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Existe-t-il une action non accompagnée de souffrance?

Première Questions et Réponses à Saanen

Mercredi 25 Juillet 1979

Krishnamurti: Tous les matins, pour les cinq jours à venir, nous allons avoir un dialogue. Un dialogue est une conversation entre deux personnes. Deux personnes qui se préoccupent de leur vie, de leur mode de vie, du monde environnant, et sont suffisamment sérieuses pour résoudre leurs problèmes et explorent ensemble par le dialogue. La dialectique est l'art d'examiner la vérité des opinions. La vérité des opinions s'appelle la dialectique. Les opinions sont des jugements, des évaluations personnelles, des points de vue, pas des moyens de découvrir la vérité, je crois. Mais peut-être, si nous sommes assez sérieux, intéressés et engagés dans l'étude de nos propres problèmes, pas théoriquement, ni de façon abstraite, mais en se basant sur ce qui a lieu, comme deux amis parlant ensemble de leurs problèmes, les examinant, espérant ainsi les résoudre. J'espère que c'est clair. Ce n'est pas une conférence de l'orateur, mais une conversation que nous avons ensemble, amicalement, sans antagonisme, sans confronter des points de vue mais, ensemble, aborder nos problèmes. Tel est donc l'intention de ces cinq prochaines réunions matinales, et j'espère que nous allons faire cela. Alors, de quoi allons-nous parler ensemble ce matin?

Questioneur: Monsieur, est-il possible d'observer la pensée pendant qu'elle naît dans le présent, ou la pensée est-elle déjà du passé lors de l'observation?

Krishnamurti: Est-il possible d'observer la pensée au moment où elle se produit, ou l'observe-t-on une fois qu'elle est passée. Observer l'acte de penser pendant que la pensée naît, ou étudier la pensée qui a déjà eu lieu. Autre chose? Posez beaucoup de questions pour voir quelle est la meilleure, nous en prendrons une pour l'étudier à fond ensemble. En allant jusqu'au bout. Voici donc la première question.

Questioneur: J'ai été heurté par une automobile à l'âge de 17 ans et j'ai eu de grandes difficultés, car l'énergie est restée bloquée dans cette partie du corps; ma jambe fut déchiquetée. Et je vous ai écouté pendant un bon nombre d'années et comprends qu'il ne s'agit pas de s'identifier au problème. Pourriez-vous aborder le sujet de la blessure personnelle et de ses dégâts sur le mental, comme chez moi.

Krishnamurti: Pourriez-vous engager une discussion sur le fait d'être physiquement handicapé, ou de souffrir, et voir si cela affecte l'esprit? Cela affecte-t-il la faculté de penser, de ressentir, la qualité de l'affection. Voilà deux questions. Allez-y , Messieurs.

Questioneur: [inaudible]

Krishnamurti: Pourriez-vous parler un peu plus fort?

Questioneur: Oui. Krishnaji, la psyché n'est-elle qu'un élément de l'esprit, ou a-t-elle quelque chose à voir avec la vérité? Y a-t-il une psyché universelle? Qu'est-ce que cette psyché dont vous parlez si souvent?

Krishnamurti: Psyché de l'esprit et psyché universelle. Est-ce cela? Avançons, je vous prie.

Questioneur: La différence entre le « moi » et l'individualité.

Krishnamurti: Le « moi »? L'individualité. Très bien, Monsieur. Le « moi » et l'individualité.

Questioneur: Monsieur, voudriez-vous parler un peu plus de l'action qui ne repose pas sur l'enregistrement?

Krishnamurti: Voudriez-vous parler, ou discuter converser, sur ce qu'est l'action, s'il existe une action précise, exacte et qui n'engendre pas d'actions ultérieures générant davantage de souffrance, de problèmes, etc.

Questioneur: Quel rapport y a-t-il entre l'amour et la mort?

Krishnamurti: Quel rapport y a-t-il entre l'amour et la mort? Attendez un petit peu, attendez un petit peu !

Questioneur: Pourriez-vous explorer davantage le rapport qu'il y a entre la peur et la dépendance? Je me préoccupe de la dépendance dans ma propre vie et de ma relation avec ma petite amie. Parfois je la vois, et pourtant cela continue. En quelque sorte, je ne m'en libère pas. Je pense souvent à m'en aller et à rester seul avec moi-même. Pourtant je sens que ce n'est pas la réponse, qu'il y a autre chose. Et pourtant, à d'autres moments je vois ma propre dépendance et n'en suis pourtant pas libre. Et il y a aussi une formidable peur.

Krishnamurti: Veuillez abréger vos questions, je vous prie.

Questioneur: Le rapport entre peur et dépendance.

Krishnamurti: Peur et dépendance. Quel rapport y a-t-il entre la peur et la dépendance?

Questioneur: Pourrions-nous discuter de l'ambition, et voir pourquoi nous sommes si insensibles dans notre vie quotidienne?

Krishnamurti: Ambition et insensiblité dans notre vie quotidienne. Un instant. Laquelle de ces questions allons-nous traiter ensemble? Ce Monsieur a demandé s'il est possible d'observer la pensée au moment où elle a lieu, ou on l'observe quand elle est finie. L'autre question est : on est physiquement atteint par un accident, par certaines formes de maladie, et cela affecte-t-il l'esprit? Et la suivante est : quel rapport y a-t-il entre l'amour et la mort? Et vous avez demandé : le psychisme est-il personnel ou universel? Et ce Monsieur a demandé : quel rapport y a-t-il entre la peur et la dépendance? Et votre question, Monsieur, était : existe-t-il une action qui soit si totalement complète qu'elle ne laisse ni regrets, ni anxiété, ni douleur, ni souffrance et tout cela. Alors, laquelle de toutes ces questions voudriez-vous traiter?

Questioneur: Si nous discutions de la dépendance, cela couvrirait-il plusieurs questions?

Krishnamurti: Si nous discutions de la dépendance, cela répondrait-il à beaucoup de ces questions? Ou, voudriez-vous discuter de l'action dans notre vie quotidienne, du « faire », une façon de se comporter, de se conduire, d'établir une relation qui inclue toute forme d'action. Existe-t-il une action qui soit si complète qu'elle ne laisse aucun mauvais souvenir? Est-ce là la question, Monsieur?

Questioneur: Ou un bon souvenir.

Questioneur: Oui, aucun souvenir.

Questioneur: Oui, allons-nous discuter de cela, ou préfériez-vous autre chose?

Questioneur: Première question.

Krishnamurti: Aimeriez-vous discuter de l'action?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: ...Comme vous voulez. Très bien, parlons de l'action. Cela pourrait englober la pensée, le rapport entre l'amour, la mort, la peur et la dépendance, et la maladie affectant l'esprit, et la psyché et l'universel. Pouvons-nous faire cela? Le voulez-vous? S'il vous plaît...

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Bien. Qu'entendez-vous par action? S'il vous plaît, ceci est une conversation, ne vous endormez pas, c'est une conversation entre vous et l'orateur, ensemble. Je ne mêne pas l'enquête pendant que vous vous contentez d'écouter. Ensemble, nous allons découvrir s'il existe une action qui soit si pleine, complète, totale, qu'elle ne laisse pas la moindre trace d'une douleur, d'un regret, d'un chagrin, d'une blessure, etc. Alors, qu'entendons-nous par action? Joignez-vous à moi, s'il vous plaît.

Questioneur: L'action est forcément une création.

Krishnamurti: L'action est forcément une création.

Questioneur: La façon dont vous rencontrez l'instant.

Krishnamurti: Regardez, vous voilà en train de faire une déclaration telle que : « l'action est forcément création », nous sommes perdus ! Il n'y a pas de dialogue. C'est pourquoi je vous demande, veuillez ne pas avancer d'opinions de but en blanc sur ce que vous pensez de l'action et vous y accrocher. Examinons cela, allons y ensemble – bien messieurs? La première chose est donc de découvrir ce que nous entendons par le mot « action », le « faire ». Est-ce ce qui a été fait, ou ce qui va être fait, l'action dans le passé, ou l'action dans le futur? Ou bien l'action qui a lieu en ce moment. C'est cela l'action ! L'action ne consiste pas à se déplacer physiquement d'ici à là, ou de prendre un marteau et d'enfoncer un clou dans le mur, ou de conduire une automobile. L'action est ce qui est en train d'arriver – n'est-ce pas? Pas l'action qui est arrivée ou celle qui va avoir lieu. Tout cela est aussi de l'action : ce qui a eu lieu, ce qui a lieu, et ce qui va avoir lieu. N'est-ce pas? Sommes-nous d'accord là-dessus? Qu'est-ce alors que l'action qui a eu lieu? De quoi résulte-t-elle? Quel en est le motif? Quel en est le moteur? Quelle est la conclusion qui donne lieu à cette action? Vous comprenez? Vous suivez tout ceci? Ou êtes-vous déjà fatigués. L'action comporte une forme de motif, agréable ou désagréable, gratifiant ou douloureux, ou soumis à pression, soumis à diverses influences. Il faut donc découvrir ce que l'on entend par action. Existe-t-il une action dépourvue de motif, non soumise à pression, à menaces, une action n'offrant pas de récompense et par conséquent, non sujette à la douleur? Il faut donc examiner très attentivement ce mot. Ceci est une conversation – n'est-ce pas? Comme on le voit, nos actes reposent, pour la plupart, sur un souvenir. Ou sur un désir, ou une récompense personnelle ou une punition, ou une action basée sur un idéal, ou une croyance, etc. N'est-ce pas? Alors, veuillez examiner cela, examinons-le ensemble. Si une action repose sur un idéal, sur le futur, cette action se conforme, imite, ou s'ajuste à l'idéal. N'est-ce pas? Est-ce donc une action totale, complète, qui ne laisse aucune trace de blessure, de regret, etc.? Vous suivez? Alors, quelle est notre action, la vôtre et celle de l'orateur dans cette recherche actuelle, sur quoi est-elle fondée? Le plaisir, la peur? Allons Messieurs, examinez cela. Je cherche, vous êtes tous silencieux.

Questioneur: Les actions reposent sur une nécessité.

Krishnamurti: La nécessité. La nécessité : j'ai besoin de nourriture, je vais au marché, j'achète – si j'ai de l'argent – c'est une action. J'ai besoin de vêtements, si j'ai de l'argent, j'achète, de même pour le toît, etc. Donc la nécessité : les besoins physiques, et puis les besoins psychologiques. N'est-ce pas? N'est-ce pas, Monsieur?

Questioneur: Existent-ils?

Krishnamurti: Comment?

Questioneur: Les besoins psychologiques existent-ils?

Krishnamurti: Voilà ce que nous allons découvrir. Il y a les besoins physiques, et l'action, et les actes reposant sur ce que nous considérons comme des besoins psychologiques. On a besoin d'être réconforté par quelqu'un, d'où la dépendance, et l'action basée sur cette dépendance. N'est-ce pas? J'ai besoin... quoi donc... que quelqu'un me dise comment vivre une vie différente, et je dépends de cette personne.

Questioneur: Une action peut-elle ne pas avoir de cause?

Krishnamurti: Je n'entends pas. C'est la voix du train !

Questioneur: Il dit : une action peut-elle ne pas avoir de cause.

Krishnamurti: Une action peut-elle ne pas avoir de cause. Nous allons aborder tout cela, procédons pas à pas, s'il vous plaît. Voyez-vous, quand vous exprimez une question comme : « y a-t-il une action dépourvue de cause », c'est hypothétique et la réponse ne peut qu'être hypothétique. Mais si nous avançons pas à pas, lentement, examinant au fur et à mesure que nous avançons, il n'y aura alors aucun problème théorique. Donc, je vous en prie, lors de la discussion, du dialogue, ne vous emballez pas sur une chose ou une autre. Commencez par voir sur quoi reposent nos actes, ce qui se passe en fait : d'une part nos besoins physiques, aliments, vêtements, abri, et le labeur exigé pour gagner de quoi se procurer ces choses, et, par ailleurs, les besoins psychologiques. C'est un fait. Voilà ce que nous avons, le physique et le psychologique, et les actions ont lieu dans ces deux champs. N'est-ce pas? On reconnaît que les besoins physiques sont absolument nécessaires. Vous travaillez à l'usine, êtes cantonnier, enseignant, menuisier, homme de science, d'affaires, médecin – pas politicien ! – et ainsi de suite, et cela, c'est nécessaire. Telle que la société est organisée aujourd'hui, il nous faut travailler du matin jusqu'au soir, pendant des années et des années. Regardez quelle tragédie. Cela ne vous plaît peut-être pas, mais c'est un fait. On se rend au bureau, à l'usine, quelle que soit l'activité pour gagner de l'argent, dès l'âge de 15 ou 20 ans, jusqu'à sa mort, ou presque, jour après jour, etc. Voilà comment est organisée notre société. C'est là un fait.

Questioneur: Appelez-vous cela l'action ou est-ce une réaction?

Krishnamurti: Appelez-vous cela l'action ou la réaction. Les deux, car je dois me nourrir et si je manque d'argent, de travail, je suis jaloux, anxieux, et tout le reste commence. C'est donc une réaction. Ainsi, il y a les besoins physiques. Puis il y a nos actes basés sur des besoins psychologiques. Explorez, je vous en prie.

Questioneur: Les besoins psychologiques sont-ils différents du désir?

Krishnamurti: Nous y venons, Monsieur. Les besoins psychologiques sont-ils différents du désir? Peut-être pas. Ou ils le sont. Examinons cela. Voyons d'abord, ou reconnaissons et admettons comme un fait que les êtres humains semblent avoir des besoins, -peut-être factices, ce que nous allons voir – un besoin d'action fondé sur des nécessités psychologiques. Ainsi, on a besoin d'une croyance, on a besoin de certains types de conclusion, de certaines opinions, points de vue. Vous avez besoin de nationalité, d'une approche hiérarchique. Vous avez besoin de tout ceci. Ne le niez pas, c'est un fait pour la plupart des gens. Vous pourriez dire : « je n'ai pas de besoins psychologiques », ce qui serait l'affirmation la plus rare. Il nous faut donc découvrir si ces choses sont pour nous des besoins : croyance, opinions, jugements, conclusions, images – religieuses et autres, images créées par la main et par l'esprit, vous suivez tout cela? Sont-ce des besoins?

Questioneur: Qu'en est-il du désespoir? L'action née du désespoir?

Krishnamurti: L'action venant du désespoir.

Questioneur: Il parle d'une action née du désespoir.

Krishnamurti: C'est exact. Regardez. Monsieur, commençons par nous regarder nous-mêmes. Quels sont vos besoins psychologiques et y a-t-il des actions nées de ces besoins?

Questioneur: Monsieur, d'après ce que j'ai entendu il y a un moment, il semble qu'il faille une nécessité à l'action, et il y a toujours nécessité d'action d'une façon ou d'une autre.

Krishnamurti: C'est ce que nous sommes en train d'examiner. Vous dites qu'il faut une sorte de nécessité, de besoin, à l'action. Nous avons dit que c'est le cas pour les besoins physiques. Mais nous mettons en doute qu'il existe des nécessités psychologiques à l'action. Je mets cela en doute. Vous n'êtes pas obligés d'accepter cela, mais je dis que j'en doute. Je n'en suis pas sûr. Vous comprenez? J'examine la chose. Je ne suis pas dogmatique, je ne prends pas position, je ne refuse pas de changer de conclusion. Ce que nous essayons de découvrir, c'est : qu'est-ce que l'action? Voyez-vous, il y a l'action basée sur les besoins physiques et l'action basée sur diverses formes d'opinions, de jugements, conclusions, convictions, expériences, croyances, dogmes, dépendance etc. – psychologiquement. Et l'orateur dit qu'il met cela en doute, vous comprenez?

Questioneur: Monsieur, il semble qu'il me faut les deux aspects de l'action. Tout d'abord, l'action ne repose pas sur le besoin. S'il en était ainsi, si elle se basait sur la vraie observation d'un besoin productif, il n'y aurait alors pas tant de problèmes. Mais l'action repose surtout sur les désirs, sur nos conditionnements et nos besoins. Alors, quel est le juste besoin sur lequel faire reposer une action?

Krishnamurti: Monsieur, vous demandez, n'est-ce pas, – si je reproduis mal votre question, veuillez me corriger – voulez-vous dire qu'il nous faut psychologiquement...

Questioneur: Non, je dis que toute action ne repose pas sur de justes besoins. Quel serait le besoin juste sur lequel baser son action?

Krishnamurti: Oui, qu'est-ce qu'un besoin juste?

Questioneur: Pourquoi avons-nous...

Krishnamurti: Attendez un instant, s'il vous plaît. Physiquement, quel est notre besoin juste?

Questioneur: En d'autres termes, y a-t-il une séparation nette entre l'un et l'autre? Y a-t-il une juste séparation entre les deux, ou...

Krishnamurti: Y a-t-il une division nette entre les besoins psychologiques et les besoins physiques. Vous voyez, vous êtes tous... Maintenant – pour répondre à la question – les besoins physiques priment-ils les besoins psychologiques? Il nous faut une maison, ou une chambre où habiter puis on s'attache au mobilier de cette chambre; l'attachement au mobilier est un besoin psychologique. N'est-ce pas? Car sans ce mobilier je me sens un peu inconfortable. Y a-t-il vraiment une démarcation? Voyez-vous, si vous n'avancez pas petit à petit vous ne répondrez pas à cette question aussi vite. Nous discutons comme deux amis entreprenant une recherche, un dialogue, une conversation sur ce qu'est l'action. Nous venons de dire qu'il existe des actes reposant sur des besoins physiques. On a besoin d'une chemise, d'un pantalon ou d'une robe, on en a besoin de cela, à moins d'être nudiste – alors pas de problème ! On a besoin de nourriture, et pour cela il faut travailler, avoir assez d'argent pour aller au marché, etc. Et vous avez besoin d'une chambre, d'une maison, mais ce besoin-là prend une grande importance. On ne se satisfait pas d'une chambre, on en veut une très belle, avec des tableaux, des meubles anciens, si l'on peut se les offrir. Puis, comme vous avez investi dans du mobilier ancien, dans une chambre ravissante, avec un joli vase et des tableaux, vous y êtes attaché. Et vous dites : « j'en ai besoin ». Non? « Je ne puis vivre dans cette chambre sans tableau », que ce soit une copie ou un original, etc. Ainsi, je deviens peu à peu dépendant de ces choses. Donc le mobilier est moi. N'est-ce pas? Vous réfutez cela? Je suis attaché au mobilier et je ne veux pas que vous l'abimiez, ne le placez pas au soleil, ne le rayez pas, j'y tiens. Et ce mobilier est devenu moi. N'est-ce pas? Et j'agis à partir de cela. Dès lors, faisons un pas de plus : la psychologie est-elle nécessaire? Y a-t-il des nécessités psychologiques? Nous disons, oui, c'est un fait. Nécessité de croyance, nécessité de dépendance, de sexe, d'ambition, de réalisation, de réussite. N'est-ce pas? Et mes actes reposent sur tout cela. C'est évident, n'est-ce pas? Est-ce je me trompe?

Questioneur: Non.

Krishnamurti: Regardez-le en vous-même. On va en Inde – pardon – parce qu'on ressent un besoin d'instruction, de sagesse, de savoir, d'illumination, car le monde occidental est trop matériel, pas intéressé à la religion, et l'on va en Inde où règnent la saleté, le romanesque, la crasse, et les gourous, et vous y allez. Puis vous dites « j'ai besoin de cela ». Vous suivez? C'est ce qui se passe en fait. Alors nous posons la question : pourquoi considérons-nous que psychologiquement, nous avons besoin de choses. C'est l'objet de notre investigation. Ne revenez pas aux besoins physiques, nous en avons fini avec cela. Alors, avons-nous besoin de croyances?

Questioneur: Non.

Krishnamurti: Ce monsieur dit non. Cela signifie que vous êtes libéré des croyances. Voyons maintenant ce que nous entendons par croyance. Croyance en une chose qui ne peut être prouvée. On croit en Dieu, – cela ne peut être prouvé. On croit au paradis – cela ne peut être prouvé. On croit qu'il y a des gens vivant sur la lune – pas sur la lune, quelque part ailleurs, on y croit, cela ne peut être prouvé. On croit à la nationalité. N'est-ce pas? Non? Oh, Seigneur. Vous êtes Français, Allemand, Anglais, Indien, et Dieu sait quoi. Suivez cela pas à pas. Vous pouvez peu à peu renoncer à tout ceci et dire : « je regrette, je ne suis pas nationaliste ». Terminé.

Questioneur: Monsieur, puis-je poser une question? Ne faut-il pas commencer par se demander d'où viennent ces besoins?

Krishnamurti: Nous allons le découvrir, nous allons aborder cela. Comment naissent ces besoins, quelle en est la cause? Nous allons le découvrir dans un instant, si vous en avez la patience. Donc, les croyances sont devenues des nécessités. Dites aux catholiques, aux protestants, au monde chrétien de croire en Jésus, le sauveur et tout le reste, ils croient. N'est-ce pas? Et vous allez en Inde, eux aussi ont leurs dieux, ils croient. Alors, pourquoi croient-ils en une chose qui ne peut être prouvée, – vous comprenez? – qui n'a pas de validité. Pourquoi croient-ils? Allons, Messieurs !

Questioneur: Parce qu'ils adorent cette sorte d'action.

Krishnamurti: Parce que, dit ce monsieur, ils adorent cette sorte d'action. Pourquoi l'adorent-ils?

Questioneur: Elle leur donne la sécurité.

Krishnamurti: Creusez, s'il vous plaît. Cherchez en vous-même. Honnêtement, n'est-ce pas, vous croyez en telle ou telle chose. Ou vous ne croyez pas et tombez dans l'autre extrême, ce qui est pareil. Vous comprenez? « Je ne crois pas en Dieu, je suis athée ». Et les deux restent sur leur position. Vous comprenez? Vous comprenez ce que j'entends par « rester sur sa position »? Les deux restent convaincus de leurs conclusions.

Questioneur: Monsieur, c'est pareil pour la croyance en soi-même.

Krishnamurti: La croyance en soi-même. Très bien, prenons la croyance en soi-même. Qu'est-ce que soi-même? Oh, mon Dieu ! Qu'est-ce que soi-même?

Questioneur: Mes contenus.

Krishnamurti: Non, cherchez, discutez avec moi.

Questioneur: Nous tâchons de trouver la sécurité en autre chose, comme en une croyance.

Krishnamurti: Monsieur, la personne dit « je crois en moi-même », alors, quelle est la chose en laquelle vous croyez?

Questioneur: Une idée, une image.

Krishnamurti: Contentez-vous de la regarder, Monsieur, examinez-la. Croyez-vous exister parce que vous avez un corps?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Oui. Croyez-vous en vous parce que vous avez certaines émotions, certaines conclusions, certains points de vue, certains comportements, certaines manies particulières, un nom, une forme, un compte en banque, ou pas de compte en banque. Croyez-vous en tout cela? Examinez le, s'il vous plaît. Quand vous dites « je crois en moi », je réponds : quelle étrange affirmation, en quoi croyez-vous? Au savoir que vous avez acquis?

Questioneur: Qu'est-ce que moi-même?

Krishnamurti: Voilà ce que j'examine, Madame.

Questioneur: Puis-je proposer que nous prenions un exemple concret? La plupart des gens présents dans cette tente croient que vous êtes illuminé.

Questioneur: Comment le savez-vous?

Krishnamurti: Nous ne parlons pas de qui est illuminé, de qui ne l'est pas, et comment le savez-vous. Mais nous parlons de quelqu'un qui dit : « je crois en moi », je réponds : quelle étrange conclusion, puis je dis : qui est ce moi-même en qui vous croyez?

Questioneur: Puis-je finir, Monsieur? Disons que je crois que vous êtes illuminé.

Questioneur: Très bien, rasseyez-vous !

Questioneur: Mettons que je ne crois pas que vous soyez illuminé. Je ne crois pas que vous allez m'aider, donc je n'ai pas à croire que vous m'aiderez en quoi que ce soit.

Questioneur: Pourquoi êtes-vous ici?

Krishnamurti: Pardon Monsieur, je ne comprends pas très bien.

Questioneur: Je me permets de suggérer que je, moi, cette personne, est la seule qui puisse le découvrir.

Krishnamurti: Que dit-il?

Questioneur: Je ne pense pas que ce soit très compliqué.

Krishnamurti: Monsieur, il faut découvrir pour soi-même qui l'on est. Alors, deux amis se rencontrent, et discutent. L'un dit : voyons, qui est ce « je » en qui je crois si fermement? N'est-ce pas? Il dit : étudions cela. Ne dites pas : je suis Dieu et je le maintiens, ou je suis les réactions environnementales, ou ceci ou cela. Il ne faut pas s'entêter ou prendre position, étudions cela, approfondissons-le. Non que je sois supérieur et vous inférieur, ou l'inverse, nous sommes deux amis. Je demande donc : qui est cette entité, moi-même, en qui vous croyez?

Questioneur: Un morceau de vérité absolue.

Krishnamurti: Oh, un morceau de vérité absolue. Vous voyez, là nous sommes perdus ! Il n'y a plus de discussion possible.

Questioneur: Et bien, si vous dites que vous croyez en vous-même, cela ne veut-il pas en général dire qu'une personne a vécu, qu'elle a rencontré et surmonté certains défis de la vie. Et ayant surmonté ces défis, ou quelles qu'aient été ses expériences, elle se forme une certaine image d'elle-même et quand elle dit qu'elle croit en elle-même, c'est à cette image qu'elle croit.

Krishnamurti: Ce dialogue en vaut-il la peine?

Questioneur: Non.

Questioneur: Oui.

Questioneur: Il faudrait le poursuivre.

Krishnamurti: De la façon dont nous allons, cela en vaut-il la peine? C'est une matinée superbe, vous pouvez aller vous promener. Alors je vous demande : vaut-il la peine de poursuivre ce dialogue?

Questioneur: Oui, oui.

Questioneur: Je n'en sais rien.

Krishnamurti: Vous avez tout à fait raison, Monsieur.

Questioneur: Pourrions-nous revenir à l'action?

Krishnamurti: J'y viens...

Questioneur: C'est la vraie question, ce que je suis, ce qu'on est, voilà la vraie question, je pense qu'elle est valable.

Krishnamurti: Ce Monsieur a demandé, entre autres, ce qu'est l'action. Y a-t-il une action qui n'engendre pas de souffrance? Une action qui n'engendre pas de contradictions? Y a-t-il une action si complète, si totale, qu'elle se termine sans laisser l'ombre d'un regret tel que : « j'aurais mieux fait de m'abstenir », etc? Voilà la question dont discutent deux personnes; vous êtes l'une d'elle et l'orateur est l'autre. Nous avons un dialogue à ce sujet.

Questioneur: L'action émane de la spontanéité.

Krishnamurti: L'action est née de la spontanéité. Sommes-nous jamais spontanés? Vous voyez, vous êtes...

Questioneur: Monsieur, c'est mon action.

Krishnamurti: Comment?

Questioneur: Que dois-je faire?

Krishnamurti: J'y viens Monsieur, c'est tout simple. Voyez-vous, ce monsieur dit : « j'ai eu un accident d'auto qui a affecté mon corps et affecte mon esprit » que dois-je faire? » N'est-ce pas? Il pose cette question parce qu'il doit trouver! Etant dans la peine, dans le trouble, il dit : « dites-moi quoi faire! » Sommes-nous dans cette situation? L'un de vous? Ou ce dialogue est-il si superficiel que vous écouterez et ne ferez rien à propos de ce que vous avez entendu? Vous savez, 50 minutes se sont écoulées sans arriver où que ce soit. Alors je demande : est-ce la peine de continuer ainsi?

Questioneur: Non.

Krishnamurti: Alors, qu'allons-nous faire?

Questioneur: Ayant découvert quelque chose, examinons cela au lieu de nous diriger vers autre chose.

Krishnamurti: Vous voyez, ce Monsieur est soucieux à son sujet, sa douleur, son anxiété, ses réactions nerveuses découlant de son accident. Il est préoccupé. Il ne veut pas de théories sur l'illumination et toute cette affaire. Il demande : « dites-moi... » N'est-ce pas? Et vous, vous trouvez-vous dans cette situation? Non, j'espère que vous n'aurez pas d'accident, mais dans une situation où vous dites : « allons, je veux découvrir, consacrer ma vie à découvrir s'il existe une action qui soit vraiment globale » – d'accord, Monsieur? Y consacrez-vous votre vie? Ou vous prélassez-vous sur la rive du fleuve, regardant s'écouler les eaux, sans jamais entrer dans le courant?

Questioneur: Il n'y a pas d'action complète.

Krishnamurti: Bien peu se préoccupent réellement de cela. Je me demande seulement si ces dialogues en valent vraiment la peine.

Questioneur: Pourquoi ne pas sortir de ce mode de discussion. Parlons des discussions. Vous êtes seul et nous un millier. Donc techniquement, la discussion n'est pas vraiment possible. Peut-être pourriez-vous les organiser différemment.

Krishnamurti: Le Monsieur dit : vous êtes seul et nous un millier, et il n'est vraiment pas possible d'avoir une discussion avec un millier de personnes. Ecoutez seulement ! Une conversation entre un millier de personnes est vaine à cause des milliers d'opinions, des milliers de tendances. C'est pour cela que j'ai commencé par dire « pensons ensemble ». Ecartons nos problèmes, nos opinions, nos jugements, nos modes de penser, nos conclusions, écartons tout cela et pensons ensemble. Vous ne voulez même pas faire cela. Ce serait pareil si nous n'étions que deux ou une demi-douzaine. Nous avons fait tout cela, en Inde, en Hollande, en Amérique, de petits groupes, de grands groupes, mais personne ne consacre sa vie à chercher !

Questioneur: Pouvons-nous ne traiter qu'un problème à la fois?

Krishnamurti: Je suis en train de traiter un problème.

Questioneur: (inaudible)...le problème de ce Monsieur.

Krishnamurti: C'est le problème dont je discute encore. C'est-à-dire, quand un corps est affecté par un accident, pourquoi cela pénètre-t-il l'état mental – n'est-ce pas, Monsieur?

Questioneur: Oui, Monsieur.

Krishnamurti: N'avez-vous pas de tels problèmes?

Questioneur: N'est-ce pas un moyen erroné de se protéger, d'être sauf?

Krishnamurti: Voyez : mes nerfs ont été ébranlés par un accident. N'est-ce pas? Une voiture a écrasé ma jambe, cette jambe est paralysée et je ne peux pas bien marcher. Et tout cela affecte ma façon de penser, car je ne puis obtenir un bon emploi. N'est-ce pas? Vous ne voyez pas tout ceci ! Je dépends de quelqu'un d'autre pour m'aider. Graduellement, je deviens anxieux, je prends peur, je développe des tics nerveux, et que puis-je faire?

Questioneur: La question est : suis-je mon corps?

Krishnamurti: C'est de cela que nous discutons, Madame. Nous en avons parlé, mais vous avez tous refusé, vous voulez partir dans d'autres directions.

Questioneur: Monsieur, j'aimerais dire que beaucoup d'entre nous ici sont dans la même situation que ce monsieur, non physiquement, mais d'une autre manière aussi.

Krishnamurti: Oui, Monsieur. Ce monsieur dit que beaucoup d'entre-nous ici sont dans cette situation, mais pas physiquement. Non? Alors, comment allez-vous en parler, avoir un dialogue?

Questioneur: Je dis cela seulement pour indiquer que les dialogues nous sont utiles. Pour moi en tous cas.

Krishnamurti: Oui. Regardez, notre problème est à la fois psychologique et physique. N'est-ce pas? On est physiquement affecté, et donc le système nerveux a été perturbé, handicapé, et cela affecte notre façon de penser, nos sentiments, et l'on prend peur. C'est un problème qui résulte d'un accident physique. Et l'autre est qu'on est aussi psychologiquement handicapé. N'est-ce pas? Psychologiquement, on est handicapé par la croyance, par les dogmes et tout le reste, dépendance, attachement, peur, etc. En premier, pouvons-nous voir ces deux faits, sans bouger de là? Le premier, c'est d'être physiquement handicapé, et l'autre, d'être psychologiquement diminué, handicapé. Alors qu'allons-nous faire? Ou vous dites : je suis en parfaite santé, donc je m'en vais. C'est très bien aussi, vous comprenez? Vous comprenez ce que je dis? Etes-vous dans la situation de dire : « je regrette, je ne suis pas physiquement handicapé, ni mentalement, ni psychologiquement, ni affectivement, il n'y a aucune laideur, rien de mutilé en moi, et je suis donc en parfaite santé ». Une telle personne est très rare. Nous avons donc ces deux questions. Quelle est l'action – suivez, je vous prie – quelle est l'action à l'égard de celui qui a subi physiquement un malheur affectant ses nerfs et donc son cerveau, ses pensées, ses émotions et tout le reste, par suite d'un accident, et celui qui est psychiquement handicapé, tout aussi effrayé, tout aussi nerveux, tout aussi inhibé, tout aussi anxieux, qui développe des attitudes névrotiques. N'est-ce pas? Les deux sont semblables. L'une, pensez-vous, est physique, l'autre psychologique, mais les deux sont semblables. N'est-ce pas, Monsieur? Dès lors, quelle est l'action à l'égard de cette seule et même chose? L'atteinte physique des nerfs et du cerveau, et pour l'autre mutilé par la tradition, mutilé par la croyance, mutilé par l'attachement, les diverses pressions, le métier, – vous suivez? L'une et l'autre reviennent au même. Non? Le voyez-vous? Je vous en prie. Les deux ne sont pas distinctes, elles ne font qu'un. N'est-ce pas? L'une est physique, l'autre psychologique. Le physique entraîne des conséquences psychologiques : c'est ce qui nous est arrivé, pour la plupart, c'est-à-dire que nous sommes psychologiquement atteints. Alors, quelle est l'action? N'est-ce pas, Messieurs? Je continue là-dessus?

Questioneur: Oui, oui.

Krishnamurti: Ah, vous voyez : une conversation que vous et moi partageons.

Questioneur: Monsieur, aurais-je un « insight » de tout ceci?

Krishnamurti: Un instant Madame. Je vais aborder cela. Mais nous allons l'aborder ensemble. Ce n'est pas moi qui l'étudie, vous qui écoutez pour en tirer ensuite une idée que vous allez suivre. Nous le faisons ensemble, tout de suite. N'est-ce pas? Très bien. Il s'est endormi. On y va? C'est-à-dire, nous avons, vous et moi, une conversation. Ne vous préoccupez pas de ce Monsieur, je vous prie. Il est fatigué, il a eu un accident, il souffre, il lui faut du calme, laissez-le tranquille, ne projetez pas sur lui vos idées. Seigneur ! Quelle est donc l'action à l'égard de cette chose unique. Les êtres humains sont handicapés – n'est-ce pas? – tant psychologiquement que physiquement. Certains de façon extravagante, sous les deux aspects, d'autres partiellement, et quelle est l'action qui va corriger cela? Est-ce clair?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Alors, parlons-en ensemble. Quel est le plus important, l'aspect psychologique de la chose, ou son aspect physique?

Questioneur: Psychologique.

Krishnamurti: Je suis conscient d'être psychologiquement handicapé et, de ce fait, cet handicap psychologique affecte progressivement mon corps. J'ai des réactions nerveuses, mes nerfs sont à vif, je développe peu à peu un sentiment d'isolement – vous suivez? – et le reste en découle. Si je le suis physiquement, c'est la même chose. Je demande donc : qu'est-ce qu'il importe de considérer en premier lieu? L'état d'handicap psychologique ou l'état d'handicap physique? Vous comprenez? Auquel des deux donnons-nous la priorité? Je sais, celui qui a subi un accident dit : « pour l'amour du ciel, ne me parlez pas de psychologie, je souffre, j'ai eu un accident ».

Questioneur: Je suis parfaitement conscient (inaudible)

Krishnamurti: Je vous demande, Messieurs et Mesdames, auquel donnez-vous la priorité? Au physique ou au psychologique?

Questioneur: Aux deux.

Questioneur: Au psychologique.

Krishnamurti: Attention, attention. Si j'étais physiquement atteint, songerais-je à la psychologie? Voyez la difficulté. J'ai été renversé, je suis handicapé et cela affecte mon esprit. Mon esprit a déjà été affecté par la société, par mes parents... En plus, cet incident s'y est surajouté. Alors, lequel importe le plus? Je ne néglige pas le physique. D'accord? Je dis : je vais commencer par là. Je vais vérifier cela après avoir déterminé si je suis handicapé psychologiquement, ou si c'est le physique qui m'atteint psychologiquement. Donc j'étudie le fait d'être psychologiquement atteint soit à cause d'un accident physique, soit comme résultat d'une société monstrueuse, d'une mauvaise éducation, d'une mauvaise façon d'apprendre, etc., qui ont handicapé mon esprit. Donc si je peux comprendre toute la structure de la psyché alors je peux m'occuper du physique. Mais celui qui souffre dit : « non, donnez-moi un médicament, un opiacé quelconque, quelque chose qui me calmera ». Là, cela concerne le docteur, pas moi. N'est-ce pas? Par contre, s'il s'agit d'une difformité psychologique, d'un manque de clarté, d'une infirmité, cette situation peut être résolue – vous suivez? Cela peut être perçu globalement. Muni de cette clarté d'esprit, je peux m'occuper de mes maux physiques Sommes-nous d'accord là-dessus?

Questioneur: (Inaudible)

Krishnamurti: Je n'entends pas, Madame. Si quelqu'un près de vous a entendu, peut-être pourrait-il expliquer ce que vous avez dit. Personne ne veut traduire, je ne peux donc vous aider. Donc je me dis : cet état d'infirmité psychologique peut-il être perçu globalement? Voilà la question et elle exige une action. Je ne puis m'asseoir et dire je vais le percevoir globalement. Ou me retirer dans un monastère. Cela ne peut se faire. Cela exige une action, je dois faire quelque chose. N'est-ce pas?

Questioneur: Monsieur, excusez- moi d'interrompre, mais je sens que nous mettons là le pied dans un très vieux piège. Et le piège est que nous vous observons d'ici en train de jouer un rôle. Nous sommes certains de le connaître, nous vous avons vu cent fois le faire. Nous savons qu'en une demi heure vous pouvez totalement démonter tout problème psychologique et probablement aussi physique, spirituel, et tout autre. Malheureusement, Monsieur, je suis peut-être hors jeu et je ressens donc une certaine hostilité chez quelques membres de l'auditoire, qui sentiront peut-être que je torpille le travail. Ils veulent vous observer en train de monter au septième ciel, et pour ne pas intervenir là-dedans, je suis prêt à partir.

Krishnamurti: Allez-y, Monsieur. Poursuivez. Je vous écoute. S'ils sont hostiles, qu'ils le soient.

Questioneur: Je puis partir immédiatement.

Krishnamurti: Allons, Monsieur.

Questioneur: Je vois les choses comme ceci : au bout d'une cinquantaine de minutes, vous en êtes arrivé au point où vous avez senti que nous ne faisions que jouer avec la chose, parlant théoriquement sans avoir la moindre audace pour vraiment pénétrer la chose. Tout ce que nous voulions, c'était d'en rester aux théories et de vous observer vous en tirer. Alors, peut-être en désespoir de cause, vous avez paru vous en laver les mains, vous résignant au fait que nous étions un tas de nigauds, et avez décidé d'avoir un dialogue avec vous-même, ce que vous faites depuis longtemps. Il me semble donc que cela ne peut que me nuire, car vous observer avoir un dialogue avec vous-même est très distrayant, peut-être un peu instructif; je vous ai souvent vu faire cela, mais cela ne me mènera nulle part.

Krishnamurti: Non, Monsieur. Très juste.

Questioneur: Il me semble que nous n'avons qu'un seul choix : soit il nous faut avoir le courage...

Krishnamurti: ...les tripes...

Questioneur: ...les tripes d'avoir un vrai dialogue avec vous, donc nous soucier de cet état de choses.

Krishnamurti: Oui Monsieur.

Questioneur: C'est-à-dire cesser de parler du bénéfice que nous retirons, et je vous en prie, poursuivez, et personne ne devrait vous interrompre. J'inclus même notre ami Krityan quand il interrompit pour dire qu'il sent que la plupart des gens ici vous voient comme une personne illuminée; vous n'avez pas voulu aborder tout cela, mais c'est absolument vrai. On vous voit effectivement comme une personne illuminée. Malheureusement, le fait qu'il en soit ainsi signifie qu'on ne peut pas du tout vous écouter. Et je ne pense pas qu'on vous écoute.

Krishnamurti: C'est tout. Oui Monsieur, je le sais.

Questioneur: Dites-moi donc simplement ce que je dois faire, sortez-moi de mon problème, car si je reste ici, je sens que je n'ai qu'à vous écouter jouer votre rôle. C'est un rôle merveilleux. Je veux être sur cette chaise, je ne veux pas vous entendre le faire, je sais que vous le pouvez.

Krishnamurti: Monsieur, J'ai été clair depuis le début, j'ai dit qu'il n'y a aucune autorité, ne dites pas que l'autre est illuminé et toute cette histoire. Je dis : regardez-vous – n'est-ce pas, Monsieur? – soyez sérieux, engagé, appliquez-y tout votre esprit. N'est-ce pas?

Questioneur: Tout à fait, Monsieur.

Krishnamurti: C'est ce que je dis à chaque réunion.

Questioneur: Je ne vous reproche rien, Monsieur.

Krishnamurti: J'ai dit qu'il n'y a aucune autorité. J'ai dit : je vous en prie, l'orateur n'a aucune importance. Vous êtes important en tant qu'être humain, parlons de cela. Mais apparemment nous ne le faisons pas. Alors, qu'allons-nous faire?

Questioneur: Je ne sais pas.

Krishnamurti: Je sais.

Questioneur: Vous le savez. Qu'est-ce, Monsieur. Donnez-moi une réponse autre qu'un dialogue avec vous-même.

Krishnamurti: Non, je ne veux pas avoir de dialogue avec moi-même. Je peux le faire dans ma chambre, ou en me promenant, ou l'avoir avec quelques personnes. Ce n'est pas de ce dialogue là que l'on veut. Ce qui importe, ce qui est nécessaire, c'est que vous tous appliquiez à ceci votre esprit, votre coeur, ne dites pas: « vous êtes illuminé, nous vous écouterons ». Balayez tout cela. N'est-ce pas, Monsieur?

Questioneur: Tout à fait, Monsieur.

Krishnamurti: Mais que me faut-il faire Monsieur, regardez le ! L'orateur insiste sans cesse là-dessus, chaque jour de sa vie : ne suivez pas, n'imitez pas, ne vous conformez pas, réfléchissez, observez. Mais tout notre conditionnement va dans l'autre sens. Non?

Questioneur: Il nous faut une autorité, il y a trop de monde ici.

Krishnamurti: Est-ce là la question, trop de monde? Monsieur, il n'y a pas trop de monde si vous voulez vraiment découvrir par vous-même. Toute votre attention est alors mobilisée, et vous examinez.

Questioneur: Quelqu'un doit être en charge, c'est ce que nous croyons, et cela nous empêche de vraiment écouter.

Krishnamurti: Je ne suis pas le président. Je ne prends pas en charge chaque membre de l'auditoire. Je dis : travaillons ensemble, réfléchissons ensemble. Pour l'orateur, le fait d'être assis sur une estrade n'a aucune portée, ce n'est qu'une commodité. Oubliez tout cela. Réfléchissons ensemble. Mais vous ne voulez même pas de cela. Que puis-je faire?

Questioneur: Krishnamurti, je sens que vous le faites, je sens que vous le faites à nouveau. Vous exprimez votre frustration, peut-être, votre déception, à propos de l'auditoire, comme il en a été d'année en année. Je pense que la même chose se reproduira demain et après-demain. J'ai bientôt fini. J'attends de vous rencontrer en personne depuis un bon moment. J'ai lu un livre de Rom Landau sur sa rencontre avec vous, il y a peut-être 30 ou 40 ans. La même frustration, la même anxiété, la même déception que celles que vous exprimez aujourd'hui. Le livre m'a donné l'impression d'un homme d'amour vrai, montrant un profond souci pour l'humanité. Actuellement, mon ressenti est celui d'un homme plus âgé faisant des commentaires à double-sens, frustré, disant « que se passe-t-il? » Je pense que cela peut continuer, mais ne vas pas changer. Il faut un autre format. La question doit devenir plus pertinente, plus vitale.

Krishnamurti: Mais vous dites que la question devrait devenir plus vitale, plus personnelle, plus intense, c'est ce que je fais!

Questioneur: Pourquoi ne vous taisez-vous pas pour nous laisser nous débrouiller?

Krishnamurti: Ravi ! Un instant. Pourquoi ne cessez-vous pas de parler, nous laissant sous la tente. C'est cela que vous voulez?

Questioneur: Oui.

Questioneur: Je ne sais pas.

Questioneur: Comment pouvez-vous les éveiller?

Questioneur: Il me semble qu'il y a deux minutes nous parlions de la relation psychologique et de la relation physique, disant que le psychologique était le plus important des deux processus. Dès lors, ce qui m'a semblé important, c'est que tout le monde devrait se rendre compte de son incapacité psychologique. Combien de gens ont vraiment réalisé ou même regardé nos insuffisances psychologiques? Combien examinent précisément ce que tout cela implique? Non, n'applaudissez pas, c'est bien la question.

Krishnamurti: J'applaudirais volontiers aussi mais je n'ai pas bien entendu.

Questioneur: Il faut reconnaître qu'il y a des infirmes psychologiques.

Krishnamurti: Combien de gens sont d'accord pour reconnaître qu'ils sont psychologiquement infirmes. Vous ne pouvez pas ! Sauf si je dis : « je suis aveugle, aidez-moi », alors il peut se passer quelque chose. Mais si je dis, « non, je regrette, je vois très clairement », il ne se passe rien.

Questioneur: La plupart des gens disaient qu'ils se rendaient compte qu'ils étaient infirmes psychologiquement, et j'ai pensé à ce moment là que la question était : que faire, comment s'en sortir.

Krishnamurti: Je vous l'indiquerai et ce sera à vous d'agir. Est-ce juste?

Questioneur: Oui.

Krishnamurti: Ecouterez-vous alors? Et vous le ferez !

Questioneur: Que se passe-t-il?

Questioneur: Comment le savez-vous?

Krishnamurti: Comment?

Questioneur: Il demande ce qui se passera.

Krishnamurti: Que dois-je faire?

Questioneur: Il me semble que...

Krishnamurti: Non, je vous en prie, c'est une question sérieuse. Vous n'avez même pas la courtoisie d'écouter pour découvrir ce que cet homme dit. Et voir ensuite si cela s'applique à vous. Si cela s'applique à vous, dire : « je vais y mettre toute mon énergie, mes tripes, tout mon coeur afin de m'en libérer ». Vous ne le faites pas. Que dois-je faire?

Questioneur: Certains d'entre-nous le font, Krishnaji. Je l'ai fait.

Krishnamurti: Si vous le faites, tant mieux.

Questioneur: On ne peut pas;

Krishnamurti: Je ne peux pas faire ce que vous dites.

Questioneur: Pouvons-nous demander pourquoi ceux qui ne peuvent le faire et reviennent ici année après année disent qu'ils ne peuvent pas le faire, pourquoi cela? Peuvent-ils nous dire pourquoi ils n'y arrivent pas?

Krishnamurti: Je sais. Cela va devenir un autre dialogue avec moi-même. Ecouterez-vous pourquoi vous ne pouvez vous-mêmes creuser cela, discerner la cause, la briser, et en sortir? Si c'est démontré, le ferez-vous?

Questioneur: Oui.

Questioneur: Cela ne marchera pas.

Questioneur: Comment le savez-vous?

Krishnamurti: Je ne sais pas, mais le ferez-vous?

Questioneur: (inaudible)

Krishnamurti: Je veux être un bon charpentier, et je vais trouver celui qui sait, un expert, un maître charpentier, ouje veux être un chercheur, j'apprends auprès d'un chercheur, je veux apprendre, avoir un esprit clair. Mais pas vous, semble-t-il. Ou vous allez à mi-chemin et vous arrêtez.

Questioneur: Quelle est l'action requise?

Krishnamurti: La souffrance vous aidera-t-elle? Quelqu'un vous tapant sur la tête le fera-t-il? Le paradis en récompense si vous faites ceci ou cela? Donc, on se dit à soi-même que peut-être l'un d'entre-vous captera ceci. Non? Comme la graine semée qui peut retomber sur les rochers ou sur un terrain fertile, ou mourir d'elle-même. Mais celui qui sème la graine ne peut pas s'en empêcher. Vous comprenez? Il le fait. Il le fait peut-être par affection, par compassion, par amour et tout le reste. Et par conséquent, il ne se soucie pas de l'endroit où tombe la graine. N'est-ce pas?

Questioneur: Monsieur, rentrons maintenant chez nous metrre de l'engrais.

Krishnamurti: C'est ce que je fais, Monsieur. Je fais cela. Allez-vous écouter? Direz-vous : c'est mon problème, je dois le résoudre. J'y consacrerai ma vie, mon énergie, mes tripes, mes sentiments, pour le découvrir. Le ferez-vous?

Questioneur: Oui.

Questioneur: J'aimerais demander à ce Monsieur pourquoi cela ne marche pas? Pourriez-vous répondre à cette question?

Krishnamurti: Monsieur, laissez-le venir s'asseoir. Poursuivons ce que je suis en train de dire, peu importe qui veut venir, et qui ne vient pas. Regardez, vous avez dépensé votre énergie pour dire à quelqu'un pourquoi vous venez. Et je vous dis, allez-vous, en tant qu'être humain, écouter et consacrer toute votre énergie à ceci, comme vous le faites pour gagner votre vie, satisfaire votre sexualité, votre désir de telle ou telle chose, vous y mettez vos tripes. Pourquoi ne le faites-vous pas?

Questioneur: C'est bien la question, Monsieur, pourquoi ne le faisons-nous pas? Pourquoi allons-nous à mi-chemin?

Krishnamurti: Vous voyez, au bout d'une heure et demie nous n'avons même pas découvert – par nous-mêmes, pas que je dialogue avec moi-même ou que je joue un rôle comme un acteur que je ne suis pas. Je sortirais de cette tente si je sentais que c'est sans issue et vous ne me reverriez plus jamais. Je parle sérieusement. Mais je sens que l'un d'entre vous va ramasser le défi, quelqu'un dira « oui, j'ai saisi, je vais avec vous ». Et je continuerai comme cela le restant de ma vie. Quelqu'un va s'enflammer. Si vous ne le faites pas, tant pis. Ce n'est pas mon affaire.

Questioneur: Ce l'est.

Krishnamurti: Regardez, Monsieur, une heure et demie. Qu'avons-nous fait ce matin? Vous, pas moi. Je suis très clair sur ce que je fais. Que deux ou mille personnes écoutent, je poursuivrai, peu importe que personne n'écoute, je continuerai. Alors, laissez-moi en dehors ! Mais si vous êtes disposés à écouter, à étudier, nous irons ensemble jusqu'au tréfonds de la chose. Mais vous devez y mettre votre énergie! C'est comme ces gens qui ont leur propre gourou et viennent ici, disant : oui, je vais vous écouter. Ou, ayant leurs propres opinions, conclusions, ne les lâchent pas. Notre relation est mutuelle. Vous comprenez? Vous et l'orateur entreprennent ensemble une promenade dans le monde psychologique tout entier. Je ne joue pas un rôle, c'est à vous de jouer. D'accord? Alors, est-ce qu'on continue demain?

Questioneur: Oui, oui.

Krishnamurti: Si on continue demain, faisons-le convenablement : que vous soyez vraiment sérieux et désireux d'aller jusqu'au bout de la chose – vous, pas moi ! Bien, Monsieur.

Première Questions et Réponses à Saanen

Mercredi 25 Juillet 1979

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