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Quatrième Conférence à Paris

Samedi 27 Mai 1967

Au courant des trois dernières réunions qui se sont tenues ici, nous avons étudié dans quelque détail certains problèmes humains tels que la peur, l'anxiété, la violence et la souffrance. Si vous le voulez bien, je voudrais, ce soir, parler d'un sujet qui exige une qualité d'attention particulière.

La plupart d'entre nous sommes estropiés par le milieu dans lequel nous vivons, par la famille, la société, les mesures défensives que nous avons nous-mêmes prises, et par notre impuissance à faire face à l'immense problème de la vie. Avec tout cela, après avoir vécu d'une vie triste et vaine, il nous reste toujours la mort. Dans cette vie, – celle qui est habituellement la nôtre, – il y a très peu d'espace, très peu de solitude. Et s'il arrive que nous soyons seuls, nous avons l'esprit encombré de tant de savoir, de toutes les expériences par lesquelles nous avons passé, des influences que nous avons subies, et par notre anxiété, notre souffrance, nos conflits. Nos esprits en sont émoussés, insensitifs ; ils fonctionnent dans la routine et la monotonie. Une de nos principales difficultés, à ce qu'il me semble, est d'avoir cet espace ; même extérieurement c'est une question qui devient de plus en plus épineuse, parce qu'en somme nous vivons dans des boîtes auxquelles on donne le nom d'appartements ; notre vie est terriblement encombrée et nous avons très peu d'espace intérieurement et extérieurement.

L'espace est une chose très importante parce qu'il implique la liberté: la liberté d'être, de fonctionner, de s'épanouir. Après tout, le bien ne peut fleurir que quand il y a espace ; la vertu ne peut fleurir que quand il y a liberté. Nous n'en avons pour ainsi dire pas, – nous jouissons sans doute d'une certaine liberté politique car heureusement il ne reste que peu de tyrannies, – mais intérieurement nous ne sommes pas libres et par conséquent il n'y a pas d'espace en nous. Je ne sais pas si vous avez jamais pensé combien il est important d'avoir en soi ce vaste espace ; non pas un espace obtenu par l'exercice de notre volonté, de notre imagination, l'acceptation d'aucune hypothèse. Pourtant, sans cet espace intérieur, la vertu ou n'importe quelle qualité valable ne peut ni fonctionner, ni croître, ni même prendre naissance. Et la beauté – je n'entends pas la beauté d'un tableau, d'un morceau de musique, d'un édifice – la beauté n'est possible que quand il y a silence.

L'espace et le silence sont nécessaires parce que l'esprit ne peut découvrir, ou déboucher sur quelque chose d'entièrement neuf, que quand il est seul, silencieux, libéré de toute influence, de toute mécanisation, libéré de nos milliers d'expériences et ne fonctionnant plus dans le champ mesquin et limité de notre monotone existence quotidienne. Voilà de quoi je voudrais parler ce soir. Mais parler d'une chose n'est pas la chose elle-même ; le mot, le symbole n'est pas le fait vivant. Le mot « arbre » n'est pas l'arbre, ce qui n'empêche que le symbole, le mot, ait pris une importance prépondérante pour la plupart d'entre nous. Nous en sommes aisément prisonniers, et pourtant il est de toute première importance que nous ayons un contact avec quelque chose qui ne soit pas simplement un mot avec tout ce que cela implique, mais que nous connaissions les faits, l'état véritable d'un esprit qui – bien qu'ayant vécu un millier d'expériences – est seul, n'ayant jamais subi la souillure de la civilisation, des perpétuelles luttes de la vie. Il me semble que dans cet état-là, et en lui seul, ce qui est neuf -une nouvelle coulée, une nouvelle vague de vie, un nouveau mouvement créateur – peut se produire.

Est-il possible pour notre esprit, lourdement conditionné comme il l'est, de se libérer, d'être seul, sans souillure. De rejeter les chaînes, non seulement du conditionnement technique moderne, mais encore de l'arrière-plan racial et culturel par lequel il a si évidemment été conditionné durant les deux ou trois millions d'années de profond asservissement qu'a vécu l'humanité? Nous sommes le résultat de tant d'influences, de tant d'expériences, de tant de craintes, de tant d'anxiétés, et nous demandons si un esprit lourdement chargé de fardeaux est capable de se libérer, d'être seul, pur, incontaminé? Je me demande si ce problème existe pour aucun de nous, si quelqu'un s'est jamais posé une telle question? Ce que nous désirons pour la plupart c'est de résoudre nos problèmes pressants, d'obtenir les accomplissements immédiats, de satisfaire nos vanités, notre désir de plaisir ; mais si nous allons au-delà de tout cela, il me semble qu'inévitablement nous nous poserons cette question: l'esprit peut-il jamais se renouveler totalement, être incontaminé? Certains prétendent que c'est impossible, que l'esprit est par force toujours conditionné, – tels les communistes, les gens religieux, les catholiques, tout ce que vous voudrez. Ayant été éduqués et conditionnés, il est probable que jamais nous ne nous posons une telle question ; et si cela nous arrive, nous sommes incapables de trouver la réponse ; idéologiquement, c'est possible, mais d'une façon véritable, non. Il me semble qu'il est important de faire cette découverte réellement et de ne pas vivre de théories, de formules, d'espérances, de découvrir vraiment et réellement.

Tout l'Orient est hypnotisé par le mot méditation et en Occident c'est le mot prière qui a pris une immense importance. L'esprit humain est infiniment complexe, il se laisse séduire par les théories de la méditation ou encore par une idée de la vertu de paroles répétées, paroles anciennes et chargées de sens ; c'est ce que nous nommons « prière ». Il est essentiel de découvrir si, malgré tout cela, l'esprit peut véritablement connaître la vraie méditation et déboucher sur un état qui soit authentiquement le silence.

Seul l'esprit silencieux est capable de comprendre quelque chose. Si je veux comprendre quelqu'un, il faut que mon esprit soit calme et non pas encombré de bavardages, de préjugés, d'expériences et d'opinions innombrables, car toutes ces choses sont un obstacle à l'observation et la compréhension.

Il est possible de voir directement que seul un esprit calme peut accéder à une clarté quelconque ; or, tout l'objet de la méditation en Orient est de faire naître un tel état d'esprit, c'est là le but que l'on se propose quand on cherche à se rendre maître de sa pensée, – et c'est également le but de celui qui, constamment, répète une prière, – il espère dans cet état de calme comprendre ses propres problèmes. Or, il faut les comprendre, il faut être affranchi de toute l'anxiété, de toutes les peurs dont nous sommes le jouet, autrement, oh n'est pas véritablement un être humain, on est un être tourmenté, et l'être tourmenté ne peut évidemment voir clairement aucune chose importante.

A moins d'établir une base, laquelle consiste à être libéré de la peur, de la souffrance, de l'anxiété, de tous les pièges que l'on se pose à soi-même consciemment ou inconsciemment, je ne vois pas comment il est possible pour un esprit d'être vraiment calme. C'est une des choses les plus difficiles à communiquer à autrui et même à discuter. La communication implique, n'est-il pas vrai, que nous devons non seulement comprendre les mots que nous employons pour dire quelque chose, mais encore que nous devons tous deux – l'orateur et l'auditeur – connaître une certaine intensité au même niveau, au même instant. Il faut que nous soyons capables de nous rencontrer alors, et pas un instant plus tard. Autrement, toute communication est impossible. Et puis, aussi, une telle communion ne peut s'établir si vous interprétez les paroles prononcées selon vos opinions, votre savoir, votre plaisir ; ou encore si vous faites d'effroyables efforts pour chercher à comprendre. Une de nos principales difficultés est précisément ce constant état d'effort pour comprendre, pour atteindre, pour acquérir ; nous sommes dressés dès l'enfance à acquérir, à obtenir (les cellules cérébrales elles-mêmes se sont figées selon ce modèle dans le but d'assurer la sécurité physique, mais la sécurité psychologique n'est pas de leur ressort). L'esprit a soif d'une certitude complète, mais une telle certitude n'existe pas. Nous exigeons la sécurité dans tous nos rapports, nos attitudes, nos activités, – mais, en fait, cette sécurité est un leurre ; or, quand nous cherchons à communiquer les uns avec les autres, nous pensons probablement en fonction de ce besoin de sécurité psychologique (c'est le cas pour la plupart d'entre nous et c'est là un facteur qui nous dicte toutes nos attitudes, nos activités, nos pensées, et par conséquent c'est un obstacle. Donc, avant de prétendre comprendre quelque chose de beaucoup plus fondamental, il nous faut totalement clarifier cette question de la sécurité. Être en sécurité psychologique cela existe-t-il? Ayant posé cette question, il ne s'ensuit pas que nous devons vivre dans un état d'incertitude, capable d'entraîner certaines formes de névrose. Mais c'est une question que chacun doit se poser pour découvrir s'il existe véritablement une certitude psychologique intérieure d'aucune sorte.

Quand on est jeune et actif, on connaît un grand mécontentement, un état de contestation et on pose beaucoup de questions, mais ce mécontentement, malheureusement, disparaît à mesure que l'on vieillit, que l'on s'installe dans son travail, que l'on fonde une famille avec ses responsabilités, que l'on s'adapte à son milieu ; petit à petit, cette constatation, cette curiosité, ces interrogations s'effacent. On accepte, et ainsi le mécontentement s'évanouit et l'on n'a plus le souci de découvrir par soi-même s'il existe ou non une forme quelconque de sécurité. Dans tous nos rapports – et notre vie même est faite de rapports, vivre c'est être en rapport – nous exigeons la sécurité, faisant ainsi de notre vie un champ de bataille. Mais si nous nous rendons compte qu'une telle sécurité psychologique n'existe absolument pas, – et elle n'existe pas, quelque intense qu'en soit notre désir, il n'y a rien de permanent, – si nous nous en rendons compte, pas comme d'une définition, d'une idée, mais si nous sentons véritablement qu'une sécurité psychologique est un leurre, alors toute notre façon d'aborder la vie est changée.

Comme nous l'avons dit, l'espace et le silence sont nécessaires. Dans le silence seul existe la beauté. Tels que nous sommes maintenant, nous ne connaissons de beauté que dans les objets, un morceau de musique et ainsi de suite – mais la beauté sans l'objet n'existe-t-elle pas? -parce que s'il n'y a pas de beauté sans objet, alors il n'y a pas de beauté du tout. Et trouver cette qualité de beauté, c'est véritablement trouver – si je puis employer ce mot -l'amour. Et cette qualité de beauté ne peut exister que dans le silence.

Comment l'esprit, avec ses activités incessantes, activités orientées toujours par l'intérêt personnel, les buts auto-centriques, comment un tel esprit peut-il être calme? Comprenez-vous? Il faut qu'il soit calme, très calme, c'est alors seulement que vous pourrez découvrir quelque chose de neuf. Un véritable savant (non pas celui qui est payé par l'État pour travailler à produire des armements destructifs), un savant qui cherche en vue de trouver une certaine vérité doit nécessairement être seul et tranquille, ou bien il ne peut pas découvrir. De la même façon, le silence est absolument nécessaire s'il s'agit de découvrir, de comprendre, de dépasser nos limitations psychologiques ; et comment ce silence peut-il exister pour un esprit activement auto-centrique? L'homme a dû faire face à ce problème depuis des temps immémoriaux. Nous savons tous que pour découvrir n'importe quoi il nous faut être tranquilles, détendus ; pour contempler le coucher de soleil, des fleurs, les arbres au printemps, pour regarder il nous faut être apaisés, pour voir il faut être extraordinairement sensitifs, et comment l'esprit avec son incessant bavardage peut-il être tranquille? Telle est la question. Et maintenant cherchons à en découvrir la vérité.

On peut s'efforcer de calmer l'esprit par une discipline, en le maîtrisant, en lui imposant une forme ; mais une telle torture ne le calme pas, au contraire, elle l'émousse. Donc très évidemment, toutes les mesures de contrôle, de domination, la poursuite d'un idéal (celui d'avoir un esprit calme) tout cela est sans valeur aucune parce que plus on maîtrise l'esprit, plus on le contorsionne, plus il devient étroit, stagnant et morne ; c'est tellement évident que nous n'avons même pas besoin d'examiner ce processus psychologique. Toute domination, toute suppression ne font qu'engendrer des conflits. La domination donc est sans valeur (pas plus d'ailleurs que son opposé, une vie déréglée et indisciplinée).

Il faut comprendre la discipline, car la plupart de nos vies y sont soumises ; extérieurement par des pressions, des influences, des exigences de la société, de la famille, intérieurement par nos souffrances, nos expériences, notre imitation de certains modèles, idéologiques ou réels, conformisme, suppression, imitation, toutes ces choses constituent le modèle d'une discipline qui est la chose la plus mortellement pernicieuse. Il faut qu'il y ait une discipline sans contrainte, sans suppression, sans aucune forme de crainte, et comment celle-ci peut-elle s'instaurer? Car il ne s'agit pas de discipliner d'abord et de trouver la liberté ensuite ; la liberté est là dès le début, elle n'est pas un résultat, une fin. Comprendre une telle liberté – qui est la libération de la discipline conformiste – est une discipline en soi. Après tout, la racine de ce mot signifie « apprendre » ; non pas suivre, imiter, supprimer, mais apprendre. C'est l'acte même d'apprendre qui est discipline ; l'action même d'apprendre devient clarté. Par exemple, s'il s'agit de comprendre la nature de la contrainte, de la suppression ou au contraire du laisser-aller, du dérèglement, de les comprendre et de les étudier, d'examiner de très près toute la nature et toute la structure de ce processus d'imitation, cela exige de l'attention, n'est-il pas vrai? Je n'ai pas à m'imposer une discipline pour l'étudier, mais l'acte même d'étudier entraîne sa propre discipline et en cela il n'y a aucune suppression. Pour apprendre vraiment, pour connaître il faut qu'il y ait liberté, et l'action d'apprendre est l'action même de la discipline. Il est suprêmement important de se rendre véritablement compte de ce fait, et cela par soi-même. Donc, la véritable négation, la négation de ce qui jusqu'à présent a été considéré comme valable, telle la discipline imposée, l'obéissance à une autorité, est un acte positif qui est lui-même discipline.

Pour rejeter l'autorité, – il s'agit d'autorité psychologique, – pour rejeter l'autorité des créations mentales, celle dont nous avons intérieurement investi l'église, l'expérience, la tradition et ainsi de suite, il faut en sentir la structure et voir comment on obéit parce qu'on a peur, peur de se tromper, de ne pas réussir. Il faut observer sans la moindre trace de censure, sans justification, sans avoir d'opinion, sans accepter – l'observer vraiment – et pour cela il faut qu'il y ait liberté. Je ne peux pas étudier l'autorité tout en l'acceptant, c'est impossible. Pour étudier en soi-même toute la structure intime de l'autorité psychologique, il faut qu'il y ait liberté et si nous étudions, si nous observons de cette façon-là, par là même nous nions toute cette structure ; et cette négation même est la lumière d'un esprit libre de toute autorité. Donc une telle négation, la négation d'une autorité intérieure, est une action qui devient positive (j'ai pris l'autorité comme un exemple). Nier ce qui fut le positif, l'étudier et le comprendre dans une totale liberté, et non pas par l'effet d'une révolte, c'est l'action positive de la liberté. Donc, quand il s'agit d'instaurer le calme de l'esprit nous nions et rejetons toutes ces choses que nous avons jusqu'à présent jugées comme importantes.

On a besoin de ce calme ; cela fait partie de la vie d'être calme, d'être seul, – seul et non pas isolé, – et l'on n'est pas seul quand on subit d'incessantes pressions. On aperçoit l'importance d'un esprit très calme, mais on ne sait pas comment le faire naître ; on espère l'obtenir par la discipline, la contrainte de la pensée, la suppression, en se retirant comme le font les moines dans le monde entier: ils se retirent derrière un mur, un mur qu'ils ont construit eux-mêmes intérieurement ; mais tout ceci ne conduit pas au calme, au contraire, cela conduit à la désintégration. Donc, ni la contrainte, ni la répétition quotidienne de certaines paroles ne conduisent au calme de l'esprit ; elles en font un esprit mort. On ne peut pas non plus parler d'un esprit calme quand celui-ci a devant lui un objet qui l'absorbe à tel point qu'il s'y perd, comme un enfant ; vous lui donnez un jouet intéressant, il devient très tranquille, il n'est plus insupportable, mais enlevez-lui son jouet et il retourne à ses espiègleries. Nous aussi avons nos jouets mentaux, ils nous absorbent et nous nous figurons être tranquilles et détendus. Si un homme se dévoue entièrement à une certaine activité, – politique, littéraire ou tout autre chose, – c'est comme un jouet qui l'absorbe, mais son esprit n'est pas calme du tout.

Ainsi, en prenant conscience de tous ces éléments de notre vie, – en les voyant avec lucidité, sans exercer le moindre choix, mais simplement eh prenant conscience du fait, de la couleur, du visage qui se trouve devant vous, des rapports que vous avez établis avec les autres, une lucidité sans jugement, sans opinion, lucidité pure, – vous commencez à voir les choses comme vous ne les avez jamais vues auparavant. Quand l'esprit est ainsi, vous vous apercevrez que par cette lucidité (qui n'est pas un système auquel vous obéissez mais qui s'est produite tout naturellement) vous êtes capables de faire attention. Je ne sais pas si vous avez remarqué que quand vous donnez votre attention complète à n'importe quoi, une attention totale, quand vous donnez votre cœur, votre esprit, vos nerfs, vos oreilles, tout ce qui est en vous, pour faire attention, pour regarder, il n'y a alors plus de centre du tout, plus d'observateur, plus d'entité qui fait attention. Si par exemple, vous écoutez en ce moment dans une attention complète où il n'y a plus d'opinions, plus d'approbation ni de critique, mais si vous êtes tout « attention » avec votre esprit, votre cœur, une attention où il n'y a aucune division, alors dans cet état, il n'y a pas d'auditeur et par conséquent pas de contradiction, pas de conflit. Dans cet état d'attention, il y a silence ; dans cet état il y a clarté.

L'attention n'est pas possible si vous êtes à la poursuite d'expériences. C'est une chose assez étrange que nous désirions tous de plus en plus d'expériences, parce que nos expériences quotidiennes sont ennuyeuses, monotones, frelatées, triviales ; nous voulons des expériences plus vastes, et si nous vieillissons, si nos appétits décroissent et si nos besoins sexuels sont diminués, nous voulons des expériences plus larges et plus profondes. Et ces expériences plus vastes et plus profondes on cherche à les obtenir par l'effet de la volonté, par une expansion de la conscience ; c'est un art, quelque chose de très difficile ; ou bien encore on prend différentes drogues, un vieux procédé qui nous vient de temps très reculés: on mâche une feuille, on prend la dernière drogue à la mode, le L.S.D. et ainsi de suite, tout cela pour élargir sa conscience, pour obtenir des expériences intensifiées. Ce besoin d'expériences accrues indique la pauvreté intérieure de l'homme ; il se figure par là pouvoir s'évader de lui-même ; et cependant ces expériences sont toujours conditionnées par ce qu'il est lui-même. Si son esprit est mesquin, jaloux, anxieux, la drogue dernier cri lui permettra de voir sa propre petite création, projetée par son petit esprit, sous forme d'une vision, d'une image ou de tout autre chose.

Toute forme d'expérience doit être mise en doute parce que dans ce processus il entre toujours un facteur de reconnaissance. Vous ne reconnaissez une expérience que parce que vous l'avez déjà eue. Toute reconnaissance a ses racines dans le passé, les souvenirs passés. Par conséquent, quand vous reconnaissez une expérience, elle est déjà vieille, périmée ; elle n'est pas neuve.

On commence à découvrir que dans cet état d'attention complète, il n'y a plus l'observateur avec son ancien conditionnement, conscient aussi bien qu'inconscient. Dans cet état l'esprit devient extraordinairement serein, les cellules cérébrales, même si elles réagissent, ne fonctionnent plus conformément à un modèle, elles deviennent extraordinairement tranquilles, psychologiquement. Donc, pour déboucher sur cet état de liberté, de silence et d'espace, il faut nier toute la structure psychologique de la société dans laquelle on se trouve ; ceci est extraordinairement important et intéressant, parce qu'autrement, on ne fonctionne que mécaniquement. Et pour rejeter toute cette structure que nous avons construite et dont nous faisons partie, cette attention est indispensable ; c'est dans l'observation de nous-mêmes tels que nous sommes tous les jours, avec une lucidité complète, qu'est la réalisation de ce qui existe vraiment, et c'est là qu'est la liberté.

Pouvons-nous revoir tout ceci d'une façon différente en posant des questions?

Question: (En français dans le texte.) Je crois que vous avez évoqué le problème de la solitude et ce problème est capital, parce que nous sommes seuls dans le sens total du mot. Je crois que, en montrant l'importance capitale de ce fait, nous pourrions voir le problème que vous avez exposé et, pour certains de nous, plus clairement.

Krishnamurti: Sommes-nous jamais seuls? Quand vous vous promenez seul dans une rue, dans un bois, êtes-vous vraiment seul? Ne portez-vous pas avec vous tous les fardeaux d'an-tan, tous les souvenirs? Et par conséquent vous n'êtes jamais vraiment seul. Il y a une histoire assez jolie concernant deux moines qui allaient d'un village à un autre par une belle matinée ensoleillée où les arbres jetaient de grandes ombres. Et voilà qu'ils rencontrent une jeune fille, pleurant sur le bord d'une rivière. Un des moines l'aborde et lui dit: « Ma sœur, pourquoi pleurez-vous? » Elle répond: « Vous voyez cette maison sur l'autre rive? Je suis venue ici très tôt ce matin et j'ai traversé la rivière à gué sans difficulté, et maintenant son niveau a monté et je ne peux plus traverser, il n'y a pas de bateau. » – « Oh! dit le moine, cela n'est pas un problème. » Alors il la prend dans ses bras, lui fait traverser la rivière, la dépose sur l'autre rive et les deux moines poursuivent leur chemin.

Après une ou deux heures, l'autre moine dit: « Mon frère, nous avions fait serment de ne jamais toucher une femme, ce que vous avez fait là c'est un affreux péché. N'avez-vous pas ressenti un plaisir, une forte sensation quand vous avez touché cette femme? », et l'autre moine répondit: « Je l'ai laissée derrière moi il y a deux heures, mais vous, vous la portez encore! »

C'est là ce que nous faisons tous. Nous portons tous nos fardeaux, tout le temps, nous n'y mourons jamais, nous ne les laissons jamais derrière nous ; pour le faire, il faut donner notre complète attention à chaque problème quand il surgit et le résoudre immédiatement, – sans jamais le porter avec nous jusqu'au lendemain, ni même jusqu'à la prochaine minute, – ainsi notre esprit est plein de fraîcheur à chaque instant. Alors seulement il y a une solitude réelle qui existe, même si vous vivez dans une maison encombrée, ou si vous voyagez dans un autobus. Une telle solitude est nécessaire, elle indique un esprit plein de fraîcheur et d'innocence.

Question: Pouvez-vous approfondir un peu ce point que vous avez abordé en disant: « Il nous faudrait mettre en doute nos propres expériences? »

Krishnamurti: Qu'est-ce qu'une expérience, monsieur? Quand vous répondez à une provocation de la vie, n'importe laquelle, petite ou grande, si votre réponse n'est pas adéquate, complète, il y a conflit. Ce conflit, agréable ou pénible, fait partie de l'expérience. Quand vous faites l'expérience de n'importe quoi, que ce soit un discours politique ou toute autre chose, votre réponse est partielle ou totale, et si elle est totale, la réponse est adéquate à la provocation. Or, toute provocation est neuve – sinon ce n'est pas une provocation – et si vous répondez conformément à votre arrière-plan, alors votre expérience se produit en fonction du vieux, il n'y a pas d'expérience du tout.

Pour la plupart d'entre nous, l'expérience est un stimulant qui nous tient éveillés. Si nous n'avions pas de provocations du tout nous serions endormis, apathiques. Il se produit en ce moment autour de nous d'immenses changements techniques, et à ces changements si vastes notre réponse psychologique est insuffisante, d'où conflit.

L'expérience, telle qu'elle est pour nous, est un processus où on reconnaît ce qui a été. On ne peut pas reconnaître une expérience neuve, c'est impossible. Pour reconnaître une chose, il faut l'avoir déjà connue ; par conséquent, quand vous dites: « J'ai eu une nouvelle expérience », elle n'est pas nouvelle du tout.

Il faut comprendre ce processus de reconnaissance qui est mémoire, qui est le passé, – ce passé qui réagit sans cesse. Nous sommes le passé, un paquet de souvenirs, et c'est cela qui répond tout le temps, qui est toujours assoiffé de nouvelles expériences.

Comme je l'ai dit, si nous n'avions pas de provocations, de défis, nous tomberions dans la somnolence ; et nous en dépendons pour nous tenir éveillés. Or, plus on devient intelligent, plus on est porté à rejeter les défis extérieurs ; mais alors on crée ses propres défis intérieurs, on demande, on doute, on questionne, on nie, mais dans tout cela il y a encore ce processus de reconnaissance, d'où conflit.

L'esprit peut-il rester éveillé sans être stimulé par l'expérience? Cela implique une grande sensibilité, physique aussi bien que psychologique ; une grande capacité, une grande vulnérabilité. Un tel esprit n'exige pas d'expériences, il ne les recherche pas. Il est sa propre lumière, il n'a pas besoin de stimulants, il ne connaît pas de stimulants, il ne dit pas: « Je dors ou je ne dors pas », il est complètement ce qu'il est. Seul l'esprit frustré, étroit, superficiel, conditionné, est toujours à la recherche du « plus ». Est-il possible de vivre sa vie dans ce monde sans cette obsession du « plus », sans cette éternelle comparaison? Assurément. Mais ceci, il faut le découvrir par soi-même.

Question: Quelle est la différence entre l'enfant de trois ans qui se pose une question à lui-même , et l'adulte? Entre les questions que se pose le l'enfant et les questions de l'adulte?

Krishnamurti: II y a certainement une très grande différence. L'enfant, un enfant intelligent, pose une question pour découvrir, pour apprendre, – si ce n'est pas un enfant effrayé et s'il a le désir d'apprendre. Mais l'adulte pose des questions dans le but d'acquérir un savoir qu'il pourra mettre à profit dans l'action. Pour lui, apprendre en soi n'est pas important ; ce qui est important c'est d'apprendre dans le but d'agir. Il apprend d'abord, il agit ensuite. L'enfant est innocent, si je peux me servir de ce mot. Seul un esprit plein de fraîcheur peut apprendre. Les gens plus âgés ont cessé d'apprendre depuis longtemps ; ils ont appris, ils ont acquis un savoir qui se traduit en idées, et ils agissent conformément à ces idées, ils font ceci dans le but de se protéger, de se sentir en sécurité. Oui, il y a une grande différence entre les deux.

Quatrième Conférence à Paris

Samedi 27 Mai 1967

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