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Première Causerie à Adyar, Inde

Vendredi 29 Décembre 1933

Amis,

Avant de répondre à quelques-unes des questions qui m'ont été posées, je voudrais expliquer que ce que j'ai dit, et que ce que je vais dire n'est pas un jouet intellectuel, n'est pas une nouvelle série de théories que nous pouvons prendre comme sujets de disputes pour simplement nous stimuler mentalement ; ni est-ce fait pour donner une nouvelle sensation à une émotion déjà émoussée. La vraie profondeur de sa signification ne peut être découverte que lorsqu'on en fait l'expérience, autrement elle n'aurait aucune valeur dans ce monde où le conflit est continuel. Et pour en faire l'expérience on doit commencer par soi-même. Il est évident qu'on ne peut pas commencer par expérimenter sur les autres, car on ne connaîtrait ni le résultat ni la signification de cette expérience si on ne se l'appliquait à soi-même.

Donc, au lieu de penser à votre voisin, vous devriez découvrir la façon d'expérimenter réellement sur vous-mêmes. Pour aider le monde, on doit commencer par soi-même. Si l'on peut véritablement expérimenter sur soi-même de façon à se rendre continuellement adaptable (et je ne parle pas de l'ajustement constant à une discipline stéréotypée, ni de l'obéissance aveugle à un modèle, ni de la pratique incessante d'une idée) une telle expérience vécue entraînera un changement significatif dans l'action, dans la conduite, dans l'être tout entier.

Je proposerais qu'au lieu de considérer superficiellement les idées que j'expose, vous les mettiez en application afin de voir si elles ont une utilité pratique quelconque dans votre vie quotidienne.

Nous sommes, pour la plupart, nourris de certains préjugés, de traditions et de craintes, et nous sommes contraints à l'obéissance par le milieu. C'est en nous appuyant sur cet arrière-plan que nous pensons et agissons. Cet arrière-plan est devenu une partie inconsciente de nous-mêmes, et de ce centre inconscient nous partons pour penser, pour sentir, pour agir. Toutes nos actions surgissant de cette limitation de l'esprit et du cœur deviennent évidemment de plus en plus limitées, de plus en plus étroites, de plus en plus conditionnées. Ainsi l'être inconscient (ces pensées et ces sentiments habituels que nous n'avons ni mis en doute ni compris) est continuellement en train de pervertir, de déranger et d'obscurcir les actions conscientes. Si nous ne comprenons pas cet arrière-plan avec lequel nous avons été élevés – et en le comprenant nous nous en libérerions – ces préjugés, ces peurs, interviendront toujours dans la conscience et la conditionneront. La conscience est action, elle est discernement. Mais notre action se fait toujours limiter, conditionner par la peur, par la tradition. Au lieu de nous libérer, de nous affranchir, l'action ne fait qu'accentuer notre conflit, nos problèmes, et ainsi la vie n'est plus qu'une série de conflits et de luttes.

Pour échapper à ces luttes nous avons créé certaines illusions qui nous soulagent, et qui sont devenues des réalités pour nous. Je veux dire qu'en vue d'échapper à nos innombrables problèmes et conflits nous avons établi certains calmants, réguliers et reconnus. Ces calmants sont les religions organisées, l'esprit d'acquisition, le fait d'établir et de suivre une tradition, et les nombreuses évasions des sensations.

Si vous devenez conscients de vos actions, vous verrez que c'est cela qui vous arrive, à la plupart d'entre vous: vous fonctionnez à travers un arrière-plan établi de traditions ou de craintes, et vous multipliez de ce fait votre conflit et vos luttes. Au lieu de vous affranchir par l'action, vous instituez des calmants ou des évasions qui deviennent pour vous si réels, si exigeants, qu'il devient immensément difficile à l'esprit de s'en libérer.

Se libérer de la cause qui limite l'action de plus en plus, c'est-à-dire de l'inconscient, ne consiste pas à fouiller dans le passé, mais à devenir conscient dans l'action, dans le présent. Au lieu de chercher à voir si vous êtes esclaves de traditions, de peurs, de préjugés, devenez pleinement conscients dans votre action, et dans cette flamme de lucidité la cause de la limitation, par exemple la peur, se révélera. En d'autres termes, si vous êtes pleinement réveillés, pleinement lucides au cours d'une action qui exige votre être complet, vous verrez que toutes ces perversions cachées et inconscientes surgissent pour vous empêcher d'agir pleinement, complètement. C'est alors qu'est le moment de s'en occuper, et si la flamme de lucidité est intense, elle consumera ces causes de la limitation.

Au lieu de suivre un modèle, une ligne d'action bien tracée (qui, je le répète, ne peut que mutiler la pensée et l'émotion) si l'on peut être pleinement conscient au moment de l'action (et ceci ne peut se produire que lorsque la pensée et l'émotion sont intenses) les profondeurs cachées et inexplorées de la conscience se révèlent. Mais si l'on se borne à examiner l'inconscient au moyen de l'introspection, on finit par voir que les actions subissent des restrictions de plus en plus grandes, qu'elles deviennent par conséquent de plus en plus artificielles, perdant leur signification, leur richesse, devenant creuses et vides. Si vous commencez par être conscients, par traiter une question intégralement, comme un tout, vous verrez comment ramperont dans votre esprit toutes les pensées, héritées ou acquises, qui vous conditionnent et vous protègent. Alors vous découvrirez – si vous en faites vraiment l'expérience – que l'esprit et le cœur ne sont pas en conflit, ne se contredisent pas l'un l'autre, mais qu'ils sont la source même de cela que vous cherchez, de cette extase créatrice, de la vérité.

Au lieu de rechercher la paix, le bonheur, ou d'essayer de découvrir ce qu'est la vérité, ou l'immortalité, ou s'il y a un Dieu, si, dans la flamme de la conscience lucide, l'esprit et le cœur peuvent se libérer de la peur, des préjugés, des perversions, des causes qui conditionnent l'être, cette conscience même est la véritable extase de la vie, de la vérité.

Question: Que devrait-on faire pour se débarrasser de la solitude et de la peur?

Krishnamurti: Voyons d'abord ce que nous faisons en ce moment, et nous tâcherons ensuite de voir ce que nous devrions faire. Si nous nous sentons seuls, que faisons-nous? Nous essayons de fuir la solitude par de la compagnie, par le travail, l'amusement, l'adoration, la prière, et par toutes les évasions bien connues, astucieusement établies. Pourquoi faisons-nous cela? Nous pensons pouvoir recouvrir la solitude par ces évasions, par ces calmants. Mais pouvons-nous recouvrir une chose qui est corrompue dans son essence? Nous pouvons recouvrir momentanément la solitude, mais elle continue à tout instant d'exister.

Donc, où il y a évasion il doit y avoir persistance de la solitude. A la solitude il n'y a point de substitution. Si nous pouvons comprendre cela avec tout notre être, complètement, si nous pouvons comprendre qu'il n'y a aucune possibilité de s'évader de la solitude, de la peur, qu'arrive-t-il alors? La plupart d'entre vous ne pourront pas répondre, parce que vous n'avez jamais complètement affronté le problème. Vous ne savez pas ce qui arriverait si toutes les issues étaient complètement bloquées, s'il ne restait plus la moindre possibilité d'évasion.

Je vous propose d'en faire l'expérience. Lorsque vous vous sentirez seuls, soyez pleinement conscients, et vous verrez que votre esprit désire s'enfuir, s'échapper. Lorsque l'esprit se rend compte de sa fuite, et lorsqu'en même temps il perçoit l'absurdité de la fuite, dans cette compréhension le sentiment de solitude disparaît réellement.

Voyez-vous, lorsqu'on est en face d'un problème, et qu'on n'a aucune possibilité de s'en échapper, ce problème cesse, ce qui ne veut pas dire qu'on l'accepte. Actuellement, vous cherchez un remède à la solitude, vous cherchez une substitution, de sorte que le problème ne consiste pas pour vous à trouver la signification de la solitude, mais le remède contre la solitude, la meilleure façon de la fuir, ou de la recouvrir. Mais lorsque l'esprit n'est plus à la recherche d'une évasion, la solitude ou la peur acquièrent une toute autre signification.

Mais vous ne pourrez pas accepter ma simple parole à ce sujet: tout ce que vous pouvez dire, c'est que vous ne savez pas ; vous ne savez pas si la solitude et la peur disparaîtront ; mais en en faisant l'expérience vous comprendrez la pleine signification de la solitude. Si nous nous bornons à chercher un remède à la solitude ou à la peur, nous devenons très superficiels, n'est-ce pas? Pour l'homme qui a tout ce qu'il veut, ou pour l'homme qui veut tout ce qu'il n'a pas, la vie devient très creuse. Lorsqu'on ne fait que chercher des remèdes, la vie n'a plus de sens, elle est vide ; mais si vous êtes au contraire face à face avec un problème brûlant, et qu'il n'y a aucune voie possible d'évasion, vous verrez que ce problème accomplira sur vous une chose miraculeuse. Ce ne sera plus un simple problème, ce sera quelque chose d'intensément vital, quelque chose à examiner, à vivre, à comprendre.

Question: Pensez-vous qu'il faille accepter des compromis dans la vie quotidienne?

Krishnamurti: Pensez-vous qu'il y ait une possibilité de compromis entre la guerre et la paix? Je veux dire: si vous croyez réellement que tuer, pour une raison patriotique ou pour toute autre raison, est absolument mal, pensez-vous que vous accepteriez un compromis dans la provocation d'une guerre, ou dans la participation au conflit? Et de même pensez-vous qu'il puisse y avoir un compromis entre l'acquisition et la non-acquisition?

Il y a compromis si, à un certain moment, vous voulez acquérir et qu'à un autre moment vous ne voulez pas acquérir. Pour celui qui n'a pas le sens de l'acquisition, pour celui qui vraiment ne poursuit pas l'acquisition, qui n'est pas entraîné par elle, il n'y a pas de compromis. Mais lorsque vous avez l'instinct de possession et que vous laissez aux circonstances, aux idées, aux idéals le soin de vous pousser à perdre ce sens de la possession, alors il y a compromis, et vous commencez à chercher le moyen le meilleur et le moins nocif d'établir ce compromis.

Si vous êtes réellement libre du sens de l'acquisition, encore que vous viviez dans ce monde de possessions, il n'y a pas de compromis. Il vous faut savoir si vous êtes possessif. Ceci est très simple. Pour le faire, ne commencez pas à analyser vos actions, ce qui ne conduit qu'à la limitation de l'action, mais soyez pleinement conscients au moment de l'action elle-même.

Le temps ne vous apportera pas la libération du sens de l'acquisition. Je veux dire que des ajournements dans un futur ne pourront pas vous enseigner à ne pas vouloir acquérir. Ce n'est que dans le présent qu'on peut se libérer de l'instinct de l'acquisition, et non dans l'avenir, ce n'est que maintenant, dans l'instant présent, qu'on peut en discerner la signification. Mais comme nous ne voulons pas la discerner immédiatement, nous nous disons, en nous décevant nous-mêmes, que nous apprendrons à ne pas désirer acquérir dans les années à venir. Mais ce n'est que dans le présent et non dans le futur que nous pouvons comprendre la stupidité de l'acquisition. La libération du désir d'acquérir n'est pas le résultat d'un lent développement évolutif de l'esprit et du cœur.

Un de mes amis s'est fait prêtre il y a une dizaine d'années. Il m'a dit l'autre jour qu'il lui a fallu dix ans pour comprendre la bêtise de cette action, et je me suis demandé si c'était vrai, ou s'il n'avait pas plutôt été emporté à un tel point par ses désirs, par ses émotions, par ses craintes, par la tradition, qu'il n'avait pu penser clairement, et qu'il n'a pu commencer à penser clairement qu'au moment des désillusions. Voici ce qui lui était arrivé: il avait été emporté émotionnellement, influencé par la peur, par l'autorité, par la tradition. S'il avait été pleinement conscient au moment de sa décision, il ne lui aurait pas fallu dix ans pour découvrir la bêtise de son action.

La question est: devrait-il y avoir compromis? Naturellement, il faut qu'il y ait compromis lorsque vous avez l'instinct d'acquisition et qu'en même temps vous ne voulez pas l'avoir. Dans ce conflit entre les contraires, il faut qu'il y ait compromis. Il n'y a pas de solution à cela, et lorsque la vie devient un continuel conflit entre les contraires, il y a une lutte stupide, qui n'a pas de sens. Mais si vous discernez véritablement toute la signification de l'instinct d'acquisition, dans cette liberté il y a la richesse, l'éternelle beauté de la vie.

Question: Vous dites que la mémoire est une barrière. Pourquoi?

Krishnamurti: Tout ce que nous percevons directement, que nous comprenons pleinement, ne laisse pas de cicatrice sur l'esprit. Si vous vivez entièrement dans une expérience, cet incident, bien que vous puissiez vous le rappeler, n'engendrera pas en vous ces réactions dont on se sert pour se protéger. Mais si j'ai une expérience dont je ne comprends pas complètement l'entière signification, mon esprit doit devenir le centre d'un conflit, et ce conflit persistera tant que je ne comprendrai pas cette expérience pleinement. Tant que l'esprit est encombré de ces conflits, il n'est qu'un magasin de réactions défensives, que l'on appelle la mémoire, et c'est avec ces mémoires protectrices que nous abordons la vie, en créant ainsi une barrière entre la vie et nous, barrière qui engendre tous les conflits, la peur et la souffrance. C'est cela que nous faisons, la plupart du temps. Au lieu de se trouver dans un état de vide créateur, l'esprit devient un simple magasin de mémoires défensives. Ce paquet de réactions défensives, nous l'appelons le moi, cette conscience limitée.

Avec cette conscience limitée, qui n'est qu'une série de couches de mémoires auto-protectrices, invulnérables, vous approchez la vie et toutes ses expériences. Les expériences, au lieu de dissiper ces nombreuses couches, et libérer ainsi les forces créatrices de la vie, ne font que créer de nouvelles mémoires défensives qui s'ajoutent aux anciennes, de sorte que la vie devient un conflit prolongé, une confusion, une souffrance. Au lieu d'être complètement vulnérable à la vie, au lieu d'être complètement vide (non pas dans le sens négatif du mot), au lieu d'être complètement sans défense, l'esprit est devenu une machine à avertir et à guider dans le but de se protéger et de se défendre lui-même. Pour moi, de telles mémoires auto-protectrices et défensives sont des barrières fondamentales, car elles empêchent la complète fructification de la vie, qui seule est la vérité.

Examinez par vous-mêmes comment vos esprits ne sont pas vulnérables. La vulnérabilité complète est la sagesse. Lorsque vous faites une expérience, observez ce qui se passe: tous vos préjugés, vos mémoires, vos réactions de défense surgissent pour vous dicter votre action et votre conduite. Et ainsi, vous avez déjà établi la façon dont vous traiterez ce que la vie apportera de neuf et de frais.

Après tout, pour comprendre la vérité, Dieu, l'inconnu (selon ce que vous voulez l'appeler), l'esprit et le cœur doivent venir non préparés, sans sécurité. Dans la vitalité de l'insécurité est l'éternel.

En vous protégeant, vous avez construit des sécurités, des certitudes astucieuses, des mémoires subtiles, et il faut avoir une grande intelligence pour s'en délivrer. Vous ne pouvez pas simplement les écarter ou essayer de les oublier. Vous ne pouvez découvrir ces barrières que dans la pleine lucidité de l'action elle-même.

Et le fait même de m'écouter devrait être une expérience pour vous. Si vous êtes intéressés et vivants devant ce que je dis, vous verrez que vous vous présentez avec déjà toutes sortes d'objections. Vous ne vous présentez pas ouvertement, avec un désir d'y voir par vous-mêmes, d'expérimenter. Ce n'est que lorsque l'esprit et le cœur sont souples et alertes, lorsqu'ils ne sont pas esclaves de théories, de certitudes, d'assurances, que l'on commence à découvrir les barrières des mémoires en tant que réactions auto-protectrices et défensives. Ces cicatrices que nous appelons mémoires s'interposent entre nous et le mouvement de la vie qui est éternel, en causant des conflits et de la souffrance.

Question: Comment puis-je éveiller l'intelligence?

Krishnamurti: Pourquoi voulez-vous éveiller l'intelligence? Pouvez-vous réellement éveiller l'intelligence, ou au contraire l'esprit se dépouille-t-il des nombreuses stupidités en découvrant ainsi qu'il est l'intelligence? Je vous prie de voir la signification de cette question. Celui qui la pose veut savoir ce qu il devrait faire pour éveiller l'intelligence. Il veut savoir la méthode, la manière, la technique. Lorsque l'esprit veut savoir « comment » il doit faire, c'est qu'en réalité il cherche un système défini, pour ensuite devenir l'esclave de ce système. Mais si au contraire vous commencez à savoir par vous-mêmes quelles sont les choses qui sont stupides, l'esprit devient admirablement, délicatement agile. C'est en découvrant et en comprenant quelles sont les stupidités, et en les évitant, qu'il y a éveil de la vraie intelligence.

Lorsque vous demandez comment on doit faire pour éveiller l'intelligence, vous demandez en réalité des règles et des codes qui vous permettront de contraindre votre esprit à suivre un sillon particulier. C'est cela que vous appelleriez une façon positive de traiter la vie: si je vous disais exactement quoi faire. Mais ce serait en réalité la négation de la pensée, cela vous rendrait esclaves d'un certain système. Si au contraire vous commenciez vraiment à être conscients de votre milieu, passé et présent, de votre pensée et de vos actions, alors, en découvrant ce qui est stupide, vous éveilleriez la vraie intelligence. Les définitions de l'intelligence tendent à mettre en servitude l'esprit et le cœur.

Nous pouvons découvrir par nous-mêmes quelles sont les choses stupides. Il n'est pas nécessaire qu'on nous en donne une liste. Nous devons découvrir par nous-mêmes la vraie cause de la stupidité. Si nous pouvons faire cela, nous n'avons pas besoin de dresser un inventaire des stupidités.

Quelle est la cause de la stupidité? Toute pensée, toute émotion, toute action qui surgit de la conscience limitée, du moi, engendre la stupidité. Tant que l'esprit n'est qu'une entité qui se défend et qui acquiert, toute action qui en découle doit mener à la confusion et à la douleur.

Question: Qu appelez-vous exactement le milieu?

Krishnamurti: Il y a un milieu extérieur, tel que le pays, le lieu, la classe sociale, etc., et il y a le milieu intérieur de la tradition, des idées héritées et acquises. Ainsi nous pouvons diviser le milieu en extérieur et intérieur, mais en réalité il n'existe pas de division si définie, ces deux mondes étant intimement entrelacés.

Considérez par exemple une personne née aux Indes. Elle est élevée dans un certain système religieux, avec beaucoup de croyances, avec des préjugés de castes, elle possède des avantages et des désavantages économiques et sociaux, et ainsi de suite. Cette personne, avec cet arrière-plan hérité, engendre de nouvelles limitations qui conditionnent encore plus son esprit et son cœur. Non seulement a-t-elle hérité de ses parents, de sa religion, de son pays et de sa race un certain conditionnement, mais elle ajoute encore à celui-ci ses propres réactions, sa mémoire, ses préjugés, basés sur l'arrière-plan de l'hérédité. Cet arrière-plan de préjugés, hérités et acquis, de pensées, héritées et acquises, de peurs, de désirs, de mémoires, l'accompagne tout le temps. Tout cela constitue son milieu. Avec cet arrière-plan, avec cet esprit conditionné, cette personne aborde la vie, elle essaye de comprendre le constant mouvement de la vie. En somme, elle s'accroche à un point fixe, et essaye ainsi d'aborder la vie qui est en éternel devenir. Alors, naturellement, il doit y avoir conflit entre ce point fixe et cette chose constamment vivante, mouvante. Où existe ce conflit il y a le désir d'un soulagement, d'une évasion, et la religion devient une simple réaction défensive contre l'intelligence. Les religions, la conscience de classe, l'instinct d'acquisition, tout cela constitue les chemins d'évasion, les refuges contre le conflit qui existe entre le point statique des préjugés, de la mémoire, de la peur, de la conscience limitée du moi, et le mouvement de la vie.

Il ne peut y avoir de vraie compréhension, de joie de vivre réelle, que lorsqu'il y a unité complète, lorsque ce point fixe n existe plus, c'est-à-dire lorsque l'esprit et le cœur suivent librement et rapidement le courant de la vie, de la vérité. En cela, il y a une extase, c'est cela l'immortalité.

Tant que l'on n'a pas discerné la vraie signification du milieu, l'esprit et le cœur sont rattachés à ce point fixe de la conscience limitée. De cela surgissent les conflits et la douleur, cette constante bataille entre un point immobile et l'éternel mouvement de la vie. De cela naît une réaction défensive contre la vie, contre l'intelligence.

La vie devient une série de conflits et d'apaisements, et vous vous êtes si complètement entourés de ces illusions, de ces évasions, qu'elles sont devenues pour vous des réalités dont vous espérez obtenir le bonheur et la paix qu'elles ne peuvent jamais vous donner. Par une continuelle vigilance, par de la pénétration, par une constante agilité de l'esprit, par le doute, les murs de ce point fixe de conscience, de ce centre avec ses illusions, doit être démoli. Alors seulement y a-t-il immortalité.

Comprendre l'immortalité, la vie, exige une grande intelligence et non un quelconque mysticisme stupide. Cela exige un discernement incessant, qui ne peut exister que grâce à une constante pénétration qui démolit les murs de la tradition, de l'instinct d'acquisition, des réactions défensives. Vous pouvez vous évader dans une illusion que vous appellerez la paix, l'immortalité, Dieu, mais elle n'aura aucune réalité, car le doute et la douleur subsisteront. Mais ce qui libérera l'esprit et le cœur de la douleur, des illusions, ce sera la pleine conscience de cet éternel mouvement de la vie. Et ce mouvement ne peut être perçu que lorsque l'esprit est délivré de ce centre, de ce centre fixe de conscience limitée.

Première Causerie à Adyar, Inde

Vendredi 29 Décembre 1933

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