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Deuxième Conférence à Paris

Samedi 20 Mai 1967

Nous avions évoqué l'autre jour la nécessité d'une révolution radicale, non seulement dans la structure extérieure de la société mais encore dans le domaine intérieur, psychologique ; il faut qu'il y ait là une mutation totale, une révolution de tout l'être psychologique.

Nous constatons que la société est dans un état de désordre effroyable, qu'elle est basée sur l'avidité, l'envie, la promotion sociale, le prestige et ainsi de suite. En tant qu'êtres humains appartenant à cette société, nous aussi sommes dans un état de désordre intérieur. Pour l'être humain moyen, la vie, la routine quotidienne, le labeur asservissant pour gagner sa vie, l'atroce solitude, l'affreux ennui, la répétition sans fin, tout cela a bien peu de sens. Alors, pour donner à la vie une signification, les intellectuels du monde entier, en Orient comme en Occident, ont inventé des philosophies et des religions ; ils ont dit: « Il existe un Dieu, il existe un certain état de l'esprit qu'il nous faut nous efforcer d'atteindre », et il y a eu d'innombrables et astucieux philosophes pour émettre certaines affirmations dénuées d'aucun rapport avec la vie. Ils se sont efforcés de lui donner un sens, mais en réalité – en dehors du domaine intellectuel et mental – la vie telle qu'elle est, telle que nous la vivons de jour en jour est absolument vaine. Elle est dépourvue de sens, non pas seulement parce que nous sommes dans un état de désordre, mais encore à cause de la nature répétitive de notre existence. Nous passons des années dans un bureau – quarante ou cinquante années – poursuivant sans fin une tâche sans intérêt et, comme nous pouvons le voir, le désordre intérieur s'accroît d'instant en instant. Extérieurement on s'efforce d'instaurer un certain ordre en établissant des lois, différentes formes de dictature, ou bien en exerçant un contrôle sur l'esprit et le comportement des humains ; on suscite ainsi extérieurement, politiquement et économiquement, un semblant d'ordre, mais intérieurement il n'y en a aucun. L'ordre implique, n'est-il pas vrai, un état d'esprit où n'existe aucun conflit ; un état fait de clarté et libre de toute routine ; un état que ne conditionne aucune tendance, aucune inclination personnelle et qui ne subit pas la contrainte des influences du milieu extérieur. Or, il me semble qu'un tel ordre doit naître sans effort. Il ne peut être le fait de la volonté, ni d'une lutte poursuivie dans le domaine des concepts ou des idées ; étant issus de notre esprit confus, douloureux, éternellement solitaire et en proie au conflit, de tels efforts ne peuvent absolument pas établir un état d'ordre, ils ne peuvent qu'intensifier la confusion.

Dès lors que faire? Que peut faire un être humain qui se rend compte de sa propre confusion, de son incertitude, de la routine qu'est sa vie, laquelle est imitation, conformisme à un modèle établi par la société dont il fait lui-même partie – et qui néanmoins voit la nécessité d'un ordre intérieur? Si l'ordre intérieur n'existe pas – alors même que l'ordre extérieur a su s'imposer – le désordre intérieur, invariablement, prendra le dessus sur le semblant d'ordre extérieur ; il me semble que ceci est assez clair. Comment donc faire naître cet ordre en soi-même? L'ordre signifie un état d'esprit où n'existe aucune contradiction, et par conséquent aucun conflit – et ceci n'implique pas un état de stagnation ou de dépérissement.

Un ordre qui doit son existence à une formule, à un idéal ou à un concept, n'est que désordre. L'être humain qui se conforme à un certain modèle de pensée – un idéal de ce qu'il devrait être – ne fait qu'imiter, se conformer, se discipliner et se contraindre pour s'adapter à un moule. S'il adopte cette manière d'être – et c'est ce qu'il a été forcé de faire pendant des siècles et des siècles, la société s'efforçant de le dominer au moyen de diverses sanctions religieuses, de diverses lois et ainsi de suite – invariablement il en résulte le plus grand désordre intérieur. Il me semble que c'est là une des raisons principales de la révolte actuelle que l'on peut constater dans le monde entier. Les jeunes générations s'efforcent de rejeter les idées, les dieux, le comportement de l'ancienne génération, tout est en voie d'être rejeté ; les jeunes sont dressés contre la société, contre l'ordre établi. Toutefois l'ordre qu'ils recherchent donne petit à petit dans le conformisme, et par conséquent un état de désordre s'installe en eux.

Le problème est donc, n'est-il pas vrai, – ce besoin essentiel étant évident, – comment un changement radical peut-il être provoqué? S'il existe un motif de changer, vous êtes dès lors et de ce fait liés, attachés au passé, parce que tous les motifs sont toujours des produits de l'arrière-plan, de la toile de fond, du conditionnement.

J'espère que nous allons pouvoir débrouiller cette question ensemble. Si vous vous contentez d'écouter intellectuellement, émotionnellement ou verbalement, alors nous ne travaillons pas ensemble, vous vous contentez d'entendre quelques séquences d'idées, vous prononçant comme étant d'accord ou le contraire – et tout ceci n'aura pas grande valeur. Mais si nous pouvions véritablement examiner ensemble ce problème jusqu'au bout, le démêler véritablement, que chacun de nous vive la chose jusqu'au bout, il me semble qu'alors nous pourrons aboutir à quelque chose qui portera l'empreinte de la réalité, et une révolution radicale a chance de se produire psychologiquement dans l'acte même d'écouter.

Nous sommes tous d'accord, quand ce ne serait qu'intellectuellement, sur la nécessité d'un changement dans toute la structure de l'esprit, dans l'être tout entier. Nous avons fait des efforts de tant de façons différentes: discipline, conformisme, obéissance, imitation ; ou bien nous avons accepté la vie telle qu'elle est, nous l'avons vécue pleinement ; si par chance on a eu de l'argent, des dons naturels, alors au moment de mourir on se dit qu'on a eu une bonne vie et qu'en voilà la fin. Nous pouvons nous rendre compte que pour pouvoir vivre il faut un certain ordre – parce que sans ordre il n'y a pas de paix – mais un ordre obtenu parce que nous nous identifions à un concept, une idée ou une formule, ne fait que nous isoler. On peut s'identifier à quelque chose comme le nationalisme, ou bien à une certaine idée du Divin, mais ceci engendre par force la séparation et le conflit. Et par conséquent, ce n'est pas en s'identifiant à une idée ou à un concept que nous pouvons espérer provoquer un changement radical.

Il y a des progrès technologiques qui se produisent extérieurement, mais intérieurement je reste ce que j'ai été depuis des siècles, en proie au conflit, à la souffrance, eh lutte avec moi-même et avec les autres ; ma vie est un champ de bataille. Tous mes rapports sont basés sur des images élaborées par la pensée. Ma vie est un champ de bataille et je désire la changer ; je vois qu'il m'est impossible de vivre en paix avec moi-même ou avec la société ou avec n'importe qui, à moins qu'il n'y ait un ordre total, ce qui veut dire une totale liberté. L'ordre ne peut prendre naissance que là où il y a liberté ; et aucune liberté n'est possible si l'on est esclave d'une idée, si l'on accepte aveuglément une certaine théologie, ou si l'on se conforme à un modèle établi par soi-même ou par la société. Donc, que faire? Je ne sais pas si vous y avez réfléchi ; si oui, vous aurez vu que c'est en réalité un immense problème. En tant qu'être humain que dois-je faire, moi qui suis conditionné par un passé de millions d'années, avec un cerveau qui fonctionne uniquement selon des modèles d'autopréservation, cette autopréservation conduisant à un isolement de plus en plus complet, et par conséquent à des conflits toujours plus nombreux? Voyant tout ce champ de bataille dans lequel je vis en tant qu'être humain, un être humain effrayé, coupable, désespéré, se cramponnant à des souvenirs passés, ayant peur de mourir, vivant dans une quasi-obscurité, suffisamment rusé pour inventer toutes sortes de théories, me proposant des tâches à accomplir, écrivant des livres, fournissant des explications, faisant toutes ces choses que font les êtres humains moyens – voyant tout ceci et non pas comme une idée, comme quelque chose qui serait en dehors de moi-même, mais voyant vraiment que c'est bien là ma vie – que puis-je faire? Comment puis-je changer toute la structure psychologique de mon être? -faute de quoi je ne connaîtrai jamais la paix et pour moi il n'y aura jamais de liberté.

Si c'est votre problème aussi bien que celui de l'orateur (en fait, ce n'est pas mon problème mais nous l'explorons ensemble) que peut-on faire? Au point où nous en sommes il n'existe plus d'autorité, nul ne va me dicter ma conduite ; aucun prêtre, aucun théologien, aucun gourou, aucun livre, aucun agent extérieur ne va nous dire quoi faire. Tout cela nous l'avons tenté et cela n'a plus aucun sens, en fait ça n'en a jamais eu. Il n'y a plus d'autorité, je dois donc compter complètement sur moi-même, et pourtant ce moi-même est une entité confuse. A mesure que je rejette tous ces agents extérieurs qui semblaient devoir provoquer un changement en moi-même, toutes les sanctions, toutes les lois qui me poussent à faire ceci ou cela, plus je les rejette plus je deviens conscient de cet immense problème qui est moi-même, ce moi-même confus, incertain, ignorant. Quand on prend conscience de cet état de choses, il y a une intensification de la peur, du désespoir et alors, par réaction, on se tourne vers diverses organisations politiques ou religieuses ; on était catholique on devient protestant, ou bien si l'on était protestant on se met à étudier le Zen, ou bien on trouve quelque autre forme de diversion, sans pour cela résoudre le problème fondamentalement et le moins du monde.

Tels sont les faits. On a totalement rejeté toute autorité extérieure – si on l'a fait – et l'on découvre que l'autorité est une des causes du désordre. On s'aperçoit alors que l'on a suivi tel instructeur, tel philosophe, tel sauveur, par peur et non pas par amour. Si l'on aimait, on ne suivrait personne, l'amour n'obéit pas, l'amour n'a pas de devoirs, pas de responsabilités. On suit, on accepte, on obéit, fondamentalement parce qu'on a peur – la peur de ne pas réussir, de se tromper et ainsi de suite, des douzaines de formes de peur. Intérieurement c'est une chose extraordinairement difficile à faire que de rejeter totalement toute autorité, l'autorité d'autrui et plus encore l'autorité de vos propres concepts, des expériences que vous avez faites dans le passé. S'il est assez facile de rejeter l'autorité de la société – ceci a été fait jadis par des moines de diverses façons, et la jeune génération d'aujourd'hui en fait autant quoique d'une façon différente – il est par contre beaucoup plus difficile de nier celle de son propre conditionnement, de ses expériences passées, du passé qui est en soi, dont on fait partie, et qui devient une autorité suprême. Et pourtant c'est cela qu'il est le plus important de rejeter, le plus essentiel, parce que c'est cela qui engendre l'autorité extérieure, et qui engendre aussi la peur à cause de notre besoin de certitude et de sécurité.

Par conséquent, l'affranchissement de l'autorité qui veut dire libération de la peur, de la peur psychologique, est assurément le premier élément requis pour instaurer un état d'ordre. Or, est-il possible d'être affranchi, d'être totalement affranchi de la peur à la fois au niveau du conscient et de l'inconscient? Et puis, l'inconscient existe-t-il? Cette idée de l'inconscient nous l'avons acceptée comme faisant partie de nous – ça a été une mode – mais en fait existe-t-il? Parce que si nous voulons nous demander s'il est possible d'être complètement affranchi de la peur, on doit très évidemment aborder cette question de l'inconscient.

Existe-t-il vraiment une chose qu'on puisse appeler l'inconscient? Je ne sais pas ce que vous pouvez penser ou découvrir à ce sujet. Si l'inconscient existe comment l'esprit conscient va-t-il le dévoiler? (L'orateur n'accepte pas qu'il y ait un inconscient, mais nous examinons ce qui a été dit à ce sujet.) Tel qu'on en parle, l'inconscient c'est le passé, l'héritage racial, le réceptacle de tout l'effort humain et ainsi de suite ; il existe à un niveau très profond en chacun de nous. Et comment l'esprit conscient va-t-il découvrir cette accumulation, ce quelque chose de caché que nous n'avons jamais examiné mais que nous avons tout de même accepté? Et comment allons-nous, avec l'esprit conscient, examiner quelque chose qui est inconscient? On prétend pouvoir le sonder par la psychanalyse, en allant trouver un expert, un psychanalyste, – bien entendu, si vous avez assez d'argent et si vous vous sentez suffisamment névrosé pour le faire. Et maintenant, comment allez-vous en tant qu'être humain examiner quelque chose dont vous ne savez absolument rien autrement que verbalement? L'esprit conscient peut-il examiner l'inconscient, ou ne peut-il en découvrir quelque chose que par des rêves, des suggestions, une vision fugitive de cette chose qu'on appelle l'inconscient? L'observateur qui est aussi celui qui analyse, et qui fait partie de toute cette structure, qui n'en est pas séparé, peut-il examiner une autre partie de cette structure? Ce qu'il peut examiner c'est sa propre partie et non pas la structure totale. Il peut tenter d'analyser l'inconscient en observant chaque mouvement de sa pensée, chaque mobile, chaque rêve, et tout ceci prend du temps. Vous pouvez passer votre vie entière à analyser. Et si dans le courant de votre analyse vous n'êtes pas extrêmement précis et rigoureux, votre analyse suivante sera faussée, elle ne sera plus vraie. Tout cela prend du temps, et le temps est-il un instrument capable de vous donner la liberté, et par conséquent l'ordre? J'espère m'exprimer clairement.

Le temps est la distance existant entre l'analyste et la chose analysée, l'objet qui, pense-t-on, sera obtenu à la fin de l'analyse. Parcourir l'intervalle qui s'étend entre l'observateur et son but ultime – quand il sera complètement libre – cette distance c'est du temps. Cet intervalle, ce processus graduel, c'est du temps, et est-ce le temps qui va nous apporter l'ordre et la liberté? Et si l'inconscient ne peut pas être examiné d'assez près, d'une façon suffisamment critique et profonde par l'esprit conscient, alors que peut-on faire? Vous comprenez le problème? Ou bien n'y aurait-il pas une façon entièrement différente d'aborder la question? Elle doit exister. Nous avons vécu pendant des milliers et des milliers d'années de cette façon et nous n'avons pas pu nous sortir du piège. Nous ne sortons d'un piège que pour tomber dans un autre. On aperçoit que tant qu'existe la peur, à n'importe quel niveau de notre conscience, les autorités et les pièges existent invariablement. De ce fait l'inconscient prend une importance immense, c'est-à-dire, si vous affirmez que le temps est nécessaire pour provoquer un changement, dès cet instant vous vous trouvez devant tous ces problèmes compliqués et par conséquent il n'y a pas de fin aux problèmes. Mais si vous niez tout ceci, autrement dit s'il n'existe pour vous plus de demain, psychologiquement parlant, ce qui veut dire vraiment plus de demain en tant que plaisir escompté, alors il n'y a pas de déroulement graduel du conscient ou de l'inconscient. Si vous niez le temps il n'y a pas de vertu à acquérir, pas de but à atteindre, pas de demain. Ceci ne veut pas dire qu'en disant: « Il n'existe pas de demain », vous êtes plongés dans le désespoir. Mais si véritablement vous comprenez toute cette question, alors l'esprit s'étant affranchi du temps le problème de la peur prend un aspect entièrement différent ; l'esprit est alors en contact direct avec cette chose qu'on appelle la peur ; il n'y a plus d'intervalle, d'espace entre l'observateur et la chose observée, la peur. On dit: « J'ai peur », peur de mon prochain, de la mort, de ne pas réussir, autrement dit, je suis quelque chose d'autre que cette peur. Dès cet instant il existe une séparation entre l'observateur et la chose observée, et alors il se profile une action laquelle se propose de faire quelque chose pour agir sur la chose observée. Quand je dis: « J'ai peur », il y a en moi un besoin de faire quelque chose à l'égard de cette peur, de la dominer, de la mouler ; je veux m'en débarrasser, la fuir, tout ceci implique que je suis autre chose que cette peur. Mais je suis cette peur, cette peur et moi faisons partie de la structure tout entière de la vie.

Donc, quand disparaît cet intervalle d'espace qui est le temps, qui distingue celui qui dit: « J'ai peur », et la peur disparaît, alors il y a un contact direct avec le fait -il ne reste plus que le fait – et non plus vous qui l'observez. Plusieurs choses ont lieu au cours de ce processus: dès que l'observateur est la chose observée, le conflit est complètement éliminé, parce que l'observateur est la peur, et ceci veut dire que vous disposez de cette énergie, celle qui s'est revêtue de la forme de la peur. Du fait qu'il n'y a plus d'intervalle entre vous-même et le fait, du fait que l'énergie est vous-même et la peur, il n'y a plus, comme nous l'avons dit, aucun conflit – évidemment – et par conséquent aucune action positive sur la peur. Il n'y a plus d'action positive du tout, mais un simple état d'observation, la vision du fait, la vision de ce qui existe réellement, parce que vous avez éliminé l'image ; vous comprenez, messieurs?

Exprimons les choses autrement. Tous les rapports qui existent entre les êtres humains sont basés sur des images. Vous avez une image de votre ami, ou de votre femme ou de votre mari, et lui ou elle a une image de vous, les rapports existent entre ces deux images, chose évidente. Ces images ont été élaborées par la pensée, à partir des diverses insultes, plaisirs, souffrances et tout ce qui s'ensuit, qui existent toujours entre les êtres humains. Nos rapports n'existent qu'entre des images, mais quand il n'y a plus d'images du tout, il y a des rapports réels – vous êtes alors en contact direct. Quand il n'existe plus d'image d'un arbre, vous observez ce qu'il est vraiment: c'est un état entièrement différent. Et de même, si vous n'avez aucun image d'un autre être humain, votre rapport avec lui est entièrement transformé. Autrement dit, il y a absence de pensée, absence du « moi » et de la mémoire (qui sont des restes du passé). Par conséquent vous vous trouvez en face de quelque chose qui est immédiat, et parce que le conflit est éliminé vous disposez d'une immense énergie.

Quand on rejette, qu'on met fin ou qu'on arrête le temps, il ne demeure plus que le fait de la peur ; il n'y a par conséquent plus d'évasion devant la peur, il ne s'agit plus de la dominer, de la sublimer: elle est telle qu'elle est. Quand ceci est un fait, il subit un changement immense, autrement dit il n'y a plus l'observateur, – celui qui dit: « J'ai peur », le « je » étant autre que la peur, – et dès lors, la peur existe-t-elle?

Nous avons ainsi appris à observer sans qu'intervienne le processus mental, sans que la pensée soit mise en branle. Car comme nous l'avons dit l'autre jour, la pensée est une réaction de la mémoire, du savoir, de l'expérience ; issue du passé la pensée prend forme. Elle est toujours périmée, elle ne peut jamais être neuve. Il n'existe un nouvel état de l'être que quand la pensée, ayant été comprise et pénétrée de fond en comble, prend fin ; voilà la révolution fondamentale, le changement fondamental. La pensée qui, à partir du passé, est toujours à la poursuite de sa propre sécurité, a créé la peur ; fondamentalement nous sommes toujours à la poursuite de la sécurité (psychologiquement parlant) et la sécurité est en relation étroite avec le passé: j'ai éprouvé une certaine douleur, je n'en veux plus ; j'ai été heureux, il me faut l'être encore dans l'avenir ; j'ai eu des plaisirs intenses, il faut que j'en aie encore. La pensée étant vieille, fonctionne invariablement dans cette poursuite de la sécurité, et si l'on veut s'observer de près, on peut voir que tout notre état de contestation est transformé pour devenir une sorte de contentement de sécurité empoisonnée . C'est la pensée qui crée cet intervalle de temps, cause du désordre. Mais si l'on aperçoit quelque chose clairement, vraiment clairement, la pensée étant absente, on le fait de façon immédiate, il n'y a plus d'intervalle de temps, – et alors, voir c'est faire, c'est agir. Pour voir très clairement, sans confusion, l'esprit doit être complètement silencieux. Si je veux vous voir, ou bien vous comprendre, mon esprit doit cesser de bavarder, très évidemment. Dans l'état de monologue intérieur incessant, de bavardage, de jacassement, il est impossible de voir clairement, ce n'est que quand l'esprit est apaisé, calme, que vous voyez clairement ; mais vous ne pouvez pas imposer le silence à votre esprit par contrainte ou par discipline.

Le calme de l'esprit ne prend naissance que quand vous voyez tout ce qu'implique la peur, l'autorité, le temps ; et la brèche entre l'observateur et la chose observée, quand vous contemplez la structure tout entière. Pour voir cette structure globalement, votre esprit doit évidemment être calme ; il faut apprendre comment regarder, non pas les choses les plus compliquées, mais regarder simplement un arbre ou une fleur, un nuage, sans aucun mouvement de la pensée, simplement de regarder.

Je crois que beaucoup de ces gens qui de nos jours prennent des drogues, le font précisément dans le but de détruire cet intervalle qui sépare l'observateur de la chose observée ; ils font l'expérience de cet état particulier, mais comme il a été artificiellement imposé, quand l'effet en est fini, ils se retrouvent aussi malheureux que jamais. Temporairement la drogue leur a donné une sensitivité accrue ; chimiquement elle a provoqué un changement dans la structure des cellules cérébrales elles-mêmes – temporairement. Dans cet état tout est ressenti de très près, avec clarté ; il n'y a plus de séparation du tout et ceci est dû à l'absence totale de la pensée, du « moi » avec tous ses souvenirs. Mais plus ils ont fait d'expériences dans ce sens, plus ils ont soif de drogue pour se maintenir dans cet état.

Quand on aperçoit extérieurement et intérieurement tout ce désordre – la confusion, la souffrance, la solitude, la vanité totale de l'existence telle que nous la vivons – on peut inventer d'extraordinaires idées à son sujet, mais ce ne sont que des inventions et des théories. Mais quand vous avez compris toute la nature du temps et de la pensée et que vous rejetez tout cela, il n'y a plus de besoin de chercher à donner un sens à la vie. Il existe alors un état entièrement différent – qui ne doit rien à la pensée – et qu'évidemment les mots ne peuvent pas décrire. Plus vous voulez l'expliquer par des mots, plus il s'évanouit. Mais déboucher sur cet état parce qu'on a observé, implique un esprit affranchi ; il est sans aucun lien avec aucune croyance, aucun dogme organisé.

Question: Le bien et le mal ne sont-ils qu'une idée?

Krishnamurti: Ah!... Est-ce simplement une idée? Si vous avez mal aux dents, si vous souffrez, n'est-ce qu'une idée? Eh bien! n'est-ce que cela? (riant) ou est-ce une réaction naturelle? Prenons un autre exemple: quand vous êtes violent, est-ce une chose mauvaise? Est-ce une simple idée si vous me frappez, si vous me tuez? Est-ce une idée? Vous pouvez me tuer pour une idée ; on appelle cela: nationalisme. Mais il y a vraiment lieu pour nous d'examiner cette question de ce qui est bien et de ce qui est mal, de ce que c'est que la beauté et la laideur. Si vous êtes en colère, violent, envieux, avide, jaloux, direz-vous que c'est mal? Si vous blessez quelqu'un par un mot, un geste, ou en jetant une bombe, direz-vous que c'est mal? Mais c'est ce que vous faites tout le temps. Et qu'est-ce que d'être bon, bienfaisant, généreux et ne pas créer d'hostilité? Cette attitude double existe en chaque être humain – le bien et le mal -la lutte est là. C'est là notre champ de bataille, nous désirons être paisibles, calmes, affectueux, et puis il y a l'autre en nous qui est violent, qui veut blesser. Est-il possible d'être affranchi de cette dualité? Il n'est possible d'être complètement affranchi de cette dualité que quand vous êtes en contact complet avec le fait réel, avec ce qui est réellement. Autrement dit, quand vous êtes violent, ne pas entretenir l'opposé de la violence sous forme d'idée ou d'idéal, mais prendre conscience complètement et avec une totale lucidité de la signification complète de la violence. Vous vous apercevrez alors, si vous êtes totalement conscient de ce qui existe vraiment, – que vous lui donniez le nom de bien ou de mal, – vous vous apercevrez qu'il n'y a pas de dualité du tout. Après tout, si la beauté n'est que l'opposé de la laideur, l'amour l'opposé de la haine, alors ce ne sont ni la beauté ni l'amour. Mais, pour nous, l'amour est bien l'opposé de la haine ; et par conséquent nous sommes toujours déchirés dans cet amour, la jalousie et la haine. Mais si vous regardez le fait complètement et en face, – que ce soit la jalousie, l'envie, la colère ou la brutalité, – sans construire un opposé comme moyen de vous évader du fait, alors vous transcenderez à la fois le bien et le mal, et vous irez au-delà.

Deuxième Conférence à Paris

Samedi 20 Mai 1967

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