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Peut-on se connaître complètement?

Troisième Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

Pouvons-nous poursuivre ce dont nous parlions dimanche dernier, et l'approfondir davantage?

Nous disions, n'est-ce pas, que l'esprit humain et notre façon de vivre sont si fragmentés, si morcelés, et que, du fait que les êtres humains sont ainsi, nous faisons du monde ce qu'il est, un monde chaotique, cruel, confus, apeuré. Et nous disions aussi que la conscience de soi, c'est connaître tout de soi-même, tant le conscient que l'inconscient, tout au fond et à la surface de l'esprit, de sorte qu'en se connaissant complètement – et est-il possible de se connaître complètement – on peut alors aborder le monde et soi-même comme un tout. Telle qu'elle est vécue actuellement, notre vie fait que nous savons très peu de choses sur nous-mêmes, et peut-être que les psychologues, les thérapeutes et les psychanalystes nous disent ce que nous sommes, mais pour découvrir ce que nous sommes, nous n'avons pas à les écouter, car ils sont comme nous, tout aussi confus, tout aussi incertains, tout aussi effrayés d'une manière ou d'une autre. Nous ne pouvons donc que compter complètement sur nous-mêmes, et ne pas attendre d'un autre qu'il nous dise quoi faire, y compris l'orateur, naturellement.

Peut-on se connaître si complètement? Les blessures, les peurs, les anxiétés, les incertitudes, la trame complexe des plaisirs, la mort, l'amour et l'éventualité d'une continuité après la mort. Et nous devrions aussi savoir et comprendre ce qu'est la méditation. Tout cela est notre vie, notre éducation, nos métiers, notre façon de penser, nos croyances, nos expériences, nos opinions bien ancrées, etc. Tout cela est notre vie, avec tous ses combats, ses fuites, malheurs, etc. Pouvons-nous nous connaître complètement – tout cela? Alors peut-être serait-il possible d'aborder l'ensemble de notre vie comme un tout, pas comme des êtres humains fragmentés. Nous allons donc discuter ensemble ce matin, voir si c'est possible, sans la moindre directive extérieure – car ils nous ont tous dupés, ils nous ont tous conduits à l'état actuel du monde, les politiciens, les économistes, les religieux, les gourous et le reste de la bande. Et il devient de plus en plus impératif et nécessaire de découvrir par soi-même qu'est-ce que l'action juste, indépendamment des circonstances, une action qui n'amènera pas davantage de confusion, de regrets, de souffrance, de malheur, etc.

Alors, chacun peut-il se connaître si complètement? Ou nous faut-il être guidés, préparés à la recherche, explorer avec l'aide d'autrui? Les autres, si érudits, si savants, si expérimentés soient-ils, sont exactement comme nous, psychologiquement; ils sont plus habiles, ont une plus grande aptitude à s'exprimer, etc. Mais, comme nous l'avons montré l'autre jour, chacun de nous est comme le reste du monde, avec ses souffrances, malheurs, confusions, insécurités, peurs intolérables, et ainsi de suite. Peut-on se connaître si complètement qu'aucune parcelle ne reste inexplorée, incomprise, non dépassée? Voilà de quoi nous allons parler ensemble ce matin. C'est-à-dire : se connaître soi-même, connaître tous les mouvements de la pensée, les peurs, cachées et évidentes, toutes les quêtes de plaisir, sexuel ou autre. Et découvrir par soi-même ce qu'est l'amour. Et comprendre toute la signification de la souffrance personnelle, mais aussi celle de l'humanité. Et est-il aussi possible de comprendre l'événement ultime de notre vie qu'est la mort? Tout cela est notre vie. Et si l'on n'est pas clair en soi-même, quoiqu'on fasse, cela n'apportera que plus de confusion. Il nous incombe donc – cela nous semble une nécessité absolue – de découvrir si l'on peut se connaître – n'est-ce pas? Nous allons commencer.

A savoir : l'orateur ne va pas se mettre à examiner alors que vous vous contentez d'écouter, d'accepter ou de rejeter, mais pensant ensemble, nous allons voir si c'est possible, car il semble qu'il n'y ait pas deux personnes qui pensent ensemble. Et, sans pression, sans la moindre contrainte, nous allons ensemble pénétrer cette question. Ceci demande avant tout une certaine attention, pas de la concentration, mais une certaine qualité de profond intérêt, un esprit qui s'engage dans la découverte, et qui est donc attentif et libre d'observer. N'est-ce pas? Ceci est évidemment absolument nécessaire. Si l'on a certains préjugés, des expériences auxquelles on tient, il est alors impossible de penser ensemble, de chercher ensemble, ou de trouver. Il faut donc être tant soit peut libre, tout au moins ce matin, afin de commencer à explorer – n'est-ce pas? Nous allons d'abord explorer, comme nous l'avons fait l'autre jour, les blessures psychologiques que l'on a reçues depuis l'enfance. Nous avons vu cela l'autre jour.

Et nous allons, ce matin, commencer par la peur. Les peurs profondément cachées, dont vous n'avez pas conscience, que vous ne connaissez pas, et celles, psychologiques et physiques, qui sont évidentes. N'est-ce pas? Suivons-nous? Je vous en prie, nous marchons ensemble. L'orateur ne marche pas tout seul, ne parle pas tout seul. Ensemble, nous allons cheminer le long de la route – ce qui pourra nous aider, si vous êtes intéressés, sérieux, si vous voulez aller jusqu'au bout du chemin – et étudier cet énorme problème de la peur.

Il y a la peur de l'insécurité, physiquement, peur de ne pas avoir d'emploi, ou si l'on en a un, peur de le perdre, peur des grèves, comme il y en a tant dans ce pays, etc., etc. Donc nous sommes, pour la plupart, assez anxieux, craignant de ne pas être en complète sécurité, physiquement. C'est évident. Pourquoi? Est-ce parce que nous sommes toujours en train de nous isoler, en tant que nation, que famille, que groupe? De sorte que ce lent processus d'isolement – les Français qui s'isolent, les Allemands, etc., etc. – engendre progressivement une insécurité qui nous affecte tous, ce qui est évident. Alors pouvons-nous observer cela, pas seulement extérieurement? En observant ce qui se passe extérieurement, sachant exactement ce qui a lieu, on peut commencer, à partir de là, à chercher en soi-même. Autrement, en l'absence de tout critère, on peut se tromper. Il faut donc commencer par l'extérieur et oeuvrer en direction de l'intérieur. N'est-ce pas? C'est comme la marée qui avance et se retire. Ce n'est pas une marée statique, elle est constamment en flux et reflux. J'espère que vous suivez tous.

Et cet isolement, qui fut l'expression tribale de chaque être humain, engendre ce manque de sécurité physique. N'est-ce pas? Si l'on en voit la vérité, pas l'explication verbale ou l'acceptation intellectuelle d'une idée, mais si on le voit concrètement comme un fait, on n'appartient alors à aucun groupe, à aucune nation, à aucune culture, à aucune religion organisée car celles-ci sont toutes facteurs de séparation – le catholique, le protestant, l'hindou, etc., etc. Le ferez-vous pendant que nous discutons, marchant ensemble, laisserez-vous tomber ces choses fausses, non factuelles, qui n'ont aucune valeur? Bien qu'on puisse leur attribuer une valeur, l'observation montre que le nationalisme engendre les guerres et tout le reste. Alors, peut-on laisser tomber cela afin que physiquement on puisse engendrer une unité chez l'homme? Vous comprenez, Messieurs? Et cette unité de l'homme ne peut venir que de la religion, pas des religions factices que nous connaissons – pardon, j'espère n'offenser personne. Qu'il s'agisse de la religion catholique, protestante, hindoue, ou musulmane – vous savez, l'arabe – toutes ces religions se fondent sur la pensée, sont élaborées par la pensée, et ce que la pensée a créé n'est pas sacré, ce n'est que de la pensée, qu'une idée. Et vous projetez une idée, la symbolisez, puis l'adorez, et ce symbole, cette image, ou ce rituel, ne comportent absolument rien de sacré. Et si l'on observe effectivement tout ceci, on en est alors délivré, libre de découvrir ce qu'est la vraie religion, car cela pourrait tous nous réunir. Il faudrait donc aller aux niveaux les plus profonds de la peur, c'est-à-dire : les peurs psychologiques – n'est-ce pas? Peurs psychologiques dans nos relations mutuelles, peurs psychologiques à l'égard de l'avenir, peurs du passé, c'est-à-dire du temps, n'est-ce pas? Vous suivez ceci? Nous avons beaucoup à couvrir ce matin. Je ne suis pas un professeur, un érudit qui prononce un sermon et retourne à sa vie déplorable. C'est une chose très, très sérieuse, qui affecte la vie de tous, alors veuillez y consacrer toute votre attention, tous vos soins. Il y a donc des peurs liées à la relation, peurs de l'incertitude, peurs du passé et de l'avenir, peurs de ne pas savoir, peurs de la mort, peur de la solitude. N'est-ce pas? Observez-vous, je vous prie, pas l'orateur et ses paroles. L'angoissante sensation de solitude : vous aurez beau être relié aux autres, avoir beaucoup d'amis, être marié, avoir des enfants, et pourtant ressentir ce profond isolement, ce sentiment de solitude. C'est là un des facteurs de la peur.

Il y a aussi la peur de ne pouvoir accomplir. J'ignore ce que cela veut dire. Et le désir d'accomplir s'accompagne d'un sentiment de frustration, et il y a en cela de la peur. Il y a la peur de ne pouvoir être absolument clair sur tout – n'est-ce pas? La peur revêt donc beaucoup, beaucoup de formes. Vous pouvez observer votre propre peur, si cela vous intéresse, si vous êtes sérieux. Car un esprit qui éprouve la peur, consciemment ou inconsciemment, peut essayer de méditer – n'est-ce pas? et cette méditation ne peut que mener à davantage de malheur, à plus de corruption, car un esprit apeuré ne peut jamais voir la vérité. N'est-ce pas? Nous allons donc découvrir ensemble s'il est possible d'être complètement délivré de la peur, dans toute sa profondeur – n'est-ce pas?

Vous savez, nous entreprenons une tâche qui demande une observation très attentive : observer sa propre peur. Et la façon d'observer cette peur revêt une importance extrême. Pouvons-nous poursuivre? Comment observez-vous la peur? Est-ce une peur dont vous vous êtes souvenu, et vous vous la remémorez, puis l'observez? Ou est-ce une peur que vous n'avez pas eu le temps d'observer, et par conséquent, elle est toujours présente? Ou l'esprit n'est-il pas désireux de regarder la peur? Vous suivez? Je me le demande. Alors, qu'en est-il réellement? Pas désireux de regarder? Pas désireux d'observer ses propres peurs, parce que, pour la plupart, nous ignorons comment les résoudre? Soit nous nous dérobons – vous connaissez tout cela – ou analysons, pensant par là nous en débarrasser, mais la peur est toujours là. Il importe donc de découvrir comment regarder cette peur – n'est-ce pas? Comment observez-vous la peur? Bien. Ce problème étant réglé, revenons à nos moutons.

Comment observez-vous la peur? Ce n'est pas une question idiote, car soit vous l'observez après qu'elle se soit manifestée, soit vous l'observez pendant qu'elle se manifeste. N'est-ce pas? Pour la plupart d'entre nous, l'observation se fait après qu'elle ait eu lieu. Nous demandons à présent s'il est possible d'observer la peur pendant qu'elle surgit – n'est-ce pas? Par exemple, vous vous sentez menacé par une autre croyance, vous avez une croyance à laquelle vous tenez très fortement; vous avez peur, il y a de la peur là, n'est-ce pas? Je vous lance maintenant un défi. Vous avez certaines croyances, expériences, opinions, jugements, évaluations, etc. Quand on vient les bousculer, il y a soit résistance, soit construction d'un mur de protection, ou vous vous demandez si vous allez être attaqué, et donc la peur surgit. Pouvez-vous maintenant observer cette peur pendant qu'elle surgit? Allons, Messieurs. Bien? Vous suivez? Le faites-vous? Alors, comment observez-vous cette peur? Le mot, en reconnaissant la réaction que vous appelez peur du fait que vous avez déjà éprouvé cette peur, le souvenir de cette peur est emmagasiné, et quand la peur survient, vous la reconnaissez – n'est-ce pas? Donc, vous n'êtes pas en train d'observer, mais de reconnaître. Je me demande si vous voyez cela?

Le fait de reconnaître ne libère donc pas l'esprit de la peur. Cela ne fait que renforcer la peur. Tandis que si vous êtes capable de l'observer pendant qu'elle surgit, alors, deux facteurs se présentent. L'un est que vous êtes distinct de cette peur, n'est-ce pas? Et ainsi, vous pouvez agir sur cette peur, la maîtriser, la chasser, la rationnaliser, et ainsi de suite. C'est-à-dire que vous faites quelque chose à propos de cette peur. C'est ainsi que nous observons généralement. Il y a là une division : le moi et la peur, et cette division comporte le conflit. N'est-ce pas? Tandis que si vous observez que cette peur est vous, vous n'êtes pas distinct de cette peur. Je me demande si vous le saisissez. Une fois pour toutes, saisissez le principe que l'observateur est l'observé, que la personne qui dit « j'observe » se sépare alors de ce qu'elle observe, tandis que le fait est que l'observateur est cette peur. Il n'y a donc aucune division entre l'observateur et cette peur – n'est-ce pas? C'est là un fait.

Que se passe-t-il alors? Restons un instant là-dessus. Suivez-vous tous ceci? Comme nous l'avons dit, sommes-nous en train d'observer la peur par le biais de la mémoire, qui reconnait, qui nomme? Se fondant sur cela, la tradition dit « maîtrisez-la », la tradition dit « fuyez-la », la tradition dit « faites quelque chose à ce sujet pour ne pas avoir peur ». La tradition nous a donc appris que le « moi » est distinct de la peur. N'est-ce pas? Pouvez-vous alors vous affranchir de cette tradition et observer cette peur? C'est-à-dire, observer sans la pensée qui se souvient de cette réaction que, dans le passé, on a appelé la peur. Ceci demande une grande attention. Vous comprenez? Ceci demande une grande habileté dans l'observation. Cela fait aussi partie du yoga. Vous comprenez? Il ne s'agit pas de se contenter d'exercices, ce qui n'est pas du tout du yoga, mais l'habileté dans l'observation. C'est-à-dire que là, l'observation n'est que pure perception, et non pas l'interprétation de cette perception par la pensée. Vous comprenez tout ceci? Faites-le je vous prie, pendant que nous en parlons. Qu'est-ce alors que la peur? Vous comprenez? J'observe à présent quelqu'un qui met en péril ma croyance, ma chère expérience qui me fait dire « j'ai accompli » et quelqu'un met cela en péril, et la peur survient. Ayant observé cette peur, nous l'avons expliqué, nous en sommes venus au point où vous observez sans la division – n'est-ce pas? La question qui suit est celle-ci : qu'est-ce que la peur? Vous suivez? Qu'est-ce que la peur? Peur de l'obscurité, peur du mari, de l'épouse, de l'amie, ou de qui vous voudrez, peur artificielle ou réelle, etc. Qu'est-ce que la peur, hormis le mot? Le mot n'est pas la chose. N'est-ce pas? Je vous en prie, il faut reconnaître cela en profondeur, le mot n'est pas la chose. N'est-ce pas? Pouvons-nous poursuivre?

Alors, qu'est-ce que cette chose que nous appelons peur, sans le mot? Ou c'est le mot qui crée la peur. Tout ceci vous intéresse-t-il? Car si le mot crée la peur, le mot étant la reconnaissance de quelque chose qui a eu lieu auparavant, cela signifie qu'un mot a été donné à quelque chose qui a eu lieu auparavant, que nous avons appelé la peur. Le mot devient donc important – n'est-ce pas? Comme [les mots] Anglais, Français, Russes le mot revêt pour la plupart d'entre nous une énorme importance. Mais le mot n'est pas la chose. Qu'est-ce alors que la peur, hormis les diverses expressions de la peur, sa racine? Car si nous pouvons en découvrir la racine, les peurs inconscientes et conscientes peuvent être comprises. Dès l'instant où vous avez une perception de la racine, l'esprit conscient et l'esprit inconscient n'ont plus d'importance – n'est-ce pas? Quelle est la racine de la peur? Peur d'hier, d'un millier d'hiers, peur de demain. N'est-ce-pas? Demain, la mort – pas pour vous. Ou peur d'une chose qui a eu lieu dans le passé. Il n'y a pas de peur réelle en ce moment. Comprenez bien ceci, je vous prie. Si la mort frappe subitement, c'est fini. Terminé. Vous avez une crise cardiaque, et c'est fini. Mais l'idée qu'une crise cardiaque pourrait se produire dans le futur... n'est-ce pas? Donc la peur – suivez bien, la peur a-t-elle pour racine le temps? Vous comprenez? Le temps. Le temps étant un mouvement du passé qui se modifie dans le présent, et se poursuit dans le futur. Tout ce mouvement est-il la cause, la racine de la peur?

Nous demandons ceci : la pensée, qui est le temps, est-elle la racine de la peur? Pensée égale mouvement. N'est-ce pas? Tout mouvement est du temps. Alors, nous demandons ceci : la racine de la peur est-elle le temps? La pensée? Et si l'on peut comprendre tout le mouvement du temps, – n'est-ce pas? – le temps, à la fois psychologiquement, et physiquement, le temps qu'il faut pour vous rendre d'ici à chez vous, le temps physique pour parcourir une distance, et le temps psychologique, c'est-à-dire demain. N'est-ce pas? Demain est-il la racine de la peur? N'est-ce pas? Ce qui signifie, peut-on vivre – c'est de la vie quotitidienne qu'il s'agit, pas de simples théories – peut-on vivre sans lendemain? Vous suivez? Faites-le. Ainsi, hier vous avez ressenti une douleur physique; Il s'agit d'en finir avec cette douleur d'hier, ne pas la reporter à aujourd'hui et à demain. Vous comprenez la question? C'est le report, c'est-à-dire le temps, qui engendre la peur. Je me demande si vous pouvez faire tout cela.

Il est donc tout à fait possible, absolument possible que la peur psychologique puisse cesser, pour peu que vous appliquiez ce qui est dit. Le cuisinier peut préparer un plat merveilleux, mais si vous n'avez pas faim, vous ne le mangez pas, il ne fait que figurer sur le menu et n'a aucune valeur. Tandis que si vous le mangez, en faites usage, l'approfondissez par vous-même, vous verrez que la peur peut absolument prendre fin psychologiquement, et l'esprit est libéré de ce terrible fardeau qui a pesé sur l'homme. N'est-ce pas?

Le sujet suivant, qui fait partie de notre vie, concerne le plaisir. N'est-ce pas? Avez-vous peur de l'aborder? Car pour la plupart d'entre nous, le plaisir revêt une importance extrême. Plaisir de la possession, plaisir de l'accomplissement, plaisir de la renommée, plaisir de faire une chose avec habileté, et ainsi de suite. Plaisir sexuel, sensoriel et intellectuel. Celui qui dispose d'un grand savoir, en éprouve de la jouissance. Cependant, comme nous l'avons indiqué, ce savoir s'accompagne aussi d'ignorance, car le savoir n'est jamais complet, mais il oublie cet aspect et ne se souvient que du savoir qu'il a acquis. Et il y a en cela un grand plaisir, sensoriel, sexuel, romantique, sentimental, intellectuel – avoir des expériences qui sont sensorielles. Donc tout cet ensemble d'éléments divers procure cette extraordinaire sensation de plaisir – n'est-ce pas? Pourquoi ne faudrait-il pas avoir du plaisir? Vous comprenez? Les religions du monde ont dit « il ne faut pas... n'ayez d'autre plaisir que celui de servir Dieu ». Vous comprenez? Tous vos sens, sexuels, tout cela doit être dissipé, écarté. Voilà ce qu'ont dit toutes les religions organisées du monde. Ce n'est pas ce que nous disons. Nous disons, étudiez cela, pourquoi l'homme, l'être humain, demande-il, recherche-t-il le plaisir? Pourquoi? Allons, Messieurs. Il y a le plaisir physique, sexuel. Voir un merveilleux coucher de soleil, voir la beauté d'une montagne, les eaux calmes d'un lac merveilleux, observer cela. Mais, après l'avoir observé, l'avoir vu, en avoir joui, l'esprit se souvient de cet émerveillement, et poursuit cet émerveillement – n'est-ce pas? C'est la continuation du plaisir : avoir vu le coucher de soleil, en avoir joui, ne pas y avoir mis fin, mais s'en être souvenu, avec ce besoin d'une continuité du plaisir passé.

Donc la pensée – n'est-ce pas, vous suivez? – la pensée intervient sur cet instant de perception, s'en souvient, et en veut davantage. Vous avez vu tout cela – sexe – vous connaissez tout cela, le souvenir de la chose, l'image, l'excitation, tout le mécanisme du fonctionnement de la pensée qui poursuit cela – n'est-ce pas? Pourquoi la pensée fait-elle cela? Vous suivez ma question? Pourquoi la pensée s'empare-t-elle d'un incident terminé, s'en souvient et le poursuit? La poursuite est le plaisir. Vous suivez tout ceci? Pourquoi? Pourquoi la pensée fait-elle cela? Cela fait-il partie de notre éducation, de notre tradition, de notre habitude? Chaque homme le fait – mieux vaut y inclure la femme, sinon !... Chaque être humain le fait; pourquoi? Approfondissez, Messieurs, ne me regardez pas. Pourquoi recherchez-vous le plaisir? Est-ce cela qui crée l'isolement? Vous suivez? Est-ce cela qui constitue le soi-disant individu? Mon plaisir, et il m'est personnel. Tout plaisir est personnel, à moins de s'adonner au football, et tout cela. Le plaisir est personnel; serait-ce là une des raisons pour laquelle les êtres humains poursuivent secrètement ce plaisir? Du fait que cela leur donne de l'importance? Vous suivez? Le plaisir pourrait donc être la cause de ce terrible isolement, en tant que groupe, que famille, que tribu, que nation. Je me demande si vous voyez tout ceci?

Alors, quand on en voit la vérité, la vérité, pas les mots, pas le concept intellectuel, la pensée s'en emparera-t-elle alors pour en faire un souvenir? Vous comprenez? Ou l'on voit simplement le coucher de soleil – point final. Mettez cela à l'épreuve, et vous verrez par vous-même, que, comme pour la peur, la pensée est à l'origine de ce conflit; cela vaut pour la peur comme pour la poursuite du plaisir.

Puis vient la question – nous traitons de l'ensemble de notre vie – puis vient la question suivante : pourquoi les êtres humains souffrent-ils partout dans le monde? Nous ne parlons pas de la souffrance physique, cela aussi peut être traité si l'esprit n'est pas continuellement attaché, continuellement préoccupé par lui-même – vous comprenez? Vous avez éprouvé une douleur, une maladie, une infirmité quelconque. La pensée devient alors très soucieuse – n'est-ce pas? Et elle s'identifie alors à cela, et l'esprit lui-même devient infirme – n'est-ce pas? Alors, l'esprit, la pensée peut-elle voir l'infirmité, la maladie, la douleur? – « Oui » – vous suivez? Essayez, faites-le, vous le découvrirez. Quand vous êtes chez le dentiste, – l'orateur y a passé quatre heures – quand vous êtes dans le fauteuil du dentiste, et que la fraise fonctionne, observez la chose. Vous verrez, découvrirez. Ou regardez par la fenêtre et voyez la beauté des arbres, de sorte que l'esprit puisse s'observer avec détachement – vous comprenez? Oh, vous n'y parvenez pas.

Nous demandons donc : pourquoi les êtres humains, partout dans le monde, souffrent-ils, acceptant la souffrance et vivant avec? Il y a eu deux terribles guerres, pensez aux larmes qu'ils ont versées. Et leurs enfants, leurs petits-enfants vont soutenir la guerre. Il semble donc que la souffrance n'apprenne rien à l'homme. Ils vénèrent la souffrance – les chrétiens le font. Les hindous expliquent la souffrance différemment, par nos actions passées, dans la dernière vie, etc. Je ne vais pas aborder tout cela.

Nous demandons donc : qu'est-ce que la souffrance? Et pourquoi l'homme vit-il dans la souffrance? Vous comprenez? Découvrez-le Messieurs, appliquez-y vos esprits, comme vous le faites pour la sexualité, vos emplois, pour ceci ou cela, appliquez votre esprit et votre coeur à découvrir si l'homme peut jamais être libre de la souffrance. La souffrance fait-elle partie de l'attitude égoïste à l'égard de la vie? Ainsi, mon fils est mort, ou ma femme est partie, ou une chose ou l'autre à laquelle je suis très attaché, et cela m'est retiré pour des raisons diverses, et je souffre. D'où chagrin, larmes, antagonisme, amertume, cynisme. Pourquoi? Vous comprenez? Serait-ce que je suis tellement pris par mes propres problèmes, tellement égocentrique : mon fils est moi – n'est-ce pas? – ou ma fille est moi. Je suis attaché. Je m'accroche, et quand tout cela est parti, il y a un grand vide, la sensation d'une grande solitude, d'un manque de relation. Est-ce la raison pour laquelle on souffre? C'est-à-dire, le fils m'a été retiré; la mort ou quelqu'autre cause m'a révélé ce que je suis, ma solitude, mon isolement, mon manque de véritable relation. Je me pensais relié, mais c'est mon fils, vous suivez? Ainsi, l'enlèvement de mon fils révèle mon état. Abordez ceci avec prudence. Et brusquement, je réalise ma solitude, ma sensation d'avoir perdu, d'avoir été privé de ce à quoi je suis très attaché. La mort du fils a été révélatrice pour moi. Mais cette révélation, une conscience de soi, du « moi », l'aurait révélée avant l'incident. Je me demande si vous le voyez? Oui? Vous le voyez?

Comme nous l'avons dit au début de la causerie, la conscience de soi consiste à se connaître, à connaître ses attachements, sa solitude, sa sensation d'isolement et tout cela, connaître la totalité de soi. L'incident du fils le révèle – n'est-ce pas? c'est-à-dire, le révèle après l'incident. Mais s'il y a dès le début une conscience de soi, la perte du fils, sa mort est... quoi donc? Elle n'est plus cette souffrance qu'entraîne l'attachement. Avez-vous compris? Désormais mon esprit l'accepte. Il n'est plus captif de la pitié de soi, de la lutte pour se défaire de l'isolement en cherchant le réconfort dans une croyance, ou dans autre chose. On voit donc que la souffrance existe tant que le moi est présent. Je me demande si vous le voyez? Donc l'abandon total du « moi » est la fin de la souffrance. Suivez-vous tout ceci? Abandonnerez-vous vos individualités? Non, Messieurs. Par conséquent, nous vénérons la souffrance, ou la fuyons.

Et nous devrions également, ensemble, étudier toute cette question de la mort. Cela s'adresse non seulement aux personnes âgées comme nous, mais à tout le monde, jeunes, vieux ou d'âge moyen – la mort est une des choses les plus extraordinaires de la vie – n'est-ce pas? Qu'en pensez-vous? Quelle est votre réponse instinctive au mot et au fait? Qu'est-ce que la mort? La mort est une fin. N'est-ce pas? Suivez attentivement, je vous prie. Une fin. Finir volontairement, on ne peut discuter avec la mort, on ne peut dire, « je vous en prie, donnez-moi encore une semaine ». impossible de discuter, elle est là, point final. Pouvez-vous donc volontairement mettre fin à votre attachement, ce qui est la mort? Vous comprenez? Mettre fin, c'est un peu comme la mort. La fin d'une certaine habitude, y mettre fin sans lutter, sans chipoter. Si vous fumez, si vous prenez de la drogue, si vous buvez, c'est bien ce qui va se passer quand vous tirerez votre révérence !

Peut-on finir volontairement? Comprenez-vous? – vos expériences, vos opinions, vos attitudes, vos croyances, vos dieux – finir. Nous avons peur de finir – n'est-ce pas? – de mettre fin volontairement à quoi que ce soit. Si vous dites : « si je finis, qu'y a-t-il? » c'est que vous cherchez alors une récompense. Vous prenez la fin pour une punitition. La fin étant prise pour une épreuve douloureuse, vous exigerez naturellement une récompense. Si je renonce, alors quoi? Vous n'exigez pas cela de la mort. Pouvez-vous donc finir et voir que cette fin même comporte le commencement de quelque chose de nouveau? Vous comprenez? Par exemple, on met fin à l'attachement – attachement au mobilier, aux gens, aux idées, aux croyances, aux dieux, tout cet ensemble prend fin. Et vous y mettez fin volontairement, car finir est un acte d'intelligence. N'est-ce pas? Donc dans cette fin, un nouveau... – ceci n'est pas une promesse, vous comprenez – quelque chose de nouveau a lieu. Faites-en l'essai, Messieurs. C'est-à-dire, pendant que l'on vit, inviter la mort, c'est-à-dire finir. Vous comprenez? Mettre fin à l'incroyable compléxité dans laquelle on vit. De sorte que l'esprit ayant mis fin à tout – vous comprenez, faites-le et vous le découvrirez par vous-même – il est par conséquent toujours neuf. Neuf dans le sens de « frais ». Vous savez, quand vous gravissez une montagne, il faut laisser derrière vous tout votre mobilier, tous vos problèmes, car vous ne pouvez emporter avec vous tous les meubles que vous avez accumulés. Donc vous lâchez prise, et vous découvrirez par vous-même qu'il existe une qualité d'esprit qui, étant tout à fait libre, est capable de découvrir ce qui est éternel. Le mot « éternel » n'est pas une idée, vous suivez? « Eternel » signifie hors du temps. La mort est le temps. Je me demande si vous le voyez?

Donc l'esprit qui comprend cet extraordinaire mystère – c'est bien un mystère, car ce à quoi nous nous cramponnons, ce sont nos problèmes, notre mobilier, nos idées, c'est à tout cela que nous nous accrochons, qui a été rassemblé dans le temps, et quand tout cela finit, une toute nouvelle dimension apparaît. Désormais, cela dépend de vous. Bien. Bien, Messieurs.

Troisième Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

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