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Troisième Causerie à Adyar, Inde

Dimanche 31 Décembre 1933

Nos esprits sont devenus le champ de bataille d'idéals, de peurs et d'illusions, de désirs et de dénégations, d'espoirs et de frustrations, de mises au pas et de spontanéité. Pouvons-nous amener à une fin le conflit dans notre esprit sans créer en même temps un vide, une aridité, une frustration? Vous pouvez étouffer le conflit pendant quelque temps en forçant l'esprit dans un certain moule, mais ceci ne crée que des illusions et des inadaptations à la vie. La plupart d'entre nous essayent de subjuguer leurs désirs, ou de leur donner toute liberté, mais le conflit n'est pas terminé pour cela.

Y a-t-il un moyen de mettre fin au conflit et à la douleur sans détruire l'intelligence créatrice et la plénitude intégrale? Peut-il jamais exister une vie sans choix, je veux dire peut-il jamais exister une action sans dénégation ni désir agressif? Peut-il exister une action spontanée, donc libre du conflit des opposés? Peut-il jamais exister une vie de plénitude sans le processus desséchant de la discipline, de la dénégation, de la peur et de la frustration? Un tel état de profonde compréhension est-il jamais possible? Je me demande combien d'entre vous sont vitalement conscients de ce conflit dans le champ de bataille de l'esprit.

Une vie de plénitude, une vie d'action sans choix, une vie délivrée du processus desséchant de la subjugation et de la substitution est possible. Comment cet état peut-il être réalisé? Des systèmes et des méthodes ne peuvent pas produire cet heureux état d'esprit. Cette vie sans choix doit s'instaurer naturellement, spontanément ; elle ne peut pas être recherchée. Elle ne peut pas être comprise, réalisée ou conquise par une discipline, par un système. On peut conditionner l'esprit par un entraînement, une discipline, une coercition, mais un tel conditionnement ne peut pas nourrir la pensée ou éveiller une profonde intelligence. Un esprit ainsi entraîné est comme une terre aride.

Peu d'entre nous sont profondément conscients du conflit, avec sa souffrance, ses incertitudes subtiles et évasives, et conscients en même temps de cette lutte pour des certitudes par laquelle l'esprit espère obtenir la sécurité et le confort. La conscience profonde et vitale du conflit est comme le labour du sol. Il faut simplement ce labour du sol, il ne faut que la lucidité du conflit, sans choisir. Lorsque vous êtes en conflit, vous avez soit le désir de le fuir soit le désir de l'utiliser pour des achèvements futurs. Mais il ne vous faut seulement que la profonde conscience de la souffrance, du conflit, qui n'est que le labour du sol, et l'esprit ne doit pas se permettre de chercher des remèdes, des substitutions, des évasions. Il faut ce labour, ce bouleversement, cette révolution de l'esprit, et pourtant, en même temps, il faut une immobilité, une perception silencieuse sans dénégation, acceptation ni résignation. L'esprit, lorsqu'il est en conflit, cherche immédiatement un remède, et se crée de ce fait une évasion, en empêchant la pleine compréhension de la souffrance ; mais ce n'est que par la perception spontanée que peut exister une compréhension directe et de ce fait un ajustement sans choix à la vie. Où il y a imitation, il y a aussi de la peur, et l'action imitative est inintelligente. La discipline de contrainte, de peur, conduit au dessèchement lent de l'esprit, ce qui n'engendre jamais les relations sans choix et spontanées avec le milieu qui seules sont l'action juste.

Il ne peut y avoir d'action juste que par la compréhension de tout le processus du moi, qui n'est que le processus de l'ignorance. Tant qu'il n'y a pas de perception du processus de la conscience, du vaste complexe d'ignorance, de mémoires, de désirs, de tendances, de conflits, la simple imitation dans la conduite ne peut absolument pas engendrer un ordre intelligent et harmonieux dans le monde, et le bonheur de l'homme. Une telle imitation peut produire un ordre superficiel de l'industrie et de l'économie, mais ne peut pas créer d'intelligence. Pour comprendre la pleine signification du processus du moi, la persistance intelligente est essentielle, une lucidité occasionnelle ne suffit pas.

L'action née du besoin ou de la peur ne peut qu'intensifier l'ignorance et accroître la limitation, donc maintenir le processus du moi. Par la cessation volontaire du besoin et de la peur, l'intelligence est éveillée. L'éveil de l'intelligence est le commencement de l'action vraie. Seule cette intelligence peut engendrer un ajustement spontané à la vie sans la coercition du choix.

Question: Comment puis-je éveiller l'intelligence?

Krishnamurti: Où il n'y a pas d'intelligence, il doit y avoir de la souffrance. L'intelligence peut être éveillée lorsqu'on se rend compte, sans choisir, que l'esprit se crée des évasions en se divisant en différentes parties, en différents désirs. Si l'esprit est conscient de ces divisions illusoires avec leurs valeurs, l'intelligence s'éveille. Le processus du choix n'est que la domination d'un désir sur l'autre, la dispersion d'une illusion par une autre, la substitution d'une série de valeurs par une autre. Cette dualité dans la conscience perpétue le conflit et la douleur, et le conflit est le manque d'action intégrale.

Question: Je me rends compte que la libération de l'individu est essentielle ; mais comment un ordre social durable peut-il être établi sans un effort de la masse?

Krishnamurti: Dans toutes mes Causeries j'ai indiqué la nécessité de la compréhension individuelle. L'ordre social en serait le produit. L'importance que j'attache à la libération individuelle n'est pas un encouragement à des activités égoïstes ou à des expressions étroites et personnelles. Ce n'est qu'en libérant la pensée des limitations qui mutilent l'esprit, que l'intelligence peut être éveillée, et seule l'intelligence peut engendrer un vrai ordre social. Être responsable dans ses actes et intégral dans sa pensée implique une plénitude de l'être, spécialement dans un monde où les mouvements de masses ont l'air d'assumer la plus grande importance. Il est relativement facile de créer un enthousiasme de masse en vue d'une action concertée, mais il est très difficile de se comprendre soi-même et d'agir judicieusement. Ce n'est que d'une profonde compréhension que peut naître la coopération et un ordre social durable. Ces Causeries n'ont pas pour but de susciter un effort de masse ou une action concertée ; elles ne peuvent qu'aider à créer la compréhension et l'effort individuels et à libérer de ce fait l'individu de la prison qu'il se construit avec ses propres limitations. Seul . l'éveil de la compréhension intégrale de soi-même, qui discerne sans choisir, engendrera un véritable ordre social, dans un monde libre d'exploitation et de haine.

Question: L'art appartient-il au monde de l'illusion ou à la réalité? Quel rapport l'art a-t-il avec la vie?

Krishnamurti: Divorcé de la vie, l'art n'a pas de réalité. Il ne devrait pas être une expression superficielle de la dualité dans une vie humaine, mais l'expression intégrale de l'homme indivisible. Actuellement l'art n'exprime qu'un seul aspect de l'homme et ne fait donc qu'accroître la division. Ainsi il y a une étrange séparation entre la vie et l'art. Lorsque l'art est la véritable expression intégrale de l'homme, de sa vie et de ses activités, alors il appartient à la réalité, alors il a un rapport direct avec nous et avec notre milieu.

Question: Lorsque nous sommes en face de la mort de quelqu'un que nous aimons beaucoup, il nous est difficile d'affirmer que la vie est l'essentiel et que les considérations sur l'au-delà sont futiles. Par ailleurs on peut se demander si la vie est, après tout, autre chose qu'un simple processus physiologique et biologique conditionné par l'hérédité et le milieu, ainsi que l'affirment certains savants. Dans cette confusion, que doit-on faire? Comment doit-on penser et agir afin de savoir ce qui est vrai?

Krishnamurti: Ainsi que le dit la personne même qui pose cette question, certains savants affirment que l'hérédité explique les tendances individuelles de l'homme, ses particularités, et d'autres affirment que l'homme est le résultat du milieu, une simple entité sociale. De ces assertions contradictoires, que devons-nous choisir? L'homme, qu'est-il? Comment pouvons-nous comprendre la signification de la mort, et la profonde souffrance qu'elle suscite en nous? En acceptant simplement de nombreuses affirmations, pouvons-nous résoudre la douleur et le mystère de la mort? Parmi ces explications, sommes-nous capables de choisir la vraie? Est-ce une question de choix?

Ce qui est choisi ne peut être vrai. Le réel ne peut être trouvé dans les opposés, car ils ne sont que le jeu de réactions. Si ce qui est vrai ne peut être trouvé dans des opposés, et si ce qui est choisi ne peut amener la compréhension de la vérité, que devons-nous faire? Vous devez comprendre par vous-même le processus de votre propre être, et ne pas simplement accepter les investigations des hommes de science ou les assertions des religions. En discernant pleinement le processus de votre propre être, vous serez capable de comprendre la souffrance et l'agonie de la solitude qui viennent avec l'ombre de la mort. Tant que vous ne percevez pas profondément le processus qui est vous, les considérations sur l'au-delà, la théorie de la réincarnation, les explications des spirites, doivent demeurer superficielles et donner une consolation temporaire qui ne fait qu'entraver l'éveil de l'intelligence. La perception est essentielle pour la compréhension du processus du moi. Ce n'est que par la perception que peuvent être résolus les nombreux problèmes que le processus du moi se crée sans cesse pour lui-même.

Vous essayez de vous débarrasser de la souffrance par des explications, des drogues, la boisson, des amusements, ou la résignation, et pourtant la souffrance continue. Si vous voulez amener les douleur à une fin, vous devez comprendre comment la division dans la conscience crée un état de conflit et transforme l'esprit en un champ de bataille de nombreux désirs. Une perception qui ne choisit pas éveille cette intuition créatrice, cette intelligence qui seule peut libérer l'esprit-coeur des nombreux et subtils processus de l'ignorance, des désirs et de la peur.

Troisième Causerie à Adyar, Inde

Dimanche 31 Décembre 1933

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