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Psychologiquement, nous sommes un seul et unique mouvement

Cinquième Causerie à Ojai

Samedi 17 Mai 1980

Pouvons-nous poursuivre ce dont nous parlions samedi et dimanche derniers? Permettez-moi de souligner que ceci n'est pas un divertissement destiné à vous amuser, à vous stimuler intellectuellement ou émotionnellement. Ne prenez pas de notes, sinon vous ne pouvez être totalement attentif. J'espère que cela ne vous fait rien.

Dans le monde entier, les êtres humains ont subi la tyrannie d'institutions, d'organisations, de prêtres, de gourous, de toutes les formes d'assertions doctrinaires émanant des philosophes ou des théologiens, ou de leurs propres particularismes, de leur avidité et anxiété. Et nous avons dit, durant ces entretiens – et celui de demain sera le dernier avec les questions-réponses – qu'il devient toujours plus impératif, pour les êtres humains, qu'ils vivent dans la lointaine Asie, dans le monde occidental ou ici même, de susciter en eux-mêmes une transformation radicale, une mutation. Et ceci est nécessaire, car la société telle qu'elle est organisée, maintenue, est devenue extraordinairement complexe, corrompue, immorale, et une telle société est très destructrice, conduisant aux guerres, à l'oppression, à toutes formes d'actes malhonnêtes. Et pour amener un changement dans la société, il est nécessaire que les êtres humains se transforment. Et la plupart d'entre nous s'y refuse. La plupart d'entre nous s'en remet à une institution, à une organisation ou à un leader pour changer la société, et ces leaders deviennent généralement tyranniques. Nous attendons des autres qu'ils amènent le changement nécessaire à la société. Et c'est nous, êtres humains, qui en sommes responsables. Nous l'avons créée, l'avons construite. Que nous vivions en Amérique, en Europe, en Inde ou ailleurs, c'est nous qui avons fait cette société.

Et nous ne semblons pas réaliser le fait capital que c'est nous, chacun de nous, qui sommes responsables de ce qui se passe dans le monde. La terreur, la violence, les guerres et tout le reste. Et pour amener ce changement en nous-mêmes, nous devons nous regarder. Nous regarder exactement tels que nous sommes et ne dépendre de personne, y compris de l'orateur. Nous avons tous été menés par d'autres, – une des pires calamités qui soit – devenant par là totalement irresponsables : irresponsables quant à nos propres actes, notre comportement, notre vulgarité, etc.

La plupart d'entre-nous, tout au moins ceux qui réfléchissent, sont conscients d'être conditionnés, par la société, l'éducation, les pressions de tous ordres, par les incidents et accidents de la vie et par les idées, conditionnés par les croyances religieuses, par les philosophes et leurs théories, qu'il s'agisse de communisme ou de toutes sortes d'idées tissées par les philosophes. Le mot « philosophie » désigne en réalité l'amour de la vie, l'amour de la vérité; pas l'amour des idées. Pas l'amour de concepts théologiques, mais la compréhension réelle de la vie, et l'amour qui se manifeste quand on comprend le sens profond de la vie. Voilà ce qu'est vraiment un philosophe.

Et nous avons été conditionnés par nos propres croyances, comme par celles qu'on nous a imposées, et par le désir d'être certain, le désir d'être sans peur; tout cela a engendré notre conditionnement : l'Américain, le Russe, l'Hindou, le Musulman, l'Arabe, le Juif et ainsi de suite. Nous sommes conditionnés. Et, comme nous sommes presque tous conscients d'êtres conditionnés, nous disons qu'on ne peut changer cela, que l'esprit, le cerveau ne peut se déconditionner, alors, autant s'y faire, le modifier, et continuer ainsi. Si vous vous observez, c'est ce que nous faisons. L'orateur peut-il se permettre de souligner que nous ne faisons aucune propagande. Nous n'instituons pas une croyance s'opposant à une autre, ni une dépendance s'opposant à une autre. Il n'y a rien à prouver du fait que nous pensons tous deux ensemble. Nous tous, ici présents, si nous sommes sérieux, sommes entièrement attentifs au fait que nous sommes conditionnés, et qu'à partir de ce conditionnement nous créons toujours plus de ravages dans le monde, toujours plus de malheur, de confusion. Et, discutant, pensant ensemble, nous demandons si ce conditionnement peut être complètement évacué, éradiqué mis en pièces, changé, muté, et ainsi de suite. Nous réfléchissons donc ensemble. Vous n'êtes pas, si je puis le souligner, en train d'écouter l'orateur, en accord ou non avec lui. Il n'y a pas lieu d'être d'accord ou pas. Nous pensons ensemble et voyons la nécessité qu'il y a de susciter un changement radical dans la société, et ce changement ne peut être complet, abouti, que si les êtres humains que nous sommes se transforment. C'est un fait, pas un concept.

Un concept n'est jamais qu'une conclusion, une opinion opposée à une autre, une croyance opposée à une autre, le prétexte à se chamailler ou se quereller à propos de ces concepts, idées et idéaux. Ici, nous ne faisons qu'examiner, regarder, observer notre conditionnement.

Notre conscience est faite de son contenu. Ce qui est encore un fait. Nos anxiétés, nos croyances, nos idéaux, nos expériences. Un contenu fait de souffrance, de douleur, de souvenirs des choses passées, de tout cela; le doute, la foi, l'incertitude, la confusion, tout cela constitue notre conscience. Regardez je vous prie, à mesure que nous parlons, observons notre propre conscience : la beauté des arbres, les montagnes, le joli ciel – en l'absence de brouillard – tout cela fait partie de notre conscience. La haine, les déceptions, la réussite, le dur labeur tout au long de la vie, tout cela constitue notre conscience. Votre croyance en Dieu ou votre athéisme, le fait que vous soyez adepte d'un gourou ou non, etc., tout cela est le contenu qui fait notre conscience. Vous pouvez étendre cette conscience, la limiter, mais cela fait toujours partie de cette conscience, de son contenu.

Et nous demandons, comme nous l'avons dit précédemment, s'il est possible à un être humain d'être, psychologiquement, totalement libre de la peur. Samedi ou dimanche dernier, nous avons vu cela avec grand soin. Et s'il est permis de le répéter brièvement : la peur que nous connaissons tous, sous une forme ou une autre, est-elle la peur de telle ou telle chose, ou la peur est-elle la structure même de l'esprit? Ou encore, est-ce la pensée qui l'y a mise? S'il vous plaît, je n'affirme rien, nous en discutons ensemble. L'esprit, qui est la totalité du mouvement du cerveau, avec les réactions, les réponses nerveuses et tout cela, cet esprit a-t-il intrinséquement peur? Ou la pensée, qui fait partie de l'esprit, a-t-elle suscité la peur? N'est-ce pas? Nous posons cette question. Et nous avons dit que, pour y répondre, il nous faut examiner la nature de la pensée. Tout notre processus de pensée résulte d'une réaction au savoir, à l'expérience emmagasinés dans le cerveau. Et le savoir est toujours incomplet, qu'il s'agisse du savoir scientifique ou du savoir acquis par l'expérience, par les livres, l'étude, la recherche, il est toujours forcément incomplet. C'est un fait. Et la pensée est donc incomplète, fragmentée, éparse, créant des divisions. Et nous demandons : la pensée a-t-elle introduit le fait de la peur?

Nous avons dit que la pensée est le temps parce que la pensée est mouvement et que le temps est mouvement. Soit, physiquement, pour aller d'ici à là, pour couvrir la distance. Et ce même mouvement a été introduit dans le monde psychologique : « Je suis ceci, mais je serai cela » ou, « je veux être cela ». Il y a donc, le temps physique et aussi le temps psychologique. Et tel est le schéma dans lequel nous vivons, qui fait partie de notre conditionnement. Et nous demandons, discutant et pensant ensemble, si la pensée n'est pas le facteur de la peur. Et si oui, cette pensée peut-elle s'observer engendrant la peur, pour que l'esprit découvre qu'il n'a lui-même pas de peur ? Nous avons vu cela et pouvons encore l'explorer si nécessaire.

C'est donc le temps, ces millions d'années et plus qu'il a fallu pour aboutir à notre cerveau conditionné, évolué. Et ce cerveau, cet esprit qui fait partie du cerveau, est conditionné. Et nous nous demandons, réfléchissant ensemble, si une telle mutation peut avoir lieu. Et cette mutation est forcément d'ordre psychologique, pourvu qu'on se regarde très attentivement, sans déformation, ce qui est essentiel. Sans la moindre déformation – est-ce possible? Cela n'est possible que s'il n'y a pas de motif : devenir quelque chose, changer les choses, etc. Il s'agit d'observer sans déformation ce que nous sommes en fait, pas ce que nous devrions être ou ce que nous avons été, mais ce qui a lieu maintenant.

Et la déformation survient quand notre observation comporte de la peur – comme nous l'avons vu l'autre jour – ou une forme quelconque de plaisir. Voilà un des points cruciaux qu'il nous faut comprendre, regarder. Le plaisir est une de nos forces motrices : le plaisir que procure la possession, le savoir, la réussite, le pouvoir, le prestige, le sexe, le plaisir d'être le disciple de quelqu'un et le plaisir d'atteindre l'illumination – quoique cela puisse vouloir dire. Le plaisir est au coeur de nos activités, comme la peur. Ils vont de pair, malheureusement. J'espère que nous nous observons tels que nous sommes, observant ces deux facteurs de l'existence. Pas parce que l'orateur vous le dit, vous connaissez tout ceci. Et nous disons que tant qu'il y a la peur avec toute son anxiété, la haine, l'antagonisme etc., etc., la comparaison, l'obéissance, l'imitation, et la formidable aspiration à toujours plus de plaisir, et la poursuite de celui-ci, ces facteurs déforment l'observation de ce qui est en train d'avoir lieu.

Si nous observons d'après les vues de quelque psychologue, philosophe, gourou, prêtre ou tout autre autorité, alors, nous n'observons pas. Nous observons selon leur savoir, leur façon d'enquêter. Et nos esprits ont pris l'habitude d'accepter les recherches, les questions et les conclusions d'autrui, et avec ce savoir à l'esprit, nous essayons de nous regarder. Par conséquent, nous ne nous regardons pas. Nous voyons à travers les yeux d'un autre. Et c'est bien la tyrannie que les êtres humains supportent depuis un million d'années ou plus.

Nous ne disons pas qu'il faille refouler le plaisir, le sublimer ou le fuir. C'est ce qu'ont fait les prêtres. Ce schéma, cette idée de refoulement, de fuite par le biais de l'identification à une idole, une personne ou un concept. Cela n'a pas résolu le problème. Il nous faut donc chercher ensemble, penser ensemble pour découvrir la nature du plaisir.

Comme nous l'avons dit, ceci n'a rien d'un divertissement, c'est très sérieux. Si vous n'êtes pas sérieux et préférez prendre un bain de soleil ou vous asseoir au dessous d'un bel arbre, faites-le, mais vous ne prêtez pas attention à ce qui est dit, et c'est une chose sérieuse qui affecte toute notre vie.

Alors, comme nous avons examiné l'autre jour la nature et la structure de la peur, observons à nouveau, ensemble, la nature du plaisir. Pourquoi les êtres humains, partout dans le monde, sont assujettis à ce facteur. Pourquoi les êtres humains le poursuivent-ils sans fin, de diverses façons. Bien? Alors qu'est-ce que le plaisir? Pourquoi la sexualité a-t-elle pris tant d'importance? Dans ce pays-ci, on écrit des volumes à son sujet. Est-ce en réaction à l'ère victorienne? C'est comme si on la découvrait pour la première fois. Et ici, sans la moindre retenue, sans aucune modération – nous ne condamnons pas, nous observons – on pratique la sexualité sous diverses formes. Cela fait partie du plaisir. Le souvenir, l'image, le désir et ainsi de suite. Nous avons vu cette question l'autre jour, la nature du désir. Laissons cela de côté pour l'instant, car notre temps est limité.

Et il y a toujours le souvenir : se souvenir du plaisir éprouvé lors d'un incident passé, cet incident a laissé une trace dans le cerveau, qui est la remémoration de cet incident passé, lequel incident a procuré à l'instant, à la seconde où il s'est produit, une grande jouissance. D'où le souvenir et sa poursuite. Donc notre cerveau, notre esprit est un amas de souvenirs passés. Et ces divers souvenirs ont engendré ce désir, cette recherche du plaisir. Peut-être voulez-vous explorer cela très profondément, ce que nous allons faire tout de suite : l'esprit comprend le cerveau – veuillez, je vous prie, garder à l'esprit que notre usage de ce mot inclut le cerveau avec toutes ses circonvolutions et toute son expérience stockée sous forme de savoir. L'esprit est la réaction, les sensations physiques, tout cela, dont la totalité constitue l'esprit. L'esprit fait partie de la conscience avec tout son contenu.

La pensée est donc l'artisan du souvenir – souvenir qui est l'enregistrement d'un incident qui, pour une seconde, une minute, a procuré une sensation qui a été changée en plaisir – l'esprit peut-il ne pas enregistrer? Vous comprenez ce que nous disons? Peut-être n'avez-vous pas creusé cela, alors, faisons-le faire maintenant. Notre cerveau est une machine à enregistrer. Enregistrant toutes les expériences passées, les plaisirs, la douleur, l'anxiété, les blessures, les chocs psychologiques, que l'on a reçus, tout cela est assemblé par la pensée. C'est-à-dire, le souvenir, puis l'action et la poursuite qui découlent de ce souvenir. Nous disons, est-ce que le cerveau, la totalité de l'esprit peut ne pas continuer à enregister? S'il survient un incident : terminé, fini, pas d'enregistrement. Je vais explorer cela un peu plus.

Nous enregistrons depuis l'enfance les blessures psychologiques, que nous avons reçues. La douleur que nous ont infligée nos parents, lors de l'éducation par la comparaison, c'est-à-dire : tu dois être comme ton frère, tu dois décrocher une bonne situation etc. Ainsi, nous autres, êtres humains, sommes blessés psychologiquement. Et si l'on met maintenant en doute votre façon de vivre, vos croyances, votre confusion, votre soif de pouvoir, votre manie de suivre n'importe qui, vous êtes blessé. Il s'agit donc d'écouter ce qui est dit, demandé, et ne pas enregistrer. Je me demande si vous suivez tout cela. Non, non, Madame, ceci est très difficile. Non, non, ne vous prononcez pas si facilement.

Ne pas enregistrer la flatterie, la blessure ou l'insulte. Et cet enregistrement est presque instantané. Si quelqu'un vous dit que vous êtes merveilleux, l'enregistrement est immédiat. « Oh, quel merveilleux discours vous avez fait l'autre jour » ! Vous enregistrez et vous retirez du plaisir de cet enregistrement. Ou : « Ce discours était plutôt stupide », c'est immédiatement enregistré, et cela devient la blessure que vous portez pour le restant de vos jours, psychologiquement. Nous disons qu'il faut s'interroger en se regardant dans le miroir qui nous est présenté, dans lequel nous nous voyons sans la moindre déformation. C'est-à-dire, être si attentif au moment de la flatterie, au moment de l'insulte, à l'instant où quelqu'un vous dit une parole cruelle, ou vous signale votre comportement névrotique, que vous en voyez le fait sans l'enregistrer. Cela nécessite d'être attentif à cet instant. C'est ce qu'implique l'attention, et dans cette attention il n'y a pas de centre à partir duquel vous êtes attentif. Laissons cela de côté, nous l'avons vu l'autre jour.

Nous voyons donc la nature du plaisir. Je n'irai pas plus loin, c'est suffisant. Parce que nous avons beaucoup de choses à voir ensemble.

Donc peur et plaisir, et poursuivons : l'amour est-il plaisir? Allons-y, mesdames et messieurs. L'amour est-il désir? L'amour est-il une chose dont on se souvient? Une image créée de l'autre, et vous aimez cette image, est-ce cela l'amour? Peut-il y avoir amour quand il y a conflit, ambition, soif de succès? Explorez tout cela, je vous prie, regardez le dans vos propres vies. Nous connaissons l'amour de la nature, des livres, de la poésie, l'amour de ceci ou de cela, mais psychologiquement parlant, c'est tellement plus important, car cela déforme nos vies, et par conséquent nos activités, nos actes. Et sans amour, il n'y a rien.

Alors, si nous sommes sérieux, nous nous préoccupons du fait que les êtres humains, qui ont créé cette société, s'ils n'amènent pas en eux-mêmes une transformation psychologique radicale, ils continueront à souffrir siècle après siècle, à semer le malheur chez autrui, et à poursuivre sans fin cette illusion appelée Dieu et tout ce qui s'ensuit.

Il s'agit donc de découvrir ou de rencontrer cette fleur étrange appelée amour, qui ne peut émaner d'institutions, d'organisations, de croyance. Et l'amour est-il plaisir, désir, jalousie? Et s'il ne l'est pas, est-il possible de balayer tout cela sans effort, naturellement, facilement? Ainsi la haine, la violence, qui ne sont vraiment pas l'amour, peuvent-elles prendre fin? Pas dans un futur incertain, pas demain. Tout de suite. A mesure que vous écoutez, mettez-y fin. Et nous avons également vu que l'attachement n'est pas l'amour. Parce que l'attachement engendre toutes les formes d'antagonisme, de dépendance, de peur et ainsi de suite. Vous le voyez tous, vous le savez tous, vous êtes pleinement conscients de tout cela. Et le voir, c'est y mettre fin ! Le voir, non seulement de manière logique, analytique, mais voir le fait, toutes les conséquences de l'attachement. C'est très clair. Mais, pour beaucoup, voir c'est analyser intellectuellement, expliquer verbalement et se satisfaire d'explications philosophiques, psychologiques, etc. Voir vraiment ce qu'implique l'attachement ! La douleur, la jalousie, l'antagonisme qu'il engendre, vous savez, ce mouvement et tout son enchaînement. Voir effectivement, non seulement au sens de voir, d'observer visuellement, mais aussi l'art d'être à l'écoute de ce mouvement, et quand vous êtes complètement à son écoute, celui-ci prend fin.

D'où la fin du contenu de notre conscience qui est l'essence même du « moi », du « je ». Car c'est bien cela, le « je ». Les anciens hindous disaient que le « je », le centre, la source, l'essence même est là, que la réalité, Dieu, la vérité est là, enfouie sous de nombreuses couches d'ignorance et pour libérer l'esprit de ces diverses couches, il faut passer par de nombreuses vies, vous savez, la réincarnation et tout cela. Ce n'est pas ce que nous disons. Nous disons qu'au moment de voir le danger, d'être à son écoute, de l'observer, la réponse est instantanée. Quand vous voyez le danger de l'autobus qui vient sur vous, vous vous en écartez aussitôt, à moins d'être névrotique. Peut-être le sommes-nous, pour la plupart. Mais nous ne voyons pas le formidable danger de l'attachement, du nationalisme, de nos croyances séparatrices, de nos idées, de nos idéaux séparateurs, etc. Nous n'en voyons pas l'immense danger qui dresse l'homme contre l'homme, un gourou contre un autre, une certaine organisation religieuse s'opposant à une autre. C'est ce qui arrive partout dans ce pays et dans le monde entier. Quand vous voyez le danger, vous agissez. Mais malheureusement, on ne voit pas les dangers psychologiques : le danger de la comparaison, de l'attachement, le danger d'exigences individuelles isolées. Car nous ne sommes pas des individus, si vous observez, il n'en est rien; le mot « individu » signifie indivisible, d'une seule pièce, non fragmenté. Car si vous observez attentivement, nos esprits, nos cerveaux qui ont évolué à travers des millénaires, qui datent de plusieurs millions d'années, ne nous appartiennent pas en propre, c'est le cerveau de l'humanité. Psychologiquement, vous souffrez, vous êtes anxieux, incertain, confus, en quête de sécurité. C'est exactement ce qui se fait en Inde, en Asie, dans le monde entier. Or psychologiquement, nous sommes un, un seul mouvement unitaire. Et du fait de notre éducation, de tous nos désirs personnels, etc., nous avons réduit ce vaste, cet immense esprit à nos mesquines petites querelles, jalousies et anxiétés.

Et si le temps le permet, nous devons nous pencher sur la question de la mort, de la souffrance, de la douleur. J'ignore si vous voulez aborder tout cela, car c'est une partie de la vie. Vous ne pouvez dire, « Eh bien, la mort ne m'intéresse pas, la souffrance ne m'intéresse pas ». Ce serait bancal, irréaliste, et l'esprit qui s'y refuse est un esprit infantile. Il nous faut explorer tout la problème complexe de la vie. Ou l'on comprend immédiatement l'ensemble de la structure, ou l'on prend la chose bout par bout dans l'espoir d'en comprendre la totalité. Sil vous plaît Monsieur, ceci n'est pas une séance de questions-réponses.

Il faut donc aussi considérer, discuter ensemble, de ce qu'est la souffrance, de la raison pour laquelle les êtres humains, dans le monde entier, subissent cette torture. Si vous êtes sensible, alerte, vigilant, vous souffrez beaucoup. Pas seulement à votre sujet, mais au sujet de tous les êtres humains qui n'ont pas la moindre opportunité, qui n'ont pas de quoi se nourrir, pas d'accès à l'éducation, qui n'irons jamais en voiture, qui n'ont qu'un unique vêtement. Et la souffrance que l'homme fait endurer à l'animal. Tout cela, cette immense souffrance globale, due aux guerres, à la tyrannie imposée par les dictateurs, la souffrance imposée par diverses doctrines, etc. Qu'est-ce que c'est, pourquoi l'humanité, les êtres humains, vous, nous tous, ne sommes-nous pas complètement libérés de cet état de choses?

Là où règne la souffrance, il n'y a pas d'amour. Comment cela se pourrait-il ? Ainsi, là où il y a désir, plaisir, peur, conflit, souffrance, il ne peut y avoir amour. Il importe donc de comprendre pourquoi les êtres humains endurent cela, année après année, siècle après siècle. Ne le réduisons pas à quelque absurdité romantique. Il s'agit d'un fait réel. Quand vous perdez quelqu'un que vous pensez aimer, quelle souffrance ! De même, quand vous échouez dans quelque chose. Tout cet énorme fardeau qui pèse sur les êtres humains et dont ils ne se sont jamais défait.

Peut-il être mis fin à la souffrance par un acte de volonté? Comprenez-vous? On ne peut pas dire « je ne veux pas souffrir ». Un tel acte de volonté fait aussi partie de la souffrance. On ne peut la fuir – bien qu'on puisse se précipiter à l'église. Toutes ces tentatives pour fuir cet énorme fardeau... Dans le monde chrétien, vous l'avez fui à travers votre propre image. Les hindous, un peu plus astucieux à ce genre de jeu, disent : la souffrance est due à votre vie passée, à vos mauvaises actions et ainsi de suite. Tout d'abord, pourquoi n'avons-nous pas résolu cela? Pourquoi les êtres humains, si habiles en technologie, et pour s'entretuer, n'ont-ils pas résolu cette question? La première chose est de ne jamais chercher à s'en échapper. Vous comprenez? Ne jamais fuir la souffrance psychologique. En cas de douleur physique, vous agissez en conséquence, prenez un médicament, allez chez le médecin, etc.

Mais psychologiquement, quand vous perdez un proche, en cas de profond attachement à quelque chose ou à quelqu'un, et que cet attachement est rompu, vous êtes en larmes, anxieux, effrayé, vous souffrez. Et quand la souffrance est là, la réaction, naturelle ou non, est de chercher un réconfort, dans la boisson, dans la drogue, ou dans quelque rituel religieux. Lors d'une telle souffrance, – les larmes, le choc – vous ne pouvez faire autrement, vous êtes en état de choc. Ne l'avez-vous pas remarqué? Mais, à mesure que cela s'estompe – cela peut durer un jour, quelques heures, pas plus d'un jour ou deux, j'espère – vous vous en sortez, la réaction immédiate est de découvrir la cause de cette souffrance, de l'analyser, ce qui est une autre forme de fuite. Car vous tentez d'échapper au fait capital consistant à la regarder tout en demeurant avec elle. Et quand vous sortez de ce choc, commence la pensée : le souvenir de ce que nous faisions ensemble, de ce que nous n'avons pas fait, le remords, la douleur du passé, la solitude qui émerge, qui s'affirme – tout cela. La regarder sans un seul mouvement de la pensée. Parce que la pensée est le principal artisan de la peur. La pensée est aussi l'artisan du plaisir et de cette souffrance dont l'homme porte le fardeau depuis des millions d'années. Elle fait partie de toute cette structure du « moi », du « je ».

Et nous disons avec précaution, à dessein, qu'il y a une fin à la souffrance, une fin complète. Et c'est là seulement, qu'il y a la passion de la compassion, l'amour.

Avons-nous le temps ce matin d'aborder la question de la mort? Quelle heure est-il, Monsieur?

Questioner: Une heure moins vingt-cinq.

Krishnamurti: Une heure moins vingt-cinq. Voyez, demain c'est notre dernier entretien. Il nous faut parler de la mort, qui est une affaire très complexe, et de la nature de la méditation, qui fait partie de la vie. Pas la méditation à laquelle on consacre cinq minutes le matin, l'après-midi et le soir, mais la méditation en tant que totalité du mouvement de la vie, indissociable de l'action, de notre action quotidienne. Donc nous devons explorer la nature de la mort, de l'action et de la méditation.

Vous savez, mesdames et messieurs, vous pouvez écouter tout cela, trouver l'orateur stimulant ou éprouver à son égard de l'antagonisme parce qu'il vous dérange et démolit votre propre vanité; il vous montre vos petits plaisirs plutôt mesquins et vous vous voyez dans le miroir qu'il tient devant vous. Mais tout cela a très peu de sens si vous n'agissez pas. L'action est quelque chose de très, très complexe. Ce n'est pas seulement « je ferai ce dont j'ai envie ». Voilà où vous en êtes maintenant : satisfaction imméditate de vos désirs, méditation imméditate, illumination imméditate. Quelle absurdité ! Voilà ce que certains psychologues et d'autres disent : faites ce que vous voulez. Et ce que vous voulez a eu pour effet d'engendrer cette terrible société dans laquelle nous vivons. C'est le début de la dégénérescence. Ce beau pays au climat merveilleux est en voie de dégénérescence rapide, ce dont peu d'entre nous se rendent compte. Nous n'avons même pas mûri avant de dégénérer. Nous n'avons même pas atteint ce stade.

Donc tous ces entretiens, ces discussions et séances de questions-réponses ont très peu de sens, sauf si l'on apprend l'art d'écouter, de s'écouter sans faiblir, sans la moindre déformation, sans la moindre fausse réponse, simplement de s'écouter. De même pour l'art de vous voir, de vous observer. Vous ne pouvez vous observer à l'aide de votre expérience passée. Vous devez vous observer tel que vous êtes, en mouvement. Vient ensuite un art d'apprendre qui n'est pas l'accumulation de savoir et d'informations. Vivre est une affaire tellement complexe que l'on doit observer tout le mouvement de la vie. Peut-être explorerons-nous la mort, l'action et la méditation demain.

Cinquième Causerie à Ojai

Samedi 17 Mai 1980

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