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Quatrième Causerie à Frognersetèren, Norvège

Samedi 9 Septembre 1933

Amis,

Aujourd'hui, je donnerai un résumé de ce que j'ai dit ici.

Nous avons l'idée que la sagesse est un processus d'acquisition à travers la constante multiplication de l'expérience. Nous croyons qu'en multipliant les expériences nous apprendrons, et qu'en apprenant, nous acquerrons la sagesse ; et, au moyen de cette sagesse en action, nous espérons découvrir la richesse, la liberté intérieure, le bonheur, la liberté. C'est-à-dire que, pour nous, l'expérience n'est qu'un continuel changement de sensation, parce que nous comptons sur le temps pour nous donner la sagesse. Lorsque nous pensons de cette façon, lorsque nous croyons que, grâce au temps, nous acquerrons la sagesse, nous avons l'idée d'arriver quelque part. C'est-à-dire que nous disons que le temps nous révélera graduellement la sagesse. Mais le temps ne révèle pas la sagesse, parce que nous employons le temps comme moyen de parvenir quelque part. Lorsque nous avons l'idée d'acquérir la sagesse au moyen de continuels changements d'expériences, nous recherchons l'acquisition, donc il n'y a pas l'immédiate perception qui est la sagesse.

Prenons un exemple qui pourra peut-être éclaircir ce que je veux dire. Ce changement de sensations, cette multiplication des expériences que ces changements de sensation amènent, nous appelons tout cela le progrès. Supposons que nous voyions un chapeau dans une boutique, et que nous désirions le posséder, ayant obtenu ce chapeau, nous voulons quelque chose d'autre, une voiture, et ainsi de suite. Alors, nous nous tournons vers des besoins émotionnels et nous pensons qu'en faisant passer notre désir d'un chapeau à un besoin émotionnel, nous avons grandi. De la sensation émotionnelle nous passons aux sensations intellectuelles, aux idées, à Dieu, à la vérité. C'est-à-dire que nous croyons que nous avons progressé par un continuel changement d'expérience de l'état où l'on désire un chapeau à l'état où l'on désire et où l'on recherche Dieu. Donc, nous croyons qu'au moyen d'expériences et de choix nous avons progressé.

Mais, pour moi, ceci n'est pas du progrès. Ce n'est qu'un changement de sensations, de sensations de plus en plus subtiles, de plus en plus raffinées, mais tout de même des sensations, donc superficielles. Nous n'avons fait que changer l'objet de notre désir ; au début c'était un chapeau, maintenant, c'est devenu Dieu. Et, en cela, nous croyons que nous avons fait un progrès formidable. C'est-à-dire que nous croyons que, grâce à ce processus graduel qui consiste à raffiner nos sensations, nous finirons par savoir ce que sont la vérité, Dieu, l'éternité. Je dis que vous ne trouverez jamais la vérité par le changement graduel de l'objet du désir. Mais si vous comprenez que ce n'est que dans la perception immédiate, le discernement immédiat, que réside la totalité de la sagesse, cette idée du changement graduel du désir disparaîtra.

Mais que faisons-nous? Nous pensons: « J'étais différent hier, je suis différent aujourd'hui, je serai différent demain » ; donc, nous recherchons des différences, des changements, et non pas le discernement. Considérez, par exemples, l'idée d'attachement. Nous disons: « Il y a deux ans, j'étais très attaché, aujourd'hui, je suis moins attaché, et, dans quelques années, je le serai encore moins, j'arriverai ainsi finalement à un état ou je serai tout à fait détaché ». Donc, nous pensons que nous avons grandi de l'attachement au détachement, grâce au choc constant de l'expérience, que nous appelons progrès, développement du caractère.

Ceci n'est pas du progrès. Si vous percevez avec votre être entier toute la signification de l'attachement, vous ne progresserez pas vers le détachement. La simple poursuite du détachement ne révèle pas ce que l'attachement a de creux, ceci ne peut être compris que lorsque l'esprit et le cœur ne s'évadent pas dans cette idée de détachement. Cette compréhension n'est pas engendrée par le temps, mais seulement par la réalisation du fait que dans l'attachement lui-même, il y a la douleur aussi bien que les joies transitoires. Alors, vous me demandez: « Est-ce que le temps ne m'aidera pas à voir cela? ». Le temps ne le fera pas. Ce qui vous le fera voir, ce sera soit la fugacité de la joie, soit l'intensité de la douleur dans l'attachement. Si vous êtes pleinement conscient de cela, vous n'êtes plus retenu par l'idée que vous êtes différent aujourd'hui de ce que vous étiez il y a quelques années et que, plus tard, vous serez encore différent. L'idée du temps progressif devient illusoire.

Pour le mettre différemment, nous croyons que, par le choix, nous avancerons, nous apprendrons, nous changerons. Notre choix est surtout déterminé par notre besoin intérieur. Il n'y a pas de satisfaction à un choix de comparaison. Ce qui ne nous satisfait pas nous l'appelons le non-essentiel, et ce qui nous satisfait, l'essentiel. Ainsi, nous sommes constamment attrapés dans ce conflit du choix par lequel nous espérons apprendre. Donc, le choix n'est pas autre chose que les contraires en action ; c'est un calcul entre les contraires et non un discernement durable. Il en résulte que nous grandissons en partant de ce que nous appelons le non-essentiel vers ce que nous appelons l'essentiel, et ceci, à son tour, devient le non-essentiel. C'est-à-dire que nous grandissons du désir du chapeau, dont nous pensions qu'il était essentiel et qui, maintenant, est devenu non-essentiel, vers ce que nous pensons être essentiel, et simplement pour découvrir que cela aussi ne l'est pas. Ainsi, par le choix, nous croyons que nous parviendrons à la plénitude de l'action, à la totalité de la vie.

Ainsi que je l'ai dit, pour moi, la perception ou discernement est intemporelle. Le temps ne vous apporte pas le discernement dans l'expérience ; il ne fait que vous rendre de plus en plus habile, de plus en plus rusé lorsque vous abordez des expériences. Mais, si vous percevez et si vous vivez complètement dans la chose même qui consiste votre expérience, cette idée de changement du non-essentiel à l'essentiel disparaît, et, ainsi, l'esprit se libère de cette idée du temps progressif.

Vous demandez au temps de vous changer, vous vous dites « grâce à la multiplication des expériences, en passant du désir du chapeau au désir de Dieu, j'apprendrai la sagesse, j'apprendrai à comprendre ». Dans l'action engendrée par le choix, il n'y a pas de discernement, car le choix est un calcul, un .souvenir d'une action incomplète. C'est-à-dire que vous abordez maintenant une expérience, partiellement, avec un détour religieux, avec les préjugés des distinctions sociales ou de classe, et cet esprit perverti, lorsqu'il rencontre la vie, crée le choix ; il ne vous donne pas la plénitude de la compréhension. Mais si vous abordez la vie avec liberté, ouvertement, simplement, le choix disparaît, car vous vivez complètement sans créer le conflit des oppositions.

Question: Qu entendez-vous par vivre pleinement, ouvertement, librement? Veuillez nous donner un exemple pratique. Veuillez aussi expliquer, par un exemple pratique, comment, lorsqu'on essaye de vivre pleinement, ouvertement et librement, on devient conscient de ses propres entraves qui nous empêchent de nous libérer et comment en devenant pleinement conscient on peut s'en libérer?

Krishnamurti: Supposez que je sois un snob et que j'en sois inconscient ; c'est-à-dire que j'ai un préjugé de classe, et qu'inconsciemment j'aborde la vie avec ce préjugé. Naturellement, ayant l'esprit déformé par cette idée de distinction de classe, je ne peux pas comprendre, je ne peux pas aborder la vie ouvertement, simplement. Ou encore, si j'ai été élevé avec de strictes doctrines religieuses ou avec quelque entraînement particulier, mes pensées et mes émotions sont perverties ; avec cet arrière-plan de préjugés j'aborde la vie, et ce préjugé empêche naturellement la complète compréhension de la vie. Dans un tel arrière-plan de traditions et de fausses valeurs, de distinction de classes et de déviations religieuses, de crainte et de préjugés, nous sommes prisonniers. Avec cet arrière-plan, avec ces critériums établis, intérieurs ou extérieurs, nous essayons d'aborder la vie et nous essayons de comprendre. De ces préjugés surgissent des conflits, des joies transitoires et la souffrance. Mais nous en sommes inconscients, nous sommes inconscients d'être les esclaves de certaines formes traditionnelles, du milieu social et politique, des fausses valeurs. Or, pour se libérer de cet esclavage, je dis: n'essayez pas d'analyser le passé, l'arrière-plan de la tradition dont vous êtes l'esclave et dont vous êtes inconscient. Si vous êtes snob, n'essayez pas de découvrir, une fois que votre action est accomplie, si vous êtes snob. Mais soyez lucide, et à travers ce que vous ferez, à travers ce que vous direz, le snobisme, dont vous êtes inconscient, entrera en activité ; alors, vous pourrez en être libre, car cette flamme de lucidité créera un intense conflit qui dissoudra le snobisme.

Ainsi que je l'ai dit l'autre jour, l'analyse intérieure est destructrice parce que plus vous vous analysez, moins il y a d'action. L'introspection n'a lieu que lorsque l'incident est passé, lorsqu'il est derrière nous ; alors, vous retournez intellectuellement vers cet incident et vous essayez intellectuellement de le disséquer, de le comprendre. Il n'y a pas de compréhension dans une chose morte. Plutôt, si vous êtes pleinement conscient dans votre action, non pas comme un veilleur qui ne fait qu'observer, mais comme un acteur qui est entièrement consumé dans cette action, si vous en êtes pleinement conscient, mais, sans vous séparer de cette action, le processus de l'analyse intérieure n'existe plus. Il n'existe pas parce que vous abordez alors la vie pleinement ; vous n'êtes pas séparé de l'expérience, et dans cette flamme de lucidité, vous faites entrer en activité tous vos préjugés, ainsi que les fausses valeurs qui ont mutilé votre esprit, et en les amenant dans votre pleine conscience, vous vous en libérez, parce qu'ils engendrent une perturbation et un conflit, et, par ce conflit même, vous êtes libéré. Nous tenons cette idée que le temps nous donnera la compréhension. Pour moi, ceci est un préjugé, une entrave. Supposons que vous pensiez à cette idée pour un instant, que vous ne l'acceptiez pas, mais que vous y réfléchissiez afin de découvrir si elle est vraie. Vous verrez alors que vous ne pouvez l'éprouver que dans l'action, et non en faisant des théories à son sujet. Alors, vous ne demanderez pas si ce que je dis est vrai, vous l'éprouverez dans l'action. Je dis que le temps ne vous apporte pas la compréhension. Lorsque vous envisagez le temps comme un processus graduel de développement, vous créez un obstacle. Vous ne pouvez éprouver cela que dans l'action ; ce n'est que par l'expérience que vous pouvez savoir si cette idée a une valeur en elle-même. Mais vous perdez sa profonde signification si vous essayez de l'employer comme un moyen pour obtenir quelque chose.

L'idée que le temps est un processus de développement n'est qu'une méthode pour cultiver l'ajournement. Vous n'abordez pas le fait qui vient à votre rencontre parce que vous en avez peur ; vous ne voulez pas aborder pleinement l'expérience, soit à cause de vos préjugés, soit à cause de votre désir d'ajourner.

Lorsque vous avez une cheville tordue, vous ne pouvez pas la redresser graduellement. Cette idée que nous pouvons apprendre à travers des expériences nombreuses et graduées, à travers la multiplication de la joie et de la souffrance est un de nos préjugés, une de nos entraves. Pour savoir si ceci est vrai, il faut agir ; vous ne le saurez jamais en vous asseyant simplement et en discutant la question, vous ne pouvez le découvrir que dans le mouvement de l'action, en voyant comment réagissent l'esprit et le cœur et non pas en leur donnant une forme, en les poussant vers une fin particulière ; alors vous verrez qu'ils réagissent conformément au préjugé de l'accumulation. Vous dites: « Il y a dix ans, j'étais différent ; aujourd'hui, je suis différent, et, dans dix ans, je serai encore plus différent », mais le fait d'aborder les expériences avec l'idée que vous serez différent, que vous apprendrez graduellement, vous empêche de les comprendre, de discerner instantanément et pleinement.

Question: Voudriez-vous aussi donner un exemple pratique de la façon dont est destructrice l'analyse intérieure. Est-ce que votre enseignement sur ce point surgit de votre propre expérience?

Krishnamurti: Tout d'abord, je n'ai pas étudié les philosophies ou les livres sacrés. Ce que je vous donne provient de mes propres expériences. On me demande souvent si j'ai étudié les livres sacrés, les philosophies et d'autres écrits de ce genre. Je ne l'ai pas fait. Je vous dis ce qui, selon moi, est la vérité, la sagesse, et c'est à vous à voir ce qui en est, à vous qui êtes savants. Je crois que dans ce processus même d'accumulation que nous appelons la connaissance réside notre infortune. Lorsque l'esprit est surchargé de connaissances et de savoir, il est mutilé. Ce n'est pas qu'il ne faille point lire, mais la sagesse ne peut pas être achetée, elle doit être éprouvée dans l'action. Je crois que ceci répond à la seconde partie de la question.

Je répondrai à cette question d'une autre façon et j'espère que j'expliquerai ceci plus clairement. Pourquoi pensez-vous devoir vous analyser? Parce que vous n'avez pas vécu pleinement dans les expériences, et parce que l'expérience a créé en vous une perturbation. Alors, vous vous dites: « La prochaine fois que je rencontrerai l'expérience, je devrai être préparé, donc laissez-moi revoir cet incident qui est passé, et j'apprendrai ; alors, j'aborderai la nouvelle expérience pleinement, et elle-même ne me troublera plus ». Alors, vous commencez à analyser, ce qui n'est qu'un processus intellectuel, donc pas totalement vrai ; quand vous n'avez pas compris complètement, vous dites: « J'ai appris quelque chose de cette expérience passée ; maintenant, avec ce petit savoir laissez-moi aborder la nouvelle expérience de laquelle j'apprendrai un petit peu plus ». Ainsi, vous ne vivez jamais complètement dans l'expérience elle-même: ce processus intellectuel d'étude et d'accumulation continue toujours.

Voilà ce que vous faites tous les jours, mais inconsciemment. Vous n'avez pas le désir d'aborder la vie harmonieusement, complètement ; plutôt, vous pensez que vous apprendrez à l'aborder harmonieusement au moyen de l'analyse ; c'est-à-dire qu'en ajoutant petit à petit au grenier de l'esprit, vous espérez vous remplir et devenir capable d'aborder la vie pleinement, totalement. Mais votre esprit ne deviendra jamais libre par ce processus ; il peut devenir plein, mais jamais libres, ouvert, simple. Et ce qui vous empêche d'être simple, ouvert, c'est ce processus constant d'analyse des incidents du passé, qui doit nécessairement être incomplet. Il ne peut y avoir de compréhension complète que dans le mouvement même de l'expérience. Lorsque vous êtes dans une grande crise où il doit y avoir une action, vous n'analysez pas, vous ne calculez pas: vous mettez tout cela de côté, car en cet instant-là votre esprit et votre cœur sont dans une harmonie créatrice, et il y a action vraie.

Question: Quel est votre point de vue concernant les pratiques religieuses et occultes pour ne mentionner que quelques activités qui aident l'humanité? Est-ce que votre attitude envers elles est de lacomplète indifférence ou de l'antagonisme?

Krishnamurti: Se livrer à de telles pratiques me semble être un gaspillage d'énergie. Quand vous dites « pratiquer » vous voulez dire une méthode, une discipline dont vous espérez qu'elle vous permettra de comprendre la vérité. J'ai longuement parlé à ce sujet et je n'ai pas le temps d'y revenir pleinement. Toute idée qui consiste à suivre une discipline rend l'esprit et le cœur rigides et consistants. Ayant déjà établi un plan de conduite et désirant être conséquent avec lui, vous vous dites: « Je dois faire ceci et je ne dois pas faire cela », et votre mémoire de cette discipline vous guide à travers la vie. A cause de la peur que vous avez des dogmes religieux et de la situation économique, vous abordez l'expérience partiellement, à travers le voile de ces méthodes et de ces disciplines. Vous abordez la vie avec crainte, ce qui crée des préjugés ; alors, il y a une insuffisance de compréhension, et de cela surgissent des conflits. Et dans le but de surmonter ces conflits, vous trouvez une méthode, une discipline selon laquelle vous décidez « je dois » ou a je ne dois pas ».

Donc, ayant établi un point de vue consistant, un critérium, vous vous disciplinez conformément à lui par une constante mémorisation et c'est cela que vous appelez la discipline intérieure, les pratiques occultes. Je dis qu'une telle discipline, que de telles pratiques, que ce continuel ajustement à un modèle, ou non-ajustement à un critérium ne libère pas l'esprit. Ce qui libère l'esprit, c'est aborder la vie pleinement, être pleinement lucide, ce qui n'exige aucun entraînement Vous ne pouvez pas vous dire: « Je dois être lucide, je dois être lucide ». La lucidité vient dans la complète intensité de l'action. Lorsque vous souffrez profondément, lorsque vous avez de grandes jouissances, à ces instants-là, vous abordez la vie en toute lucidité et non avec une conscience divisée. Alors, vous abordez toute chose complètement, et, en cela, est la liberté.

Au sujet des cérémonies religieuses la question est très simple de mon point de vue. Une cérémonie n'est pas autre chose qu'une sensation glorifiée. Quelques-uns d'entre vous ne sont probablement pas d'accord avec cette opinion. Vous savez, il en est des cérémonies religieuses comme des pompes mondaines ; lorsqu'un roi tient sa cour, les spectateurs sont terriblement impressionnés et grandement exploités. La raison pour laquelle la majorité des gens vont à l'église est qu'ils y cherchent un confort, une évasion, ils cherchent à exploiter ou à être exploités, et si quelques-uns d'entre vous ont écouté ce que j'ai dit durant ces cinq ou six derniers jours, vous aurez compris mon attitude et mon action envers les cérémonies.

« Est-ce que votre attitude envers elles est de complète indifférence ou l'antagonisme? » Mon attitude n'est ni indifférente ni antagoniste. Je dis qu'elles doivent forcément et toujours contenir le germe de l'exploitation et que par conséquent elles sont inintelligentes et iniques.

Question: Puisque vous ne cherchez pas à avoir de disciples pourquoi demandez-vous aux gens d'abandonner leur religion et de suivre votre conseil? Êtes-vous prêt à assumer les conséquences d'un tel conseil? Ou voulez-vous dire que les gens ont besoin d'être guidés? Sinon, pourquoi prêchez-vous?

Krishnamurti: Je regrette, je n'ai jamais rien créé qui ressemble à un disciple. Je n'ai dit à personne « abandonnez vos églises et suivez-moi ». Ceci voudrait simplement dire: revenir à une nouvelle église, à une nouvelle prison. Je dis qu'en suivant un autre vous devenez un simple esclave inintelligent ; vous devenez une machine, un imitateur, un automate. En suivant un autre vous ne pouvez jamais découvrir ce qu'est la vie, ce qu'est l'éternité. Je dis que suivre un autre est toujours destructif, cruel et conduit à l'exploitation. Ce qui m'intéresse, c'est semer la graine. Je ne vous demande pas de suivre. Je dis que le fait même de suivre un autre est la destruction de la vie, de cet éternel devenir.

Pour le dire autrement, en suivant un autre vous détruisez la possibilité de découvrir l'éternité. Pourquoi suivez-vous? Parce que vous voulez être guidés, vous voulez être aidés? Vous pensez ne pas pouvoir comprendre, donc vous vous adressez à quelqu'un d'autre et vous apprenez sa technique, et vous devenez l'esclave de sa méthode. Vous devenez l'exploiteur et l'exploité, et pourtant vous espérez qu'en vous exerçant continuellement selon sa méthode vous libérerez la pensée créatrice.

On ne peut jamais libérer la pensée créatrice en suivant quelqu'un. Ce n'est que lorsque l'on commence à douter de l'idée même du disciple, de l'autorité et de la vénération que l'on a pour elle, que vous pourrez trouver ce qui est vrai, et la vérité libérera votre esprit et votre cœur.

« Voulez-vous dire que les gens ont besoin d'être guidés ». Je dis que les gens n'ont pas besoin d'être guidés, ils ont besoin d'être réveillés. Si vous êtes guidés vers certaines actions justes, ces actions ne sont plus justes, elles ne sont qu'imitation et coercition. Mais si vous, vous-même, par le doute, par une constante lucidité, découvrez de vraies valeurs (et vous ne pouvez faire cela que pour vous-même et pas pour d'autres), alors toute la question de suivre perd sa signification. La sagesse n'est pas une chose qui vient en suivant, ni en lisant des livres. Vous ne pouvez pas apprendre la sagesse de seconde main et pourtant c'est ce que vous essayez de faire. Alors vous dites: « guidez-moi, aidez-moi, libérez-moi ». Mais je dis, méfiez-vous de l'homme qui vous aide, qui vous libère.

« Pourquoi prêchez-vous? » C'est très simple: parce je ne peux pas faire autrement et aussi parce qu'il y a tant de souffrance, tant de joie qui se perd. Pour moi, il y a un éternel devenir qui est une extase, et je veux montrer que cette existence chaotique peut être transformée en une coopération ordonnée et intelligente dans laquelle l'individu ne sera pas exploité. Et ceci ne se fera pas au moyen d'une philosophie orientale, en restant assis sous un arbre, en se retirant de la vie, mais tout au contraire, grâce à l'action que l'on peut trouver lorsqu'on est pleinement éveillé, complètement lucide dans la grande douleur ou dans la joie. Cette flamme de lucidité consume tous les obstacles que l'homme a créés, qui détruisent et pervertissent l'intelligence créatrice de l'homme. Mais la plupart des personnes, lorsqu'elles éprouvent la souffrance, cherchent un soulagement immédiat ou essayent, grâce à la mémoire, de saisir une joie passagère. Ainsi leurs esprits s'évadent toujours. Mais je dis, devenez conscient, et vous libérerez vous-mêmes vos esprits de la peur, et cette liberté est la compréhension de la vérité.

Question: Est-ce que votre expérience de la réalité est particulière à notre époque? Sinon pourquoi n'a-t-elle été possible dans le passé?

Krishnamurti: Sûrement, l'éternité ne peut pas être conditionnée par le temps. Vous voulez demander si des personnes n'ont pas cherché la vérité et n'ont pas lutté en vue de la découvrir à travers les siècles. Pour moi, cette lutte même pour la vérité les a empêchés de comprendre.

Question: Vous dites que la souffrance ne peut pas donner la compréhension mais seulement nous éveiller. S'il en est ainsi pourquoi ne cesse-t-elle pas lorsque nous avons été complètement éveillé?

Krishnamurti: C'est exactement cela. Nous ne sommes pas totalement réveillés par la souffrance. Supposez que quelqu'un meure. Qu'arrive-t-il? Vous voulez un soulagement immédiat à cette douleur, donc vous acceptez une idée, une croyance, ou vous recherchez des amusements. Or, qu'est-il arrivé? Il y a une vraie souffrance, un réveil de la lutte, un choc, et pour surmonter ce choc, cette douleur, vous avez accepté une idée telle que la réincarnation ou la croyance dans l'au-delà, ou une croyance dans le fait que l'on communique avec les morts. Ce sont là des chemins d'évasion. En d'autres termes, lorsque vous êtes éveillé il y a conflit, lutte, que vous appelez la souffrance ; mais immédiatement vous voulez mettre de côté cette lutte, cet éveil ; vous aspirez à l'oubli au moyen d'une idée, d'une théorie ou d'une explication, ce qui n'est qu'un moyen de se faire endormir. Ceci est le processus quotidien de l'existence ; vous êtes réveillé par le contact avec la vie, par l'expérience qui cause la douleur et vous voulez être réconforté, alors vous allez à la recherche de personnes, d'idées, d'explications, pour vous donner un réconfort, une satisfaction, et ceci crée l'exploiteur et l'exploité. Mais, si dans cet état de doute aigu qu'est la souffrance, si dans cet état d'intérêt réveillé vous abordez l'expérience complètement, vous découvrirez la vraie valeur et la signification de tous les refuges humains et des illusions que vous avez créés ; et ce n'est que leur compréhension qui vous délivrera de la souffrance.

Question: Quelle est la voie la plus rapide pour nous débarrasser de nos ennuis, de nos tourments et de notre dureté et de parvenir au bonheur et à la liberté?

Krishnamurti: Il n'y a pas de plus court chemin mais la dureté, les ennuis et les tourments eux-mêmes vous délivrent si vous n'êtes pas en train d'essayer de leur échapper par le désir de liberté et de bonheur. Vous dites que vous voulez la liberté et le bonheur parce que des sentiments durs et des difficultés sont difficiles à supporter. Alors vous ne faites que les fuir, vous ne comprenez pas pourquoi ils existent ; vous ne comprenez pas pourquoi vous avez des ennuis, pourquoi vous avez des difficultés, des sentiments durs, de l'amertume, de la souffrance et des joies passagères. Et puisque vous ne comprenez pas vous voulez connaître le plus court chemin pour sortir de cette confusion. Je dis, méfiez-vous l'homme qui vous montre le chemin de sortie le plus court. n'y a pas de chemin pour sortir de la souffrance et de la difficulté si ce n'est à travers cette souffrance et cette difficulté mêmes. Ceci n'est pas une façon dure de m'exprimer ; vous le comprendrez si vous y réfléchissez. Dès l'instant que vous cessez d'essayer d'échapper vous comprendrez ; vous ne pourrez pas ne pas comprendre, car alors vous ne serez plus empêtrés dans des explications. Lorsque toutes les explications ont cessé, lorsqu'elles n'ont plus aucun sens, la vérité est. Maintenant vous cherchez des explications, vous cherchez le chemin le plus court, la méthode la plus rapide ; vous vous retournez vers des pratiques, vers des cérémonies, vers la théorie scientifique la plus récente. Ce ne sont là que des évasions? Mais lorsque vous comprenez réellement l'illusion de l'évasion, lorsque vous vous trouvez face à face complètement avec la chose qui crée le conflit en vous, cette chose même vous libérera.

En ce moment il se crée en vous de grands troubles, des problèmes au sujet de la possession, du sexe, de la haine. Alors vous dites: « Laissez-moi trouver une vie plus haute, un vie divine, une vie de non-possession, une vie d'amour ». Mais votre lutte même en vue de cette vie n'est qu'une façon de fuir vos ennuis. Si vous devenez conscient de la fausseté de l'évasion, et vous ne pouvez le comprendre que lorsqu'il y a conflit, vous verrez comment votre esprit est habitué à fuir. Et lorsque vous avez cessé de fuir, lorsque votre esprit n'est plus à la recherche d'une explication, qui n'est qu'une drogue, alors la chose même que vous avez essayée de fuir vous révèle sa pleine satisfaction. Cette compréhension libère l'esprit et le cœur de la douleur.

Question: N'avez-vous absolument aucune foi d'une Divinité qui façonne la destinée humaine? Sinon êtes-vous un athée?

Krishnamurti: La croyance en une Divinité capable de façonner l'homme est une des entraves de l'homme ; mais lorsque je dis cela, cela ne veut pas dire que je sois un athée. Je crois que ceux qui disent qu'ils croient en Dieu sont des athées et non pas seulement ceux qui ne croient pas en Dieu, parce que les uns et les autres sont les esclaves d'une croyance. Vous ne pouvez pas croire en Dieu ; vous devez croire en Dieu seulement lorsqu'il n'y a pas de compréhension et vous ne pouvez pas avoir l'entendement en le recherchant. Mais plutôt lorsque votre esprit est réellement libre de toutes les valeurs qui sont devenues le centre même de la conscience de soi, alors il y a Dieu. Nous avons dans l'idée que quelque miracle nous changera ; nous croyons que quelque influence divine ou extérieure engendrera des changements en nous-mêmes ou dans le monde. Nous avons vécu avec cette espérance pendant des siècles, et c'est cela qui fait que le monde va si mal, qu'il y a un complet chaos et l'irresponsabilité dans l'action, parce que nous croyons que quelqu'un d'autre viendra tout faire pour nous. Écarter cette fausse idée ne veut pas dire qu'il nous faut retourner vers son contraire. Lorsque nous libérons l'esprit des contraires, lorsque nous voyons la fausseté de la croyance selon laquelle quelqu'un viendra s'occuper de nous, une nouvelle intelligence s'éveille en nous.

Vous voulez savoir ce qu'est Dieu, ce qu'est la vérité, ce qu'est la vie éternelle ; alors vous me demandez: « Êtes-vous un athée ou un déiste? Si vous croyez en Dieu alors dites ce que Dieu est ». Je dis que pour l'homme qui décrit ce qu'est la vérité ou ce que Dieu est, la vérité n'existe pas. Lorsqu'elle est mise dans la cage des mots, la vérité n'est plus une réalité vivante. Mais si vous comprenez les fausses valeurs dans lesquelles vous êtes retenus, si vous vous en libérez, alors il y a une réalité éternellement vivante.

Question: Lorsque nous savons que notre façon de vivre dégoûtera inévitablement les autres et engendrera un malentendu complet dans leur esprit, comment devrions-nous agir si nous voulons respecter leurs sentiments et leurs points de vue.

Krishnamurti: Cette question me semble si simple que je ne vois pas où réside la difficulté. « Comment devrions-nous agir de façon à ne pas troubler les autres? » Est-ce cela que vous voulez savoir? J'ai bien peur qu'alors nous n'agirions pas du tout. Si vous vivez complètement, vos actions peuvent troubler ; mais qu'est-ce qui est plus important, découvrir ce qui est vrai ou ne pas déranger les autres? Ceci semble si simple que cela a à peine besoin d'être répondu. Pourquoi voulez-vous respecter les sentiments des gens et leurs points de vue? Avez-vous peur d'être blessé vous-même dans vos sentiments et d'être influencé dans vos propres points de vue? Si des gens ont des opinions qui diffèrent des vôtres, vous ne pouvez savoir si elles sont vraies qu'en les mettant en doute, en entrant en contact actif avec elles. Si vous découvrez que ces opinions et que ces sentiments ne sont pas vrais, votre découverte peut provoquer une perturbation chez des personnes que vous aimez. Alors que devriez-vous faire? Devriez-vous vous soumettre, vous soumettre à eux, ou établir avec eux un compromis de façon à ne pas blesser vos amis?

Question: Croyez-vous qu'une alimentation pure ait un rapport quelconque avec l'accomplissement de vos idées sur la vie? Êtes-vous végétarien? (Rires.)

Krishnamurti: Vous savez, l'humour est impersonnel. J'espère que la personne qui a posé cette question n'est pas blessée du fait que l'on a ri. Si je suis végétarien, quelle importance cela a-t-il? Ce n'est pas ce qui va dans votre bouche qui vous libérera, mais la découverte des vraies valeurs d'où surgit l'action complète.

Question: Votre message d'éloignement désintéressé, de détachement a été prêché dans les âges et dans beaucoup de confessions à quelques disciples choisis. Qu'est-ce qui vous fait croire que ce message est maintenant adapté à chacun dans une société humaine ou il y a de toute nécessité interdépendance de toutes les actions sociales?

Krishnamurti: Je regrette beaucoup, mais je n'ai jamais dit que l'on doive être éloigné avec désintéressement ni qu'il faille être détaché, tout au contraire. Donc je vous prie, veuillez d'abord comprendre ce que je dis, ensuite voyez si cela a une valeur quelconque. Prenons la question du détachement. Vous savez, pendant des siècles nous avons amassé, accumulé, pour nous mettre à l'abri. Intellectuellement vous pouvez voir l'absurdité du sens possessif et vous dire « je veux être détaché ». Ou plutôt, vous n'en voyez pas l'absurdité, et alors vous commencez à exercer le détachement, ce qui n'est qu'une autre façon d'amasser, d'entasser. Car si vous percevez réellement la stupidité de la possession, vous êtes libre à la fois du détachement et de son contraire. Le résultat n'est pas une lointaine inactivité, mais plutôt l'action complète.

Vous savez, nous sommes esclaves de la législation. Si une loi venait à être passée demain décrétant que nous ne devrions plus posséder de propriétés, nous serions forcés de nous soumettre à elle en nous cabrant beaucoup. En cela aussi il y aurait une sécurité, la sécurité de la non-possession. Donc je dis, ne soyez pas les jouets de la législation, mais découvrez la chose même dont vous êtes esclave, qui est le sens de l'acquisition. Découvrez sa vraie signification, sans vous enfuir dans le détachement ; voyez comment elle vous confère des distinctions sociales, et le pouvoir, et comment elle vous conduit à une vie superficielle et vide. Si vous abandonnez vos possessions sans les comprendre, vous aurez le même vide dans la non-possession, dans la sensation de sécurité, dans l'ascétisme, dans le détachement, qui deviendra l'abri vers lequel vous vous retirerez dans des périodes de conflit. Tant que la peur existe, il doit y avoir la poursuite des contraires ; mais si l'esprit se délivre lui-même de la cause même de la peur, qui est la conscience de soi, le moi, la conscience limitée, alors il y a accomplissement, totalité de l'action.

Quatrième Causerie à Frognersetèren, Norvège

Samedi 9 Septembre 1933

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