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Quatième Causerie à Paris

Dimanche 30 Avril 1950

Nos vies sont axées sur l'effort, sur la lutte, sur la poursuite de résultats, et ce fait pose un problème qu'il nous faut examiner profondément, car il me semble que plus nous intensifions nos efforts, nos luttes et nos poursuites, plus nous compliquons le problème. Cette question n'a jamais été suffisamment comprise. Nous déployons de grands efforts, spirituellement et physiquement, dans tous les domaines de la vie ; nos existences entières sont un processus, positif ou négatif, d'efforts tendant à devenir quelque chose ou à éviter quelque chose. Toute notre structure sociale, ainsi que nos vies religieuse et philosophique, ont pour base l'effort en vue de parvenir à quelque résultat, ou d'éviter quelque événement.

Or, comprenons-nous quoi que ce soit par l'effort? Nos luttes et nos conflits nous rendent-ils adaptables et souples? Et cet effort auquel nous nous livrons sans cesse, consciemment ou inconsciemment, est-il une nécessité essentielle? Je sais, évidemment, que la structure actuelle de la société est fondée sur la lutte, sur l'effort, sur l'habileté à obtenir certaines choses, à en éviter d'autres. Il y a là une continuelle bataille psychologique. Mais cet effort psychologique par lequel nous cherchons à devenir quelque chose, nous ouvre-t-il à la compréhension? Je pense qu'il y a là un problème que nous devrions affronter et pénétrer profondément. Peut-être ne nous sera-t-il pas possible, ce matin, d'en examiner les détails, mais nous pouvons déjà voir très clairement que l'effort existe partout, dans tous les domaines, et particulièrement dans nos rapports humains, car nous cherchons constamment à nous accorder avec telle ou telle catégorie de la société, ou avec des idées. Et où tout cela peut-il nous mener?

L'effort crée, à l'intérieur de notre conscience, un centre autour duquel nous construisons toute la structure du « moi » et du « pour-moi » : ma situation, ma réussite, ma volonté, mon succès. Et tant que ce moi existe, il n'y a certainement aucune possibilité de comprendre réellement le processus complet de soi-même. Mais n'est-il pas possible de vivre une vie sans luttes, sans conflits, sans ce centre qu'est le moi? Une telle façon de vivre ne serait pas « une évasion orientale ». Cette expression ne désigne qu'une façon absurde de s'évader de la question. Voyons plutôt s'il n'est pas possible de vivre dans le monde et de construire une nouvelle société ; voyons si tout ce processus qui consiste à obtenir le succès, à devenir vertueux, à parvenir à ceci, à éviter cela, pourrait être mis complètement de côté. Et n'est-il pas important de mettre de côté cette perpétuelle aspiration vers quelque chose, si nous voulons réellement comprendre ce que c'est que vivre? Pouvons-nous saisir la signification de quoi que ce soit au moyen de l'effort, et en nous battant contre l'objet que nous voulons connaître? Ou, au contraire, pour comprendre, ne faut-il pas avoir une vision directe des choses, sans cette bataille entre l'observateur et l'objet observé?

L'expérience quotidienne nous montre à tout instant que, pour comprendre quoi que ce soit, il nous faut un certain calme, une tranquillité non imposée, disciplinée ou dominée, mais spontanée, dans laquelle nous apparaît le sens réel de notre problème. Que devient celui-ci, en effet, lorsque nous cessons de lutter contre lui, de l'analyser, de le disséquer, de le mettre en pièces, de faire des efforts pour le résoudre? Dans cette détente, il assume un nouvel aspect, et nous le voyons clairement. De même, n'est-il pas possible de vivre dans cet état d'attention éveillée, d'observation sans choix 3 qui est le seul à pouvoir engendrer la tranquillité et la compréhension?

*3 State of alertness, state of choiceless observation.

Notre conditionnement – social, économique, religieux, etc. – est, après tout, basé sur le culte du succès. Nous voulons tous réussir. Nous voulons tous obtenir des résultats. Si nous échouons en ce monde, nous voulons, dans l'autre, transformer cette faillite en réussite. Si nous n'avons pas beaucoup de chance en matière de politique ou d'argent, nous aspirons à des succès d'ordre spirituel. Nous adorons le succès. Et pour l'avoir, il faut recourir à l'effort, ce qui implique un conflit perpétuel, intérieur et extérieur. Et dans cet état de conflit, peut-on comprendre quoi que ce soit? La nature même du moi n'est-elle pas le processus d'un conflit? Le processus d'un « devenir quelque chose »? Et n'est-il pas nécessaire de comprendre ce moi, qui est le lieu du conflit, si l'on veut penser et sentir de façon directe? Et peut-on comprendre toute cette structure de soi-même sans lutter contre elle, sans essayer de modifier ce qui « est »? En d'autres termes, peut-on voir, peut-on examiner ce que l'on est en essence, en fait, et ne pas essayer de le modifier? Nous ne pouvons agir de façon adéquate par rapport à un fait que si nous le voyons tel qu'il est. Tant que nous luttons contre lui, essayant de le modifier, de le transformer en ce qu'il n'est pas. nous sommes incapables de comprendre « ce qui est ». Et ce n'est qu'en comprenant « ce qui est », que nous pouvons le transcender.

Donc, afin de comprendre ma propre structure – et c'est le problème central de toute existence – il est essentiel que je sois conscient du processus entier du moi ; du moi qui recherche le succès ; du moi qui est cruel ; du moi qui est avide ; du moi qui fragmente toute action, toute pensée, en « pour-moi ». Afin de comprendre ce moi, ne doit-on pas le regarder tel qu'il est, en fait, sans lutter contre lui, sans chercher à le modifier? Ce n'est qu'alors qu'on peut le dépasser. Ainsi la connaissance de soi est le commencement de la sagesse. La sagesse ne peut être achetée dans des livres ; elle n'est pas expérience ; elle n'est pas l'accumulation des vertus, elle ne s'occupe pas même d'éluder le mal. Elle n'est engendrée que par la connaissance de soi, par la compréhension de toute la structure, de tout le processus du moi.

Pour que le moi soit compris clairement, il doit être vu, directement senti par expérience vécue, dans nos liaisons avec les objets, les idées, les personnes 4. Ce n'est que dans le miroir de ces rapports que je découvre tout le processus de moi-même, conscient aussi bien qu'inconscient ; et il est évident que tout effort tendant à le transformer n'est qu'une évasion, une résistance qui empêche la compréhension. Donc les personnes vraiment réfléchies, qui ne se contentent pas de vivre à un niveau verbal, doivent s'attacher à comprendre ce processus du moi, et cela, non pas théoriquement, non pas selon telle philosophie ou telle doctrine, mais dans le fait vécu de leurs rapports. Ce processus ne peut être découvert et complètement compris que lorsqu'il n'y a aucun effort pour le changer ou le modifier. La compréhension ne se produit que lorsqu'il y a observation sans choix.

*4 Experienced in relationship.

Les problèmes du monde ne sont rien d'autre que ce que nous sommes nous-mêmes ; mais je crois que beaucoup de personnes ne s'en rendent pas compte. Les problèmes du monde existent à cause de vous et de moi ; ce sont nos problèmes ; le monde n'est rien que vous et moi. Celui qui veut réellement, sérieusement, sincèrement, comprendre tout le problème de l'existence, doit donc s'examiner lui-même. Mais, à cet effet, il ne doit pas s'isoler, opposer son individualité à la masse, se retirer de la société. Le problème de la masse est celui du moi, et je ne crois pas que nous nous rendions assez compte de la capacité que nous avons de nous transformer nous-mêmes. Nous sommes à la recherche de chefs, de Maîtres, de Sauveurs ; mais je crains qu'ils ne puissent transformer le monde. Ils ne créeront pas un ordre nouveau. Aucun guide ne peut le faire ; mais vous et moi le pouvons, en nous comprenant nous-mêmes ; et je ne crois pas que nous voyions l'immensité de cette possibilité. Nous nous considérons, en tant qu'individus, si petits, si peu importants, si quelconques, que nous pensons ne rien pouvoir faire pour le monde. Cependant, les grandes choses commencent modestement ; les révolutions radicales ont lieu, non extérieurement, mais intérieurement, psychologiquement. Une telle révolution, fondamentale, durable, ne peut se produire que si nous nous comprenons nous-mêmes.

Cette compréhension de soi, ai-je dit, ne comporte pas une fuite hors du monde, un isolement dans quelque monastère, dans quelque méditation religieuse. Au contraire, se comprendre soi-même, c'est se comprendre dans les rapports que l'on a avec les choses, les personnes, les idées. Sans relations, nous ne « sommes » pas ; nous n'existons que dans nos rapports ; « être » c'est être en rapport avec quelque chose 5, avec des possessions, des personnes, des idées. Tant que nous ne comprenons pas tout le processus du moi en tant que relations, nous engendrerons des conflits en nous-mêmes, qui se projetteront hors de nous en provoquant des souffrances dans le monde. Cette essentielle connaissance de soi, ne s'apprendra donc jamais dans des livres ou des philosophies, mais doit être affrontée d'instant en instant, dans nos rapports quotidiens. La vie n'est que rapports 6. et ne pas comprendre la vraie nature de nos rapports, c'est transformer nos vies en un conflit, en une lutte perpétuelle pour transformer ce qui « est » en ce que nous désirons. Ne pas comprendre le moi et se borner à transformer ou réformer le monde, c'est provoquer de nouvelles souffrances, de nouveaux conflits, de nouvelles destructions.

*5 To be, is to be related.

*6 Relationship is life.

Je répondrai maintenant à quelques questions qui m'ont été posées, mais permettez-moi d'abord de vous dire que, tandis qu'il est facile d'interroger, il est extrêmement difficile de découvrir, en soi-même, le contenu réel de l'interrogation. La plupart des personnes posent des questions dans l'espoir d'obtenir des réponses. Mais la vie n'est pas faite de questions et réponses. Elle est « cela qui est vrai » et lorsqu'on s'interroge, on doit aller jusqu'à l'extrême aboutissement de l'interrogation, pour trouver la réponse. J'espère que nous essaierons ensemble de voir la vérité sur ce point, et que nous ne nous contenterons pas de demeurer sur le plan des mots.

Question: Pourquoi avons-nous peur de la mort et comment pouvons-nous surmonter cette peur?

Krishnamurti: La peur n'est pas une abstraction ; il est évident qu'elle n'existe que par rapport à quelque chose. Qu'y a-t-il donc, dans la mort, pour nous faire peur? Nous redoutons de ne plus être, de cesser de durer, n'est-ce pas? Nous craignons une non-continuité de nous-mêmes. A la base de ce sentiment, se trouve la peur de l'avenir, de l'inconnu. Si nous avions une assurance de continuité, si, en d'autres termes, nous pouvions connaître l'avenir, si nous connaissions l'inconnu, nous n'aurions plus peur.

Mais pouvons-nous connaître l'inconnu? Pouvons-nous connaître ce qui est au delà de toutes les fabrications, de toutes les projections de l'esprit? Nous pouvons connaître les projections de notre esprit : mais elles ne sont pas l'inconnu. Nous pouvons aussi éviter de nous projeter ainsi, et essayer d'explorer l'inconnu : mais cette recherche est encore une forme de projection. Tant que nous cherchons – intellectuellement, verbalement, par nos désirs – à conquérir l'inconnu, nous serons la proie de la peur : de la peur de l'inconnu, précisément. Et si l'on vient nous garantir une continuité d'existence, notre peur cesse. Mais la continuité, sous quelque forme qu'elle soit, peut-elle nous apporter la compréhension de l'inconnu? Peut-elle engendrer un état créatif? Au contraire, continuer c'est ne pas mettre fin à soi-même ; et ce n'est qu'en cette fin de soi-même, ce n'est qu'en cette mort, qu'il y a création et renouveau. Nous ne voulons pas mourir à nous-même, nous transformons donc la vie en un processus de continuité. Mais ce n'est qu'en la mort que nous pouvons connaître la vie.

Notre question se présente donc ainsi : l'esprit peut-il jamais concevoir, formuler l'inconnu? N'est-il pas le résultat du passé, du temps? N'est-il pas une simple accumulation d'expériences, de connaissances, un entrepôt de la durée du passé? Notre esprit, qui est le résultat du temps, peut-il connaître l'intemporel, ce qui transcende le temps? Évidemment pas. Quoi qu'il puisse projeter est toujours dans le champ de la durée ; et la peur existera tant que l'esprit se projettera lui-même, ou essaiera de comprendre le futur, l'inconnu. La peur ne cessera que lorsque nous verrons la vérité suivante : toute continuité de moi-même sera une projection de moi-même, le moi étant conflit, perpétuel va-et-vient entre le plaisir et la douleur. Tant qu'il y a continuité du moi, il y a nécessairement souffrance et peur, et la pensée, qui est le centre du moi, ne peut jamais découvrir ce qui est au delà de la durée.

Notre difficulté provient de ce que nous ne savons pas vivre. N'ayant pas compris la vie, nous nous imaginons que c'est la mort que nous voulons comprendre. Mais si nous comprenions la vie, nous n'aurions pas peur de la mort. Que de livres ont été écrits sur la mort! Voyez quels efforts sont faits pour comprendre l'au-delà. Cette peur n'existerait pas si l'on savait vivre dans le présent, si l'on savait comprendre la pleine signification de la vie.

Notre vie est un processus de luttes, de douleur et de plaisir, un mouvement perpétuel d'une chose à l'autre, d'un connu à un autre connu, une bataille pour s'adapter, pour réussir, pour modifier ce qui est. Voilà notre vie, tout entière, avec, à l'occasion, quelques rais de clarté. Et, comme nous ne comprenons pas, nous avons peur de la mort. Mais faut-il que la vie soit cette bataille, cette lutte, cet incessant devenir? Ou peut-on être libéré de ce devenir, de façon à vivre sans conflits, ce qui impliquerait le fait de mourir chaque jour, de mourir à tout ce que l'on a accumulé et amassé, objets, expérience, connaissances? Il y a, dans cette mort quotidienne, une qualité de renouveau, car la vie n'est plus un va-et-vient du connu au connu : étant libéré du connu, on peut enfin aborder l'inconnu. Alors seulement, il y a une possibilité d'être libéré de la peur de la mort.

Question: Quel est le processus de l » expérience? Est-il différent de la conscience de soi?

Krishnamurti: Voyons d'abord ce qu'est l'expérience. C'est la réponse réactive à un défi, n'est-ce pas, et le fait de le reconnaître. Il y a stimulation, réponse-réaction, et récognition. Si l'on ne réagit pas à un stimulant, ou si l'on ne reconnaît pas cette réponse, y a-t-il expérience? Et reconnaître c'est nommer, c'est trouver le mot, c'est accorder une valeur appropriée. Il y a donc expérience, lorsque l'on donne un nom à la réponse-action, verbalement ou symboliquement, consciemment ou inconsciemment. Sans ce processus de récognition, il n'y a pas d'expérience. Voyons maintenant s'il est différent de la conscience de soi. Tant que la réponse-réaction est adéquate, complète, il n'y a évidemment ni friction ni conflit entre elle et la provocation. La conscience de soi n'a donc lieu que s'il y a conflit. Vous pouvez fort bien vous en rendre compte par vous-mêmes ; car c'est très simple : il ne s'agit pas de croire ou de ne pas croire à ce que je dis là, mais, au cours d'une expérience vécue, d'être conscient de ce qui se passe.

Tant que vous n'avez ni conflit, ni lutte, ni bataille, y a-t-il conscience de soi? Lorsque vous êtes heureux, en êtes-vous conscient? Dès que vous en êtes conscient, le bonheur cesse, n'est-ce pas? Et le désir de quelque chose, le désir d'être heureux est le conflit qui se trouve à la base de la conscience de soi. Aussitôt qu'il y a conflit, l'état où l'on se trouve est troublé, on le reconnaît, et la récognition est le processus même de la conscience de soi.

Ainsi, l'expérience, qui consiste à reconnaître une réponse-réaction à une provocation, est le commencement de la conscience de soi. Il n'y a plus, dès lors, aucune différence entre expérience, récognition et conscience de soi. Et, si l'on veut comprendre cela, il n'est certes pas nécessaire de lire des ouvrages sur la conscience, ni de se livrer à des études, ni d'aller écouter ce que les uns ou les autres ont à dire à ce sujet. On peut découvrir, en observant, en agissant, le processus total de ses propres expériences, de sa propre conscience. C'est exactement ce que j'essaie de faire. Je ne suis pas en train de vous exposer une nouvelle philosophie – du moins je l'espère – et mon rôle n'est pas de vous informer. Tout ce que nous essayons de faire, c'est de voir ce qu'est la conscience. La conscience est à la fois l'expérience et l'appellation qu'on lui donne, soit qu'on la trouve bonne ou mauvaise, agréable ou déplaisante, que l'on désire la répéter ou en éviter le retour ; et le fait même de la nommer, de l'accompagner de termes, lui donne de la force, lui confère une permanence. La conscience est donc un processus qui consiste à vivre une expérience, à la qualifier, à la nommer, à l'entreposer en tant que souvenir, que mémoire. Ce processus, dans son ensemble, est conscient ou inconscient ; tant que nous qualifions ou nommons l'expérience, elle est nécessairement permanente, elle demeure fixée dans l'esprit, retenue dans les filets du temps. Tout ce processus est la conscience de soi, aussi bien au niveau verbal, que dans les profondeurs secrètes.

Tant que nous l'exprimons par un nom, un terme, un symbole, l'expérience ne peut jamais être neuve, car, dès que nous la reconnaissons, elle est déjà ancienne. Lorsqu'il y a à la fois expérience et le fait de la nommer, il n'y a plus là qu'un processus de mémoire. Toute réaction, toute expérience, est ainsi traduite par l'esprit et emmagasinée en lui en tant que mémoire ; et avec cette mémoire nous abordons les provocations de la vie, qui, elles, sont neuves. En transformant de la sorte le nouveau en ancien, nous ne comprenons pas le nouveau du tout. Nous ne le comprendrons que lorsque notre esprit sera capable de ne pas le nommer ; ce ne sera qu'ainsi que l'expérience sera pleinement, complètement comprise et dépassée, et alors chaque rencontre avec une provocation nouvelle aura une qualité nouvelle, au lieu d'être simplement reconnue, enregistrée et mise de côté. On n'est libre de la conscience de soi, du moi, que lorsque l'on comprend ce processus total de l'enregistrement de l'expérience. Ce n'est que lorsque cesse ce processus – qui est celui du moi, du pour-moi – qu'il y a possibilité d'aller au delà et de découvrir des choses qui ne sont pas l'esprit.

Question: Je ne puis concevoir un amour qui ne serait ni senti, ni pensé. Peut-être employez-vous le mot amour pour désigner autre chose?

Krishnamurti: Lorsque nous disons «amour», qu'entendons-nous par là? En réalité, en fait, et non théoriquement, que voulons-nous dire? Nous voulons désigner un processus de sensations et de pensée, n'est-ce pas? Or, la pensée, est-ce de l'amour? Lorsque je pense à vous, est-ce de l'amour? Ou lorsque je dis que l'amour doit être impersonnel, universel, est-ce de l'amour? La pensée est évidemment le résultat d'un sentiment, d'une sensation ; et tant que l'amour est retenu dans le champ de la sensation et de la pensée, il y a nécessairement conflit. Et ne devons-nous pas découvrir s'il existe quelque chose au delà du champ de la pensée? C'est précisément ce que nous essayons de faire en ce moment. Nous savons ce qu'est l'amour, dans le sens habituel de ce mot : un processus de pensée et de sensations. Si nous ne pensons pas à une personne, nous croyons ne pas l'aimer ; si nous ne sentons pas, nous croyons qu'il n'y a pas d'amour. Mais est-ce tout? Ou l'amour est-il au delà de cela? Et, pour le savoir, la pensée, en tant que sensation, ne doit-elle pas cesser? Lorsque nous aimons des personnes nous pensons à elles, nous nous en faisons une image. Ce que nous appelons aimer est un processus de pensée, une sensation, qui est mémoire : le souvenir de ce que nous avons fait, ou de ce que nous n'avons pas fait avec ces personnes. La mémoire, qui est le résultat de sensations, qui devient de la pensée enregistrée en mots, est ce que nous appelons amour. Et même lorsque nous disons que l'amour est impersonnel, cosmique, etc., c'est encore un processus de pensée.

Mais est-ce cela l'amour? Pouvons-nous penser à l'amour? Nous pouvons penser à une personne, à des souvenirs qui se rapportent à elle, mais est-ce de l'amour? L'amour est une flamme sans fumée. La fumée est tout ce que nous connaissons si bien : la fumée de la jalousie, de la colère, de la dépendance, de l'attachement, des mots « personnel » ou « impersonnel ». Nous n'avons pas la flamme, mais nous connaissons si bien tout ce qui concerne la fumée. Toutefois, il n'est possible d'avoir la flamme, que lorsque la fumée n'est pas. Cessons donc de nous préoccuper de l'amour, de savoir s'il est au delà de la pensée et de la sensation ; libérons-nous plutôt de la fumée, de la fumée de la jalousie, de l'envie, de la séparation, du chagrin, de la douleur. Et lorsque la fumée ne sera pas, alors seulement connaîtrons-nous, vivrons-nous, cela qui est la flamme. Et la flamme n'est ni personnelle ni impersonnelle, ni universelle ni particulière ; elle n'est que flamme. Et la réalité de cette flamme n'est présente, que lorsque tout le processus de l'esprit, de la pensée a été compris. Il n'y a d'amour que lorsque a pris fin la fumée des conflits, des compétitions, des luttes, de l'envie, car ces processus provoquent des oppositions, qui comportent toujours une certaine peur. Et, tant que la peur existe, il n'y a pas de communion. Il est impossible de communier à travers un écran de fumée.

Il est clair que l'amour n'est possible que sans fumée ; et comme c'est la fumée que nous connaissons, entrons-y, comprenons-la, pleinement, afin de nous en libérer. Alors seulement connaîtrons-nous cette flamme qui n'est ni personnelle ni impersonnelle, qui n'a pas de nom. Notre question n'est pas de savoir ce qu'est l'amour, mais ce qui empêche la plénitude de cette flamme. Nous ne savons pas aimer ; nous ne savons que penser à l'amour. Et dans le processus même de cette pensée, nous créons la fumée du moi et du pour-moi, dans laquelle nous sommes pris. Ce n'est que lorsque nous sommes capables de nous libérer de cette pensée sur l'amour, avec toutes les complications qui en résultent, que la flamme a une possibilité d'être.

Question: Qu'est-ce que le bien, et qu'est-ce que le mal?

Krishnamurti: Ainsi que je l'ai dit, il est facile de poser une question mais il est très difficile d'y pénétrer profondément. Essayons de le faire.

Pourquoi pensons-nous toujours en termes de dualité, d'opposition? Pourquoi sommes-nous si conditionnés par l'idée que le bien et le mal existent? Pourquoi cette division? Pourquoi ce double processus est-il toujours actif en nous? Il est certain que si nous pouvions comprendre le processus du désir, nous comprendrions ce problème ; car la division du bien et du mal est une contradiction en nous. Nous sommes attachés au bien, parce qu'il est agréable, et nous sommes conditionnés par notre tendance à éviter le mal, qui est douloureux. Si donc nous pouvons comprendre le processus du désir, qui fait que notre vie est une contradiction, peut-être pourrons-nous être libres du conflit des opposés.

Notre question n'est donc pas : qu'est-ce que le bien, et qu'est-ce que le mal? Mais : pourquoi cette contradiction existe-t-elle dans notre vie quotidienne? Je désire quelque chose, et dans ce désir même se trouve une contradiction. Or, le bien consiste-t-il à éviter le mal? La beauté consiste-t-elle à éviter la laideur? Tant que j'évite une certaine chose, est-ce que je n'engendre pas fatalement une résistance contre elle? Est-ce que je ne crée pas une opposition? Existe-t-il donc une ligne nette de démarcation entre le bien et le mal? Ou plutôt ; lorsque je comprendrai le processus du désir, ne pensez-vous pas que je saurai peut-être ce qu'est la vertu? L'homme qui essaie de « devenir » vertueux ne pourra évidemment jamais « être » vertueux. Celui qui essaie de « devenir » bienveillant, affectueux, tolérant, ne peut jamais « être » vertueux : il s'efforce tout simplement d'accomplir quelque chose, et la vertu n'est pas un processus d'accomplissement. Éviter le mal c'est chercher un accomplissement ; mais si je parviens à comprendre le désir qui engendre la dualité, le conflit des opposés, je saurai ce qu'est la vertu.

La vertu ne consiste pas à abolir le désir, mais à le comprendre. Mettre fin au désir n'est qu'une autre forme de désir. Dans le désir même de mettre fin au désir, je crée une opposition, je perpétue le conflit, la bataille entre un idéal et ce que je suis. L'homme qui poursuit un idéal ne fait que créer un conflit ; celui qui « devient » vertueux ne peut jamais connaître la vertu, il s'embourbe dans la lutte des opposés. Ce conflit entre ce qui est et ce qu'il s'imagine devoir être, lui donne la sensation de vivre ; mais l'homme des idéaux est en réalité l'homme des évasions.

Si nous pouvons comprendre ce qu'est la vertu – ce qui revient à comprendre le désir – nous sommes libérés des opposés ; et l'on ne peut comprendre le désir que si on l'examine en acte, si on le voit tel qu'il est, sans aucun sens de comparaison, sans condamnation ni résistance. Alors seulement en est-on libéré. Tant qu'on le condamne, on est le lieu d'un conflit entre le bien et le mal, entre ce qui est considéré comme important et ce qui semble futile ; tant qu'on lui résiste, on est pris dans ce conflit de la dualité. Mais lorsqu'on regarde le désir en le voyant tel qu'il est, sans y mettre aucune notion de comparaison, de condamnation ou de justification, on peut constater que ce désir prend fin.

Comprendre le désir est le début de la vertu. Être pris dans le conflit des opposés, c'est simplement renforcer le désir. Mais, en général, on ne veut pas comprendre pleinement le désir, car on éprouve un vif plaisir au conflit des contraires. C'est ce conflit que l'on appelle vertu ou ascèse spirituelle, tandis qu'il n'est qu'une intensification de la continuité que l'on confère au « moi-même ». Dans la continuité du « moi-même », il n'y a pas de vertu. Il n'y a de liberté que lorsque cesse la peur. Et la peur cesse par la compréhension du désir.

Question: Vous dites que si l'on est créatif, tous les problèmes seront résolus. Comment puis-je être à même de créer?

Krishnamurti: Nous voyons qu'en essayant de résoudre un problème déterminé, nous en engendrons de nombreux autres : c'est un fait aisément constatable. En essayant, par exemple, de résoudre telle difficulté économique, nous nous heurtons à une multitude d'autres problèmes, non seulement objectifs, sociaux, mais aussi subjectifs, intérieurs. Dès qu'un problème se présente et que j'essaie de le résoudre, dans cette solution même, je découvre que de nouveaux problèmes viennent s'ajouter à ma charge. La conclusion est que ma difficulté n'est jamais résolue, mais au contraire s'accroît perpétuellement. Cela étant, comment pouvons-nous affronter les problèmes que nous pose l'existence, sans les multiplier? En d'autres termes, nous est-il possible de leur trouver une approche neuve? N'est-ce point cela la question? Si je pouvais, en créateur, trouver un abord neuf à un problème quel qu'il soit, peut-être pourrai-je non seulement trouver sa solution, mais éviter d'y introduire les nombreuses complications habituelles? Donc, comment est-il possible d'avoir cette vertu de créer, d'être créatif? Quels sont les éléments qui font barrage à cette possibilité créatrice, ce sens de renouveau? Et enfin, voici ce que je crois être la meilleure façon de se poser la QUESTION : comment est-il possible d'aborder toute chose de façon neuve, avec un esprit frais, un esprit qui n'est pas alourdi par l'expérience, par des connaissances, par l'imitation?

Qu'est-ce qui nous empêche d'être créatifs? La technique, évidemment. Nous savons toujours ce qu'il y a lieu de faire : nous avons des moyens à notre disposition. Toute notre éducation consiste à apprendre une technique, ce qui revient à apprendre à imiter, à copier. Le savoir, tous comptes faits, est de l'imitation, de la copie ; il est une des principales barrières qui nous empêchent d'aborder le monde de manière neuve. L'autorité – spirituelle ou mondaine, extérieure ou intérieure – n'est-elle pas une entrave à la compréhension créatrice? Et pourquoi avons-nous des autorités? Parce que, sans elles nous nous croyons perdus. Il nous faut une certaine ancre. Dans ce désir de sécurité intérieure et extérieure, nous créons l'autorité. Et cette autorité même, qui est faite d'imitation, détruit le sens créateur, le renouveau.

Croyez-vous que la vérité, que Dieu, cet état créatif, soit quelque chose que l'on puisse atteindre par l'imitation, par la copie, par l'autorité, par la contrainte? Ne doit-on pas être libre de toute autorité, de toute notion d'imitation, de copie? Vous direz : « Non, il nous faut commencer par l'autorité, afin d'être libres plus tard ; il nous faut commencer par l'imitation, par la discipline, en vue de parvenir un jour à la liberté ». Si vous employez des moyens faux, pourrez-vous parvenir à des fins vraies? Si le but est la liberté, le départ ne doit-il pas être libre? Si vous vous servez de moyens faux, la fin sera également fausse. Si vous n'avez pas de liberté au départ, vous n'aurez pas de liberté à l'arrivée. Si, au début, votre esprit est dominé, façonné, discipliné, moulé conformément à une autorité, il est évident qu'il sera encore circonscrit, encadré, à la fin. Cet esprit ne sera jamais dans un état créateur. Le début est la fin ; la fin et les moyens sont un.

Si nous voulons appréhender la vertu créatrice, le départ importe énormément ; il consiste à comprendre en quoi consistent tous les obstacles qui empêchent notre esprit d'être libre. La liberté n'a lieu que lorsque nous savons de quoi est fait notre désir de sécurité. C'est ce désir de sécurité qui crée l'autorité, qui élabore des disciplines, qui construit des modèles à imiter, qui nous fait poursuivre un idéal, qui met en œuvre tout le processus du conformisme. Plus l'idéal est élevé, noble, sacré, plus nous le croyons spirituel ; mais il n'est qu'un modèle a imiter ; et l'esprit, victime d'une imitation, n'est manifestement pas capable d'être créateur. Toutefois, s'apercevoir que l'esprit est tombé dans la copie d'un modèle et simplement rejeter cette structure n'est qu'une réaction ; ce n'est pas la liberté. C'est en comprenant pourquoi l'esprit fabrique cette structure et s'y accroche ; pourquoi l'esprit est prisonnier d'une technique ; pourquoi l'esprit a l'habitude invétérée d'accumuler des connaissances ; pourquoi l'esprit ne cesse d'aller d'un connu à un autre connu, d'une sécurité à une autre sécurité, d'une imitation à une autre imitation ; c'est par la compréhension directe de toutes ces démarches et non par une simple réaction contre elles, que se produit la libération du désir de sécurité, donc de la peur. Tant qu'existe un centre du moi, d'où partent des actions et des réactions, des refus et des acceptations, il y a nécessairement un processus d'imitation et de copie. Et, tant que nous ne ferons que répéter, lire des ouvrages, citer des autorités, poursuivre un idéal, nous conformer à des formules, professer des dogmes, adhérer à une religion, exercer un culte, chercher de nouveaux maîtres, dans l'espoir d'être heureux, il n'y aura évidemment pas de liberté.

L'état créateur ne se produit que lorsque l'esprit est libre de toute imitation, de toute expérience, c'est-à-dire de toute continuité du moi. L'esprit est libre, lorsqu'il ne comporte pas de centre en train de vivre une expérience, et ce centre dans l'esprit ne disparaît que lorsque tout le processus du désir est compris. Alors seulement l'esprit est calme, et cette paix non imposée, n'est pas l'immobilité d'une discipline, ni la tranquillité d'un conformisme, mais une quiétude spontanée, engendrée par l'entendement. Et lorsque l'esprit est silencieux, il y a un sens de création, un état créatif. Cet arrêt de l'esprit n'est pas le fruit d'une imitation, d'un conformisme ; il est impossible de penser à cet arrêt, puisqu'il n'est pas une projection de l'esprit. Lorsque la pensée est silencieuse, non seulement à fleur de conscience, mais jusqu'au tréfonds de la conscience, son processus prend fin, il y a un sens de tranquillité, d'immobilité. Dans ce silence est une création qui n'est pas une simple technique, mais qui possède sa propre vitalité et sa façon propre de s'exprimer. Tant que votre intérêt est centré sur la technique, sur le savoir, ou sur toute autre habitude invétérée, vous ne pouvez pas être créatif, car la vertu créatrice ne se produit que lorsque l'esprit est complètement en arrêt. Il ne s'agit point de provoquer cet arrêt en apprenant une technique de méditation. Ceux qui étudient des façons de méditer ne sauront pas ce qu'est le silence ; ils ne seront jamais des créateurs ; leur état sera celui de refus et de mort. Lorsque la pensée, jusqu'aux niveaux les plus profonds et secrets de la conscience, parvient à son terme, lorsque l'esprit est, ainsi, complètement en arrêt, il y a création.

Quatième Causerie à Paris

Dimanche 30 Avril 1950

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