Suggestion
Subscribe to the Subscribe
And/or subscribe to the Daily Meditation Newsletter (Many languages)
Chaine Youtube sur l'Enseignement de Krishnamurti en français S'abonner
Print   pdf Pdf
                         Diaspora      rss 

Deuxième Causerie à Adyar, Inde

Samedi 30 Décembre 1933

Je répondrai d'abord à des questions qui m'ont été posées, puis je ferai une courte Causerie.

Question: L'intuition inclut-elle l'expérience passée et autre chose avec, ou seulement l'expérience passée?

Krishnamurti: Pour moi, l'intuition est l'intelligence, et l'intelligence n'est pas l'expérience passée, elle est la compréhension de l'expérience passée. Je parlerai tout à l'heure de toute cette question: expérience passée, mémoire, intelligence et esprit, mais je répondrai maintenant à ce point particulier: l'intuition est-elle engendrée par le passé?

Pour moi, le passé est un fardeau, le passé n'étant que des interruptions, des trous dans la compréhension ; et si vous basez votre action sur le passé, sur la soi-disant intuition, il vous égarera immanquablement. Mais s'il y a action spontanée dans le toujours mouvant présent, dans cette action réside l'intelligence et cette intelligence est l'intuition. La plupart des gens aiment distinguer l'intuition de l'intelligence, parce que l'intuition leur donne une certaine sécurité et de l'espoir. Beaucoup de gens disent qu'ils agissent « par intuition » ; cela veut dire qu'ils agissent sans le concours de la raison, sans profondeur de pensée. Beaucoup de personnes acceptent une théorie, une idée, parce qu'ils prétendent que leur « intuition » leur dit qu'elle est vraie. Ceci n'est pas raisonné ; la théorie ou l'idée est acceptée simplement parce qu'elle leur apporte une solution, un réconfort. En réalité, ce n'est pas leur raison qui fonctionne, ce sont leurs espoirs et leurs aspirations dirigés par leur esprit. Au contraire, l'intelligence étant détachée du milieu, en elle se trouvent la raison, la pensée.

Question: Comment puis-je agir librement et sans inhibitions quand je sais que mon action blesserait ceux que j'aime? Dans un tel cas, quel est le critérium de l'action juste?

Krishnamurti: Je crois avoir répondu à cette question l'autre jour, mais celui qui me la pose n'était peut-être pas là, donc j'y répondrai encore. Le critérium de l'action juste est sa spontanéité. Mais agir spontanément c'est être profondément intelligent. La plupart des gens n'ont que des réactions qui sont perverties, déviées et étouffées à cause du manque d'intelligence. Où l'intelligence fonctionne il y a action spontanée.

Or, celui qui a posé la question veut savoir comment il peut agir librement et sans refoulement quand il sait que son action fera souffrir ceux qu'il aime. Pourtant, aimer c'est être libre: c'est être libre de part et d'autre. L'amour où existe une possibilité de douleur et de souffrance n'est pas vraiment de l'amour, mais une forme subtile de la possession, du sens possessif. Si vous aimez, si vous aimez réellement quelqu'un, il n'y a plus pour vous de possibilité de le faire souffrir quand vous faites quelque chose que vous pensez être juste. Il n'y a douleur que quand vous voulez faire faire à cette personne ce que vous désirez, ou réciproquement. En somme, vous voulez appartenir à quelqu'un, cela vous procure une sécurité, un réconfort ; et, encore que vous sachiez que cette sécurité est provisoire, vous vous abritez dans le provisoire. Ainsi toute lutte qu'on soutient en vue d'un réconfort, d'un encouragement, trahit en réalité un manque de richesse intérieure ; en conséquence, une action individuelle, indépendante de l'autre personne, dérange et fait souffrir, et une des deux personnes est obligée de refouler son véritable sentiment, afin de s'adapter à l'autre. En d'autres termes, cette constante répression, engendrée par ce qu'on appelle l'amour, détruit les deux personnes. Un tel amour ne comporte pas de liberté: c'est une prison subtile. Lorsque vous éprouvez très violemment la nécessité de faire quelque chose, vous la faites. Vous y employez parfois de la diplomatie et de la ruse, mais vous la faites. Il existe toujours cette incitation à agir indépendamment.

Question: Ai-je raison de croire que toute condition et que tout milieu paraissent bons à l'esprit vraiment intelligent? Ne s'agit-il pas, en somme, de découvrir l'art qui a inspiré le tableau?

Krishnamurti: A un esprit intelligent le milieu révèle sa signification ; donc cet esprit est maître du milieu, il en est libéré, il n'est plus conditionné par ce qui l'environne. Qu'est-ce qui conditionne l'esprit? Le manque de compréhension, n'est-ce pas? Ce n'est pas le milieu: le milieu ne limite pas l'esprit ; ce qui le limite c'est sa propre incapacité de comprendre une condition particulière.

Où il y a de l'intelligence, l'esprit n'est conditionné par aucun milieu, car il est tout le temps conscient, lucide et en plein fonctionnement^ donc il discerne, il perçoit la pleine valeur du milieu. L'esprit n'est conditionné par le milieu que lorsqu'il est paresseux, léthargique, lorsqu'il essaye d'échapper au milieu lui-même. Bien que dans cette condition l'esprit puisse penser, en fait il ne fonctionne pas vraiment, il ne fait que penser à l'intérieur du cercle limité de cette condition, ce qui, pour moi, ne s'appelle pas du tout penser.

Ce qui crée l'intelligence, ce qui éveille l'intelligence est cette perception des vraies valeurs et comme l'esprit est estropié par toutes les valeurs que lui impose la tradition, on doit se libérer de ces expériences du passé, de ces fardeaux du passé, afin dé comprendre l'entourage actuel. Donc, la bataille est entre le passé et le présent. La lutte est entre l'arrière-plan, que nous avons cultivé à travers les siècles et les circonstances perpétuellement changeantes du présent. Et un esprit obscurci par le passé ne peut pas comprendre ces changements rapides du milieu. En d'autres termes, pour comprendre le présent, l'esprit doit être suprêmement libre du passé: il doit être susceptible d'une appréciation spontanée des valeurs dans le présent. Je parlerai de cela plus tard.

« Ne s'agit-il pas, en somme, de découvrir l'art qui a inspiré le tableau? » Sûrement. C'est-à-dire que, dans le tableau des contingences, dans le tableau que forme le milieu, l'esprit doit découvrir la valeur subtile, si cachée, si délicate. Et pour percevoir cette subtilité, cette délicatesse, l'esprit doit être vivant, souple, aigu. Il ne doit pas être surchargé par les valeurs d'hier.

Question: Des personnes semblent penser que la libération est un but, un apogée. Quelle serait, dans ce cas, la différence entre cette poursuite de la libération et toute autre poursuite d'un but? L'idée d'un but à atteindre, d'une finalité, est sûrement fausse. Comment devrions-nous alors envisager la libération, si ce n'est de cette façon-là?

Krishnamurti: Je crains que celui qui a posé cette question n'a pas entendu ce que j'ai dit, ne sait pas de quoi j'ai parlé. Il a probablement lu un de mes anciens livres et m'a posé ensuite cette question.

L'esprit est en quête d'un but, d'une fin, parce qu'il veut acquérir une assurance, une certitude. Retirez de l'esprit toutes ses assurances et ses certitudes, qui sont une forme subtile d'auto-glorification ou de l'appétit qu'il a de durer. Retirez tout cela de l'esprit, arrachez-lui ses vêtements, laissez-le nu et vous le verrez encore se battre pour une sécurité, pour un abri, parce que, de ce refuge, il peut fonctionner, il peut agir sans risques, comme un animal attaché par une corde à un poteau.

Ainsi que je l'ai dit, la libération n'est pas une fin, elle n'est pas un but ; elle est la compréhension des vraies valeurs, des valeurs éternelles. L'intelligence est un éternel devenir, elle n'a pas de fin, pas de finalité. Dans le désir de parvenir à quelque chose, se cache un subtil appétit de durée individuelle, de durée individuelle glorifiée. Et tout effort, toute lutte qu'on soutient en vue d'obtenir la libération indique une évasion du présent. Cette totalisation de l'intelligence, qu'est la libération, n'est pas une chose à comprendre par un effort. Après tout, vous faites un effort quand vous voulez et désirez acquérir. Quand on a cet appétit d'une libération, d'un apogée, d'un accomplissement, on fait un effort en vue de soutenir, de maintenir, de perpétuer cet état de conscience que nous appelons le moi. Et cet effort vers un apogée est la véritable essence du moi, parce qu'il se déploie en une série de mouvements de la mémoire. Il se meut vers un but.

« Comment devrions-nous envisager la libération, si ce n'est de cette façon-là? » Pourquoi devons-nous du tout l'envisager? Pourquoi voulez-vous la libération? Est-ce parce que j'en ai parlé pendant ces dix dernières années? Ou est-ce parce que vous voulez échapper aux circonstances? Ou parce que cela vous excitera, vous stimulera, vous octroiera une plus grande possibilité de dominer intellectuellement? Pourquoi voulez-vous la libération? Vous dites: « Je ne suis pas heureux, et si je puis trouver la libération j'aurai le bonheur. Parce que je suis dans la misère, si je trouve cet autre état, la misère aura disparu ». Si c'est cela ce que vous dites, vous ne faites que chercher à remplacer une chose par l'autre.

La libération n'est à être « envisagée » en aucun façon. Elle naît. Elle n'est engendrée que quand l'esprit n'essaye pas d'échapper à l'état qui l'emprisonne, mais plutôt quand il comprend la signification de cette condition qui crée le conflit. Or, comme vous ne comprenez pas les conditions, le milieu, qui créent le conflit, vous poursuivez une idée, une exaltation, un but, une fin, en vous disant: « Si je comprends cela, ceci disparaîtra » ; ou: « Si j'obtiens cela, je pourrai le superposer à cette condition-ci ». Et tout cela n'est qu'une forme subtile d'évasion perpétuelle, hors du présent. Tous les idéals, les croyances, les buts et les états exaltés auxquels on pense, ne sont que des chemins qui vous font sortir du présent. Mais si vous y pensez réellement, vous verrez que plus on poursuit un but, une fin, une croyance, un idéal, plus il arrive qu'on surcharge le futur, parce qu'on s'échappe du présent. On crée de plus en plus de limitations, de conflits, de douleurs.

Question: Certaines personnes disent que, selon votre idée, nous devrions nous libérer maintenant, tant que nous en avons l'occasion et que nous pourrons devenir des maîtres plus tard, une autre fois. Mais si nous devons devenir des maîtres, pourquoi ne serait-ce pas bien pour nous de mettre dès maintenant nos pieds sur ce sentier?

Krishnamurti: Y a-t-il maintenant une occasion pour vous de vous libérer? Qu'appelez-vous une occasion? Comment pourriez-vous être libérés maintenant? Par quelque processus miraculeux? Et plus tard devenir des maîtres? Mais, monsieur, qu'est-ce que c'est qu'un maître et qu'est-ce que c'est qu'une libération? Quel est cet état de « maîtrise »? Si la libération n'est pas la totalisation de l'intelligence dans le présent, alors il est bien certain que cette intelligence n'ira pas se faire acquérir dans quelque lointain avenir. Alors vous voulez la libération maintenant, et la maîtrise plus tard? Je me demande pourquoi vous voulez la libération maintenant. J'ai peur que la libération n'ait aucun sens quand on la « veut ». Et cette idée de devenir un maître (celui qui pose cette question s'imagine que la vie est comme passer un examen, devenir quelque chose), j'ai peur que ce fait de devenir un maître, d'être libéré n'ait pour vous aucun sens. Ne comprenez-vous pas? Quand vous ne voudrez réellement pas devenir quoi que ce soit, mais quand vous vivrez totalement en une journée, dans la richesse d'une seule journée, vous saurez ce que c'est que la maîtrise et la libération. Ce désir que vous avez, crée constamment un futur qui ne pourra jamais s'accomplir, donc il vous fait vivre incomplètement dans le présent.

Ces trois derniers jours j'ai parlé de l'esprit et de l'intelligence. Or, pour moi, il n'y a pas de séparation entre l'esprit et l'intelligence. L'esprit, dépouillé de tous ses souvenirs et de ses entraves, fonctionnant spontanément, pleinement, avec lucidité, engendre la compréhension, et c'est cela l'intelligence, c'est cela l'extase, c'est cela ce qui, pour moi, est l'immortalité, la non-durée. L'intelligence est la non-durée, l'intelligence est l'esprit lui-même. Cette intelligence est le réel et ne doit pas être distinguée de l'esprit lui-même ; cette intelligence est l'extase, elle est perpétuellement en devenir, en mouvement.

Or, la mémoire n'est qu'un obstacle à cette intelligence ; elle est indépendante de cette intelligence ; elle est la perpétuation du milieu, de ce milieu dont la pleine signification n'a pas été comprise par l'esprit. Ainsi la mémoire frappe de stupeur cette intelligence intemporelle, elle entrave son incessant devenir, son perpétuel mouvement. L'esprit est intelligence, mais la mémoire est imposée à l'esprit. La mémoire, étant la conscience de soi, s'identifie à l'esprit, et cette conscience de soi s'interpose pour ainsi dire entre l'intelligence et l'esprit, en divisant ce dernier, en le stupéfiant, en l'entravant, en le pervertissant. Ainsi la mémoire, en s'identifiant à l'esprit, essaye de devenir intelligence, ce qui, pour moi, est faux (si je puis employer ce mot ici), parce que c'est l'esprit lui-même qui est intelligence et c'est la mémoire qui le pervertit, et, de ce fait, obscurcit l'intelligence. Et voilà pourquoi l'esprit semble toujours être à la recherche de cette intelligence intemporelle, qui est l'esprit lui-même.

Qu'est-ce que c'est donc que la mémoire? N'est-elle pas faite d'incidents, d'expériences, de craintes, d'espoirs, d'appétits, de croyances, d'idées, de préjugés et aussi de traditions, d'actions, de faits, avec leurs réactions subtiles et complexes? L'espoir, l'aspiration, la peur, le préjugé, le tempérament, dès qu'ils existent, conditionnent l'esprit, et cette limitation crée la mémoire qui obscurcit la clarté de l'esprit, de l'esprit qui est intelligence. Cette mémoire roule à travers le temps, elle se coagule et se durcit, et devient la conscience individuelle du moi. Quand vous parlez du moi, c'est de cela que vous parlez: de la cristallisation, du durcissement de la mémoire de vos réactions. Ces réactions sont celles qu'ont provoqué en vous l'expérience, les incidents, les croyances, les aspirations. Une fois devenue une masse solidifiée, cette mémoire s'identifie à l'esprit et se confond avec lui. Si vous réfléchissez à cela vous le comprendrez. La conscience de soi, ou conscience du particulier, qu'est le moi, n'est pas autre chose qu'un paquet de mémoire, et le temps n'est pas autre chose que son champ d'action et de jeux. Cette masse durcie de réactions ne peut pas être dissoute, elle ne peut pas se résorber en retournant sur elle-même dans le temps par l'analyse. Cette analyse du passé qui consiste à se retourner pour regarder en arrière n'est qu'un des stratagèmes de la mémoire elle-même. Vous savez, le fait de prendre un plaisir malsain dans des ré-évocations et des réajustements du passé dans le présent, est l'activité constante, le « métier » de la mémoire, n'est-ce pas vrai? Pensez-y. Ce n'est ni un concept philosophique, ni une pensée ingénieuse que j'expose. Pensez-y et vous verrez que c'est vrai. Il y a une masse de réactions engendrées par les conditions, par le milieu, par les préjugés, par les diverses aspirations qu'on a eues, et tout cela forme ce qu'on appelle le moi.

Maintenant, voici que vous avez l'idée qu'il faut dissoudre le moi à cause de ce que j'ai dit, ou bien, voyant par vous-même la stupidité de la chose, vous commencez à dérouler le moi à l'envers. Quand la mémoire commence à se dérouler à l'envers dans le passé, cela s'appelle l'introspection. Mais si vous venez à y penser sérieusement, vous verrez que la mémoire elle-même prend un plaisir malsain à soumettre le passé au présent. Et de même, le futur, pour la mémoire, est un nouveau durcissement provoqué par un renouvellement de soif intérieure, par l'accumulation de nouvelles expériences et réactions. En d'autres termes, le temps est mémoire, conscience de soi. On ne peut ni résoudre ni dissoudre la conscience de soi en allant dans le passé. Le passé n'est que de l'accumulation de mémoire, et creuser dans le passé ne résoudra pas cette conscience dans le présent, pas plus d'ailleurs qu'aller dans le futur. Car le futur, qui est une involution dans le temps, ne se compose que de nouvelles accumulations, de nouvelles soifs intérieures, de nouvelles réactions qui durcissent et que nous appelons idéals, croyances, espoirs. Aussi longtemps que continue ce processus de la mémoire en tant que passé et futur, l'intelligence ne peut pas agir complètement et pleinement dans le présent.

L'intuition, telle qu'on la comprend communément, est basée sur le passé: sur l'accumulation du passé en tant que mémoire et en tant qu'expériences. Cette intuition nous sert simplement d'avertissement, dans le présent, pour agir avec prudence, ou librement.

Ainsi que je l'ai dit, l'intelligence intemporelle n'est pas pour moi un concept mais une réalité, et vous le verrez aussi, si vous expérimentez ce que je dis. Vous verrez que c est une réalité, si votre esprit n'est pas encombré par cette accumulation du passé que vous appelez la mémoire. La mémoire fonctionne et vous dirige dans le présent, elle vous empêche d'être pleinement intelligent, donc de vivre pleinement dans le présent.

Donc la libération, ou vérité, ou Dieu, est la délivrance de l'esprit, qui lui-même est l'intelligence, sa délivrance du fard eau de la mémoire. Je vous ai expliqué ce que j'entends par mémoire: ce n'est pas la mémoire des faits, vrais ou faux, mais le fardeau dont la conscience de soi charge l'esprit. Et cette mémoire est la réaction au milieu qui n'a pas été compris. L'immortalité n'est pas la perpétuation de la conscience du moi, qui n'est que le résultat d'un milieu faux, mais la libération, la délivrance de l'esprit du fardeau de la mémoire.

Deuxième Causerie à Adyar, Inde

Samedi 30 Décembre 1933

© 2016 Copyright by Krishnamurti Foundations

Sauf mention contraire, le contenu de ce site est mis à disposition selon les termes de la Licence CC BY-SA 4.0
Web Statistics