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Pouvons-nous réfléchir ensemble à la crise actuelle?

Première Causerie à Ojai

Samedi 3 Mai 1980

Comme on vous l'a dit, il y aura six causeries et quatre séances sous forme de discussions et de dialogues. Mais nous avons pensé préférable que ces quatre... non-entretiens soient consacrés à des questions. Je pense qu'il sera préférable d'avoir un dialogue, vu que nous sommes si nombreux. Un dialogue veut dire, vraiment, en fait, une conversation entre deux amis, entre deux personnes. Et comme ce n'est pas possible, nous avons pensé qu'il serait bon d'avoir des questions. Vous pouvez poser les questions que vous voulez, les questions les plus sottes comme les plus profondes.

Si je puis le suggérer, veuillez ne pas considérer ces rencontres comme un divertissement du week-end. Elles sont plutôt sérieuses et exigent de chacun d'entre nous un exercice de pensée considérable , une aptitude à enquêter, à observer. Et, au cours de ce processus, il se peut que survienne un changement radical dans l'esprit humain. C'est le sens de ces rencontres : nous sommes ici pour observer ce qui se passe dans le monde, et aussi pour observer ce qui se passe en chacun de nous, intérieurement, psychologiquement, sous la peau, pour ainsi dire.

Nous allons donc commencer par observer ce qui se passe à travers le monde. Et pour observer, il nous faut nécessairement être libre de tout engagement, ce qui va être plutôt difficile, car pour la plupart, nous sommes engagés à une chose ou une autre. Observer sans aucun préjugé, observer sans tirer de conclusion déterminée, observer sans aucune rationalisation, excuse, ni une quelconque forme de croyance – juste observer. Cela peut-être assez difficile pour la plupart des gens, car nous sommes si liés par nos propres croyances, par nos propres préjugés, par nos propres conclusions, par nos propres tendances personnelles et particularismes. Il devient presque impossible d'observer librement, sans choix. Et si nous pouvons faire cela ensemble, pendant ces entretiens et séances de questions-réponses, alors, peut-être pourrons-nous aller bien plus profond et plus loin.

On peut observer ce qui se passe dans le monde : le conflit. Où que vous alliez, il y a ce terrible conflit entre l'homme et l'homme, entre nation et nation, entre religion et religion, le conflit entre théoriciens et théologiens, – théologiens chrétiens et théologiens non-chrétiens – communistes et adeptes du totalitarisme et croyants, ceux qui ont foi dans les systèmes, ceux qui sont liés par des croyances, ceux qui sont complètement absorbés par des images, religieuses, chrétiennes, hindoues ou bouddhistes, ou leur propre image. Il y a donc cette bataille dans le monde, un énorme conflit, entre politiciens, entre gourous, chaque être humain luttant extérieurement, rivalisant, cherchant à s'exprimer, à s'identitifier, à devenir quelque chose. Probablement plus encore dans ce pays-ci où règne le culte du succès, où prime l'argent, la situation, le statut social.

Il y a donc cet énorme conflit, entre les scientifiques, entre les prêtres, en chaque être humain, sur cette malheureuse terre. Et personne ne semble capable de résoudre ce conflit, économique, social, politique. Dans cette lutte, personne ne semble se préoccuper de la destruction de l'homme, de l'être humain. Personne n'a consacré son esprit et son coeur à la résolution de ce problème, de ce conflit sans fin. La méditation devient un conflit, nous changer devient un conflit. Dans toutes nos relations, qu'elles soient intimes ou autres, on retrouve encore le conflit. Apparemment, après des millions et des millions d'années d'existence, l'homme n'a pas résolu ce problème. Il y a quelque chose de radicalement faussé dans le fait que les êtres humains, soi-disant hautement civilisés, dotés de beaucoup de savoir, tant psychologique que scientifique, éprouvant tant de lutte, de guerres, de larmes, de malheur, que l'homme, les êtres humains n'ont pas été capables, de résoudre ce problème. Tel est le monde extérieur, voilà ce qui s'y passe. Et personne ne semble ressentir la pertinence qu'il y a d'oublier ou de laisser tomber ses propres croyances, dogmes, opinions politiques, théories, et conclusions pour dire : rassemblons-nous et résolvons ce problème. Aucun politicien ne le fera, aucun prêtre ne le fera, aucun psychologue ne le fera, et les scientifiques pas davantage. N'est-ce pas?

Comprenez-vous la question? Voyez-vous la gravité de la question? Car nous nous détruisons mutuellement du fait de nos très fortes croyances, idéologies, concepts, images. Et apparemment nous sommes incapables de nous rassembler et de résoudre ce problème. C'est-à-dire de penser ensemble. Ni les républicains ni les démocrates, dans ce pays, ne laisseront tomber leur ligne particulière de pensée, ou leurs ambitions personnelles, leur soif de pouvoir, leur rang. Car, ce n'est que lorsque nous tous travaillons et pensons ensemble, en sentons ensemble la nécessité, l'absolue nécessité, qu'alors, peut-être, nous pouvons résoudre le problème. Mais aucun d'entre eux ne le fera, car cela veut dire renoncer à leur orgueil, à leur vanité, à leur rang, à leur pouvoir.

Et le monde se prépare à la guerre, une effroyable violence. Si vous êtes en désaccord avec quelqu'un on vient vous abattre. Toute considération pour le sentiment humain, la dignité humaine, la liberté humaine, a été progressivement détruite. Tel est donc le monde dans lequel nous vivons, extérieurement. Je pense qu'aucune personne raisonnable ne peut nier tout cela.

Et intérieurement, dans notre psychisme, sous la peau, dans nos pensées, dans nos sentiments, nous sommes aussi en conflit. Toujours en lutte pour nous améliorer, pour devenir intérieurement quelque chose, réussir, avoir une situation. Cette bataille a lieu au dedans. Et là encore, nous semblons incapables de la résoudre, malgré les psychologues, les psychothérapeutes, la confession chez les catholiques, malgré toutes les institutions et organisations que compte ce pays. Si vous ne vous sentez pas bien, vous prenez une pilule, si vous ne pouvez cesser de fumer, on vous aidera alors à pas fumer. Si vous voulez parler à Dieu, on vous y aidera. Ainsi, petit à petit, nous abdiquons notre responsabilité, à l'égard de nos propres actes, de notre propre esprit, de notre propre corps. Nous perdons petit à petit, hélas, tout ce qui est important. Là encore, c'est la vérité. Nous n'exagérons rien.

Donc, voyant ce qui se passe dans le monde extérieur, et voyant aussi ce qu'il advient de chacun d'entre nous, en tant qu'êtres humains, il s'agit de l'observer, et voir la nécessité absolue qu'il y a de penser ensemble. Vous comprenez ma question? Penser ensemble. Ainsi, nous sommes en conflit, extérieurement et intérieurement, et faute de résoudre ce conflit, l'humanité va se détruire.

Et puisque vous avez eu la bonté de venir ici, pour écouter tout cela, il devient essentiel que vous et l'orateur pensiez ensemble à ce conflit. Penser ensemble implique que vous et moi l'écartions si nous sommes sérieux, si nous savons ce qui a lieu dans le monde, si nous sommes responsables de tout ce qu'ont fait les êtres humains, et sentons la nécessité d'un changement radical dans le psychisme humain – car la société ne peut être changée que si chaque être humain change – voyant tout cela, nous devons penser ensemble. Je ne sais si vous avez observé à quel point il est difficile pour deux personnes de réfléchir ensemble, si intimes soient-elles – homme et femme, amis – de penser ensemble à quelque chose. Voici une crise qu'il nous faut affronter. Crise non seulement politique, économique, mais bien plus profondément, crise dans notre conscience, crise dans nos esprits. Et pouvons-nous, vous et l'orateur, y réfléchir ensemble? C'est-à-dire que vous renonciez à votre conclusion, à votre point de vue, à vos croyances, à vos engagements psychologiques personnels, et que l'orateur en fasse autant afin de nous rencontrer l'un et l'autre pour réfléchir ensemble à la possibilité de résoudre ce conflit. Vous comprenez ma question?

Plus vous observez, – comme l'a fait l'orateur ces soixantes dernières années, parlant dans le monde entier pendant cette période – plus les êtres humains deviennent d'une méchanceté incontrôlable, toujours plus violents, affirmant leur propre indépendance, chacun n'en faisant qu'à sa tête, n'obéissant qu'à son plaisir, « faisant sa propre chose » comme on le dit ici. Ainsi chacun s'isole et oublie le reste de l'humanité. Là encore, voilà ce qui se passe, si vous observez soigneusement, à la fois en vous-même et dans le monde, le fait que chacun de nous poursuit ses propres désirs, ses propres besoins, ses propres particularismes, le « fais ce qui te plaît » ! N'est-ce pas?

Aussi pouvons-nous, au moins pour une heure si ce n'est pour le reste de notre vie, réfléchir ensemble? On peut penser ensemble à propos de quelque chose. Non? Nous pensons ensemble quand il y a une crise, telle qu'une terrible guerre. Nous oublions alors nos propres petites absurdités, et la menace d'une chose aussi énorme que la guerre nous rassemble. C'est évident. Et quiconque objecte à cela est soit abattu, soit emprisonné, soit traité de lâche, d'objecteur de conscience, etc., etc. Donc apparemment une crise majeure rassemble l'homme, les êtres humains, au nom du patriotisme, au nom de Dieu, au nom de la paix et ainsi de suite. Mais actuellement, il n'y a pas de véritable crise visible, telle qu'une guerre, heureusement. Et donc chacun fait ce qu'il veut. Et cette quête est encouragée. Par conséquent, petit à petit, nous perdons notre liberté. Je me demande si vous observez tout cela.

Compte tenu de tout cela, pouvez-vous, avec l'orateur, réfléchir ensemble à cette crise qui nous fait face? Une crise qui n'est ni économique, ni politique, ni sociale – tout cela, c'est l'extérieur. La crise est en chacun de nous. La crise est dans notre conscience, dans nos esprits, dans nos coeurs. Et pouvons-nous donc observer cette crise et nous rassembler afin de la résoudre? Vous comprenez mon message? Afin que nous puissions réfléchir ensemble à la crise.

Il y a aussi un « penser ensemble » sans objet, ce qui est beaucoup plus complexe. Comprenez-vous? Ainsi, nous pouvons réfléchir ensemble à la guerre. S'il y a une crise telle que la guerre, nous nous oublions pour être responsables de l'ensemble. N'est-ce pas? Donc, réfléchir à une crise est relativement facile. Mais il s'agit de penser ensemble sans l'objet, penser ensemble sans le « à quelque chose ». Je me demande si vous comprenez cela. Peu importe, nous y viendrons bien plus tard.

Donc pouvons-nous, ce matin et les matins suivants, penser ensemble? C'est-à-dire, pouvons-nous tous deux voir la crise dans nos esprits, dans notre conscience, dans nos coeurs et parlons-en ensemble. Comme il est impossible de parler de la sorte avec tant de monde, l'orateur en parlera comme s'il s'agissait de deux personnes parlant l'une à l'autre. Vous comprenez? Comme si vous étiez seul avec l'orateur. Nous sommes tous assis ensemble, dans ce charmant verger, pour voir si nous pouvons résoudre ce problème. Pas en fin de compte, pas au bout de quelques jours, vous comprenez, mais, dans le processus même de discuter ensemble, résoudre le problème. Notre cerveau a évolué avec le temps. N'est-ce pas? Ce cerveau n'est ni votre cerveau ni le mien, c'est le cerveau de l'humanité. N'est-ce pas? Le voyez-vous? Suivez-vous tout ceci? Mais ce que nous avons fait, c'est restreindre l'énorme aptitude de ce cerveau, qui a évolué avec le temps à celle d'un petit cerveau réduit au « moi ». Vous comprenez? Le « moi » avec mes petits problèmes, mes querelles, mes jalousies, mes anxiétés, ma compétition, ma réussite, « je dois, je ne ne dois pas » Vous suivez? Cette énorme aptitude du cerveau, qui a évolué millénaire après millénaire, a été réduite à de la pacotille, à quelque chose, vous savez, d'assez malpropre.

Et le cerveau a pris l'habitude de se protéger contre tout changement fondamental. Je ne sais si vous avez observé vos propres cerveaux. Je ne suis pas spécialiste du cerveau, ni psycho-biologiste. Voyez ce qui a lieu, messieurs. Les scientifiques scrutent la matière pour trouver quelque chose au-delà. Vous comprenez? Si vous avez parlé à des savants ou si vous êtes vous-même un savant, si vous êtes sérieux, si vous vous sentez vraiment, profondément préoccupé, vous explorez la matière pour essayer de découvrir l'origine de tout cela, – pas Dieu, qui n'est qu'une invention de l'homme, n'entrons pas là-dedans pour le moment – passant par la matière pour trouver quelque chose au-delà. Mais nous, en tant qu'êtres humains, faisons partie de cette matière. Vous comprenez? Alors qu'en passant par nous-mêmes nous irions bien plus profond, bien plus loin, pour vraiment aboutir à la vérité de tout cela. Suivez-vous ce que je dis? Si ce que je dis n'est pas clair, merci de m'interrompre. Parce qu'après tout, pour tenter de communiquer l'un avec l'autre, les mots sont nécessaires. Si l'orateur use de termes non techniques, bannissant tout jargon, parlant le langage commun, cela faciliterait peut-être les choses.

Donc, notre cerveau a évolué au cours du temps. Notre cerveau dispose de son propre potentiel chimique pour s'auto-guérir ou se défendre lui-même. Vous le découvrirez pour peu que vous l'exploriez. Résister à tout changement ne lui apporte pas la sécurité. Et ce cerveau qui est l'essence du temps – vous comprenez ce que je dis? Me faut-il expliquer tout cela? Je vois que oui. Très bien – il est l'essence du temps, parce qu'il résulte du temps. Après tant de millions d'années, il a établi certaines ornières, une certaine façon de penser, certaines activités qui lui sont familières, certaines croyances et conclusions qui lui donnent un sentiment de sécurité. Tout cela s'est développé au cours du temps. Et nous disons – écoutez, s'il vous plaît – qu'à moins [d'un changement dans] la capacité de ce cerveau, qui a été conditionné selon certains concepts, croyances , idées, théories, par les théologiens, etc., etc., ce cerveau ne peut radicalement se changer lui-même. Ce qui est évident. Vous avez compris? Puis-je poursuivre là-dessus?

Et penser fait partie de ce processus cérébral traditionnel de culture temps. Bien? Tout à l'heure, l'orateur a dit parlons ensemble comme le feraient deux personnes, malgré le nombre de gens présents ici, comme deux personnes se souciant de cette question visant à mettre fin au conflit; pas d'y mettre fin graduellement, processus qu'accomplit un cerveau conditionné au temps, vous suivez tout cela? Nous disons qu'à moins de rompre cette chaîne, un changement fondamental de la nature humaine est impossible. Mettons que vous ayez observé votre propre cerveau en action, non d'après les livres – ceux-ci peuvent aider mais, essentiellement, ceux qui écrivent sur le cerveau, les chercheurs, etc., n'explorent pas leur propre cerveau. Ils explorent « le » cerveau. Je ne sais si vous suivez tout cela? Si nous sommes sérieux, nous explorons notre propre cerveau, pas le cerveau d'après certains psychologues, neurologues et ainsi de suite. En effet, si vous l'examinez d'après celui qui fait autorité, c'est cette autorité que vous examinez, pas votre cerveau. Vous avez compris? Est-ce clair? Je vous en prie, ceci est très important, car nous sommes tous si savants, nous avons tant lu, ou l'on nous en a tant raconté que nous dépendons des autres qui nous disent quoi faire : comment nourrir son bébé, comment marcher, comment courir. Vous suivez? On vous dit comment faire pour tout. Et nous, pauvres diables, obéissons, non sans quelque résistance, mais nous adhérons. Et l'orateur ne lit aucun de ces livres, mais il a beaucoup parlé à d'autres professeurs psychologues et savants, et a observé l'activité de son propre cerveau : l'activité du cerveau avec ses réactions, réponses sensorielles, choc – vous suivez – tout cela, l'observer. Pas par personne interposée, mais directement. Vous avez alors une vitalité extraordinaire, pas pour mal agir, une vitalité extraordinaire du cerveau.

Ainsi, ce que nous disons c'est que, comme le cerveau a évolué dans le temps et ne peut penser qu'en termes de temps, il pense que la crise « sera résolue ». Dès l'instant où vous utilisez les mots « sera résolue », vous pensez déja en termes de temps. Je ne sais si vous suivez cela. N'est-ce pas? Monsieur, vous et moi allons parler ensemble.

Nous disons, cette activité du cerveau qui a été cultivée dans le temps peut être rompue quand vous affrontez la crise et vous libérez de l'idée, du concept, du désir que « en fin de compte, nous changerons cela ». Vous suivez ce cheminement?

Alors, en discutant ensemble de cette question du conflit nous demandons : ce conflit peut-il finir immédiatement? Sinon, si vous ne ressentez pas l'urgence qu'il y a d'y mettre fin immédiatement, le temps entre en jeu. Vous avez compris cela? Ainsi, nous pensons désormais ensemble au sujet du conflit et pas en termes de « il finira au bout du compte, peu à peu » Vous y êtes? Comprenez-le, je vous prie. L'urgence même de la crise met donc fin au temps. Je me demande si vous le voyez. Vous avez rompu le schéma du cerveau. Le faites-vous à mesure que nous parlons ou ne faites-vous qu'écouter une sorte de discours bâti sur une idée. Vous comprenez?

Maintenant, un instant, mettons-le comme ceci : la crise est-elle dans votre esprit, dans votre coeur, dans votre attitude, est-ce une idée ou une réalité? Vous comprenez ma question? Est-ce un concept qui vous a été présenté verbalement, et vous acceptez ce concept qui devient ainsi une idée? Ou bien sa description même est-elle le fait de votre propre observation? Je me demande si vous le voyez. Qu'est-ce qui opère entre nous? Est-ce une idée, un concept, le concept du temps, le concept qu'il peut être rompu? Et vous demanderez alors comment peut-on y parvenir, ce qui est encore un processus qui admet le temps. Je me demande si vous voyez tout cela.

Prenez par exemple... l'orateur, quant à lui, n'aime pas prendre des exemples, c'est un moyen plutôt facile de s'en sortir. Nous autres, êtres humains, sommes violents, comme cela se voit partout dans le monde. C'est évident. Violence remontant génétiquement à l'origine des temps, à l'animal et ainsi de suite. Nous sommes donc par nature, dans notre comportement, très, très égoïstes, violents. Et nous disons que la violence ne peut être immédiatement stoppée, qu'il nous faut donc recourir à la non-violence. Vous suivez cela? La non-violence est une idée, ce n'est pas un fait. Je me demande si vous le voyez. Qu'est-ce que le fait? Par « fait », j'entends ce qui a lieu réellement, c'est-à-dire la violence. Vous pourriez ne pas être violent en ce moment, assis sous les arbres, par ce beau temps, mais le fait est qu'en tant qu'être humain, vous êtes violent. Et notre cerveau, qui a évolué dans le temps, se préservant chimiquement, etc., etc., conditionné à cela, dit : « je finirai par m'en débarrasser ». Ainsi, les théoriciens, les théologiens, les prêtres, tous ces gens ont, comme nous, dit : « nous finirons par nous en débarrasser ». Vous suivez? Tandis que si vous ne vous occupez que du fait, non de l'idée, alors vous pouvez faire quelque chose immédiatement, vous suivez? Vous savez, le mot « idée », en grec, signifie observer. Vous suivez? Simplement observer, non pas par l'observation en faisant une abstraction de ce qui a été observé. Vous comprenez? Je me demande si vos suivez tout cela. Voyez, en général, quand nous observons quelque chose, nous en faisons immédiatement une abstraction, une idée, pour ensuite essayer de mettre en pratique cette idée. Or il devient extrêmement difficile de mettre en pratique une idée, d'où le conflit. Tandis que si l'on ne fait qu'observer ce qui se passe réellement, on peut alors agir à son endroit non dans le contexte du temps, mais mû par la nécessité de s'en sortir. Je me demande si vous suivez tout cela? Si vous ne suivez pas, Monsieur, tant pis, continuons ! Au moins quelques uns suiveront.

Alors ensemble, nous pensons à la façon de mettre fin à ce conflit. Pas après-demain, ou la semaine prochaine, mais immédiatement. Désolé. Pardon, Monsieur. Pardon. C'est son patron. C'est l'éditeur que j'ai entendu parler hier soir. Ainsi, si nous comprenons cela, pensons alors ensemble. Quel est le problème? Car si nous comprenons le problème, la réponse est dans le problème, pas en dehors. Vous comprenez cela? Tandis que nous disons qu'elle est en dehors du problème, qu'en quelque sorte, elle est à chercher ailleurs, pas dans le problème lui-même. N'est-ce pas? Pouvons-nous avancer ensemble, s'il vous plaît?

Quel est donc le problème? Apparemment, le problème est que la société ne peut être changée que si les êtres humains qui l'ont créée changent eux-mêmes. Voilà le vrai problème, le coeur même du problème. N'est-ce pas? La société qui est corrompue, immorale, laide, où règnent l'injustice la cruauté, avec ses riches et ses pauvres, vous suivez, tout cela; la société que les êtres humains ont créée, pas Dieu, pas quelqu'agent extérieur. Ce sont les êtres humains qui l'ont créée, créé les divisions, divisions nationales, religieuses, économiques, et ainsi de suite. Nous, l'humanité, avons créé cela. A moins que l'humanité, dont nous faisons partie, ne change fondamentalement, vous ne pouvez engendrer une société saine, sensée, rationnelle. N'est-ce pas? Les matérialistes refusent de l'admettre. Ils disent, changez l'environnement, alors l'homme changera. C'est l'attitude totalitaire. C'est toute leur approche historico-expérimentale : changez la société, à l'aide de lois, de règles, de contrôle, contrôlez la pensée, privez les de liberté, changez cela et alors l'homme, lui aussi purement matériel, changera. N'est-ce pas? Nous disons tout autre chose, à savoir que c'est l'humanité qui a créé la société; à moins que chaque être humain ne change, la société ne peut changer. On en voit la preuve dans le monde totalitaire. Plus on est intelligent dans ces états là, plus on se révolte contre tout cela. Et alors, soit on est envoyé dans des camps de concentration, soit on est exilé du pays.

Telle est donc la crise. Dès lors, comment chacun de nous – écoutez cela quelques minutes, je vous prie – comment chacun de nous aborde-t-il cette crise? Vous comprenez? Aborde-t-il ce fait que les êtres humains ont créé la société, société qui ne peut changer d'elle-même puisqu'elle fait partie des êtres humains. A moins que ceux-ci ne changent fondamentalement, la société ne peut pas changer. C'est là le coeur même de notre problème. Et comment abordez-vous cela? Vous comprenez? S'agit-il d'une conclusion mentale, rationnelle, d'une abstraction à laquelle, après avoir observé, vous auriez abouti? Ou est-ce un fait. Vous voyez la différence? Est-ce un concept, une idée ou un fait? Si pour vous c'est un concept, voyez alors ce qui se passe. Un concept n'est qu'une conclusion à laquelle on est arrivé, intelligemment ou non, rationnellement ou irrationnellement, la conclusion que la société ne peut être changée, pas plus que les êtres humains, donc accomodez-vous de la situation. Il y a ceux qui disent : les êtres humains sont si conditionnés que ce conditionnement ne peut être changé, mais seulement un peu amélioré. Vous savez de quel groupe il s'agit, sa tendance, tout cela.

Nous nous demandons donc mutuellement si c'est une idée qu'on nous a inculquée, ou si c'est pour nous un fait. Vous voyez la différence? Quand c'est pour vous un fait non inculqué par autrui, il faut alors agir dessus. Comme quand vous avez mal, vous agissez en conséquence. Quand vous avez mal aux dents vous agissez immédiatement. Mais si le mal de dents est une idée, vous dites alors, « bon, je pourrai peut-être voir cela plus tard » Non, ne riez pas Monsieur, voyez-en la rationnalité.

Ceci soulève un autre point : les savants pensent que les êtres humains sont rationnels. Mais ils ne le sont pas. Vous comprenez? Le fait est que les êtres humains sont irrationnels. Mais il y a ce concept que les êtres humains sont rationnels. Et nous vivons d'après le concept que nous le sommes. Nous ne sommes donc jamais rationnels. Je ne sais si vous suivez cela.

Quelle heure est-il, Monsieur? Nous pousuivrons chaque jour, pendant les deux prochaines semaines, cette question. S'il s'agit d'un fait, alors comment concevez-vous... Non. Comment regardez-vous ce fait? Vous comprenez? Comment abordez-vous le fait? Donc la façon dont vous approchez le fait importe. Votre approche est-elle rationnelle, ou irrationnelle? Votre approche est-elle pessimiste, ou optimiste? Votre approche se fonde-t-elle sur l'espoir, le désir, etc.? Si c'est le cas, votre approche a déja été déterminée, vous n'êtes donc pas libre d'observer le fait. Vous suivez tout cela? Vous voyez, Monsieur, ceci est formidablement difficile. Ce n'est pas une chose avec laquelle vous jouez. Il s'agit de votre vie, pas des théories d'un autre, si ingénieuses, anciennes, soi-disant religieuses soient-elles. Il s'agit de votre vie. Et comment abordez-vous votre vie? Vous comprenez ma question? Votre approche est-elle conditionnée par votre éducation? Examinez cela messieurs, à mesure que nous parlons. Par votre situation sociale? Par vos exigence immédiates? Ou votre approche est-elle fondée sur votre foi en Jésus, Bouddha ou quelqu'un d'autre? Autrement dit, votre approche du problème est-elle... imaginaire? Vous comprenez? Car nous vivons d'images. Je ne veux pas compliquer la chose. Toute notre vie se forme par les images. Toutes nos religions sont des images fabriquées soit par la main, soit par l'esprit, mais ce sont des images qu'ensuite nous adorons, et que nous trouvons merveilleusement religieuses, ce qui est idiot.

Alors, notre approche est-elle libre de nos conclusions? De notre expérience, de notre savoir? Si elle résulte de notre expérience, de notre savoir, vous avez déja répondu au problème en termes de temps – vous suivez tout cela? – en fonction de votre conditionnement. Mais si vous l'approchez librement, pour observer, alors il y a action immédiate.

Je pense que cela suffit pour aujourdhui, non? Parce que passer une heure dans un tel état d'attention n'est probablement pas dans vos habitudes. Vous vous fatiguez, vos esprits vagabondent, vous n'êtes pas pleinement centrés. Donc, une heure suffit, arrêtons-nous et continuons mardi, jeudi et samedi, oh, demain, évidemment. Nous poursuivrons cela demain, vous voulez bien?

Première Causerie à Ojai

Samedi 3 Mai 1980

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