complète. La concentration va d'un point à un autre et rencontre par conséquent une résistance ; l'attention n'a pas de centre à partir duquel vous faites attention; elle est globale, sans frontière. La concentration amène inévitablement la résistance, vous vous enfermez, vous évitez les bruits, les interruptions; tout votre cerveau est centré sur un point qui peut être ou ne pas être excellent. Dans la concentration, il y a division entre celui qui contrôle et la chose contrôlée. Le contrôleur est la pensée qui dit: « je dois contrôler cela », par conséquent le contrôleur est la chose contrôlée. En d'autres termes, le penseur est la pensée, car les deux ne sont pas séparés. Vous éliminez complètement la division en vous rendant compte que le penseur est la pensée, que le contrôleur est la chose contrôlée. Quand vous en voyez vraiment la vérité, l'attention apparaît ; l'attention peut comprendre de la concentration sur ce que vous faites, mais cette dernière provient de l'attention.

26. LA MORT

Question : Dans vos entretiens, vous parlez de la mort comme d'un anéantissement total; vous avez également dit que la mort est suivie de l'immortalité, un état d'existence hors du temps. Peut-on vivre dans cet état ?

Je n'ai pas utilisé le mot anéantissement. J'ai dit que la mort est une fin – comme la fin d'un attachement. Lorsqu'une chose comme celui-ci se termine, il en naît une autre, totalement nouvelle. Quand on s'est habitué toute sa vie à la colère, ou à l'avidité, ou à l'agression, et qu'on y met fin, il arrive quelque chose de totalement nouveau. On peut avoir suivi un gourou et utilisé tous les hochets qu'il vous a donnés, puis on se rend compte de l'absurdité que cela représente et on y met un terme. Qu'est-ce qui se passe ? On se sent libéré du fardeau dont on s'était inutilement chargé. La mort, c'est comme de mettre fin à un attachement.

Qu'est-ce qui est continu tout au long de la vie ? On oppose la mort à la vie. On dit que la mort vient à la fin de la vie, une fin qui peut arriver au bout de 10 ou 50 ans – ou après-demain. On espère que cela sera dix ans ou plus, mais c'est là une illusion. Un désir, une sorte d'impulsion. On ne peut comprendre comment affronter la mort sans comprendre ou affronter la vie, car la mort n'est pas le contraire de la vie.

Plutôt que de poser les questions : comment affronter la mort ou qu'est-ce que l'immortalité, si elle est un état dans lequel on peut vivre, on ferait mieux de demander comment affronter la vie, comment comprendre cette chose terrible qu'on appelle ainsi. Car, vivre comme on le fait n'a pas de sens. On peut essayer de donner un sens à la vie, comme le font la plupart des gens, en disant : la vie est ceci, ou bien elle doit être cela, mais si on met de côté toutes ces absurdités romanesques, illusoires et idéalistes, la vie est la peine quotidienne, la concurrence, le désespoir, la dépression, l'angoisse, traversés à l'occasion, de lueurs jetées par la beauté et l'amour; c'est la vie de chacun ; peut-on l'affronter et la comprendre avec tant de plénitude qu'il ne reste plus un conflit ? Faire cela est mourir à tout ce qu'a construit la pensée. Elle fait naître la vanité en disant: « je dois réussir, devenir quelqu'un, lutter, rivaliser ». Voilà ce que la pensée a rassemblé, et c'est l'existence de chacun. Les dieux, les églises, les gourous, les rituels, tout cela provient de l'activité de la pensée, mouvement de la mémoire, de l'expérience, du savoir emmagasiné dans le cerveau; il s'agit d'un processus matériel. Et lorsque la pensée domine la vie, comme elle le fait, alors elle nie l'amour. L'amour n'est pas un souvenir, ni une expérience, ni un désir, ni un plaisir.

En vivant ainsi, régi par la pensée, on a séparé la vie de la mort qui est une fin et qui effraie. Si on refuse en soi tout ce que la pensée a créé – et cela exige un cran formidable – qu'obtient-on ? On se retrouve en compagnie de la mort ; la vie, c'est mourir, donc se renouveler.

On a été formé à être un individu – moi par opposition à vous, mon ego contre votre ego. Mais le fait est que chacun de nous représente le genre humain. On passe par où passent tous les autres êtres humains, par tous les appétits sexuels, les complaisances envers soi, le chagrin, le grand espoir, la peur, l'anxiété, l'immense sentiment de solitude – c'est le lot de tout être humain, c'est la vie. On est l'humanité entière, on n'est pas un individu. On aime le croire, mais on ne l'est pas.

Il existe une vie dans laquelle il n'y a pas de centre tel que « moi », une vie, par conséquent, qui marche la main dans la main avec la mort; à partir de ce sentiment de fin totale, le temps prend fin. Le temps est un mouvement. le mouvement est la pensée, la pensée est le temps. Quand on demande: peut-on vivre dans cette éternité ? on ne peut comprendre. Voyez où on en vient: « je veux vivre dans l'éternité. comprendre l'immortalité» .- ce qui signifie que le : « je » veut en faire partie. Mais qu'est-ce que le : « je » ? Un nom, une forme et toutes les choses que la pensée a rassemblées; c'est ce qu'il est en réalité et ce à quoi on se raccroche. Et lorsque la mort survient par la maladie. un accident, la vieillesse – comme on a peur !

27. LE MÉCONTENTEMENT

Question: Je suis insatisfait de tout. J'ai beaucoup lu réfléchi, mais mon mécontentement avec tout l'univers subsiste. Ce dont vous parlez me mécontente, me trouble et me dérange encore plus. A présent, je ressens envers vous de la frustration et de l'antagonisme. Qu'est-ce qui ne va pas dans ce que vous dites ? Ou bien y a-t-il quelque chose d'anormal chez moi ?

On observe ce qui se passe dans le monde, on constate la surpopulation, la pollution, la corruption et la violence dans presque tous les pays et on cherche une réponse. Vous pouvez être mécontentés, non seulement par ce que dit l'orateur, mais par tout ce qui vous entoure – votre travail, votre femme ou votre mari, votre liaison et bien davantage. On est mécontent. C'est le sort commun de la plupart d'entre nous. Ou bien ce mécontentement devient une flamme qui nous consume, ou bien on le compense en recherchant une satisfaction quelconque parmi les diverses activités de la vie. Au lieu de lui permettre de nous consumer comme une flamme, la plupart d'entre nous en arrivent presque à le détruire. Nous sommes si faciles à satisfaire, si crédules, si prêts à accepter que, graduellement, notre mécontentement s'estompe et nous devenons l'être humain normal et médiocre, dépourvu de vitalité, d'énergie et d'incitation à faire quoi que ce soit.

L'auteur de la question semble dire qu'il est passé par tout cela; il a beaucoup lu et réfléchi sur la vie, il a probablement parcouru le monde entier et n'a pas trouvé de réponse à son mécontentement. Les gens réfléchis, conscients de ce qui se passe autour d'eux et à l'intérieur d'eux-mêmes savent que la politique, la science et la religion n'ont donné de réponse à aucun de nos profonds problèmes humains. Nous avons évolué et nous nous sommes développés du point de vue technique, mais intérieurement, nous sommes mécontents. En écoutant l'orateur, l'auteur de la question se trouve encore plus troublé, mécontent et hostile, et demande ce qui ne va pas dans ce qui est dit – ou bien y a-t-il quelque chose d'anormal chez lui ? Au lieu d'accepter, de rester tranquillement assis et . d'acquiescer, il s'oppose à l'orateur, il n'accepte pas.

On doit clairement indiquer si ce mécontentement a une cause car, dans ce cas, il recherche le contentement, la satisfaction, le plaisir. Le mécontentement crée son contraire. le désir d'être contenté, satisfait, complètement bourgeois. Si le désir de celui qui se sent mécontent est de trouver quelque chose qui le satisfasse complètement, afin de ne jamais être perturbé, il trouvera un moyen de se procurer ce contentement, et le mécontentement s'éteindra et disparaîtra.

C'est peut-être ce que font la plupart d'entre nous. Vous avez assisté à tél ou tel entretien, vous venez ici à la recherche de quelque satisfaction, quelque certitude et assurance, quelque vérité satisfaisante. La plupart d'entre nous sont très facilement satisfaits, par la cuisine, la politique ou quelque aspect de la religion. Ainsi, progressivement et inévitablement, l'esprit se rétrécit et s'étrique, alors qu'il dispose de capacités tellement immenses.

Si on ne se satisfait de rien, qu'on est mécontent avec l'univers entier – selon l'expression de cette personne – pas simplement au niveau d'un manque de logement ou d'argent, alors ce mécontentement n'a pas de cause ; c'est le mécontentement proprement dit, et non dû à quelque chose. Ceux qui sont habités par cette flamme du mécontentement sont rares. Peut-être l'un d'entre eux vient ici, écoute, et son mécontentement augmente, le consume entièrement. Alors, que faire s'il est tout à fait mécontent de toute la structure de la pensée ? Il se trouve dans un état immuable. Il ne cherche pas, il ne désire pas, ne poursuit pas une chose ou l'autre. Ce mécontentement l'embrase. Et l'orateur aussi est immuable. Ce qu'il dit est ainsi ; pas parce qu'il est dogmatique, superstitieux, romanesque ou qu'il aime s'imposer. Il dit que si vous comprenez la conscience avec son contenu et la libération de cette même conscience de son contenu, cela donne une dimension totalement différente. Il dit cela depuis 50 ans, non parce qu'il l'a inventé, mais parce que c'est ainsi.

Voilà deux entités, deux hommes : l'un est tout à fait mécontent, rien ne le satisfait, ni les mots, ni les livres, ni les idées, ni les dirigeants, ni la politique, rien; il est alors dans un état immuable; l'autre l'est également, il ne bouge pas, ne cède pas. Qu'est-ce qui se passe ? Voilà deux êtres humains, l'un totalement mécontent du fond de son esprit et de son cœur et l'autre qui dit, également du fond de son esprit et de son cœur: « c'est ainsi »; alors, ces deux entités se rencontrent. Il ne s'agit pas d'une chose romanesque, issue de l'imagination. C'est ainsi. Mais si l'un est en opposition avec l'autre, il a déjà fait un mouvement. Il n'est pas demeuré tout à fait mécontent. A partir du moment où il dit: « je m'oppose à vous et à ce dont vous parlez », il s'est éloigné de ce qui le consume, il s'est déjà adouci. Toutefois, l'autre, sans opposition, répète: « c'est ainsi » Lorsque la première personne rencontre l'orateur sans opposition, sans rien attendre de lui, il s'embrase. Alors. ils sont tous deux pareils. Le feu est le feu. Ce n'est pas votre feu, mon feu, c'est le feu. Quand il est étouffé, tous deux sont différents.

28. L'INATTENTION

Question: On se rend profondément compte de l'importance d'être conscient de ses actes, intérieurs et extérieurs, cependant on glisse si facilement dans l'inattention. Faut-il un Krishnamurti, des livres, des cassettes pour se maintenir en éveil? Pourquoi? Pourquoi cet écart entre la compréhension et l'action immédiate ?

Pourquoi l'inattention est-elle si facile, si courante ? Elle est très fréquente. Doit-il y avoir quelqu'un pour vous rappeler d'être conscient de ce qui se passe à l'intérieur et à l'extérieur de votre peau ?

L'habit ne fait pas le moine. Celui qui porte une robe monacale ne devient pas un saint. Ou bien les vêtements vous rappellent qu'il faut être constamment conscient – dans ce cas, vous en êtes tributaire – ou bien, sans être extérieurement paré, pouvez-vous être conscient et ne pas glisser dans l'inattention ?

L'état conscient, quoi qu'il soit, doit-il être cultivé, développé par la pratique, par les mots : « je dois être conscient », par la méditation sur cette conscience, ou bien en ayant recours à un pense-bête qui vous le rappelle constamment – que ce soit une image ou un cilice qui gêne tellement qu'on est sans cesse rappelé à l'ordre ? Recherchons ce que signifie être conscient. On ne peut pas savoir tout ce qui se passe dans le monde: ce que font les hommes politiques, le service secret, l'armée ou les scientifiques ; on ne sait pas ce que fait son voisin, ni ce qui se passe intérieurement chez sa femme ou son mari. On ne peut tout savoir. Mais on peut connaître, ou prendre conscience de sa propre vie intérieure. Ce mouvement intérieur est-il différent du mouvement extérieur ? Ce qui se trouve au-dehors, la pollution, la corruption, la chicane, la tromperie, l'hypocrisie, la violence, est-ce très différent de ce qu'on est soi-même intérieurement ? Ou bien est-ce un mouvement constant comme le flux et le reflux de la marée ? Peut-on en être conscient, le voir et l'observer ? Peut-on obéir à un choix quelconque pendant l'observation de ce courant, de ce mouvement unitaire ? Dans celui-ci, l'état conscient se fonde-t-il sur le choix ? Peut-on observer ce mouvement – qui est soi-même et le monde, car le monde, c'est soi – sans aucun choix ? Cette observation. C'est être conscient et cela ne se cultive pas; on n'a pas besoin de quelqu'un pour vous le rappeler, ni de livres, ni d'enregistrements. Une fois qu'on voit soi-même la vérité, que ces mouvements là-bas au dehors et ici en-dedans sont essentiellement semblables, on n'a pas besoin de rappel. C'est ce même mouvement qui a créé le monde, la société, l'armée, la marine, le savant, l'homme politique, et ce mouvement, c'est soi. Peut-on sérieusement, sans s'abuser, beaucoup approfondir cet état conscient sans penchant, sans choix ? L'observer sans aucune direction ? Il faut être extrêmement vigilant.

Naturellement, cet état conscient ne peut être constant. Mais, être conscient qu'il n'est pas constant, c'est être conscient de l'inattention. Âtre conscient de l'inattention, c'est de l'attention. Si l'on est sensé, on ne peut raisonnablement dire: « je vais être vigilant depuis mon réveil jusqu'à l'instant de m'endormir » – on ne le peut pas, à moins d'être névrosé et de s'être entraîné à répéter: « je vais être conscient, je vais être conscient » – ce qui devient des mots dénués de sens. Mais, si on s'aperçoit qu'on ne peut soutenir tout le temps cette attention, cette conscience – ce qui est un fait – alors l'inattention, ne pas être attentif, a sa valeur et sa signification; car c'est l'inattention qui vous fait découvrir que vous n'êtes pas attentif.

On demande: pourquoi y a-t-il un écart entre la compréhension et l'action immédiate ? M'entend-on par compréhension ? Quelqu'un explique la nature et la structure de l'atome, on écoute attentivement et on dit: « oui, je comprends ce que vous dites ». Ou bien on écoute un philosophe et on dit: « oui, je comprends sur quoi vous basez vos théories ». Tout cela est le discernement intellectuel, la compréhension. Discerner, évaluer, analyser sont des fonctions de l'intellect. A ce niveau, on dit: « je comprends ».

On demande pourquoi il y a un écart entre cette sorte de compréhension et l'action immédiate. Il faut comprendre foncièrement que le mot n'est jamais la chose, l'explication n'est jamais la réalité. La compréhension a lieu quand l'esprit se tait, pas simplement au niveau intellectuel. Vous me dites quelque chose de sérieux, de philosophique. Si mon esprit bavarde, vagabonde, je ne puis comprendre tout à fait ce que vous dites. Je dois donc vous écouter sans traduire ou interpréter ce que vous dites, ni l'écouter en partie, parce que je suis effrayé de ce que vous pourriez dire, car alors l'esprit se trouble, s'agite, change, devient volatil. Tandis que, si je veux réellement écouter ce que vous dites, l'esprit doit être serein. Ma compréhension acquiert alors de la profondeur et n'est pas purement intellectuelle ou verbale. Lorsqu'il y a perception profonde de ce qui est dit, faux ou vrai – et on peut découvrir le vrai dans le faux – alors, dans cet état de compréhension silencieuse, l'action est naturellement immédiate, il n'y a pas d'écart entre les deux.

Si on se trouve debout au bord d'un précipice, on ne parlements pas; l'intellect ne dit pas: discutons: pensez-y; on fait un bond pour s'écarter du danger. L'acte de se protéger est immédiat ; il est sain, naturel, normal. On ne reste pas debout devant un autobus qui va vous écraser ou devant un serpent ou un animal dangereux. On obéit à une réaction naturelle, instinctive pour se sauver. Si la perception est complète – ce qui n'est possible que si l'esprit écoute en silence. s'il ne fait simplement qu'écouter. sans admettre ni nier – alors cette perception et cette action sont pareilles.

29. LA COMPREHENSION

Question: J'ai compris ce dont nous nous sommes entretenus au cours de ces réunions, même si ce n'est qu'intellectuellement. Je sens que c'est profondément vrai. A mon retour dans mon pays, dois-je parler de votre enseignement à mes amis ? Ou bien, étant donné que je suis toujours un être humain fragmenté, en parler ne causerait-il encore plus de tort et de confusion ?

Tous les prêches religieux des prêtres, des gourous, sont promulguée par des êtres humains fragmentée. Ils ont beau dire: « nous sommes d'un niveau élevé », ils sont quand même fragmentée. La personne qui questionne déclare: « j'ai tant soit peu compris ce que vous avez dit, en partie, non en entier; je ne me sens pas transformé en tant qu'être humain. Je comprends, et je veux transmettre à d'autres ce que j'ai compris. Je ne dis pas avoir tout compris, j'en ai compris une partie. Je sais que c'est fragmentaire, incomplet, je n'interprète pas cet enseignement, je vous informe simplement que j'ai compris ». Eh bien, qu'y a-t-il de mal la-dedans ? Mais si vous avancez: «: j'ai complètement saisi le tout et je vous le fais savoir » – alors vous devenez une autorité, un interprète ; une telle personne est un danger, elle corrompt les autres. Mais au vu de la vérité, je ne me trompe pas; dans ce qui est vrai, je trouve une certaine affection, de l'amour, de la compassion; cette sensation est très forte, alors, naturellement, je ne peux que m'adresser à d'autres ; il serait sot de dire que je ne le ferai pas. Je préviens toutefois mes amis, je dis : « faites attention ne me mettez pas sur un piédestal ». L'orateur n'est pas sur un piédestal. Cette estrade n'est là que pour des raisons de commodité; elle ne lui confère aucune autorité. Mais dans le monde tel qu'il est, les êtres humains s'attachent à une chose ou à une autre – à une croyance, une personne, une idée, une illusion, un dogme. Ils sont donc corrompus ; les êtres corrompus parlent et nous autres, l'étant aussi quelque peu, nous suivons le mouvement.

En contemplant la beauté de ces collines, la rivière,le calme extraordinaire d'un matin frais, la forme des montagnes, les vallées, les ombres, les proportions qui règnent partout, en voyant tout cela, n'écrirez-vous pas à votre ami: « viens ici regarder cela » ? Vous ne vous occupez pas de vous, mais seulement de la beauté de la montagne.

30. LA VIE SEXUELLE

Question: Pourquoi les relations sexuelles jouent-elles un rôle tellement important dans la vie de chacun à travers le monde ?

Il y a une philosophie particulière, répandue surtout en Inde, le tantrisme, qui, en partie, encourage la sexualité. Il prétend qu'à travers elle, on peut atteindre le nirvana. Il incite à ces relations afin qu'on aille au-delà – ce qu'on ne fait jamais.

Pourquoi les relations sexuelles ont-elles pris tant d'importance dans notre vie ? Elles en ont toujours eu, et non seulement à notre époque. Pourquoi la question sexuelle s'est-elle aussi profondément incrustée chez l'homme ? – en dehors du fait de la naissance des enfants – je ne parle pas de cela. Pourquoi ? C'est probablement le plus grand plaisir que puisse. prendre un être humain. Le fait d'exiger ce plaisir crée toutes sortes de complications; on a écrit des volumes d'explications sur ces complications psychologiques. Mais les auteurs de ces ouvrages n'ont jamais posé la question de savoir pourquoi les êtres humains ont donné une aussi extrême importance à cette chose dans leurs existences.

Notre vie est tourmentée, c'est une lutte constante sans rien d'original, rien de créateur – j'emploie ce mot « créateur » avec grande prudence. Le peintre, l'architecte, le sculpteur sur bois peuvent dire qu'ils sont créateurs. On dit que la femme qui prépare du pain dans la cuisine est créatrice. On dit aussi que la sexualité est créatrice. Qu'est-ce donc qu'être créateur ? Les peintres, les musiciens et les chanteurs indiens pleins de dévotion appellent leurs actes « créateurs ». Le sont-ils ? Vous avez admis Picasso comme un grand peintre, un grand créateur, qu'il mette un nez sur trois visages ou quoi qu'il fasse. Je ne récuse pas son œuvre et ne tente pas de l'amoindrir, je ne fais que souligner. C'est cela qu'on appelle :« création ». Mais est-ce bien suscité par le pouvoir créateur ? Ou bien est-ce quelque chose de totalement différent ? On voit l'expression du pouvoir créateur dans une peinture, un poème, un ouvrage en prose, une statue, un morceau de musique. Ce pouvoir s'exprime selon le talent de chacun, ses capacités, grandes ou petites ; cela peut être Bach ou du rock moderne – excusez-moi de les rapprocher, ils sont tout à fait incomparables. Nous autres, êtres humains avons admis que tout cela est créateur parce que cela rend célèbre, riche ou bien placé dans la société. Mais je demande: est-ce vraiment du pouvoir créateur ? Peut-il y avoir création, au sens le plus profond du terme, tant qu'il y a égoïsme, recherche du succès, de l'argent, désir d'être reconnu – tant qu'on fournit le marché ? Ne donnez pas votre accord, s'il vous plaît, je ne fais qu'indiquer. Je ne dis pas que je sais ce qu'est la créativité et que vous ne savez pas. Ce n'est pas ce que je dis. Je dis que nous ne mettons jamais ces choses en question. Je dis qu'il y a un état où la création existe sans une ombre du moi. C'est cela, la vraie création; elle n'a pas besoin d'expression, pas besoin d'accomplissement de soi, c'est la création. Peut-être considère-t-on que les relations sexuelles sont créatrices et peut-être ont-elles pris de l'importance parce que tout ce qui nous entoure est circonscrit: notre travail, le bureau, la fréquentation de l'église, le fait de suivre quelque philosophe, quelque gourou. Tout cela nous a privés de liberté et, de plus, nous ne nous sommes pas libérés de notre propre savoir ; il nous accompagne toujours – c'est le passé.

Ainsi, nous sommes privés de liberté extérieurement et intérieurement. Génération après génération, on nous a dit ce que nous devons faire. On réagit à cela par :« je ferai ce que je veux », ce qui est également limité, se fondant sur le plaisir, le désir, la capacité. Ainsi, là où il n'y a pas de liberté extérieure ou intérieure, surtout intérieure, il ne nous reste plus qu'une chose, ce qu'on appelle la vie sexuelle. Pourquoi lui donnons-lui de l'importance ? En donnez-vous autant au fait de vous libérer de la peur ? Non. Consacrez-vous autant d'énergie, de vitalité et de pensée à mettre un terme à l'affliction ? Non. Pourquoi cela ? Pourquoi les consacrer seulement à la sexualité ? Parce que c'est ce qu'on a à portée de la main; les autres choses exigent toute votre énergie, et vous ne pouvez en disposer que si vous êtes libres. Donc, naturellement, les êtres humains dans le monde entier ont donné une énorme importance aux questions sexuelles dans la vie. Lorsque vous donnez une importance énorme à ce qui n'est qu'une partie de la vie, vous vous détruisez. La vie forme un tout, non une partie. Si vous donnez de l'importance à l'ensemble, alors la sexualité en prend plus ou moins. Les moines et tous ceux qui ont rejeté la vie sexuelle ont tourné leur énergie vers Dieu, mais la chose bout intérieurement et on ne peut chasser la nature. Si, toutefois, on lui donne plus d'importance qu'à tout le reste, alors on est corrompu.

31 L'AUTORITE

Question: Qu'entendez-vous quand vous nous demandez de penser ensemble ? Voudriez-vous que tous ceux qui vous écoutent pensent en même temps que vous ? Ne croyez-vous pas que c'est agir ainsi en gourou, en aiguillon: les gens sur la piste de vos idées, de vos pensées et de vos conclusions ?

Le mot « gourou » est discrédité. Je crois que son vrai sens est celui de dissiper l'ignorance, non d'ajouter son ignorance à la vôtre. Il a aussi d'autres significations. Il y a toujours eu des gourous occidentaux depuis l'antiquité: les prêtres qui s'interposent entre vous et ce qu'ils appellent Dieu ou le sauveur. Cela a également existé en Inde. On pose la question suivante: quand l'orateur nous demande de penser ensemble, ne s'érige-t-il pas en gourou ? Donc, examinons ce que cela signifie quand l'orateur dit: « pensez ensemble ».

Penser ensemble, ce n'est pas accepter ce que dit l'orateur. Ce n'est pas tomber d'accord avec ses idées et ses conclusions, ou les admettre. En fait, l'orateur n'a pas de conclusions. Mais il dit : « pensez ensemble » dans le même sens que vous et moi, nous observons ensemble. Observez, et découvrons ce qu'observer signifie. Cela ne donne aucune autorité à l'orateur. Vous pouvez le transformer en autorité, ce qui serait malheureux, mais il n'en a aucune et il refuse toute espèce d'adeptes. S'il exposait des conclusions, des idéaux, etc., et acceptait des disciples, il se trouverait alors en état de corruption. Il dit cela depuis 50 ans.

Ainsi, il n'y a dans ce qu'il dit aucun sentiment d'autorité. C'est très simple: s'il avait des préjugés, s'il avait toutes sortes de conclusions écœurantes, contraignantes, névrotiques, cela voudrait dire qu'il veut vous les imposer. Mais il ne fait que répéter: partageons ce que nous observons, là au-dehors et ici au-dedans. C'est tout.

Il semble que vous soyez incapables de rester seuls: ce mot seul, « alone » en anglais, signifie « tout en un ». Quand vous êtes vraiment seul, non contaminé, vraiment libre, vous êtes toute l'entité humaine, le genre humain. Mais nous avons peur d'être seuls; nous voulons toujours être en compagnie de quel-qu'un, d'une idée ou d'une image. Être seul n'est pas la solitude; celle-ci a sa beauté propre: marcher seul dans les bois, seul le long de la rivière – pas la main dans la main avec une personne ou une autre, mais seul dans la solitude, ce qui est différent du fait d'être seul. Si vous vous promenez seul, vous observez le ciel, les arbres, les oiseaux, les fleurs et toutes les beautés de la terre et vous vous observez peut-être aussi vous-même, sans dialoguer avec vous-même, sans transporter les fardeaux que vous avez laissés derrière vous. La solitude révèle votre esseulement, votre futilité, votre sentiment de dépression. Quand vous en avez fini avec cette solitude, il y a l'autre solitude, le fait d'être seul, qui n'est pas une conclusion ou une croyance – ce n'est pas de la propagande vous disant ce que regarder signifie. Le fait d'être seul ne vous pousse dans aucune direction; quand vous êtes dirigé ou guidé, vous devenez esclave dès le début, vous perdez par conséquent tout à fait votre liberté. Celle-ci ne se trouve pas à la fin, mais au commencement.

32. SE TAIRE

Question: Vous semblez trouver à redire même au fait de s'asseoir tranquillement tous les jours pour observer le mouvement de la pensée. Selon votre définition, est-ce une pratique, une méthode, et par conséquent sans valeur ?

A présent, on me demande: qu'y a-t-il de mal à s'asseoir tranquillement tous les matins pendant vingt minutes, puis encore vingt minutes dans l’après-midi, et peut-être encore vingt minutes et plus dans la soirée – qu'y a-t-il de mal à ça ? En restant tranquillement assis, vous pouvez vous détendre, vous pouvez observer votre pensée, vos réactions, vos réponses et vos réflexes. Qu'est-ce qui pousse ceux qui s’assoient tranquillement, seuls ou en groupe ? Quel est le mobile derrière le désir de s'asseoir en silence une demi-heure par jour ? N'est-ce pas important de savoir pourquoi vous voulez faire cela ? Est-ce parce que quelqu'un vous a dit que si vous vous asseyez tranquillement, vous aurez des expériences para-psychologiques, que vous atteindrai une sorte de paix, une sorte de compréhension, une sorte d'illumination ou une sorte de pouvoir ? Étant quelque peu crédule, vous payez des milliers de dollars pour recevoir des instructions et un mantra que vous pouvez répéter. Certaines personnes ont payé des milliers de dollars en échange de quelque chose – plus spécialement d'un mot sanskrit qu'ils répètent. Vous payez pour recevoir quelque chose en échange. Quel est le mobile qui vous pousse ? Pourquoi faites-vous cela ? Est-ce pour une récompense d'ordre psychologique ? Est-ce parce qu'en restant assis en silence vous atteignez quelque espèce de super-conscience ? Ou bien est-ce parce que vous voulez obtenir ce que votre instructeur vous a promis ?

Ainsi, avant de nous plonger dans tout cela, il est important de découvrir votre mobile. ce que vous voulez. Mais vous ne procédez pas ainsi, tellement vous êtes avide et crédule; quelqu'un vous promet une chose et vous voulez cette chose. Si vous examinez le motif de ce souhait, vous vous apercevez que c'est un désir de réussite – comme celui d'un homme d'affaires de gagner beaucoup d'argent. C'est ce qui le pousse. Dans notre cas, le besoin psychologique est de posséder la chose promise par un gourou ou un instructeur. Vous ne mettez pas ses promesses en question ni en doute. Mais, si vous demandez à la personne qui vous fait l'offre : cela en vaut-il la peine ? Est-ce vrai ? Qui êtes-vous pour me dire ce que je dois faire ? – alors vous vous apercevrez que de vous asseoir en silence sans comprendre pourquoi conduit à toutes sortes d'ennuis psychologiques qui relèvent de l'illusion. Si c'est là votre intention quand vous vous asseyez en silence, alors, elle n'en vaut pas la peine. Mais si, tranquillement assis sans motif, ou bien marchant en silence, soit seul, soit avec quelqu'un, vous observez pendant ce temps les arbres, les oiseaux, les cours d'eau et les rayons de soleil sur les feuilles, vous vous examinez aussi vous-même au cours de cette observation. Vous n'êtes pas tendu dans d'immenses efforts avec pour but une réussite quelconque. Ceux qui s'engagent dans une certaine forme de méditation rencontrent beaucoup de difficultés pour s'en dégager, parce que leur esprit se trouve déjà conditionné; après une pratique de plusieurs années, ils se retrouvent dans une impasse. Et si quelqu'un leur dit: « quelle absurdité que tout cela », il leur arrive, à un rare moment, de devenir rationnels et d'admettre: « oui, peut-être cela est-il mauvais »; alors commencent les ennuis, le conflit entre ce qu'ils ont découvert eux-mêmes par la raison et ce qu'ils pratiquent depuis dix ans – une lutte qui s'appelle le progrès, le progrès spirituel!

L'esprit bavarde toujours, poursuivant une pensée ou l'autre, des séries de réactions sensorielles l'une après l'autre. Afin de mettre fin à ce bavardage, vous essayez d'apprendre la concentration, forçant votre esprit à s'arrêter de bavarder, et ainsi le conflit recommence. C'est ce que vous faites : du bavardage, du bavardage, un discours sans arrêt sur rien. Si vous voulez observer quelque chose, un arbre, une fleur, la ligne des montagnes, vous devez regarder en silence. Mais vous ne vous intéressez pas aux montagnes, ou à la beauté des collines, des vallées et des eaux, vous voulez atteindre un but, réussir dans le domaine spirituel.

N'est-il pas possible d'être naturellement silencieux, de regarder une personne, d'écouter une chanson ou d'écouter tranquillement quelqu'un parler, sans résistance, sans dire: « je dois changer, je dois faire ceci, je dois faire cela » – simplement être silencieux ?

Apparemment, c'est extrêmement difficile. Alors, vous vous exercez à être silencieux selon des systèmes. Voyez-vous en quoi c'est fallacieux de pratiquer une méthode, un système, de suivre régulièrement une routine quotidienne qui auront pour résultat, pensez-vous, de faire taire votre esprit; mais il ne se taira jamais; il est machinal. figé dans un moule, émoussé et insensible. Vous ne voyez pas tout cela; vous voulez atteindre un but – une initiation. Oh, tout cela est tellement puéril !

Si vous écoutez tranquillement l'orateur, sans décider s’il a tort ou raison, sans dire: « je me suis engagé à faire cela, j’ai promis de ne pas y renoncer, je suis ceci, cela, autre chose », mais en écoutant sans résistance ce qui est dit, alors ce que vous faites devient votre propre découverte, alors votre esprit se tait au cours même de votre enquête.

Pouvons-nous, gens ordinaires, soucieux et agités comme nous le sommes, pouvons-nous nous taire et écouter tous les habillages de nos propres mouvements de pensée ? Est-il possible, assis, debout ou marchant en silence, de ne rien se laisser souffler par personne, de m'attendre ni récompenses, ni expériences sensorielles dépassant les normes physiques ? Commencez au niveau le plus rationnel et vous pourrez aller très loin.

33. L'ILLUMINATION

Question: Qu'est-ce que l'illumination ?

Être illuminé à propos de quoi? Soyons rationnels, je vous en prie. Par exemple, on est illuminé sur sa relation avec une autre personne. En d'autres termes, on a compris que ce rapport se fonde sur l'image qu'on s'est faite de cet autre, si intime soit-il. Cette image s'est édifiée pendant plusieurs années au cours desquelles il y a eu constamment des réactions, de l'indifférence, de bons moments, des récriminations, tout ce qui se passe entre un homme et une femme. Ainsi, le rapport s'établit entre ces deux images. C'est ce qu'on appelle une relation. Si on en perçoit la vérité, on dit qu'on est illuminé à ce sujet. Ou bien on l'est sur la violence; on voit clairement, sans déformation, tout le mouvement de la violence. Ou bien on voit comment naît la peine, et dès qu'elle prend fin, cela indique qu'on a été illuminé là-dessus. Mais nous n'entendons pas cela. Nous entendons autre chose: je suis illuminé, je vous en parlerai, venez à moi.

Si nous examinons ce qu'est l'illumination, la voix de la vérité, alors nous devons étudier soigneusement la question du temps. Les gens soi-disant illuminés ont dit qu'on atteint cet état au fur et à mesure que le temps passe, progressivement, vie après vie – si vous croyez à la réincarnation -- jusqu'au moment où on en arrive au point d'être illuminé sur tous les sujets. Ils disent que c'est un processus graduel d'expérience, de connaissance, un mouvement constant du passé au présent et au futur – un cycle. L'illumination, le but suprême, est-elle une question de temps ? L'est-elle ? Est-ce un processus progressif, ce qui signifie qu'il se déroule dans le temps, un processus d'évolution, un devenir graduel? Nous devons comprendre la nature du temps, non du temps chronologique, mais de la structure psychologique qui a accepté le temps: « j'espère finalement y arriver ». Le désir, qui fait partie de l'espoir, dit: « je finirai par y arriver ». Les gens qu'on prétend illuminés ne le sont pas; pour le moment, ils disent: « je suis illuminé » sans l'être. C'est leur vanité, comme un homme qui dit: u je suis vraiment humble n» – quand une personne prononce ces mots, vous savez ce qu'elle est. L'humilité véritable n'est pas le contraire de la vanité. Quand la vanité prend fin, il y a humilité. Ceux qui se prétendent illuminés affirment qu'on doit atteindre cet état pas à pas, pratiquer une chose, faire ceci et non cela; devenez mon élève, je vous dirai ce qu'il faut faire, je vous donnerai un nom indien, ou un nouveau nom chrétien, etc. Et vous, être humain irrationnel, vous acceptez cette absurdité. Alors, demandez-vous, qu'est-ce que cette illumination suprême ? Un esprit qui ne s'encombre d'aucun conflit, d'aucun effort soutenu, d'aucun besoin de progression, ni de mouvement ni de réussite.

On doit comprendre cette question de temps psychologique, le devenir ou non-devenir constants, qui sont pareils. Lorsque ce devenir s'enracine dans l'esprit, il conditionne toute votre pensée, toute votre activité; alors, il s'agit d'utiliser le temps comme moyen de réussite. Mais le devenir existe-t-il ? Je suis violent, je veux être non-violent. Cela signifie que devenir est une idée. Je suis violent et je projette l'idée de ne pas être violent, alors je crée la dualité: le violent et le non-violent – d'où conflit. Ou bien je dis: « je dois me maîtriser, je dois réprimer, analyser, aller chez un psychologue, avoir un psychothérapeute ».

Sans créer de contraire, le fait est la violence. Le fait. La non-violence est un non-fait. Si vous percevez la vérité, c'est-à-dire si je suis violent, le concept de non-violence fait naître ce conflit entre contraires – alors le non-fait n'a pas de valeur. Observez tout le mouvement de la violence, de la colère, de la jalousie, de la haine, de la compétition, de l'imitation, du conformisme, sans aucune direction ni motif. Si vous faites cela, vous verrez la fin de la violence, ce qui est perception et action immédiates.

Ainsi, on peut voir que l'illumination, le sentiment de l'ultime réalité n'est pas une question de temps. Ceci va à l'encontre de toute la psychologie du monde religieux, des chrétiens avec leurs âmes et leurs sauveurs, leur but suprême.

La perception, c'est l'action, ce n'est pas: perception, intervalle, puis action. Pendant l'intervalle naît l'idée. L'esprit, le cerveau, toute la structure nerveuse et psychologique de l'être humain peuvent se libérer de ce fardeau du temps, d'un million d'années. afin de percevoir clairement quelque chose – par conséquent cette action est invariablement immédiate. Elle sera rationnelle, non irrationnelle. Elle peut être expliquée de façon logique et sensée.

Cette chose ultime qui est la vérité, ne peut s'accomplir au fur et à mesure que le temps passe. Elle ne peut jamais s'accomplir. Elle est là ou elle n'est pas là.

34. LES EXPERIENCES EXTRA-SENSORIELLES

Question: Les gens parlent d'expériences dépassant les sens. Il semble qu'elles fascinent, mais la vie de ceux qui prétendent les avoir eues semble aussi médiocre qu'auparavant. Que sont ces expériences ? Font-elles partie de l'illumination, font-elles un pas vers elle ? Et, s'il en est ainsi, qu'est-ce que l'illumination ?

C'est étrange, n'est-ce pas, que vous parliez toujours d'illumination, de ce qui a été dit par l'orateur ou par quelqu'un d'autre ? Vous ne dites jamais: « attendez, il s'agit de ma vie. J'ai une grande douleur, une grande peine, comment résoudre tout cela ? » Ce genre de question a été posé partout où est allé l'orateur. Vous ne questionnez pas sur la façon de vivre dans ce monde tellement corrompu, où il n'y a pas de justice, pourtant vous en faites partie. Pourquoi ne posons-nous pas une question vraiment profonde et fondamentale à notre propre sujet ? Pourquoi ne demandons-nous jamais: « il ne me semble pas avoir aimé: je connais toutes les descriptions de l'amour ; je sais que lorsque je dis à ma petite amie ou à ma femme “ je t'aime “, ce n'est pas de l'amour, mais de l'attrait sexuel, du plaisir sensuel, du désir, le besoin d'une compagne; je sais que tout cela n'est pas cette floraison qui s'épanouit, pleine de beauté, de pouvoir créateur » ? Mais vous questionnez sur l'illumination – pourquoi ? Est-ce parce que vous êtes effrayés, que vous ne pouvez supporter de voir ce que vous êtes – la pacotille, la laideur, la mesquinerie, la vulgarité, la médiocrité de vos vies ? Et si vous découvrez ce que vous êtes vraiment, vous dites: Veuillez m'aider, me dire ce que je dois faire. Alors surgit l'image du père.

Apparemment, nous ne nous regardons jamais en face. Nous l'évitons à tout prix. C'est pourquoi nous devenons tellement irrationnels et nous nous faisons exploiter par tous ces gens. C'est vraiment une tragédie: des adultes – du moins croyons-nous l'être – jouant avec tout cela et ne creusant pas jusqu'à la racine des choses – nous-mêmes. Quelqu'un doit nous forcer, nous pousser, nous obliger à nous regarder en face. Jamais, en aucun cas, nous n'affrontons cette chose; c'est pourquoi nous ne changeons jamais.

La vie, l'acte de vivre tous les jours est une expérience vaste et terrible, avec ses joies, ses plaisirs, ses anxiétés, son fardeau de peine et d'injustice tout autour de nous; la pauvreté, la surpopulation, la pollution; et notre manque d'énergie. La vie est une expérience tellement complexe, et pourtant elle nous ennuie. Nous ne pouvons l'affronter. Nous ne nous en sentons pas responsables. Nous nous séparons de tout cela. Cette séparation est fallacieuse, irréelle, irrationnelle, car chacun de nous est cela, nous l'avons créé. Nous faisons partie de tout cela et nous ne voulons pas y faire face. Ainsi, pleins d'ennui, épuisés par les futilités de la vie, nous allons demander à quelqu'un que nous payons de nous initier, de nous donner un nouveau nom, dans l'espoir de connaître de nouvelles expériences.

Nous devons donc comprendre la nature de notre vie quotidienne, les irritations et les colères de tous les jours, l'ennui, la solitude et le désespoir. Toutefois, au lieu d'affronter tout cela, de le comprendre et de faire place nette, nous voulons des super-expériences extra-sensorielles. alors que nous n'avons même pas compris l'activité des réactions quotidiennes de nos sens.

Quand on a vraiment compris et vécu de telle façon qu'on a purifié la vie quotidienne de son ennui, de sa solitude et de l'ardent désir du « mieux »; quand on est libéré de tout cela et que les profondeurs sont nettoyées, que les fondations sont posées, alors, si l'on va au-delà, on verra qu'un esprit qui réclame des expériences extra-sensorielles se trouve encore dans un état où il est conditionné par les sens. C'est un esprit sans expérience du tout.

35. LA VISION PENETRANTE

Question: On utilise à présent l'expression : « vision pénétrante » pour décrire ce que l'on voit pour la première fois ou bien pour indiquer un changement de perspective. Nous connaissons tous cette vision pénétrante. Mais celle dont vous parlez semble être tout autre. Quelle est sa nature ?

Si vous avez compris avec une vision pénétrante, toute votre vie quotidienne en sera affectée.

La première partie de la question se rapporte au genre d'expériences faites sur les singes. Accrochez un régime de bananes, et un singe prendra un bâton pour taper dessus et faire tomber les bananes; on dit que le singe fait preuve de vision pénétrante. Un autre singe entasse des meubles l'un sur l'autre et atteint les bananes. On appelle cela aussi une vision pénétrante. Il y a aussi des expériences avec les rats; on leur fait faire toutes sortes de tours : appuyer sur un bouton ou sur un autre afin d'obtenir à manger. On appelle cela également une vision pénétrante. A force d'expériences, par tâtonnements, en essayant constamment un bouton ou l'autre, on finit par appuyer sur le bon, qui fait ouvrir la porte du piège. Ce processus qu'on appelle la vision pénétrante se fonde essentiellement sur le savoir, et c'est celui que nous suivons tous. Vous pouvez ne pas l'appeler vision pénétrante, mais c'est le processus réel de notre activité. Essayez cela, et si cela ne convient pas, essayez l'autre chose. Nous faisons cela tout le temps, pour des questions d'ordre médical, physique, sexuel et, prétendument, spirituel. Nous essayons, nous expérimentons et nous accomplissons: cela devient des connaissances acquises à partir desquelles nous agissons. C'est ce qu'on appelle vision pénétrante.

Nous faisons allusion à une vision pénétrante totalement différente. Quand le singe appuie sur un bouton et produit un résultat, son cerveau a enregistré, mémorisé que ce bouton donne ce résultat ; cela devient automatique. Alors, l'expérimentateur change le bouton. Le singe appuie sur le premier bouton, mais cela ne marche pas, de sorte qu'il est perturbé. C'est ce qui vous arrive. Par l'expérience, par l'essai, vous trouvez un mode de vie qui vous convient. Alors, on appelle cela avoir une vision pénétrante. Celle-ci se fonde sur la répétition du savoir. On acquiert ou on rejette le savoir. Cette vision pénétrante se fonde toujours sur le savoir, et celui-ci est le passé. Il n'y a pas de connaissance du présent ou du futur.

Le cerveau est habitué à un bouton, à un modèle; il n'accepte pas de changement fondamental, il ne sait pas s'y retrouver, comme le singe; si on intervertit constamment les boutons, il renonce; il ne bouge plus; il est paralysé et ne sait que faire. Vous pouvez constater que tout cela se passe en vous-mêmes: ne sachant que faire, vous vous précipitez pour demander conseil sur les boutons à pousser.

Nous parlons d'une question très sérieuse. Ce changement constant qui a lieu dans le monde entier entraîne un sentiment d'inaction paralysante. On ne peut rien faire. On peut aller dans un monastère, mais cela manque par trop de maturité, c'est trop puéril quand on se trouve face à quelque chose de terrible. Ainsi, à moins d'un changement dans les cellules mêmes du cerveau, le simple fait d'appuyer sur des boutons est le même processus qui se répète. A moins que le cerveau – qui se compose d'un million, un trillion ou je ne sais de cellules – ne subisse une transformation radicale, il ne fera que reproduire l'ancien modèle en se modifiant, hésitant, incertain, dans un état d'inaction paralysante; se trouvant paralysé, il courra demander l'aide de quelqu'un. C'est ainsi que nous agissons.

Ces cellules du cerveau peuvent-elles se modifier sans opération chirurgicale, sans l'aide de nouveaux médicaments ou de nouveaux modes de recherche scientifique ? Sinon, nous continuerons à reproduire sans fin ce modèle de certitude, incertitude, certitude, incertitude.

Je dis que ces cellules peuvent changer. Ce mouvement de la certitude à l'incertitude et vice versa est un modèle temporel. Le cerveau y est habitué – d'où toutes ces questions sur l'illumination, les systèmes, etc. L'orateur dit qu'elles peuvent changer, rationnellement et non de quelque manière illusoire, fantaisiste, romanesque. Le cerveau, l'esprit, et aussi les nerfs, le tout enfin peut s'observer soi-même. Ce qui signifie: pas de direction, pas de mobile. Quand il n'y a ni mobile, ni direction, le mouvement s'est déjà modifié. Le cerveau est accoutumé à fonctionner poussé par des mobiles, et quand l'observation se fait sans mobile, on a changé tout l'élan du passé. S'il n'y a ni mobile, ni direction, l'esprit se tait absolument. Il y a observation intérieure, et celle-ci est la vision pénétrante. Par conséquent, le modèle auquel les cellules du cerveau se sont habituées s'est brisé.

Nous avons été élevés à tendre vers des idéaux, les meilleurs étant les plus grands, les plus nobles. L'idéal est devenu plus important que : « ce qui est ». « Ce qui est » et l'idéal s'opposent et engendrent forcément le conflit. Voyez ce que vous faites: la pensée crée l'idéal, soit afin de compenser : « ce qui est », soit pour utiliser l'avenir en guise de levier afin de changer : « ce qui est ». Vous utilisez le non-fait pour vous occuper du fait. Cela ne donne par conséquent pas de résultat; cette façon de procéder ne peut amener aucun changement. C'est si simple à partir du moment où on s'en rend compte. Débarrassez-vous de l'idéal, car il est sans valeur, et n'observez que le fait. Le rejet de l'idéal a modifié l'agencement des cellules du cerveau: celui-ci avait vécu selon le modèle antérieur qui, à présent, est brisé. On a vécu dans l'espoir de changer progressivement, puis on s'aperçoit que l'avance graduelle est en réalité l'action de répéter, modifier, répéter, modifier, répéter la même chose – sans entraîner, par conséquent, de changement fondamental. Lorsque vous vous en rendez compte, toute la structure du cerveau a changé: c'est la vision pénétrante.

36. AU-DELA DE TOUTE MESURE

Question: Je pense que je peux résoudre mes problèmes. Je n'ai pas besoin d'aide. J'ai l'énergie nécessaire pour le faire, mais, de plus, je viens pour recevoir – et si vous n'aimez pas ce mot, mettons pour partager – quelque chose qui est sans mesure pour l'homme, quelque chose de très profond et de très beau. Pouvez-vous partager cela avec moi?

On peut résoudre ses problèmes sans l'aide des autres; on les crée soi-même par rapport à un autre; aussi subtils, superficiels ou importants qu'ils soient, ils peuvent être résolus si on applique son esprit et son cœur à les résoudre – c'est-à-dire si on n'est ni mou, ni paresseux.

Mais l'auteur de la question veut aller beaucoup plus loin. Il vient ici pour partager quelque chose. qu'il qualifie « être sans mesure pour l'homme » selon le mot de Coleridge, quelque chose qui est au-delà de toute mesure, qu'on ne trouve pas dans les églises. Il faut d'abord être clair sur ce que nous entendons par mesure – car la personne qui a posé la question emploie l'expression « sans mesure ». La distance se mesure. On peut mesurer ce qu'on appelle évolution progressive. Hier, on était une chose; en rencontrant le présent, le passé se modifie et détermine le mouvement de l'avenir. Cela peut être mesuré. La pensée est un processus matériel mesurable: pensée superficielle, pensée plus profonde, pensée très profonde. Le plus et le moins peuvent toujours être mesurés. La comparaison est un procédé de mesure. L'imitation et le conformisme peuvent être mesurés.

Tant qu'il y a mesure, le cerveau ne peut fonctionner qu'à l'intérieur de celle-ci. L'entraînement et la coutume ont donné au cerveau, à l'esprit, l'habitude de mesurer. Existe-t-il quelque chose qu'on ne puisse mesurer ? L'esprit, le cerveau et le cœur ne font qu'un : leur structure tout entière peut-elle se libérer de cette mesure ?

Le cerveau, qui a évolué à travers le temps pendant des millions et des millions d'années est commun à toute l'humanité. Peut-être n'aimons-nous pas nous en rendre compte, habitués comme nous le sommes à l'idée que notre cerveau est individuel. Ce concept de l'individualité correspond à une tradition millénaire. Le cerveau n'arrête pas de mesurer : moins, plus, meilleur et mieux; il fonctionne constamment selon ce modèle. Mais la personne qui questionne vient pour partager quelque chose d’incommensurable pour l'homme.

Alors, comment découvrir s'il existe une chose qui soit au-delà de toute mesure, c'est-à-dire hors du temps, car le temps est mesure ? Le temps est mouvement, la pensée aussi. Le temps est pensée. Celle-ci naît de la mémoire, de l'expérience, du savoir. C'est un processus matériel.

La vision pénétrante est une perception totale de tout le mouvement complexe de l'acte de mesurer. Vous ne pouvez avoir une telle vision que si vous percevez sans connaissance préalable, car si vous utilisez le savoir, vous comparez. vous mesurez. La vision pénétrante n'est pas mesurable. Lorsque cette vision sans mesure existe, non seulement on aperçoit tout le mouvement de comparaison, mais il se termine aussitôt. Vous n'avez pas besoin d'accepter ce que dit l'orateur, vous pouvez en faire l'essai.

Ainsi, qu'est-ce qui est au-delà de la mesure ? Afin de le savoir, il faut s'être libéré de la peur, des frayeurs, conscientes ou inconscientes, aux racines profondes. La peur peut être observée et résolue parce que sa racine – et non les diverses branches et les feuilles de son arbre – est le temps. On a peur du lendemain, ou bien de ce qui est déjà arrivé. Une douleur physique qu'on a éprouvée est passée, mais on continue à craindre qu'elle ne se reproduise. Psychologiquement, une mauvaise action, une action indigne fait naître la crainte. Sur le même plan psychologique, la peur est le temps : « j'ai peur de mourir. En ce moment, je suis en vie, mais je crains ce qui pourrait arriver »; voilà une mesure de temps. Les racines de la peur sont le temps et la pensée. Se pénétrer de cela marque la fin absolue de la peur.

A la fin de la peur correspondent la compréhension du temps et la disparition de l'affliction. Si l'esprit et le cerveau se débarrassent de la peine et de la crainte, alors, il se peut qu'on découvre autre chose. Mais nous voulons en être assurés, nous voulons une garantie, comme pour une bonne montre: c'est la mentalité commerciale. Dans notre cas, il n'y a pas de garantie, c'est ce qui en fait la beauté. Il faut le faire pour ce que c'est, non pour une récompense. C'est très difficile pour la plupart des gens. Si on reçoit quelque chose en échange, c'est l'acte de mesurer. Donc, l'esprit peut-il se libérer de tout besoin de mesurer – en particulier dans les relations avec les autres, ce qui est plus difficile ? Si on est libéré de toute mesure, alors il se passe quelque chose de totalement différent. Si en décrit ce qui a eu lieu au-delà de la mesure, cela redevient mesurable. Vous pouvez décrire la montagne, sa forme, sa ligne, les ombres ; vous pouvez la peindre, en faire un poème mais tout cela n'est pas la montagne. Assis dans la vallée nous disons: « parlez-nous de la montagne ». Nous ne nous y rendons pas. Nous voulons notre confort. Il existe quelque chose aux-delà de toute mesure.

37.LA CONSCIENCE

Question: Qu'est-ce que la conscience ? Existe-t-il des niveaux de conscience différents ? Y a-t-il une conscience au-delà de celle dont nous sommes normalement avertis ? Est-il possible de vider la conscience de son contenu ?

On peut utiliser des mots et décrire des choses, mais ce que l'on désigne et que l'on décrit ne constitue pas le fait ; ne vous laissez pas abuser par la description. Qu'est-ce que notre conscience ? C'est être conscient, être averti de ce qui se passe, non seulement à l'extérieur, mais aussi à l'intérieur; il s'agit du même mouvement. Être conscient est le produit de notre éducation, notre culture, notre héritage de race et le résultat de nos propres efforts. Toutes nos croyances, tous nos dogmes, rites, concepts, jalousies, angoisses‘, plaisirs, notre prétendu amour – tout cela forme notre conscience. C'est la structure qui a évolué à travers plusieurs millénaires, à travers les guerres, les larmes. le chagrin, la dépression et l'exaltation: tout cela constitue notre conscience. Selon certaines personnes, on ne pourrait changer la conscience. On peut la modifier, l'affiner. mais il faut l'accepter, en tirer le meilleur parti possible ; elle est là. Sans son contenu, la conscience, telle que nous la connaissons, n'existe pas.

On demande: est-ce possible de vider la conscience de tout son contenu – la peine, les différends, la lutte, les terribles relations humaines, les querelles, les angoisses, les jalousies, l'affection, la sensualité ? Peut-on vider ce contenu ? Si on le fait, cela donne-t-il un genre de conscience différent ? La conscience comporte-t-elle des couches et des niveaux différents ?

En Inde, les anciens distinguaient la conscience à niveau bas, à niveau plus élevé, à niveau très élevé. Ces niveaux se mesuraient, car, à partir du moment où il y a division, il doit y avoir mesure, et l'acte de mesurer exige un effort. Quel que soit le niveau de la conscience, il fait toujours partie de celle-ci. Diviser la conscience, c'est la mesurer, donc c'est penser. Toute construction de la pensée fait partie de la conscience, quelle que soit la division adoptée.

Il est possible de vider complètement le contenu de la conscience. L'essence de ce contenu est la pensée, qui a élaboré le « moi » – le « moi » ambitieux, avide, agressif. Ce « moi » est l'essence du contenu de la conscience. Peut-on mettre un point final à ce « moi » avec toute sa structure égoïste ? L'orateur peut dire: « oui. on peut y mettre un terme absolu ». Cela signifie qu'il n'y a pas de centre à partir duquel vous agissez, à partir duquel vous pensez. Le centre est l'essence de l'acte de mesurer, qui est l'effort vers le devenir. Ce devenir peut-il prendre fin ? Vous pouvez dire: il le peut probablement, mais si on y met fin, que trouve-t-on ?

Tout d'abord, découvrez vous-même si ce devenir peut prendre fin. Pouvez-vous, sans mobile, renoncer, mettre fin à quelque chose que vous aimez, qui vous donne quelque plaisir, sans ajouter : « je peux le faire s'il y a quelque chose au bout ? » Pouvez-vous mettre un terme immédiat à quelque chose qui vous procure un grand plaisir ? Vous voyez, comme c'est difficile. C’est comme pour un fumeur dont le corps a été intoxiqué par la nicotine: s'il s'arrête de fumer, son corps la réclame, si bien qu'il prend autre chose pour le satisfaire. Donc, êtes-vous capables de mettre fin à quelque chose de façon claire et rationnelle, sans aucun mobile, n'attendant ni récompense, ni punition ?

L'égoïsme se trouve plusieurs cachettes: dans la recherche de la vérité, les œuvres sociales, en se mettant au service de quelqu'un, d'une idée, d'un concept. S'en rendre compte requiert une prise de conscience stupéfiante qui exige de l'énergie, toute celle qui se gaspille actuellement dans les conflits, la peur, le chagrin, toutes les épreuves de la vie. Cette énergie se perd également dans la prétendue méditation. Celle-ci en demande énormément, non pas de l'énergie physique, mais de celle qui n'a jamais été gaspillée. Alors, la conscience peut être vidée et, une fois qu'elle l'a été, on peut découvrir ou non s'il y a quelque chose de plus, cela dépend de soi. On peut vouloir une garantie pour ce quelque chose de plus, mais il n'y en pas.

38. LA MEDIOCRITE

Question: Pourquoi presque tous les êtres humains sont-ils médiocres, en dehors de leurs talents et de leurs capacités ? Je sais que je suis médiocre. Il me semble que je n'arrive pas à sortir de cette médiocrité.

Etes-vous conscient d'être médiocre ? Répondez pour vous. Médiocre signifie ni haut ni bas, qui plane entre les deux. Les grands peintres, les grands musiciens. les grands architectes ont des talents et des capacités extraordinaires, mais dans leurs vies quotidiennes, ils sont comme vous et moi, comme tout le monde. Si vous êtes conscient d'être médiocre, qu'est-ce que cela signifie ? Vous pouvez avoir un grand talent d'écrivain. de peintre, de sculpteur. de musicien, de professeur, mais tout cela fait partie de l'apparence. de l'étalage extérieur qui cache la pauvreté intérieure. Étant pauvres intérieurement, nous nous efforçons toujours de paraître plus nobles. Essayer de combler cette insuffisance en s'intéressant aux derniers bavardages politiques, aux derniers rituels et méditations, au dernier cri d'une chose ou d'une autre. c'est encore faire acte de médiocrité. Ce sentiment de médiocrité se manifeste dans la respectabilité extérieure. II y a aussi cette autre révolte contre la médiocrité. les hippies mal rasés aux cheveux longs, les derniers marginaux; il s'agit du même mouvement. Ou bien, on se joint à une communauté parce qu'il n'y a rien à l'intérieur de soi; en y adhérant, on gagne de l'importance et on entre dans l'action. Lorsqu'on est conscient de cette médiocrité, de ce sentiment absolu d'insuffisance, de ce sens de solitude profonde et décevante, on s'aperçoit que cette médiocrité se camoufle sous toutes sortes d'activités. Si on en est conscient, alors pourquoi la solitude, la carence ? Comment mesurer cette dernière ? Car cette habitude de mesurer est illimitée : on continue à mesurer, mesurer, mesurer éternellement. Cette observation comparative peut-elle prendre fin ? Le cas échéant, y a-t-il carence ?

Cette médiocrité, dont nous semblons tous souffrir, peut être rompue lorsqu'on se défait du besoin de comparer, de mesurer. Cela donne une immense liberté. Là où il y a complète liberté psychologique, ne subsiste aucun sentiment de médiocrité. On se place complètement en dehors de cette catégorie et on se trouve dans un état d'esprit totalement différent.

39. L'ATTACHEMENT

Question: L'attachement donne naissance à une sorte d'échange émotionnel, une chaleur humaine, qui semble être un besoin fondamental. Le détachement produit de la froideur, un manque d'affection, une rupture des relations; il peut aussi blesser profondément les autres. Il semble qu'il y ait une faille dans cette approche. Qu'avez-vous à dire ?

Le mot « attacher » signifie s'accrocher, retenir, avoir le sentiment d'appartenir à quelqu'un et de le posséder en même temps. Cultiver le détachement engendre un manque d'affection, une froideur, une rupture des relations; c'est cultiver le contraire de l'attachement, et il est évident que cela produira ce résultat. Si le détachement devient le contraire de l'attachement, alors ce détachement est une idée, un concept, une conclusion produits par la pensée dès qu'elle s'est rendu compte que l'attachement provoque beaucoup d'ennuis, de conflits, de jalousie et d'anxiété. Ainsi, la pensée dit: « il vaut bien mieux être détaché ». Le détachement est un non-fait, alors que l'attachement est un fait. S'il y a attachement, cultiver le détachement est alors un mouvement vers l'illusion, et celle-ci rend froid, dur, amer, isolé, sans aucun sentiment d'affection. C'est ce que nous faisons tous: nous vivons dans le non-fait.

Pouvez-vous affronter le fait que vous vous êtes attaché – non seulement à une personne, à une idée, à une croyance, mais à vos propres expériences. ce qui est beaucoup plus dangereux ? Vos propres expériences vous excitent, vous donnent une sensation de vie.

Si on est conscient d'un attachement, on en remarque toutes les conséquences: l'anxiété, le manque de liberté, la jalousie, la colère, la haine. L'attachement implique aussi un sentiment de sécurité, de stabilité, d'être gardé, protégé. Il y a un propriétaire et une possession, d'où découlent forcément jalousie, anxiété. crainte et tout le reste. Voyez-vous les conséquences : de tout cela – non pas la description de la situation mais sa réalité ? Ma solitude me pousse à m'attacher à vous et sa conséquence, cet attachement, dit: « je vous aime ». Je sens que je communique avec vous parce que vous êtes dans la même situation. Deux personnes se cramponnent l'une à l'autre en raison de leur solitude, de leur dépression, de leur malheur. Que se passe-t-il ? Je m'accroche, non à vous, mais à une idée, à quelque chose qui m'aide à m'évader de moi-même.

Vous pouvez être attaché à une expérience, à un incident qui vous a donné des transports de vie intense, de ravissement, de puissance, de sécurité, et vous vous accrochez à cela. Quelle est cette expérience que vous avez eue ?? Elle s'est enregistrée dans votre esprit et vous y tenez. Ce que vous retenez ainsi est une chose morte et, à votre tour, vous devenez chose morte. Si vous voyez tout cela sans direction, sans mobile, si vous vous contentez de l'observer, alors vous verrez que cette vision pénétrante fait apparaître tout cela comme sur un plan. Une fois qu'il y a cette vision, la chose disparaît complètement, vous n'êtes pas attaché.

40. ÉCOLES ET FONDATIONS

Question: Vous vous êtes tellement prononcé contre les organisations, pourquoi avez-vous des écoles et des fondations ? Et pourquoi parlez-vous ?

Un groupe de personnes parmi nous a jugé nécessaire d’avoir une école. « École » vient du mot grec qui signifie « loisir » – loisir pendant lequel on peut apprendre, un endroit où étudiants et professeurs peuvent s'épanouir, où on peut former une future génération. Car c'est là le but des écoles: ce n’est pas simplement de transformer des êtres humains en instruments mécaniques et techniques – bien que le travail et les carrières soient utiles – mais aussi de leur donner l'occasion de s’épanouir en tant qu'êtres humains, sans peur, sans confusion, avec grande intégrité. Comment former un tel être humain, qui soit « bon » ? J'utilise le mot « bon » dans son sens propre, pas dans le sens de « respectable », mais pour désigner un être humain total et non fragmenté, morcelé. Bien qu’il soit très difficile de trouver des professeurs qui soient « totaux », nous essayons en Inde, où il y a cinq ou six écoles, en Californie, au Canada et ici, en Angleterre, de faire en sorte que ces écoles soient de véritables centres de compréhension – de compréhension de la vie. De tels endroits sont nécessaires, c'est le pourquoi de ces écoles. Nous ne pouvons pas toujours réussir, mais peut-être qu'au bout de dix ans, il en sortira une ou deux personnes qui seront des êtres humains totaux. Les fondations, en Amérique, au Canada, en Inde et ici n'existent que pour publier des livres, organiser ces réunions, aider les écoles, et non comme centres d’ « illumination » – et toutes ces sornettes. Et personne n'en tire aucun bénéfice matériel.

Pourquoi je parle ? On m'a souvent posé la question: « pourquoi continuez-vous à gaspiller votre énergie au bout de cinquante ans, alors que personne ne semble changer ? Pourquoi prendre cette peine ? Est-ce une forme d'accomplissement ? Puisez-vous de l'énergie dans le fait de parler de ces choses – ce qui vous fait dépendre de l'auditoire ? » Nous avons étudié la question plusieurs fois.

Tout d'abord, je ne dépends pas de vous en tant que groupe qui vient écouter l'orateur. Celui-ci n'est pas attaché à un groupe particulier et n'a pas besoin de réunion. Alors, quel est le motif ? Je crois que si on voit quelque chose de vrai et de beau, on a envie d'en parler aux autres, par affection, par compassion, parce qu'on les aime. S'il y en a que cela n'intéresse pas, cela ne fait rien, mais ceux que cela intéresse peuvent se réunir. Pouvez-vous demander à la fleur pourquoi elle pousse, pourquoi elle parfume ? C'est pour la même raison que parle l'orateur.

41. LA RESPONSABILITÉ

Question: Vous dites que, fondamentalement, mon esprit fonctionne exactement de la même manière que celui de tout le monde. Pourquoi cela me rend-il responsable vis-a-vis du monde entier ?

Ce que l'orateur a dit, c'est que dans le monde entier, où qu'on aille, les êtres humains souffrent, sont en proie au conflit, se sentent anxieux et incertains. Il y a très peu de sécurité physique et psychologique ; on trouve de la peur, de la solitude, du désespoir et de la dépression. C'est le sort commun des êtres humains, qu'ils vivent en Chine, au Japon, en Inde, en Amérique, en Russie ou ici – tous passent par là. C'est leur vie. En tant qu'être humain, vous êtes psychologiquement le monde entier. Vous n'êtes pas distinct de l'homme qui souffre, anxieux et seul, en Inde et en Amérique. Vous êtes le monde et le monde est vous. C'est un fait dont très peu de gens se rendent compte, ce n'est pas un concept philosophique, une idée, mais un fait – comme lorsque vous avez mal à la tête. Quand on en acquiert une compréhension profonde, alors se pose la question: quelle est ma responsabilité ? Nous nous posons cette question les uns aux autres, je vous en prie. Lorsqu'on se rend compte, non pas verbalement, mais dans ses viscères, qu'on n'est plus un individu – un grand choc pour la plupart, car nous pensons que nos esprits, nos problèmes, nos anxiétés nous appartiennent personnellement – quand nous en saisissons la vérité, alors, quelle est notre responsabilité ? Quelle est notre responsabilité globale – non seulement envers notre famille, notre femme, nos enfants – mais envers l'ensemble de l'humanité, car nous sommes l'humanité ? Nous avons nos illusions, nos images de Dieu et du ciel, nos rituels, exactement comme le reste du monde: les mots diffèrent, mais le modèle reste le même.

Comment réagissez-vous quand vous sentez que vous êtes l'humanité ? Comment relevez-vous le défi ? Comment relevez-vous n'importe quel défi ? Si vous l'affrontez à. partir de votre ancien conditionnement individualiste, vous aurez naturellement une piètre réaction, tout à fait inadéquate et fragmentée. Il vous faut donc découvrir votre réaction à ce grand défi. Votre esprit l'affronte-t-il avec élévation, ou bien avec vos craintes, vos anxiétés, vos petits soucis personnels ?

La responsabilité dépend de la réaction au défi. N'est-elle qu'un frémissement, un attrait romanesque, ou quelque chose de profond qui transformera votre façon d'envisager la vie ? Dans ce cas, vous n'êtes plus britannique, américain, français. Allez-vous renoncer à tout cela ? Ou tout simplement jouer avec l'idée qu'il s'agit d'un merveilleux concept utopique ?

42.L'URGENCE DU CHANGEMENT

Question: En vous écoutant, je ressens l'urgence de changer. Quand je rentre chez moi, elle s'éteint. Que dois-je faire ?

Que devez-vous faire ? L'urgence du changement est-elle due à l'orateur ou bien celui-ci l'influence-tél ? Pendant que vous êtes ici, vous êtes poussés dans vos retranchements, mais quand vous partez, il n'en est plus ainsi. Cela signifie qu'on vous défie, on vous influence, on vous conduit, on vous persuade, et quand tout cela n'est plus, vous vous retrouvez à votre point de départ.

Que faut-il donc faire ? Essayons, s'il vous plaît. de trouver la bonne réponse. Que doit-on faire ? Je viens de loin à cette réunion. Il fait beau. J'ai dressé une tente et cela m'intéresse vraiment. J'ai lu, non seulement ce qui a été dit par l'orateur, mais beaucoup d'autres choses à côté. Je connais les concepts chrétien et bouddhiste, la mythologie hindoue, et j'ai également pratiqué plusieurs formes de méditation : transcendantale, tibétaine, hindoue et bouddhiste. Mais tout cela ne me satisfait pas, alors je viens ici et j'écoute. Suis-je toutefois prêt à écouter absolument ? Je ne puis le faire si j'apporte toutes mes connaissances ici avec moi. Je ne peut écouter ou apprendre, ni comprendre absolument si j'appartiens à quelque secte, si je suis attaché à un concept particulier et si je veux aussi ajouter quelque chose à ce qui se dit ici. Si je suis sérieux, je dois venir l'esprit libre, un esprit qui dise: « découvrons, pour l'amour de Dieu » et non: « je veux ajouter ce que vous dites à ce que je sais déjà ».

Donc, quelle va. être votre attitude ? L'orateur n'a jamais arrêté de dire: la liberté est indispensable. En premier lieu vient la liberté psychologique, et non la liberté physique qui existe dans les pays démocratiques, sinon dans les pays totalitaires. La liberté intérieure ne peut apparaître que si l'on comprend son conditionnement, à la fois social et culturel, religieux, économique et physique. Peut-on se libérer de cela, du conditionnement psychologique ? Moi d'abord, tous les autres ensuite !

La difficulté’ de tout cela est que nous nous cramponnons tellement aux choses que nous n'avons pas envie de lâcher prise. Ayant fait diverses études, on se sent attiré par une école particulière de psychologie. On a étudié de près la question, on lui trouve beaucoup de vérité et on y tient. Puis on vient ici et on écoute, et on y ajoute ce qu'on a déjà entendu, si bien que tout se mélange. Ne faisons-nous pas cela ? Nos esprits deviennent très confus. Pour le moment, pendant que vous êtes ici, cette confusion se trouve quelque peu mise à l'écart ou diminuée, mais quand vous partez, elle revient. Pouvez-vous en être conscients, non seulement pendant que vous êtes ici, mais quand vous êtes chez vous – ce qui est beaucoup plus important ?

Donc, qu'est-ce que tout cela indique ? Nous avons l'intelligence nécessaire pour résoudre des problèmes techniques – l'esprit qui trouve les solutions. Nous avons tous cette qualité, mais ce n'est pas l'intelligence. C'est l'aptitude à penser clairement, objectivement, à être conscient des limites de la pensée, qui marque le début de l'intelligence. Nous vénérons la pensée; plus la nôtre est ingénieuse, plus elle nous grandit à nos yeux. Tandis que, si nous pouvions observer notre propre confusion, notre vision étroite et individualiste de la vie, si nous pouvions être conscients de tout cela, nous verrions comment la pensée crée perpétuellement des problèmes. La pensée crée l'image et celle-ci divise – voir cela demande de l'intelligence. Percevoir les dangers psychologiques, c'est de l'intelligence. Mais il semble que nous ne voyions pas ces choses. Cela signifie qu’on doit tout le temps vous aiguillonner, vous pousser, vous conduire, vous demander, vous persuader, vous supplier de prendre conscience de vous-même, puis, à partir de là, vous faire avancer, ne pas vous laisser rester sur place. Je crains que personne ne fasse cela pour vous, pas même l'être humain le plus éclairé, car alors, vous deviendriez son esclave.

Tels que vous êtes à présent, votre vitalité, votre énergie physique et psychologique se gaspille dans les conflits, le souci, le bavardage, les commérages sans fin, non seulement avec les autres mais avec vous-même. Cet éternel papotage! Il dissipe l'énergie psychologique dont nous avons besoin pour nous observer dans le miroir de nos relations – nous sommes tous liés à quelqu'un – et découvrir ainsi nos illusions, nos images, nos absurdités et nos idioties. Alors, de cette observation jailliront la liberté et l'intelligence qui traceront votre voie dans la vie.

43. LES SYMBOLES

Question : Je puise de la force dans ma concentration sur un symbole. J appartiens à un groupe qui encourage cette pratique. Est-ce une illusion ?

N'appartenez à rien! Monsieur, voyez-en la raison: nous ne pouvons rester seuls, nous voulons un soutien, nous voulons la force des autres, nous voulons nous identifier à un groupe, à une organisation. La Fondation Krishnamurti n'est pas une organisation de ce genre, elle n'existe que pour publier les livres, etc. Mais il y a cette idée que nous devons faire partie de quelque chose, car appartenir à quelque chose nous donne de la force.

L'auteur de la question dit qu'il en puise dans sa concentration sur un symbole. Nous avons tous des symboles. Le monde chrétien est plein de symboles et, d'images, de concepts, de croyances, d'idéaux, de dogmes, de rites, et il en va de même en Inde. Ainsi, lorsqu'on appartient à un groupe important dont tous les membres adorent le même symbole, on y puise une force immense ; cela crée le sentiment qu'on comprend enfin quelque chose au-delà du symbole.

Voyez comment fonctionnent nos esprits: d'abord, nous inventons le symbole – l'image dans l'église ou le temple, ou les lettres dans la mosquée; puis nous vénérons ce que nous avons créé avec notre pensée, et nous y puisons de la force. Voyez ce qui se passe. Le symbole n'est pas la réalité. Celle-ci n'existe peut-être pas, mais le symbole nous satisfait et le regarder, y penser, être avec lui nous donnent de la vitalité. Assurément, ce qui a été créé par la pensée doit être une illusion. Si vous m'érigez en gourou – je refuse d'en être un, c'est trop absurde, car je vois comment les adeptes détruisent le gourou et le gourou ses disciples – mais si vous vous forge: une image de moi, de l'orateur, alors toute cette affaire se met en branle; pour moi, c'est une abomination.

Ici, c'est la pensée qui est fautive. Toutes les images qu'elle a créées dans les églises, les temples, les mosquées ne sont pas la vérité, la réalité. Les prêtres et nous-mêmes les avons inventées : elles sont issues de notre peur, de notre anxiété et de notre incertitude de l'avenir. Nous avons créé un symbole auquel nous nous sommes laissés prendre. Rendez-vous compte d'abord que la pensée va toujours créer ce qui procure une satisfaction psychologique, ce qui réconforte. L'image rassurante est une grande consolation; elle peut être une illusion totale – et elle l'est – mais elle réconforte, par conséquent nous ne regarderons jamais au-delà de l'illusion.

44. PENSEE ET CONSCIENCE

Question: Quel est le rapport entre la pensée et la conscience ? Pourquoi semblons-nous incapables d'aller au-delà de la pensée ?

Qu'est-ce que penser et qu'est-ce qu'être conscient ‘? Est-ce deux choses différentes ? Quand vous dites, quel est le rapport entre la pensée et la conscience, cela implique, n'est-ce pas, qu'il s'agit de deux entités différentes, de deux mouvements différents ? Nous devons commencer par considérer ensemble ce qu'est la pensée, car c'est sur l'ensemble de cette question que reposent toute notre conduite et nos activités. La pensée fait partie de nos émotions, de nos sentiments, de nos réactions, et du fait de reconnaître ces dernières. Qu'est-ce que la conscience ? Avoir conscience de quelque chose, être lucide, être capable de reconnaître. De comprendre, c'est tout le domaine du fonctionnement de l'esprit et c'est plus ou moins ce que nous entendons par la conscience.

On demande : « quel est le rapport entre les deux ? » Toutes nos activités reposent sur la pensée, avec ses images, ses souvenirs du passé ou ses projections dans l'avenir, ainsi que l'immense activité qui s'engage dans tous les domaines : technique, psychologique, physique. D'autre part, nos relations mutuelles se fondent sur la pensée, celle qui a créé l'image que vous vous êtes faite de quelqu'un et celle de vous que celui-ci a projetée. Cette pensée se base assurément sur le a savoir, l'expérience, la mémoire. La réaction de cette dernière est la pensée. Quant à l'expérience, la connaissance, la mémoire et le mouvement de la pensée, il s'agit la d'un processus matériel. Ainsi, la pensée est toujours limitée, le savoir étant limité. Il n'existe de savoir complet sur aucun sujet – excepté comment mettre fin au savoir, ce qui est tout autre chose. Ainsi, dans le champ d'action du savoir et du mouvement de la mémoire, la pensée est circonscrite, bornée, délimitée.

Quel rôle joue la pensée dans l'acte d'être conscient ? Tout le savoir que nous avons amassé, toutes les expériences, les souvenirs, non seulement personnels, mais aussi collectifs, les réactions génétiques, l'expérience accumulée par les générations successives, tout le labeur, l'angoisse, la peur, et les plaisirs, les dogmes, les croyances, les attachements, la douleur du chagrin – tout cela constitue notre conscience. Vous pouvez lui ajouter ou lui soustraire des choses, mais il s'agit toujours du mouvement de la pensée sous forme de conscience. On peut avancer qu'il existe une super-conscience, mais elle ferait encore partie de la pensée. La conscience est en mouvement constant, fractionnant le « vous » et le « moi ». Notre conscience consiste en son contenu: sans lui, que serait-elle ? Si la conscience se compose de toutes les diverses activités de la pensée que nous nommons conscience, y a-t-il une autre conscience qui soit tout à fait distincte de la première ? Pour en arriver là, on doit découvrir si la pensée peut prendre fin – non pas une fin provisoire, un intervalle entre deux pensées, une période de silence ou un mouvement inconscient. La pensée peut-elle jamais prendre fin ? Ce problème a préoccupé des personnes sérieuses qui ont beaucoup approfondi le sujet par la méditation. La pensée peut-elle prendre fin, avec son énorme puissance, avec, derrière elle, son grand volume d'énergie créée pendant des millénaires dans les domaines scientifique, économique, religieux, social et personnel ? Toute cette activité peut-elle se terminer ? Ce qui signifie: ce que la pensée a édifié dans notre conscience, ce dont nous sommes faits, qui est le contenu de notre conscience, cela peut-il prendre fin ?

Pourquoi vouloir y mettre un terme ? Quel est le mobile derrière le désir de mettre fin à la pensée ? Est-ce parce que nous avons découvert par nous-mêmes qu'elle crée une peine intense, une grande angoisse à l'égard de l'avenir, angoisse découlant du passé et existant dans le présent, entraînant un sentiment d'isolement et de solitude absolus ?

En posant cette question : « la pensée peut-elle prendre fin ? », cherchez-vous une méthode pour y mettre fin, un système que vous appliquera: jour après jour pour y arriver ? Si vous vous exercez tous les jours, cette pratique même intensifie la pensée, bien sûr. Ainsi, que faire ? On se rend compte de la nature de la pensée, de sa superficialité, des jeux intellectuels auxquels elle se livre. On sait comment elle divise: en nationalités, en croyances religieuses, etc., et le conflit perpétuel qu'elle cause de notre naissance à notre mort. Est-ce là la raison pour laquelle vous voulez mettre un terme à la pensée ? On doit être aussi clair que possible sur le motif de cette volonté, car c'est lui qui dictera et dirigera. On peut vivre dans l'illusion que la pensée a pris fin. C'est le cas de plusieurs personnes, mais cette illusion n'est qu'une projection de plus de la pensée qui désire prendre fin.

La pensée et ce qu'elle a construit sous forme de conscience avec son contenu – tout cela peut-il prendre fin ? Si l'orateur dit oui, que vaut cette affirmation ? Absolument rien. Mais peut-on se rendre compte de la nature de la conscience et du mouvement de la pensée en tant que processus matériel et l'observer ? Peut-on le faire ?

Peut-on observer le mouvement de la pensée, non comme un observateur qui la regarde, mais comme si elle-même devenait consciente de son propre mouvement ? Autrement dit, peut-on à la fois voir s'éveiller la pensée et la voir observer son propre mouvement ? Prenez un exemple très simple, l'avidité: observez-la quand elle s'éveille en vous, puis posez-vous la question: « l'observateur, celui qui pense, est-il distinct de la pensée ? » Observer la pensée est assez facile: je me mets à part en tant qu'observateur et surveille ma pensée, ce que font la plupart d'entre nous. Mais cette séparation est illusoire et fallacieuse, parce que celui qui pense est la pensée. Celui qui observe peut-il être absent de son observation ? L'observateur, le penseur, est le passé – les souvenirs, les images, le savoir, les expériences, tout ce qu'il a accumulé au cours du temps, c'est l'observateur. Celui-ci nomme une certaine réaction « avidité » et, ce faisant, il est déjà prisonnier du passé. En nommant la réaction que nous appelons « avidité », nous l'avons placée dans le passé. Que se passera-t-il, par contre, si on ne nomme rien et qu'on se contente de l'observation pure, dans laquelle il n'y a pas de division entre l'observateur et la chose observée, le penseur et la pensée, l'expérimentateur et l'expérience ? Notre conditionnement nous pousse à établir cette division entre l'observateur et la chose observée, et c'est pourquoi nous nous donnons tant de peine pour maîtriser cette dernière. La réaction est: « je suis avide », mais nous disons: « je suis distinct de l'avidité, par conséquent je peux la maîtriser, je peux agir sur elle, je peux la réprimer, je peux y trouver du plaisir. Je peux intervenir en ce qui la concerne. » Le fait est que celui qui pense est la pensée. Il n'y a pas de penseur sans pensée.

Donc, observez sans souvenirs du passé ni réactions se projetant immédiatement dans l'observation. Faites de l'observation pure, sans aucune direction, sans aucun mobile; alors, en approfondissant, on trouve que la pensée peut en effet prendre fin. La pensée est un mouvement, et le temps en est un aussi, donc le temps est de la pensée. Cela est la vraie méditation: celle qui permet à la pensée de suivre son propre mouvement, comment il naît, comment il crée l'image et comment il la poursuit; c'est observer de telle sorte qu'on ne reconnaisse pas ce qui est observé. Pour simplifier: observez un arbre sans lui donner de nom, sans vous demander à quoi il peut servir, contentez-vous de l'observer. Cela met fin à la division entre l'arbre et vous, mais sans que pour autant, vous deveniez l'arbre, j'espère ! Le mot, avec ses réactions neurologiques, crée la division. En d'autres termes, peut-on observer sa femme ou quelqu'un d'autre sans le mot, donc sans l'image et tous les souvenirs se rapportant cette relation ? – ce qui revient à l'observation pure ? Dans cette observation qui est l'attention complète, la pensée n'a-t-elle pas pris fin ? Cela exige beaucoup d'attention, pas à pas, en surveillant comme un scientifique consciencieux qui fait très, très attention. Quand on fait cela, la pensée prend fin, et par conséquent le temps s'arrête.

45.LA COMPASSION

Question: La compassion jaillit-elle de l'observation ou de la pensée ? N'est-elle pas une émotion ?

Je ne sais pas comment répondre. Qu'est-ce que la compassion ? Est-ce de l'émotion, quelque chose de sentimental? Se dépense-t-elle dans quelque œuvre sociale ? On devrait découvrir ce qu'est la compassion, ce qu'est l'amour. Est-ce le désir, le plaisir ? L'amour peut-il exister là où il y a ambition ? Peut-il y avoir amour si on s'efforce de devenir quelque chose – non seulement dans le monde extérieur, mais aussi psychologiquement, là où on se trouve en lutte constante pour être ou devenir quelque chose ? Peut-il y avoir amour là où se manifestent jalousie et violence ? Là où il y a division entre vous et moi ? Peut-il y avoir amour si on est nationaliste ? Ces divisions entre nationalités, entre croyances, et celles créées par les images, permettent-elles à l'amour de se manifester ? Bien sûr, il ne peut y avoir d'amour lorsqu’il y a de telles divisions. Cependant, nous sommes tous si lourdement conditionnées que nous acceptons cela comme normal.

Quel est le rapport entre l'amour et l'affliction ? La souffrante et l'amour peuvent-ils aller de pair ? non seulement la souffrance personnelle, mais l'immense souffrance de l'humanité, celle que les guerres ont provoquée et continuent de provoquer, celle des habitants des pays totalitaires – peut-il y avoir amour là où on soufre ? Ou bien cette compassion passionnée ne vient-elle qu'avec la fin de la souffrance ?

Après avoir dit cela, où en sommes-nous ? L'amour n'est-il qu'un idéal, quelque chose que nous ne connaissons pas et que, par conséquent, nous voulons éprouver – ce sentiment extraordinaire de grande compassion ? Mais nous ne voulons pas en payer le prix. Nous aimerions obtenir ce merveilleux joyau, mais nous ne sommes pas disposés à faire le geste ou autre chose qui pourraient nous le procurer. Si vous voulez la paix, vous devez vivre paisiblement, ne pas vous diviser entre nations qui se font les guerres et toutes les horreurs que nous connaissons. Quel est le prix que nous payons cette situation – non en pièces de monnaie et en papier, mais intérieurement ? Dans quelle mesure, avec quelle profondeur de vision est-ce que je me rends compte que le nationalisme et toutes les divisions doivent cesser en moi en tant qu'être humain ? Car un être humain – que ce soit vous ou moi – est comme le reste du monde du point de vue psychologique. Nous souffrons tous, nous passons tous par des angoisses, de grandes peurs, des incertitudes, la confusion: nous sommes tous mêlés à des absurdités religieuses. Nous sommes cela. Pouvons-nous en voir la totalité, non comme une idée, non comme une aspiration, mais comme un fait, un fait brûlant réel, quotidien ? Cette perception nous mènera à la compassion d'un être responsable. La compassion accompagne une grande intelligence, qui n'est pas le fonctionnement du savoir. Celui-ci peut résoudre beaucoup de problèmes intellectuels et techniques, mais l'intelligence est une chose totalement différente. Veuillez ne pas admettre ce que je dis, contentez-vous de l'examiner. Vous pouvez avoir beaucoup lu, être capable de tenir de grandes discussions et de résoudre des problèmes, mais l'esprit qui trouve les solutions n'est pas celui qui est doué d'intelligence. Celle-ci vit avec la compassion, avec l'amour. Et quand cette intelligence est un acte de compassion. elle est globale et ne constitue pas une action particulière

46. LA CORRUPTION

Question: Pourquoi dites-vous que l'attachement est de la corruption ? Ne sommes-nous pas attachés à ceux que nous aimons ?

Cela nécessite-t-il une explication ? Quand vous êtes attaché à une idée, à un concept, à un idéal, comme les communistes ou les catholiques, n'est-ce pas le début de la corruption ? Quand je suis lié à une croyance, à un dieu, à une image ou à une personne, n'est-ce pas le début de la corruption ? Messieurs, je vous en prie, il ne s'agit pas de ce que je dis, voyez vous-mêmes. L'attachement est-il de l'amour ? Si je vous étais attaché en tant qu'auditoire (à Dieu ne plaise!) je vous exploiterais, je puiserais en vous un grand réconfort tout en m'accomplissant. N'est-ce pas de la corruption ? Quand je suis attaché à ma femme, à mon ami(e), à un meuble ou à n'importe quoi, c'est le début de la corruption. Je dois veiller sur ce à quoi je suis attaché, je dois le protéger, et c'est ainsi qu'apparaît la peur. Elle commence avec l'attachement. Cet attachement, ce réconfort, cet encouragement peuvent procurer du plaisir, mais ils porteront toujours l'ombre de la peur, de l'angoisse, de la jalousie et du désir de possession; les gens aiment posséder et appartenir. N'est-ce pas de la corruption, puisqu'il y a un sentiment de crainte, d'anxiété, de perte éventuelle ?

Peut-on vivre dans ce monde sans le moindre sentiment d'attachement à quoi que ce soit ? – à des croyances, des dogmes, des dieux, à tous les divers symboles, idéologies et images, aux meubles, à la maison, aux expériences ? Ce qui ne signifie pas pour autant qu'on devient détaché. Si on tente de se détacher, le détachement fait alors partie de l'attachement, car un contraire prend ses racines dans son propre contraire. Est-ce clair ? Ainsi, quand on comprend la nature de l'attachement, ses conséquences, quand on en perçoit tout le mouvement, non seulement celui d'un attachement particulier à une certaine personne, à une idée ou à un meuble, mais qu'on comprend et qu'on fait pénétrer sa vision dans l'ensemble de ce mouvement de l'attachement, il tombe et disparaît immédiatement, sans aucun conflit. Alors, peut-être peut-on aimer, car l'amour, la peur et la jalousie ne peuvent coexister.

47. UNE MINORITE

Question: Vous dites: « nous sommes le monde », mais la majorité du monde semble se diriger vers la destruction en masse. Une minorité de gens bien intégrés peut-elle contrebalancer la majorité ?

Etes-vous, sommes-nous cette minorité ? Quelqu'un d'entre nous est-il totalement libéré de tout cela ? Ou bien, psychologiquement, contribuons-nous en partie à la haine réciproque ? Il se peut que vous ne puissiez empêcher un pays d'en attaquer un autre, mais psychologiquement, vous êtes-vous affranchi de votre héritage commun, qui n'est autre que votre nationalisme tribal glorifié ? Sommes-nous libérés de la violence ? Elle est présente partout où un mur nous entoure. Comprenez tout cela, je vous en prie. Nous avons dressé des murs de cinq mètres de haut et de plus de trois mètres d'épaisseur qui nous enserrent tous. C'est ce qui induit la violence, ainsi que ce sentiment d'immense solitude qui nous ronge. Donc, la minorité et la majorité, c'est vous. Si quelques-uns d'entre nous s'étaient transformés de fond en comble du point de vue psychologique. ils ne poseraient jamais cette question, car ils seraient alors quelque chose d'entièrement différent.

48. LA FOI ET LA PRIÈRE

Question: Les mystiques chrétiens décrivent certaines formes de prière mentale dans laquelle ils parlent à Dieu ou a ce qu'ils appellent Dieu. Ils prétendent qu'il se passe quelque chose de sensationnel au cours d'une telle prière et ils appellent cela l'union avec Dieu. Ils sont convaincus qu'il ne s'agit pas d'une illusion. S'abusent-ils ? Dans ce cas, qu'est-ce que la foi? Il semble qu'elle donne le pouvoir d'accomplir des actes extraordinaires.

Si on est nationaliste, cela donne un pouvoir extraordinaire de tuer les autres. Voyez ce qu'ils font ! Une illusion peut-elle donc vous donner une vitalité et une force énormes, vous permettant de faire des choses extraordinaires ? Apparemment oui. Regardez l'œuvre mondiale des missionnaires chrétiens, accomplie grâce à leur foi en quelque chose. Cette croyance peut être totalement irréelle, une image créée par l'esprit, mais ils y croient, ils y tiennent et veulent convertir tous les autres. Ils supportent des conditions d'inconfort extraordinaire, la maladie et toutes sortes de rigueurs. Ces mystiques qui parlent à Dieu par l'intermédiaire de la prière – j'ignore ce qu'est Dieu, personne ne le sait – se sont forgé l'image d'une entité suprême et pensent que la prière, la foi, le dévouement, la piété, leur permettent de remuer des montagnes. Regardez ce que font l'Amérique, la Russie, l'Inde et les autres pays. Ils ont une foi inébranlable dans leur pays, leur nationalisme, et ils construisent un vaste monde technologique dans le but de détruire les autres, qui font exactement de même. Pour aller dans la lune, que ne faut-il pas d’énorme énergie, d'aptitudes techniques, de foi : les Américains premiers sur la lune avec leur drapeau !

Dans le monde chrétien, la foi a remplacé le doute. Celui-ci balaye tout, il purifie l'esprit. Si vous doutez de vos expériences, de vos opinions, vous êtes libres d'observer clairement. Le doute est un des principaux facteurs du monde oriental, du bouddhisme et de l'hindouisme; on y exige que vous doutiez, que vous mettiez en question ; n'acceptez pas, soyez votre propre lumière, une lumière que personne ne peut vous donner. (Bien sûr, en Inde, en Asie, tout cela, actuellement, a volé en éclats, ils sont tous pareils à tout le monde, ils deviennent des marchands.) La grande force n'arrive pas par le truchement de la prière, de l'illusion ou de la foi; elle vient par la lucidité, par l'intermédiaire de l'esprit qui voit clairement; cette lucidité n'est pas intermittente. Quand une chose est vue clairement – par exemple, que le nationalisme est ce qu'il y a de plus destructeur au monde – alors on en est débarrassé. Être soulagé de ce fardeau donne de la vitalité, de l'énergie, de la force. De même, la libération totale de tout attachement apporte la force de l'amour et peut faire bien plus que toutes les autres expériences et les prières.

S'évader à travers une illusion, un symbole, un idéal, « est une solution de facilité. Mais voir exactement ce que nous sommes et aller au-delà exige beaucoup d'énergie, de perception et d'action: c'est beaucoup plus ardu. Cela signifie une prise de conscience stupéfiante de toutes nos activités et de nos sentiments. Mais nous ne sommes pas disposés à faire tout cela. Nous pensons que nous pouvons parler à Dieu par le moyen de quelque prière facile. Dieu, après tout, est une création de la pensée, que ce soit le Dieu chrétien ou les dieux hindouistes; les bouddhistes n'ont pas de dieux, mais ils ont leurs propres images.

49.L'AIDE AUX AUTRES

Question: J'ai été membre d'un groupe Gurdjieff. Je trouve que cela m'a donné une assise pour mieux comprendre ce que vous dites. Devrais-je continuer à adhérer à un tel groupe afin, si possible, d'aider d'autres personnes comme on l'a fait pour moi ? Ou bien un groupe conduit-il à la fragmentation ?

Voilà une idée extraordinaire, d'aider les autres, comme si la compréhension, la beauté, l'amour et la vérité vous appartenaient – tout un monde d'ordre et aussi ce grand, cet immense sentiment de totalité. Si cela vous était acquis, vous ne parleriez pas d'aider les autres.

Pourquoi vouloir appartenir à quelque chose ? – à une secte, à un groupe, à un corps religieux ? Est-ce parce que cela nous donne de la force ? Que nous ne pouvons subsister seuls ? Le mot « seul », en anglais, signifie « tout en un ». Parce que nous avons besoin d'encouragement, besoin de quelqu'un qui nous dise que nous sommes sur la bonne voie ? L'auteur de la question déclare: appartenir à un certain groupe m'a aidé à vous comprendre. Comprendre quoi ? Moi ?

Veuillez vous arrêter à cela. Comprendre ce que nous disons ? Avons-nous besoin d'interprètes pour comprendre ce dont nous parlons ? – être bon, aimer, ne pas sentir qu'on appartient à une nationalité ? Avons-nous besoin de quelqu'un pour nous le dire ? Pourquoi dépendons-nous des autres – qu'il s'agisse d'une image dans une église, un temple. une mosquée, ou du prédicateur, ou du psychologue ? Pourquoi dépendons-nous des autres ? Si nous en sommes psychologiquement tributaires, nous devenons des personnes de seconde main, ce que nous sommes. Toute l'histoire de l'humanité réside en nous; elle ne se trouve pas dans les livres, sauf pour les événements extérieurs ; toute l'histoire est ici et nous ne savons pas la lire. Comprenez-vous ce que je dis ? Vous êtes le livre. Si vous en êtes le lecteur, il n'a pas de sens; mais si vous êtes le livre qui vous montre et vous raconte l'histoire, alors vous ne dépendez de personne, vous êtes votre propre lumière. Pour l'allumer, nous attendons tous une flamme, le feu d'un autre. C'est peut être pourquoi vous êtes tous ici. C'est là qu'est la tragédie, parce que nous sommes incapables de voir clairement tout seuls. Avant d'aider les autres, ayons une vision claire, pour l'amour de Dieu ! Sinon, cela revient à être un aveugle en conduisant un autre.

50. LA LIBERTE

Question: Qu'est-ce que la liberté ?

De nombreux philosophes ont écrit sur la liberté. Nous parlons de la liberté – celle de faire ce qui nous plaît, d'avoir le travail qui nous plaît, la liberté de choisir un homme ou une femme, la liberté de lire n'importe quel livre ou bien celle de ne pas lire du tout. Nous sommes libres, et que faisons-nous de cette liberté ? Nous nous en servons pour nous exprimer, pour faire tout ce qui nous plaît. La vie devient de plus en plus laxiste: vous pouvez avoir des rapports sexuels dans un parc ou un jardin publics.

Nous jouissons de toutes sortes de libertés, et qu'en avons-nous fait ? On pense que là où il y a choix, il y a liberté. Je peux me rendre en Italie ou en France, c'est un choix. Mais celui-ci donne-t-il la liberté ? Pourquoi devons-nous choisir ? Si vous êtes très lucide, que votre perception est pure, il n'y a pas de choix. C'est de là que dérive l'action juste. Ce n'est que dans le doute et l'incertitude que nous commençons à choisir. Donc, si vous me permettez de le dire, le choix empêche la liberté.

Les états totalitaires n'accordent aucune liberté parce qu'à leur idée, la liberté amène la dégénérescence de l'homme. En conséquence, ils contrôlent, répriment, vous savez ce qui se passe.

Donc, qu'est-ce que la liberté ? Se fonde-telle sur le choix ? Est-ce de faire exactement ce qui nous plaît ? Certains psychologues disent: si vous ressentez quelque chose, ne le réprime: pas, ne l'entravez pas, ne le maîtrisez pas, mais exprimez-le immédiatement. Nous faisons cela très bien, trop bien. Cela s'appelle aussi la liberté. Est-ce que lancer une bombe est une forme de liberté ? Voyez à quoi nous l'avons réduite !

La liberté se trouve-t-elle là-bas, ou ici ? Où commencez-vous à la chercher ? Dans le monde extérieur où vous exprimez tout ce qui vous plaît – la prétendue liberté individuelle ? Ou bien la liberté débute-t-elle intérieurement pour s'exprimer par la suite intelligemment au-dehors ? Comprenez-vous ma question ? La liberté n'existe que s'il n'y a pas de confusion en moi, si du point de vue psychologique et religieux je ne peux être pris à aucun piège – vous comprenez ? Il y a d'innombrables pièges: les gourous, les sauveurs, les prédicateurs, d'excellents livres, des psychologues et des psychiatres. Ce sont tous des attrape-nigauds. Et si je suis dans un état de confusion et de désordre, ne dois-je pas commencer par me libérer de ce désordre avant de parler de liberté ? Si je n'ai pas de relation avec ma femme, mon mari ou quelqu'un d'autre – parce que nos rapports se fondent sur des images – il y a conflit, ce qui est inévitable là où il y a division. Donc, ne dois-je pas commencer ici, à l'intérieur de moi-même, dans mon esprit, dans mon cœur, afin de m'affranchir totalement de toute crainte, angoisse, désespoir, ainsi que des souffrances et blessures dues à quelque désordre psychique ? Observez tout cela vous-même et libérez-vous-en !

Il semble, toutefois, que nous n'en ayons pas l'énergie. Nous allons la chercher chez autrui. Nous nous sentons soulagés en parlant à un psychiatre, en nous confessant, et tout ce qui s'ensuit. Toujours être tributaire de quelqu'un! Inévitablement, cette dépendance amène le conflit et le désordre. On doit donc commencer à comprendre la profondeur et la grandeur de la liberté, on doit commencer par ce qui est le plus près de nous. nous-mêmes. La grandeur de la liberté, de la véritable liberté, sa dignité, sa beauté, résident en soi dès que règne un ordre absolu. Et cet ordre ne s'établit que si nous devenons notre propre lumière.

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