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Dixième Causerie à Ojai, Californai

Dimanche 16 Juillet 1944

J'ai dit que mettre l'immédiat au premier rang de nos préoccupations n'est pas résoudre le problème humain, qui est très complexe. Par l'immédiat, j'entends l'urgente considération accordée aux sens et à leur satisfaction. Autrement dit, mettre l'accent sur les valeurs économiques et sociales au lieu des valeurs essentielles et éternelles, conduit à des déformations désastreuses. L'immédiat devient l'avenir lorsque les valeurs du monde sensible et leur satisfaction sont, l'enjeu du sacrifice du présent. Sacrifier le présent à l'espoir d'un bonheur futur ou d'un bien-être économique à venir est l'origine d'une cruelle et désastreuse irréflexion. Une telle attitude doit inévitablement conduire à un plus grand chaos, car en donnant de l'importance à ce qui est secondaire, le tout, le réel, nous échappe et ainsi naissent la confusion et la misère. Chacun doit percevoir, doit penser et sentir par lui-même ce qu'implique le fait de mettre au premier plan la satisfaction des désirs sensoriels. Céder aux valeurs des sens c'est, pour finir, favoriser les guerres, les catastrophes sociales et économiques.

Vouloir s'enrichir d'objets, qu'ils soient fabriqués par la main ou par l'esprit, c'est créer une pauvreté intérieure, source de misères sans nom. L'accumulation et l'importance qu'on lui donne prive la pensée-sentiment de la conception du réel, qui seule apportera l'ordre, la clarté et le bonheur.

Mais si l'on cherche d'abord à cultiver ce qui est intérieur, ce qui est réel, alors ce qui est de second plan, l'ordre économique et social, s'instaurera avec sagesse ; autrement il y aura toujours des bouleversements économiques et sociaux, de la confusion et des guerres. En cherchant l'Éternel, nous instaurerons l'ordre et la clarté. La partie n'est jamais le tout et cultiver la partie, c'est provoquer sans arrêt des confusions, des conflits et des antagonismes.

Pour comprendre le tout, il nous faut d'abord nous comprendre nous-mêmes. Là est la racine de toute compréhension, sans laquelle nous ne comprendrons pas le monde, car le monde, c'est nous-mêmes. L'« autre», l'ami, le parent, l'ennemi, le semblable, proche ou lointain, c'est nous-mêmes.

La connaissance de soi est le commencement du penser et en développant cette connaissance, on découvre l'Infini. Le livre de la connaissance de soi n'a ni commencement ni fin. C'est une découverte constante et ce qui est découvert est vrai, et le vrai libère. Il est créateur. Si, en ce processus de la compréhension de soi, nous cherchons un résultat, un tel résultat nous lie, nous enferme, nous entrave de telle façon que l'incommensurable, que ce qui n'a pas de durée ne peut être découvert. Chercher à obtenir un résultat, c'est chercher une valeur, c'est-à-dire cultiver avidité et engendrer l'ignorance, le conflit et la douleur. Si nous cherchons à comprendre, à lire ce livre riche et complexe, nous pourrons découvrir ses richesses infinies. Lire ce livre de la connaissance de soi, c'est devenir lucide. Par l'auto-lucidité, chaque pensée-sentiment est examinée sans l'intervention du jugement et ainsi, étant libre de s'épanouir, elle engendre la compréhension ; car si nous poursuivons jusqu'au bout une seule pensée-sentiment, nous trouverons qu'en elle tout le penser est contenu. Mais nous pouvons penser-sentir complètement que si nous ne sommes pas la recherche d'un résultat, d'une fin.

Par le développement de la connaissance de soi, le penser paraît et affranchit l'esprit de l'avidité. La délivrance de l'avidité est la vertu. L'esprit doit se libérer de l'avidité, source de l'ignorance et de la douleur. Pour qu'un esprit soit vertueux et libre d'avidité, la candeur totale, l'honnêteté qui naît de l'humilité, sont essentielles. Une telle intégrité n'est pas la vertu, elle n'est pas une fin en soi, mais un sous-produit de la pensée se libérant de son avidité. L'avidité s'exprime surtout dans la sensualité, dans l'attachement au monde, dans la recherche de la prospérité, de l'immortalité personnelle, ou de la renommée. En se libérant de l'avidité, la pensée comprendra la nature de la peur, et ainsi la peur sera dépassée, de sorte que l'amour apparaîtra, qui est en lui-même éternel. Mener une vie simple, ce n'est pas se contenter de peu de choses, mais plutôt s'affranchir de l'esprit d'acquisition, de la subordination et de la distraction intérieure et extérieure. Par une lucidité constante, l'identification (cet emprisonnement dans la durée, ce processus de la mémoire qui construit le moi) se trouve dissoute. Alors, seulement, l'ultime réalité peut entrer en existence.

Se comprendre soi-même, cette entité complexe, est très difficile. Un esprit alourdi par des valeurs et des préjugés, par des jugements et des comparaisons ne peut se comprendre lui-même. La connaissance de soi naît d'une lucidité qui s'abstient de choisir, lorsque l'avidité ne déforme plus la pensée-sentiment ; alors, dans cette plénitude, lorsque l'esprit est totalement immobile et créativement vide, le Suprême est.

Question: J'avais un fils qui a été tué dans cette guerre. Il ne voulait pas mourir. Il voulait vivre et empêcher que cette horreur recommence. Est-ce ma faute s'il a été tué?

Krishnamurti: Si les horreurs actuelles se poursuivent, la faute en est à chacun de nous. Elles sont le résultat extérieur de nos vies intérieures quotidiennes, faites de cupidité, de mauvais vouloir, de concupiscence, de rivalités, d'acquisitions, de religions particularisées. La faute à tous ceux qui, se complaisant en tout cela, ont créé cette terrible calamité. Parce que nous sommes nationalistes, individualistes, passionnés, chacun de nous contribue à ce meurtre en masse. On vous a appris comment on tue et comment on meurt, mais non comment on vit. Si, de tout cœur, vous abhorriez la tuerie et la violence sous toutes leurs formes, vous trouveriez les façons et les moyens de vivre paisiblement, en créateurs. Si c'était là votre intérêt majeur et essentiel, vous rechercheriez chaque cause, chaque instinct qui engendrent la violence, la haine, le meurtre collectif. Voulez-vous vraiment, de tout votre cœur, arrêter la guerre? Dans ce cas, vous devez déraciner en vous- mêmes les causes de la violence et de la tuerie, quelles qu'en soient leurs raisons. Si vous désirez faire cesser les guerres, alors une révolution profonde, intérieure, de tolérance et de compassion, doit avoir lieu ; alors, la pensée-sentiment doit se libérer du patriotisme, de son identification avec un groupe quel qu'il soit, de la convoitise et des causes de l'inimitié.

Une mère m'a dit que, renoncer à ces choses serait non seulement difficile, mais impliquerait une grande solitude et un complet isolement qu'elle ne pouvait affronter. N'est-elle pas ainsi responsable de ces misères sans nom? Il se peut que vous soyez d'accord avec elle et ainsi, par votre paresse et votre irréflexion, vous alimentez les flammes toujours plus hautes de la guerre. Si, au contraire, vous essayiez sérieusement de déraciner en vous- mêmes les causes de l'inimitié et de la violence, il y aurait une paix et une joie en votre cœur, qui produiraient un effet immédiat autour de vous.

Nous devons nous rééduquer à ne pas assassiner, à ne nous liquider les uns les autres pour aucun motif, quelque juste qu'il tous apparaisse pour le bonheur futur de l'humanité, pour aucune idéologie, quelle que prometteuse qu'elle soit ; nous ne devons pas simplement avoir une éducation technique, qui inévitablement crée la cruauté, mais nous devons nous contenter de peu, avoir de la compassion et chercher le Suprême.

Empêcher cette destruction et ces horreurs sans cesse croissantes dépend de chacun de nous, non d'une organisation, ni un plan, ni d'une idéologie, ni de l'invention d'instruments de destruction plus grands, ni de quelques chefs, mais de chacun de nous. Ne croyez pas qu'il soit impossible d'empêcher des guerres en commençant si modestement, si humblement: une pierre peut modifier le cours d'un fleuve ; pour aller loin, il faut commencer tout près. Pour comprendre le chaos et la misère du monde, vous devez comprendre votre propre confusion et votre propre douleur, car d'elles jaillissent les grands problèmes du monde. Pour vous comprendre, une lucidité méditative constante est nécessaire, qui ramènera à la surface les causes de la violence et de la haine, de la convoitise et de l'ambition, et, en les étudiant sans identification, la pensée les dépassera. Car personne ne peut vous conduire à la paix, sinon vous-mêmes ; aucun chef, aucun système ne pourront mettre fin à la guerre, à l'exploitation, à l'oppression, mais seulement vous-mêmes. Par votre réflexion, par votre compassion, par votre compréhension vigilante, la bonne volonté et la paix pourront être établies.

Question: Quoique vous ayez expliqué la semaine dernière comment on se délivre de la haine, voudriez-vous reprendre ce sujet, car je sens que ce que vous avez dit était de grande importance.

Krishnamurti: La haine est le produit d'un esprit mesquin, d'un petit esprit. Un esprit borné est intolérant. Un esprit en esclavage est capable de ressentiment. Or, un esprit mesquin demeure mesquin, même s'il se dit qu'il ne doit pas haïr. Un esprit ignorant est une source d'inimitiés et de conflits.

Ainsi le problème n'est pas de se débarrasser de la haine, mais plutôt de détruire l'ignorance, le moi, cause d'une pensée-sentiment bornée. Si vous ne faites que surmonter la haine sans comprendre les voies de l'ignorance, celle-ci engendrera d'autres formes d'antagonismes et la pensée-sentiment sera violente et toujours en conflit. Comment donc pourrez-vous affranchir l'esprit de l'ignorance, de la stupidité? Par une lucidité constante, en prenant conscience de la petitesse, de la mesquinerie, de l'étroitesse de votre pensée-sentiment et en n'en éprouvant pas de honte ; en comprenant les causes qui l'ont rapetissée et renfermée en elle- même. Comprendre ces causes dans leurs vastes profondeurs, c'est engendrer l'intelligence, la générosité désintéressée, la bienveillance où la haine cède le pas à la compassion. Une lucidité constante ne cesse de découvrir , de comprendre et de dissoudre la cause de l'ignorance, le processus du moi avec le fardeau de ce qui est mien, de mon accomplissement, de mon pays, de mes possessions, de mon dieu. Pour comprendre, il ne doit y avoir ni jugement, ni comparaison, ni acceptation, ni déni, car toute identification empêche cette conscience passive, dans laquelle seule se produit la découverte du vrai. Et c'est cette découverte qui est libératrice et créatrice. Si l'esprit est négativement, passivement conscient, il s'ouvre et étant alors capable de découvrir la servitude, l'influence ou l'idée qui le limitent, il peut s'en libérer.

Ainsi, aucun problème ne peut être résolu à son propre niveau, mais à un niveau différent d'abstraction. Penser est un processus d'expansion, une enquête inclusive, ce n'est pas se concentrer sur une dénégation ou une affirmation. En essayant de comprendre la haine et ses causes, en essayant de libérer la pensée-sentiment de ses obstacles, de ses illusions, l'esprit devient plus profond et plus vaste. Dans le plus grand, ce qui est moindre cesse d'exister.

Question: Y a-t-il quelque chose après la mort ou est-ce la fin? Certains disent qu'il y a continuation, d'autres qu'il y a annihilation. Qu en pensez-vous?

Krishnamurti: Cette question implique beaucoup de choses ; comme elle est complexe, nous devons l'examiner, si vous le désirez, profondément et franchement. Tout d'abord qu'entendons-nous par individualité? Car nous ne sommes pas en train de considérer la mort d'une façon abstraite, mais la mort d'un individu, du particulier. Le moi individuel, avec son nom et sa forme, continuera-t-il ou cessera-t-il d'exister? Naîtra-t-il à nouveau? Avant de pouvoir répondre à cette question, il nous faut trouver les éléments qui composent l'individualité. Il n'y a pas de réponse correcte à une question mal posée ; seule une question bien posée peut recevoir une réponse. Et aucune des questions sur les problèmes profonds de la vie ne peut recevoir de réponse catégorique, car chacun de nous, par lui-même, doit découvrir ce qui est vrai. Seule la vérité apporte la liberté.

Bien que l'individualité assume en chacun de nous une forme et un nom particuliers, n'est-elle pas toujours le résultat d'une série de réactions et de souvenirs accumulés du passé, d'hier?

Chacun de nous est le résultat du passé, et le passé vous contient, vous et la multitude, vous et autrui. Vous êtes le résultat de votre père et de votre mère, de tous les pères et de toutes les mères ; vous êtes le père, celui qui a créé le passé, le père de l'avenir. Ainsi, par la mémoire identificatrice, l'ego est créé, ce qui est moi et ce qui est mien, et il enchaîne dans la durée. Alors, on demande si le moi continue ou s'il est annihilé après la mort. Mais ce n'est que lorsque le moi est dépassé, le moi qui se dit immortel comme celui qui se situe dans le devenir, le créateur du passé, du présent et de l'avenir, le geôlier dans la durée, que se trouve ce qui est au delà de la mort, hors de la durée.

Cette question pose aussi celle de la cause et de l'effet: la cause et l'effet sont-ils séparés, ou l'effet est-il contenu dans la cause? Ils s'écoulent ensemble, ils existent ensemble, ils sont un phénomène unique, qui ne doit pas être séparé. Bien que l'effet puisse demander du « temps » pour apparaître, le germe de l'effet est dans la cause, il coexiste avec la cause. Il ne s'agit plus d'une cause à laquelle s'ajoute un effet, mais d'un problème bien plus subtil et délicat que nous devons pénétrer et dont nous devons faire l'expérience personnelle. La cause-effet devient un moyen de limitation, de conditionnement de la conscience, et ces restrictions engendrent des conflits et de la douleur. Ces restrictions subtiles et intérieures doivent se découvrir et se comprendre elles-mêmes, ce qui finalement libérera la pensée de l'ignorance et de la souffrance.

Cette question sur la naissance et sur la mort, sur la continuité et sur l'annihilation n'implique-t-elle pas une notion de progrès, d'évolution? Certains d'entre nous ne pensent-ils pas que, graduellement, par des naissances et des morts répétées par la durée, le moi, devenant de plus en plus parfait, connaîtra enfin la félicité suprême? Le moi est-il une entité permanente, une essence spirituelle? N'est-il pas construit, assemblé, donc éphémère? N'est-il pas un résultat, donc autre chose qu'une essence spirituelle? Le moi n'est-il pas une continuité due à un procédé d'identification de la mémoire, assujettie au temps et, par conséquent, éphémère, transitoire? Comment ce qui est en soi impermanent, ce qui est un assemblage et un résultat peut-il atteindre ce qui est sans cause, éternel? Comment ce qui est cause d'ignorance et de douleur peut-il atteindre la suprême félicité? Et ce qui est le produit du temps peut-il connaître ce qui est en dehors du temps?

Devant l'impermanence du moi, il y a ceux qui disent que la permanence peut être trouvée en rejetant les nombreuses couches du moi, ce qui nécessite du temps et qu'il est, par conséquent, indispensable de se réincarner. Ainsi que nous l'observons, le moi – résultat du désir, source d'ignorance et de douleur – continue ; mais pour le comprendre et le dépasser, nous ne devons pas penser en termes de durée. Ce qui est en dehors du temps ne peut se concevoir au moyen du temps. Vouloir s'approcher de la réalité, par degrés, par un lent processus d'évolution, par la naissance et la mort, n'est-ce pas une erreur? N'est-ce pas la rationalisation d'une pensée conditionnée, de l'atermoiement, de la paresse et de l'ignorance? Cette idée d'évolution lente existe, n'est-ce pas parce que nous ne pensons ni ne sentons directement et simplement. Nous choisissons une explication satisfaisante, une rationalisation de notre effort confus et paresseux. Mais le réel peut-il être découvert par une façon de penser conditionnée, par l'atermoiement? Le moi, cause d'ignorance et de douleur, peut-il graduellement, au moyen du temps, devenir parfait? Ou bien, au moyen du temps, le moi peut-il se dissoudre? Ce qui est, dans sa propre nature, cause d'ignorance, peut-il être éclairé? Ne doit-il pas cesser d'être, afin que la lumière soit? Sa disparition est-elle une question de temps, un processus horizontal, ou bien l'éclaircissement n'est-il possible que lorsque la pensée-sentiment abandonne ce processus horizontal de la durée et devient alors capable de penser-sentir verticalement, directement? La vérité n'existe pas le long de ce sentier horizontal de la durée, de l'atermoiement, de l'ignorance ; elle doit être trouvée verticalement, en n importe quel point de ce processus horizontal, si la pensée-sentiment peut sortir de là, en se libérant de l'avidité et de la durée. Cette libération ne dépend pas du temps, mais de l'intensité de la perception et de la plénitude de la connaissance de soi.

La pensée doit-elle passer par les étapes de la famille, du groupe, de la nation, de l'internation, pour arriver à la conception de l'unité humaine? N'est-il pas possible de penser-sentir directement cette unité humaine sans passer par ces étapes? Nous sommes entravés, n'est-ce pas, par les* influences qui nous conditionnent. Si nous rationalisons celles-ci et les acceptons, nous ne concevrons jamais l'unité humaine et, par conséquent, nous créerons des guerres sans fin et des désastres terribles. Nous rationalisons ce qui nous conditionne parce qu'il est plus facile d'accepter ce qui est, d'être paresseux, irréfléchi, que d'examiner vigoureusement et de découvrir ce qui est vrai. Nous craignons de l'examiner, car il pourrait nous révéler des peurs cachées, faire apparaître des conflits et des souffrances plus grands et nous obliger à recourir à des actes qui engendreraient l'incertitude, l'insécurité, l'isolement, etc. Ainsi nous acceptons ce qui nous conditionne ; nous inventons la théorie d'une évolution graduelle vers une unité humaine finale et nous obligeons toutes les pensées- sentiments-actions à se conformer à notre agréable théorie.

De même, n'acceptons-nous pas agréablement cette théorie d'une progression graduelle, d'une croissance évolutive vers la perfection? Ne l'acceptons-nous pas parce qu'elle apaise notre peur angoissée de la mort, du danger, de l'inconnu? En l'acceptant, nous nous conditionnons et devenons esclaves d'idées erronées, de faux espoirs. Ces influences qui nous conditionnent, nous devons nous en libérer, non dans le temps, non dans l'avenir, mais dans le présent ; dans le présent est l'éternel.

Seul le penser peut libérer notre pensée-sentiment de l'ignorance et de la douleur, le penser n'est pas provoqué par le temps, mais par le fait de devenir intensément conscient, dans le présent, de tout ce qui conditionne et qui empêche la clarté et la compréhension.

La réalisation de ce qui est immortel est hors des voies de la continuité du moi, comme aussi de son contraire. Dans les opposés, il y a conflit et non vérité. Par la lucidité intérieure et dans la clarté de la connaissance de soi, le penser apparaît. La capacité de percevoir la vérité est en nous. En cultivant le penser, qui vient avec la connaissance de soi, la pensée-sentiment s'épanouit dans le réel, dans ce qui n'a pas de durée.

On me dira que je n'ai pas répondu à la question, que je l'ai esquivée, que j'ai tourné autour d'elle. Que voudriez-vous que je dise? Qu'il y a ou qu'il n'y a pas? N'est-il pas plus important de savoir comment découvrir par vous-mêmes ce qui est vrai, que de vous entendre dire ce qui est? Cela ne serait que verbal et n'aurait, par conséquent, que peu de sens, tandis que la première attitude apportera la véritable expérience et a donc une grande importance. Mais si je me contentais d'affirmer qu'il y a ou qu'il n'y a pas continuité, un pareil langage ne ferait que renforcer une croyance, c'est-à-dire cela même qui barre le chemin du réel. Ce qui est nécessaire, c'est aller au delà de nos petites croyances et idées, de nos désirs et de nos espoirs, afin de faire l'expérience de ce qui est en dehors de la mort et de la durée.

Question: Les hommes de science ne sauveront-ils pas le monde?

Krishnamurti: Qu'entendez-vous par hommes de science? Ceux qui travaillent dans les laboratoires et qui, sortis de là, sont des êtres humains comme nous, avec des préjugés nationaux et raciaux, cupides, ambitieux, cruels. Sauveront-ils le monde? Sont- ils en train de le sauver? N'emploient-ils pas leur connaissance technique à détruire bien plus qu'à guérir? Peut-être, dans leurs laboratoires, cherchent-ils la connaissance et la compréhension, mais ne sont-ils pas poussés par le moi, par l'esprit de rivalité, par les passions comme les autres êtres humains?

On doit être attentif, se garder avec vigilance de tout groupe organisé ; plus vous êtes organisés, dominés, façonnés, moins vous êtes capables de penser entièrement, complètement. Vous pensez alors partiellement, ce qui engendre des calamités. On doit se garder des spécialistes dans tous les domaines ; ils ont leurs intérêts, leurs exigences étroites. Par la spécialisation dans une partie, le tout n'est pas compris. Plus vous vous reposez sur eux, plus vous leur abandonnez la tâche de délivrer le monde de la misère et du chaos et plus il y aura de confusion et de catastrophes. Car qui doit vous sauver, sinon vous-mêmes? Le chef, le parti, le système, sont créés dans votre être et ce que vous êtes, ils le sont ; si vous êtes ignorants et violents, si vous avez un esprit de rivalité et d'acquisition, ils représenteront ce que vous êtes.

Les hommes de science et les laïques sont nous-mêmes ; nous pensons partiellement, rejetant le tout ; nous nous laissons insoucieusement mener par la luxure, par la mauvaise volonté et l'ignorance. Par crainte et par esprit de dépendance, nous nous laissons enrégimenter, opprimer. Qu'est-ce qui peut nous sauver, sinon notre propre capacité de nous libérer de ces servitudes qui engendrent des conflits et des misères? Personne ne peut nous rééduquer, sinon nous-mêmes, et cette rééducation est une tâche ardue.

En nous-mêmes est le tout, le commencement et la fin. Le livre de la connaissance de soi nous semble difficile à lire et, impatients et avides d'obtenir des résultats, nous nous adressons aux hommes de science, aux groupes organisés, aux professionnels, aux chefs. De cette façon, nous ne sommes jamais sauvés, personne ne peut nous délivrer, car l'affranchissement de l'ignorance et de la peine vient de notre propre compréhension. Nous rééduquer est une tâche ardue, qui nécessite une lucidité constante et une grande souplesse, non une opinion et un dogme, mais la compréhension. Pour comprendre le monde, chacun doit se comprendre lui-même, car il est le monde ; le penser naît de la connaissance de soi, seul il apportera l'ordre, la clarté et la paix créatrice. Pour penser-sentir d'une façon neuve la douleur de l'existence, chacun doit devenir lucide, afin de penser et sentir jusqu'au bout chaque pensée-sentiment, et cela ne peut se faire s'il y a identification ou jugement.

Question: Ni la nationalité, ni la vertu ne m'intéressent particulièrement. Mais je suis très impressionné par ce que vous dites de l'incréé. Voudriez-vous en reparler un peu plus, quoique ce soit difficile?

Krishnamurti: Vous ne pouvez pas trier et choisir, car la nationalité, la vertu et l'incréé sont interdépendants. Vous ne pouvez pas accepter ce qui est agréable et repousser ce qui est déplaisant ; l'agréable et le désagréable, les rites et la douleur, la vertu et le mal sont liés ; choisir l'un et repousser l'autre, c'est être pris dans le filet de l'ignorance.

Penser à l'incréé, sans que l'esprit se libère vraiment de l'avidité, c'est se complaire dans la superstition et la spéculation. Pour faire l'expérience de l'incréé, de l'incommensurable, l'esprit doit cesser de créer. II doit cesser d'acquérir, il doit se libérer de la mauvaise volonté, de l'imitation. Il doit cesser d'être l'entrepôt de souvenirs accumulés. Ce que nous adorons est notre création, et n'est, par conséquent, pas le réel. Le penseur et sa pensée doivent cesser pour que l'incréé puisse être.

L'incréé ne peut être que lorsque l'esprit est capable d'immobilité complète. Un esprit divisé, qui se consume par avidité n'est jamais tranquille. Il n'y a pas de vertu si la pensée ne se libère pas de l'avidité, mais lorsqu'elle commence à s'en libérer, le penser apparaît, qui engendrera finalement la clarté de la perception. Il y a, à coup sûr, une différence entre ce qu'il est possible de penser et ce dont il est possible de faire l'expérience. De l'expression, de l'imagination, du connu, nous faisons l'expérience, mais il en est peu qui soient capables d'expérience sans symboles, sans imagination, sans expressions formulées. La compréhension négative libère l'esprit de l'imitation, du créé. Nos esprits sont pleins de souvenirs, de connaissances, d'actions et de réactions concernant nos rapports avec l'univers et les choses, mais alors ils n'ont pas cette riche immobilité intérieure sans prétention ni désir, ils n'ont pas ce vide créateur. Un esprit riche d'activité, de possessions, de mémoire, n'a pas conscience de sa pauvreté. Un tel esprit est incapable de compréhension négative ; un tel esprit ne peut faire l'expérience de l'incréé. La suprême sagesse lui est refusée.

Question: L'exercice d'une discipline régulière n'est-il pas nécessaire?

Krishnamurti: Un danseur ou un violoniste étudient plusieurs heures par jour, afin de conserver des doigts souples, des muscles flexibles. Or, pensez-vous que l'on maintienne un esprit souple, réfléchi et compatissant par la pratique d'un système ou d'une discipline particulière? Ou le garde-t-on vif et aiguisé par une perception constante du penser-sentir? Penser, sentir, ce n'est pas appartenir à un système donné. Nous cessons de penser aussitôt que nous le faisons en termes de systèmes et parce que nous pensons dans les limites de systèmes, notre pensée a besoin d'être soutenue. Un système n'engendrera qu'une forme spécialisée de la pensée, mais ce n'est pas là penser, n'est-ce pas? La simple pratique d'une discipline, en vue d'obtenir un résultat, ne fait qu'encourager la pensée à fonctionner dans une ornière et, par conséquent, la limite ; mais si nous devenons perceptifs intérieurement et comprenons que nous pensons en termes de systèmes, de formules et de modèles, la pensée-sentiment, en s'en libérant, s'assouplira, s'éveillera, deviendra alerte, attentive. Si nous pouvons penser chaque pensée jusqu'au bout, l'accompagner aussi loin que possible, nous deviendrons capables de comprendre et de faire l'expérience, largement et profondément. Cette perception expansive et profonde engendre sa propre discipline qui n'est pas imposée de l'extérieur ni de l'intérieur, suivant un système ou un modèle, mais qui naît de la connaissance de soi et, par conséquent, d'un juste penser, d'un juste comprendre. Une telle discipline est créatrice, car elle ne forme pas d'habitudes et n'encourage pas la paresse. Si vous devenez conscients de chaque pensée-sentiment, pour futile qu'elle soit, si vous la pensez et ressentez d'une façon aussi profonde et aussi étendue que possible, la pensée se met à démolir les barrières qu'elle s'était imposées. Ainsi se produit un ajustement compréhensif, une discipline bien plus efficace et souple que la discipline imposée par un modèle, quel qu'il soit. Si, par la lucidité, on n'éveille pas la plus haute intelligence, la pratique d'une discipline ne crée qu'une habitude et un état d'irréflexion. La lucidité elle-même, au moyen de la connaissance de soi et du penser, élabore sa propre discipline. L'habitude, l'irréflexion, comme moyens en vue d'une fin, transforment cette fin en ignorance. Des moyens justes créent des fins justes, car la fin est dans les moyens.

Question: Comment puis-je immobiliser l'esprit de façon à concevoir quelque chose qui pénètre les problèmes journaliers? Comment puis-je, aussi, garder l'esprit immobile?

Krishnamurti: De même qu'un lac est calme lorsque la brise n'y souffle plus, quand l'esprit a compris et a, par conséquent, dépassé les problèmes déchirants qu'il a créés, une grande immobilité apparaît. Cette tranquillité ne peut pas être produite par la volonté, ni par le désir ; elle est née de l'affranchissement de l'avidité. Notre soi-disant méditation consiste surtout à immobiliser l'esprit par des méthodes variées, qui ne font que renforcer notre concentration exclusive enfermée en elle-même ; une telle concentration, en se rétrécissant, produit un certain résultat, mais qui est loin de la tranquillité qu'engendrent tout naturellement et sans contrainte la compréhension vaste d'une haute intelligence et de la vraie sagesse. Cette compréhension doit être éveillée, développée, par la perception constante de chaque pensée-sentiment-action, de chaque perturbation, grande ou petite. En comprenant, donc en dissipant les conflits et les perturbations qui existent dans la conscience consciente, dans la couche extérieure et en introduisant ainsi la clarté, l'esprit devient capable d'être passif et de comprendre les couches plus profondes, reliées entre elles, de la conscience, avec leurs accumulations, leurs impressions, leurs souvenirs. Par cette constante lucidité, le profond processus de l'avidité qui est cause du moi, donc aussi des conflits et de la douleur, est observé et compris. Sans la connaissance de soi, sans le penser, il n'y a pas de méditation, et sans lucidité méditative, il n'y a pas de connaissance de soi.

Dixième Causerie à Ojai, Californai

Dimanche 16 Juillet 1944

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