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Première Causerie à Paris

Mardi 5 Septembre 1961

Je pense qu'il nous faut, dès le début, savoir clairement pourquoi nous sommes venus ici. Pour moi, ces réunions sont très sérieuses et j'emploie ce mot dans un sens très précis. Être sérieux veut dire, en général, adopter une certaine forme de pensée, une façon particulière de vivre, se comporter à l'imitation d'un modèle, et, graduellement, ce modèle, ce mode d'existence, devient notre règle de vie. Rien de tout cela, selon moi, n'est vraiment sérieux, et je pense que si nous pouvions essayer de savoir au juste à quel centre d'intérêt nous appliquons notre attention la plus profonde, cela serait utile et profitable pour chacun de nous.

Peut-être que la plupart d'entre nous consciemment ou inconsciemment, cherchent la sécurité, sous une forme ou l'autre, au moyen de possessions, de relations humaines ou en adoptant certaines façons de penser. Et ces poursuites, nous les considérons très sérieuses. Pour moi, elles ne le sont pas, car à mon sens, le mot « sérieux » implique une certaine purification de l'esprit. J'emploie ce dernier mot (En anglais « mind », traduit aussi, selon les cas, par conscience ou psyché: voir glossaire paru dans Paris 1961, éditions La Colombe.) dans un sens général, et non spécifique. Nous examinerons sa signification plus tard. Un esprit sérieux est constamment conscient, et de ce fait se purifie lui-même, de sorte qu'il n'y a en lui aucune recherche de sécurité d'aucune sorte. Il n'est à la poursuite d'aucune chimère, il n'appartient à aucun mode de pensée, à aucune religion, à aucun dogme, à aucune nationalité, à aucun pays. Et il ne se préoccupe pas des problèmes immédiats de l'existence, encore qu'il faille tenir compte des événements quotidiens. Un esprit réellement sérieux doit être extraordinairement vivant et aiguisé. Ainsi, il n'a pas d'illusions et ne se laisse pas prendre à des expériences qui semblent être profitables, utiles ou agréables.

Il serait donc sage que dès le début de ces réunions, nous sachions clairement, par nous-mêmes, à quel degré et à quelle profondeur nous sommes sérieux. Si nos esprits sont aigus, intelligents et sérieux, je pense que nous pourrons considérer l'existence humaine en général à travers le monde et de cette compréhension totale arriver au particulier, à l'individu. Examinons donc la totalité de ce qui a lieu dans le monde, non pas en tant que simple information, ni en abordant quelque problème particulier à tel pays, à telle secte, ou à telle société démocratique, communiste ou libérale, mais voyons plutôt ce qui, en fait, se produit partout. Ensuite, après avoir vu l'ensemble, après avoir saisi le sens des événements extérieurs, (non en tant qu'information ou opinions, mais en tant que réelle vision de ce qui a lieu), de là, nous pourrons arriver à l'individu. C'est cela que je voudrais faire.

Les opinions, les jugements, les évaluations, sont futiles devant les faits. Ce que vous pouvez penser, les opinions que vous avez, la religion ou la secte à laquelle vous appartenez, les expériences par lesquelles vous avez passé, rien de tout cela n'a aucun sens devant un fait. Le fait est beaucoup plus important que ce que vous en pensez ; il a beaucoup plus de signification que votre opinion, laquelle est basée sur votre éducation, votre religion, votre culture particulière, votre conditionnement. Donc, nous n'allons pas, ici, nous occuper d'opinions, d'idées, de jugements, mais si nous le pouvons, nous verrons les faits tels qu'ils sont, et pour être capable de voir, l'esprit doit être libre.

Je me demande si vous vous êtes jamais demandé ce que veut dire regarder, voir. Ne s'agit-il que d'une perception visuelle ou est-ce beaucoup plus profond que cela? Pour la plupart d'entre nous, voir s'applique à l'immédiat: à ce qui se passe aujourd'hui, à ce qui arrivera demain. Et ce qui arrivera demain est coloré par hier. Ainsi notre vision est étroite, limitée, confinée, et notre capacité de voir est très réduite. J'ai le sentiment que si nous voulons regarder, voir au-delà des collines, au-delà des montagnes, des fleuves et des vertes prairies, au-delà de l'horizon, il nous faut une certaine qualité de liberté. Il nous faut un esprit très résolu, et il ne peut pas l'être s'il n'est pas libre. Il me semble qu'il est très important de posséder cette capacité de voir, non pas ce que nous voulons voir, ce qui nous fait plaisir du fait de nos expériences limitées, mais les choses telles qu'elles sont. Voir les choses telles qu'elles sont libère l'esprit. C'est en vérité extraordinaire de percevoir directement, simplement, totalement.

Et maintenant, avec ces considérations d'ordre général, nous procéderons et regarderons ce qui se passe dans le monde. Vous en savez probablement très long, parce que vous lisez les journaux, les périodiques et les articles écrits avec les préjugés des auteurs, des éditeurs, des partis. La parole imprimée est très importante pour la plupart d'entre nous. Il se trouve que je ne lis pas les journaux mais j'ai beaucoup voyagé et rencontré beaucoup de personnes. J'ai été dans les ruelles étroites où vivent les pauvres, et j'ai conversé avec des hommes politiques, avec des personnes très importantes – qui, du moins, pensent l'être – et vous connaissez vous-mêmes la situation du monde: la famine, la misère, la dégradation, la pauvreté des Orientaux. Ils feraient n'importe quoi pour avoir un vrai repas, ils vont jusqu'à vouloir briser les frontières de la pensée, des coutumes, des traditions. Et il y a l'autre extrême: des pays d'immense prospérité, d'une prospérité que le monde n'a jamais connue, où la nourriture est abondante, où les vêtements sont en grande quantité, où les maisons sont propres et confortables, comme dans ce pays-ci. Et l'on remarque que ce confort engendre une certaine satisfaction, une médiocrité, une certaine attitude qui consiste à accepter le monde tel qu'il est, à ne pas vouloir être dérangé.

Le monde est morcelé en secteurs politiques, religieux, économiques. Nos pensées et nos philosophies sont fragmentaires, ainsi que nos vues des événements. Les religions et les gouvernements cherchent à s'emparer des esprits, à les dominer, à les façonner en techniciens, soldats, ingénieurs, physiciens, mathématiciens, afin qu'ils soient utiles à la société. Et les religions organisées, les croyances telles que le catholicisme ou le communisme, se répandent. Vous savez tout cela fort bien. Les croyances organisées façonnent les esprits, quelle que soit leur origine: démocratie, communisme, christianisme ou Islam. Veuillez considérer tout cela et ne dites pas que je perds mon temps à le répéter. Ce n'est pas du temps perdu, car je veux, au départ, voir ce qui a réellement lieu et ensuite, si possible, détruire tout cela en nous-mêmes: le détruire totalement. Ce mouvement extérieur que nous appelons le monde est en effet le même courant que celui qui se replie à l'intérieur. Si on ne le comprend pas, s'examiner intérieurement n'a aucun sens et je pense qu'il est essentiel de le comprendre tel qu'il est, avec sa brutalité, sa cruauté, son terrible appétit de réussite ; je pense qu'il est essentiel de savoir combien intensément on désire appartenir à quelque chose, s'engager envers certains groupes d'idées, de pensées, de sentiments. Si nous pouvons comprendre tous les événements extérieurs, non pas en détail, mais en saisissant leur totalité, en les regardant d'un œil non prévenu, sans éprouver de crainte, sans chercher une sécurité, sans nous abriter derrière nos théories préférées, nos espoirs et nos illusions, alors le mouvement intérieur acquiert une nouvelle signification. Être ce mouvement intérieur qui a compris l'extérieur, c'est cela que j'appelle être sérieux.

Ainsi nous voyons, partout dans le monde, que l'esprit de l'homme est façonné, dirigé, par des religions, au nom de Dieu, au nom de la paix, ou de la vie éternelle, ou d'autre chose ; qu'il l'est aussi par les gouvernements, au moyen de propagandes incessantes, de pressions économiques, par le truchements d'emplois, de comptes en banque, de systèmes d'éducation, etc. Et à la fin vous n'êtes plus qu'une machine, moins bonne, sous certains aspects, qu'une machine électronique. On vous a remplis d'informations: c'est ce que l'éducation est chargée de faire. Nous devenons ainsi de plus en plus mécanisés. Vous êtes un Suisse, un Américain, un Russe, un Anglais ou un Allemand ou autre chose. Vous êtes marqués pour la vie, et bien rares sont ceux qui échappent à cette horreur autrement qu'en s'adonnant à quelque religion fantaisiste ou à quelque croyance fantastique.

Telle est donc la vie, tel est le milieu dans lequel nous vivons ; il peut se produire à l'occasion un espoir, une brève félicité, mais au fond de tout cela, il y a la peur, le désespoir, la mort. Et comment faisons-nous face à cette vie? Quelle est la conscience qui prend contact avec cette vie? Comprenez-vous la question? Nos esprits acceptent tout cela comme étant inévitable, ils s'y ajustent et lentement mais définitivement, se détériorent. Ainsi, notre vrai problème est de démolir tout cela, non dans le monde extérieur, ce serait impossible car le processus historique continue et nous ne pouvons pas empêcher les politiciens de déclencher des guerres. Il y aura probablement des guerres ; si ce n'est ici, peut-être dans quelque pays pauvre et malheureux: nous ne pourrons pas les empêcher. Mais nous pouvons, je pense, démolir en nous-mêmes toutes les stupidités que la société a construites en nous. Cette destruction est un état de création. Ce qui est créateur est toujours destructeur. Je ne parle pas de la création d'un nouveau prototype, d'une nouvelle société, d'un nouvel ordre, d'un nouveau Dieu ou d'une nouvelle Église. Je dis que l'état de création est destruction. Il ne crée pas un mode de comportement, une façon de vivre. Un esprit créateur n'a pas de modèles. A tout instant il détruit ce qu'il a créé. Et ce n'est qu'un tel esprit qui peut traiter les problèmes du monde, non l'esprit rusé, l'esprit informateur, l'esprit qui pense à son propre pays, l'esprit qui fonctionne fragmentairement.

Ce qui nous intéresse, par conséquent, c'est la pulvérisation de nos consciences de façon à permettre à du nouveau de surgir. Et c'est ce qui fera l'objet de tous nos entretiens ici: comment provoquer une révolution dans nos esprits. Il y faut une révolution: une destruction totale de tous les passés ; autrement, nous ne pourrons pas aborder le neuf. Et la vie est toujours neuve comme l'amour. L'amour n'a ni hiers ni demains ; il est toujours neuf. Mais l'esprit qui a goûté à la satiété, à la satisfaction, entrepose cet amour en tant que mémoire et lui rend un culte, ou encore il place une photographie sur le piano ou la cheminée en tant que symbole d'amour.

Donc si vous le voulez bien, si telle aussi est votre intention, nous pénétrerons dans la question de savoir comment transformer un esprit apathique, las, craintif, un esprit accablé de douleur, qui a connu tant de luttes, tant de désespoirs, tant de plaisirs, un esprit devenu si vieux et qui n'a jamais su ce que c'est qu'être jeune. Si vous le voulez, nous approfondirons cette question. Ou, du moins, je l'approfondirai, que vous le vouliez ou non. Vous n'êtes pas captifs ici. La porte est ouverte, vous pouvez aller et venir. Si cela ne vous plaît pas, il vaut mieux pour vous ne pas entendre, car ce que l'on entend et qu'on n'a pas envie d'entendre, devient un désespoir, un poison. Vous connaissez donc, dès le départ, les intentions de celui qui parle: nous ne laisserons rien dans nos consciences qui ne soit profondément exploré ; tous les recoins obscurs de nos psychismes seront mis à nu, leurs contenus seront détruits ; et de cette destruction doit résulter la création de quelque chose de neuf, de quelque chose qui soit totalement différent de toutes les créations de l'esprit.

A cet effet, il nous faut du sérieux et de la détermination, procéder lentement, avec hésitation mais ténacité ; et peut- être, à la fin de tout cela (ou dès le début, car il n'y a ni commencement ni fin dans le processus de destruction) peut-être pourrons-nous trouver ce qui est immesurable, ouvrir soudain la porte du regard, la fenêtre de la conscience et recevoir ce qui n'a pas de nom. Car l'innommé existe. Il est, au-delà du temps, au-delà de l'espace, au-delà de toute mesure, il ne peut être décrit, aucun mot ne peut le désigner ; mais si on ne le découvre pas, la vie est complètement vide, creuse, stupide, elle n'est qu'une perte de temps. Et peut-être, maintenant, pouvons-nous nous entretenir à ce sujet, poser des questions. Mais il nous faut d'abord savoir quel sens donner à cet entretien et ce que veut dire poser une question. Une question erronée reçoit une réponse erronée. Seule une question bien posée reçoit une réponse vraie, et il est extraordinairement difficile d'interroger réellement. Poser une question réelle (non seulement à moi, mais à vous-mêmes, à chacun de nous) exige un esprit pénétrant, aigu, vif, très conscient et désireux de découvrir. Veuillez donc ne pas poser de questions qui soient en dehors de notre sujet. Et, au cours de ces entretiens, évitons d'argumenter à la façon de collégiens: vous, prenant parti dans un sens, moi dans un autre (ce qui, d'ailleurs, est fort bien dans des groupes qui organisent des débats). Voyons plutôt, ensemble, quelle peut être l'approche d'un esprit scientifique, d'un esprit exempt de peur. Alors de tels entretiens seront valables, nous pourrons aller de l'avant et découvrir par nous-mêmes ce qui est vrai et ce qui est faux. Ainsi l'autorité de celui qui parle est abolie, car il n'y a pas d'autorité dans la découverte. Seuls les esprits obtus, paresseux, ont besoin de se soumettre à une autorité. Mais ceux qui réellement veulent découvrir, vivre totalement une expérience, ceux-là doivent foncer en avant. Et j'espère que ces réunions aideront chacun de nous à voir par nous-mêmes (non à travers d'autres yeux que les nôtres) ce qui a une vraie valeur, ce qui est vrai et ce qui est faux.

Un auditeur 1: Pourquoi trouvons-nous qu'il est si difficile de bien poser une question?

(1. Pour les besoins de l'édition, les interventions des auditeurs sont résumées.)

Krishnamurti: Trouvez-vous qu'il est difficile de poser correctement une question? Ou avez-vous une question à poser? Vous voyez la différence? Le fait de bien ou mal poser une question ne nous concerne pas. C'est moi qui ai dit que seule une question bien posée reçoit une réponse vraie. Ce qui nous intéresse c'est, assurément, d'exposer une difficulté personnelle et pas du tout de savoir si votre question sera « posée correctement ». Mais si vous voulez comprendre votre problème, il vous faut interroger pour savoir en quoi il consiste au juste ; et c'est cette enquête même au sujet de savoir en quoi il consiste, qui vous donnera une réponse vraie. Comprenez-vous? Il ne s'agit pas, pour vous, de poser une question correctement. Vous ne pouvez pas le faire: vous ne savez pas. Mais si votre problème est intense, si vous l'avez étudié, vous ne pouvez pas ne pas poser la question juste. En général, nous n'étudions pas le problème, nous ne l'examinons pas de près. Nous l'effleurons et posons ensuite une question superficielle ; mais une question en surface ne peut recevoir qu'une réponse superficielle. D'ailleurs c'est la seule que nous désirons recevoir. Si nous avons peur, nous demandons: « Comment puis-je me débarrasser de la peur?» Si nous n'avons pas d'argent, nous demandons: « Comment puis-je avoir une meilleure situation? Comment puis-je mieux réussir? » Mais si vous commencez à examiner l'ensemble du problème que pose le succès auquel aspire tout être humain, si vous pénétrez cette question, si vous découvrez son sens, la cause de cette incitation et pourquoi existe la crainte de ne pas réussir (et j'espère que vous ferez cette recherche) alors, du fait même que vous pénétrez cette question, vous êtes forcé de poser la question juste.

Question: Qu'est-ce qui nous empêche de pénétrer profondément un problème?

Krishnamurti: Qu'est-ce qui nous retient? Bien des choses, n'est-ce pas? Voulez-vous réellement pénétrer à fond le problème de la peur? Savez-vous ce que cela veut dire? Cela veut dire fouiller chaque recoin de la conscience, démolir chaque abri, mettre en pièces toutes les formes d'évasion où nous avons cherché à nous réfugier. Est-ce cela que vous voulez? Vous exposer ainsi?... Je vous en prie, ne dites pas « oui » si facilement. Cela veut dire renoncer à tant de choses auxquelles on s'accroche. Cela peut vouloir dire abandonner votre famille, quitter votre emploi, vos églises, vos dieux et tout le reste. Très peu de personnes acceptent cela. Alors elles posent des questions superficielles comme: « Comment nous débarrasser de la peur?» et s'imaginent avoir résolu le problème. Ou encore elles demandent si Dieu existe! Songez à la stupidité d'une telle question! Pour savoir si Dieu existe, il faut renoncer à toutes les divinités, n'est-ce pas? Il faut être complètement dénudé pour savoir, et les bêtises que l'homme a échafaudées au sujet de Dieu doivent être brûlées. Cela veut dire être sans peur, errer seul, et rares sont ceux qui le font.

Une auditrice: Il est très douloureux de pénétrer un problème.

Krishnamurti: Non, non, madame, cela n'est pas douloureux. Voyez-vous, nous employons des mots tels que « douloureux » et le mot même nous empêche de pénétrer la question. Donc, tout d'abord, si nous voulons y entrer profondément, nous devons comprendre comment nous sommes esclaves des mots. Veuillez, je vous prie, écouter ceci: nous sommes esclaves des mots. Voyez-vous? Au seul mot « Suisse », un Suisse se sent touché, de même qu'un Chrétien au mot « Christ », un Anglais au mot « Angleterre ». Nous sommes les esclaves de mots, de symboles, d'idées. Et comment, dès lors, pouvons-nous pénétrer un problème? Il nous faut d'abord savoir ce que le mot signifie, et cela n'est pas facile, cela exige un esprit qui comprend totalement, qui ne pense pas d'une façon fragmentaire. Voyez, monsieur, la question est simple. Il y a de la famine dans le monde. Probablement peu en Suisse et en Europe en général, mais en Orient. Vous n'avez pas idée de la pauvreté, de la famine, de la dégradation, de l'horreur que cela est. Et le problème n'est pas en voie d'être résolu, parce que chacun pense pouvoir le résoudre à sa façon, selon le modèle communiste ou démocratique, ou conformément à une conception particulière, nationaliste. Il est toujours abordé fragmentairement, de sorte qu'il ne sera jamais résolu. Il ne pourrait être résolu que si nous l'abordions dans sa totalité, indépendamment des nationalités, des partis politiques, de tout ce fatras.

Question: Donc, pour résoudre toute cette confusion dans le monde, il nous faut de l'ordre.

Krishnamurti: Une minute, monsieur! Voulons-nous de l'ordre dans le monde? Veuillez, je vous en prie, réfléchir à cela. Après tout, l'ordre, c'est ce qu'offrent les communistes: d'abord provoquer du désordre, de la confusion, de la misère, et ensuite construire un ordre conformément à des plans établis par des idées. Voulez-vous de l'ordre dans votre vie, monsieur? Veuillez réfléchir à cela.

Question: Quel est le prix qu'il nous faut payer pour cela?

Krishnamurti: Là n'est pas le problème. Vous pouvez avoir de l'ordre et en payer le prix avec une dictature militaire, une sujétion de votre esprit, une soumission à l'autorité, etc. Et vous en payez le prix lorsque vous appartenez à tel ou tel groupe, à telle ou telle société religieuse, n'est-ce pas? Il y a Jésus, il y a Mohammed, il y a quelqu'un d'autre en Inde et vous suivez, et il y a de l'ordre: vous avez payé le prix pendant des siècles. Est-ce bien de l'ordre que vous voulez? Veuillez donc réfléchir à cela et voir tout ce que cela implique. Ou, plutôt, n'y a-t-il pas de l'ordre dans l'acte même de vivre, qui est destructeur?

Question: La peur est certainement une de nos principales pierres d'achoppement, qui entrave notre progrès. Mais nous ne pouvons pas tout démolir au départ. Ne pourrions-nous pas nous satisfaire, pour l'instant, de demi-mesures?

Krishnamurti: Vous dites qu'il est trop difficile, pour les gens ordinaires, comme nous, de tout démolir en vue d'être libérés de la peur, et vous demandez s'il n'existe pas un moyen plus doux, plus lent. Je crains que non. Voyez-vous, vous avez employé les mots « progrès » et « peur ». Un progrès extérieur engendre la peur, n'est-ce pas? Plus vous possédez (plus de voitures, d'objets de luxe, de salles de bain, etc.) plus vous avez peur de perdre. Mais si votre désir est de comprendre ce qu'est la peur, ce progrès ne vous rend pas inerte et satisfait. Quant au progrès intérieur, existe-t-il? A mon sens, il n'existe pas. Il ne s'agit que de voir dans l'immédiat. Et pour voir immédiatement, il faut n'être pas paresseux... Non, veuillez ne pas acquiescer, parce que c'est très difficile, mais suivez ceci: pour voir avec clarté – et une telle vision est toujours dans l'immédiat – l'esprit doit ne plus avoir la capacité de choisir. Pour voir les choses telles qu'elles sont, on doit cesser de condamner, d'évaluer, de juger. Et cela n'exige aucun progrès, aucun temps, Monsieur, vous voyez certainement les choses immédiatement lorsqu'il y a un danger. Votre réaction est alors immédiate, il n'y a en elle aucun « progrès ». Lorsque vous aimez de tout votre être, la perception est immédiate.

Question: Mais pour parvenir à cette possibilité de voir l'immédiat?

Krishnamurti: Voyez, monsieur, le mot « parvenir » implique encore une durée et une distance. Et l'esprit est alors esclave du mot « parvenir ». S'il peut se libérer des mots « parvenir », « atteindre », « arriver », la vision peut être immédiate.

Première Causerie à Paris

Mardi 5 Septembre 1961

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