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Le désir et la peur

Quatrième Causerie à Ojai

Dimanche 11 Mai 1980

Pouvons-nous continuer sur ce que nous disions hier? Nous disions, n'est-ce pas, que notre cerveau, qui est aussi la totalité de notre esprit, est passé par de très nombreuses expériences, de nombreux accidents, toutes sortes d'expériences et a accumulé un savoir considérable. Et ce savoir a modelé notre manière de vivre. Un modèle qui s'est créé au cours du temps; pas seulement le temps requis pour apprendre une langue, une technique quelle qu'elle soit, un métier, mais ce même savoir a aussi créé toute la structure de notre existence, psychologiquement, intérieurement, sous la peau, pour ainsi dire. Et il semble qu'après des millions et des millions d'années, nous ayons à peine changé psychologiquement. Nous nous sommes modifiés, devenant plus roublards, capables d'argumenter avec plus ou moins d'intelligence. Et ce schéma, créé au cours du temps, s'il ne vole pas en éclats, comme nous l'avons vu hier, nous ne pourrons créer une nouvelle société. La société dans laquelle nous vivons, avec ses guerres, son immoralité, sa violence, sa terreur, son climat de perpétuelle incertitude, a été créée par les êtres humains, que nous vivions ici, en Extrême Orient, au Proche Orient, elle a été structurée, édifiée par les êtres humains. Et, à moins que les êtres humains ne changent psychologiquement radicalement, profondément, la société ne peut être changée. On a tenté, comme l'on fait les communistes, de changer l'environnement dans l'espoir de changer l'homme. Ce qui, bien sûr, ne peut jamais aboutir. L'homme domine l'environnement, etc., etc.

Alors, si l'on est tant soit peu sérieux, soucieux des événements du monde, de toute la confusion et le malheur qui accablent notre vie à tous, il devient absolument nécessaire de susciter en nous-mêmes une révolution psychologique. Nous avons dit que la pensée a créé ce monde fou, insensé. La pensée pense qu'elle est rationnelle, capable. Dans certains domaines, celui de la technologie, du commerce, etc., elle est assez rationnelle, mais psychologiquement elle est totalement irrationnelle. Comme nous l'avons dit hier, la pensée est le produit de la mémoire, de l'expérience, du savoir. Nous avons aussi dit, hier, que la pensée est matière, et que tout ce qu'elle crée est forcément du même ordre. Et cette pensée, qui est limitée, comme l'est le savoir qui est toujours limité, peut-elle susciter en elle-même un changement radical? C'est ce dont nous parlions hier. Et nous devrions explorer plus à fond le problème.

Aussi gardez présent à l'esprit le fait que nous discutons ensemble. Ce n'est pas que l'orateur parle tandis que vous écoutez, mais plutôt que tous deux, nous mobilisons notre cerveau, nos facultés mentales, notre intellect, pour réfléchir ensemble rationnellement à ce problème. Ce qui ne veut pas dire que vous acceptiez ce que dit l'orateur, mais qu'ensemble, vous et lui approfondissiez le sujet. Vous savez, un des traits extraordinaires des religions orientales est qu'elles encouragent le doute – douter. Dans le monde religieux occidental, la foi se substitue au doute. Comprenez-vous ce que je dis? Par conséquent, nos esprits sont davantage portés à admettre qu'à examiner. Notre cerveau refuse de voir quelque chose de neuf, du fait qu'il est prisonnier du même vieux schéma. Et nous allons examiner ce schéma, car nous ne sommes partisan d'aucune foi, au contraire. Nous ne disons pas que vous devriez croire ou ne pas croire. Nous ne faisons aucune sorte de propagande, ce qui est par trop stupide s'agissant de tels sujets.

Nous allons donc examiner ensemble toute la question relative à notre existence humaine. Si je puis le suggérer, veuillez ne pas prendre de notes. On ne peut pas faire attention quand on prend des notes. Désolé ! Et, je vous en prie, pas de photographies et de magnétophones, car tout cela dérange les autres. Alors, merci de bien vouloir vous abstenir de ce genre de choses. J'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénient. Ce n'est pas une affaire de droits d'auteur, ou ce genre de choses, c'est simplement pour éviter le dérangement et la distraction occasionnés par la prise de photos, etc. Ce que nous essayons de faire ensemble, c'est d'examiner ce qui se passe maintenant, non seulement dans le monde, mais en nous-mêmes, comme nous l'avons fait lors des précédents entretiens.

Nous demandons donc si ce schéma d'existence dans lequel le cerveau s'est installé dans sa quête de sécurité, – car le besoin primordial du cerveau est d'être complètement en sécurité – si cette sécurité est une illusion ou quelque idée chimérique, ou quelque concept romantique, ou une image spirituelle, religieuse et tout ce genre de choses, ou l'image que vous avez de votre femme, de votre mari ou de votre petit(e) ami(e) – vous savez, tout cela. Le cerveau s'évertue donc toujours à trouver la sécurité, car ce n'est qu'alors qu'il peut fonctionner quelque peu adéquatement. Ce schéma a été élaboré par le désir, – d'abord par la pensée – par le désir à travers l'attachement, l'avidité. Et la pensée est prisonnière de la peur, elle semble incapable d'échapper à ces facteurs, de les surmonter, de s'en libérer. Si vous voulez bien examinez ces facteurs ensemble, à savoir, le désir – bien que nous l'ayons fait ensemble hier et précédemment pour tout le mouvement de la pensée – le désir, l'avidité, l'attachement, la peur. C'est le schéma dont nous sommes prisonniers. Est-il possible de briser ce schéma? Veuillez vous interroger de concert avec l'orateur. Autrement dit, réfléchissons ensemble à cette question. Il ne s'agit pas d'accepter mes explications, ni de les rejeter et ainsi de suite, mais tel est le problème auquel nous sommes confrontés.

Le désir a créé tellement de problèmes, tant sur le plan sexuel que sur celui des divers objets qu'il pousuit, du désir de réussir, du désir de dépasser les autres, etc., etc. Toute cette existence humaine si compétitive. La compétition est peut-être en train de détruire le monde : les super puissances, etc., avec la prééminence donnée au succès, à l'accomplissement, à la réussite, etc. Il nous faut donc examiner ensemble la nature du désir. Nous ne disons pas qu'il faille refouler ou satisfaire le désir, ni le fuir ou le surmonter, mais nous examinons toute la dynamique, le mouvement du désir. Sommes-nous ensemble?

Les religions, c'est-à-dire l'acceptation institutionnalisée de certains dogmes, rituels, images, etc., ces religions ont dit que le désir devait être réprimé. Pour servir Dieu, il faut y venir sans aucun désir. J'ignore si vous avez approfondi cela. Inutile d'explorer cela maintenant. Toutefois, ce n'est pas ce que nous disons, nous l'examinons. Si nous pouvons comprendre la nature et la structure du désir, pas verbalement ou intelectuellement, mais en réalité, dans les faits, alors, le désir a peut-être sa place. Mais à présent, le désir est tout-puissant, devant être immédiatement satisfait, qu'il s'agisse de méditer, de prendre une tasse de café, d'aller quelque part, il doit être satisfait passant à l'acte sans perdre un instant. Toute retenue est objet de mépris, voire même refusée. Mais nous disons qu'avant de faire quoi que ce soit du désir, qu'il soit bon ou mauvais, noble ou ignoble, qu'il ait ou non sa place dans la société etc., etc., il faut comprendre sa nature. N'est-ce pas, messieurs? Nous comprenons-nous? Bien !

Qu'est-ce que le désir? Quelle est sa racine, pas seulement les objets du désir qui varient en fonction de l'âge, des circonstances, de l'environnement, des pressions, etc., quelle est la racine du désir, comment naît-il, et pourquoi joue-t-il un rôle aussi extraordinaire dans notre vie? N'est-ce pas? Je vous en prie, messieurs, comme nous l'avons dit, nous discutons ensemble, observant la nature du désir, pas selon ce qu'en dit l'orateur. Comme il l'a indiqué plus tôt, il faut laisser la place au doute. Le doute est un grand nettoyeur. Mais il faut aussi le tenir en laisse, comme on tient un chien en laisse, laissant de temps à autre courir le chien. Mais aussi le tenir occasionnellement en laisse. De la même manière, le doute a la faculté extraordinaire de laver l'esprit, mais il faut aussi le tenir en laisse.

Nous disons donc, discutons ensemble de la nature du désir et découvrons quelle est sa juste place. Qu'est-ce que le désir? Comment naît-il chez tout un chacun, chez les intellectuels les plus éduqués et sophistiqués comme chez les gens ordinaires, et aussi chez tous ces moines et ces saints consumés par le désir? Vous pouvez faire voeu de célibat, comme le font les moines du monde entier, mais le désir brûle en eux. Nous devons donc examiner soigneusement cette chose. N'est-ce pas, messieurs?

Comment abordez-vous ce problème? Vous comprenez? Si vous voulez examiner la nature du désir, comment le regardez-vous? Vous comprenez ma question? Comment observez-vous le mouvement du désir? Si vous êtes conditionné, votre approche sera naturellement partiale. Si vous êtes dévoré par le désir, là encore, elle sera très limitée. Mais pour examiner sa nature, il faut une certaine liberté d'esprit. Bien Messieurs? Alors, faisons cela ensemble.

Il n'y a pas que la vision oculaire : vous voyez quelque chose de très beau, et la perception, la vision que vous en avez crée une sensation. N'est-ce pas? Il y a sensation, contact – n'est-ce pas? – la vision, la sensation, le contact, ensuite, que se passe-t-il? Vous comprenez ma question, ce que je dis? Vous voyez, disons, une femme, un homme, une voiture, un tableau, la vision crée la sensation. Puis vient le toucher. Ensuite que se passe-t-il? Vous suivez? Suivez, je vous prie, sinon, je parlerai et vous vous contenterez d'écouter, ce qui nous mènera nulle part.

Alors, où commence le désir? Vision, contact, sensation. La pensée crée alors l'image, et quand la pensée a créé l'image via ce processus de vision, sensation-contact, ayant créé l'image, la pensée fabrique ce désir de posséder ou non. N'est-ce pas? Je me demande si vous suivez. Vous voyez une chemise, un costume, une robe, une voiture, ou une jolie femme, un bel homme, peu importe. Il y a sensation, contact, puis la pensée crée l'image de vous dans cette chemise, cette robe ou dans cette voiture; à cet instant, le désir est né. Vous suivez tout cela? Ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est vous-même qui le découvrez. N'est-ce pas? Avançons-nous de concert?

Donc, le désir est né quand la pensée crée l'image. Quand il y a vision, contact, sensation, la pensée et son image de vous assis dans la voiture, la conduisant ou désirant, s'enclenche avec tout son mouvement. Vient alors la question – si cela vous intéresse – de savoir s'il est possible de voir quelque chose. La sensation est naturelle, le contact est naturel, mais il faut voir que quand surgit la pensée et son image, le désir crée toutes sortes de complications. N'est-ce pas? Je me demande si vous le suivez. D'où la question suivante : la pensée peut-elle ne pas créer d'image du tout? Vous comprenez? C'est-à-dire, la vision de la voiture, la sensation, la pensée qui crée l'image de vous au volant de cette voiture, la puissance, la classe, vous savez, le grand jeu. Mais avant même que la pensée crée l'image, il faut ne pas permettre à cette image de se former. Je me demande si vous suivez cela. Avez-vous compris quoi que ce soit? Avançons-nous ensemble?

Nous disons donc que la discipline n'est pas de se conformer – n'est-ce pas? – mais que l'observation même de tout le mouvement du désir crée son ordre propre. Suivez-vous tout cela? Faites-le maintenant, ici même, observez votre désir. Vous devez bien avoir le désir de quelque chose, même du ciel, de l'illumination, de la beauté, de la bonté, de quelque chose. Observez comment naît ce désir. Et comment, lorsque la pensée crée l'image, toute cette énergie se polarise. Vous suivez? Je me le demande; captez-vous quelque chose? Et ainsi, le désir ne crée pas de désordre, comme il le fait à présent. Autrement dit, la compréhension de la nature du désir est en soi l'ordre dans lequel n'entre ni refoulement, ni conformisme, ni conflit. Avez-vous compris quelque chose à tout cela? Alors, Monsieur, certains d'entre vous ont-ils compris? Pas compris, mais vu comment fonctionne le désir? Vous verrez alors que tout contrôle du désir pour le refouler ou le surmonter, prend fin. Car vous voyez comment naît le désir, et avant même son apparition vous êtes conscient de toute la nature de son mouvement. Je me demande si vous... Comprenez-le, Monsieur ! Il faut bien que je parle à quelqu'un !

Ainsi, l'avidité est une forme de désir. L'avidité est encouragée par tous les industriels, les commerciaux, vous savez, tout le commerce l'encourage. Et cela devient un formidable problème dans ce monde. Le matérialisme fait partie de l'avidité.

A partir de là, nous pouvons passer à la question de l'attachement. La plupart d'entre nous sommmes attachés à une chose ou l'autre, qu'il s'agisse d'une possession, de mobilier ancien, d'un tableau, ou d'une idée, d'une croyance ou d'une expérience. Observez-vous, je vous prie. Vous savez que vous êtes attaché à quelque chose ou à quelqu'un, à une expérience que vous avez eue. Où il y a attachement... contentez-vous d'écouter et d'observer la conséquence de l'attachement, nous ne disons pas qu'il ne faut pas être attaché, observez simplement la nature de l'attachement, et de cette observation vient l'action juste à l'égard de l'attachement. Si vous êtes attaché à une croyance, quelle est la nature de cette croyance, qui a créé la croyance? Vous comprenez? Vous êtes attaché à un concept religieux, à une image relgieuse ou à une personne. Qu'implique cet attachement? Contentez-vous d'écouter, je vous prie. Vous comprenez? Ecoutez seulement, puis nous pouvons avancer ensemble. Vous savez que vous êtes attaché à quelque chose, pourquoi? Est-ce parce que vous vous sentez seul? Est-ce qu'en étant attaché à quelque chose vous avez le sentiment de vous suffire à vous-même? Est-ce parce que si vous n'êtes attaché à rien vous vous sentez complètement isolé, vide? Est-ce qu'être attaché à quelqu'un vous réconforte, vous sécurise, vous donne un sentiment d'identification? Les conséquences en sont la peur, peur de perdre cela, la jalousie, l'anxiété, la haîne, le sentiment d'être profondément blessé. L'attachement va donc inévitablement conduire à cela. N'est-ce pas?

Dès lors, quand l'orateur explique tout cela, est-ce une idée ou une réalité? Vous comprenez ce que je dis? Vous faites-vous une idée de l'attachement ou voyez-vous réellement de vous-même que vous êtes attaché? Et voyez-vous de vous-même les conséquences de cela? Alors, ce n'est pas une idéé que vous acceptez, mais vous observez le mouvement de l'attachement. N'est-ce pas? Maintenant, qu'allez-vous faire à ce propos? Vous comprenez ma question? Vous avez observé la nature de l'attachement et comment la pensée crée l'image d'une personne et s'attache à cette image. N'est-ce pas? Et à la personne. L'image est beaucoup plus importante que la personne. Je me demande si vous suivez tout cela? Donc l'attachement, avec toutes ses conséquences, amenant l'énorme conflit, la misère, la confusion, l'antagonisme, tout cela peut-il prendre fin?

Alors, qu'arrive-t-il quand vous mettez fin à l'attachement? Suivez-vous? Je vous en prie, Monsieur. Vous comprenez ma question? Vous êtes attaché, vous avez intellectuellement ou réellement observé les conséquences de l'attachement, avec son conflit, sa peur, etc. Est-ce un acte de volonté qui fait dire « je vais mettre fin à l'attachement »? Ou avez-vous eu un « insight » [vision pénétrante] au sein de l'attachement? Si vous avez un « insight » dans l'attachement, parce que vous voyez la totalité de son mouvement, alors il prend fin de lui-même. Non que vous vous attachiez à autre chose. Vous comprenez? On peut être attaché à telle personne ou à telle idée et laisser tomber cet attachement pour s'attacher à une autre personne, une autre idée. Nous parlons de mettre fin à tout attachement qui cause un énorme conflit psychologique. Avez-vous eu cet « insight » qui met fin au processus? Que se passe-t-il alors? Quand vous mettez fin à quelque chose, quand vous arrêtez de boire, si c'est le cas, ou quand vous mettez fin au tabac ou a un de ces attachements, tant physique que psychologique, qu'arrive-t-il? Messieurs... Vous voulez que je vous le dise? Voyez-vous, c'est cela le danger. C'est ainsi que vous créez l'autorité, la dépendance à l'égard d'un autre. Tandis que si vous le découvrez vous-même, en mettant complètement fin à un attachement, dans quel état se trouve l'esprit pris dans la structure du mouvement de cet attachement? Qu'arrive-t-il à l'esprit? Quelque chose de tout nouveau a lieu, n'est-ce pas? Vous avez brisé le schéma de l'attachement donc, naturellement, quelque chose d'autre que ce shéma entre en jeu. Bien? Etes-vous en train de le faire? Vous voyez, vous êtes tous si effrayés. En voilà la racine.

Il nous faut donc examiner ce qu'est la peur. Tout cela vous interesse-t-il? Oui? Pas légèrement, assis sous les arbres par cette délicieuse matinée, regardant les feuilles, la lumière sur les feuilles, et tout cela, l'appréciant, avec ces montagnes à l'arrière-plan. Nous disons quelque chose de très, très sérieux. Vous ne pouvez jouer avec ces choses là. Parce que cela va transformer radicalement votre façon de vivre. Et si vous ne voulez pas être radicalement transformé, n'écoutez pas tout cela. C'est d'ailleurs probablement ce que vous faites. Mais si vous êtes sérieux, il se peut que vous écoutiez. Il ne s'agit donc pas de vous divertir intellectuellement, émotionnellement ou par romantisme. Ceci est très, très sérieux et concerne la vie.

Nous avons donc dit ceci : le désir, l'avidité, l'attachement font partie de notre vie, comme la lutte quotidienne, le conflit, occasionnellement la joie. Et maintenant, examinons ensemble, et je dis bien, ensemble, ce qu'est la peur, pourquoi nous sommes si effrayés. Car ce problème de la peur n'a pas du tout été résolu; bien qu'ayant vécu des milliers, des millions d'années, nous continuons à fonctionner selon ce même vieux schéma. Qu'est-ce donc que la peur? N'avons-nous pas peur d'abandonner l'attachement? Que nous soyons attaché à une personne, une croyance, un concept : les communistes ont créé un concept, et si vous parlez à un communiste, un membre du parti, il a peur d'abandonner ce schéma, il refuse de penser à quoi que ce soit de neuf. N'est-ce pas? Ou parlez à un catholique très pratiquant, à un protestant, à un hindou ou à un bouddhiste, c'est la même chose. Ils ont peur. Parce que dans ce schéma, dans une conclusion, dans une croyance, il y a une sécurité, un sentiment de stabilité, de force. Que cette idée, cette image, ce concept soit une illusion, cette illusion même vous donne une sécurité. Dans l'attachement, il y a un certain sentiment de bien-être, d'être à l'abri. N'est-ce pas, messieurs?

Nous n'analysons pas, nous ne faisons qu'observer le mouvement de la peur, ce qui est tout autre chose que l'analyse. Je sais qu'il y a ici beaucoup d'analystes qui pensent que je ne comprends pas, que ma position là-dessus est un peu bizarre, que je suis plutôt conditionné, étrange, plutôt timbré. J'en ai rencontré beaucoup, je les connais bien. Il ne s'agit donc pas d'analyser, je veux que ce soit très clair. Parce que l'analyse implique l'exercice de la pensée. La pensée est partiale, limitée, parce que tout savoir est limité et vit toujours dans l'ombre de l'ignorance. Et l'analyse est un processus consistant à appliquer le savoir que l'on a acquis et à fonctionner à partir de ce savoir. Nous disons tout le contraire : l'observation est entièrement différente de l'analyse. S'agissant seulement d'observer la nature de la peur, il devient très important de comprendre ce qu'est l'observation, observation qui n'est pas, – permettez que je le répéte pour la millième fois – l'analyse.

Qu'est-ce donc que l'observation, observer? Observer cette chose sans la nommer, car dès l'instant où vous avez nommé une chose, telle qu'un arbre, vous l'observez au moyen d'un mot, d'un concept, d'une image. Explorez cela un instant avec moi. Mais observez cette chose sans le mot, si vous en êtes capable. C'est comparativement facile. De même, observez psychologiquement vos réactions, ce qui se passe en vous, observez-le simplement, sans dire, c'est bon ou c'est mauvais, c'est de la haîne, c'est faux, c'est juste, observez seulement, sans le moindre mouvement de pensée. N'est-ce pas? Nous observons ainsi la réaction que nous appelons peur. La peur qui se manifeste quand vous ressentez la nécessité d'être libre de l'attachement, quel qu'il soit. Alors, la réaction immédiate est la peur. Parce que vous avez trouvé une sécurité dans l'attachement, le sentiment d'être protégé, et que si cela doit prendre fin, on frémit à l'idée de ce qui pourrait arriver. Puis-je dire à ma femme, à mon mari, mon petit ami, c'est selon, que je ne suis pas attaché? Que va-t-elle ou que va-t-il faire? Vous comprenez ce que je dis?

Donc nous examinons ensemble... – nous observons, pardon – nous observons la nature et le mouvement de la peur. Cela signifie que votre esprit est libre de tout conditionnement analytique. N'est-ce pas? L'est-il? Ou bien vous bloquez le processus analytique en vous disant « je vais observer sans analyser ». C'est impossible. Autant jouer à cache- cache avec soi-même. Pour observer, toute forme de conditionnement analytique doit cesser sans quoi, impossible d'observer correctement, avec précision. Parce que toute notre éducation, tout notre conditionnement consistent à analyser, à voir la cause ainsi que l'effet, à essayer de changer l'effet, etc., etc. Seulement, l'analyse est beaucoup plus complexe que cela, mais j'abrège beaucoup, et c'est forcément un peu court. Or observer est beaucoup plus ardu qu'analyser : observer votre femme, votre mari, votre enfant ou qui que ce soit, sans l'image que vous avez créée de la personne. Vous comprenez ma question? Chacun de nous a une image de la personne avec laquelle il vit. Et il trouve une sécurité dans cette image. Mais cette image n'est pas la personne réelle. Comment est créée cette image, et qu'elle puisse ou non prendre fin est un autre problème. C'est que cette image est créée par la pensée, du fait d'une constante interaction, et nous vivons avec elle. Et ainsi, l'image et la réalité sont deux choses différentes. N'est-ce pas? Et il y a donc conflit, évidemment. C'est la lutte entre deux personnes – entre l'homme, la femme ou l'épouse, etc., etc., une lutte, un conflit perpétuels entre deux personnes – du fait qu'elles vivent avec des images. Sans cette image, peut-être y aura-t-il amour, compassion, affection empathie.

Observons donc ensemble la nature de la peur. Pourquoi, après tous ces millions et millions d'années n'avons-nous pas résolu ce problème. Vous comprenez ma question, Monsieur? Pourquoi? Nous avons résolu de nombreux problèmes du monde extérieur, de l'environnement, etc., toutefois la peur n'est pas là-bas au dehors, mais en nous. C'est une réaction psychologique; et pourquoi, malgré toute notre astuce, tout notre savoir, toute notre expérience, n'avons-nous pas résolu à fond ce problème de la peur? Serait-ce que nous ne nous sommes jamais regardés, ayant toujours compté sur d'autres pour nous dire ce que nous sommes? Vous comprenez? Nous ne nous sommes jamais regardés tels que nous sommes effectivement. Pas selon des philosophes, des psychologues et les experts, parce qu'ils ne se sont jamais regardés eux-mêmes. Ils ont des idées sur ce qu'ils sont. Serait-ce que nous ne nous sommes jamais observés comme on s'observe dans un miroir? Le miroir, s'il est propre, ne déforme pas, il vous montre exactement ce que vous êtes, à quoi ressemble votre visage. Mais pour s'observer ainsi, sans aucune déformation, il faut regarder sans aucun motif, sans aucun désir, sans aucune pression, simplement regarder, observer. Nous allons observer de la même façon le mouvement de la peur.

La plupart d'entre nous a peur. Nous ne parlons pas des peurs physiques, tout aussi importantes, mais de celle de perdre un emploi, vous savez tout cela, ne plus avoir d'emploi, ne pas avoir assez d'argent, d'éprouver à nouveau une douleur physique subie dans le passé. Il y a donc toutes les peurs physiques. Mais il est beaucoup plus important de comprendre d'abord les peurs psychologiques, car alors, peut-être sera-t-il possible d'agir sur les peurs physiques de manière plus sensée, plus rationnelle. N'est-ce pas? Pouvons-nous continuer? Nous observons cela ensemble, vous ne m'écoutez pas. Nous observons ensemble cette chose extraordinaire nommée peur, que l'homme a portée pendant des millions d'années. Et l'orateur dit qu'il peut y être mis fin, complètement, psychologiquement – à toute peur – si vous avez la capacité d'observer cette peur. Sans la diriger, ni dire « je ne dois pas, ou je dois la subir, je dois... » – vous savez, tout cela.

Qu'est-ce que la peur? La peur est-elle le temps? Vous comprenez? Le temps, c'est-à-dire ce qui s'est produit hier et qui pourrait se reproduire demain. – vous comprenez? – c'est-à-dire le temps. Le temps est-il la cause de la peur? Explorons cela lentement. Car quand nous aurons fini d'observer la peur, ce matin, elle doit prendre si complètement fin que vous n'avez plus aucune peur psychologique. Dès lors, vous êtes un être humain rationnel, sensé.

La peur est-elle un mouvement de la pensée? Vous comprenez? Autrement dit, on a eu peur dans le passé, on en garde la mémoire, le souvenir, et le souvenir est un mouvement de la pensée. N'est-ce pas? Ce qui, à nouveau, est le mouvement du savoir. N'est-ce pas? Et ce savoir est emmagasiné dans le cerveau, et ce savoir est « moi » – n'est-ce pas? Quand je dis que je vous suis attaché, je vous suis attaché parce que vous êtes l'auditoire et que j'en retire un intense plaisir, car je puis vous parler, me réaliser et toutes ces sottises. Et cela me donne un vaste sentiment d'accomplissement. La pensée a donc ressenti ce sentiment de puissance. Cette pensée dit alors, « si j'abandonne cela, j'ai peur, je ne suis rien ». N'est-ce pas? Donc, la peur est-elle la cause de ce « moi », ce « je »? Explorez cela, messieurs. Nous parlons d'une chose très sérieuse. Tant qu'existe cette entité centrale, avec son activité égocentrique : désir, attachement, avidité, la peur persistera toujours. N'est-ce pas?

Alors, quand tout cela est compris, pas les mots, pas les idées, pas à travers l'intellect – qui a sa place – cette compréhension revient à voir la totalité de toute cette structure. Cela signifie avoir un « insight » immédiat dans la nature de la peur. Seulement alors, y aura-t-il peut-être l'amour. La peur et l'amour ne peuvent cohabiter. Vous voyez ce que nous avons fait? Nous le savons très bien, consciemment, et même inconsciemment, nous le savons. Mais, comme nous n'avons pas résolu ce problème entre les êtres humains, nous disons : « adorons Dieu ». Vous comprenez messieurs, comment vous avez transféré cela même qui doit exister entre les êtres humains, et qui ne peut exister que s'il n'y a pas de peur, vous avez transféré cet amour sur un objet créé par la pensée, et nous nous en satisfaisons. Parce que c'est très commode : on peut, tout en restant individualiste, égocentrique, anxieux, appeuré, avide, attaché, parler de l'amour de Dieu, ce qui est absolument irrationnel, absurde.

Alors, pour finir, nous avons parlé ensemble ce matin, comme deux amis également concernés par ce problème, se souciant de l'ordre social, qui est désordre, et voyant la nécessité d'une transformation de soi, avant que la société puisse être changée. Comme deux amis discutant ensemble de ce problème du désir, de l'avidité, de l'attachement et de la peur. Voilà le schéma d'après lequel nous avons vécu, et nous avons trouvé dans ce schéma une grande sécurité. Et dans ce schéma il y a la peur. Et voir cela totalement, c'est en avoir un « insight » En quand vous avez un « insight », l'ensemble du problème est complètement transformé, rompu. Pouvons-nous honnêtement nous dire que nous avons rompu ce schéma de la peur? Qu'en sortant d'ici, vous êtes délivré de cette chose. Alors, vous devenez un être humain rationnel, sensé. Malheureusement, nous n'en sommes pas là.

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