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La pensée est-elle l'instrument d'une action juste?

Deuxième Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

Puis-je vous rappeler que ceci n'est pas un divertissement. Il ne s'agit pas de vous convertir à quoi que ce soit. Cette réunion n'est pas de la propagande. Le propos de cette réunion est sérieux, – du moins l'orateur l'est-il, nous espérons donc que vous l'êtes aussi.

Je pense qu'il faudrait brièvement répéter ce que nous disions hier, car il semble y avoir beaucoup de nouveaux auditeurs ce matin. Nous parlions de la conscience de soi : être conscient de soi-même, de ses réactions, de ses pensées et ambitions intimes, des diverses formes de souffrance, de plaisir, et de tout le labeur des êtres humains, être conscient de tout cela. Conscient sans aucun choix, simplement conscient, sans orientation, sans aucune pression, être simplement conscient de toutes les activités qui se déroulent intérieurement et extérieurement, tout spécialement des activités psychologiques de l'esprit humain. Cela demande une attention sérieuse, pas une analyse, mais une pure observation, afin d'observer sans aucun choix, sans aucune orientation, sans ressentir la moindre pression; cela nécessite une profonde attention.

Et nous disions aussi que la religion est le seul facteur qui pourrait rassembler toute l'humanité, d'orient, d'occident, du nord, du sud. Mais dans leur état actuel, les religions sont de nature destructrice, perturbatrice, entraînant la division, basée sur la croyance, le dogme, les rituels, la tradition et la notion de hiérarchie. Toute cette religion organisée n'a rien à voir avec la religion. C'est un vaste tissu de superstitions dans lequel le désir joue un rôle considérable menant ainsi à beaucoup d'illusion.

La religion ne peut naître que de la méditation, ce que nous allons examiner au fur et à mesure de ces quatre causeries et questions et réponses. Et nous disions aussi qu'il faudrait penser ensemble. Car, chez la plupart d'entre nous, la carrière mobilise tout notre mode de penser : si l'on est architecte, ingénieur, scientifique, etc., tout notre mode de penser s'oriente dans une seule direction. Toute notre vie en dépend, et nous sommes ainsi conditionnés à un seul mode de penser. Et il devient très difficile pour ceux qui sont pris dans une certaine ornière de pensée de pouvoir s'extraire d'une pensée particulière pour voir le mouvement global de la pensée. Voilà ce que nous disions hier. Et il devient désormais extraordinairement important, – cela l'a probablement toujours été – que les êtres humains se rassemblent non pas autour d'une croyance, d'un idéal, ou d'une quelconque autorité, mais qu'ils aient l'aptitude, l'intention, le sérieux de penser ensemble. De penser non pas à quelque chose, ce qui est relativement facile, mais qu'ils aient l'affection, la sollicitude, l'attention et peut-être l'amour nécessaires pour pouvoir communiquer les uns avec les autres, sans aucune barrière, de sorte que votre pensée et celle de l'orateur soient réunies.

Dès lors, disions-nous, il devrait être possible de faire naître une bonne société. Les anciens Grecs, les anciens Hindous, et d'autres, ont parlé de faire naître une bonne société dans un futur indéfini, basée sur des idéaux, des concepts, des conclusions intellectuelles, et peut-être, plus rarement, sur leurs propres expériences, à savoir qu'il doit se trouver dans le monde quelques personnes qui créeront une société essentiellement bonne, afin que l'humanité puisse vivre sur cette terre avec bonheur, sans conflit, sans guerres, sans se massacrer. Et cette société n'existe pas, en dépit des 2, ou 3, ou 5 ou 10 millions d'années d'existence humaine. Les religions ont essayé de faire naître cela, mais de par leur nature même, en raison même de leur organisation, elles sont séparatrices, elles reposent sur la croyance, les dogmes, les rituels, l'autorité, et tout ce qui s'ensuit, ce qui les prive de toute signification. Bien que de telles organisations engendrent une certaine qualité de sécurité, cette sécurité même devient de l'insécurité quand elle repose sur l'illusion. Je pense que tout cela est assez clair, pour peu que l'on examine le moins du monde la question.

Alors est-il possible, tout en vivant sur cette terre qui n'est ni britannique, ni française, ni quoi que ce soit d'autre, – c'est notre terre – pouvons-nous y vivre en paix, maintenant? Ce qui implique non pas une quelconque future société idéale reposant sur la bonté, mais que soit effectivement créée maintenant, dans notre vie quotidienne, une bonne société de cette nature? Ce qui implique qu'il y ait entre nous une relation juste. Une relation qui ne repose pas sur quelqu'image passée, fabriquée par la pensée, mais sur ce qui se passe effectivement. Dans cette sorte de relation faite de réactions, il faut être conscient de ces réactions, et ne pas bâtir à partir de celles-ci diverses images qui empêchent la vraie relation avec autrui, si intime ou impersonnelle soit-elle. Est-ce possible? En d'autres termes, l'esprit humain, qui a été ainsi conditionné pendant des millénaires, peut-il être conscient de lui-même, connaître toutes ses complexités et réactions issues des sens et, prenant conscience de soi, peut-il susciter en lui-même une transformation profonde, une mutation? Tel est le vrai problème. J'espère que nous communiquons les uns avec les autres. Ou est-ce que je vais trop vite?

La majorité d'entre nous n'est peut-être pas habituée à ce genre de pensée, ou à ce genre d'explication. Les explications ne sont pas des faits réels. On peut décrire la montagne, mais être proche de la montagne, en voir vraiment la beauté, la dignité, la majesté, est tout autre chose que la description de cette montagne. Mais beaucoup d'entre nous, restant assis dans leur fauteuil, se contentent d'être réconfortés ou charmés par le côté romantique de la montagne, à l'aide d'explications, de tableaux, etc. Toutefois, ce n'est pas de montagnes que nous nous occupons, mais de la réalité de notre vie quotidienne. Cette vie, qui se compose actuellement de labeur, de beaucoup d'effort, de lutte, de compétition, de brutalité, de terreur, vous savez tout ce qui compose notre vie quotidienne, cela peut-il être transformé? Non dans quelque idéal futur, quand un changement complet de l'environnement le permettra, ce qui est impossible. Les totalitarismes ont essayé de changer l'environnement, affirmant que l'esprit humain peut être transformé, ce qui s'est avéré être insensé. Et il y a aussi d'autres qui disent que le conditionnement humain, la condition de l'esprit humain ne peut jamais être changée, qu'il faut l'accepter, vivre avec, la modifier, la raffiner et la rendre plus agréable. Mais nous disons tout au contraire, que l'esprit humain peut être transformé, sans tomber pour autant dans un autre conditionnement, une autre série de croyances, de dogmes et autres absurdités, qu'il peut en fait amener en lui-même une qualité religieuse, c'est-à-dire le seul facteur capable d'amener l'unité chez tous les êtres humains. Toutes les organisations ont échoué, et l'on ne voit apparemment pas comment de telles organisations peuvent jamais y parvenir, mais nous sommes pourtant sous la dépendance d'organisations, comme de la drogue, du whisky, etc. On pense que tout irait bien si l'on pouvait tout organiser.

Certains ont peut-être déjà entendu cette histoire que j'ai souvent citée : deux amis marchent dans la rue, et l'un d'eux se baisse, ramasse quelque chose, l'observe, et son visage s'illumine; tout heureux il met l'objet dans sa poche. Son compagnon lui dit « qu'avez-vous trouvé? Qu'est-ce qui vous rend si heureux? » « Oh », répond-il, « j'ai ramassé un morceau de vérité, et c'est d'une beauté extraordinaire ». Et l'autre dit « alors, organisons-la ». Et nous pensons en termes d'organisations. Elles ont beau être prisées, protégées, nanties, et ainsi de suite, bénies par tous les grands de ce monde, de telles organisations n'ont jamais réalisé l'unité de l'esprit humain, car de par leur structure et leur nature mêmes, elles sont forcément génératrices de division, de séparation. Reposant sur certains idéaux ou croyances, elles détruisent donc par essence toute possibilité d'engendrer cette unité de l'esprit humain qui demande amour, affection, égard, attention, responsabilité. J'espère que nous communiquons ensemble, n'est-ce pas? Ou est-ce que je parle tout seul?

Questioneur: Puis-je poser une question, Monsieur?

Krishnamurti: Nous ferons cela après-demain Monsieur. Si vous êtes encore là, et toujours intéressé.

Notre question est et a toujours été : l'esprit humain, la conscience humaine, avec tout son contenu, chagrins, souffrance, anxiété, solitude, sentiment de désespoir, désir d'accomplir et frustration, – tout le combat de l'homme – cette conscience, avec ses images de Dieu, vous connaissez tout cela, cette conscience peut-elle être transformée? Sinon, nous serons toujours sources de séparation – un peu d'attention s'il vous plaît – séparant, détruisant, centrés sur soi, perpétuant la guerre, et entretenant cette éternelle division en nationalitiés, races, couleurs, etc. Alors, si l'on est sérieux et profondément soucieux de l'humanité, de l'homme avec tous ses problèmes, économiques, sociaux, religieux, tout cela, [on demande :] cet esprit peut-il être complètement changé?

Et l'orateur dit : c'est possible, il le faut. Et alors se pose la question suivante : comment cela peut-il se faire? Cela demande-t-il une discipline? Bien Monsieur? Communiquons-nous ensemble, vous suivez? Pas verbalement, pas intellectuellement, mais en devenant réellement conscient de son propre conditionnement, de ses nombreuses croyances, expériences, dogmes, – vous savez ce qui fait toute l'existence humaine – en devenant conscient de cela. Demanderiez-vous s'il est possible de transformer cet énorme passé, avec tout le savoir qu'il a acquis, cela peut-il être transformé? Le savoir, – qu'il soit du passé ou qu'il vienne d'être acquis – le savoir est toujours incomplet. Il n'y a pas de savoir en tant que tout. Le savoir va donc de pair avec l'ignorance. Comprenez bien cela, je vous prie, c'est vraiment très important. Et comme le savoir ne peut jamais être complet, le savoir va donc toujours de pair avec l'ignorance. Le savoir fait partie de l'ignorance, et quand nous comptons entièrement sur le savoir comme moyen d'avancement, comme moyen d'ascension de l'homme, nous entretenons aussi l'ignorance. Et il y a donc toujours cette lutte entre l'ignorance et le savoir. Et nous disons que, comme les êtres humains vivent dans le passé, toute leur vie est un mouvement du passé. Si vous l'observez en vous-même, vous pouvez voir à quel point nous vivons dans des milliers d'hiers, nos souvenirs, nos expériences, nos blessures, nos échecs, vous savez, tout le mouvement du temps, c'est-à-dire le passé. Et ce mouvement peut-il prendre fin, de sorte que l'esprit soit frais, jeune, vivant, neuf? Le savoir est nécessaire à un certain niveau. Si vous êtes médecin, il vous faut du savoir, si vous êtes chirurgien, il vous faut du savoir. Si vous êtes un bon menuisier, il vous faut très bien connaître le bois, l'outillage, etc. Mais le savoir résulte de l'expérience accumulée par des milliers et des milliers de gens, au cours des millénaires. Dès l'enfance, ce savoir est stocké dans notre cerveau, la génétique, etc., etc. Et ce savoir, qui repose sur l'expérience, est la mémoire. Vous suivez? Tout ceci est très simple, cela n'a rien de très intellectuel. Et la pensée est le produit de ce mouvement de mémoire. Comme le savoir va toujours de pair avec l'ignorance, notre mémoire est toujours limitée. Et par conséquent, la pensée est toujours limitée. La pensée peut imaginer qu'elle perçoit, ou voit, ou expérimente l'illimité, mais la pensée est elle-même issue du savoir, lui-même entaché d'ignorance, et par conséquent elle est d'essence fondamentalement limitée, fragmentée, et ne peut jamais concevoir la totalité. Ici aussi, cela devient très simple et clair : si vous approfondissez tout le processus de l'acte de penser, et toute notre nature, toute notre civilisation, toutes les cathédrales et tout ce qui s'y trouve, les rituels, tout le cirque qui s'y déroule, tout cela repose sur la pensée. Et donc la pensée ne peut jamais être sacrée. Elle peut bien créer une image et la qualifier de sacrée, mais ce qu'elle a créé n'est pas sacré, car la pensée est elle-même limitée. Et nous sommes pris au piège des images créées par la pensée. Ainsi, la pensée – suivez je vous prie – la pensée ne peut donc jamais engendrer une transformation complète de l'esprit humain. N'est-ce pas? Parce que tout ce qui a été assemblé par la pensée sous forme de conscience... tout ceci vous intéresse-t-il?

Auditoire: Poursuivez.

Krishnamurti: Non? Auditoire: Poursuivez s'il vous plaît.

Krishnamurti: Si ce n'est pas le cas, Messieurs, ne prenez pas la peine d'écouter, car ceci est vraiment très, très sérieux. Vous avez pris la peine de venir ici, par ce mauvais temps, et vous voulez découvrir ce que l'autre individu, ce que l'orateur essaie de dire, il vous faut donc écouter, découvrir. Et tout en le découvrant, vous le mettez à l'épreuve. Vous n'admettez rien de ce que dit l'orateur. Le fait d'être assis sur une estrade ne lui confère aucune autorité. Nous examinons la nature toute entière de l'homme, et voyons si celle-ci peut être transformée. Car la façon dont nous vivons est terrible, destructrice, dénuée de sens : se rendre tous les jours au bureau ou à l'usine, vous connaissez tout cela. Dès l'instant où vous avez réussi vos examens scolaires, ou peu importe, vous devrez pour le reste de votre vie aller au bureau, lutter, lutter, lutter. Et la vie devient ainsi absolument vide de tout sens.

Nous disons donc ceci : la pensée a créé la splendide architecture, tant en Orient qu'en Occident; et les choses qui ont été placées dans toutes les diverses églises – ne vous fâchez pas, je vous prie, nous ne faisons que décrire le fait. Ne résistez pas, contentez-vous de le regarder, d'écouter, et si vous ne voulez pas écouter, bouchez-vous les oreilles, ou si vous ne voulez pas être impoli, sortez discrètement. Car ce que nous disons est tout le contraire de tout ce qui a lieu dans le monde. Ce que nous demandons, c'est une révolution psychologique, c'est-à-dire la transformation de l'esprit humain, avec tout ce que la pensée y a mis.

Nous disons donc que, quoi qu'elle fasse, la pensée étant par nature partielle, limitée, étroite, basée sur le savoir, et le savoir allant de pair avec l'ignorance, quoi que fasse la pensée, elle aura beau décrire les plus merveilleux paradis, les plus belles théories sur Dieu, ou sur ce que devrait être la société, et ainsi de suite, il ne lui est pas possible, quoi qu'elle fasse, d'engendrer un changement radical. Mais la pensée a sa propre place : vous ne pouvez rentrer chez vous sans penser. Si vous étiez complètement amnésique, vous seriez perdu. La pensée a donc sa juste place, mais elle ne peut amener ce changement. Une fois que vous avez vu cela et l'avez admis, ne fût-ce qu'intellectuellement, que faut-il faire alors? Vous comprenez ma question?

Comprenez ceci très profondément, autrement l'essentiel vous échappera. L'homme s'y est essayé, tant en Orient qu'en Occident, se fiant à la pensée, – les anciens Grecs, anciens Hindous et anciens Chinois, se fiant à la pensée, disaient qu'elle aiderait l'homme à changer, à amener une culture différente, une autre société, et la pensée n'y a pas réussi. Si l'on se rend compte effectivement, profondément de ce fait, – ce n'est pas une théorie, ni un argument issu d'une discussion, d'une confrontation d'opinions, mais un fait réel – la question qui en découle est celle-ci : quel est le facteur qui amènera ce changement? Quoi d'autre que la pensée pourra le faire? Vous suivez? Un bon menuisier disposant d'un instrument hors d'usage, s'en débarrasse. Mais nous ne le faisons pas. Nous le conservons. Nous espérons qu'il pourra fonctionner par quelque miracle. Nous ne le jetons pas, et par conséquent ne pouvons pas chercher dans une autre direction, car nous avons peur que la pensée ne soit pas la solution à tous nos problèmes politiques, religieux, économiques. Si la pensée n'est pas la solution, et vous dites : « très bien, je vais écarter la pensée, car la pensée a sa place », nos esprits sont alors délivrés de cet instrument inutile – qui a sa propre place – et ont alors l'aptitude de chercher dans d'autres directions. Je me demande si vous suivez tout ceci. J'espère que oui, et que vous ne vous contentez pas d'écouter un tas de mots, et trouvant cela inutile, vous vous en allez.

Alors, qu'en est-il? Si la pensée n'est pas l'instrument de l'action juste, quel est alors cet instrument? Sommes-nous ensemble dans tout cela? Que dites-vous? Nos sens forment en partie notre esprit, évidemment. Mais nous n'utilisons que partiellement nos sens. Un ou deux d'entre eux sont pleinement éveillés, développés, les autres sommeillent, n'est-ce pas? Est-il possible d'observer avec tous nos sens, pas seulement avec un ou deux d'entre eux, mais avec tous nos sens en alerte maximum? Vous comprenez la question? Autrement dit, y a-t-il une observation qui ne soit pas l'instrument de la pensée? Vous suivez ceci? Puis-je poursuivre là-dessus? Pas pour vous divertir, mais pour que vous le fassiez avec l'orateur. Nous le faisons ensemble. Ce qui signifie que nous le faisons avec soin, avec attention, affection, avec amour – ensemble. Autrement, cela n'a pas de sens : vous admettez un tas de mots, puis vous vous en allez, il ne vous restera en main qu'une poignée de cendres.

Alors, y a-t-il une observation qui ne soit pas partielle, mais qui implique tous les sens? Autrement dit, y a-t-il une observation affranchie du passé? Les sens n'ont pas de passé, ils sont agissant. Vous comprenez ceci? C'est merveilleux, je suis moi-même en train de découvrir quelque chose. Les sens réagissent à chaque défi, et quand les sens fonctionnent complètement, il y a pure observation. N'est-ce pas? Je me demande si vous le voyez. Et cette observation n'est pas induite par la pensée. N'est-ce pas? Il n'y a dans cette observation aucun centre à partir duquel on observe. Il n'y a qu'observation, pure et simple, sans toute la pression et le poids du passé, n'est-ce pas? Ceci implique qu'il faut aborder toute cette question de la discipline, car nous y sommes habitués. Nous avons l'habitude de faire un effort : apprendre est un effort, l'apprentissage d'une langue ou de quoi que ce soit demande un énorme effort. Et est-il possible de vivre... – écoutez bien je vous prie – est-il possible de vivre sans l'ombre d'un effort? Posez-vous cette question je vous prie, trouvez la réponse, car nous avons fait des efforts dans tous les sens, et n'avons pas engendré une bonne société, où les gens peuvent vivre heureux, sans peur, sans terreur, sans incertitude, – vous suivez, tout cela a lieu dans le monde d'aujourd'hui. Et quant à l'organisation, nous disons que s'efforcer de créer une organisation va tout résoudre.

Nous mettons donc en question tout le mouvement de l'effort : effort pour atteindre Dieu – pour autant qu'il y en ait un – effort pour s'élever, effort pour avoir une relation responsable. Et l'effort implique un acte de volonté. Vous suivez? Volonté égale désir, et il y a de multiples formes de désirs. Et l'activité du désir crée inévitablement l'effort. Si je veux un bon constume, je dois faire un effort. Si je veux être « bon » entre guillemets, je dois faire un effort pour l'être. Si je veux atteindre Dieu – nous ne discuterons pas de Dieu – je dois jeûner, être célibataire, prononcer des voeux, brûler intérieurement, lutter, lutter, lutter, faire de grands efforts pour atteindre l'idéal, le principe suprême. Cet effort, nous le mettons en doute, car nous disons que dans l'observation pure, comme je l'ai un peu expliqué, il n'y a pas d'effort, il n'y a qu'observation et action. Je me demande si vous saisissez tout cela. Nous allons le voir plus en détails dans un instant.

Voilà pourquoi il faut comprendre toute la nature du désir, car nous sommes menés par le désir, qu'il s'agisse de désir sexuel, d'ambition, vous savez, tout ce qui s'ensuit, le désir devient la base de notre existence. Il nous faut donc approfondir toute cette question du désir. Les moines du monde entier ont dit : pas de désir. Si vous voulez atteindre Dieu, le principe suprême, le désir doit être réprimé. Vous savez tout cela. Voyez les moines partout dans le monde : des êtres humains ordinaires ayant prononcé des voeux pour servir Dieu, qui concentrent toute leur énergie là-dessus, ce qui signifie que le désir doit être mis en sourdine, réprimé, transcendé, etc., etc. Il faut donc étudier le désir, observer le désir, pas le maîtriser, le réprimer, le transformer, seulement l'observer. Vous comprenez? Une pure observation du désir. Une observation en profondeur montre que la pensée n'y joue aucun rôle, comme nous venons de l'expliquer. Dois-je revenir là-dessus?

Nous disons donc ceci : une des principales composantes de la vie étant le désir, il faut comprendre ce qu'est le désir, comment il domine nos vies, et pourquoi? Qu'il s'agisse du désir de paradis ou d'illumination, du désir de posséder une maison, vous savez tout ce qu'il en est, le désir. Comment prend-il naissance? Quel rapport y a-t-il – suivez pas à pas, nous allons aborder cela prudemment – quel rapport y a-t-il entre les sens et le désir? Vous comprenez ma question? Les sens : voir quelque chose dans une vitrine, une robe, une chemise, peu importe, un joli meuble, ou une belle voiture – c'est-à-dire, vision et désir. Vous comprenez ma question? Quel rapport y a-t-il entre les deux? Comment le découvririez-vous? En lisant un livre? En allant voir un psychologue? Un professeur? Un gourou? Une personne qui dit « il en est ainsi »? Comment le découvrirez-vous? Car nous sommes tellement dépendant des explications d'autrui. N'est-ce pas? Nous voulons des directives. L'orateur refuse les directives venant de livres, de professeurs, ou de toute la hiérarchie savante. Alors comment peut-on le découvrir? Si l'on écarte tout cela, on se retrouve seul avec soi-même. Comment allez-vous découvrir le rapport qui existe entre les activités des sens et le désir? Ou doivent-ils toujours aller de pair? Comprenez-vous ma question? Suivez-vous tout ceci? Cela vous intéresse-t-il? Ciel ! Veuillez garder à l'esprit que nous ne cherchons pas à vous convertir à quoi que ce soit, à de nouveaux aspects du désir, à ceci ou cela – à rien. Nous faisons ensemble une recherche.

Observez très attentivement le mouvement du désir : vous voyez quelque chose dans la vitrine, une robe, une chemise, un pantalon, ce que vous voudrez. Les sens sont éveillés par cette perception, par la vision de cette chemise, ou de cette robe – n'est-ce pas? Les sens sont éveillés. Puis vous palpez le tissu, d'où contact et sensation – n'est-ce pas? Suivez cela pas à pas. Vision, contact, sensation. N'est-ce pas? Puis – observez cela attentivement et vous le verrez de vous-même – puis la pensée survient et fabrique une image, et dit : comme il me serait agréable de porter cette chemise bleue. N'est-ce pas? Ainsi, quand la pensée fabrique l'image de vous possédant ce vêtement, qu'elle crée l'image de vous revêtu de cet habit qui vous va si bien, alors commence le désir. Vous suivezi? Faites-le, je vous prie, il est très intéressant de bien l'approfondir. Vision, contact, sensation, tout cela est parfaitement normal, c'est ainsi. Puis la pensée survient et crée l'image de vous assis dans la voiture et la conduisant, et l'excitation de la vitesse, et tout le reste. Vous avez créé l'image. Ainsi, quand la pensée domine les sens et crée l'image, le désir commence.

La question qui suit est celle-ci : pourquoi la pensée crée-t-elle l'image? Vous comprenez? Il est parfaitement raisonnable de contempler une belle voiture, de la regarder, la toucher, avec la sensation qui en découle. Puis la pensée s'introduit : vous êtes assis au volant et la conduisez; j'espère que c'est une voiture rapide, en dépit des problèmes d'énergie ! Ainsi, c'est la pensée qui a créé cela. Si on le comprend, pas verbalement, pas intellectuellement, mais concrètement, on voit alors que la pensée n'a aucun lien avec la sensation – vous comprenez? Je me demande si vous le voyez? Dès lors, pas question de faire un effort, de discipliner le désir, de réprimer le désir, de transformer le désir. Car nous sommes habitués, entraînés à faire un effort, bon désir, mauvais désir, noble désir, ignoble désir, d'après le modèle de chaque civilisation, laquelle civilisation est élaborée par la pensé, n'est-ce pas?

La discipline prend alors un tout autre sens. Aujourd'hui, discipliner signifie maîtriser, n'est-ce pas? Lutter pour se conformer à la demande du moment : victorienne ou moderne, permissive ou non permissive, se discipliner à être quelque chose, se maîtriser – vous suivez? Tout cela repose sur un effort pour être, pour devenir, pour accomplir – psychologiquement parlant. Quand on comprend la nature du désir, quelle est la place de l'effort? Vous comprenez? De l'effort psychologique. Quelle est la place de la discipline? En fait, discipline signifie apprendre. Ce mot vient de « disciple », celui qui est désireux d'apprendre d'un maître – d'apprendre. Le vrai sens est « apprendre ». Nous avons appris. Vous comprenez? Nous avons appris ensemble la nature du désir. Alors, quel est le mouvement global d'une civilisation qui enjoint de se discipliner? Dans le sens de se conformer, imiter, comparer – vous suivez? La discipline comprend tout cela, et bien plus, naturellement.

Est-il possible de mener sa vie quotidienne sans le moindre effort? Vous comprenez? Sans maîtrise d'aucune sorte. Attention, c'est très dangereux, surtout dans une société permissive. Nous ne préconisons pas la permissivité, ou son opposé. Nous examinons toute la structure de l'esprit humain à qui l'on a appris à maîtriser, la réaction à cela étant : laissez aller, faites tout ce qui vous plaît, ne vous refusez rien. Nous disons au contraire ceci : comprenez, regardez, observez, soyez conscient de toute votre existence et non d'un seul de ses aspects – va pour être permissif à 20 ans. Mais du début à la fin de votre vie, observez-la, car toutes les religions organisées, avec leurs dogmes, et ainsi de suite, ont toujours exigé la discipline; disciplinez-vous pour servir Dieu, faites un effort. On ne peut aimer avec effort, n'est-ce pas? La pensée peut faire un effort et dire « je vais essayer d'aimer », mais ce n'est pas l'amour, c'est encore le mouvement de la pensée qui repose sur le savoir, avec son ignorance, et la pensée ne peut jamais avoir cette qualité d'amour, qui est totalité.

Nous disons donc que la condition humaine, c'est-à-dire la conscience humaine, – pas seulement la conscience individuelle – cette conscience fait partie de la conscience totale. Je me demande si vous le voyez? Votre conscience, que vous viviez en ville, ou dans un village, avec votre mari, votre femme, ou votre ami(e), cette petite conscience avec tous ses problèmes, que vous viviez dans une communauté heureuse ou hors d'une communauté, que vous viviez « heureux » avec votre femme ou qui que ce soit, – heureux entre guillemets – cette petite conscience individuelle est la conscience du reste de l'humanité, laquelle est la somme de toutes les petites consciences individuelles. Je me demande si vous le voyez. Donc votre conscience n'est pas séparée. Je sais qu'on aime se croire tout à fait distinct, mais notre conscience et son contenu sont mis là par la pensée. N'est-ce pas? La pensée a créé cette conscience limitée. Alors, pour observer cette conscience, si limitée soit-elle, pour observer son activité sans aucune orientation, il faut simplement observer, sans choisir, [sans dire] « je conserve cette partie-ci et abandonne l'autre », observer simplement la totalité du contenu. Quand vous observez de la sorte, – ce qui signifie qu'il n'y a pas d'observateur, qui est le passé – cette conscience n'a alors pas de centre. Je me demande si vous le voyez. Notre conscience est actuellement centrée sur elle-même, n'est-ce pas? Moi et mes activités, moi et mes problèmes, moi et mon travail, moi et mon épouse, moi et une autre femme, moi, etc., etc., etc. Cette conscience est le mouvement de la pensée. La pensée a mis dans cette conscience diverses activités, croyances, dogmes, rituels d'une part, vous savez, tout ce qu'on appelle la religion, et aussi l'activité professionnelle, l'activité des rapports personnels, chagrin, peine, douleur, anxiété, culpabilité, tout cela est notre conscience. Et cette conscience est la conscience de ceux qui vivent en Russie, en Inde, en Chine ou en Amérique. Alors, si l'on se rend compte qu'on fait partie de la totalité de l'humanité, on n'est pas Anglais, Britannique – vous suivez? – tout cela disparaît. On devient alors extraordinairement responsable, non pas de ma petite famille, mais de tous les êtres humains. Après tout, c'est cela l'amour, n'est-ce pas? Se sentir totalement responsable de mes enfants qui doivent être éduqués avec justesse – ne pas être conditionnés à se positionner en tant que Britanniques, en tant que Français, Russes, totalitaires ou autre – être éduqués afin qu'ils deviennent des êtres humains religieux. Car cette religion comporte l'unité, elle ne doit pas être organisée. Et une éducation juste implique un sentiment de liberté à l'égard de la peur, de cette terrible angoisse de devoir accomplir, et ainsi de suite. Ce n'est pas le moment de parler de l'éducation juste.

Alors, quand on sent que l'on représente toute l'humanité, on devient alors extraordinairement responsable à l'égard de toute l'humanité, ce qui exclut donc toute guerre. Ah, vous ne voyez pas tout ceci. Il n'y aura plus de nationalités. C'est une réalité, vous comprenez, pas une théorie, dès lors que vous sentez que votre conscience est celle du reste de l'humanité, car en Inde on souffre autant qu'ici, qu'en Amérique, et ainsi de suite. Notre conscience est la conscience de l'humanité, et en délivrant cette conscience de son contenu, on est responsable du tout. Et telle est essentiellement la nature de l'amour et de la compassion.

Nous nous retrouverons après-demain. Au lieu d'avoir des dialogues ou des discussions, – ce qui a été essayé un peu partout dans le monde – nous avons pensé que ce serait une bonne idée d'avoir des questions. Toute question que vous aimeriez poser sera bienvenue, et nous tâcherons d'y répondre une à une. Ce sera pour mardi matin.

Deuxième Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

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