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Qu'est-ce qui va nous faire changer?

Première Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

Je regrette que le temps soit si mauvais. Je suis sûr que beaucoup d'entre vous sont venus avec leurs problèmes personnels, en espérant que ces entretiens les résoudront, mais ils ne peuvent être résolus que par une prise de conscience de soi sans choix, et une qualité de plénitude religieuse. Nous entendons par « religion » non pas des croyances, des dogmes, des rituels, et le vaste réseau de superstitions, mais la religion dans le sens profond de ce terme, qui n'apparaît que lors de cette prise de conscience de soi et de la méditation. Et c'est ce dont nous allons parler au cours de ces quatre causeries, et deux séances de questions et réponses.

Aborder ce sujet suffisamment profondément, ce n'est pas seulement être conscient naturellement et aisément de nos problèmes personnels – lesquels se relient aux problèmes du monde, car nous autres, êtres humains, sommes plus ou moins identiques, psychologiquement, partout dans le monde. Vous pouvez vous distinguer par votre couleur, votre culture, vos habitudes et coutumes, mais quoi qu'il en soit, tous les êtres humains passent par de multiples épreuves, énormément de souffrance, d'anxiété, de solitude, de désespoir, de dépression. Etant incapables de les résoudre, ils recherchent le salut auprès de quelqu'un d'autre, dans diverses formes de croyances, de dogmes, et l'acceptation d'autorités. Alors, quand nous discutons, parlons ensemble de ces problèmes, si nous nous en tenons simplement à notre propre petit problème, cette activité centrée sur soi n'a d'autre effet que de le rétrécir, le limiter encore plus, et par conséquent d'en faire encore plus une prison. Tandis qu'il faudrait pouvoir, lors de ces causeries, dialogues ou questions et réponses, se relier à l'ensemble de l'espèce humaine, à l'ensemble de l'humanité. Nous faisons partie de cette humanité. En Orient, ils souffrent tout autant que vous, ils ont leurs chagrins, leur malheur, leur extrême solitude, le sentiment d'être négligés par la société; il n'y a aucune sécurité, aucune certitude, ils sont tout aussi confus que nous le sommes ici. Donc psychologiquement, nous faisons essentiellement, profondément, partie de cette humanité. Je pense qu'il faut vraiment le comprendre, pas seulement verbalement ou intellectuellement, ou par raisonnement, mais il faut le ressentir. Ce n'est pas un sentiment, une idée romantique, mais une réalité, à savoir que nous faisons partie de toute cette espèce humaine, et nous avons donc une formidable responsabilité. Et quant à réaliser l'unité de tous les êtres humains, seule la religion peut le faire, elle seule peut tous nous rassembler. Ni la politique, ni la science, ni une quelconque nouvelle philosophie, ni un quelconque développement économique, ni quelles qu'organisations politiques, religieuses que ce soit ne pourront nous rassembler en un tout. Je pense qu'il faut se rendre compte très profondément qu'aucune organisation religieuse, politique, économique, pas plus que les divers organismes tels que les Nations Unies, ne rassembleront les hommes. Seule la religion, au sens profond de ce terme, peut nous rassembler. La religion – nous entendons par ce mot non pas tout ce qui se déroule dans le monde, les diverses superstitions, les faux-semblants, les structures hiérarchiques, les dogmes, les rituels, les croyances – la religion se situe bien au-delà de tout cela : c'est un mode de vie au quotidien. Et il serait bon que nous puissions réfléchir, penser ensemble, non pas à quelque chose, mais que nous puissions regarder, entendre et penser ensemble. Pourrions-nous faire cela pendant ces causeries? Non pas qu'il faille être d'accord les uns avec les autres, ni admettre les opinions ou les jugements de chacun, mais plutôt que nous écartions nos propres points de vue, notre propre expérience, nos propres conclusions; si nous pouvons les écarter, pour être capables de penser ensemble, non pas à quelque chose, ce qui est relativement facile, mais être capables de voir ensemble la même chose, de percevoir le même sens, la même signification, la profondeur d'un mot, d'entendre le même chant, sans l'interpréter d'après ce que l'on aime ou n'aime pas, mais de l'entendre ensemble, car je pense qu'il est très important que l'on puisse penser ensemble, non pas comme un groupe ayant la même pensée, le même point de vue, le même regard, mais qu'après avoir écarté ses propres idiosyncrasies, ses habitudes mentales, on se rassemble en pensée. On peut par exemple penser ensemble à une croyance. On peut faire valoir des arguments pour ou contre. On peut voir l'importance que revêt la croyance, afin d'obtenir une certaine sécurité psychologique. Et mû par ce désir de sécurité, on est prêt à croire n'importe quoi. C'est ce qui a lieu dans le monde. Croyance dans l'absudité la plus ridicule, tant économiquement que religieusement, etc. On peut donc penser ensemble à une croyance, étant d'accord ou en désaccord. Mais nous sommes en train d'essayer de faire autre chose, c'est-à-dire, non pas penser à quelque chose, mais simplement penser ensemble. Je me demande si je me fais bien comprendre. Il semble qu'il soit impossible à deux personnes de penser ensemble, sauf en cas de catastrophe, de grand malheur, de crise; alors les gens se rapprochent et pensent ensemble, à la possibilité d'une guerre, et ainsi de suite. Mais c'est toujours penser ensemble à quelque chose – n'est-ce pas? Or nous essayons quelque chose qui consiste à penser ensemble. Ce qui n'est possible que si nous nous oublions pour l'instant, oublions nos propres problèmes, nos propres tendances, nos aptitudes intellectuelles, etc., etc., et venons à la rencontre des uns et des autres. Ceci demande un certain état d'attention, une certaine prise de conscience de ce que nous sommes, chacun de nous, ensemble dans cette qualité de penser. Je ne sais comment exprimer cela plus clairement. Pouvons-nous le faire à propos de tous nos problèmes? Nous pouvons penser ensemble à nos problèmes, mais en ayant l'aptitude de penser au même niveau, avec la même intensité, pas à propos de quelque chose, mais avec la sensation de penser ensemble. Je me demande si vous le saisissez?

Si nous pouvions faire cela, nous pourrions aborder ensemble bien des sujets. Cela implique une certaine qualité de liberté, un certain détachement, sans être forcés, contraints, conduits, mais délivrés de notre propre arrière-plan, et nous pouvons alors nous rencontrer. Car ceci devient très important, quand on veut créer une bonne société. Les philosophes en ont parlé, les anciens Grecs, les anciens Hindous, et les Chinois ont parlé de l'avènement d'une bonne société. Mais c'est dans le futur; quelque part dans le futur nous créerons une bonne société, d'après un idéal, un modèle, une certaine idée et ainsi de suite. Et apparemment, où que ce soit dans le monde, une bonne société n'a jamais vu le jour, bien qu'il peut s'y trouver de braves gens. Il devient de plus en plus difficile d'être bon en ce monde. Et nous comptons toujours sur le futur pour voir l'avènement d'une bonne société, bonne dans le sens où les gens peuvent vivre sur cette terre sans guerres, pacifiquement, sans s'entre-tuer, sans compétition, en ayant la sensation d'une grande liberté, etc. Nous ne définissons pas pour l'instant ce qui est bon, la définition de ce qui est bon ne rend pas bon.

Alors pouvons-nous penser ensemble... à la nécessité absolue d'une bonne société? La société est ce que nous sommes, la société ne naît pas mystérieusement, ce n'est pas une création de Dieu, c'est l'homme qui a créé la société, avec toutes les guerres et tout ce qui s'y passe. Inutile d'entrer dans tous ces horribles détails. Et cette société est ce que nous sommes, ce qu'est chaque être humain. C'est bien évident. Ainsi, nous créons la société avec toutes ses divisions, avec ses conflits, avec sa terreur, avec ses inégalités, etc., etc., etc., parce c'est ce que nous sommes, intérieurement, notamment dans nos rapports mutuels. Nous avons beau être assez tolérants, assez affectueux dans nos rapports intimes, encore qu'on puisse en douter, mais à l'égard du reste des êtres humains, nous ne le sommes pas. Cela aussi est assez évident, il suffit de lire les journaux, les magazines, pour voir ce qui se passe dans les faits. Ainsi, une bonne société ne peut naître – pas dans le futur, mais maintenant – que quand nous, les êtres humains, aurons établi entre nous des rapports justes. Est-ce possible? Pas dans un futur hypothétique, mais actuellement, dans le présent, dans notre vie quotidienne, pouvons-nous établir un mode de relation qui soit essentiellement bon? Bon, c'est-à-dire sans domination, sans intérêt personnel, sans vanité, sans ambition personnelle, etc. afin qu'existe mutuellement une relation fondée essentiellement sur – si je puis me permettre ce mot – sur l'amour. Est-ce possible?

Nous autres, les êtres humains qui vivons en ce monde terrible que nous avons créé, pouvons-nous amener en nous-mêmes un changement radical? C'est toute la question. Certains philosophes et d'autres personnes ont dit : le conditionnement humain ne peut être changé radicalement, on peut le modifier, on peut le polir, le raffiner, mais la qualité fondamentale du conditionnement ne peut être changée. Beaucoup pensent ainsi, les existentialistes, etc., etc. Pourquoi acceptons-nous un tel conditionnement? J'espère que vous suivez ce que nous disons. Pourquoi acceptons-nous notre conditionnement qui a conduit à ce monde réellement fou, insensé? Là où nous voulons la paix, nous fournissons des armes; nous voulons la paix et nous nous divisons nationalement, économiquement, socialement; nous voulons la paix, et toutes les religions nous séparent, s'étant elles-mêmes séparées en organisations. Il y a là une telle contradiction, à l'extérieur comme en nous-mêmes. Je me demande si l'on est conscient de tout ceci, en nous-mêmes, pas de ce qui a lieu là-bas, au dehors. La plupart d'entre nous savent ce qui se passe là-bas, pas besoin d'être très malin, il suffit d'observer. Et cette confusion, là-bas, est en partie responsable de notre propre conditionnement. Nous demandons ceci : est-il possible d'amener, en nous-mêmes, une transformation radicale par rapport à tout ceci? Car ce n'est qu'ainsi que nous pourrons avoir une bonne société, où nous ne nous blesserons pas les uns les autres, tant psychologiquement que physiquement.

Quand nous nous posons cette question, quelle est notre réaction profonde à celle-ci? On est conditionné, pas seulement en tant qu'Anglais, qu'Allemand, que Français, etc., mais on est aussi conditionné par divers désirs, croyances, plaisirs, et conflits psychologiques, tout cela concourt à ce conditionnement, et davantage. Nous allons examiner cela. Nous nous demandons, en pensant ensemble... – car j'espère que nous pensons ensemble – ce conditionnement, cette prison humaine, avec ses chagrins, sa solitude, ses anxiétés, ses assertions personnelles, ses exigences personnelles, ses accomplissements, – tout cela est notre conditionnement, c'est notre conscience, et notre conscience est son contenu. Nous demandons ceci : l'ensemble de cette structure peut-il être transformé? Sinon, nous n'aurons jamais de paix en ce monde. Peut-être y aura-t-il des modifications mineures, mais l'homme continuera à se battre, à se quereller, à être perpétuellement en conflit avec lui-même et extérieurement. Telle est donc notre question. Pouvons-nous y penser ensemble?

Ensuite se pose la question suivante : que faut-il faire? On est conscient d'être conditionné, on le sait. Ce conditionnement est né de nos propres désirs, de nos activités égocentriques, du manque de relation juste avec les autres, de notre sentiment de solitude. On peut vivre parmi de nombreuses personnes, être intimement proches, mais subsiste toujours en soi ce sentiment de vide intérieur. Tout cela est notre conditionnement, intellectuel, psychologique, émotionnel, et aussi physiquement, naturellement. Alors, ce conditionnement peut-il être totalement transmuté? Je sens que c'est là qu'est la vraie révolution. Il n'y a là aucune violence.

Alors, pouvons-nous la faire ensemble? Ou bien, si vous la faite, ou si vous comprenez le conditionnement et pouvez le résoudre, et qu'un autre est conditionné, cet autre qui est conditionné vous écoutera-t-il? Vous comprenez? Peut-être n'êtes-vous pas conditionné; vais-je vous écouter? Et qu'est-ce qui m'incitera à vous écouter? Quelle pression, quelle influence, quelle récompense? Qu'est-ce qui m'incitera à vous écouter avec mon coeur, mon esprit, de tout mon être? Car si l'on peut écouter de la sorte, la solution est peut-être là. Mais il semble que nous n'écoutions pas. Nous demandons donc ceci : qu'est-ce qui va faire qu'un être humain connaissant son conditionnement – c'est le cas pour la plupart d'entre nous, pour peu que l'on soit intelligemment conscient – qu'est-ce qui va nous faire changer? Posons-nous tous la question, je vous prie, découvrons qu'est-ce qui va inciter chacun à amener... un changement, une liberté à l'égard de ce conditionnement? Pas à se précipter dans un autre conditionnement : c'est comme abandonner le catholicisme pour le bouddhisme, c'est le même schéma. Alors, qu'est-ce qui va faire que tous ceux d'entre nous, qui – on en est tout à fait sûr – désirent voir naître une bonne société, qu'est-ce qui va les faire changer? On a promis le changement contre une récompense : le paradis, une nouvelle carotte, une nouvelle idélogie, une nouvelle communauté, une nouvelle série de groupes, de nouveaux gourous, une récompense. Ou une punition : « si vous ne faites pas ceci, vous irez en enfer ». Ainsi, toute notre façon de penser repose sur cette notion de récompense et de punition : « je ferai ceci si j'en retire quelque chose ». Mais ce genre d'attitude, ou cette façon de penser, n'amène pas de changement radical. Et ce changement est absolument nécessaire. Je suis sûr que nous en sommes tous conscients. Alors, qu'allons-nous faire?

Certains d'entre vous écoutent l'orateur depuis bon nombre d'années, je me demande pourquoi. Et ayant écouté de la sorte, cela devient un nouveau mantra. Connaissez-vous ce mot? C'est un mot sanskrit dont le vrai sens est : ne pas être centré sur soi, et réfléchir à comment ne pas devenir. Tel est le sens de ce mot, c'est ce que mantra signifie. Abolir l'égocentrisme et réfléchir, méditer, s'observer en vue de ne pas devenir quelque chose. Tel est le véritable sens de ce mot, qui a été gâché par toutes ces absurdes méditations transcendantales.

Certains d'entre vous écoutent depuis de nombreuses années, et écoutons-nous en sorte d'amener un changement, ou vous vous êtes habitués aux mots et continuez simplement comme avant? Nous demandons donc ceci : qu'est-ce qui fera qu'un être humain, dont l'existence remonte à tant de millions d'années, et qui continue à vivre selon le même vieux modèle, ayant hérité des mêmes instincts de conservation, de peur, de sécurité, de cette préoccupation de soi qui engendre un grand isolement, – qu'est-ce qui fera changer cet homme? Un nouveau Dieu? Une nouvelle forme de divertissement? Un nouveau football religieux? Une nouvelle sorte de cirque avec tout – vous savez bien – tout ce fatras? Qu'est-ce qui nous fera changer? La souffrance, semble-t-il, n'a pas changé l'homme, en effet, nous avons énormément souffert, pas seulement individuellement, mais collectivement; l'humanité dans son ensemble a subi d'énormes souffrances : guerres, maladies, malheurs, mort. Nous avons énormément souffert, et il semble que la souffrance ne nous ait pas changés. Ni la peur. Cela ne nous a pas changés, car notre esprit est constamment en quête de plaisir, et même ce plaisir est toujours pareil, revêtant diverses formes; cela ne nous a pas changés. Alors, qu'est-ce qui nous fera changer?

Nous ne semblons pas à même de faire quoi que ce soit de notre plein gré. Nous agissons sous pression. S'il n'y avait ni pression, ni sentiment de récompense ou de punition – car récompense et punition sont des notions trop stupides pour qu'on y pense – s'il n'y avait aucune idée de futur – je ne sais si vous avez réfléchi à toute cette notion de futur, peut-être est-ce cela qui nous abuse psychologiquement. Nous allons aborder cela sous peu. Si vous abandonnez tout cela, quelle est alors la qualité de l'esprit à même d'affronter pleinement le présent? Comprenez-vous ma question? Communiquons-nous ensemble? Dites oui ou non, je vous prie, je ne sais plus où nous en sommes. J'espère ne par parler tout seul.

Si l'on se rend compte qu'on est dans une prison, cette prison qu'on a soi-même créée, soi-même étant le produit du passé, – parents, grands-parents, etc., etc. – hérité, acquis, imposé, c'est bien la prison psychologique dans laquelle nous vivons. Et l'instinct naturel est de forcer les portes de cette prison. Alors, est-ce qu'on s'en rend compte, non comme une idée, non comme un concept, mais comme une réalité, un fait psychologique? Quand on confronte ce fait, pourquoi n'y a-t-il, même là, aucune possibilité de changement? Vous comprenez ma question?

Ceci a été un problème pour tous ceux qui sont sérieux, pour tous ceux qui se préoccupent de la tragédie humaine, de la misère humaine, et qui se demandent : pourquoi ne faisons-nous pas naître en nous-mêmes un sentiment de clarté, un sentiment de liberté, le sentiment d'être essentiellement bons? N'avez-vous pas remarqué que les intellectuels, les littéraires, les écrivains, et les prétendus leaders du monde, ne parlent jamais de bâtir une bonne société, ils y ont renoncé. L'autre jour, nous parlions à quelques personnes qui disaient : « quelle sottise que tout cela, c'est démodé, laissez tomber ». « Il n'y a plus rien de tel qu'une bonne société ». « C'est victorien, stupide, absurde ». « Il faut accepter les choses telles qu'elles sont, et s'en accomoder ». Et il en va probablement ainsi pour la plupart d'entre nous. Alors, vous et moi, comme deux amis qui parlent ensemble de cela, qu'allons-nous faire?

L'autorité d'un autre ne change rien, n'amène pas ce changement – n'est-ce pas? Si je vous accepte en tant qu'autorité, car je veux provoquer une révolution en moi-même, et peut-être faire ainsi naître une bonne société, l'idée même de vous suivre et d'être instruit par vous met fin à la bonne société. Je me demande si vous le voyez? Je ne suis pas bon parce que vous me dites d'être bon, ou parce que je vous accepte en tant qu'autorité suprême en matière de vertu, et je vous suis. L'acceptation même d'une autorité et le fait de s'y soumettre est en soi la destruction d'une bonne société. N'en est-il pas ainsi? Je me demande si vous le voyez. Pouvons-nous aller plus avant dans cette question?

Si j'ai un gourou – dieu merci je n'en ai pas – si j'ai un gourou et me mets à le suivre, qu'est-ce que je me suis fait? Qu'ai-je fait dans le monde? Rien. Il me dit une bêtise quelconque, comment méditer, ceci ou cela, et je ferai de merveilleuses expériences, comme léviter, et un tas d'autres absurdités, alors que mon intention est d'amener une bonne société, où l'on peut vivre heureux, où règne un sentiment d'affection, une relation sans barrières; c'est à cela que j'aspire. Je vais à vous, mon gourou; qu'est-ce que j'ai fait là? J'ai détruit la chose même à laquelle j'aspirais, car l'autorité, – hormis la loi et tout cela – l'autorité psychologique est facteur de division, sa nature même est de séparer. Vous êtes là-haut, et moi tout en bas, et vous vous élevez donc toujours plus, et moi aussi, de sorte que nous ne nous rencontrons jamais ! (Rires) Vous riez, je sais... mais c'est en fait ce que nous faisons. Puis-je donc me rendre compte que l'autorité, avec tout ce qu'elle implique comme organisation, ne me rendra jamais libre? L'autorité procure un sentiment de sécurité. « Je suis dans l'ignorance, en pleine confusion, vous, vous savez, du moins je le pense, je m'en contente, j'investis mon énergie et mon besoin de sécurité en vous, dans ce que vous dites ». Et nous créons autour de cela une organisation, et cette organisation même devient la prison. Je me demande si vous savez tout cela. C'est pourquoi il ne faut appartenir à aucune organisation spirituelle, si prometteuse, si séduisante, si romantique soit-elle. Pouvons-nous tant soit peu admettre cela, le voir ensemble? Vous comprenez ma question? Voyons-le ensemble, comme étant un fait, et par conséquent, quand on le voit ensemble, c'est fini. Il s'agit de voir que la nature même de l'autorité, avec son organisation, religieuse ou autre, est facteur de séparation, et de soumission, menant à l'établissement d'un système hiérarchique; c'est ce qui a lieu dans le monde, et par conséquent cela fait partie de la nature destructrice du monde. Il s'agit d'en voir la vérité et le rejeter. Pouvons-nous le faire? De sorte qu'aucun de nous n'appartienne à quelque organisation spirituelle que ce soit, c'est-à-dire à des organisations religieuses, catholique, protestante, hindoue, bouddhiste – rien de cela.

En appartenant à quelque chose, nous nous sentons en sécurité. N'est-ce pas? Evidemment. Mais l'appartenance à quelque chose entraîne invariablement l'insécurité, car elle est elle-même un facteur de séparation : vous avez votre gourou, votre autorité, vous êtes un catholique, un protestant, et quelqu'un d'autre est autre chose. Ils ne se rencontrent donc jamais, bien que toutes les religions organisées prétendent travailler ensemble à la vérité. Alors, pouvons-nous ensemble, à l'écoute de ce fait, bannir tout sentiment d'acceptation d'autorité, d'autorité psychologique, et par conséquent, toutes les organisations créées autour d'elle. Que se passe-t-il alors? Ai-je lâché l'autorité parce que vous m'avez dit de le faire, et je vois la nature destructrice de ces prétendues organisations? Et est-ce que je le vois comme un fait, et donc avec intelligence? Ou est-ce que j'accepte cela vaguement? Je me demande si vous suivez ceci? Si l'on voit le fait, la perception même du fait est intelligence, et il y a une sécurité dans cette intelligence, pas dans une quelconque absurdité superstitieuse. Je me demande si vous voyez? Nous rencontrons-nous? Je suis un peu perdu. Voudriez-vous me dire si nous nous rencontrons? Auditoire: oui.

Krishnamurti: non, pas verbalement, svp. Cela, c'est très facile, car nous parlons tous l'anglais, le français ou ce que vous voudrez. Intellectuellement, verbalement, ce n'est pas se rencontrer. Ce l'est quand on voit le fait ensemble.

Nous demandons maintenant ceci : pouvons-nous regarder le fait de notre conditionnement? Pas l'idée de notre conditionnement. Le fait que nous sommes Britannique, Allemand, Américain, Russe, ou Hindou, oriental ou ce que vous voudrez, c'est une chose. Le conditionnement engendré par des causes économiques, climatiques, alimentaires, vestimentaires; etc., physiques. Mais il y a aussi énormément de conditionnement psychologique. Pouvons-nous regarder cela comme un fait? Comme la peur. Pouvez-vous regarder cela? Ou si ce n'est pas possible pour l'instant, pouvons-nous regarder les blessures que nous avons reçues, les blessures psychologiques que nous avons chéries, les blessures reçues depuis l'enfance? Les regarder, pas les analyser. Les psychothérapeutes – pardon, j'espère qu'il n'y en a pas ici – les psychothérapeutes reviennent en arrière, fouillant dans le passé. C'est-à-dire qu'ils recherchent la cause des blessures reçues, étudiant, analysant tout le mouvement du passé. C'est ce qu'on appelle en général l'analyse, la psychothérapie. Mais découvrir la cause, est-ce une aide? Et cela vous a pris beaucoup de temps, peut-être des années, c'est un jeu auquel nous nous livrons tous, parce que nous ne voulons jamais confronter le fait, mais plutôt : « allons étudier comment les faits se sont produits ». J'ignore si vous suivez tout ceci.

Vous dépensez beaucoup d'énergie, et probablement beaucoup d'argent, pour une étude compétente du passé, ou menez votre propre investigation, si vous en êtes capable. Et nous disons : de telles analyses ont notamment pour effet de séparer, car celui qui analyse considère qu'il est différent de la chose qu'il analyse – n'est-ce pas? Vous suivez tout ceci? Et il maintient donc cette division par l'analyse, alors qu'il est un fait évident que l'auteur de l'analyse est ce qu'il analyse. Je me demande si vous le voyez? Dès l'instant où l'on reconnaît que celui qui analyse est ce qu'il analyse, car quand vous êtes en colère, vous êtes cela... – est-ce une énigme? que l'observateur est l'observé? Quand cette réalité devient incontestable, l'analyse n'a alors aucun sens, il n'y a que pure observation du fait qui se produit en ce moment. Je me demande si vous le voyez. Peut-être est-ce un peu difficile, car, pour la plupart, nous sommes tellement conditionnés au processus analytique, à s'examiner soi-même, à l'étude intropective, nous y sommes tellement habitués, conditionnés par cela, qu'il est possible que si quelque chose de nouveau est dit, vous le rejetiez aussitôt, ou vous vous retirez. Alors étudiez, regardez la chose, je vous prie.

Nous disons ceci : est-il possible de regarder le fait tel qu'il a lieu dans l'instant, colère, jalousie, violence, plaisir, peur, peu importe quoi, de le regarder, pas de l'analyser, seulement de le regarder, et dans cette observation même, l'observateur se contente-t-il de voir le fait comme une chose distincte de lui-même, ou est-il le fait? Je me demande si vous le saisissez. Me fais-je clairement comprendre? Vous comprenez la différence? Pour la plupart, nous sommes conditionnés à l'idée que l'observateur est disctinct de la chose observée. J'ai été avide, j'ai été violent. Au moment où la violence a lieu, il n'y a pas de division; ce n'est qu'après coup que la pensée s'en empare et se sépare du fait. Donc l'observateur est le passé qui regarde ce qui a lieu en fait maintenant. Je me demande si vous le saisissez. Alors, pouvez-vous regarder le fait que vous êtes en colère, malheureux, seul, peu importe, regarder le fait sans la présence de l'observateur qui dit : « je suis distinct » et qui le regarde autrement. Vous comprenez? Ou reconnaît-il qu'il est lui-même le fait, qu'il n'y a pas de division entre le fait et lui-même? Le fait est lui-même. Je me demande si vous le voyez. Et par conséquent, que se passe-t-il quand se produit cette réalité? Vous comprenez ce que je dis?

Voyons, mon esprit a été conditionné à regarder le fait, prenons l'exemple de la solitude... non, nous avons commencé par la blessure de l'enfance. Regardons cela. J'ai été habitué à penser que je suis distinct de la blessure – n'est-ce pas? Et par conséquent, mon mode d'action à cet égard est soit la répression, l'évitement, ou l'édification autour de ma blessure d'une structure de résistance pour ne plus jamais être blessé. Par conséquent, cette blessure m'isole de plus en plus, me fait de plus en plus peur. Cette division s'est donc produite parce que je me pense distinct de la blessure – n'est-ce pas? Vous suivez? Mais la blessure est moi. Le « moi » est l'image que j'ai créée de moi-même qui est la blessure. N'est-ce pas? Voyez-vous tout ceci? Je me le demande. Puis-je poursuivre? Vous suivez?

J'ai donc créé une image, de par mon éducation, de par ma famille, de par la société, de par toutes les idées religieuses d'âme, de séparatisme, d'individualité, tout cela, j'ai créé une image de moi, et vous piétinez cette image : je suis blessé. Alors, je dis que cette blessure n'est pas moi, je dois faire quelque chose à l'égard de cette blessure. J'entretiens ainsi la division entre la blessure et moi-même. Mais le fait est que l'image est moi qui a été blessé. N'est-ce pas? Puis-je regarder ce fait? Voir le fait que l'image est moi-même, et que tant que j'ai une image de moi, quelqu'un va la piétiner. C'est un fait. L'esprit peut-il s'affranchir de l'image? Car on se rend compte que tant que cette image existe, on va lui faire quelque chose, y planter une épingle, et par conséquent, il en découlera une blessure, avec pour résultat l'isolement, la peur, la résistance, l'édification d'un mur autour de moi, tout cela a lieu quand il y a division entre l'observateur et l'observé, c'est-à-dire la blessure. N'est-ce pas? Ceci n'a rien d'intellectuel. Il s'agit d'une simple observation de soi que nous avons initiée en parlant de conscience de soi.

Alors que se passe-t-il quand l'observateur est l'observé? Vous comprenez? – le fait réel, pas l'idée de la chose – que se passe-t-il alors? J'ai été blessé dès l'enfance, à l'école, par mes parents, par d'autres garçons et filles, j'ai été blessé, psychologiquement meurtri. Et je porte cette blessure tout au long de ma vie, cachée, anxieuse, apeurée, et je sais tout ce qui en résulte. Et je vois maintenant que cette blessure existe tant qu'existe l'image que j'ai créée, à travers tous ces éléments; tant que tout cela existe, la blessure sera là. Cette image est moi. Puis-je regarder ce fait? Non pas en tant qu'idée, mais le fait concret que l'image est blessée, l'image qui est moi. Je me demande si vous le voyez? N'est-ce pas? Pourrions-nous nous rassembler au moins sur ce point, penser ensemble? Que se passe-t-il alors? Auparavant, l'observateur essayait d'agir sur cela. Ici, l'observateur est absent, par conséquent il ne peut rien faire à cet égard. Vous saisissez? Vous comprenez ce qui s'est passé? Auparavant, l'observateur s'appliquait à le réprimer, à le contrôler pour ne pas être blessé, s'isolant, résistant, et ainsi de suite, faisant un immense effort. Mais quand il est un fait que l'observateur est l'observé, que se passe-t-il alors? Voulez-vous que je vous le dise? Cela ne mènerait à rien, cela n'aurait alors aucun sens. Tandis que si nous nous sommes rassemblés, avons pensé ensemble, et sommes parvenus à ce point, vous découvrirez alors par vous-même que tant que vous faites un effort, il y a division – n'est-ce pas? Il n'y a donc pas d'effort dans l'observation pure, et par conséquent la chose qui a été assemblée en tant qu'image commence à se dissoudre. C'est toute la question.

Nous avons commencé en disant que la conscience de soi, avec sa qualité méditative, suscite un sentiment d'unité religieuse. Et les êtres humains ont besoin de cet immense sentiment d'unité qui ne peut se trouver dans les nationalités, dans toute cette affaire. Alors, nous autres êtres humains, pouvons-nous, au terme de cette heure d'écoute, voir ensemble au moins un fait? Et, en voyant ce fait ensemble, le résoudre complètement, de sorte que les êtres humains que nous sommes ne soient jamais blessés psychologiquement. Ce « penser ensemble » implique que nous voyions tous deux la même chose, en même temps, au même niveau, et cela, c'est l'amour. Vous suivez Messieurs? Je pense que cela suffit pour ce matin, n'est-ce pas? Nous nous retrouverons demain matin.

Première Causerie à Brockwood Park

Dimanche 29 Juillet 1979

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