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Troisième Causerie à Paris

Dimanche 23 Avril 1950

N'est-il pas très important que ceux qui veulent connaître la vérité la découvrent à travers leur propre expérience et ne se bornent pas à accepter ou à croire, selon tel ou tel conformisme? Il est certainement important que chacun découvre par soi-même ce qu'est la réalité, ce qu'est Dieu (donnez-lui le nom que vous voudrez, cela n'a aucune importance), car seule est créative cette découverte ; là est la seule issue vers une félicité permanente et libre. La plupart d'entre nous cherchent le bonheur sous une forme ou l'autre. Nous essayons de le trouver au moyen de connaissances et d'expériences, qui comportent des luttes incessantes. Toutefois, un bonheur qui dépend d'un objet n'est évidemment pas le bonheur. Dès que nous le faisons dépendre de possessions, de personnes ou d'idées, ces objets deviennent très importants, et le bonheur passe à côté de nous. Les choses mêmes dont nous dépendons deviennent plus importantes que le bonheur lui-même. Si vous et moi ne pouvons être heureux que grâce à certaines personnes, elles deviennent suprêmement importantes pour nous. Il en est de même des idées, des possessions, de nos noms, du pouvoir : dès que notre bonheur dépend de l'une quelconque de ces choses, celle-ci nous envahit par son importance.

Ainsi, la dépendance est la négation du bonheur. Les rapports que nous entretenons avec ce dont nous dépendons ne peuvent que nous isoler. Dépendance signifie isolement, et l'isolement exclut tout rapport véritable. Or, ce n'est qu'en comprenant nos rapports avec les gens, les idées et les choses, que nous pouvons nous affranchir de l'état de dépendance qui nous isole. Et c'est pourquoi il me semble si important de pénétrer profondément et pleinement la question des relations. Si nos rapports ne sont que dépendance, ils nous conduisent évidemment à nous isoler, et engendrent inévitablement différentes formes de crainte, d'auto-protection, de possession, de jalousie, etc. Lorsque nous recherchons le bonheur dans nos rapports avec nos richesses, nos amis ou nos idées, invariablement, nous « devons » les posséder, puisque c'est d'eux, croyons-nous, que dépend notre félicité. Mais cette possession, par son propre processus, nous enferme en nous-mêmes, de sorte que nos rapports, qui devraient conduire à la destruction du « soi », du « moi », des influences rétrécissantes de la vie, se resserrent de plus en plus autour de nous, deviennent de plus en plus limités, exclusifs, et détruisent le bonheur même que nous cherchons.

En résumé, tant que nous devons notre bonheur à des objets, des personnes, des idées, le monde de nos relations n'est qu'un processus d'isolement, qui nous renferme en nous-même, et je crois qu'il est important qu'on le comprenne. Tels qu'ils sont en ce moment, nos rapports avec le monde tendent à limiter notre action, notre pensée, nos sentiments ; et, tant que nous ne voyons pas que notre condition de dépendance détruit notre bonheur, tant que nous ne percevons pas la vérité de ce fait, il n'y aura, pour la pensée et le sentiment, aucune possibilité de mouvement plus large, plus libre. Nous cherchons une félicité durable, nous cherchons refuge et protection dans des livres, chez des Maîtres et des directeurs de conscience, ou au moyen de disciplines, ou à travers l'expérience et les connaissances, de sorte que nous ne faisons que multiplier ces truchements. Mais personne ne peut nous donner cette félicité, personne ne peut nous libérer de nos désirs, de notre propre processus qui tend constamment à se rétrécir lui-même, et il est donc important, n'est-ce pas, de connaître complètement, non seulement le conscient en nous, mais notre être intérieur. Cette connaissance de soi ne se produit qu'au moyen de nos rapports avec les objets, les personnes, les idées, car ces rapports nous révèlent le processus du moi. Ce n'est que lorsque l'on comprend la nature et les activités du moi – non seulement à fleur de conscience, mais à tous ses niveaux, jusqu'aux plus profonds – que cesse l'état de dépendance ; c'est dans cet état de liberté qu'il y a une possibilité de comprendre ce qu'est le bonheur. La félicité n'est pas une fin en soi, pas plus que la vertu, d'ailleurs. Si nous en faisons des fins, nous serons à la recherche des moyens : objets, personnes, idées, Maîtres de sagesse, connaissances. Mais personne ne peut vous libérer de l'influence rétrécissante que vous exercez sur vous-mêmes (par votre confusion, vos conflits, vos limitations) si ce n'est précisément vous-mêmes, dès l'instant que vous comprenez vos rapports avec la vie quotidienne.

Nous nous imaginons souvent que la compréhension de soi est extrêmement difficile. Nous avons l'impression que, pour découvrir le processus du soi, la démarche de notre pensée dans les recoins secrets de notre esprit et de notre cœur, il nous faut aller consulter des gens et nous faire indiquer une méthode. Nous avons fait de l'étude du soi quelque chose de très compliqué, n'est-ce pas? Mais cette étude est-elle vraiment si difficile? Exige-t-elle l'aide de Sages, quel que soit leur degré d'avancement ou leur niveau de sagesse? N'est-il pas évident, au contraire, que personne ne peut nous apprendre à nous connaître? Il nous faut découvrir la totalité du processus du moi ; mais il y faut de la spontanéité : l'on ne peut s'imposer aucune discipline, aucun mode d'opération ; nous ne pouvons qu'être conscients, d'instant en instant, de chaque mouvement de nos rapports, au fur et à mesure qu'ils ont lieu. Et, pour la plupart d'entre nous, c'est justement cela qui est difficile : être conscient de chaque mot, de chaque pensée, de chaque mouvement intérieur, sans intervenir, sans choisir. Être lucide, cela n'exige pas que l'on suive qui que ce soit : l'on n'a pas besoin, pour cela, de Maîtres, de sages, de croyances. Pour connaître la totalité du processus de l'esprit, il suffit d'avoir l'intention d'observer, d'être conscient, sans condamner ni justifier : de s'observer dans les rapports que l'on entretient avec sa femme, avec ses enfants, avec ses voisins, avec la société, avec le savoir que l'on a acquis, l'expérience que l'on a amassée. C'est parce que nous sommes paresseux, apathiques, que nous allons demander à des guides, à des maîtres, de nous instruire ou de nous donner des règles de conduite. Mais ce désir de nous faire aider ne nous mène qu'à une condition de dépendance qui, dans la mesure où elle nous attache, nous éloigne de la connaissance de soi. Il n'y a cependant de libération qu'en cette pleine connaissance. Et il n'y a de bonheur que lorsqu'on se libère du processus qui consiste à s'isoler, à s'enfermer, à se rétrécir à l'intérieur de soi-même.

Il est donc important, dis-je, de se connaître pleinement, profondément. Si je ne me connais pas, si vous ne vous connaissez pas, quelle base avons-nous pour penser, pour agir? Si je ne me connais pas – non seulement en surface, mais aussi aux niveaux profonds d'où surgissent tous les mobiles, les motifs, les réactions des désirs accumulés, des impulsions – comment puis-je penser, agir, vivre, être? N'est-il donc pas important de se connaître aussi complètement que possible? Si je ne me connais pas, comment puis-je aller chercher chez d'autres la vérité? Je puis, certes, aller chez eux, et, dans ma confusion, choisir un guide, mais ce guide, issu de ma confusion, cet instructeur, ce sage, ce Maître, sera lui-même, forcément, dans la même confusion. Tant qu'il y a choix, il ne peut y avoir aucune compréhension. La compréhension n'est jamais le résultat d'un choix ; elle n'est pas le produit de comparaisons, de critiques, de justifications : elle ne se produit que lorsque l'esprit est devenu complètement conscient de la totalité de son propre processus, et qu'il est, par conséquent, silencieux. Et lorsque l'esprit est complément silencieux, lorsqu'il n'a plus d'exigences, c'est dans cette immobilité qu'il y a compréhension, qu'il y a possibilité de vivre ce qui est au delà du temps.

Je répondrai maintenant à quelques questions, mais voudrais d'abord, si vous le permettez, vous dire qu'il est important que chacun découvre par lui-même ces réponses. Si vous le voulez bien, nous allons, vous et moi, explorer la vérité de chaque problème, et chacun la découvrira pour soi-même, chacun en fera l'expérience vécue ; si nous agissions autrement, nous nous placerions à un simple niveau verbal, qui n'aurait aucune valeur. Mais si nous pouvons vivre, par expérience directe, la vérité de chaque question, de chaque problème, peut-être se résoudront-ils complètement. Demeurer sur le simple niveau verbal, discuter, argumenter, à grands renforts de paroles, n'apporterait la solution d'aucun problème. Donc, en considérant les questions auxquelles je vais répondre, je ne ferai pas que donner un sens à des mots ; mais vous et moi essaierons de découvrir la vérité de ces questions. Et, pour trouver cette vérité, il nous faudra être libre de toute attache, de tout engagement, de toute influence d'idées, et procéder pas à pas dans notre enquête.

Question: Étant donné que tout individu créateur a le pouvoir de désagréger la société par son action personnelle, individualiste, ne devrait-il pas être aux ordres de la société?

Krishnamurti: Tout d'abord, qu'appelons-nous créer? Inventer une bombe atomique, découvrir un nouveau moyen de tuer, est-ce cela être créatif? Être créatif est-ce posséder une capacité, un don? Être créatif, est-ce savoir parler habilement, écrire des livres intelligents, résoudre des problèmes? Être créatif, est-ce découvrir les lois de la nature, ses processus cachés? Être créatif, est-ce rien de tout cela? Ou la création est-elle une chose tout à fait différente de l'expression créatrice? Je puis avoir la capacité de traduire une certaine vision, une certaine émotion, dans du marbre ; ou si je suis un homme de science, je peux faire une découverte selon mes tendances et mes capacités. Mais est-ce cela être créateur? Exprimer un sentiment, faire une découverte, écrire un ouvrage ou un poème, peindre un tableau : est-ce que rien de tout cela est nécessairement créatif? Ou, je le répète, la création est-elle quelque chose de tout à fait différent, qui ne dépend d'aucune expression? Pour nous, l'expression semble avoir une si énorme importance! Être capable de s'exprimer avec des mots ou dans une peinture, être capable de s'appliquer à découvrir tel phénomène scientifique, est-ce vraiment cela un processus de création? En fait, la création n'échappe-t-elle pas complètement à l'esprit, à la pensée? L'esprit trouve toujours des réponses aux questions qu'il se pose, mais ces réponses sont-elles créatives? Ou n'y a-t-il création que lorsque l'esprit est complètement silencieux, lorsqu'il n'interroge pas, lorsqu'il n'a pas d'exigences, lorsqu'il ne cherche rien?

Tels que nous pouvons nous voir, nous sommes le résultat de la société, nous sommes ses dépositaires, et nous nous conformons à elle ou, au contraire, nous brisons avec elle ; mais cette rupture dépend de notre préfabrication, de notre conditionnement : elle n'est pas un signe de liberté car elle peut n'être qu'une réaction de notre conditionnement à certains incidents, de sorte que si nous ne sommes créateurs que dans le sens habituel de ce mot, nous pouvons être dangereux et destructeurs, sans, pour autant, transformer radicalement le monde respectable et exploiteur qui est le nôtre. Et vous me demandez si la société ne devrait pas mettre au pas les créateurs. Mais qui donc sera le représentant de la société? Les dirigeants? Les personnes qui détiennent le pouvoir? Les hommes respectables qui possèdent le moyen de dominer les autres? Ou le problème doit-il être abordé tout à fait autrement? Comprenons que la société est le résultat de nos propres projections, de nos propres intentions, que nous n'en sommes pas séparés, et que, par conséquent, l'homme qui agit contre elle n'est pas nécessairement un révolutionnaire. Il est important de comprendre ce que nous entendons par révolution ; de voir que si nous la basons sur une idée, cela n'est pas une révolution ; que si nous l'appuyons sur une croyance, sur un dogme, sur des connaissances, elle n'est qu'un prolongement modifié de l'ordre ancien. Car toute réaction d'une personne déjà conditionnée, aux influences conditionnantes de la société, n'est qu'une fuite, n'est évidemment pas une révolution.

Il n'y a de révolution véritable, non dépendante d'idées, que lorsque l'on comprend le processus total de soi-même. Tant que nous acceptons la structure de la société, tant que notre action comporte les éléments qui créent une société basée sur la violence, sur l'intolérance, sur un progrès statique – tant que ce processus existe, la société essaiera de dominer et de contrôler l'individu. Et tant que l'individu essaiera d'être créatif dans le champ de son conditionnement, il n'y parviendra évidemment pas. Il n'y a de création que lorsque l'esprit est parfaitement compris, car il ne dépend plus, alors, de l'expression. L'expression est d'importance secondaire. L'important est de savoir comment l'on devient créateur, et l'état créatif ne peut être découvert, la vérité en ce qui le concerne ne peut être vue, que lorsque l'on comprend le processus total de soi-même. Tant qu'il y a projection de l'esprit, soit sur le plan verbal, soit sur tout autre plan, il ne peut exister d'état créateur. Mais, quand chaque mouvement de la pensée est bien compris et, par conséquent se termine, alors seulement la création a lieu.

Question: J'ai prié pour la santé de mon ami, et j'ai obtenu un certain résultat. Si je priais maintenant pour avoir la paix du cœur, est-ce que j'entrerais en contact direct avec Dieu?

Krishnamurti: Toute demande, supplication ou pétition engendre des résultats. Vous demandez et vous recevez. C'est là un fait psychologique évident que vous pouvez contrôler vous-même. Psychologiquement, vous priez, vous demandez, vous quémandez, et vous obtenez une réponse. Mais cette réponse est-elle la réalité? Pour trouver la réalité, il ne doit y avoir ni demande, ni pétition, ni supplication. Après tout, vous ne priez que lorsque vous êtes dans la confusion, lorsque vous êtes en difficulté et malheureux, n'est-ce pas? Autrement vous ne priez pas. Ce n'est que lorsque vous êtes troublé, angoissé, que vous demandez secours, et la prière, qui est un appel, obtient nécessairement une réponse. La réponse provient des couches profondes et inconscientes de vous-même ; elle peut aussi être un résultat collectif ; mais elle n'est évidemment pas la réponse de la réalité. L'on peut observer comment la prière, certaines postures que l'on prend, la répétition constante de certains mots et de certaines phrases, contraignent l'esprit au calme. Et, lorsqu'il s'est calmé après avoir longtemps lutté contre un problème, l'esprit trouve évidemment une réponse ; mais cette réponse ne provient pas de ce qui est au delà du Temps. Votre demande est dans le champ de la durée, donc la réponse doit aussi appartenir au Temps. Voilà donc une partie de votre

Question: tant que nous prions, c'est-à-dire adressons une pétition, une demande, il y a forcément une réponse, mais qui ne provient pas de la réalité.

Vous voulez maintenant savoir si, par la prière, il vous est possible d'entrer directement en contact avec la réalité, avec Dieu. En immobilisant l'esprit, en le dominant par des disciplines, par des répétitions de mots, par des postures imposées au corps, est-il possible d'entrer en contact avec la réalité? Évidemment pas. Un esprit façonné par les circonstances, par le milieu, par des désirs, par des disciplines, ne peut jamais être libre. Seul un esprit capable de faire des découvertes, seul un esprit libre, peut entrer en contact avec la réalité. Mais un esprit qui cherche, qui demande, qui essaie d'être heureux, qui s'efforce de devenir vertueux, un tel esprit ne peut jamais être calme et silencieux et ne peut, par conséquent, entrer en contact avec ce qui est au delà de l'expérience. L'expérience, après tout, est dans le champ du transitoire, n'est-ce pas? Dire : « J'ai éprouvé, senti, telle expérience vécue », c'est la plonger dans le temps. Et la vérité est-elle quelque chose dont on puisse faire l'expérience? Est-elle quelque chose qui se puisse répéter? Est-elle du domaine de la mémoire, de « la pensée? Ou est-elle au delà de la pensée, donc au delà de l'état d'expérience? Lorsque nous vivons une expérience, nous en gardons le souvenir ; or, la mémoire, étant répétition, n'est évidemment pas vraie. La vérité est quelque chose qui a lieu d'instant en instant, elle ne peut pas être perçue en tant qu'objet appartenant à notre champ d'expérience.

Donc, notre esprit doit être libre, afin d'entrer en contact avec la réalité ; mais cette liberté ne s'obtient pas par des disciplines, des demandes, des prières. L'esprit peut être pacifié par des désirs, par diverses formes de contrainte, par des efforts ; mais un esprit pacifié n'est pas un esprit en paix : il n'est que discipliné ; il est emprisonné, façonné, dominé. Celui qui voudrait être en contact avec la réalité, n'a nul besoin de prier. Au contraire : il doit comprendre la vie, la vie étant faite de rapports. Être, c'est être en rapport avec des objets, des personnes, des idées, et si nous ne comprenons pas ces rapports, nos esprits seront inévitablement agités et en conflit. Vous pouvez, pour un temps, mater cette agitation, mais ce refoulement n'est pas la liberté. La liberté survient lorsque l'on se comprend soi-même, et l'on peut alors entrer en contact avec ce qui n'est pas la projection de l'esprit.

Question: L'individu est-il le produit ou l'artisan de h société?

Krishnamurti: Cette question est importante, car elle divise en ce moment le monde en deux idéologies opposées, qui affirment, l'une que l'homme est le produit

de la société, l'autre, qu'il la détermine. Les experts, les autorités, de part et d'autre, s'opposent sur ce point. Il est donc important, n'est-ce pas, que vous et moi découvrions la vérité en cette matière, et que nous ne dépendions pas, pour nous éclairer, de spécialistes et d'autorités, de gauche ou de droite. Ce qui nous libérera de l'erreur, c'est la vérité et non des opinions ou des connaissances. Il est donc important, pour chacun de nous, de la découvrir, et de ne pas nous contenter de mots ou des opinions d'autrui.

Mais comment découvrir cette vérité? Tout d'abord, en s'affranchissant des experts, des spécialistes, des chefs ; en ne fondant cette découverte sur aucune connaissance préalable, car toute connaissance établie nous perd, du fait que chaque expert contredit l'autre et interprète l'Histoire selon ses préjugés et ses tendances propres. Donc, la première chose à faire est de se libérer des influences, des connaissances, des spécialistes, des politiciens au pouvoir, etc.

Supposez maintenant qu'après avoir rejeté toutes les autorités, vous cherchiez une réponse à notre question, en vous appuyant sur votre propre expérience, sur vos connaissances et vos études personnelles. Est-ce ainsi que vous trouverez la vérité? Vous me répondrez sans doute que vous n'avez pas d'autres moyens à votre disposition ; que pour découvrir si l'individu est le produit ou le facteur de la société vous ne pouvez compter que sur votre expérience. Mais la découverte d'une vérité dépend-elle de l'expérience? Et, en somme, qu'est-ce que l'expérience? N'est-elle pas le résultat d'une accumulation de croyances, d'influences, de souvenirs, de situations, etc., etc.? L'expérience est le passé, l'accumulation des connaissances du passé ; et, si vous vous proposez de vous baser sur elle, cela veut dire que vous vous efforcerez de comprendre une vérité au moyen du passé. Est-ce possible? Et si cela ne l'est pas, sur quoi appuierez-vous votre jugement?

J'espère que le problème est plus clair, maintenant : pour voir, pour trouver la vérité en ce qui le concerne, il vous faut savoir ce qu'est l'expérience. En quoi consiste votre expérience? Elle est la réponse, la réaction, de votre conditionnement ; et celui-ci est le produit de la société en général et de votre milieu en particulier. Il se trouve ainsi que vous êtes en train de chercher la vérité au moyen de votre conditionnement, n'est-ce pas? Vous voudriez peut-être penser que vous êtes le produit de la société : cela serait plus facile, donc plus agréable ; mais, en fait, vous pensez participer à une vie spirituelle, vous voulez être Dieu incarné, ou la manifestation de la suprême réalité, ou d'autres choses analogues, qui ne sont que le résultat du conditionnement qu'exercent votre société, votre religion. Et c'est en fonction de cela que vous voudriez juger. Mais est-ce la vraie mesure de la vérité? La mesure de la vérité dépend-elle jamais de l'expérience? L'expérience n'est-elle pas, au contraire, une barrière à la compréhension de la vérité? A l'heure actuelle, n'êtes-vous pas à la fois le produit et le facteur de la société? Tout l'effort de l'éducation tend à conditionner l'enfant pour cette fin. Si vous vous examinez objectivement vous voyez bien que vous êtes le produit de la société : vous êtes français, anglais, hindous, vous croyez à ceci ou à cela. Et vous en êtes aussi les instruments. Lorsqu'elle vous dit : « Allez à la guerre! », vous y allez en masse ; lorsqu'elle vous dit que vous appartenez à telle religion, vous en répétez les formules, les phrases, les dogmes. Le fait évident est que vous êtes à la fois le produit de la société et l'instrument qui le fait ; que cela vous plaise ou non, c'est la vérité.

Pour trouver ce qui est au delà, pour savoir si la vie peut comporter quelque chose de plus que ce façonnement par et pour la société, pour découvrir la vérité sur ce point, toute influence doit cesser, toute expérience (l'expérience étant un instrument de mesure) doit cesser. Pour découvrir la vérité, il ne faut pas recourir à la mensuration : mesurer, évaluer, est la conséquence d'un conditionnement ; et, ce qui est conditionné, ne pouvant voir que sa propre projection, ne percevra jamais le réel. Il est important que vous découvriez par vous-mêmes la vérité sur ce point ; car seule la vérité peut vous libérer ; et alors vous serez un vrai révolutionnaire, et non celui qui ne fait que répéter des mots.

Question: Pourquoi parlez-vous de l'immobilité de l'esprit? Qu'est donc cette immobilité?

Krishnamurti: N'est-il pas nécessaire, si nous voulons comprendre quoi que ce soit, que l'esprit soit immobile? Lorsque nous sommes en face d'un problème, il nous tourmente, n'est-ce pas? Nous l'examinons, nous le pénétrons, nous l'analysons, nous le mettons en pièces, dans l'espoir de le comprendre. Mais est-ce par l'effort, par l'analyse, par la comparaison, par une forme quelconque de lutte mentale que nous y parviendrons? La compréhension, au contraire, ne surgit que lorsque l'esprit est très calme. Je ne sais pas si vous avez essayé de voir ce fait ; il est facile à observer. Néanmoins, nous nous imaginons d'autant mieux comprendre les problèmes de la famine, de la guerre (ou tout autre problème humain), que nous luttons davantage contre eux, que nous nous sentons en conflit avec eux. Mais avons-nous raison? L'homme est en guerre depuis des siècles ; les individus sont la proie de conflits intérieurs, et de conflits entre eux ; il en est de même des sociétés, avec leurs luttes intérieures et extérieures ; mais résoudrons-nous la guerre, ce conflit, par d'autres conflits, par d'autres luttes? Ou, au contraire, comprendrons-nous ce problème lorsque nous l'aborderons de front, lorsqu'il nous affrontera en tant que fait? Mais nous ne pouvons affronter un fait que si notre agitation cesse d'intervenir entre lui et notre esprit. Il est donc important, si nous voulons comprendre, que notre esprit soit silencieux.

Mais, invariablement, vous demandez : « comment l'esprit peut-il être immobilisé? ». Voilà votre réaction, n'est-ce pas? Vous dites : « mon esprit est agité ; comment puis-je le calmer? ». Or, un système, quel qu'il soit, peut-il tenir la pensée en suspens? Une formule, une discipline, peuvent-elles l'immobiliser? Certes, elles le peuvent, mais l'esprit «rendu» immobile, est-il calme, est-il en paix? Ou n'est-il qu'emprisonné dans une idée, dans une formule, dans une phrase? Et, de ce fait, n'est-il pas mort? Voilà pourquoi tant de personnes qui aspirent à la spiritualité – à la soi-disant spiritualité – sont mortes : elles se sont entraînées à la quiétude, elles se sont enfermées dans une formule, dans une recette de paix. Ces esprits ne sont jamais vraiment calmes ; ils sont refoulés, matés.

L'esprit n'est calme que lorsqu'il se rend compte qu'il n'y a de compréhension possible que lorsqu'il demeure en suspens. Si je veux vous comprendre, je dois me tenir en suspens, je ne dois pas réagir contre vous, je ne dois pas avoir de préjugés, je dois mettre de côté toutes mes conclusions, mes expériences, et vous rencontrer face à face. Ce n'est qu'alors, lorsque l'esprit est libéré de mon conditionnement, que je puis vous comprendre. Si je vois la vérité de cela, l'esprit « est » immobile, et alors la question ne se pose pas de savoir comment le « rendre » immobile. Seule la vérité peut libérer la pensée de sa propre idéation ; et, pour voir la vérité, il suffit à l'esprit de se rendre compte que tant qu'il s'agitera, il ne comprendra pas. Le calme, la quiétude, ne peuvent pas lui être imposés par l'exercice de la volonté ou par l'action du désir. Ces disciplines encerclent, isolent, tuent l'esprit. Elles lui font perdre l’adaptabilité, la souplesse, la vivacité, dont il a besoin pour être créatif.

La question n'est donc pas de savoir comment immobiliser la pensée, mais de voir la vérité de chaque problème, au fur et à mesure qu'il se présente à nous. Nos esprits sont semblables à des étangs qui se calment lorsque cesse le vent ; ce sont nos problèmes qui les agitent, et, afin d'éviter ces problèmes, nous calmons nos esprits. Or, ce sont nos esprits qui ont projeté les problèmes : en dehors d'eux, ils n'existent pas. Tant que la pensée projette une quelconque conception de la sensibilité, tant qu'elle s'exerce à une forme ou l'autre de quiétude, elle ne peut jamais être en suspens. Mais lorsqu'elle se rend compte que seul son silence permet la compréhension, elle devient très immobile ; et cette quiétude, qui n'est pas imposée, qui n'est pas disciplinée, ne peut pas être comprise par un esprit agité.

Nombreux sont ceux qui, à la recherche de la paix de l'esprit, se retirent de la vie active, dans un village, dans un monastère, sur une montagne. Ou encore ils se retirent du monde des idées, se renferment dans une croyance, évitent les personnes qui pourraient les déranger. Mais un tel isolement est le contraire de l'immobilité d'un esprit en suspens, dont l'arrêt n'est pas un processus d'isolement obtenu par accumulation, mais une compréhension complète de tout le processus des relations. L'accumulation vieillit l'esprit ; or, ce n'est que lorsqu'il est frais et neuf – dénué de tout processus d'accumulation – qu'il peut être réellement calme. Un tel esprit, loin d'être mort, est très actif. L'esprit en arrêt est l'esprit le plus actif qui soit. Si vous voulez en faire l'expérience, si vous voulez y pénétrer profondément, vous verrez que dans cette immobilité il n'y a aucune projection de la pensée. La pensée, à tous les niveaux, est, de toute évidence, une réaction de la mémoire. La pensée ne peut donc jamais être un état de création. Elle peut exprimer une création, mais, en elle-même, n'est jamais créative. Lorsque le silence s'est fait, nous pouvons voir que, dans cette tranquillité de l'esprit qui n'est pas une acquisition, que dans cette quiétude, a lieu une activité extraordinaire, une prodigieuse action qu'un esprit agité par la pensée ne peut jamais connaître. Dans cette immobilité, il n'y a pas de formulation, pas d'idées, pas de mémoire. Et cet arrêt est un état de création qui ne

peut être vécu que lorsqu'il y a compréhension complète de tout le processus du moi. Autrement, l'immobilité de l'esprit n'a aucun sens. En cette quiétude qui n'est pas un résultat, l'éternel est découvert, qui est au delà du temps.

Troisième Causerie à Paris

Dimanche 23 Avril 1950

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